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« J’agis en toute certitude. Mais cette certitude est mienne. »« Il n’y a pas d’assurance subjective que je sais quelque c...
Note :Ce mémoire est une courte étude personnelle, traitée de façon subjective, iln’engage que son auteur. Il propose une ...
SommaireIntroduction………………………………………………………..                  4I/ Quelles informations sensorielles, conscientes ou inconsc...
Introduction       L’espace, en tant qu’étendue infini de lieu, existe avant l’homme etexistera après lui. Traiter du prob...
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I/ Quelles informations sensorielles, conscientes ou inconscientes,nous communiquent l’espace dans lequel on se trouve ?  ...
Les odeurs du métro ou la fraîcheur d’une cathédrale sont égalementdes éléments de l’espace architectural créé. Je citerai...
1/ Définitions        Sensation :        D’après le Larousse : « Reflet dans la conscience d’une réalitéextérieure, dû à l...
« La perception des couleurs, des sons, du bon et du mauvais goût, duchaud et du froid, de la faim et de la soif, du plais...
disparaît, et il n’y a plus que cette pierre sans histoire ; je peux encoreperdre mon regard dans cette surface grenue et ...
- Les images en deux dimensions qui représentent. Le rapport avec        ces images me parait différent, il existe toujour...
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miraculeusement. » 18 . Il me semble que l’odeur a, peut-être plus encore que toutautre sens, une forte capacité d’évocati...
déplait, dans les hôtels où nous allions c’était du tapis. » 19 . Ce sens nous faitvivre la nature du sol : terre, herbe :...
Les sensations de température : un rayon de soleil qui lèche le visage ;de l’ombre qui signifie qu’un élément s’est interp...
différencie les mouvements lents des rapides, les calmes des brusques, aucunenuance de la gamme ne m’échappe. » 28 .      ...
7/ Mélange, synesthésie           « Les parfums, les couleurs et le sons se répondent. » 33        Il me semble que chaque...
d’harmonie et de perspective au niveau de l’espace sensible – c’est à dire audelà des trois dimensions spatiales essentiel...
II/ Les facteurs humains qui interviennent dans la perception que l’onse fait d’un lieu      « Distinguons la sensation du...
historiques, signatures de traités, naissance ou passage dans un lieu d’unepersonnalité historique, Chinon pour Rabelais, ...
Je ne pense pas que le souvenir ne concerne que l’aspect sensoriel d’unlieu sauf dans le cas d’un ‘flash de beauté’ qui co...
Je pense que les mécanismes de l’esprit participent à la création d’unétat de l’instant. Cet état de l’instant sera donc u...
peu comme le fait l’aveugle, de décrypter l’image qui lui vient, il l’aura vue maissera incapable de s’en souvenir conscie...
calqué sur notre façon de percevoir le monde, tous les mots peuvent        facilement se transformer en images. Ceci est d...
On ne peut pas désirer ou vouloir ce que l’on est incapable d’imaginer. Cetespace de l’esprit me parait dépendre de notre ...
propre et parle à tous nos sens en même temps qu’à la vue. La forme d’un plidans un tissu de lin ou de coton nous fait voi...
III/ La perception des aveugles       « Un coucher de soleil me reste incompréhensible… »       « […] pour ceux qui voient...
risquent au départ de l’handicaper) et faire beaucoup plus attention auxinformations fournies par les autres sens qui sont...
ces différents sens « J’ai cinq ans […] Maman c’est une voix, une odeurfamilière, des mains. » 54 , il utilise donc les au...
corps dans l’espace, de sa surface, de volume. […] il a l’insupportable sensationd’exister dans un milieu abstrait. » 56 ....
La création d’une image d’espace qui se voudrait complète est complexe(voir notion flash image, flash ambiance II, 2, p 24...
conception. « Inlassablement, je passais un doigt amoureux sur nos cartesgéographiques en relief. Mes préférences tactiles...
Je leur ai posé à tous, d’abord Dométile et Pierre puis Catherine et enfinMaryse, les mêmes questions. Les réponses sont r...
M : Non. Je peux ressentir des sensation de masse, c’est à dire savoirs’il y a un bâtiment ou pas mais je suis incapable d...
C : Oui, un peu, j’aime essentiellement l’art ancien et aussi un peu lamusique.      Les quatre personnes interrogées n’ai...
M : Oui si je me sens bien, si tout me semble en ordre par rapport àl’endroit où je me trouve.        C : Oui.    8- Comme...
10- Pouvez-vous me citer un bâtiment que vous trouvez laid ou que vous        n’aimez pas et me dire pourquoi ?        D e...
Conclusion       En tant que créateur d’espace, l’architecte se doit de comprendre tousles facteurs sensoriels qui peuvent...
Bibliographie :       Martin Heidegger, Etre et Temps, Paris, Gallimard, 1986       Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on pens...
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2004 eric cassar réflexions sur les mécanismes de la perception de l’espace

  1. 1. Réflexions sur les mécanismes de la perception de l’espaceEric Cassar - 2004sous la direction de Thierry Fournier
  2. 2. « J’agis en toute certitude. Mais cette certitude est mienne. »« Il n’y a pas d’assurance subjective que je sais quelque chose. » Ludwig Wittgenstein, De la certitudeEric Cassar - 2004 1
  3. 3. Note :Ce mémoire est une courte étude personnelle, traitée de façon subjective, iln’engage que son auteur. Il propose une perception, et certaines déductions,hypothèses de réponses qui pourront éventuellement être utiles à l’artiste ouà l’architecte pour stimuler une sensation, une impression ou un état chez unspectateur.Eric Cassar - 2004 2
  4. 4. SommaireIntroduction……………………………………………………….. 4I/ Quelles informations sensorielles, conscientes ou inconscientes,nous communiquent l’espace dans lequel on se trouve ?............... 6 1/ définitions………………………………………………………… 8 2/ informations visuelles…………………………………………….. 9 3/ informations sonores ou auditives ………………………………... 12 4/ informations olfactives…………………………………….……... 15 5/ informations tactiles………………………………………………. 16 6/ autres informations……………………………………………..…. 17 7/ mélange, synesthésie……………………………………………… 20II/ Les facteurs humains qui interviennent dans la perception que l’onse fait d’un lieu…………….……………………………………………22 1/ le passé du lieu, la mémoire collective…………………………….22 2/ le passé de l’individu, le vécu ou la mémoire individuelle………... 23 3/ la préexistence d’un espace dans l’esprit de chacun………………. 27III/ La perception des aveugles……………………………………. 30 1/ personnes aveugles de naissance ou ayant déjà vue……..………… 30 2/ le sens des obstacles……..………………………………………… 32 3/ appréhender l’espace……………………………………….……… 32 4/ questions à des personnes aveugles……………………………..…. 35Conclusion ………………………………………………………………... 41Bibliographie……………………………………………………………... 42Eric Cassar - 2004 3
  5. 5. Introduction L’espace, en tant qu’étendue infini de lieu, existe avant l’homme etexistera après lui. Traiter du problème de la ‘relation’ entre l’homme etl’espace est donc un questionnement humain. Cela revient à traiter d’unerelation entre un élément d’un ensemble et l’ensemble lui-même. Ajoutons à celaque notre regard, le regard de l’observateur, se situe à l’intérieur de ce sous-ensemble. Toute perception doit donc prendre en compte la subjectivité del’observateur. Les réflexions philosophiques sur ce sujet abondent. Naître, c’est avant tout naître dans un espace. Martin Heidegger dans‘Etre et temps’ définit pour lui la première relation symbolique, celle qui émanedu fait même d’exister sur terre. La présence, l’être là (le Dasein) c’est êtreen relation avec 1) le ciel, 2) la terre et les autres hommes, 3) les dieux, ledivin (le sacré est en l’homme), 4) la mort. L’existence humaine n’est pasindépendante mais liée à ce cadre symbolique de Dasein. « La Terre est-elledans notre tête, ou bien sommes-nous sur la terre ? » 1 . Le quadripartiheideggérien montre la présence forte dans l’homme, dès sa naissance, d’unpremier système de repères symboliques. Son évolution dans le monde depuisl’enfance jusqu’à l’age adulte s’effectuera nécessairement en prenant appuissur ceux ci. La perception est la connexion entre l’homme et l’espace environnant ;elle s’exprime grâce à une multitude de messages ou de stimulus que l’individucapte et qui lui permettront de se créer une image sensorielle du monde quil’entoure. C’est par la perception que l’homme ‘communique’ avec le monde, lesautres hommes et aussi lui-même. La perception, outil que possèdedifféremment tout être humain est aussi très souvent un déclencheur desentiments de joie, de tristesse ; de sensations de beauté ou d’horreur. Immédiatement lorsqu’on parle de perception se posent les questionsjamais élucidées mais développées par la phénoménologie avec Hegel, Husserl,1 Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, Paris, PUF, 1959Eric Cassar - 2004 4
  6. 6. Heidegger, Wittgenstein et Merleau-Ponty entre autres : « Puis-je avoirconfiance en mon regard ? », « est-ce que ce que je perçois est la réalité ? »,« qu’est-ce que la réalité ? ». « L’image du savoir, ce serait alors la perception d’un processusextérieur à partir des rayons lumineux qui le projettent tel qu’il est sur lefond de l’œil et dans la conscience. » 2 Mais la projection n’est pas toujoursexacte… Illusion de Muller L’illusion de Muller illustre par exemple ce problème, en effet selon lesaxiomes considérés, on peut imaginer plusieurs réalités. La seconde ligne paraîtplus courte que la première. De la même manière, la perception de la taille d’unobjet peut varier avec sa couleur, sa distance et les souvenirs que l’on peut enavoir. Sans vouloir m’enfermer dans des questions insolubles, il sembleimportant d’évoquer ces problèmes qui obligent à définir le cadre dans le quelce qui est dit peut être entendu… Ce cadre que je m’accorde à considérer comme objectif est grosso modole cadre scientifique celui, de la mesure et du calcul… Dans l’illusion de Muller,on parle d’ailleurs d’illusion, la réalité est celle scientifique du calcul qui donneégales les deux lignes. Dans les pages qui suivent, en considérant la réalité décrite ci-dessus,nous allons tenter de montrer (la démonstration n’engage que moi) quel’espace peut agir, consciemment et inconsciemment sur l’individu. Nous nousattacherons d’abord aux informations, captées par nos sens, que nouscommuniquent l’espace dans lequel on se situe, puis nous essaierons de montrercomment ces informations peuvent être « déformées » (transformées ensentiments) ou interprétées par certains facteurs propres à l’homme, àl’histoire et à chaque individualité. Que retient-on d’un lieu ? Quelles sont lesdifférentes manières de décrire un espace ? Quelles sensations et informationscela procurera au récepteur et quel espace il percevra ? Enfin, et même si toutau long de cette réflexion j’utiliserai des témoignages d’aveugles, jem’intéresserai plus spécifiquement à leur perception du monde.2 Ludwig Wittgenstein, De la certitude, Paris, Gallimard, 1965Eric Cassar - 2004 5
