Exposé Pierrick Ridira

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Exposé Pierrick Ridira

  1. 1. Le travail théorique proposé ci-dessous est issu d’un mémoire universitaire que j’ai réalisé dans le cadre d’un D.U en Psychopathologie de la petite enfance, enfance et adolescence à l’Université Diderot Paris 7. Ce mémoire théorico-clinique a été exposé à l’ALEF-ALI Orléans le 17/11/2015 dans le cadre du Séminaire d’introduction à une clinique psychanalytique lacanienne sous la responsabilité de Bernard Frannais. Le travail théorique proposé vient étayer un cas clinique d’une jeune adolescente souffrant d’hallucinations accoustico-visuelles dont la structuration psychique fait débat car elle présente à la fois des symptômes propre à une structure psychotique et également des éléments névrotique de type hystérique. Cet exposé tentera modestement de donner des outils conceptuels afin de penser cliniquement les phénomènes hallucinatoires. Pour des raisons de confidentialité, je ne peux malheureusement pas diffuser le cas clinique. Pierrick Ridira Les hallucinations Dans les maladies mentales1 , les hallucinations font partie de la catégorie des délires, délire au sens de « sortir du sillon » (du latin delirium, de delirare). Les délires se définissent comme étant « un trouble idéo-affectif qui consiste en jugements, perceptions et sentiments de la réalité extérieure auxquels le sujet adhère de façon inébranlable »2 . Ce type de symptôme se retrouve très généralement dans les états psychotiques aigus ou chroniques. Le sujet n’a alors pas conscience de l’aspect pathologique de ses troubles. L’hallucination est une des modalités possibles des délires, le mécanisme 1 M. Godfryd, Les maladies mentales de l’adultes, Que sais-je ? ,PUF. p. 70. 2 M. Godfryd, Les maladies mentales de l’adultes, Que sais-je ? ,PUF. p. 70. 1
  2. 2. hallucinatoire étant une altération psychologique qui vient alors altérer le rapport à la réalité. Histoire du concept A l’origine, le terme d’hallucination se trouve attesté en français dans la seconde moitié du XVIIe, provenant du latin hallucinatus qui signifiait se méprendre, se tromper, divaguer ou encore tromper quelqu’un puis il voudra dire ensuite affection de la cornée, diplopie, trouble mental, erreur d’imagination, imaginations issues des erreurs des sens… Il faut attendre 1838 pour qu’Esquirol – psychiatre français (1772-1840) – définisse ce terme plus précisément : « Un homme qui a la conviction intime d’une sensation actuellement perçue alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n’est à portée de sens, est dans un état d’hallucination : c’est un visionnaire »3 . Il est couramment rappelé et reconnu qu’Esquirol disait à ses élèves que « l’hallucination est une perception sans objet ». L’hallucination, qu’elle soit visuelle ou auditive, se rapproche du mécanisme du rêve sauf que le rêveur dort alors que l’halluciné se trouve en état de veille. L’halluciné est convaincu de ce qu’il éprouve. Ses thèses vont dominer le XIXe siècle. Pour Magnan – psychiatre français (1835-1916) – les idées délirantes sont les prémices des hallucinations. Il conceptualisera le délire à évolution systématique progressif, concept qui fera office de dogme à l’époque pour ses pairs. En 1846, Baillarger reprendra les descriptions cliniques d’Esquirol et s’intéressera principalement aux hallucinations auditives dont il définira une sémiologie précise pour les distinguer. Il distinguera alors les hallucinations sensorielles (perçues par les organes des sens) des hallucinations psychiques (perception de la pensée) : « Il est, en effet, qui, comme ils le disent eux même, n’éprouvent rien qui ressemble à une sensation auditive, ils entendent la pensée. Le phénomène chez eux n’a rien de sensoriel. La voix qui leur parle est une voix secrète, intérieur, et tout à fait différente de celle qu’on perçoit par les oreilles. Il y a d’autres hallucinés, au contraire, qui affirment que les voix qui leur arrivent sont fortes, sonores et en 3 Esquirol E. Des maladies mentales considérées sous le rapport médical, hygiènique et médico-légal. Paris : J.B. Baillère ; 1838. 2 vol, p.80. 2
