Snick en français

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Snick en français

  1. 1. Anne Snick* UnE autre monnaie est-elle possible ? À l’époque médiévale, les corporations utilisaient leurs propres monnaies pour les transactions à l’échelon local. Puis les monarques, désireux de contrôler les classes moyennes émer- gentes, ont remplacé ces monnaies par leur devise « royale ». En exigeant que les impôts soient payés au moyen de cette devise, ils ont poussé à la disparition de ces systèmes locaux. Mais c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit. Officiellement, seules les banques disposent du mandat de l’État pour créer de la monnaie ayant cours légal et permettant de payer les impôts. Mais des devises locales émergent dans le monde entier. Cette évolution repose largement sur l’accès qu’ont les citoyens et les organisa- tions de l’économie sociale et solidaire aux technologies de l’in- formation et de la communication (TIC), qui leur permettent de créer des plates-formes d’échange. Les monnaies complémentaires : un choix large et varié Il n’existe à l’heure actuelle aucune définition unifiée des monnaies complémentaires. À une extrémité du spectre, on trouve les programmes de fidélité des commerçants. Un client est « rému- néré » d’un point lorsqu’il achète quelque chose, et se voit incité, par ce système de points, à revenir se fournir dans le même maga- sin. La fidélisation des consommateurs permet d’accroître les recettes. D’autres systèmes cherchent à contourner la puissance des banques. Avec la technologie de la blockchain du Bitcoin, les transactions peuvent être vérifiées sans qu’il soit nécessaire de s’appuyer sur une autorité centrale. Les monnaies situées à cette * Docteur en philosophie de l’éducation (Katholieke Universiteit Leuven, Belgique). Anne Snick mène depuis plus de trente ans des recherches dans les domaines des innovations sociales et des modèles économiques durables, en s’appuyant sur l’analyse systémique et des méthodologies transdisciplinaires. Elle a co-rédigé avec Bernard Lietaer un manuel à destination des autorités locales sur les monnaies communautaires. Elle est Administra- trice du Club of Rome-EU Chapter depuis 2012.
  2. 2. 62 POLITIQUE INTERNATIONALE première extrémité du spectre permettent aux acteurs économiques de renforcer leur contrôle sur le système financier (ou du moins sur une partie de ce système) et de consolider leur compétitivité, mais elles ne remettent pas véritablement en question l’hypothèse selon laquelle l’objectif reste de « gagner de l’argent ». À l’autre extrémité, on trouve les monnaies porteuses d’objectifs sociaux ou environnementaux, qui valorisent les contributions des acteurs à ces causes. Dans le cadre des Systèmes d’échange locaux (SEL), les participants s’échangent entre eux des services et partagent des outils, des compétences ou d’autres ressources. Des systèmes comme Time Banks, ceux mis en place par les acteurs de l’écono- mie sociale ou par les services publics mettent en avant les actions bénévoles qui répondent à des besoins locaux que le marché ne peut satisfaire. De la valeur est créée chaque fois que des gens collaborent en ce sens. Les points ainsi gagnés leur permettent d’acheter un service au sein de la communauté des participants au projet ou auprès d’autres fournisseurs locaux. Sur ce continuum «  concurrentiel-collaboratif  », toutes les déclinaisons sont possibles. Des monnaies inter-entreprises appa- raissent pour faciliter les échanges entre PME et pour leur pro- poser des crédits peu onéreux, comme c’est le cas avec WIR en Suisse, RES en Belgique et Sardex en Sardaigne. Ces monnaies peuvent être associées à un programme de fidélisation client. En animant le tissu économique local et en raccourcissant la chaîne d’approvisionnement, ces monnaies inter-entreprises ont un effet positif sur le bien-être social et environnemental. Dans certains cas, les citoyens peuvent utiliser une monnaie « collaborative » pour régler leurs achats auprès des PME. Certains programmes de fidélité des commerçants attribuent des points non seulement à des comptes personnels mais aussi à des projets d’intérêt collectif. La conception des monnaies locales varie selon le contexte, les ressources disponibles et la vision des acteurs. Un phénomène en expansion L’initiative des monnaies locales provenant du terrain, de la base, il n’existe pas de données officielles sur le sujet. Ce qu’on sait, c’est qu’en 2004  il en existait quelque 4  000  à travers le monde et que, d’après les statistiques, leur nombre a rapidement augmenté au cours des dix dernières années. Dans le domaine aca- démique, les monnaies locales constituent déjà un champ d’étude à part entière, avec ses propres revues et ses colloques. Ce qui