  7. 7. I/ Quelles informations sensorielles, conscientes ou inconscientes,nous communiquent l’espace dans lequel on se trouve ? Le substantif « espace » n’a été introduit au langage de l’urbanisme etde l’architecture qu’au début du 20ème siècle. Beaucoup s’accordent à direaujourd’hui que l’espace est la matière première de l’art architectural.L’historien d’art, Henri Focillon écrivait dans la Vies des Formes en 1943 quel’architecture tient à ce que « les trois dimensions ne sont pas seulement[son] lieu [...], [mais aussi sa] matière, comme la pesanteur et l’équilibre [...] ;c’est dans l’espace vrai que s’exerce cet art, celui où se meut notre marche etqu’occupe l’activité de notre corps ». Françoise Choay précise en écrivant que« La dimension esthétique de l’architecture s’éprouve ainsi à traversl’expérience de configurations formelles déterminées par des constructionstridimensionnelles, dans leurs relations avec le milieu extérieur et/ou dans leurmodèlement d’un milieu interne. Ces configurations varient au fil du temps,créant des espaces spécifiques dont la succession permet de périodiserl’histoire de l’architecture. » 3 . J’aimerais préciser ce mot expérience. Il mesemble que l’architecture n’est plus uniquement, comme le disait Le Corbusier,« le jeu savant, correct et magnifique des volumes sous la lumière », l’espacene se limite pas, pour l’homme, à un volume en trois dimensions. Il est aussiodeur, goût, toucher… Dans le mot expérience il faut englober la stimulation dediverses sensations plus ou moins ‘importantes’ parfois liées à la forme del’espace. D’autre part comme le fait remarquer Frankl, les individus fontparfois partis intégrantes « [de ces] espaces, pleins ou creux, ceux à qui ilsétaient destinés et qui en assuraient le fonctionnement symbolique : lesséquences de la vie des moines rythmaient l’espace des abbayes bénédictinesou cisterciennes, de même que le ballet des courtisans était nécessaire pourfaire vibrer l’espace de Versailles ».3 Françoise Choay in Encyclopaédia UniversalisEric Cassar - 2004 6
  8. 8. Les odeurs du métro ou la fraîcheur d’une cathédrale sont égalementdes éléments de l’espace architectural créé. Je citerai souvent l’exemple del’église ou cathédrale parce que c’est un lieu aux larges volumes ‘gratuits’,souvent vides – suggérant aux croyants la maison de Dieu – et dans lequell’architecture provoque une émotion particulière. Lorsqu’on parle d’une cathédrale (d’un temple ou…) on s’en fait d’embléeune idée qui peut être sensorielle. En entrant, on ressent une impressionparticulière, les murs sont froids, l’air est frais, la hauteur pèse ou soulage, -le promeneur se sent minuscule -, l’odeur, l’entrée de la lumière mise enévidence par des ouvertures hautes, l’ombre, le silence parfois ou leschuchotements, l’orgue. C’est cet ensemble, ce parcours éprouvé qui créé uneimpression. Cette impression… que certains peuvent sacraliser. Le métro a lui aussi ses caractéristiques, la saleté, l’odeur, l’absence delumière naturelle, les sons qui résonnent. Et il est différent d’une ville àl’autre. Le métro New-yorkais est situé plus en surface que le métro parisien,conséquence immédiate, ce n’est pas un tunnel creusé en arc de cercle mais unegalerie sous la chaussée, le plafond est bas supporté par une forêt de poteauxbien ordonnés, on y entend le bruit de la rue… Gilbert Siboun aveugle denaissance donne une description du « tube » londonien : « Délirant, plein desurprises […] son odeur, son bruit incomparables, à les sentir, à les entendre,je sais que je suis à Londres […] ses marches et son confort. Je le trouvaisroyal, ses sièges en tissu, de véritables pullmans, je me foutais pas mal queLaurent et Gérard m’affirment : « le drap est dégueulasse, passé, taché, lemétro le plus sale du monde après New York ! » Moi quand je posais mesfesses dessus, elle s’épanouissaient d’aise, un sentiment de luxe inégalable. » 4 . Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples d’espaces particuliers : unappartement ‘conventionnel’ approprié, un opéra, un champ de maïs, une sallede spectacle… Certaines expériences architecturales en quête d’innovation ontaussi été tentées comme celle de Claude Parent qui propose d’en finir avec lesangles à 90°, omniprésents dans toutes les architectures ; il développe sathéorie sur la fonction oblique dans son essai Vivre à l’oblique en 1970. Il me semble qu’on doit penser tout élément d’architecture commesusceptible de provoquer une sensation qui peut-être stimulera une impression,pour rappeler que l’on se trouve ici, dans un espace possédant une identité, etnon nulle part, dans un lieu quelconque.4 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, Paris, Robert Laffont, 1978Eric Cassar - 2004 7
  9. 9. 1/ Définitions Sensation : D’après le Larousse : « Reflet dans la conscience d’une réalitéextérieure, dû à l’activation des organes des sens. / Etat psychologiquedécoulant des impressions reçues et à prédominance affective ou psychologique.Sensation de bien-être. » D’après le Littré : « Impression produite par les objets extérieurs sur unorgane des sens, transmise au cerveau par les nerfs, et aboutissant à unjugement de perception. Les sensations sont passives, lorsque l’organe reçoitl’impression sans l’avoir cherchée ; elles sont actives, lorsque l’attention del’individu se concentre pour les juger avec plus d’exactitude. La sensation dufroid, du chaud. La sensation des saveurs, des odeurs, des couleurs. » « Je pourrais d’abord entendre par sensation la manière dont je suisaffecté et l’épreuve d’un état de moi-même. » Merleau-Ponty, Phénoménologiede la perception. « Nous pouvons la définir [la sensation] la première perception qui sefait en notre âme à la présence des corps que nous appelons objets, et ensuitede l’impression qu’ils font sur les organes de nos sens. » Bossuet,Connaissance I. « Les sensations ne sont rien autre chose que des manières d’être del’esprit ; et c’est pour cela que je les appellerai des modifications de l’esprit. »Malebranche, Recherche de la vérité I. « Toutes les facultés du monde n’empêcheront jamais les philosophes devoir que nous commençons par sentir, et que notre mémoire n’est qu’unesensation continuée. » Voltaire, Dictionnaire philosophique. « Nous sentons tous toujours malgré nous, et jamais parce que nous levoulons ; il nous est impossible de ne pas avoir la sensation que notre naturenous destine, quand l’objet nous frappe. » Voltaire, Dictionnaire philosophique. Impression : D’après le Larousse : « Sentiment ou sensation résultant de l’effet d’unagent extérieur. » D’après le Littré : « Effet que l’action quelconque d’une chose produitsur un corps. / Effet plus ou moins prononcé que les objets extérieurs fontsur les organes des sens. Les impressions de la douleur, du plaisir. »Eric Cassar - 2004 8
  10. 10. « La perception des couleurs, des sons, du bon et du mauvais goût, duchaud et du froid, de la faim et de la soif, du plaisir et de la douleur, suiventles mouvements de l’impression que font les objets sensibles sur nos organescorporels. » Bossuet, Connaissance III. « L’objet la frappe [la bête] en un endroit ; Ce lieu frappé s’en va toutdroit, selon nous au voisin en porter la nouvelle ; Le sens de proche en procheaussitôt la reçoit : L’impression se fait : mais comment se fait-elle ? » LaFontaine, Fables. Perception : D’après le Larousse : « Représentation consciente à partir dessensations ; conscience d’une, des sensations. » D’après le Littré : « Acte par lequel l’esprit aperçoit l’objet qui faitimpression sur les sens. Toute sensation, tout phénomène de sensibilité spécialeou générale se compose de trois actes différents : l’impression, la transmission,la perception. » « Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nosperceptions ou idées naissent d’un principe actif qui juge. » JJ Rousseau, Emile. Le monde extérieur transmet ou procure à l’individu des sensations ;parfois ces sensations peuvent se faire impression… et la perception estl’analyse consciente ou inconsciente de ces sensations et impressions. Mais nossens, s’ils nous permettent de découvrir l’es pace, peuvent aussi nous induireen erreur. 2/ Informations visuelles Le champ visuel est immense et supérieur à tous les autres champssensoriels. La vue est un sens qui peut englober un grand nombre d’objets, deplans donc d’informations et ce à différentes échelles. « Pendant que jetraverse la place de la concorde et que je me crois tout entier pris par Paris,je puis arrêter mes yeux sur une pierre du mur des Tuileries, la ConcordeEric Cassar - 2004 9
  11. 11. disparaît, et il n’y a plus que cette pierre sans histoire ; je peux encoreperdre mon regard dans cette surface grenue et jaunâtre, et il n’y a plus mêmede pierre, il ne reste qu’un jeu de lumière sur une matière indéfinie. » 5 . En parlant des voyants Gilbert Simoun dit « Perpétuellement ils fontréférence à la vue, lui donnent une valeur de critère absolu… » 6 et Eva Thomeaveugle ayant déjà vu, considère, avec beaucoup de nostalgie, le sens qu’elle aperdu, comme le plus essentiel. On voit au-delà de ce qu’on touche, goutte… et éveillé on ne cesse jamaisde voir alors qu’on peut ne pas toucher ou ne pas entendre. Quelques critères perçus par la vue : hauteur, longueur, profondeur,gabarit, couleur, forme (séparation des formes : limites), aspect, lumière,brillance, modification temporelle, perspective… Nous vivons dans un monde à dominante visuelle. Les images sontomniprésentes, tout le monde peut les voir, « Immergé dans le visible par soncorps, lui-même visible, le voyant ne s’approprie pas ce qu’il voit : il l’approcheseulement par le regard, il ouvre sur le monde. » 7 . Toute vision peut êtreconsidérée comme la perception d’une succession d’images. Elles me semblentêtre d’au moins deux types : - L’image réelle d’une situation ou vision vécue en trois dimensions : voir un bâtiment ou la ville et le quartier qui l’entoure, sa population. Dans ce cas, la sensation n’est jamais uniquement visuelle même si elle peut n’être que cela au départ. Très vite s’ajoute l’implication de cette vision : l’envie ou le rejet de s’approcher, de vivre cet espace vu, c’est à dire de pénétrer dans cette image pour en découvrir l’intérieur, les détails, pour approfondir la sensation de départ notamment avec l’aide des autres sens… un peu à la manière d’un enfant qui ne peut jamais se contenter de voir mais qui doit saisir le réel, le toucher pour tenter de mieux l’appréhender. Cette image devient alors une somme d’images, c’est à dire une expérience qui propose de voir et de vivre l’espace de différents points de vue. Selon le type d’espace considéré (plus ou moins dynamique) l’image ou la vue peuvent aussi être vécues en mouvement pourquoi pas le long d’un parcours. Parallèlement à ce genre d’observations, images quotidiennes de notreenvironnement, notre monde est contaminé par un autre type d’images :5 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 19456 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.7 Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Paris, Gallimard, 1964Eric Cassar - 2004 10
