GEOPOLITIQUENature humaine et environnement naturelNotre époque se caractérise par un détachement croissant de lhommevis-à...
Lhomme moderne na pas échappé à létreinte de la nature, loin sen faut,mais elle ne leffraye plus; il la façonne, nourrit l...
porte sur la nature humaine elle-même plus que sur la place faite auconditionnement géographique. Jusquau XVIIIe siècle en...
AristoteVingt-trois siècles avant linvention du mot "géopolitique", Aristote sestpenché sur un grand nombre de questions q...
Pour sinspirer de la division tripartite dAristote, les théories climatiquesde Bodin nen sont pas moins originales. Leur i...
nos potentialités, mais détermine également notre volonté daccomplir ounon tel ou tel dessein.Les écrits géopolitiques dAr...
-toutes   prétendues    nécessités     qui    seules   peuvent   réintroduire      uncaractère   déterministe      dans   ...
cest quelle "démontre" visuellement la thèse soutenue. "Il est difficile deréfuter verbalement le contenu dune carte, parc...
Géopoliticiens incompris et dévoiement de la géopolitiqueLa théorie organiciste de lEtatLun des griefs les plus souvent fa...
dun Etat, organisme "fort imparfait" , "les hommes conservent uneindépendance dont ils ne sauraient se départir, fût-ce à ...
organiciste" de la "finalité propre quelle donne à lEtat" , cette finalité nediffère guère de celle de nimporte quel Etat ...
Le but de la théorie quasi-organiciste de Kjellén est de montrer que lEtatnest pas un corpus desséché de lois, mais au con...
nest   pas    déterministe,   pas   même     lorsquil   concerne    les   facteursgéographiques les plus massifs et les pl...
légales ou morales, mais nul ne saurait nier le rôle quelles jouèrent dansla vie nationale et internationale de ces Etats....
environnementale du caractère de lhomme, cest-à-dire de sa volonté.Certains auteurs contemporains leur emboîtent le pas, s...
même en Chine) à adopter une politique de limitation des naissances; ilspensent lavoir déjà suffisamment démontré.Cela nou...
monde transcendant se reflète dans le monde physique ou gît en son seinin statu nascendi.Politique et géopolitiqueLorsque ...
cest-à-dire conformes à la nature humaine objectivée. Les frontièresrésultent de compromis, parce quelles relèvent fondame...
lAllemagne; que les Pays-Bas doivent être étendus à la Rhénanie, ouvice-versa, et ainsi de suite jusquà remanier la totali...
On a parfois tenté, contre toute logique, de renverser ce processus et deprétendre que la nature, entendue comme ensemble ...
contestable de ses travaux relève de ses postulats politiques et moraux,non de ses postulats géographiques. Edmund A. Wals...
les valeurs morales, mais les valeurs morales à faciliter lacquisition de lapuissance."Ce passage a inspiré à Hans W. Weig...
parcours personnel le rangeait indiscutablement du côté des partisansdun ordre mondial équitable, non de la force brute.Le...
La géopolitique américaineOn peut grossièrement distinguer trois types de travaux qui ont contribuéà fonder la géopolitiqu...
données géographiques, du contexte international et de lévolution destechnologies militaires.Harold H. Sprout, autre disci...
conditionnant la puissance des nations, leur potentiel militaire, etc.daprès des objectifs politiques préétablis. Par cons...
auteurs, ils sont aussi sûrement menacés par loubli que ceux dEllenSemple. A tort ou a raison, ils évoquent trop Henry T. ...
convient particulièrement aux zones sous-développées et politiquementinorganisées (par exemple lAfrique noire), où les vie...
étatique ainsi que les complexes réseaux de forces idéologiques etéconomiques     interférant   avec   les   frontières   ...
phénomènes à double face; lune est politique, lautre géographique, etparce que la seconde ne peut être étudiée et comprise...
chaîne de lacs et de bassins, non à une chaîne métallique aux maillonsdistincts; ces bassins communiquent entre eux, de so...
Tous deux traitent exclusivement des zones de contacts, non desfrontières au sens juridique du terme; ils sont indispensab...
•   La       géographie    des   pays   voisins   et   ses   éléments   sont   pris       obligatoirement en considération...
– Leur objet et leur champ d’exploration sont plus vastes que ceux detoutes les autres;– Elles mettent en jeu davantage d’...
sur les concepts de « rôle international », d’« intérêt national », destravaux sur les intégrations régionales et les conf...
– Approfondir notre connaissance de la réalité internationale passée,présente et à venir.Ces trois fonctions sont étroitem...
à chacun de ces groupes, ainsi que par le biais d’une divulgationréciproque (par assimilation et rapprochement) des valeur...
L’institutionnalisationAvant la seconde moitié du XXe siècle, la discipline des relationsinternationale     n’avait   pas ...
- Le deuxième courant est né en 1815. Il s’attache au développement et àla propagation des organisations internationales. ...
Géopolitique
Prochain SlideShare
Chargement dans…5
×

Géopolitique

519 vues

Publié le

0 commentaire
0 j’aime
Statistiques
Remarques
  • Soyez le premier à commenter

  • Soyez le premier à aimer ceci

Aucun téléchargement
Vues
Nombre de vues
519
Sur SlideShare
0
Issues des intégrations
0
Intégrations
1
Actions
Partages
0
Téléchargements
25
Commentaires
0
J’aime
0
Intégrations 0
Aucune incorporation

Aucune remarque pour cette diapositive

Géopolitique

  1. 1. GEOPOLITIQUENature humaine et environnement naturelNotre époque se caractérise par un détachement croissant de lhommevis-à-vis de son environnement naturel. Nos lieux de résidence et detravail, nos moyens de transport ont le chauffage central et lairconditionné. Nos pieds (ou plutôt nos chaussures) ne foulent querarement la terre-mère, et dès que la température extérieure ne nousconvient plus, nous ne nous contentons pas de couvrir 90% de notrecorps de vêtements chauds : nous réduisons notre contact avec leséléments aux quelques minutes nécessaires pour monter dans une voitureou en descendre. Même lagriculture ou la sylviculture, supposéescontraindre lhomme à vivre au grand air, nexigent que 40 à 60 heuresdextérieur par semaine. Certes, il existe encore des pays où une partie aumoins de la population, bergers et chasseurs, passe chaque annéequelques mois à la belle étoile, mais ce mode de vie disparaît rapidementjusque dans les contrées les plus archaïques du monde contemporain.Il fut pourtant un temps où lhomme était à la merci de la nature; où lanature commandait son travail et ses loisirs, la qualité et la quantité deson alimentation, le cadre et la durée de son existence. Tels des tyranstout-puissants, les éléments excitaient sa terreur ou suscitaient sonespoir. Lhomme navait ni les moyens, ni la témérité de les affronter :rempli dune crainte respectueuse à leur égard, il se contentait de leurpayer un constant tribut de reconnaissance ou dexpiation. Il fut un tempsoù la nature imprimait dans lesprit humain, du berceau à la tombe, uneprofusion dimages dune intensité inégalable, fût-ce par lesendoctrinements totalitaires les plus contraignants. Il fut un temps oùlhomme était gouverné par la nature.
  2. 2. Lhomme moderne na pas échappé à létreinte de la nature, loin sen faut,mais elle ne leffraye plus; il la façonne, nourrit lespoir de la modifier,voire de la conquérir. En de rares occasions seulement, un tremblementde terre, un typhon ou une tornade peuvent réveiller sa terreur et graverdans sa mémoire une image indélébile, susceptible dinfluencer saconduite future. Mais contrairement à lhomme primitif, entièrement cernépar la nature, lhomme moderne est pris dans un environnement social.Limpact immédiat des lois de la nature est remplacé par celui des lois etdes forces sociales -doù la tendance à considérer lenvironnementhistorique et social comme facteur déterminant par excellence. Lhommedevient moins "naturel", plus humain et plus social; il est, en un mot,gouverné par lhomme.Le moderne reste néanmoins conscient des limites que la nature impose àses potentialités. Une installation de chauffage ne peut pas plustransformer le climat de lArctique quun système dair conditionné ne peutchanger celui de lAfrique équatoriale. Le drainage, lirrigation ou lesengrais ne peuvent non plus transformer nimporte quelle contrée en zoneagricole. Malgré les nouvelles inventions, la "conquête" de la Terre parlhomme -sa maîtrise de la nature- nest pas infinie : la nature imposetoujours une limite que lhomme ne peut transgresser. Cest cettepermanence des liens environnementaux qui a conduit les géopoliticiensallemands à évoquer lErdgebundenheit ("dépendance à la terre") delhomme et de la politique. Nous pouvons être fiers du degrédémancipation à légard des contraintes naturelles auquel nous sommesparvenus, mais il nous faut bien admettre que lhomme moderne demeurelimité par la nature.Que lenvironnement influence dune façon ou dune autre lexistencehumaine fut admis dès lAntiquité et doit lêtre encore de nos jours. Maisla différence entre les premiers écrits géopolitiques et ceux daujourdhuisenracine dans la distinction entre lhomme gouverné par la nature etlhomme limité par la nature. On peut certes objecter que cette rupture
  3. 3. porte sur la nature humaine elle-même plus que sur la place faite auconditionnement géographique. Jusquau XVIIIe siècle en effet, tous lespenseurs (sauf peut-être Machiavel) ont considéré la nature humainecomme une essence immuable, déterminée par Dieu, le climat ou la race,alors que les penseurs modernes ont développé la théorie dune naturehumaine souple et évolutive. Pour réelle quelle soit, cette distinction nesuffit cependant pas à différencier entièrement lancienne penséegéopolitique de la contemporaine, car la nature humaine souple etévolutive des modernes nest pas nécessairement incompatible avec ledéterminisme : elle sest vue successivement proposer lhistoire, lesstructures de production, la libido etc. pour facteurs déterminants. Maisles écoles de pensée modernes, lors même quelles acceptent ledéterminisme, rejettent sa version première selon laquelle les conditionsgéographiques peuvent être déterminantes. A leurs yeux, lenvironnementgéographique se borne à limiter les possibilités économiques dun pays etdétermine tout au plus sa situation stratégique, non la nature humaine ensoi.Les géographes et géopoliticiens allemands du XXe siècle inclinaientsouvent au déterminisme géographique (Franz Heiderich, "Geographie", inHermann Sacher, éd, Staatslexikon, Freiburg im Breisgau, Herder & Co,1927). En Amérique, Ellsworth Huntington a beaucoup insisté sur la façondont lenvironnement physique imprime sa marque à la culture et auxindividus.Les auteurs géopolitiques pré-modernesParmi les analystes pré-modernes de limpact de lenvironnement naturelsur lhomme, Aristote et Jean Bodin méritent une mention spéciale. Lesconclusions de leurs enquêtes, même si on les retrouve chez dautresauteurs, ont ouvert de nouvelles voies dinvestigations et suscité desrecherches approfondies.