  3. 3. Anne Snick 63 montre bien que, même si elles restent sous les radars de l’éco- nomie et de la politique classiques, les monnaies décentralisées s’enracinent dans le paysage. Cependant, les monnaies locales n’ont de valeur qu’au sein d’une communauté bien délimitée (de clients, de citoyens, d’en- treprises, d’acteurs de l’économie sociale ou solidaire). Sont-elles susceptibles de transformer la dynamique du système actuel pour aboutir à un nouvel équilibre ? À l’heure actuelle, les États accor- dent aux banques le monopole de la création monétaire, et exigent que les impôts leur soient payés dans ces devises. Ces monnaies (y compris l’euro) sont convertibles dans le monde entier, et la monnaie fiduciaire, émise par les banques, est devenue le prin- cipal support d’échange pour l’économie mondiale. Cette situa- tion engendre une interdépendance et une vulnérabilité extrêmes, à tel point que l’effondrement d’une banque américaine peut provoquer des dégâts dans le monde entier. Comme le montre Bernard Lietaer dans l’article publié dans ce dossier (1), le mono- pole d’émission est au système financier ce que la monoculture est à un écosystème : il paraît efficace à court terme, mais il n’est pas résilient et rend le système vulnérable. Les banques sont des entreprises privées qui vendent des services et des produits financiers avec l’objectif de réaliser un bénéfice. Elles ne sont pas des agents neutres qui faciliteraient uniquement les transactions des acteurs économiques : elles sont elles-mêmes des parties prenantes, qui traitent les autres entre- prises en concurrentes. Elles peuvent élaborer des constructions financières complexes afin d’accroître leurs bénéfices, en faisant peser le risque sur les autres (il suffit de penser aux collatera- lized debt obligations — en français les obligations adossées à des actifs — ou aux credit default swaps — les dérivés sur évé- nements de crédit) ; elles peuvent spéculer avec les fonds investis par leurs clients. Les banques sont des structures concurrentielles parmi d’autres, à la différence qu’elles disposent également du pouvoir exclusif (d’émission) sur le médium d’échange qui sert de support au comportement concurrentiel. Les prétendues condi- tions de concurrence équitable n’existent donc pas. Les banques peuvent se permettre de prendre des risques gigantesques et de laisser les États payer les dégâts, car elles sont « trop protégées pour sombrer ». De la monnaie est créée lorsqu’une banque inscrit un prêt dans ses comptes, prêt dont seule une fraction est couverte par ses actifs (système de réserve fractionnaire). L’ajout de nombres (ou de chiffres) sur les comptes des clients n’ayant en théorie pas
  4. 4. 64 POLITIQUE INTERNATIONALE de limite, la croissance financière est la règle. Les débiteurs doi- vent néanmoins rembourser leurs prêts en participant à l’écono- mie réelle, sur une planète aux capacités limitées. Cette situation engendre un déséquilibre dans la mesure où les flux « sortants » sont plus importants que les flux «  entrants  ». Ce qui alimente une concurrence exacerbée entre acteurs économiques, en vue de s’emparer des ressources rares au moindre coût. Le déséquilibre des flux révèle la fiction qu’est cette « croissance », même si (par le mandat accordé aux banques) elle gouverne toutes les interac- tions humaines. Les acteurs économiques doivent rembourser leur dette avec un intérêt (la marge de la banque). Or le « monopole d’émission » étant réservé aux banques, les débiteurs ne peuvent pas créer d’intérêt en ajoutant des chiffres sur leur compte bancaire. Leur seule possibilité est d’« extraire » cet intérêt des autres acteurs, par exemple en prêtant leur propre épargne, en réalisant des tran- sactions rémunératrices avec leurs clients, leurs salariés ou leurs fournisseurs, ou encore en minimisant leur imposition. Du coup, l’argent devient une ressource structurellement rare que tout le monde s’arrache. Même les personnes et les entreprises soucieuses d’éthique sont tentées d’acheter des biens ou des ressources bon marché qui peuvent avoir été produits dans des conditions dis- cutables. Pour conserver une balance commerciale positive, les économies nationales doivent soutirer de l’argent aux