  12. 12. - Les images en deux dimensions qui représentent. Le rapport avec ces images me parait différent, il existe toujours une barrière invisible entre celui qui regarde et l’image observée. Il n’est pas possible pour ce dernier d’entrer dans l’image. Il est condamné à la regarder en spectateur extérieur. Certes il pourra l’apprécier et tourner autour si elle est subtile ou belle comme peut l’être une image artistique. Mais jamais il ne pourra faire partie ou pénétrer dans l’image qu’il regarde. Ce genre d’image en deux dimensions n’est pas toujours exclusivement visuelle, parfois s’y ajoute le son ; le tout dans un espace temps qui peut ne pas être fixe notamment dans le cas d’une vidéo. Mais même ici, la distance entre observateur et image observée persiste ; Marcel Duchamp est d’ailleurs l’un des premiers à mettre ce rapport en évidence dans « Etant donnés : 1°) la chute d’eau, 2°) le gaz d’éclairage », œuvre posthume où il demande au spectateur de devenir voyeur puisqu’il ne peut observer l’œuvre qu’à travers les deux trous d’une porte bien réelle. « C’est le regardeur qui fait le tableau. » Plus récemment, l’art interactif ou les jeux vidéos proposent à l’observateur d’entrer en interaction avec l’image soit en restant à l’extérieur d’elle soit en entrant virtuellement en elle. Ainsi dans The Waves, installation interactive de Thierry Kuntzel, le spectateur peut en s’approchant d’un écran vidéo diffusant (image + son) des vagues, ralentir la vitesse de lecture du film, plus il s’approche et plus la ‘houle’ (image + son) est ralentie ; en face de l’écran les vagues sont immobiles. Dans ce cas, l’artiste ne nous propose plus d’être uniquement observateur mais aussi de devenir acteur d’une expérience unique et irréelle. On ne peut pas toucher l’eau, sentir le vent, mais on peut voir et entendre la mer. Le spectateur sait qu’il s’agit d’une expérience (spatio-temporelle), d’une illusion qui ne prétend à aucun moment le tromper mais qui lui propose de vivre un moment (de beauté ?!). L’œuvre n’est plus uniquement le film, c’est l’expérience d’une durée qui englobe tout le dispositif et notamment l’observateur qui éprouve et agit. La vue est sans doute un des sens les plus riche ; on peut voir uneinfinité d’images ; mais c’est aussi un sens trompeur dont il faut se méfier (àtord ou à raison !). C’est le sens de la découverte première, libre àl’observateur ensuite d’approfondir cette sensation à l’aide des autres sens, dumouvement et d’un regard qui peut devenir plus actif. En architecture c’est cesens, exprimé en deux et/ou trois dimensions, qui provoque l’impression dedépart, les autres sens participent ensuite, souvent inconsciemment pourEric Cassar - 2004 11
  13. 13. l’observateur, à mieux définir ou à faire évoluer cette impression première.Parce que, comme le souligne Maurice Merleau-Ponty : « il y a toujours autourde ma vision actuelle un horizon de choses non vues ou même non visibles. Lavision est une pensée assujettie à un certain champ et c’est là ce qu’on appelleun sens » 8 . 3/ Informations sonores ou auditives Quelques critères perçus par l’oreille : écho (détermination de laprofondeur), bruit sourd, réverbération, volume, perspectives… Les sons se transmettent par des ondes qui peuvent se propager danstous les milieux (liquide, gazeux ou solide). Elles sont plus ou moins réfléchiesselon les matériaux, solides et parfois liquides, qui délimitent l’espace. « Jedéteste cet endroit clos [la piscine] où l’eau répercute les sons contre lesmurs, les déforme, leur donne une dimension étrange rendant l’espaceincertain. » 9 . Mais le son peut aussi être d’une grande aide aux aveugles pourrepérer les obstacles, se repérer et comprendre l’espace dans lequel ils setrouvent. Pierre Villey va jusqu’à parler de « toucher à distance » dans Lemonde des aveugles où il étudie la capacité de certains aveugles à ressentirun objet devant eux, cette sensation se traduirait (plus ou moins pour toutindividu) par une pression au niveau du front ou des tempes « un aveugle douéde cette faculté, rencontrant un arbre sur son chemin, au lieu de se jeterdessus s’arrêtera fort bien à un ou deux mètres de lui, quelques foisdavantage, le contournera et poursuivra sa route avec assurance. […] C’est quequelque autre facteur intervient dans la sensation à distance, et ce facteurn’est autre que l’audition » 10 . Je me rappelle aussi avoir vu une émission detélévision qui traitait du cas d’un aveugle qui émettait en permanence de petitssons par un claquement de sa langue dans sa bouche, et la réverbération deces sons lui permettait de se déplacer en évitant les obstacles. Toutes cesobservations sont néanmoins à prendre avec précautions, les avis diffèrent surce sujet.8 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.9 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.10 Pierre Villey, Le monde des aveugles, Paris, Librairie José Corti, 1984Eric Cassar - 2004 12
  14. 14. Dans le rapport du son à l’espace il y a la différence entre la façondont le son se propage dans l’espace, et l’environnement ou ambiance sonorepropre à un lieu. - L’un dépend des propriétés de l’espace, notamment de son aptitude à transmettre et réfléchir les ondes sonores. Une cathédrale est de ce point de vue (et des autres !) très différente d’une petite salle qui peut elle-même être différente d’une autre petite salle conçue avec des matériaux réfléchissant différemment les sons. Ainsi Joseph Beuys a réalisé une installation, visible au centre Georges Pompidou, comprenant une salle complètement calfeutrée (mur et plafond) par des sortes de gros tapis gris. Pour y entrer, le visiteur se baisse, et une fois qu’il est dans cet espace (au milieu duquel se trouve un piano inutilisé), les sons, toujours émis par les voix des visiteurs, ne sont plus perçus de la même façon. Les bruits sont sourds. De même Gilbert Simoun est perturbé la première fois qu’il découvre la neige et les montagnes : « Même le bruit du moteur des voitures ne me rassure pas, il ne m’est plus tout à fait familier, son ronflement est différent, et puis les sons viennent, me semble-t-il de très loin, c’est toute une perspective de bruits qui me parvient et elle ne s’organise pas dans ma tête. Je n’en suis pas encore à m’amuser à reconnaître la voiture qui monte de celle qui descend, de celle dont le son disparaît, soudain happé par un virage. J’ai froid. » 11 . - L’autre correspond à l’univers sonore de l’espace c’est à dire à tous les sons émis que ce soit par les visiteurs, les habitants ou par des objets, machines (bruit de ventilation ou diffusion d’une musique…). « Dans la salle de concert, quand je rouvre les yeux, l’espace visible me paraît étroit en regard de cet autre espace où tout à l’heure la musique se déployait, et même si je garde les yeux ouverts pendant que l’on joue le morceau, il me semble que la musique n’est pas vraiment contenue dans cet espace précis et mesquin. Elle insinue à travers l’espace visible une nouvelle dimension où elle déferle… […]. […] La musique n’est pas dans l’espace visible, mais elle le mine, elle l’investit, elle le déplace... »12 . L’espace sonore créé peut être différent de l’espace visuel en trois dimensions mais au lieu de les dissocier il me semble envisageable de les associer – ce qui se fait déjà lorsque l’espace visuel est en deux dimensions (cinéma) « Les sons modifient les images consécutives des couleurs : un son plus intense les intensifie, l’interruption du son les fait11 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.12 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.Eric Cassar - 2004 13
  15. 15. vaciller, un son bas rend le bleu plus foncé ou plus profond » 13 – ils participent alors ensembles (et avec d’autres) à la création d’un espace sensible les englobant. L’architecture ou plus largement l’art peut ainsi créer des espacessensibles où circulent entre autres des sons, mélodies (architecture sonore) etelle peut déterminer la façon dont tous les sons seront transmis au sein mêmede cet espace. Creux de son, déphasage, absorption, réflexion, effet demasque… Pour reprendre l’exemple de la cathédrale, un spectateur attentif sedéplaçant dans le volume en émettant des sons serait étonné par la façon dontils se propagent selon sa disposition dans l’espace (hauteur sous plafond,disposition des poteaux, arches…). Le son apporte des informations immédiatessur l’espace qui peuvent confirmer la vue ou au contraire la compléter,l’enrichir, la contredire. Il me semble par ailleurs intéressant de remarquer que l’oreille nefonctionne pas de la même façon selon l’attention du promeneur. Il décided’écouter ou d’entendre. De même elle fonctionne différemment le jour et lanuit (jour n’est pas équivalent à lumière, nuit n’est pas équivalent à obscurité)notamment parce qu’elle doit combler les lacunes visuelles mais pasuniquement ; puisque les aveugles éprouvent eux aussi cette différence deperception. La nuit entraîne, avec la diminution visuelle de l’espace, unemodification des comportements de tous les individus et de la nature engénérale, modification que l’on peut aussi ressentir lors d’une éclipse. A la villecomme à la campagne, les bruits produits par l’environnement extérieur sontdifférents. La nuit est caractérisée par une atmosphère plus calme ou aucontraire par une excitation qui lui est propre. En ville on entend des individusdésinhibés dans les quartiers animés ou au contraire le silence dans lesquartiers calmes. Ce silence peut être rompu parfois par le bruit d’une voitureou d’un piéton. A la campagne, la faune émet également d’autres sons. D’unpoint de vue scientifique, les ondes sonores ne se propagent pas de la mêmemanière. La nuit, la terre est généralement plus chaude que l’air, la journéel’air est généralement plus chaud que la terre, cela provoque des mouvementsd’air différents et par conséquent une propagation différente des ondessonores. Il me parait donc réducteur de confondre le jour avec la lumière et lanuit avec l’absence de lumière. Le matin est lui aussi caractérisé par un universsonore particulier. « Les voitures sont plus rares, elles roulent différemment,l’air qu’elle traversent est plus léger, le son s’y prolonge. Une auto dans lanuit, l’oreille la suit longuement, reconnaît sa direction. Tout droit dans uneavenue, le bruit s’enfonce, diminue d’intensité au rythme de la vitesse. Elle13 Ibid.Eric Cassar - 2004 14
  16. 16. tourne : les pneus se plaignent différemment suivant l’angle du virage. Moinsnombreux, ne se superposant plus, les sons parviennent mieux à l’oreille, ilssont aussi plus clairement déchiffrables. » 14 . Les vibrations de la nuit paressentdifférentes – seul, ne perçoit-on pas des bruits inaudible pendant la journée ?–, d’une manière générale, les sens semblent plus à l’affût. Eva Thome, aveugle ayant déjà vu, se sert des bruits et des sons dansce qu’ils peuvent lui apporter pour connaître ou reconnaître l’invisible. Elleexplique aussi comment il lui faut lutter contre la tendance à croire qu’un bruitfaible parvient de loin et qu’un bruit fort est proche. L’environnement sonore participe entièrement à l’impression produite parl’espace, il peut la colorer ou la ternir. 4/ Informations olfactives Quelques caractères olfactifs : odeur des matériaux, humidité,température, aération, présence de végétations ou de produits à l’odeurparticulière, encens, rosé, fraîcheur, climatisation, serre… Les odeurs et les parfums peuvent avoir un rôle déterminant dansl’évocation d’un lieu ou de son état : l’odeur de la mer, de la pluie, de l’airfrais ou celle d’un pub : « Une odeur chaude, un peu épaisse dans laquellej’entrais avec une sorte de contentement. […] la fumée de ces pipes… » 15 . Leurvariation d’intensité permet d’essayer d’en localiser la source mais les odeursont aussi cette particularité de pouvoir créer une véritable étendue concrète etindistincte simultanément. « L’odeur de la rue chassait celle du métro. La rueétait une grande haleine fraîche, ou tiède l’été, qui vous soufflait au visaged’un coup ; on respirait partout même avec sa peau. » 16 . Attachées à l’espace,difficilement descriptibles, elles enveloppent l’individu sans coller. « Je respiredans l’air un feeling spécial qui pour moi restera celui de l’Angleterre et que jedéfinis mal » 17 . Pour Eva Thome elles recréent tout un paysageinvisible : « effluves salés, senteurs forestières, exhalaisons chaudes de laterre remuée, parfum des foins ; c’est toute l’étendue de la mer, des bois, deschamps labourés et des prés où l’herbe fane qui ressuscitent14 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.15 Ibid.16 Ibid.17 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.Eric Cassar - 2004 15