  4. 4. AristoteVingt-trois siècles avant linvention du mot "géopolitique", Aristote sestpenché sur un grand nombre de questions que nous qualifierions degéopolitiques. Il envisageait lenvironnement naturel au double point devue de son impact sur la personnalité humaine et de ses implicationsquant aux besoins économiques et militaires de lEtat idéal. Les habitantsde cet Etat devaient être valeureux, or "Trois facteurs rendent leshommes bons et vertueux : la nature, la tradition et la raison". Le lienentre la nature et la personnalité des citoyens "saute aux yeux dequiconque regarde les Etats les plus fameux de lHellade, et plusgénéralement la distribution des races du monde habité." Le climat et letempérament national sont étroitement associés; lhétérogénéitéterritoriale implique lhétérogénéité humaine, entrave la réalisation delunité et de la concorde nationale. Lenvironnement géographique façonnela personnalité de lhomme en favorisant tel ou tel type dactivité;lorganisation économique ainsi définie incline les populations à un typeparticulier de régime politique, là où dautres modes de vie commanderontdes choix différents. Il existe un lien direct entre la vertu dun peuple etses activités, de sorte que ces activités peuvent être hiérarchisées daprèsle degré de vertu quelles favorisent et le type de régime quelles rendentpossible (Politique, livres IV, V, VII).Aristote prend également en compte les conditions géoéconomiques deviabilité de lEtat, marquant sa préférence pour un territoire permettantlautarcie. Il soulève des problèmes de géostratégie, soulignant laprotection que lisolement géographique offre à lEtat contre les attaquesmilitaires en bonne et due forme, mais aussi contre les influencesindésirables; des idées révolutionnaires venues de létranger peuvent eneffet saper la stabilité dun régime par ailleurs apte à persévérer dans sonêtre.Bodin
  5. 5. Pour sinspirer de la division tripartite dAristote, les théories climatiquesde Bodin nen sont pas moins originales. Leur importance tient àlinfluence quelles ont exercée sur bon nombre dauteurs, dont Milton,Montesquieu et Burke. Ces théories font lobjet du premier chapitre du Vedes Six livres de la république.Selon Bodin, il faut prendre en compte lenvironnement naturel de chaquerépublique "pour adapter la forme de la constitution à la nature des lieuxet conformer les lois humaines aux lois naturelles." A chaque fois que leslégislateurs ont manqué cette adaptation et "ont voulu plier la nature àleurs édits", de graves maux en sont résultés et "maint grand Etat est alléà sa ruine." On peut donc sétonner que "ceux qui ont écrit sur larépublique naient pas traité cette question" (édition de 1608, p.663).Bodin, qui adhère à la conception fixiste de la nature humaine, estdésarçonné par la diversité des tempéraments nationaux. Aussi tente t-ildexpliquer cette absence duniformité par les influencesenvironnementales. Il reproche à Plutarque de navoir pas comprispourquoi les différents peuples ont choisi des régimes dissemblables etsouligne quun architecte essaie toujours dadapter ses plans auxmatériaux et au site dont il dispose. Les politiciens doivent suivre cetexemple et conformer la structure politique au tempérament humain telque lenvironnement le conditionne.Il faut pourtant remarquer que Bodin ne fait nullement de lenvironnementgéographique le seul facteur conditionnant la vie humaine, ni même leplus important. Il admet que certains traits dus au climat puissent évoluersous leffet dautres influences. Limpact de lenvironnement naturelconstitue à ses yeux lun des multiples paramètres que les politologuesdevraient analyser, bien quils laient souvent perdu de vue. Mais malgrécette restriction, Bodin appartient encore à lécole géopolitique pré-moderne en ce quil professe que la nature ne se contente pas de limiter
  6. 6. nos potentialités, mais détermine également notre volonté daccomplir ounon tel ou tel dessein.Les écrits géopolitiques dAristote ou de Bodin sont représentatifs de leurtemps par leur insistance fondamentale sur la réalité indépassable etcontraignante de limpact de lenvironnement naturel sur lhomme et surson existence politique. Ils abordent bien sûr des questions qui intéressentencore les géopoliticiens daujourdhui, mais leur souci premier relève dessciences naturelles. En dautres termes, ils essaient de définir les lois de lanature -non le jus naturale moral, mais le jus naturae physique- quigouvernent lexistence humaine dans son cadre naturel. Leur géopolitiquetend donc à se présenter comme une science objective du donné factuel,non des virtualités humaines. Dès lors que la volonté de lhomme estlargement déterminée par les conditions extérieures, la géopolitique nestpas seulement objective, elle est plus généralement amorale et apolitique.Les auteurs géopolitiques modernesLes écoles géopolitiques contemporaines ont globalement abandonnélidée que lenvironnement géographique puisse significativementdéterminer la nature de lhomme moderne. Par conséquent, elles ontreporté leur attention sur les tendances induites par lenvironnement : lesgéopoliticiens modernes ne cherchent plus sur la mappemonde ce que lanature nous oblige à faire, mais bien ce quelle nous suggère de faire,concurremment avec nos choix propres.Peut-être cette définition de la pensée géopolitique moderne paraîtra-t-elle discutable, dans la mesure où certains géopoliticiens prétendenttoujours déduire de la carte du monde des principes intangibles depolitique étrangère. Mais au vrai, ces auteurs ne sen tiennent pas à lagéopolitique stricto sensu : ils la mêlent, ou plus exactement lasubordonnent à certaines théories de supériorité raciale, dautarcie,dexpansion, de lutte pour ou contre un credo religieux ou politique
  7. 7. -toutes prétendues nécessités qui seules peuvent réintroduire uncaractère déterministe dans la géopolitique moderne. Une écolegéopolitique authentiquement déterministe doit par définition reconnaîtrele caractère contraignant de lenvironnement naturel, en politiqueétrangère comme en politique intérieure. Aristote, et plus encore Bodin,sattachaient plutôt à définir le type de régime politique possible dans uncadre géographique donné. La géopolitique contemporaine au contraire,rejetant la théorie dune nature humaine façonnée par la nature (doncacceptant la théorie selon laquelle lhomme a réussi à émanciper sapensée de lemprise de la nature), a privilégié la géostratégie et lesimplications des données géoéconomiques en politique étrangère. Mais lefait même que si peu dauteurs, fût-ce parmi les prétendus déterministesdaujourdhui, se soient intéressés à la corrélation entre les régimespolitiques et leur environnement naturel, prouve dune certaine manièrequils ne sont guère déterministes au sens strict du terme.Cela ne signifie bien sûr pas que la géopolitique doive se détourner desquestions de politique intérieure. La tendance à lassimiler à lagéostratégie est tout à fait regrettable : la géopolitique devrait occupertout le champ intermédiaire entre science politique et géographiepolitique, bien que peu détudes sy soient encore employées.Il est fort difficile de proposer une définition générale de la géopolitiquecontemporaine. La géopolitique traite de situations conflictuelles; aussi lesstratèges et expansionnistes de tout poil en ont-ils usé et abusé, depuisMahan et Theodore Roosevelt jusquà Hitler et Tojo. Propagandistes etcontre propagandistes ont accaparé son champ propre, espérant ainsirecouvrir dun vernis scientifique leurs arguments fallacieux. Leur tâcheest facilitée par linculture géographique, qui est la chose du monde lamieux partagée : peu de gens ont compris quune carte ne peut êtrequune représentation distordue dune portion donnée dunivers, etbeaucoup inclinent à admettre nimporte quelle carte comme un documentscientifique fiable. Ce qui fait le crédit de la cartographie de propagande,
  8. 8. cest quelle "démontre" visuellement la thèse soutenue. "Il est difficile deréfuter verbalement le contenu dune carte, parce quil faut dabordvaincre la méfiance envers tout discours qui contredit lévidence dessens". On a vu se développer une technique cartographique spéciale,combinant dhabiles distorsions spatiales avec des fonds de couleur et desflèches suggestives qui attirent lattention sur certains points. Cettetechnique nest pas nécessairement blâmable en elle-même : elle peutaider à faire ressortir des faits et des problèmes politiques importants,pourvu toutefois que le public ait un minimum de sens critique.Par leurs cartes tout à fait novatrices, les géopoliticiens allemands, enparticulier, furent dexcellents pionniers de léducation géopolitique. Onsétait jusque-là trop habitué à la projection de Mercator et aux cartescentrées sur la latitude Europe/Etats-Unis/Japon; les nouvelles méthodessont opportunément venues rappeler que le monde apparaît très différentsuivant le point autour duquel on ordonne la projection. Cela a contribué àfaire comprendre pourquoi les hommes dEtat des différentes nationspeuvent avoir des approches tout à fait dissemblables des problèmesgéopolitiques et géostratégiques du monde; tous les acteursinternationaux envisagent un même problème depuis leur perspectivegéographique spécifique et lanalysent daprès un planisphère centré surleur propre espace.Durant la Seconde guerre mondiale, malheureusement, les propagandesnationales pervertirent à la fois les cartes géopolitiques et les légendes quiles accompagnaient. La géopolitique perdit donc son statut de science, oudu moins cessa dêtre pratiquée et considérée comme telle, ce quiexplique le discrédit du terme lui-même. Dans laprès-guerre, beaucoupde politologues sont devenus réticents envers la recherche géopolitique. Ilnest donc pas inutile détablir les critères de vérité et de fausseté en lamatière, afin de montrer où commence lerreur et comment elle peut êtredéjouée.