autres pays. Mais, à l’échelle du monde, il est tout bonnement impossible que tous les pays exportent plus qu’ils n’importent. Conséquence : la défense des intérêts nationaux prévaut (ou doit prévaloir) sur l’ob- jectif d’une économie mondiale équilibrée. De ce fait, le système monétaire actuel (désigné ici sous le vocable d’argent ou monnaie « de type F », pour «  croissance fiduciaire et fictive ») pousse les processus socio-économiques à suivre des cheminements « tendancieux » débouchant sur des spi- rales (prévisibles) qui se terminent en situations critiques. Les monnaies locales : un remède ? Les caractéristiques de l’argent de type F déterminent la capacité de l’économie à prospérer. La fonction de l’économie peut être définie comme l’allocation durable de ressources limi- tées aux besoins de tous. Ce « tous » englobe aussi bien les popu- lations du Sud que les générations futures (en vue de la survie de l’humanité). Il suppose également que les populations des autres
  5. 5. Anne Snick 65 espèces soient maintenues au-dessus des seuils critiques, dans la mesure où la disparition d’une espèce peut déclencher, par un effet domino, un processus d’extinction massive, y compris de l’homme. Cette fonction fait référence à l’économie réelle dans la mesure où elle recouvre des ressources (humaines ou matérielles) réelles avec l’objectif de subvenir aux besoins d’êtres réels. Si l’on veut lui donner une signification réelle, la croissance économique ne peut renvoyer qu’à l’accroissement de la prospérité pour toute vie présente sur la Terre. Or la recherche actuelle d’une « crois- sance » (fictive) vire à la perte de prospérité pour les vies pré- sentes sur notre planète. De nombreuses monnaies décentralisées (appelées ici « monnaies collaboratives et communautaires » ou CC) font du bien-être commun leur objectif. Croissance contre prospérité Comme la rareté de la monnaie de type F force tous les acteurs à «  empocher des intérêts  » par l’extraction et la concurrence, « gagner de l’argent » est devenu le but de l’économie. La plu- part des indicateurs de succès économique se traduisent en termes financiers, et non en termes d’accroissement de la prospérité. Et cet effet se ressent aussi au niveau micro-économique. L’argent de type F pousse à la spéculation, par exemple en retirant des biens immobiliers du marché pour orienter les prix à la hausse. Ces habi- tations ne sont donc plus disponibles pour répondre à un besoin économique réel (héberger des personnes), mais deviennent des leviers de gains financiers. Ces stratégies ont par ailleurs pour conséquence de saper la santé économique de régions entières. Le pouvoir de grands groupes à extraire des bénéfices est plus élevé que celui des PME. Les grossistes alimentaires peuvent, par exemple, contraindre les agriculteurs à vendre leurs produits à des prix qui ne couvrent même pas le coût de production. Ce qui incite les banques à n’accorder l’accès au crédit qu’aux gros acteurs et à le refuser aux PME. Dans de nombreux secteurs, le pouvoir économique est concentré entre les mains de quelques groupes, ce qui débouche sur des « monocultures » : si une grande entreprise décide de délocaliser vers un pays où la main-d’œuvre est moins chère, de nombreuses familles d’une même région perdent leur source de revenus. Les CC permettent de corriger cette tendance. Une mon- naie inter-entreprises peut offrir du crédit sans intérêt aux PME. Les PME qui acceptent la monnaie locale attirent de nouveaux
  6. 6. 66 POLITIQUE INTERNATIONALE acheteurs. Les personnes qui empochent des CC peuvent être des individus que les entreprises jugent « non compétitifs » mais qui sont capables et désireux de travailler pour la collectivité. Les points qu’ils récoltent peuvent leur permettre d’acheter des choses qu’ils n’auraient pas pu s’offrir autrement. Des systèmes comme les SEL connectent talents locaux et attentes locales sans exclu- sive, et laissent tous les citoyens contribuer au bien-être local. Insécurité sociale contre objectifs collectifs Par sa rareté, l’argent de type F engendre une concurrence. La compétitivité, l’individualisme et la propriété privée sont deve- nues des « valeurs » qui déterminent le comportement de tous. Ceux qui disposent d’argent de ce type peuvent gagner plus, par exemple en spéculant sur l’immobilier, obligeant ainsi les familles les plus défavorisées à souscrire des prêts hypothécaires plus élevés, et en augmentant par conséquent la probabilité que ces familles se retrouvent