  17. 17. miraculeusement. » 18 . Il me semble que l’odeur a, peut-être plus encore que toutautre sens, une forte capacité d’évocation, ainsi l’artiste Giuseppe Penonepropose une installation « Respirer l’ombre » où il utilise des feuilles delaurier pour tapisser et aromatiser l’espace d’une salle. Cette installationévoque, pas uniquement par son nom, le sentiment de l’ensevelissement dupromeneur dans l’ombre et les odeurs de la forêt. Malheureusement l’odeur est difficile à maîtriser, autrement qu’à traversles parfums qui sont souvent des senteurs trop fortes et trop localisées. Ilest par ailleurs délicat pour un non initié de juger de leur éventuelle subtilité.Est-il préférable de qualifier un espace par une forte odeur, peu d’odeur oupas d’odeur ? De ce point de vue encore, les différents matériaux mais aussiles systèmes d’aération et de renouvellement d’air participent à la créationd’une impression olfactive d’ensemble. On pourrait imaginer envoyer de façonquasi imperceptible une plus que légère marque olfactive dans ce dispositif,pour marquer inconsciemment l’espace et enrichir un peu l’impression… 5/ Informations tactiles Toucher, c’est pouvoir découvrir précisément de façon consciente, petit àpetit et non globalement comme avec la vue, c’est aussi ressentir souventinconsciemment la ‘consistance’ des objets qui nous entourent : poignée deportes… et aussi matériaux froids, chauds… textures particulières… Le toucher est le sens de la proximité, du détail parfois, del’approfondissement, du sentir… C’est le sens de l’exploration chez l’enfant quiéprouve le besoin ou le désir de saisir avec les mains et la bouche pour mieuxpercevoir et comprendre les objets du monde. Chez l’aveugle il a une grandeimportance puisque c’est lui qui permet de comprendre les formes, et donc dese créer, si ‘l’observateur’ le souhaite, une image précise voire complète desobjets de taille humaine. Pour un aveugle de naissance toute réalité se touche,il imagine d’ailleurs la vue comme un toucher à grande échelle à tel point qu’unmalade opéré après vingt ans de cécité essaye de toucher un rayon de soleil. Le toucher nous fait sentir les textures, découvrir les matières, lefluide, le mou, l’élastique, le lisse, le poilu. « Je rame [parcours avec les mains]les murs, ils sont en bois, ce n’est pas désagréable. Deux lits très bats. Sur lesol du lino, je le tâte longuement, je ne connais pas cette matière, elle me18 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, Paris, Librairie Honorée Champion, 1979Eric Cassar - 2004 16
  18. 18. déplait, dans les hôtels où nous allions c’était du tapis. » 19 . Ce sens nous faitvivre la nature du sol : terre, herbe : « les pelouses […] sont spongieuses » 20 ,sable, caillou, gravier, neige : « tu t’enfonces comme dans un oreiller » 21 ,plancher lisse, froid, carrelage, bois, plastique, moquette ou tapis moelleux. Lecorps s’assoit, se pose, touche, s’allonge, il est alors en contact direct avec lamatière, les types de contacts possibles sont très nombreux et la découvertepeut se faire à plusieurs niveaux… Désolée de ne plus saisir l’immense, Eva Thome redécouvrent les petiteschoses : le creux d’un rocher ou le polissage d’un galet, pour elle, les grandsconifères ne sont plus mais elle perçoit dans sa main la pomme de pin découpéeen fleur. « Je suis touchée plus qu’autre fois par la fantaisie, l’imprévisibilitédes petites formes inanimées auxquelles je dédaignais de m’arrêter. » 22 . Elles’aperçoit aussi que vu à la petite échelle du toucher un objet ne renseigne pasforcement sur son aspect d’ensemble. La texture d’un poteau n’indique pasl’architecture du bâtiment. « Je sais que les sensations tactiles peuventéveiller, si je n’y prend garde, des images trompeuses : le contact d’une écorcecraquelée m’est désagréable, je sais que l’arbre peut être magnifique. Ledésagréable n’est pas synonyme de laid et réciproquement. » 23 . 6/ Autres informations Température, pression de l’air et … toutes celles que l’on ne connaîtpas, que l’on ne devine pas mais qui peut-être existent. « Quand je vois unobjet, j’éprouve toujours qu’il y a de l’être au-delà de ce que je voisactuellement, non seulement de l’être visible, mais encore de l’être tangible ousaisissable par l’ouïe, - et non seulement de l’être sensible, mais encore uneprofondeur de l’objet qu’aucun prélèvement sensoriel n’épuisera. » 24 . Je n’ai pascité le goût parce qu’il ne participe pas à la description de l’espace. Jem’intéresse essentiellement ici aux sens « spatiaux ».19 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.20 Ibid.21 Ibid.22 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.23 Ibid.24 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.Eric Cassar - 2004 17
  19. 19. Les sensations de température : un rayon de soleil qui lèche le visage ;de l’ombre qui signifie qu’un élément s’est interposé… Un espace chaud ethumide n’est pas comme un espace chaud et sec ou froid, de même dans unespace on peut passer d’une sensation à l’autre, l’architecture utilise beaucouples variations de lumière, on pourrait aussi y réfléchir en tant que variation detempérature. Un aveugle ne connaît lui de la lumière que la chaleur « Pour moi,voir s’est longtemps identifié à la chaleur, à la maison c’était son rayonnementque je ressentais devant les ampoules électriques. Chaleur = lumière = voir, uneméprise qui dura longtemps. » 25 . Les variations de pression si elles peuvent être ressenties ne semblentjamais voulues par l’homme qui les maîtrise mal – aucun architecte n’en parle –.S’appliquant davantage à un espace dynamique, elles peuvent contenir desinformations utiles notamment pour les aveugles. Les mouvements d’air leurpermettent en effet de deviner la présence d’autres individus ou d’objets enmouvement. Voilà ce qu’un professeur enseigne aux jeunes aveugles : « Unevoiture dont le moteur tourne à l’arrêt n’a pas le même bruit. Sa masse nedéplace pas d’air. » 26 . Les sensations liées à la respiration qui est le premier contact etéchange que l’homme a avec l’espace où il se trouve. Cet échange ou circulationd’air est obligatoire, l’homme est dans l’espace, il échange avec lui et devientun des qualificatifs du lieu puisque sa présence modifie la perception quepeuvent en avoir les autres individus. L’aptitude à pouvoir respirercorrectement peut d’ailleurs être liée à l’espace et à sa population. On al’impression de respirer plus difficilement dans une cave, même ventilée, quedans une église. On suffoque souvent parce qu’on manque d’espace, l’air circulemal ou au contraire on respire à plein poumon parce que le vent frais vientnous caresser le visage et nous rafraîchir. « Si l’acte de respirer est facile ànouveau, cela signifie pour lui [l’aveugle] : « Ah ! Je retrouve l’air libre etl’espace ». » 27 . Les vibrations peuvent aussi apporter des informations, mais ellesrestent une notion difficilement définissable – s’agit-il de variations depression ? –. Elles sont pour les aveugles d’une aide importante : « mes sensse sont affinés au point qu’entrant dans une pièce, je sais s’il y a des filles :elles n’émettent pas les mêmes radiations. Leurs gestes aussi sont différents :ils n’ouvrent pas l’air de la même façon que ceux des garçons. […] Je25 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.26 Ibid.27 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.Eric Cassar - 2004 18
  20. 20. différencie les mouvements lents des rapides, les calmes des brusques, aucunenuance de la gamme ne m’échappe. » 28 . De même un aveugle, après plusieurs années, peut sentir si on leregarde : « Machinalement je tourne la tête vers une des filles, j’ai sentiqu’elle était proche, et il m’arrive comme une chaleur là, derrière, au niveau desyeux, comme un courant qui passe. Je suis sûr que la fille […] est en train deme regarder, je n’ai besoin de personne pour me le dire : je le sens, cela sepasse là, derrière, au delà de mes yeux, quelque part dans le fond de matête. » 29 . Le vent ‘transporte’ en lui l’ensemble des informations ci-dessuscouplées à d’autres. C’est un mélange de sons (bruit de souffle), de sensationsde température (air frais ou chaud) et de pression (poussée du vent), detoucher (corps et visage), d’odeurs (des senteurs qu’il peut véhiculer). Il donnedes informations sur l’espace parcouru ou à parcourir. « Si, après avoir longéun mur continu qui vient tout à coup à s’interrompre, je traverse une ruetombant perpendiculairement sur mon chemin, le plus souvent un léger courantd’air me soufflant au visage m’avertira par une sensation de pression quel’obstacle n’est plus là. » 30 . Le vent peut être extérieur à ‘l’observateur’ maisil peut aussi être créé par lui, par son mouvement par rapport au référentielconsidéré. La perception d’un espace par un observateur en mouvement secaractérise avant tout par des déplacements d’air. « Je pensai que si lavoiture eût été une puissante moto, j’aurai davantage fait corps avec l’espaceet n’eus plus été que mouvement. » 31 . Les aveugles sont, il est vrai, plus sensibles à ce type de sensationsque les voyants qui utilisent en permanence la vue, source presque infinid’informations. Il est possible que ces derniers soient néanmoins touchésinconsciemment… mais comme le dit avec humour Gilbert Simoun, « S’ils avaientnotre acuité auditive et sensorielles ils seraient tous des supermen ! » 32 .28 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.29 Ibid.30 Pierre Villey, Le monde des aveugles, op. cit.31 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.32 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.Eric Cassar - 2004 19