  9. 9. Géopoliticiens incompris et dévoiement de la géopolitiqueLa théorie organiciste de lEtatLun des griefs les plus souvent faits à la géopolitique est son inextricablecompromission avec ce que lon nomme couramment "théorie organicistede lEtat", selon laquelle toutes les parties de lEtat constituent un "corps"unique, doté dune "vie" et dune "croissance" propre.Cette "théorie organiciste" est une conception philosophique, ou plusexactement métaphysique de lEtat. Contrairement à lidée qu"uneorganisation humaine" na pas à proprement parler dâge, "puisque leshommes qui constituent une génération ne sont pas plus vieux que ceuxdes générations précédentes", la théorie organiciste estime que la "vie"dun Etat ne se réduit pas à celle des individus dont il se compose.Lessence de lEtat est spirituelle : cest lidée dans laquelle et par laquelletous ses ressortissants sont spirituellement liés en une unité organique-une unité dans la multiplicité. Quiconque évoque la naissance dun Etat,sa vie ou sa mort, traite de phénomènes spirituels indépendants de sonapparition ou de sa disparition factuelle comme entité politique sur lascène internationale. Par contre, quand cette philosophie organiciste sedouble dune assimilation de lEtat territorial à un organisme géographico-biologique, géographie et géopolitique saventurent en eaux troubles.Labîme philosophique séparant lAmérique de lEurope continentale -toutparticulièrement de lAllemagne et de la Russie-, la méfiancefondamentale des Américains à légard de toute pensée métaphysique ontengendré chez nous bon nombre de malentendus à propos des écritspolitiques et géopolitiques européens. Une lecture approfondie des deuxprincipaux fondateurs de la géopolitique contemporaine -Ratzel et Kjellén-révèle pourtant linconsistance de beaucoup des critiques qui leur furentadressées et continuent de lêtre. Ni lun ni lautre ne prétendentimmerger lindividu dans lorganisme étatique : Ratzel souligne quau sein
  10. 10. dun Etat, organisme "fort imparfait" , "les hommes conservent uneindépendance dont ils ne sauraient se départir, fût-ce à létat desclaves."Tout au plus peuvent-ils "aliéner leur libre-arbitre en telle circonstance oule mettre au service de la communauté en telle autre." Les nations, lesEtats "ne sont donc pas des organismes à proprement parler, mais desagrégats-organismes" dont lunité résulte de "forces spirituelles etmorales." LEtat est "un organisme moral et spirituel. Le lien qui unit sesdiverses parties physiquement disjointes est spirituel, et cest justementce qui limite la pertinence de toute comparaison biologique. Le principedirecteur de lorganisme étatique relève du domaine de lesprit, quitranscende par définition le champ purement biologique des autresorganismes."Kjellén, que lon présente toujours comme le grand méchant loup de lathéorie organiciste, semble de prime abord traiter lEtat comme un êtrevivant, doté dune vie, dune croissance, dune vieillesse et dune mort,ayant corps et âme, soumis aux lois de la vie. En fait, il est impossible devoir plus quune métaphore dans ce vocabulaire organiciste. Les individus,la nation sont pour Kjellén plus importants que lEtat : la nation peut eneffet survivre à la disparition de lEtat, au lieu que lEtat "perd tout espoir"de renaissance quand la nation séteint. Aussi "lEtat est-il accidentel et lanation essentielle." Mais la nation elle-même -multitude unie en un seulêtre vivant- nest pas le facteur le plus important dans la vie de lEtat.Kjellén en arrive à cette conclusion "dune inestimable portée tant au planpratique quau plan théorique : la vie de lEtat, en dernière instance, estentre les mains des individus."Kjellén eût-il réellement conçu lEtat comme un organisme vivant quilnaurait pu admettre lindépendance de lindividu, et encore moins sonpouvoir de vie et de mort sur lEtat. LEtat, dans ses travaux, na jamaisdexistence vraiment indépendante. Il napproche nullement, fût-ce deloin, le statut souverain du Weltgeist hégélien ou des "forces matérielles"marxistes. Et même si Kjellén déduit "la supériorité de la théorie
  11. 11. organiciste" de la "finalité propre quelle donne à lEtat" , cette finalité nediffère guère de celle de nimporte quel Etat démocratique, à savoir "lebien de la nation" et "lamélioration des inclinations -morales- du peuple".Qui plus est, Kjellén souligne quil faut poser des limites à la recherche dubien commun par lEtat : son action en la matière devrait sarrêter "là oùcommence la finalité propre à lindividu, définie par sa personnalité(Persönlichkeitzweck)".Par conséquent, même sil insiste sur le fait que lEtat est "différent de lasomme de ses parties" et constitue une personnalité, "une vraiepersonnalité dotée dune vie propre, non un conglomérat dindividus",Kjellén nen fait pas une entité organique biologico-géographique. Ilrécuse lapproche de lEtat comme "abstraction", mais sa théorie nedépasse guère le cadre de lanalogie organiciste si populaire au Moyen-Age. Son souci premier était de combattre la conception légaliste alorsprédominante, qui réduisait lEtat à la somme des articles constitutionnelset autres lois fondamentales : "Kjellén substitua à la conception des Etatscomme constructions légales celle des Etats comme Puissances."Kjellén voit dans le souci des considérations pratiques ("matérielles") enpolitique intérieure et extérieure un signe de maturité et de sain réalisme,mais il rejette toute téléologie étatique fondée sur le matérialisme etlhédonisme, qui prendrait le parti de ce qui est contre ce qui doit être. Ilplaide 1°) pour une conception moderne de lEtat et une science politiqueaffranchie des facultés de Droit; 2°) pour un "retour à la nature"rousseauiste, au rebours de toute conception abstraite et artificielle de lapersonnalité de lEtat; à la nature de lEtat telle que réalisée dans sa"personnalité géographique" et à la nature humaine révélée dans la"vigoureuse vie instinctive". Kjellén est assez représentatif de ces"conservateurs progressistes" mittel-européens davant 1914, dont lesidées dépassaient la vision du monde dun Bismarck ou même dunPobiedonostsev sans pour autant être radicalement différentes.
  12. 12. Le but de la théorie quasi-organiciste de Kjellén est de montrer que lEtatnest pas un corpus desséché de lois, mais au contraire une communautéévolutive et vivante où territoire, individus et nation prise comme un toutsont en interaction. Les vicissitudes de son existence et des relations deses éléments constitutifs peuvent être considérées comme les signes desa bonne santé, de sa croissance, de son déclin, voire même de sa mort.Mais lindividu ny est jamais sacrifié ni irrémédiablement absorbé parlEtat ou la nation. Ses finalités individuelles sont respectées, et cest endernier ressort la volonté individuelle qui préside aux destinées de lEtat.Géopolitique et déterminisme géographiqueLes raisonnements géopolitiques, ou plus précisément les politiques qui endécoulent, peuvent dégénérer en déterminisme géographique. Cest là unrisque incontestable, en son temps reconnu par Ratzel : "Le seul élémentmatériel de lunité dun Etat est son territoire. Cest pourquoi la tentationest forte dorganiser le système politique essentiellement en fonction duterritoire, censé faire lunité de populations toujours passées soussilence". La géopolitique a été inventée pour attirer lattention deshommes dEtat sur le facteur géographique, trop souvent négligé enpolitique. Mais qui veut subordonner tous les autres facteurs à lagéographie au lieu dintégrer le savoir géographique à lédifice de lascience politique tombe dun extrême dans lautre : dès lors, les choses sebrouillent nécessairement. Surestimé, le poids de lenvironnementgéographique prend figure de force déterminante.Le géopoliticien Jacques Ancel estime que lécole géopolitique française aévité les pièges du déterminisme grâce à léquilibre que Vidal de la Blache,son inspirateur, a su établir entre le donné géographique et la volonté delhomme, sa capacité dinitiative. Otto Maul, confrère allemand dAncel àqui ce dernier reproche son prétendu déterminisme, partage en fait laconviction que les géopoliticiens doivent envisager lhomme comme unagent autonome. "Le lien à lenvironnement dont parle la géopolitique
  13. 13. nest pas déterministe, pas même lorsquil concerne les facteursgéographiques les plus massifs et les plus importants, dont la pesanteurapparaît plus ou moins constante." Maull pense que lépoquecontemporaine a fondamentalement altéré la relation traditionnelle delhomme à son environnement. Après avoir maîtrisé lespace, lhommeréussit maintenant à domestiquer une bonne partie des forces naturellesjusque-là hostiles; il a appris comment exploiter les possibilités offertespar lenvironnement et comment déjouer ses défis. "Aussi le raisonnementgéopolitique ne peut-il penser le monde sans penser lhomme. Dans saforme spirituelle la plus haute, dans sa personnalité, que Kant décritcomme la liberté et lindépendance à légard des mécanismes de lanature, lhomme nest autre que lélément actif et déterminant parexcellence."En ce qui concerne Kjellén, et quelque regard que lon porte sur saconception politico-philosophique de lEtat et de la nation, il faut bienadmettre que sa géopolitique ne suppose aucun déterminismegéographique, ni aucune assimilation de lespace géographique à unorganisme. Bien au contraire, il apparaît que "limmoralité politique" deKjellén -son insistance sur les luttes de pouvoir et sa dépréciation du rôlede la morale et des lois- tient précisément à la place déterminante quilreconnaît aux hommes et à leurs passions. Les guerres, lexpansionnisme,les violations des lois internationales, il ne les attribue pas à quelque forcefataliste et déterministe qui resterait extérieure à lhomme, mais à lavolonté et à linstinct de survie des individus, des nations et de leurschefs. Une conception réaliste de lEtat ne doit pas seulement prendre encompte la constitution morale, rationnelle et légale de lEtat mais aussi les"tendances organiques" manifestées dans sa vie réelle, cest-à-dire lespulsions instinctives des habitants, quelles soient morales ou immorales.La formule allemande "Not kennt kein Gebot" ou la maxime américaine"My country right or wrong" ne constituent pas des règles de conduite