  3. 3. tout semblables aux voix ordinaires. Dans quelques cas même le malade a éprouvé successivement deux phénomènes de différente nature, et qu’il sait parfaitement distinguer »4 . En 1850-1851, Falret5 consacrera son enseignement à la Salpêtrière aux hallucinations. Il rappellera que l’halluciné est à l’état de veille alors que le rêveur dort. Pour Falret, les hallucinations visuelles sont au premier plan alors que les hallucinations de l’ouïe sont en lien étroit avec le délire. En 1855 et 1856, la Société médico-psychologique s’intéressera aux hallucinations montrant qu’hallucinations et aliénation mentale peuvent être distinguées. Les membres de la Société convenaient qu’ils pouvaient y avoir des hallucinations éphémères sans suite chez des gens sains d’esprit et que d’autres étaient tout simplement indisposés à ce type de phénomènes. En 18456 , Moreau de Tours (1804-1884) globalisera les hallucinations comme des phénomènes polysensoriels mêlant l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût et le toucher et mettra en relation les effets qu’entraîne la consommation du haschich avec le délire pour faire émerger les phénomènes du rêve comme fait primordial du délire. J. Seglas (1856-1939), dans son ouvrage Les troubles du langage chez les aliénés7 , montre que les hallucinations mettent en cause le langage que ce soit du côté de sa réception que du côté de son émission. Il nommera hallucinations psychosensorielles verbales la réception par le sujet de paroles, venant du dehors, de l’extérieur et qui viennent frapper ses oreilles. Les hallucinations psychomotrices verbales sont décrites comme des phénomènes où c’est le sujet lui-même qui profère les voix qu’il hallucine. Cette conception démontre une altération radicale du rapport verbal à soi-même, aux autres et au monde. E. Régis (1855-1918) va mettre au point la description d’une altération globale de la conscience et de la vigilance observée dans des cas d’intoxications ou dans des cas de maladies infectieuses où le sujet se trouve dans un état de confusion mentale avec prévalence 4 Baillarger J. Des hallucinations, des causes qui les produisent, et des maladies qui les caractérisent. In : Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris : J.B. Baillère ; 1846, 12. p. 368-369. 5 Falret J.P. Des maladies mentales et des asiles d’aliénés. Paris : J.B. Baillère ; 1864. 6 Moreau de Tours. Du haschich et de l’aliénation mentale. Paris : Fortin-Masson ; 1845, p. 30-31. 7 Seglas J. Les troubles du langage chez les aliénés. Paris : Rueff ; 1982. 3
  4. 4. des illusions sensorielles qui lui modifie radicalement son expérience perceptive8 . Ces états d’onirisme peuvent se retrouver dans les formes graves d’hystérie. L’automatisme mental Gaëtan Gatian de Clérambault, psychiatre – ethnographe – photographe français (1872-1934) a élaboré sa doctrine de l’automatisme mental9 entre 1919 et 1927. Le syndrome d’automatisme mental a été décrit cliniquement par De Clérambault dans la rédaction des ses certificats alors qu’il était en poste à l’infirmerie spéciale de la préfecture de police de Paris en tant qu’interne, puis médecin adjoint et enfin en tant que chef de service. L’automatisme mental se définit comme « l’ensemble de phénomènes concernant la voix comme objet pulsionnel dans la psychose, tels que pensée devancée, énonciation des actes, impulsions verbales, écho de la pensée »10 . C’est en s’appuyant notamment sur les travaux existant de Baillarger (description des hallucinations psychiques, sans sensorialité) et de Seglas (description des hallucinations psychomotrices verbales comme voix intérieures), que De Clérambault formulera les trois caractères principaux de l’automatisme mental : la teneur essentiellement neutre, un simple dédoublement de la pensée ; le caractère non sensoriel ; le rôle initial de ces signes dans le déclenchement de la psychose. Avec l’automatisme mental, De Clérambault bouscule les conceptions théoriques de l’époque notamment en s’opposant radicalement avec les conceptions de Magnan. Pour De Clérambault, les idées délirantes sont secondaires, surajoutées à l’automatisme mental, positionnant ainsi l’automatisme mental comme phénomène primordial de la psychose : « il s’agit, pour ainsi dire, d’une perte de la propriété privée de la pensée et d’une dépossession de son langage intérieur, qui fait que le sujet n’arrive plus à se ressaisir lui-même comme maître de son intériorité verbale »11 . 8 Régis E. Le délire onirique des intoxications et des infections. Bordeaux : G. Gounouilhou ; 1900. 9 Clérambault G. Œuvre psychiatrique. J. Frêtet éd. Paris : PUF ; 1942. 2 vol. II. p. 455-654. 10 Dictionnaire de la psychanalyse, Chemama Roland et Vandermersch Bernard, Larousse in extenso, 2009. 11 Lanteri-Laura G. Signification clinique et psychopathologique des hallucinations. In : L’évolution psychiatrique. Nancy : Elsevier. Vol. 65- n°2. Avril-juin 2000. p. 251. 4