  21. 21. 7/ Mélange, synesthésie « Les parfums, les couleurs et le sons se répondent. » 33 Il me semble que chaque sens doit être considéré en tant qu’élément d’unensemble. « Si je veux m’enfermer dans un de mes sens et que, par exemple, jeme projette tout entier dans mes yeux et m’abandonne au bleu du ciel, je n’aibientôt plus conscience de regarder et, au moment où je voulais me faire toutentier vision, le ciel cesse d’être une « perception visuelle » pour devenir unmonde du moment. » 34 . Après avoir essayé de répertorier les différentes formes d’informationsqu’un espace pouvait nous communiquer, je pense important d’en faire lasynthèse puisque en réalité l’homme est toujours submergé d’un ensemble desensations, il a conscience de certaines parce qu’il peut y être attentif, et iloublie les autres. Mais il me semble qu’elles s’imprègnent en lui et participentinconsciemment à l’image globale qu’il se fait d’un espace, lui procurant uneidentité. Ce mélange d’informations sensorielles peut être perçu comme lequalificatif général d’un lieu à un instant donné (ex : cathédrale…). Son imagesensorielle sera différente d’un instant à l’autre (modification de la lumière, duson, des odeurs), mais certaines caractéristiques qui qualifient ce lieu sur unedurée plus grande resteront identiques, notamment sa forme, décrite d’un pointde vue scientifique, la façon dont les sons sont réfléchis, les effluves(humidité…)... C’est le mélange subtil, conscient ou inconscient de ces différentesinformations captées dans une durée, qui va donner à l’observateur uneambiance, une impression (sens propre et figuré) d’un lieu, d’un espace… Celas’inscrira dans sa mémoire sensorielle de l’espace. Au théâtre, le comédien peutd’ailleurs faire appel à cette mémoire sensorielle pour donner vie à l’espaceplus ou moins décoré de la scène. Chaque sens crée en lui même des espaces qui peuvent évoquer desimpressions similaires ou contradictoires, espace visuel, sonore, olfactif,tactile…, mais la somme de ces informations crée un espace, l’espace sensiblequi est différent de l’addition des espaces créés. L’addition des sens entraîneune juxtaposition de champs de perception qui est différente de la perceptionglobale que l’on a d’un objet. L’ensemble n’est pas égal à la somme de sesparties. Il faudrait alors apprendre à maîtriser les notions de proportion,33 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Paris, La librairie Larousse, 192734 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.Eric Cassar - 2004 20
  22. 22. d’harmonie et de perspective au niveau de l’espace sensible – c’est à dire audelà des trois dimensions spatiales essentiellement visuelles – même si celareste difficile parce que tout espace sensible est modifié en permanence par lavie du lieu. Il n’est néanmoins pas impossible de concevoir un espace sensible oùchaque sens constituerait un petit monde à l’intérieur du grand même si, selonMerleau-Ponty « l’unité de l’espace ne peut être trouvée que dans l’engrenagel’un sur l’autre des domaines sensoriels. » 35 . Cette synthèse sensorielle s’exprime par le temps. « La synthèsespatiale et la synthèse de l’objet sont fondées sur ce déploiement du temps.[…] Mon corps prend possession du temps, il fait exister un passé et un avenirpour un présent, il n’est pas une chose, il fait le temps au lieu de le subir. » 36 .Je pense que toute sensation peut en effet être perçue comme un état. Unétat nouveau n’existe et n’est ressenti que parce qu’il est différent d’un étatantérieur. Toute sensation quelle qu’elle soit, et donc toute perception (au senssomme des sensations) n’existe donc que grâce au temps. C’est le temps quisert de cadre à ce que l’on perçoit, à ce que l’on ressent. La sensations’exprime dans le contraste : contraste entre l’état présent et l’état l’ayantprécédé et contraste entre l’état présent et tous les états antérieurs vécuset éprouvés susceptibles ou non de ressurgir. Je vais essayer de montrer maintenant que tout champ sensoriel ouperception de l’espace tout en s’inscrivant dans notre mémoire parce qu’il vadevenir du passé, fait intervenir d’autres sensations déjà vécues et facteurshumains, expressions du passé. « […] la perception atteste et renouvelle ennous une « préhistoire ». Et cela encore est essentiel au temps ; il n’y auraitpas le présent, c’est-à-dire le sensible avec son épaisseur et sa richesseinépuisable, si la perception, pour parler comme Hegel, ne gardait un passé danssa profondeur présente et ne le contractait en elle. » 37 . La perception me parait modifiée et complétée par d’autres facteurshumains qui colorent cette sensation et la transformeront peut-être ensensation de bien ou de mal être.35 Ibid.36 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.37 Ibid.Eric Cassar - 2004 21
  23. 23. II/ Les facteurs humains qui interviennent dans la perception que l’onse fait d’un lieu « Distinguons la sensation du sentiment : la sensation n’est qu’unébranlement dans le sens ; et le sentiment est cette même sensation devenueagréable ou désagréable par la propagation de cet ébranlement dans tout lesystème sensible. ». Buffon, Œuvres philosophiques. « Dans l’attitude naturelle, je n’ai pas des perceptions, je ne pose pascet objet à côté de cet autre objet et leurs relations objectives, j’ai un fluxd’expériences qui s’impliquent l’une l’autre aussi bien dans le simultané quedans la succession ». Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception. Dans la première partie je ne prenais en effet pas en compte, dans laperception que l’on a d’un lieu, les données plus ou moins définissables àl’avance qui transforment malgré elle cette perception objective ( ?), la mêmepour tous en perception subjective c’est à dire en sentiment individuel quioriente la sensation vécue vers l’agréable, le désagréable ou … Ces données meparaissent être d’au moins trois ordres : le passé du lieu, le passé de l’individuet l’espace dans l’esprit de chacun. Dans la suite je supposerai l’observateur« sain », ne traitant pas de l’influence des drogues sur la perception. 1/ Le passé du lieu, la mémoire collective En considérant l’aspect formel, esthétique et sensoriel de l’espace il mesemble difficile de faire abstraction de son aspect symbolique, ancré dans lamémoire collective. Le souvenir collectif est souvent lié aux générationspassées qui ont marqué un espace de façon matérielle ou immatérielle (bataillesEric Cassar - 2004 22
  24. 24. historiques, signatures de traités, naissance ou passage dans un lieu d’unepersonnalité historique, Chinon pour Rabelais, Auvers sur Oise pour Van Gogh …) Certains lieux, chargés d’un passé fort renvoient au spectateur (on esttoujours spectateur d’espace) une impression plus ou moins intense qui modifieintrinsèquement la perception esthétique de l’espace. Faire abstraction de cesdonnées, pour ne juger qu’un aspect formel demande un travail intellectuel etpeut poser des problèmes éthiques. La Sainte Victoire rappelle Cézanne, uncimetière ne peut être considéré sans ces morts, comme Auschwitz sans laShoah. Le monument aux morts ou plus largement tout édifice construit enmémoire de… peut difficilement être perçu en laissant de côté son sens mêmesi, malheureusement, plus le temps passe et plus l’on oublie… Pour Pierre Nora,concepteur et maître d’œuvre de l’imposant ouvrage Les lieux de mémoires, lamémoire qui n’est pas comme l’histoire une « représentation du passé » mais« un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel » 38 , estaujourd’hui un phénomène essentiellement privé ; elle disparaît. Lescommémorations nous le rappellent. Mais je crois que si l’intention première deces espaces est souvent « d’enfermer le maximum de sens dans le minimum designes » 39 dans un deuxième temps plutôt que de nous ‘rappeler en permanence’(volonté de mémoire dont l’excès entraîne l’immobilisme), le lieu (de mémoire)doit, quelles que soient les évolutions de l’espace et l’appropriation quel’utilisateur s’en fait, ne jamais nous faire oublier. Ne jamais faire oublier maisne pas rappeler en permanence pour que le passé serve le présent sans pourautant l’étouffer. La valeur symbolique est très variable d’un lieu à un autre, mais quandelle existe, elle me semble avoir une influence évidente sur la perceptionglobale que l’on a d’un espace, certains dialoguent avec un passé fort, d’autressont plus anodins. 2/ Le passé de l’individu, le vécu ou la mémoire individuelle « Une première perception sans aucun fond est inconcevable. Touteperception suppose un certain passé du sujet… » Merleau-Ponty,Phénoménologie de la perception.38 Pierre Nora, Les lieux de mémoires, Paris, Gallimard, 198439 Ibid.Eric Cassar - 2004 23
  25. 25. Je ne pense pas que le souvenir ne concerne que l’aspect sensoriel d’unlieu sauf dans le cas d’un ‘flash de beauté’ qui comme le coup de foudreanéantit toutes autres données. Il est souvent associé à un vécu. J’étais danstel lieu avec tels individus, nous avons fait telles choses… et j’étais bien.L’état intérieur de l’observateur influence l’image qu’il peut conserver et voird’un espace (image est à comprendre ici et dans la suite du texte comme imagesensorielle et non uniquement visuelle). Cet état influence sa perception (defaçon complexe) et influencera ce qui restera de cette perception : sonsouvenir. Il n’y a souvent d’ailleurs que la redécouverte d’un espace déjà connu quimodifie, le souvenir que l’on en a. Cette modification peut s’opérer dansl’enrichissement de l’image de départ, on perçoit le lieu à un autre moment(saisons, climats, lumières diffèrent), on découvre de nouveaux détails, on estsurpris, étonné de ne pas avoir remarquées certaines caractéristiquesprécédemment ou au contraire dans certains cas on peut être déçu par uneréalité qui semble en deçà du souvenir que l’on s’en était fait. Les goûts, lescouleurs et la perception d’un espace évoluent dans le temps ou doiventpouvoir évoluer. Les espaces riches (fourmillant de détails étonnantsimperceptibles au premier regard) sont des espaces à découvrir et àredécouvrir à l’infini. L’influence d’un nouveau moment de vie éprouvé dans cetespace déjà vécu participera à la nouvelle perception du lieu et ainsi de suite.La notion d’âge interviendra dans l’expression de la sensation procurée par lelieu. Un lieu peut se rappeler à lui même et aux souvenirs que l’on a pu créerprécédemment dans cet espace, infiniment lié au temps, à la vie, aux instantsqu’on y a vécus, il peut aussi rappeler un autre espace parce qu’il a unecaractéristique commune avec ce dernier qui a appartenu ou appartient à notrehistoire individuelle. C’est le cas de la découverte d’un espace qui va faire ressurgir dessouvenirs enfouis qui ne sont pas en relation directe avec le lieu. En effet, lesouvenir une fois inscrit à l’intérieur de l’observateur, pourra ressurgir lors deperceptions qui pourront posséder un point commun même lointain avec uneimage vécue. La perception ne se limite plus uniquement à ce qui est perçu dansle présent, elle incorpore la résurgence de ces souvenirs passés. L’exemple leplus connu est sans doute celui de Proust et de sa madeleine : « Certes, ce quipalpite au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cettesaveur, tente de la suivre jusqu’à moi. […] Et tout d’un coup le souvenir m’estapparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanchematin à Combray… » 40 , je pourrais aussi à nouveau citer Giuseppe Penone avecl’installation « Respirer l’ombre ».40 Marcel Proust, A la recherche du temps perdu I (Du côté de chez Swann), Paris, Gallimard, 1987Eric Cassar - 2004 24