  14. 14. légales ou morales, mais nul ne saurait nier le rôle quelles jouèrent dansla vie nationale et internationale de ces Etats.Kjellén y insiste, la loi seule ne détermine pas la politique; mais il nesubstitue pas un déterminisme géographique au déterminisme juridique.Les critiques quon lui a adressées ne sont pas sans fondement, mais ellespartent généralement dans la mauvaise direction. Son erreur nest pasdavoir cru lhomme mû par son environnement ou par un Etat organiciste,mais au contraire davoir fait trop de place à sa liberté -notamment enqualifiant de "naturels" les instincts expansionnistes des individus et desnations; les disciples de Kjellén en ont conclu que cet instinct, en tant quenaturel, devait aussi être bon.Le second reproche que lon peut légitimement faire à Kjellén est davoirsouscrit sans réserves au dogme de lautarcie souhaitable et nécessaire.Le concept de Lebensraum est étroitement associé à ce dogme. De même,la définition dune "frontière naturelle" dépend de la place reconnue àlidéal autarcique. Lautarcie est de nos jours une irréalisable chimère quina amené que des conflits entre les nations; elle présupposelimpossibilité ou la nocivité de la coopération économique internationaleet juge dangereuse linterdépendance des différents pays. La théorieautarcique estime que les Etats peuvent et doivent être des "organismes"écopolitiques autosuffisants, exigence quelle justifie tantôt par desnécessités stratégiques, tantôt -comme chez Kjellén- par desconsidérations morales enracinées dans les vieilles valeurs agrariennes etléconomie naturelle.Plus généralement, deux remarques simposent à propos du déterminismegéographique. La première est que mainte discussion ou controverse àson sujet est faussée par limprécision de la problématique : quest-ce quiest censé être déterminé ? La volonté ou les actions de lhomme ? Lesgéopoliticiens que nous avons appelés "prémodernes", Aristote et Bodin,inclinent surtout (mais pas seulement) à souligner la détermination
  15. 15. environnementale du caractère de lhomme, cest-à-dire de sa volonté.Certains auteurs contemporains leur emboîtent le pas, sappuyant sur desdonnées psychologiques et physiologico-écologiques ; même tendancedans les théories géographico-historiques qui combinent ces données avecun déterminisme historique. A linverse, les auteurs qui privilégient lesactions humaines comme champ daction du déterminisme estiment quelenvironnement naffecte pas la volonté de lhomme mais se contente desupprimer -au moins dans certains cas- toute alternative quant à laction àentreprendre. Lappréciation de cette doctrine dépend de la réponseapportée à un problème plus global : jusquoù sétend lemprise de lanécessité, et jusquoù est-elle décisive pour la vie humaine ? A quel degrélhomme est-il mû par son désir de persévérer dans son être individuel etcollectif, et quest-ce que cette lutte pour la vie implique ? Autrement dit,à quel moment ne reste-t-il vraiment quune conduite possible, toutes lesautres menant plus ou moins directement à une extinction plus ou moinsrapide ?Cest précisément une conception différente des relations entrelenvironnement et la survie de lespèce qui a inspiré aux auteurscommunistes quelques-unes de leurs plus violentes attaques contre la"géopolitique bourgeoise." Bien sûr, beaucoup de ces attaques relèvent dela littérature propagandiste; mais on y trouve aussi des critiques plussubstantielles. Par exemple, les auteurs communistes sacharnent contreles Malthusiens et voient dans Road to Survival, de William Vogt, unexemple classique de déterminisme géographique outrancier. Selon Vogt,certains pays, voire le monde entier, "ne peuvent littéralement pas nourrirplus dhommes" -de sorte qu "il ny a pas déchappatoire" : il nous fautsoit réduire les naissances (Vogt considère la chute de la mortalité comme"la plus grande des tragédies"), soit accepter de voir la famine "tuerencore plus de millions dhommes" . Les communistes y voient un non-sens, car à les en croire lenvironnement noblige pas lhumanité (pas
  16. 16. même en Chine) à adopter une politique de limitation des naissances; ilspensent lavoir déjà suffisamment démontré.Cela nous amène à la seconde observation générale, à savoir que leproblème du déterminisme géographique nest quun aspect de la questionsuprême posée aux sciences physiques comme à la philosophie : celle dudéterminisme et de lindéterminisme, de lesprit et de la matière. Plus dunargument jeté dans la marmite bouillante du débat sur le déterminismegéographique serait sans nul doute reformulé si ses implicationstéléologiques ultimes étaient pleinement comprises. Malheureusement, latendance à la fragmentation du savoir et à lisolement des champsdétudes particuliers, de pair avec le divorce entre la philosophie et lessciences non seulement physiques mais sociales, rend très difficilelinvestigation raisonnée de certains problèmes généraux. P.E. James etC.F. Jones (éd.), American Geography : Inventory and Prospect , NewYork, Syracuse University Press, 1957, p.185.Cette conception de lEtat comme communauté fondée sur une unionspirituelle et transcendante nest pas exclusivement allemande, nispécifiquement hégélienne. Elle a de profondes racines en Russie,notamment dans les écrits de A.S. Khomiakov : la notion de SobornaRossiia renvoie directement à la métaphysique organiciste. Que lEtat, laNation soient ou non un organisme nest dailleurs quun problèmesecondaire; la vraie question est de savoir si les hommes doivent , daprèsleur nature profonde, rechercher cette unité organique dans leur effortpour atteindre les objectifs qui dépassent leurs capacités individuelles.Question purement philosophique bien sûr, mais il faut garder à lespritque beaucoup de penseurs russes, allemands ou autres ne séparent pasphysique et métaphysique. Ils envisagent le monde empirique commelexpression matérielle du monde spirituel, ou comme un simple degrédans lascension vers un état supérieur de la conscience, où toute matièreserait spiritualisée. Par conséquent, ils pensent que lunité organique du
  17. 17. monde transcendant se reflète dans le monde physique ou gît en son seinin statu nascendi.Politique et géopolitiqueLorsque nous considérons notre environnement, cest de notre point devue spécifique : on ne saurait parler denvironnement en faisantabstraction du sujet environné. Hartshorne a fait remarquer que lesprétendues "régions naturelles" de la géographie ne le sont pas par elles-mêmes, mais ne peuvent être considérées naturelles que par référence àlhomme et à sa perspective subjective. Il ny aurait là nulle difficultéinsurmontable si lhomme en tant quhomme, cest-à-dire en tant quedistinct des autres espèces, avait une perception univoque etspécifiquement humaine de son environnement. Mais les hommes ont deleur identité ou de leur destin des interprétations scientifiques,philosophiques et téléologiques divergentes, en fonction desquelles ilsnappréhendent pas de la même façon leur environnement. La pluralitédes représentations des environnés entraîne la pluralité desreprésentations de lenvironnement. Tant que lon sen tient aux grandsconcepts de la géographie physique, tels que les zones climatiques ouvégétales, les différences dappréciation sont minimes, même si de telleszones sont définies du point de vue de lobservateur humain, avec sesmodes de vie et ses besoins. Par contre, dès que lon aborde les questionspolitiques, il devient plus difficile de saccorder.Parler des régions naturelles et de leurs limites (ou "frontières") nesoulève guère de controverse. Tel nest pas le cas des prétenduesfrontières naturelles des Etats, bien quelles ne soient ni plus ni moinsnaturelles que les régions dites naturelles. Les frontières étatiquessenracinent trop profondément dans le terreau culturel propre à chaquepeuple et dans ses valeurs politiques pour saccommoder dun consensusuniversel. Elles ne tirent pas leur légitimité dun principe général communà toute lhumanité; en ce sens, elles ne peuvent être dites naturelles,
  18. 18. cest-à-dire conformes à la nature humaine objectivée. Les frontièresrésultent de compromis, parce quelles relèvent fondamentalement dupolitique; ce dernier étant par essence le domaine de la controverse, cequi est politique nest pas naturel, ou plus précisément nest pas acceptécomme tel.Lune des plus grandes impasses de la géopolitique -impasse résultantparfois dune manipulation délibérée- est la prétention de certains auteursà résoudre les problèmes politiques ou moraux par référence au domaineextra-politique et amoral de la nature non-humaine.On ne peut substituerà la nature humaine la nature animale, botanique, géologique,topographique ou autre. La nature physique de lhomme elle-même nesaurait être confondue avec sa nature morale et spirituelle, et ce, même silon partage avec Aristote et lensemble des philosophies déistes laconviction que lunivers nest pas un pur chaos, quun ordre et uneharmonie ultimes président aux destinées de tous les éléments, matérielscomme immatériels.A linstar des politiciens qui se servent de critères anthropologiquesphysiques (par exemple la couleur de la peau) pour cautionner desdécisions relevant en fait de la morale, les géopoliticiens nont que tropsouvent convoqué les faits et les lois du monde physique à lappui dechoix ou dopinions politiques. Rien nillustre mieux le côté désespérémentcontradictoire des arguties auxquelles cette tendance peut conduire que leconcept d "Etat harmonique", apparenté à celui de "frontièresnaturelles" : "On a pris les plus grandes libertés vis-à-vis des exigencesscientifiques pour évoquer le caractère harmonique ou désharmoniquedes Etats. De ce que la forme de la Hongrie amputée de ses anciennesdépendances territoriales peut sembler désharmonique (ou non-organique), luniversitaire de cet Etat révisionniste conclutnécessairement que ces zones périphériques doivent être réunies à laHongrie. Mais cela suggère très logiquement que la Belgique doit recevoirdes terres agricoles supplémentaires, prélevées sur la France ou sur
  19. 19. lAllemagne; que les Pays-Bas doivent être étendus à la Rhénanie, ouvice-versa, et ainsi de suite jusquà remanier la totalité de la carte dumonde... Encore finirait-on par constater quau terme de ceschamboulements, il ny aurait que bien peu dEtats réellementharmoniques, voire pas du tout !"Quelques années après la rédaction de ces lignes, les Hongrois réussirentà concrétiser une partie de leur programme révisionniste et à obtenir cequi leur semblait un Etat harmonique. Mais leurs voisins retournèrentlargumentation géopolitique : les révisions de frontières qui définissaientun espace harmonique du point de vue de lhistoire, de léconomie et desaspirations politiques hongroises paraissaient au contrairedésharmoniques dès lors quon les envisageait à travers le prisme duneautre culture et dautres idéaux. Les Roumains avançaient notamment unargument assez conforme aux doctrines de Kjellén : ce ne sont pas lesfacteurs de la géographie physique qui déterminent lunité ou lharmoniedune aire politique, mais les affinités linguistiques et sentimentales. Unecrête de montagnes, une ligne de partage des eaux ne sauraient romprela continuité qui unit les paysans roumains des deux versants desCarpates. Là où la géopolitique hongroise sappuyait sur la géographiephysique et économique, la géopolitique roumaine privilégiait plutôt lagéographie culturelle et anthropologique quelle interprétait naturellementau plus près de ses intérêts.Des Etats géopolitiquement harmoniques, des frontières naturelles ne sepourraient concevoir que si lhumanité entière saccordait sur certainsprincipes fondamentaux. Il faudrait au préalable un consensus politique,qui seul rendrait possible la définition densembles naturellementharmoniques -ou plus exactement, qui les ferait universellement admettrepour tels. Une idée naturelle, une loi naturelle est lindispensablepréliminaire dun ordre naturel; en son absence, il nest rien de natureldans lordre politique. Nest à proprement parler naturel que ce qui estcommun à tous les hommes, ce qui jaillit de leur commune nature.