  5. 5. L’automatisme mental est premier et ce n’est que dans un second temps que vont venir se greffer les hallucinations et les délires. Nous pourrions dire que le langage parle tout seul et que le patient subit sa pensée. Les paroles sont imposées. Pour le sujet, c’est entendre que ça parle de manière automatique, non contrôlé, sans que le sujet ne puisse en maitriser quelque chose. D’où le caractère automatique : ça s’impose. Lacan, psychiatre – psychanalyste français, ira jusqu’à dire que ce phénomène est normal puisque tout à chacun nous sommes pris dans le langage qu’on le veuille ou non, sauf que le névrosé ne s’en rend pas compte. Les travaux de Lacan vont mettre en perspective ces phénomènes en distinguant très clairement la névrose de la psychose. Il s’attache principalement à articuler le rapport du sujet aux lois du langage. Les structures lacaniennes des psychoses se définissent autour de la notion de la forclusion du Nom-du-père soit la non-intégration, l’absence de symbolisation d’un signifiant primordial. Par conséquent, le psychotique n’est pas habité par le langage contrairement au névrosé. Par exemple dans le cas d’hallucinations, les voix venant de l’extérieur ont valeur de réel et elles commandent. L’Autre comme lieu du langage, le trésor des signifiants, l’envahie, le possède. Il ne peut s’y loger et s’y reconnaître du fait d’en être séparé. Il en subit les effets. Dans la psychose, le « sujet » fait face au réel. C’est le réel lui-même qui se met à parler d’où des phénomènes automatiques. C’est le langage qui se met à parler tout seul notamment sur un mode hallucinatoire. La structure du psychotique est donc non-möbienne et marquée principalement par cet échec de l’aliénation-séparation dans le rapport du sujet à l’Autre. La structure du psychotique pourrait alors être représentée par une bande biface de telle sorte qu’il existe une frontière, un bord, entre l’endroit et l’envers. Le psychotique est séparé, coupé de l’Autre mais il s’y retrouve en prise directe. Bande biface avec un bord Au contraire dans la névrose, le sujet n’a pas conscience que son discours lui vient de l’Autre. Des allers-retours continus entre le sujet et l’Autre se réalisent sans que le sujet n’y prête attention. Le sujet névrotique a donc une structure möebienne d’un point de vue 5
  6. 6. topologique. Lacan utilisera la bande de möbius pour rendre compte du rapport du conscient à l’inconscient, du rapport du sujet avec l’Autre (la bande de Möbius est une bande où l’envers et l’endroit sont en continuité grâce à une demi-torsion réalisée sur cette bande ; en suivant l’envers on se retrouve à l’endroit et inversement). Bande de Möbius Dans son séminaire sur L’identification, Lacan représente le rapport du sujet à l’Autre en utilisant l’enlacement de deux tores pour mettre en lien la dialectique de la demande et du désir dans la névrose. Il en conclut que la demande du sujet est le désir de l’Autre et que le désir de l’Autre est la demande du sujet. L’enlacement des deux tores rend compte de la mise en continuité du sujet et de l’Autre. Enlacement des deux tores Dans la psychose, il n’y a pas d’enlacement des deux tores. On pourrait dire qu’ils coexistent l’un à coté de l’autre. La manifestation de l’Autre sera perçue par le psychotique comme une intrusion provenant de l’extérieur, d’un territoire non reconnu comme ne faisant pas partie de lui. 6
  7. 7. Pour Marcel Czermak – psychiatre, psychanalyste - , l’automatisme mental est « la mise au jour à ciel ouvert de la structure même du fait que nous soyons à la fois divisés par l’objet, émetteurs et récepteurs, et installées sur cette chaîne vectorisée que nous devons à la loi du langage. […] on voit apparaître tous les éléments auxquels nous sommes nous-mêmes assujettis sans en avoir la moindre idée »12 , soit le rapport à l’Autre. Le phénomène d’automatisme mental devient pathologique à partir du moment où se produit une confusion pour le sujet entre l’émetteur et le récepteur. Il ne sait plus qui émet ces paroles et à qui elles s’adressent. L’objet voix s’autonomise et s’automatise. Cela