  26. 26. Je pense que les mécanismes de l’esprit participent à la création d’unétat de l’instant. Cet état de l’instant sera donc un mélange des informationsreçues et interprétées par les différents sens, du moment vécu (rires, pleurs,partage avec l’autre et/ou les autres), mais aussi de tout ce que cetteperception aura pu faire ressurgir, dans l’esprit de l’observateur. On ne peutpas vivre un présent en faisant complètement abstraction de son passé puisquetrès souvent c’est inconsciemment qu’il ressurgit. – Dans la suite je n’évoqueraique le souvenir conscient, les mécanismes des souvenirs inconscients étantcomplexes et indépendant de la volonté du spectateur. – Se pose alors le problème de la mémoire : un phénomène complexe.« Supposons cette question : « Est-il vraiment correct de nous fier autémoignage de notre mémoire comme nous le faisons ? » » 41 . Quels souvenirsrestent-ils d’un lieu, d’un moment ? Pourquoi retient-on certaines choses etnon d’autres ? Où, comment et par quels mécanismes s’effectue la sélection dessouvenirs ? Difficile de donner une réponse, mais souvent, les souvenirs quel’on a d’un moment et donc d’un espace ne sont pas exacts, notre mémoire nousjoue des tours, elle déforme et sélectionne, son mécanisme dépend de nombreuxparamètres. On peut déjà décider, choisir, de se souvenir précisément d’unespace. On va alors l’observer plus attentivement. Les aveugles font d’ailleursla différence entre ce qu’ils nomment le flash ambiance qui correspond à laconnaissance vague d’un espace (son, odeur, respiration) – ce qu’ils perçoiventen permanence – et le flash image qui est la résurgence d’une imagesensorielle déjà éprouvée, souvenir qui peut naître d’un parfum ou del’effleurement d’une main. La création d’une de ces images passe au préalablepar une compréhension plus précise d’un espace, les aveugles doivent dans cecas effectuer un travail de reconstruction mentale de l’espace ou d’un objetnotamment grâce aux informations qu’apporte le toucher aux autres sens.« [flash ambiance] La rue, je ne fais que la respirer, l’entendre, elle estsensations : je devine son environnement, les gens, les voitures… je ne peuxavoir l’idée d’une dimension en touchant une boutique, une porte… Il faut mecomprendre, les formes, je les cerne par morceaux, les unes après les autres.L’idée d’un tout je peux l’avoir mais elle ne m’arrive pas, comme à vous d’unseul coup ; il faut que je la pense, que je la reconstruise, ce travail là je ne leréussis pas toujours et puis je n’ai pas, non plus, toujours envie de lefaire. » 42 . Quand il dit qu’aux voyants l’idée d’un tout arrive d’un seul coup, il araison, mais si l’observateur n’a pas un regard actif, ne prend pas le temps, un41 Ludwig Wittgenstein, De la certitude, op. cit.42 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.Eric Cassar - 2004 25
  27. 27. peu comme le fait l’aveugle, de décrypter l’image qui lui vient, il l’aura vue maissera incapable de s’en souvenir consciemment correctement. Pour préserver plus intact un souvenir on peut aussi prélever etconserver des traces ‘réelles’ d’un espace. La description est notre seulemanière de connaître l’aspect passé d’espaces inconnus, cela revient à capterune petite partie de l’espace temps. Plusieurs outils peuvent être utilisés pourcréer, capter et décrire un espace ou une impression d’espace : - la vidéo outil sonore et visuel (avec ou sans la couleur) donne une représentation de l’espace relativement précise mais subjective car dépendante du regard de l’observateur, de son point de vue. Elle fait intervenir l’image et son ambiguïté (cf. manipulations d’image, média, internet, pouvoir politique…). - l’enregistrement sonore donne une indication inhabituelle sur l’espace. Avec « The missing voice », œuvre sur CD audio, Janet Cardiff, artiste, décrit par la voix ce qui se passe autour d’elle, on entend tous les bruits… Cette oeuvre nous amène à percevoir différemment un espace et sans doute aussi à écouter davantage l’univers sonore dans lequel on évolue tous les jours… - l’écriture, elle, ne peut pas donner la sensation brute vécue mais qui peut la décrire plus ou moins précisément, plus ou moins objectivement. Elle est capable d’exposer les caractéristiques d’un style, d’une époque, le son, les odeurs, le goût, les concepts d’une image ; elle permet au lecteur de se les figurer même si on s’aperçoit en réalité que très souvent face à un texte écrit les images (sensorielles) mentales que se créent le lecteur sont différentes d’un individu à l’autre. L’écriture fait intervenir plus encore que la réalité de l’expérience l’imagination et par la même la résurgence du passé du lecteur qui composera son image grâce à des impressions réelles qu’il aura lui-même déjà éprouvées. L’écriture permet d’autre part d’analyser et d’exprimer de façon abstraite (avec des mots abstraits) des sensations vécues. Prenant appuis sur la perception sensorielle, certains mots peuvent, quand ils font référence à la vue, ne pas être compris par les aveugles. Par exemple Gilbert Simoun cherche et explique qu’il ne peut pas saisir la signification d’un terme comme ‘enténébré’, inversement il manquera de mots pour exprimer ce qu’il ressent : « Le vocabulaire dont je dispose est celui des voyants à plus de 80 pour 100 visuel et il s’agit précisément de quelque chose [une sensation qu’il a peine à nous décrire] qui ne l’est pas » 43 … Le langage a été construit par l’homme doué des cinq sens pour lui permettre de communiquer. L’univers de mots créé est43 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.Eric Cassar - 2004 26
  28. 28. calqué sur notre façon de percevoir le monde, tous les mots peuvent facilement se transformer en images. Ceci est d’ailleurs dangereux car comme le montre Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus, un mauvais usage du langage est souvent à l’origine de solutions traditionnelles [erronées, ou incomplètes] de la philosophie traditionnelle. La création d’un langage image de notre monde peut nous empêcher d’en découvrir les fondements enfouis. En effet, le langage lié à la pensée peut nous mener dans l’erreur soit par un mauvais usage de ce dernier, soit au contraire par l’enfermement dans lequel il peut nous perdre. Il me semble qu’il peut alors apparaître comme les bornes de notre pensée, les bornes de notre conception du monde, les bornes de l’espace perçu et conçu par notre esprit. Le mécanisme des souvenirs inconscients est plus complexe etdifficilement maîtrisable, notre cerveau conserve des images sensoriellesrefoulées ou oubliées qui peuvent ressurgir. Les souvenirs conscients qu’ils nous restent d’un espace sont trèssouvent visuels et liés à notre histoire personnelle. Se rappeler demandeparfois un effort de mémoire. Communiquer ou conserver des impressions nepeut s’effectuer sans prendre en compte les approximations qu’entraînent lemédia utilisé. 3/ La préexistence d’un espace dans l’esprit de chacun « […] comment avons-nous pu croire que nous vissions de nos yeux ceque nous saisissons en vérité par une inspection de l’esprit […] ? » Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception. Comme j’ai essayé de le montrer au niveau du langage, il me semble quenous conceptualisons le monde, ou une représentation du monde, grâce à notrepensée, ou espace dans l’esprit. Cet espace est différent pour tous (notammentchez un aveugle de naissance), il est d’autre part borné par des limites fixéespar l’imagination. Ainsi un aveugle n’ayant jamais vu ne peut pas imaginer cequ’est la vue, elle ne peut donc pas lui être indispensable, alors qu’elle l’estpour les voyants (les individus ayant perdu la vue la regrette pour toujours).Eric Cassar - 2004 27
  29. 29. On ne peut pas désirer ou vouloir ce que l’on est incapable d’imaginer. Cetespace de l’esprit me parait dépendre de notre aptitude à percevoir et donc àconcevoir. Il nous est impossible de nous représenter le néant, l’absence d’espace,ceci n’est-il pas la preuve de l’existence d’un espace conceptualisé dans l’espritde chacun. « Cet espace je puis me le figurer comme vide, mais non me figurerla chose sans l’espace. » 44 . Essayer en fermant les yeux d’oublier complètementle monde, l’espace, est impossible, on peut le faire disparaître un instant maison continue à voir, à penser, à imaginer en fonction de lui. L’aveugle de naissance n’a jamais une perception globale d’un espace maisil peut s’amuser à reconstruire cette perception totale, notamment à l’aide del’espace qu’il a, comme nous, dans l’esprit. Espace qui lui permet entre autrecertains raisonnements géométriques demandant des capacités d’abstraction. Cequi pour un voyant s’appelle une vision (jugement de l’espace avec les yeux),pour l’aveugle c’est plutôt une imagination, tout se déroule dans son esprit ; cequi est capté par ces différents sens peut lui permettre de créer une« pensée-image ». C’est grâce à l’espace de sa pensée qu’il peut aboutir à untel résultat : « […] avec l’herbe sans jamais avoir vu j’ai eu l’impression de voir,enfin, ce que j’imagine être la vue. » 45 . Notre espace de l’esprit est à l’originede notre capacité d’abstraction, de vision dans l’espace, il peut même pour unvoyant modifier ou corriger quelque peu la vision que l’on peut avoir d’un lieu. Si un individu se trouve dans une pièce cubique et qu’il le sait il pourrafaire des allers et venues (souvent inconscients) entre ce qu’il voit et ce queson esprit peut voir ou imaginer : un cube, parfait. Ceci modifiera sa perceptiondu lieu dans l’instant. Heidegger dans son quadri parti dit que l’espace, laterre, est aussi dans notre tête, nous ne pouvons en effet nous désolidariserde cet espace d’imagination de perception dans l’esprit. Dans la réalité un cubepeut selon le point de vue ne pas sembler être cube, il est d’ailleurs impossiblede voir les six faces ou les douze cotés égaux simultanément, le fait de savoiret de pouvoir conceptualiser un cube dans notre esprit peut modifier laperception de l’espace que l’on a à l’instant où on le regarde. On sait, grâce àlui, que l’on peut être victime d’illusions. Notre esprit nous donne aussi des indications à priori invisibles surcertains objets. Ces informations viennent essentiellement de notre mémoire quiparticipe à ‘l’éducation’ de cet espace de l’esprit. Elles sont déduites de nosexpériences passées. Ainsi on peut voir la rigidité et la fragilité du verre,l’élasticité de l’acier ou la ductilité de l’acier rougi. « La forme des objets n’enest pas le contour géométrique : elle a un certain rapport avec leur nature44 Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, 199345 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.Eric Cassar - 2004 28
  30. 30. propre et parle à tous nos sens en même temps qu’à la vue. La forme d’un plidans un tissu de lin ou de coton nous fait voir la souplesse ou la sécheressede la fibre, la froideur ou la tiédeur du tissu. » 46 . On peut ainsi percevoir parla vue le poids, la viscosité, la raideur, le son, la fluidité, l’élasticité, latempérature de certaines matières ou certains objets, D’après Eva Thome la conception architecturale avant sa projection dansle monde (alors qu’elle n’est décrite que par plans), demeure accessible au non-voyant si elle lui est expliquée avec précision ; parce que « cette constructionsur papier est plus proche de la vision mentale que la réalisation concrète » 47 .Le non voyant « peut porter un jugement esthétique, dans la mesure où il estcapable de se représenter les formes » 48 . L’aveugle a donc la possibilité grâceà cet espace de l’esprit, qu’on a tous dans la tête, de construire et voir desvolumes, des formes. Plus largement un architecte, artiste ou créateur, même sila vue influence sa manière de concevoir, peut conceptualiser et visualiser,modéliser, créer en partie ou complètement son oeuvre dans sa tête avant dela faire éclore. Toute perception me semble donc provoquer de façon inconsciente etinnée un ensemble de mécanismes dans notre esprit qui complètent et modifienten permanence et inévitablement notre perception, c’est ce qui constitue lasubjectivité de chacun.46 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.47 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.48 Ibid.Eric Cassar - 2004 29