  20. 20. On a parfois tenté, contre toute logique, de renverser ce processus et deprétendre que la nature, entendue comme ensemble de donnéesphysiques, favorise tel ou tel choix politique. En dautres termes,lenvironnement naturel précèderait et surdéterminerait la politique et lamorale; la nature se substituant à lhumanité, la politique dépolitisée et lamorale annihilée seraient entièrement réduites au jeu impersonnel desforces physiques. A linstar de Lénine, qui, dans lélaboration du"matérialisme scientifique", prétendait remplacer lart du gouvernement etla politique par "ladministration des affaires courantes", certainsgéopoliticiens ont voulu traiter les questions géopolitiques par une sortede géo-administration scientifique. Ils ont abordé le problèmeessentiellement politique des frontières de façon purement technique etempirique, comme sil ne sagissait que dune question de cartographie.Ces tendances traduisent une régression au stade du matérialismegéographique, un retour à la géopolitique prémoderne qui conçoitlhomme comme un chapitre de lhistoire naturelle plutôt que commelauteur de sa propre histoire.Géographes et politologuesDune certaine façon, les critiques de la géopolitique eux-mêmes sonttombés dans le piège de la réduction du politique au naturel (entenducomme déterminisme de la géographie physique). Dans leur apparentevolonté de rester sur un terrain strictement "scientifique" et "objectif"(donc en prétendant faire abstraction de tout jugement de valeur), cescritiques mal inspirés ont violemment pris à parti les travaux géopolitiquesles plus divers, imputant à leur discours géographique le péché capitaldont ils les chargeaient. Ils nont pas vu que ce péché capital procédait enfait de la Weltanschauung qui animait ces écrits, non de leurargumentation géographique. Haushofer, pour ne rien dire de Kjellén etde Ratzel, fut périodiquement accusé de déterminisme géographiqueimplacable. Reproche assurément infondé, car pour erronés quaient puêtre certains de ses raisonnements géographiques, la partie la plus
  21. 21. contestable de ses travaux relève de ses postulats politiques et moraux,non de ses postulats géographiques. Edmund A. Walsh voyait plus justelorsquil mettait en avant le substrat moral de la géopolitiquehaushoferienne. Selon lui, les travaux de Haushofer "contenaient environ50% dutiles vérités, voire davantage", ce qui ne retranchait rien aucaractère inacceptable de ses thèses politiques et de ses conclusions.La nécessaire coexistence de concepts géographiques et de conceptspolitiques est un problème posé à la géopolitique comme à la géographiepolitique; il soulève la question connexe de léducation géographique despolitologues et de léducation politique des géographes. Cette nécessairepluridisciplinarité a longtemps manqué et manque encore, à nen pasdouter; témoin cet incident entre un géographe et un politologue, IsaiahBowan et Nicholas John Spykman, qui ont tous deux exercé une influenceconsidérable sur la géographie politique et la géopolitique américaine eteuropéenne. Au début de 1942, Spykman publia son livre AmericasStrategy in World Politics : The United States and the Balance of Power .Louvrage, qui se présente comme "une étude géopolitique des thèmesprincipaux de la politique étrangère américaine" et vise à fournir "uneanalyse de la position de notre pays en termes de géographie et depolitique de puissance" , valut à son auteur le titre mérité de "Haushoferaméricain" -non tant à cause du sujet traité quen raison de lesprit quilanimait. De fait, Spykman pulvérise tous les records de Haushofer enmatière dimmoralité. Il plaide explicitement pour une politique affranchiede toute norme morale : "Lhomme dEtat, en politique étrangère, ne peutfaire de place aux valeurs de justice, déquité et de tolérance que dans lamesure où elles concourent à la réalisation de son objectif -la puissance,ou du moins ne le contrarient pas. Ces valeurs peuvent présenter quelqueintérêt instrumental en tant que cautions morales de la volonté depuissance, mais doivent être abandonnées dès lors quelles deviennentcause de faiblesse. La volonté de puissance ne sert pas à faire respecter
  22. 22. les valeurs morales, mais les valeurs morales à faciliter lacquisition de lapuissance."Ce passage a inspiré à Hans W. Weigert le commentaire suivant : "Cest lavoix de la destruction et du nihilisme". "Bismarck prenait trop en compteles impondérables pour aller aussi loin", ajouta quant à lui Edward MeadEarle; "cest largement parce que lAllemagne impériale des années1890-1918 a appliqué les thèses défendues par Spykman que le monde, àcommencer par lAllemagne, a basculé dans le cauchemar où noussommes encore aujourdhui." Mais dans un texte écrit immédiatementaprès la parution du livre (et manquant par là même du recul quauraientpu lui donner les comptes-rendus ultérieurs), Bowman semble êtretotalement passé à côté des implications ultimes de la politique depuissance prônée par Spykman. Portant le livre Spykman aux nues, ilrecommandait la lecture préalable dautres ouvrages, notammentProblems of Power de Morton Fullerton, qui "aborde les mêmes thèmesque Spykman; ce dernier a repris le flambeau de Fullerton et lui a donnéun incomparable éclat." Bowman ajoutait que "le livre de Spykman estdintérêt public; puisse-t-il être lu dans un million de foyers américains, etrelu une fois lan par nos responsables politiques durant les deuxdécennies à venir."Il fallut une tempête de protestations contre le livre de Spykman et contrelarticle enthousiaste de Bowman pour que ce dernier réalisât enfin lavraie signification des thèses de Spykman et leurs affinités spirituelles.Prétendant alors défendre lhonneur de la géographie américaine, maissurtout soucieux de se justifier, Bowman fit une complète volte-face etcondamna sans appel la politique de puissance -sans même mentionnerAmericas Strategy ni le compte-rendu quil en avait donné. Il ne ménageapas sa peine pour réfuter cette philosophie politique quil avaitprécisément encensée quelques mois plus tôt à travers Fullerton etSpykman et fit également valoir, à bon droit dans lensemble, que son
  23. 23. parcours personnel le rangeait indiscutablement du côté des partisansdun ordre mondial équitable, non de la force brute.Le soutien provisoire apporté par Bowman à une politique totalementamorale nétait pas dû à sa vision du monde, mais à son incompréhensiondes enjeux de philosophie politique sous-jacents. A linverse Spykman,politologue éprouvé, était pleinement conscient de ce quil prônait. Sa"Géopolitique de puissance" était une réaction contre les déceptions quelui avait causées la Société Des Nations (dont il sétait fait lavocat en sontemps); elle reflétait son analyse de la nature humaine et de la nécessitéabsolue de son "dressage" politique. Mais sil est indéniable que Spykmansavait ce quil voulait et pourquoi, le bien-fondé ou non de ses positionsne nous importe guère. Ce qui compte ici, cest que le "géo" de sagéopolitique de puissance porte à faux. Les géographes ont notélétonnante "immaturité cartographique" des travaux de Spykman71 et lui 72attribuent, au moins partiellement, "lexagération de ses propos". Bienplus, Spykman ne semble pas maîtriser pleinement certainescaractéristiques géographiques élémentaires des pays dont il traite. Dèslors, on ne sétonnera pas de ce que les moyens préconisés dansAmericas Strategy semblent si mal adaptés à leur fin, à savoir lapuissance. Dès la fin 1942, E. M. Earle faisait cette remarque quasi-prophétique : "Si nous devions suivre les recommandations de M.Spykman en Europe et en Extrême-Orient, nous ne nous débarrasserionsvraisemblablement de lalliance germano-nipponne que pour nousretrouver pris en tenailles par une coalition russo-chinoise plusdangereuse et plus puissante. La stratégie vantée par M. Spykmanprétend assurer léquilibre des puissances, mais il se pourrait bien quellenous fasse perdre notre chemise en mêmeet "demprunter massivement à la Geopolitik allemande et aumachiavélisme de Mein Kampf" (La politique des Etats et leur géographie ,Paris, Armand Colin, 1952, p. 62).