en défaut de paiement. Par ailleurs, la course au profit pousse les entreprises à délocaliser vers des pays aux salaires plus bas ou à remplacer leurs employés par des robots. L’argent de type F engendre donc le chômage. Les États gèrent cette situation en redistribuant l’argent, ce qui les oblige à augmenter les impôts. Des impôts qui, à leur tour, incitent les entreprises à se tourner vers des pays où la protection sociale est plus faible, etc. Dans les faits, la « sécurité » sociale accroît donc indirectement l’« insécurité structurelle ». Dans le cas des CC, la monnaie est créée chaque fois qu’une personne contribue à l’objectif choisi (par exemple devenir une communauté attentionnée, tournée vers l’apprentissage, saine ou plus « verte »). Ce type de devises accroît le bien-être social. Des personnes âgées ou peu qualifiées, ou des migrants peuvent s’oc- cuper d’autres seniors, enseigner auprès des réfugiés, aider les jeunes ou nettoyer les rues. Il existe autant de CC que de per- sonnes disposant de talents et de temps. Elles peuvent être assor- ties d’un taux d’intérêt négatif (une sorte de pénalité de retard) ou d’un temps d’utilisation limité, afin de les faire circuler plus vite et de décourager l’accumulation. Certaines comportent des mécanismes de redistribution, qui permettent de verser un pourcentage des crédits de tous les participants à des personnes n’ayant pas la capacité d’en gagner (par exemple, à cause de leur santé défaillante). Les CC mobilisent des ressources locales de
  7. 7. Anne Snick 67 manière inclusive  ; elles confortent les valeurs coopératives et connectent les individus. Extirper contre partager La création d’argent de type F force tous les acteurs à être compétitifs dans l’économie réelle. Sa croissance exige une aug- mentation de la productivité et accélère l’entropie (diminuant donc l’énergie disponible pour le travail). Étant donné que les res- sources naturelles sont de moins en moins accessibles, il sera de plus en plus difficile de faire des bénéfices. L’argent de type F crée donc une incitation, pour les acteurs, à envisager les dommages sociaux et environnementaux comme des externalités (qui ne sont pas incluses dans les comptes et les registres de l’entreprise). Les firmes préféreront travailler dans des pays où elles peuvent produire au moindre coût. Tant que les énergies fossiles restent bon marché (abstraction faite des dégâts environnementaux et sociaux), il peut sembler rationnel que le processus de production d’un pot de yaourt s’étende sur six pays différents. Même du point de vue du consommateur, il est peut-être plus avisé (financière- ment) d’acheter ce yaourt-là plutôt que celui produit par la ferme bio locale. Mais l’épuisement des ressources et la pollution attei- gnent de tels niveaux que le coût que représente cette négligence tend à annuler les profits. Les CC favorisent les transactions économiques au sein de chaînes d’approvisionnement courtes et réduisent l’empreinte environnementale. Les citoyens peuvent être récompensés pour avoir diminué ou recyclé leurs déchets et, avec cette monnaie, ils peuvent acheter (uniquement) des produits écologiques. Le par- tage d’outils et de compétences réduit la nécessité d’acquérir de nouveaux équipements, ralentissant ainsi le processus d’entro- pie. Une personne qui veut accrocher un cadre n’a besoin que d’un « trou dans le mur », pas d’une perceuse. Un adhérent du SEL peut se rendre chez lui et percer ce trou en échange d’un autre type d’aide. Cette « économie du partage » (une innovation sociale) répond très efficacement à certains besoins en utilisant des ressources matérielles limitées. Mais elle entraînera une chute des ventes d’outils (comme les perceuses) ainsi que des profits de leurs fabricants. Or, pour avoir ce trou dans le mur, il faut tout de même que ces outils soient fabriqués. Ce modèle économique « fonctionnel » ne peut donc pas se déployer à grande échelle sans