  31. 31. III/ La perception des aveugles « Un coucher de soleil me reste incompréhensible… » « […] pour ceux qui voient, la vue est indispensable, pour nous qui nel’avons jamais eu elle ne l’est pas. Désire-t-on quelque chose que l’on ne peutmême pas imaginer ? ». Gilbert Siboun et Marcelle Routier, Les couleurs de lanuit. L’aveugle a cette particularité de pouvoir vivre un état primaire c’est àdire un état qui précède la sensation transformée, où « il est davantageaffecté qu’il ne remonte à la cause affectante, où il n’extériorise pas, neprojette pas en objet le ressentiment produit en lui par l’impressionsensorielle. » Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne. 1/ Personnes aveugles de naissance ou ayant déjà vu Un aveugle ayant déjà vu sait ce qu’est la vue, à quoi ressemblent lescouleurs, les formes visuelles ; pour lui, c’est comme si le monde extérieuravait en partie disparu, il le regrette. Il lui reste néanmoins en mémoire desimages de ce monde. Lorsqu’il découvre un nouvel espace, il peut faire appel àces souvenirs. Il associe par exemple quasi inconsciemment des couleurs auxétendues qu’on lui décrit même s’il est dorénavant incapable de les voir. Ilpossède une vision mentale de tout ce qui a été tout en ne pouvant juger si« ce qui a été est encore tel qu’il était et n’est pas devenu autre » 49 . Audépart, il lui faut s’habituer à cette absence de vue qui entraîne desproblèmes annexes comme la difficulté de bien entendre parce qu’il ne lui estplus possible de voir le mouvement des lèvres ou les gestes accompagnant laparole. L’individu devenu aveugle doit apprendre à reconsidérer l’espace et soncontenu, il doit pour cela oublier certaines de ses habitudes de voyant (qui49 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.Eric Cassar - 2004 30
  32. 32. risquent au départ de l’handicaper) et faire beaucoup plus attention auxinformations fournies par les autres sens qui sont secondaires pour un voyant– la vue leur apportant ces indications –. Il peut ainsi faire naître des imagesvisuelles à partir des autres sens. Il peut aussi continuer à rêver d’images et àavoir des exaltations visuelles même si elles devront faire appel au souvenir. Ses sens une fois décuplés lui servent avant tout à se positionner dansl’espace, à se repérer. Ce n’est qu’après qu’il peut pleinement profiter d’unesensation (par exemple gustative) qu’il est souvent plus apte à éprouver qu’unvoyant même si généralement la sensation gustative est adjointe d’unesensation visuelle préalable : on ne peut considérer un bon plat sans sonaspect visuel. Le devenu non voyant doit apprendre à voir à nouveau sansdisposer d’un moyen de contrôle, la vue, lui permettant de savoir si oui ou nonil est dans l’erreur, si ce qui est et ce qu’il croit percevoir sont identiques. Ilest pendant une longue période condamné à l’incertitude, il doit apprendre àutiliser la synesthésie pour essayer d’y faire face. Dans sa quête deperception, il va certes, perdre des informations mais aussi en découvrir denouvelles, ainsi ne pouvant plus saisir l’immense, accessible essentiellement à lavue, il peut découvrir les subtilités du monde à une autre échelle. « Je suistouchée plus qu’autrefois par la fantaisie, l’imprévisibilité des petites formesinanimées auxquelles je dédaignais de m’arrêter. » 50 . Un aveugle de naissance, lui, n’éprouve pas de manque particulier, « parmiles cinq sens, la vue est le seul dont je doutais de l’utilité » 51 . Il ne sait pasce qu’est voir, il ne le conçoit même pas, pour lui, les interrogations que nousnous posons à son sujet n’existent pas, à la question « comment t’es-tu aperçuque tu étais non-voyant ? » Gilbert Siboun répond : « Je ne m’en suis jamaisaperçu… » 52 . Il peut l’imaginer partiellement… comme un toucher capabled’englober des objets à très grande échelle. L’emploi qu’il fait du mot « voir »est le même que nous mais pour lui ce mot ne correspond à rien de semblable.Les seules connaissances qu’il a de ce sens sont les informations que lesvoyants lui auront communiquées, parfois sans s’en rendre compte, par laparole, écrite ou orale. Le langage lui est alors d’une grande aide par exemplepour appréhender les couleurs, notion qu’il peut difficilement concevoir : « Si tume dis : une chemise rouge, à cause des feux rouges de signalisations, je penseà un vêtement qui se voit de très loin. » 53 . Le non voyant ne peut se créer desimages qu’à partir d’une superposition de couches d’informations données par50 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.51 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.52 Ibid.53 Ibid.Eric Cassar - 2004 31
  33. 33. ces différents sens « J’ai cinq ans […] Maman c’est une voix, une odeurfamilière, des mains. » 54 , il utilise donc les autres sens mais aussi le rythmerespiratoire d’une personne, le vent créé par ses gestes pour essayer de mieuxpercevoir l’autre et son état présent. Il s’aide également de l’espace dans sonesprit qu’il ne cesse de faire évoluer, pour déduire certaines données à partird’informations qui peuvent pour nous voyants ne pas avoir de rapport au primeabord. Il rêve, comme les voyants ; ses rêves sont sensoriels mais il ne peutpas rêver d’images qu’il n’a jamais éprouvée comme un coucher de soleil. Il nesait pas si il voit en rêve puisqu’il ne sait pas ce qu’est la vue. 2/ Le sens des obstacles Déjà évoqué précédemment certains aveugles seraient doués d’une sortede toucher à distance qui leur permettrait de repérer les obstacles. Cetteaptitude serait souvent une combinaison de petites sensations telle que desdifférences de température qui permettent par exemple de localiser uneampoule, des courants d’air (variation de pression) qui indiquent le croisementd’une rue, et la réflexion des ondes sonores qui peut prévenir de la présenced’obstacles à proximité. « La fontaine, la rue passante, le feu, sont dessources permanentes d’où s’échappent incessamment des ondes sonores. Cesondes sont arrêtées, déviées, réfléchies par les obstacles qui avertissent ainside leur présence une oreille exercée. » 55 . Si le silence se fait trop présent, cequi est rare, l’aveugle peut lui même être à l’origine des sons dont la réflexionlui servira de guide. Ces sensations d’obstacles qui sont d’origines auditivespour la plupart, ne sont d’après Pierre Villey, pas perçues comme telle. 3/ Appréhender l’espace Un non voyant « ne perçoit ni formes, ni couleurs, ni pleins, ni vides, nilimites, quand il est mobile et il perd même conscience de la position de son54 Ibid.55 Pierre Villey, Le monde des aveugles, op. cit.Eric Cassar - 2004 32
  34. 34. corps dans l’espace, de sa surface, de volume. […] il a l’insupportable sensationd’exister dans un milieu abstrait. » 56 . Pour appréhender l’espace, le temps est d’une aide précieuse à l’aveugle.Cela lui permet d’évaluer des distances et donc de se repérer, c’est aussi letemps (intervalle) qui intervient dans l’audition des sons, il a presque fonctiond’espace. Par contre si un non voyant est dans un train, ou n’importe quelautre moyen de locomotion, il est plus difficile pour lui de se localiser, il perdla notion de temps, tout reste relativement uniforme surtout dans descompartiments climatisés ou même les odeurs liées à l’espace traversé sontinexistantes. « Que je sois enfermée une heure, trois heures ou dix heuresdans la boite close d’un compartiment, les impressions sont les mêmes :roulement qui s’accélère ou ralentit, arrêt dans une gare, laquelle ? Départvers une autre laquelle ? » 57 . L’espace lointain n’est cependant pas toujourstout à fait inexistant, viennent de lui quelques messages plus ou moins vaguesque le non-voyant interprète avec plus ou moins d’exactitude. Mais « l’ampleurdes perspectives visuelles sera pour l’aveugle opéré une véritable révélation,parce qu’elle procurera pour la première fois l’exhibition de la simultanéitélointaine elle-même » 58 . L’orientation… Eva Thome qui possédait la vue dans le passé, se sent très perturbée eta du mal à s’orienter surtout dans les espaces clos. Dans un lieu inconnu ellesemble presque claustrophobe. « Si j’entre dans un restaurant nouveau, je saistout juste ce qui m’environne immédiatement, une table, un mur, je n’ai pasconscience des dimensions, de la forme de la salle ; je ne retrouve pas seule ladirection de la sortie, le trajet sinueux à faire pour l’atteindre, parce que celuique j’ai fait pour aller à ma table ne s’est pas imprimé en moi. Je suis dans unvague très pénible, j’imagine que tous s’en aperçoivent et cela ajoute à monmalaise : je suis pétrifiée. » 59 . Il est néanmoins probable que cette appréhension,due à la perte relativement récente de la vue (quelques années sans doute),s’estompera avec le temps. Un aveugle de naissance imprime mieux un cheminparcouru, réussi à se repérer plus facilement parce qu’il l’apprend depuis sonplus jeune âge. Perception de l’architecture…56 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.57 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.58 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit.59 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, op. cit.Eric Cassar - 2004 33
  35. 35. La création d’une image d’espace qui se voudrait complète est complexe(voir notion flash image, flash ambiance II, 2, p 24), l’aveugle préfèregénéralement ne vivre qu’avec les flashs sensoriels qui viennent à lui et sansconstamment avoir à construire une image plus ou moins totale d’un lieu.Néanmoins, un aveugle peut conserver en mémoire un grand nombre d’imagessensorielles souvenirs, correspondant à l’image qu’il s’est créée d’un espace. La beauté est une impression liée aux sensations principales à savoir lavue et l’audition, cela peut aussi être une impression intellectuelle provoquéepar exemple par la lecture d’un texte. Cette impression de beauté estdirectement liée aux processus de réception d’une œuvre d’art or les artsmajeurs font peu souvent appel, en premier lieu, au goût, à l’odorat et autoucher, il reste donc toujours difficile aujourd’hui d’utiliser le terme de beautéquand on se réfère à un parfum, un met ou une sensation tactile. On peutdécrire la sensation par des mots (doux, fort, intense, délicat, frais, écœurant,fade, répugnant…) mais comme le fait remarquer Eva Thome, on dit rarementd’une odeur qu’elle est belle. Cela ne signifie pas qu’un aveugle ne peut êtresensible qu’à une beauté auditive. L’architecture, essentiellement visuelle, est difficile à se représenter, ilest donc délicat pour un aveugle de la saisir dans sa totalité mais on peut luiexpliquer un concept, des formes. Il lui est d’autre part quasi impossible de lavisualiser dans le site puisque cela demande de visualiser le paysage quil’entoure. Un aveugle ne peut pas avoir le choc visuel du voyant, mais ildécouvre différemment le bâtiment. Il peut apprécier la taille des volumesintérieurs parce qu’ils ne réfléchiront pas les sons de la même manière selonqu’ils sont spacieux ou étriqués. Il peut aussi ressentir la facilité defonctionnement d’un bâtiment, et sans doute son esthétique si l’œuvre lui estclairement décrite et qu’il peut ainsi la reconstruire mentalement. La tour Eiffel vu par Gilbert Siboun alors qu’il n’avait que 5 ans : « Tuvois, touche, elle est toute en fer. J’ai serré le métal bien fort ; dur et froid,et mes doigts en ont gardé une odeur particulière, iodée. Je l’associeraitoujours au fer. Je me sentais entouré par le vide, mal protégé, j’ai peuaimé. » 60 . Un voyant qui fermerait les yeux continue à voir, à penser, à imaginer lemonde en fonction du monde qu’il a vu, qu’il connaît. Un aveugle de naissancepense, voit et imagine le monde en fonction de sa propre perception /60 Gilbert Siboun Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, op. cit.Eric Cassar - 2004 34