  24. 24. La géopolitique américaineOn peut grossièrement distinguer trois types de travaux qui ont contribuéà fonder la géopolitique américaine et à en influencer le développement :les travaux stratégiques , les travaux géo-historiques et les travaux degéographie politique . Chacune de ces trois branches sest développéesans chercher essentiellement ou consciemment à se constituer engéopolitique, mais sest plutôt attaquée à certains problèmes extérieurs àlorbite des sciences politiques. Les divers matériaux et idéesgéographiques quelles ont rassemblés nont jamais fait lobjet duninventaire systématique et dune synthèse méthodologique -si tant estquelle soit possible-, de sorte quil est quelque peu abusif de parler duneécole géopolitique américaine.Des trois branches, celle des travaux stratégiques est la plus clairementpolitique, même sil sagit dun type très particulier de politique, à savoirles affaires étrangères et tout spécialement ce quon a appelé la "politiquede la puissance" (Power Politics). Doù lassociation courante, voirelassimilation de la géopolitique et de la géostratégie, qui évoque laguerre, ou pire, sa préparation et sa recherche délibérée. Les écritsstratégiques sont aussi ceux qui ont influencé le plus prématurément lagéopolitique américaine, dont ils marquent peut-être le commencement;mais ils se caractérisent par un manque dunité méthodologique sanséquivalent dans toute la littérature géopolitique. Leur genèse senracinedans lidéologie de la New Manifest Destiny -tout particulièrement danslœuvre de lamiral Alfred Thayer Mahan. Homer Lea, le général William"Billy" Mitchell, Nicholas Spykman, George T. Renner et Alexander P. deSeversky peuvent être considérés comme les continuateurs de cettetradition, même si certains dentre eux doivent peut-être plus à laGeopolitik quà Mahan. A linstar de Mahan, tous plaident pour unepolitique et une stratégie quils estiment indispensables compte tenu des
  25. 25. données géographiques, du contexte international et de lévolution destechnologies militaires.Harold H. Sprout, autre disciple de Mahan et spécialiste de la puissancemaritime, est le seul politologue américain à montrer un intérêt soutenupour les questions géopolitiques; il traite lui aussi de limpact des facteursgéographiques sur les capacités de puissance internationale des Etats.Mais à la différence de la plupart des géostratèges, son approche estanalytique et de nature plus générale.Les disciples américains de Sir Halford J. Mackinder se situent quelquepart entre les stratégistes et les géo-historiens. Une partie des travaux deMackinder et de ses continuateurs traitent, comme ceux de Mahan, deGrand Strategy au sens impérial du terme. Dautres sont plus géo-historiques, bien que gardant pour toile de fond les grandes questions depolitique internationale. Les travaux de Vihjalmur Stefansson relèventaussi de ce type intermédiaire de géopolitique : ils sont en un sensimpérialistes et sintéressent à la Grand Strategy . Stefansson nestpourtant pas un impérialiste de type mahanien, pas plus quil nest àproprement parler un géo-historien soucieux délaborer une théorieglobale du développement humain; il est avant tout un croisé du grandNord. Mais aussi pertinents que puissent être ses arguments politiques,économiques et stratégiques en faveur dun "impérialisme nordique", ilsemble difficile dadmettre quils constituent ses vraies motivations. Endéfinitive, son amour du "bel Arctique" -un amour de la nature à laThoreau ou à la John Muir- est au principe de sa vocation dexplorateur,de géographe, dhistorien et de géopoliticien.En règle générale, la différence entre lapproche stratégique et lapprochegéo-historique de la géopolitique tient au fait que la première établit unlien plus direct entre les facteurs géographiques et la politique. Elleenvisage et évalue le fait spatial, la répartition des matières premières etdu peuplement, les routes stratégiques et les autres facteurs
  26. 26. conditionnant la puissance des nations, leur potentiel militaire, etc.daprès des objectifs politiques préétablis. Par conséquent, le facteur "géo"y reste extérieur aux objectifs politiques proprement dits; traité commeune donnée distincte et bien identifiée, il fait lobjet dun examen objectifvisant à mettre en évidence les avantages ou les handicaps quil impose àla mise en œuvre dune politique donnée.Il est beaucoup plus difficile disoler le facteur géographique danslapproche géo-historique. Celle-ci insiste moins sur limpact quotidien delenvironnement physico-géographique en politique que sur ses effetsindirects à long terme. Comme une telle démarche implique la prise encompte de facteurs impondérables et immatériels, ce type de géopolitiquedépend nécessairement de certains présupposés sur la nature humaine,dinterprétations personnelles et de théories de lhistoire et de la politique.Lessor de lécole géo-historique américaine remonte aux travaux dunhistorien, Frederick Jackson Turner, et dune géographe, Ellen ChurchillSemple. Nullement oubliée aujourdhui, cette disciple de Ratzel est pourles géographes américains une ancêtre encombrante, enterrée dans lecaveau de famille sous une dalle de marbre gravée de lettres dor, maisdont on évite de parler pour ne pas réveiller le souvenir danciens péchés.Peut-être certains craignent-ils de voir ressurgir quelque exemplairepoussiéreux de la thèse quils écrivirent jadis sous son influence... Alinverse, les idées de Turner continuent dinspirer nombre de lectures ourelectures géopolitiques de lhistoire américaine, voire extra-américaine.Elles combinent géopolitique spatiale et géopolitique environnementale. J.C. Malin a ainsi appliqué la problématique turnérienne espacesouverts/espaces fermés aux questions politiques internationales de lèreaérienne.Le plus connu sans doute des représentants de lécole géo-historiqueaméricaine est Ellsworth Huntington, dont linfluence court sur près dundemi-siècle. Mais bien que ses travaux restent très prisés de certains
  27. 27. auteurs, ils sont aussi sûrement menacés par loubli que ceux dEllenSemple. A tort ou a raison, ils évoquent trop Henry T. Buckle, L.Metchnikoff, voire Montesquieu pour rester crédibles de nos jours. Deplus, la plupart des hypothèses de Huntington vont à contre-courant desvaleurs et des philosophies aujourdhui partagées par lOuest comme parlEst; elles offrent enfin des perspectives si cavalières et si larges quil estextrêmement difficile de les passer au crible dune enquête scientifiquesystématique pour établir leur validité ou leur imposture. A cet égard, lestravaux de Huntington sont très similaires à ceux dArnold J. Toynbee.Assez comparable est la démarche -mais non les conclusions- de Karl A.Wittfogel. Alors que Huntington est surtout un géo-historien traitant de larelation entre lenvironnement -en particulier le climat- etlécologie/biologie humaine à travers les grandes phases de lhistoire,Wittfogel est plutôt un économiste-politologue recourant à la géographieet à lhistoire pour expliquer la naissance et la diffusion de certainssystèmes politico-administratifs. Il sinspire essentiellement de Hegel et deMarx, dont il réinterprète les idées à la lumière de ses vastesconnaissances; mais comme ses problématiques sont aussi ambitieusesque celles de Huntington et de Toynbee, ses conclusions, aussiargumentées soient-elles, ne font pas toujours lunanimité.Il faut mentionner en dernier lieu Owen Lattimore, le plus important peut-être des géo-historiens américains contemporains. En dépit de sa vasteérudition, il ne se pique pas de perspectives grandioses, mais se limite àune aire géographique plus modeste -essentiellement la Mongolie et sesmarges. Son œuvre ne se borne pourtant pas à de brillantesinterprétations de lhistoire de la frontière Nord de la Chine : elle fournitaussi des schémas applicables à dautres temps et à dautres lieux.Lhistorien comme le politologue ont beaucoup à apprendre de Lattimore.Létude de la statique ou de la dynamique des frontièresculturelles/politiques daprès les conditions environnementales etéconomiques existantes pourrait être élargie à beaucoup de contrées. Elle