  8. 8. 68 POLITIQUE INTERNATIONALE que d’autres monnaies et d’autres modèles économiques n’entrent en jeu. Effets de levier et blocages Que faut-il pour que les CC jouent pleinement leur rôle en vue d’équilibrer le système monétaire ? Quels sont les verrous à faire sauter ? Tout d’abord, il est peu probable que les banques (systé- miques) se laisseront dépouiller de leur pouvoir pour laisser une place à ces niches. En tant qu’entreprises qui gagnent de l’argent en produisant de l’argent, ce serait pour elles scier la branche sur laquelle elles sont assises. Compte tenu de leur monopole d’émis- sion, elles seront plutôt tentées de privatiser les monnaies locales dans l’espoir d’accroître leurs profits. Elles pourraient envisager de vendre leurs services à des groupes désireux de mettre en place des programmes d’échange, ou acheter la technologie qui sous- tend les monnaies locales et la faire breveter. Seules les banques éthiques pourraient avoir la volonté de soutenir la décentralisation monétaire, mais, pour cela, elles devraient modifier leur modèle économique (en partageant leurs ressources au lieu d’en souti- rer des revenus) et défendre un système monétaire décentralisé plutôt que le monopole bancaire. Ce monopole empêche les CC de se déployer à grande échelle et d’accroître leur ascendant. Le manque de moyens et les coûts de transaction relativement élevés (du fait de la petite taille de ces systèmes) peuvent être fatals à ces monnaies. Comme seules les monnaies de type F disposent de l’approbation de l’État, les CC dépendent du travail de bénévoles, de dons ou de subventions, et ne peuvent développer pleinement le potentiel de leur modèle. La gouvernance (ou la politique) est la clé qui permet de déverrouiller le potentiel des monnaies locales. De la même manière que les entreprises investissent non seulement dans la rationalisation de la production (pour asseoir leur domination), mais aussi dans la recherche et développement (pour la résilience) afin d’anticiper les transformations du marché, la politique devrait encourager les CC en tant que laboratoires vivants de résilience financière et voies d’accès vers une croissance économique réelle. Pour y parvenir, il faut surmonter la forte institutionnalisation des monnaies de type F. La plupart des économistes et des respon- sables politiques envisagent la monnaie comme un « fait » plutôt que comme un choix historique. Au lieu de se demander :  « Quelle sorte de monnaie faut-il pour que l’économie fonctionne ? », ils
  9. 9. Anne Snick 69 se focalisent sur la question : « Comment être concurrentiel étant donné la monnaie (extractive) ? » La création de nouvelles insti- tutions (transdisciplinaires) au sein desquelles seraient testés les modèles alternatifs, échangées les idées et explorées les évolu- tions juridiques nécessaires permettrait un effet de levier décisif. Le fait que les impôts ne sont payables qu’en argent de type F constitue un deuxième blocage. On en tire la conclusion erro- née que les CC s’apparentent à de l’évasion fiscale et nuisent aux services sociaux. Or c’est l’inverse qui est vrai : les CC sont un moyen d’atteindre le bien-être social par d’autres voies. Les pres- tations sociales classiques sont nécessaires pour soigner les maux engendrés par l’argent de type F ; les CC peuvent être utilisées pour prévenir ces maux. Les politiques préventives sont moins coûteuses que les politiques curatives. Si un comportement sain (par exemple, se déplacer à vélo) est valorisé au travers de CC qui serviraient à l’achat de produits et de services « sains » (la cotisation à un club de sport ou une réduction sur les vélos), les dépenses publiques diminueraient et l’état des finances publiques s’améliorerait. La mesure la plus avisée consisterait à faire payer (partiellement) des impôts en CC, obligeant ainsi tous les citoyens et toutes les entreprises à travailler pour un objectif commun. Il ne s’agit pas d’une utopie : au Royaume-Uni, les villes de Brixton et de Bristol acceptent déjà le paiement des taxes en CC. La législation représente un troisième facteur de blocage. Contrairement à ce que croient les défenseurs du régime de type F, le principe des CC ne consiste pas à faire du profit en contour- nant les lois. Les CC sont parfois assimilées à de la contrefaçon, à de l’économie occulte ou à des montages illégaux plutôt qu’à des instruments de prospérité. Ces perceptions forcent les CC à fonc- tionner sur des marges réduites. Les législateurs doivent prendre en compte les postulats collaboratifs des CC. Ils devraient ins- taurer des conditions appropriées et des cadres légaux adaptés, s’appuyant sur des « mises en garde » raisonnables. En 2014, la France et la Californie ont adopté des législations permettant la création de monnaies locales. Un autre système monétaire est-il possible ? Le pouvoir politique a-t-il suffisamment de volonté et de sagesse pour empêcher un effondrement social, environnemental et économique, accroître la résilience et transformer le système monétaire ? Deux facteurs poussent en ce sens.