  36. 36. conception. « Inlassablement, je passais un doigt amoureux sur nos cartesgéographiques en relief. Mes préférences tactiles allaient au Rhône… » 61 . Il n’apas de substitut – au sens premier – de la vue, c’est sa conception globale quiest différente. « Jouer avec un ballon, une balle, me fascinait, il y avaitquelque chose de magique, de mystérieux dans la façon dont ils revenaient dansvos mains ou en disparaissaient. » 62 . Dans de nombreux récits, parce qu’ilperçoit autrement, l’aveugle peut avoir le rôle de voyant, Œdipe ne se met-ilpas à voir clair (comprendre), dans l’instant où il se crève les yeux ? 4/ Questions à des personnes aveugles J’ai souhaité finir ce mémoire par des questions à des personnes non-voyantes sans analyses, cela permettra à chacun de se faire sa propre opinion,de pouvoir notamment faire des correspondances avec ce qui a été ditprécédemment, mes idées se fondant sur des écrits de personnes aveugles oude spécialistes ayant étudiés la cécité. Les réponses (comme toute réponses)sont relativement subjectives, interviennent des facteurs tels que la sensibilité,la croyance individuelle…, elles dépendent donc beaucoup de la pensée dechacun. Les mêmes questions posées à des voyants entraîneraient d’ailleursdes réponses très différentes d’un individu à l’autre. Mais malgré cesdifférences on peut percevoir une appréhension du monde qui n’est pas la mêmeselon que la personne interrogée est aveugle de naissance, ou qu’elle a déjà vuou même qu’elle est depuis toujours mal voyante et non voyante. Après avoir rédigé ce qui précède, j’ai rencontré dans un centre pourpersonnes non-voyantes, quatre individus âgés entre 40 et 60 ans environ : Domètile (D), aveugle de naissance Pierre (P), aveugle de naissance Maryse (M), aveugle ayant perdu la vue il y a 30 ans Catherine (C), mal voyante depuis sa naissance, elle distingue vaguement des formes61 Ibid.62 Ibid.Eric Cassar - 2004 35
  37. 37. Je leur ai posé à tous, d’abord Dométile et Pierre puis Catherine et enfinMaryse, les mêmes questions. Les réponses sont retranscrites telle quelle, enitalique figure des remarques personnelles ou des commentaires. L’ordre desréponses est toujours le même, elles commencent par les aveugles n’ayantjamais vu, puis aveugle ayant vu et enfin mal voyant. 1- Ressentez-vous la différence entre un espace vaste et étriqué ? Comment ? D et P : Oui, mais cela dépend beaucoup du sol. Le bruit (Pierre tapecontre le sol avec son pied) , ne fait pas le même écho selon la taille de lapièce, du revêtement du sol et des murs, c’est à partir de cette informationque l’on peut deviner la taille de la pièce. Même si l’on peut être trompépuisqu’il peut exister des petites pièces qui résonnent beaucoup et des grandequi résonnent peu. Ils n’ont pas de préférence entre une pièce qui résonne beaucoup etpeu, ils sont néanmoins sensible à la différence, ils m’ont ainsi parlé d’uncentre pour personnes non-voyantes à Villejuif où chaque étage possédait unsol à la texture différente. Cela leur permettait de mieux se localiser dansle bâtiment. J’ai l’impression, même s’ils m’ont dit préférer le ciment, qu ‘enrègle générale, ils aiment quand les sols et les revêtements de mur varientparce que c’est pour eux un moyen de différencier les espaces et donc demieux se repérer M : Oui, par la respiration, dans un espace étriqué on étouffe, alors quedans un espace vaste on peut bien respirer. Dans un petit espace je me senscomme prise dans un étau. C : Oui, par la vue. 2- Pouvez-vous percevoir ou ressentir, par exemple dans la rue, le gabarit, la taille d’un bâtiment ? (différence entre un immeuble de 2 ou 10 étages) D et P : NonEric Cassar - 2004 36
  38. 38. M : Non. Je peux ressentir des sensation de masse, c’est à dire savoirs’il y a un bâtiment ou pas mais je suis incapable de dire si c’est une tour ouune maison. C : Oui. 3- Dans quel paysage ou environnement vous sentez vous le mieux ? D : Au bord de la mer, avec le sable et l’eau. J’aime les espaces vasteset puis je n’ai pas trop de mal à me déplacer. Cela peut être en journée ou lesoir quand il fait un peu frais. P : Dans une forêt, le jour, avec une rivière qui coule, qu’on entendcouler, le chant des oiseaux et des arbres, un peu comme dans la région où j’aigrandi. Il y aurait du soleil. J’aime aussi la nuit le chant des grillons. M : J’aime les espaces bien structurés avec des allées bien déterminéesun peu comme les jardins à la française. On peut facilement suivre son chemin. Elle m’a dit être depuis toujours quelqu’un d’assez structuré. Je lui aidemandé si ce goût était aussi lié à ce qu’elle avait vu dans le passé. Ellem’a répondu que oui. C : J’aime les espaces verts, les jardins. 4- Etes vous sensible à l’art ? Quel art ? D : Oui, à la sculpture, pas à la peinture. J’aime aussi la musique. P : Oui, j’aime peindre dans ma tête. J’ai mon monde dans ma tête, jepeins de la musique et des paroles. Il m’a alors avoué être auteur compositeur (modeste, quelqu’un luiavait suggéré de me le dire). M : Oui, mais pas de l’art abstrait, uniquement de l’art qui représentequelque chose.Eric Cassar - 2004 37
  39. 39. C : Oui, un peu, j’aime essentiellement l’art ancien et aussi un peu lamusique. Les quatre personnes interrogées n’aiment pas trop l’art abstrait etpréfère de loin l’art figuratif. 5- Quel sens vous imprègne le plus ? D et P : L’audition et le toucher. M : L’ouïe. C : La vue. 6- Que représente pour vous la notion de beauté (ou d’agréable) ? D : Toucher des statues m’est agréable si elles ne sont pas tropgrandes. J’aime les représentations humaines. J’aime aussi écouter de lamusique surtout Bach mais également les romantiques Schuman, Schubert. P : Pour moi la beauté est dans l’inaccessible. Elle est hors de la Terredans les étoiles, le soleil, les galaxies. Sur Terre ce pourrait être la mer, unerivière mais surtout ce qui n’est pas accessibles comme les abymes, grandsfonds marin. Ce peut aussi être de la musique (Bach) ou de la poésie (Hugo,Lamartine). M : La beauté c’est pour moi ressentir une certaine harmonie, un certainéquilibre. C : Pas de réponse. 7- Utilisez-vous l’expression « c’est beau » pour qualifier un espace ? D et P : Non.Eric Cassar - 2004 38
  40. 40. M : Oui si je me sens bien, si tout me semble en ordre par rapport àl’endroit où je me trouve. C : Oui. 8- Comment concevez-vous l’esthétique architecturale ? Qu’est-ce qu’un beau bâtiment, une belle architecture ? D et P : C’est relativement difficile à concevoir pour nous parce que c’esttrop grand, il faudrait des maquettes pour nous aider. Il faudrait pouvoirtoucher. Pierre m’a dit qu’il avait la chance de pouvoir toucher Notre-dame etle Sacré cœur qu’il possédait en maquette. M : J’aime les bâtiments qui ont un lien à l’histoire. J’aime quand ils ontun passé, je préfère donc les vieux bâtiments, la pierre aux bâtimentscontemporains en béton qui ne possèdent pas d’histoire. C : Un beau bâtiment c’est un bâtiment propre, plutôt ancien avec dessculptures et du relief. 9- Pouvez-vous me citer un bâtiment que vous trouvez beau ou que vous aimez et me dire pourquoi ? P : J’aime bien Notre-dame et le Sacré-cœur que j’ai pu découvrir enmaquette. J’aime bien aussi leurs vastes espaces, ça résonne beaucoup. D : Pas de réponse. M : J’aime Notre-dame parce qu’il y a beaucoup d’histoire. Elle a déjà eul’occasion de voir la cathédrale dans son passé J’aime aussi Beaubourg quej’ai visité, on m’a expliqué le bâtiment, j’aime l’originalité de sa structure, sonconcept. C : J’aime la cathédrale Notre-dame.Eric Cassar - 2004 39
  41. 41. 10- Pouvez-vous me citer un bâtiment que vous trouvez laid ou que vous n’aimez pas et me dire pourquoi ? D et P : Pas de réponse M : Je n’aime pas l’arche de la Défense, j’ai du mal à me la représenter. C : Je n’aime pas trop les HLM, les gares, la gare Montparnasse. 11- Que pensez-vous de Beaubourg ? de Notre-dame ? D et P : Beaubourg n’est pas plus beau qu’autre chose, il paraît que saressemble à une usine. Ils n’y ont jamais été. Notre-dame, il y a de bellescolonnes, j’aime bien toucher les piliers. M : Voir réponse précédente. C : Pas de réponse 12- Qu’est ce que la vue pour vous ? D : La vue pour moi, c’est très abstrait, c’est éviter les obstacles,reconnaître les visages, se déplacer physiquement, c’est quelque chose d’utile. P : Je ne peux pas répondre, je n’ai jamais vu mais je crée mon propremonde dans ma tête, ma propre planète. M : La vue, c’est la perception de la lumière. La cécité c’est noir. Par laperception de la lumière, on peut voir les couleurs… C : Pour moi, la vue c’est très important.Eric Cassar - 2004 40
  42. 42. Conclusion En tant que créateur d’espace, l’architecte se doit de comprendre tousles facteurs sensoriels qui peuvent influencer la perception qu’un individu ad’un espace. Si comme nous l’avons vu, beaucoup demeurent indépendants duconcepteur, l’artiste doit néanmoins tenter de les maîtriser. J’ai voulu essayer de décrypter les stimulations sensorielles provoquéespar les espaces au quotidien et la façon dont il agissent sur nous... En retour,l’architecte et l’artiste pourraient, s’ils le souhaitent, utiliser ces élémentspour stimuler une impression. Cette réflexion personnelle et subjective ne cherche pas à fournir desréponses mais quelques éléments de réponses ou la mise en évidenced’interrogations déjà connues que l’on a tendance à négliger dans uneconception majoritairement visuelle. La perception reste un phénomène complexe,il me parait important de continuer à y réfléchir pour se forger chacun sapropre pensée. Loin de finir sur des certitudes, loin même d’avoir trouvé une,réponse, je pourrai conclure par les mots et questions de l’introduction. Laboucle ne sera pas bouclée mais… entre les deux se sera ouvert un espace deréflexion.Eric Cassar - 2004 41
  43. 43. Bibliographie : Martin Heidegger, Etre et Temps, Paris, Gallimard, 1986 Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, Paris, PUF, 1959 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Ed.Gallimard, 1945 Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Paris, Gallimard, 1964 Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984 Gilbert Siboun et Marcelle Routier, Les couleurs de la nuit, Paris, RobertLaffont, 1978 Eva Thome, L’être et le monde à l’état nocturne, Paris, LibrairieHonorée Champion, 1979 Pierre Villey, Le monde des aveugles, Paris, Librairie José Corti, 1984 Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard,1993 (pour la traduction française) Ludwig Wittgenstein, De la certitude, Paris, Gallimard, 1965 (pour latraduction française) Encyclopédie Universalis, Espace (Espace et architecture), FrançoiseChoayEric Cassar - 2004 42

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