  28. 28. convient particulièrement aux zones sous-développées et politiquementinorganisées (par exemple lAfrique noire), où les vieilles solidaritéshistoriques font défaut ou sont menacées de disparition sous leffet denouvelles forces centripètes, nées de lessor rapide de pôles économiquesrégionaux qui bénéficient de ressources naturelles très recherchées.La pensée géopolitique américaine se développe enfin dans une troisièmedirection, produit marginal de la géographie politique américaine, qui, à ladifférence de lanthropogéographie américaine, remonte à la participationdes Etats-Unis à la Première guerre mondiale et aux conférences de paixqui lont suivie. Lors de ces conférences, des géographes ont joué le rôlede conseillers officiels du Gouvernement : cette promotion leur a permisde beaucoup mieux saisir le rapport entre leur discipline et la politiquegénérale. Ils ont notamment compris que le savoir géographique peut etdoit simpliquer dans lart politique et dans la formation des décideurs.Comme cette première entrée en politique des géographes américainsconcernait les relations internationales, la géographie politique américainefut dabord un pendant et une annexe de la politique interétatique, ou silon veut une "géographie interétatique". Là où la géographie physiquefaisait létude comparée de ce quil est convenu dappeler les régionsnaturelles, la géographie politique se spécialisa dans létude comparée desrégions politiques définies par lespace de souveraineté des Etats.Mais assez rapidement, les préoccupations des géographes cessèrent dese focaliser sur les problèmes externes de la politique interétatique,lesquels relevaient plutôt du droit international (en loccurrence les conflitsde frontières, étudiés conjointement par les géographes et les juristes). Alinstar des politologues, qui glissaient de la politique interétatique à lapolitique intra-étatique et sintéressaient de plus en plus aux conditions etaux motivations intérieures des comportements internationaux, lesgéographes cessèrent denvisager lEtat comme un espace politiquementhomogène (bien quéventuellement hétérogène dun point de vue culturel)et commencèrent à analyser et à cartographier les composants du pouvoir
  29. 29. étatique ainsi que les complexes réseaux de forces idéologiques etéconomiques interférant avec les frontières des Etats, voire lestranscendant. Ainsi, dans une certaine mesure, la géographie politiqueaméricaine élabora-t-elle dabord une nouvelle géographie régionaleconsacrée aux relations et différenciations spatiales entre unités politiquessouveraines; puis, combinant lapproche régionale avec lapprochesystémique, elle redescendit la hiérarchie des phénomènes politiques deson niveau suprême jusquà ses fondements premiers, élémentaires; ellecommença alors à analyser les aspects, éléments et traits géographiquesde lEtat et de son territoire dotés dune signification politique.Pourtant, parce que cette approche de type morphologique tendait àfournir une multitude de données plutôt quun corpus intégré deconnaissances, la géographie politique américaine recentre actuellementson attention sur les sources de lénergie politique, sur les éléments-clésde lactivité politique, tant intellectuels que matériels. En dautres termes,elle devient beaucoup plus politique (sans nécessairement être moinsgéographique); de même que la géographie en général devient de plus enplus anthropocentrique, la géographie politique sattache de plus en plus àlHomo politicus. Originellement, elle nétait politique que dans la mesureoù elle ajoutait et corrélait des éléments politiques à la géographiephysique; mais à lheure actuelle, lattention se porte sur les phénomènesdont procède lactivité politique et à partir desquels elle se déploie : ilsagit détudier cette activité sous langle de la géographie, en termes deperformance fonctionnelle et de mouvement spatial. Si le contenu, le butde létude reste la géographie, le point de référence, lobjet delinvestigation est emprunté au champ politique.En toute logique, les géographes politiques américains nabordent pas leurdomaine comme sil se composait de deux séries de phénomènesentièrement distincts -les politiques et les géographiques- susceptibles ounon dêtre mis en rapport les uns avec les autres. La géographie politique(comme la géopolitique) étudie des phénomènes semblables à Janus, des
  30. 30. phénomènes à double face; lune est politique, lautre géographique, etparce que la seconde ne peut être étudiée et comprise quà la lumière dela première, la démarche correcte consiste à examiner les traits de la facepolitique, et ensuite seulement à se tourner vers sa géographie.Aussi la géographie politique américaine actuelle est-elle plus proche de lagéopolitique quelle ne la jamais été; en fait, elle sest incorporée avectalent bon nombre des acquis de cette dernière. Laccent mis sur lemouvement, les processus et les dynamiques atteste combien lesgéographes américains ont adapté à leurs besoins ce qui, trente ansauparavant, avait fait le succès et la modernité de la géopolitiqueallemande. Le concept de "point focal dun processus", introduit par Platt,évoque celui de "manomètre géopolitique", couramment utilisé par lesAllemands dans leur description des mouvements et des réseauxfluctuants qui conditionnent le développement politique, économique,démographique ou autre, comme dans leur étude des pressions sexerçantà lintérieur de lEtat ou sur la scène internationale. Le concept d "idéeétatique" comme élément nodal de létude des Etats remonte à Ratzel etconstitue de nos jours le cœur de la théorie hartshornienne de lapprochefonctionnelle en géographie politique. On a récemment suggéré que cettethéorie présente des idées similaires aux lois de croissance territoriale desEtats selon Ratzel, dont elle diffère très peu.Le plus notable effort de rapprochement entre géographie et politique estdû à Stephen B. Jones. Il sest reconnu "incapable de démêler lécheveauentre géographie politique et ce que lon pourrait appeler politiquegéographique" et a insisté sur le continuum de la géographie à lapolitique; "mon propos est de les unir, non de les séparer". Sa théoriedun champ unifié de la géographie politique "enseigne aux spécialistesdes deux domaines, dans les termes les plus généraux, ce quils doiventapprendre lun de lautre, ce que chacun apporte, et non ce qui lesdifférencie." Son "enchaînement des idées" ("idée politique-décision-mouvement-domaine dapplication-espace politique") sapparente à "une
  31. 31. chaîne de lacs et de bassins, non à une chaîne métallique aux maillonsdistincts; ces bassins communiquent entre eux, de sorte que tout ce quien affecte un se diffusera dans les autres." Il devient donc possible desuivre non seulement les impulsions des forces centripètes ou centrifugesautour des solidarités fondamentales (celles qui procèdent de l "idéeétatique"), mais encore les réactions en chaîne engendrées par toute idéepolitique suivie dune décision et dun mouvement, doù un "circuit"affectant un espace. Bien mieux, cette démarche prend en compte lecourant qui va de la politique à la géographie, "essentiellement processusde création ou de gestion », et son contraire, qui "relève davantage duconditionnement externe." En conséquence, la théorie de Jones devraitpouvoir être acceptée tant par les volontaristes extrémistes comme EmrysJones que par les "néo-déterministes" à la O.H.K. Spate ou les"déterministes stop-and-go " (G. Taylor par exemple). Puisque Jonesconçoit la chaîne de lidée à lespace comme une voie à double sens et nonà sens unique, le débat sur lordre, la chronologie et le processus descausalités reste ouvert à lanalyse et à la controverse dans chaque casparticulier. La théorie du champ unifié présente un dernier avantage : ellene se contente pas de surmonter lobstacle qui sépare généralement lascience politique de la science géographique, mais dépasse encore leclivage moins ardu qui tend si souvent à diviser géographie physique etgéographie humaine, ou géopolitique environnementale et géopolitiquespatiale.Avant de clore ce chapitre, il nous faut encore mentionner un autrecourant décrits géopolitiques -celui qui traite des problèmes frontaliers etdes zones de contact. Les deux seuls ouvrages importants parus sur cesujet aux Etats-Unis sont International Boundaries: A Study of BoundaryFunctions and Problems, de S. Whittlemore Boggs (New York, ColumbiaUniversity Press, 1940), et Boundary-Making: A Handbook for Statesmen,Treaty Editors and Boundary Commissioners , de Stephen B. Jones(Washington, D.C., Carnegie Endowment for International Peace, 1945).
  32. 32. Tous deux traitent exclusivement des zones de contacts, non desfrontières au sens juridique du terme; ils sont indispensables auxpolitologues qui sintéressent à la question et recherchent des études decas sur les rivalités frontalières. Les spécialistes des relationsinternationales liront avec profit les études plus récentes dEric Fischer, G.Etzel Pearcy et Stephen B. Jones; lauteur de ces lignes a lui-mêmeproposé une théorie critique de la nature des frontières et des zones decontact.Il faut plus généralement observer que létude des problèmes frontaliers,jadis un des domaines majeurs de la science politique, est de nos jourspresque entièrement accaparé par les géographes politiques. Un telphénomène, comme dautres "empiètements" similaires des géographessur des terres relevant auparavant de la politologie, eût été le bienvenusil ne sétait accompagné dun recul de cette dernière. Mais lesgéographes ny sont naturellement pour rien : il ne tient quauxpolitologues de faire face et de faciliter ainsi des contacts approfondis etune meilleure compréhension entre géographie et politologie.GEOSTRATEGIELa géostratégie implique la géographie de chaque État, et sa situationhistorique et politique en regard de ses voisins examinées par le biaisdétudes stratégiques.Son étude relève de la géopolitique, bien que son point de vue se réduiseaux aspects militaires et leurs conséquences sur lenjeu des ressourcesnaturelles, fréquemment objet de conflits dintérêts. • Le gouvernement dun État et la définition de sa politique dépend de manière permanente de la considération de sa situation géostratégique. Cest alors quest invoquée la raison dÉtat.