rejoint les théories de Baillarger en indiquant et en réaffirmant la primauté du verbal et donc du langage dans les phénomènes d’hallucinations. L’automatisme mental se révèle être à la fois un phénomène élémentaire de la psychose et en même temps le moteur de la construction des hallucinations et du délire. C’est donc ce langage intérieur qui va fonctionner en venant informer le sujet. La pensée devient alors étrangère au sujet d’où le dédoublement de la pensée par ce mécanisme de clivage entre l’émetteur et le récepteur. : ce n’est pas le malade qui dit, c’est l’autre ou encore la voix. Pour J.L. Ferretto – psychiatre, psychanalyste - , « ces phénomènes,[…] sont des phénomènes purement de pensée et on peut quand même y lire, dans les effets produits, l’irruption, chez le psychotique, du signifiant dans sa matérialité, formant une boucle de ce que j’appellerais, aux deux extrémités, d’un côté, ce qui s’articule sans s’énoncer et, d’un autre côté, ce qui s’énonce sans s’articuler »13 . L’automatisme est une défense contre l’hallucination vraie. Le sujet se raccroche à quelque chose de symbolique, qui a une fonction symptomatique. Le sujet maintient une place dans sa structure afin d’éviter tout simplement sa disparition, sa mort. La production de ce monde imaginaire lui permet en quelque sorte de maintenir une consistance. Reprenant les travaux de De Clérambault, J.L. Ferretto note que l’on retrouve fréquemment dans l’automatisme mental des « jeux parcellaires verbaux, c’est- à-dire qu’il s’agit, dans le domaine verbal, de l’émancipation de la phrase articulée mais vide de sens, de fragments de phrase, de mots, - déformés, distordus, d’intonations bizarres. […] ces jeux verbaux sont caractérisés par le sens harmonique de la langue »14 . 12 Introduction – Recherches actuelles sur les psychoses, M. Czermak, JFP n°35, p. 9. 13 L’automatisme mental, J.L. Ferretto, JFP n°35, p.33. 14 Ibid. 7
  8. 8. Tant que l’automatisme mental reste à l’état de petit automatisme, le patient peut se maintenir psychiquement et s’en sortir sans trop grande difficulté dans la vie quotidienne. L’automatisme mental est un processus primitif susceptible de rester longtemps à l’état pur, sans idée de persécution. Dans le petit automatisme mental, De Clérambault a décrit le phénomène dit de l’écho de la pensée, soit un phénomène où la pensée se dédouble. Le patient ne souffre pas de ce phénomène comme des pensées envahissantes et persécutrices mais reste bien souvent perplexe dans cette situation. L’écho de la pensée est un phénomène élémentaire de la psychose qui, lorsqu’il se thématise et se complexifie, s’oriente vers l’hallucination. J.M. Faucher parle de xénopathie de la pensée « autrement dit le fait qu’une pensée puisse être reçue comme émanant d’une source extérieure, étrangère à lui-même pour celui à qui elle vient »15 . Nous pourrions le conceptualiser comme la base de l’automatisme mental. La graduation et l’évolution du phénomène de l’automatisme mental pourrait se résumer de la façon suivante : écho de la pensée ou petit automatisme mental ou encore hallucinose, termes proches qui pourraient être classé dans la normalité puis l’automatisme mental en tant que tel avec ou sans les hallucinations et les délires, s’inscrivant donc dans une dimension plus pathologique. Freud parlait de délire d’observation16 soit le résultat de la fissure d’une structure. Il distingue alors une instance observatrice séparable du moi, une sorte de clivage. Il séparera ensuite cette instance du moi par l’instance observatrice et moralisatrice qu’il appellera le surmoi chez le névrosé. Est-il alors possible de penser un surmoi autonome, parlant, non intégré par le sujet qui viendrait s’incarner dans le réel par des voix ? Une sorte de surmoi clivé qui s’autonomiserait dans la chaîne signifiante à destination du sujet comme interlocuteur. Les phénomènes élémentaires Revenons un instant sur ces phénomènes dits élémentaires introduits par Kraepelin et par De Clérambault. Les phénomènes élémentaires sont « des phénomènes cliniques variés précédant ou se déployant dans la psychose et dont les incidences dans le registre du 15 Faucher J.M. L’automatisme mental – Kant avec De Clérambault. Paris : Eres.JFP. 2011. p. 124. 16 Freud S. La décomposition de la personnalité psychique, In : Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. NRF, 1984. p. 80. 8