  10. 10. 70 POLITIQUE INTERNATIONALE Les entreprises immergées dans l’économie « réelle » ressen- tent les dégâts (l’entropie) que cause un modèle extractif drogué à la croissance. Pour y remédier, elles développent l’économie circulaire (EC) en prenant appui sur les technologies vertes et les ressources renouvelables. Leur souci n’est plus uniquement de « gagner de l’argent », mais aussi d’« utiliser les ressources dans une perspective durable » — une nouvelle donne à laquelle le système monétaire devra s’adapter. Si une usine de l’EC utilise les déchets comme matière première, l’impératif de croissance des monnaies de type F exige un flux entrant de déchets toujours plus élevé, ce qui fait que le résultat global reste «  extractif  ». Les acteurs de l’EC savent que, dans la perspective d’un objectif économique réel, apporter une fonction (l’éclairage) est plus effi- cace que de vendre des produits (des lampes). Ils sont conscients que l’économie du partage est la mieux à même de fournir cette fonction, dans la mesure où elle encourage les citoyens à partager des outils et à proposer des services via les CC comme médium d’échange « abondant ». Les acteurs du secteur de l’EC deman- dent actuellement aux politiques d’établir un cadre concurrentiel équitable qui leur permette de survivre sur le marché mondial. Les entreprises de l’EC qui comprennent cet enjeu seront sans doute conduites à nouer des alliances (avec des citoyens, des acteurs de l’économie sociale et solidaire, des services publics, des cher- cheurs, voire des banques éthiques) afin d’exiger des politiques qu’ils diversifient le système monétaire et fassent une place aux CC. Si l’EC était autorisée (ou obligée par la fiscalité) à fonction- ner en utilisant des CC à but environnemental et social, son objec- tif final se rapprocherait à pas de géant. Autre signal fort : des villes montrent la voie en créant des environnements dynamiques et verts. Le faible cloisonnement entre les différentes directions et services traitant de domaines adjacents (telles la mobilité, l’inclusion sociale, la santé et la finance) rend la gouvernance urbaine plus résiliente. Les villes ressentent aussi plus directement la prospérité réelle de leurs habi- tants. Les responsables politiques locaux peuvent plus facilement s’asseoir autour de la table avec les citoyens, les acteurs de l’éco- nomie sociale et solidaire et les chefs d’entreprise. Ce volonta- risme et cette sagesse des villes qui créent des systèmes d’échange locaux se diffusent rapidement. Avec une population urbaine qui représentera bientôt 70 % de la population mondiale, la décentra- lisation du pouvoir politique apparaît comme une tendance irré- versible dont l’impact se fera sentir sur le système financier. En 2014, les maires de Calgary et de Gand ont été classés au premier
  11. 11. Anne Snick 71 et au deuxième rang des « 10 meilleurs maires du monde ». Deux villes — ce n’est sans doute pas un hasard — qui disposent de leur propre monnaie locale… (1) Voir pp. 49-59 de ce Dossier spécial.

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