  33. 33. • La géographie des pays voisins et ses éléments sont pris obligatoirement en considération par les stratèges. o Citation et livre de Yves Lacoste : La Géographie ça sert dabord à faire la guerre. o Pour le stratège terrestre : la géographie influe sur le déroulement potentiel des plans de guerre, par lintermédiaire des cours deau, du relief et la présence de cols pour passer les barrières montagneuses; il faut veiller sur ses frontières. o Pour lamiral : la géographie permet de révéler les détroits stratégiques, points névralgiques de contention des routes navales; leur contrôle permet de réguler le trafic marchand naval. Les îles sont également des prises de choix, pour y construire un port fortifié, ou empêcher que la piraterie ne sy développe. • Les aspects militaires entrent en considération au moment de définir les objectifs, tels quévaluer le potentiel militaire de la puissance adverse. Tant en quantité, par le contenu de ses arsenaux, quen qualité, en tentant dobtenir la suprématie par la technologie militaire, ces informations obtenues notamment par les services secrets permettent de jauger, et décider du passage à laction guerrière dans les salles dopérations, ou à laction diplomatique.RELATIONS INTERNATIONALESLes Relations internationales, comme science humaine, connaissent denombreux développements. Elles constituent la plus « jeune » desdisciplines universitaires actuelles. Les retards que la discipline a subisdans sa reconnaissance comme discipline autonome sont uneconséquence de la complexité des réalités internationales. En effet, lesRelations internationales se distinguent des autres sciences sociales pourau moins trois raisons :
  34. 34. – Leur objet et leur champ d’exploration sont plus vastes que ceux detoutes les autres;– Elles mettent en jeu davantage d’intérêts, de valeurs et de stratégies dela part des acteurs;– Leur structure est polycentrique et polyarchique, et permet à cesacteurs de maximiser ces intérêts et ces valeurs.Ces trois caractéristiques, à des degrés divers, contribuent à complexifierles dynamiques qui affectent ce qui fait le corps des relationsinternationales.Elles ont non seulement retardé l’émergence de l’autonomie de ladiscipline, mais également ralenti sa théorisation. Ce n’est qu’au cours dela seconde moitié d’un XXe siècle complexe et dynamique que leschercheurs ont reconnu la nécessité d’explorer cette branche de ladiscipline, avec l’ambition d’élucider sur une base scientifique lesphénomènes internationaux.Cette démarche exigeait de leur part de surmonter toute approchescolastique et moniste, comme de ne pas succomber à une surestimationdes approches quantitativistes ou des paradigmes et des phénomènessinguliers.Prétendre atteindre à une vérité valable « en général » exigeait aussid’écarter des paramètres tels que le caractère national des peuples, ou lesconsidérations au sujet de la nature humaine, de la psychologie ou despassions.De très nombreuses théories en Relations internationales ne répondentd’ailleurs pas à ces exigences : qu’il s’agisse de l’école réaliste , desdéveloppements à propos de la société internationale, de l’approchesystémique, de la théorie du « champ », de celle de « l’équilibreinternational »; ou bien encore des analyses des « interactionsinternationales », des études sur la guerre et la paix, de celles centrées
  35. 35. sur les concepts de « rôle international », d’« intérêt national », destravaux sur les intégrations régionales et les conflits, ou encore de la «lutte des classes ». Au cours des années soixante, les chercheurs ontélargi le champ de la théorie des relations internationales à tout unensemble de constructions intellectuelles englobant aussi bien unesystématisation qu’une codification de toutes les formes de liensinternationaux. Dix ans plus tard, la théorie était considérée comme unestructure de connaissances générant ses propres lois et théorèmes, etreflétant sous l’angle intellectuel les réalités internationales. Les annéesquatre-vingt-dix enfin ont occasionné un élargissement et unapprofondissement de ces recherches théoriques. Elles ont d’une partréinséré les ancrages qui étaient les leurs aux débuts des tempsmodernes, et d’autre part conçu la « théorie » comme un paradigmed’explication et un modèle d’analyse à part entière .Parallèlement à cet élargissement, se sont succédé des effortsscientifiques en faveur d’une définition précise des tâches et des rôlesdevant être assignés à la théorie des relations internationales C’était déjàvrai dans les années soixante-dix, mais les conceptions théoriques alorsen cours n’étaient pas encore en mesure de remplir toutes les fonctionsassignées à une véritable théorie générale (c’est-à-dire synoptique). C’estpourquoi on peut considérer que la théorie des relations internationalesreflète, de façon à la fois concise et totale, l’ensemble de connaissancesproduites par la discipline Relations internationales elle-même. Par suite,c’est elle qui fournit les enseignements et les lois concernant ledéveloppement et les changements qui affectent les relationsinternationales. Conçue de la sorte, la théorie des relations internationalesest en mesure de remplir trois fonctions fondamentales :– Saisir, sélectionner et ordonner les données empiriques internationales ;– Elucider les lois de fonctionnement propres aux processus detransformation qui affectent ces dernières ;
  36. 36. – Approfondir notre connaissance de la réalité internationale passée,présente et à venir.Ces trois fonctions sont étroitement liées les unes aux autres. Mais il nesuffit pas d’y incorporer seulement « une description, une classification etune explication globale » (à l’aide de la recherche de régularités, de règleset de recettes à retenir). Il convient absolument de prendre aussi enconsidération les « lois » fondamentales qui régissent les phénomènesinternationaux.Si elle ne tient pas compte de ces « lois », la théorie ne parvient pas àremplir les trois fonctions dont nous parlions à l’instant.L’internationalisationPendant le dernier quart du XXe siècle, le terme a été employé surtout parles praticiens et les observateurs de la vie internationale sous ses angleséconomique, politique et sociologique. La notion a alors concerné lesdivers aspects du développement économique mondial, la socialisation dutravail et la production à l’échelle mondiale, ainsi que les transformationssubies par les procédés d’information. Simultanément, les progrès de lathéorie des relations internationales confirmaient cet axiome en vertuduquel le processus d’internationalisation en question devançait en fait delongue date ceux propres à la diplomatie traditionnelle. La longue histoirede l’humanité montre en effet qu’au sein de toute société organisée (lafamille, la tribu, la communauté ou l’Etat), a sans cesse prévalu cemouvement progressif de passage du stade interne (la tribu, la nation oul’Etat) à celui de l’arène internationale. Elle a aussi suggéré que cettedynamique se manifestait finalement surtout dans les relations entreplusieurs Etats ou nations.En ce sens, la loi de l’internationalisation qui s’applique aux multiplesgroupes sociaux se situe à la source du processus objectif dedéveloppement des relations de la vie politique internationale. Elle semanifeste sous la forme d’une interpénétration entre les éléments propres
  37. 37. à chacun de ces groupes, ainsi que par le biais d’une divulgationréciproque (par assimilation et rapprochement) des valeurs, des normeset des attitudes qui sont chères à ces groupes. La multiplication desacteurs pertinents des relations internationales (les Etats, lesorganisations, puis les institutions internationales), ainsi quel’intensification de leurs interactions attestent de l’existence de la loi del’internationalisation que nous évoquons. Il faut souligner que la régularitédu processus d’internationalisation a été d’abord mise en valeur par leDroit international. C’est cette discipline qui a pour la première foisprivilégié le substantif « internationalisation » sur l’adjectif « international».Inauguré au moment de la mise en place de la Société des Nations, leterme n’a été cependant que très sporadiquement admis au sein de ladiscipline des Relations internationales, autorisant toutefois peu à peu unemeilleure appréhension des phénomènes régissant la vie internationale.Cantonnée à son cadre juridique, la notion d’internationalisation s’estfocalisée sur les normes, les institutions et sur le domaine de laconscience internationale. Ce type d’approche a d’ailleurs égalementdominé au sein de la Science politique et dans la recherche en Relationsinternationales jusqu’aux années soixante-dix. Cette « restriction » auDroit a en tout cas favorisé « l’attrait pour l’étude des prérogativesétatiques, au détriment des avancées théoriquesdans le domaine desprocessus d’internationalisation proprement dits ».L’essence de cette dynamique d’internationalisation, du moins pour ce quiconcerne les nations et les Etats, se dessine au vu de l’état actuel et passéde leurs relations mutuelles. Ils ont organisé leur interdépendance et lasatisfaction de leurs besoins réciproques. L’internationalisation est donc encontradiction avec la retenue et l’isolement, puisqu’elle consiste aucontraire en un élargissement et une ouverture de l’espace politique touten intensifiant les interactions entre les acteurs (Etats ou nations).
  38. 38. L’institutionnalisationAvant la seconde moitié du XXe siècle, la discipline des relationsinternationale n’avait pas accordé beaucoup d’attention àl’institutionnalisation.Dans la vie politique internationale, a en effet longtemps prévalu uneappréhension intuitive et pragmatique de cette notion, pour ce quiconcernait les relations bilatérales et multilatérales. Mais le sens du terme(issu du latin institutio) s’est peu à peu élargi pour finalement concernerles relations entre les nations et les Etats. La philosophie, le droit, lasociologie et la théorie des organisations n’ont bien sûr pas eu la mêmeconception de l’institutionnalisation.Par contraste, les Relations internationales et la Science politique onttoutes deux adopté la même définition, à savoir, « un processus par lequelse tissent des liens structurés entre les groupes sociaux ». La naissance,les attributs, l’essence et les fonctions des institutions internationales sonten tout point différents de ceux qui caractérisent les institutions internesaux Etats. La source de ces dernières gît dans la genèse même de l’Etat.La source des institutions internationales réside en revanche dans lesrelations entre Etats. Elles tendent à établir entre eux des liens structurelsstables permettant leur communication, ainsi que l’examen collectif et lasolution concertée des problèmes d’intérêt commun.Quatre courantsQuatre courants d’institutionnalisation peuvent être distingués dans lechamp des relations internationales.- Le premier désigne les institutions, les normes et les procédures qui sontcelles de la diplomatie. Dès la Renaissance se sont étendus et diversifiésles outils de cette dernière, et donc les débats consacrés aux relationsentre Etats.
  39. 39. - Le deuxième courant est né en 1815. Il s’attache au développement et àla propagation des organisations internationales. Celles-ci ont manifestéune tendance à s’affranchir des seules méthodes de la diplomatietraditionnelle, et à favoriser la création de structures communes au niveauinternational (les agences et bureaux...) destinées à préserver l’ordreinstauré et accepté par les Etats. Cette tendance est particulièrementvisible dans les propositions d’élargissement des compétences de l’ONU.- Le troisième courant d’institutionnalisation concerne les secteurs de lapolitique, de l’économie et de la culture dans la vie internationale. Ledomaine politique s’institutionnalise sous la pression d’enjeux tels que lasécurité, la paix, les conflits et les alliances. L’économie le fait parl’affermissement des règles régissant les échanges. Quant aux relationsculturelles, elles s’institutionnalisent pour stabiliser la protection desproduits artistiques, littéraires, intellectuels et scientifiques.- Enfin, le dernier courant ne se propage que depuis les années 1950. Il semanifeste sous la forme des communautés internationales. Il s’agitsurtout de la communauté des Etats, intégrés dans un ensemble de lienséconomiques et juridiques.On peut donc poser comme axiome que la structure institutionnelle desrelations internationales est évolutive. Cette évolution dépend del’environnement international, dont l’influence peut être positive,intégrante ou désintégrante. Ces institutions doivent en effet plus souventsubir les impacts de leur environnement qu’elles ne sont en mesured’influer sur lui. Chaque changement dans l’ordre international entraîne unaffaiblissement de sa structure, tant sur le plan de ses interprétations quesur le plan empirique, et sans que survienne nécessairement unemodification des normes écrites en vigueur.

×