  9. 9. discours, de la pensée, de la voix ou du regard doivent être mis en relation »17 . La thèse de De Clérambault est de pouvoir signaler, repérer des phénomènes minuscules, de base, microscopiques dont la marche ou l’évolution continue à faire émerger une structure psychotique : « tout cela a un caractère toujours bref, ponctuel erratique. C’est une ébauche d’automatisme mental »18 . Jean-Jacques Tyszler précise que les phénomènes élémentaires de la psychose sont « tous ces phénomènes apparemment erratiques, localisés, peu spécifiques pris isolément et qui pourtant donnent déjà toute l’armature du délire futur »19 . Dans son article sur les phénomènes élémentaires, V. Orhand précise que « l’hallucination verbale est située par J. Lacan comme un des phénomènes les plus problématiques de la parole, parce que c’est de la parole du sujet dans le réel qu’il s’agit. Cette conception lacanienne de l’hallucination est née de l’approche linguistique qui veut que ce soit l’halluciné lui-même qui articule les voix qu’il dit entendre »20 . Jacques Lacan a repris à son compte les travaux de son seul maître en psychiatrie, De Clérambault, en radicalisant son point de vue. Dans son séminaire Les psychoses, Lacan fait une proposition théorique qui consiste à voir dans les phénomènes élémentaires la totalité de la psychose à venir : « dès cette époque, j’ai souligné avec fermeté que les phénomènes élémentaires ne sont pas plus élémentaires que ce qui est sous jacent à l’ensemble de la construction du délire. Ils sont élémentaires comme l’est, par rapport à une plante, la feuille où se verra un certain détail de la façon dont s’imbriquent et s’insèrent les nervures – il y a quelque chose de commun à toute plante qui se reproduit dans certaines des formes qui composent sa totalité. De même, des structures analogues se retrouvent au niveau de la composition, de la motivation, de la thématisation du délire, et au niveau du phénomène élémentaire. Autrement dit, c’est toujours la même force structurante, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui est à l’œuvre dans le délire, qu’on le considère dans une de ses parties ou dans sa totalité. L’important du phénomène élémentaire n’est donc pas d’être un noyau initial, un point parasitaire, comme s’exprimait Clérambault, à l’intérieur de la personnalité, autour duquel le sujet ferait une réaction fibreuse destinée à l’enkyster en l’enveloppant, et en même 17 Dictionnaire de la psychanalyse, Chemama Roland et Vandermersch Bernard, Larousse in extenso, 2009. 18 Czermak M. Passions de l’objet. Etudes psychanalytiques des psychoses. Paris : J. Clims. 1986. p. 140. 19 Tyszler J.J., « Forclusion, fait psychique total et délire, phénomène parfois partiel », JFP, 2004/2 n°22, p.15-18. 20 Orhand S., Variété clinique des phénomènes élémentaires de la psychose. p.45. 9
  10. 10. temps à l’intégrer, c’est-à-dire à l’expliquer, comme on dit souvent. Le délire n’est pas déduit, il en reproduit la même force constituante, il est, lui aussi, un phénomène élémentaire »21 . Face à ces phénomènes éléments-taire, le sujet se situe dans une certaine perplexité qui tient au fait qu’il se retrouve dans une difficulté à dialectiser ce qui lui arrive. Il peine à en parler, à les décrire et à comprendre ce qui se passe pour lui. Il est dans un manque à dire, là où il se trouve pris, englué dans ce phénomène. L’Autre, l’inconscient, est exclu. Le sujet ne peut donc pas s’y reconnaître, s’y révéler et en assumer sa responsabilité. Le phénomène élémentaire est une production du sujet en réponse à une béance, à un vide. Il semble alors difficile qu’il puisse s’en expliquer et en déchiffrer quelque chose. C’est un mécanisme subit par le sujet qui tient à une opération de forclusion (Verwerfung) : « la verwerfung et l’hallucination, c’est-à-dire la réapparition dans le réel de ce qui est refusé par le sujet »22 . Ce retour dans le réel fait appel au mécanisme de la projection « qui fait revenir du dehors ce qui est pris dans la verwerfung, soit ce qui a été mis hors de la symbolisation générale structurant le sujet »23 . Pour formuler cette célèbre phrase – « ce qui est rejeté du symbolique reparaît dans le réel »24 , Lacan a repris les travaux de Freud. En effet, Freud s’était intéressé aux mécanismes hallucinatoires dans l’étude du Président Schreber, Freud dit qu’ « il n’était pas juste de dire que le sentiment réprimé au-dedans fût projeté au dehors ; on devrait plutôt dire… que ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors »25 . Les hallucinations hystériques Freud a travaillé cliniquement sur des phénomènes hallucinatoires et ce, dès la naissance de la psychanalyse lors de sa rencontre avec ses patientes hystériques. En 1894, Freud met au même niveau l’hystérie, l’obsession et la confusion hallucinatoire comme trois formes de défenses psychiques. La confusion hallucinatoire « consiste en ceci que le moi rejette la représentation insupportable en même temps que son affect et se comporte comme si 21 Lacan J. Le séminaire III, Les psychoses (1955-1956). Paris : Le Seuil, 1981. p. 28. 22 Ibid. p. 22. 23 Ibid. p. 58. 24 Ibid. p. 57. 25 Freud S. Le président Schreber, In : Cinq psychanalyses. Paris : PUF. 1977. p. 315. 10
  11. 11. la représentation n’était jamais parvenu au moi »26 . Le moi se sépare ainsi de la représentation inconciliable liée à un fragment de la réalité et par la même occasion il se sépare d’une partie ou de la totalité de la réalité. Dans les Etudes sur l’hystérie27 en 1895, Freud traite des patientes souffrant entre autre d’hallucinations. Mademoiselle Anna O., le cas de Breuer, présente des épisodes hallucinatoires : hallucinations de reptiles, de crânes ou encore de squelettes. Miss Lucy R., patiente de Freud, souffre d’hallucinations olfactives. Ces manifestations hallucinatoires sont le signe pour Freud d’une forme de retour du refoulé. Selon lui, les hystériques souffrent de réminiscences c’est-à-dire d’une mémoire inconsciente agissante à l’issue de la patiente. Les phénomènes hystériques découlent de traumatismes psychiques, qui agissent comme des agents provocateurs et qui font place à une dissociation du conscient (double conscience). Une partie du psychisme reste refoulé. Ce qu’il y aurait à exprimer reste indéchiffrable. Ce corps étranger va s’infiltrer et se convertir dans les comportements et les attitudes de l’hystérique. Ces réminiscences non abréagies, ces représentations pathogènes vont faire leur réapparition sous formes de phénomènes hystériques dans la vie du sujet éveillé. L’hystérique se défend d’un savoir, un savoir sur la sexualité, qu’elle ne peut pas métaboliser. Ce discours ignoré vient alors se loger dans le corps. Le traitement psychanalytique consiste en un travail de remémoration et de verbalisation de ce qui a été traumatique pour la patiente dans son passé. Les symptômes ont donc une valeur métaphorique inscrits en hiéroglyphes sur le corps et à déchiffrer comme un rébus. Ici, le mécanisme de défense à l’œuvre est le refoulement avec son corollaire, le retour du refoulé. En 1918, lors de la publication de L’homme aux loups, Freud s’est intéressé à l’éclosion d’une névrose infantile. Il rapportera du patient l’hallucination d’un doigt coupé : « Quand j’avais cinq ans, je jouais dans le jardin près de ma nurse, et je faisais des entailles avec mon couteau de poche dans l’écorce d’un des chênes qui d’ailleurs intervient dans mon rêve. Soudain, à mon indicible terreur, je m’aperçus que je m’étais tranché le petit doigt de la main, au point qu’il ne tenait plus que par la peau. […] Enfin je me calmais, regardai le 26 Freud S. Les psychonévroses de défense. In : Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF. 1894. p. 12. 27 Freud S. et Breuer J. Etudes sur l’hystérie. Paris : PUF. 1985 11
  12. 12. doigt, et vis qu’il était parfaitement intact »28 . Freud interprétera cette hallucination comme le retour du dehors ce qui a été aboli de l’intérieur en l’occurrence la castration. Même si d’un point de vue psychanalytique, l’hallucination est « une manifestation de la psychose dont l’expression a pour formule nécessaire et suffisante celle, stéréotypée, de la méconnaissance : ils me disent que… »29 , il me semble important de souligner l’hétérogénéité des manifestations hallucinatoires, terme d’hallucinations qu’il convient d’utiliser au pluriel. De même, ce rappel historique et sémiologique amène à réfléchir sur la valeur à accorder à ces phénomènes hallucinatoires. Nous voyons bien qu’il serait réducteur de faire trop rapidement le lien entre hallucinations et psychose. 28 Freud S. L’homme aux loups. Cinq psychanalyses. 29 Dictionnaire de la psychanalyse, Chemama Roland et Vandermersch Bernard, Larousse in extenso, 2009. 12

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