REPORTERS
SORTIES > PP. 6 ET 7
Un 21 juillet empreint
de belgitude.
ALICESINISCALCHI
ESCAPADE > PP. 10 ET 11
Le Portugal,
...
4
Ermite4
Ermite
Le dernier des Robinson
P Fatigué de lutter parmi les hommes, Mauro prévoyait de se retirer sur une île d...
5
24h avec
SEMAINE DU 18 AU 24 JUILLET 2015 LIBRE MOMENTO
5
24h avec
SEMAINE DU 18 AU 24 JUILLET 2015 LIBRE MOMENTO
SUR LE...
Prochain SlideShare
Chargement dans…5
×

La vie solitaire de l'ermite de Budelli

361 vues

Publié le

Reportage réalisé pour le Momento du 18 juillet 2015 (Supplément La Libre Belgique)

Publié dans : Voyages
0 commentaire
0 j’aime
Statistiques
Remarques
  • Soyez le premier à commenter

  • Soyez le premier à aimer ceci

Aucun téléchargement
Vues
Nombre de vues
361
Sur SlideShare
0
Issues des intégrations
0
Intégrations
41
Actions
Partages
0
Téléchargements
0
Commentaires
0
J’aime
0
Intégrations 0
Aucune incorporation

Aucune remarque pour cette diapositive

La vie solitaire de l'ermite de Budelli

  1. 1. REPORTERS SORTIES > PP. 6 ET 7 Un 21 juillet empreint de belgitude. ALICESINISCALCHI ESCAPADE > PP. 10 ET 11 Le Portugal, côté terre. TÉLÉVISION > PP. 14 ET 15 La paix est à l’honneur cet été sur Arte. La vie solitaire de l’ermite de Budelli 24H AVEC... > PP. 4 ET 5 BRUNOERPICUM N°338 SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE À LA LIBRE BELGIQUE DU 18 AU 24 JUILLET 2015 http://momento.blogs.lalibre.be/ REPORTERS AVEC LES GRILLES TÉLÉ COMPLÈTES DU WEEK-END ET DE LA SEMAINE
  2. 2. 4 Ermite4 Ermite Le dernier des Robinson P Fatigué de lutter parmi les hommes, Mauro prévoyait de se retirer sur une île déserte en Polynésie. Mais, ne l’entendant pas de cette oreille, l’âme universelle a interrompu son voyage entre la Sardaigne et la Corse. Le vieil anarchiste, échoué sur l’île de Budelli il y a 27 ans, en est encore aujourd’hui le gardien et l’unique habitant. Sur l’île de Budelli Baptiste Erpicum MAURO, 76 ANS, S’ALLUME son énième cigarette de la journée. Il est assis sous la tonnelle qui pro­ longe sa maison de pierres, en direction de la plage. Tandis que son regard dérive au large, il raconte le grand tournant de sa vie : “Avant, je vivais à Modène, en Italie. J’étais professeur d’éducation physique pour les premières années du collège. Entre la fin des années 70 et le début des années 80, tous les cours devaient se ressembler. Alors que je voulais enseigner en musique, on me disait que ce n’était pas dans le pro­ gramme, que c’était interdit, comme s’il fal­ lait inévitablement se soumettre à l’institu­ tion. Je voulais pourtant faire ces choses parce qu’elles me semblaient importantes. D’une certaine manière, j’étais en avance sur mon époque. Alors, j’ai, peu à peu, été considéré comme une personne ‘dange­ reuse’. À tel point que j’ai ditbasta – ça suffit comme ça ! Et j’ai quitté l’école.” “Je n’ai pas directement fui sur l’île de Bu­ delli. Pendant un temps, j’ai défendu mon point de vue politique, militant contre l’institution qui ne tient jamais compte de l’individu, non ? Tu es seule­ ment voué à respecter des règles qui ne sont pas les tien­ nes, qui sont simplement celles du pouvoir en place. Et si ce dernier vient à changer, les règles varient mais elles ne tiennent toujours pas compte de l’individu. En tant que personne libre, j’ai eu du mal à l’accepter. À tel point qu’à l’époque, j’ai été las de tout cela. Je me suis complètement désintéressé de la politique, cette dernière ne s’intéressant pas davantage à moi.” “J’ai alors pris la décision de me rendre sur une île dé­ serte, en Polynésie, pour commencer une nouvelle vie, changer de manière d’être et de penser. Avant le grand départ, je devais toutefois effacer mes dettes auprès de la banque.” Une rencontre fortuite “J’avais un gros catamaran comme celui que vous voyez là­bas. (Mauro montre, au loin, une embarca­ tion d’une dizaine de mètres de long, NdlR.) Je suis venu sur la côte, promener des touristes, sous le soleil, pour rembourser peu à peu ce que je devais.” “Ceci en passe d’être réglé, et alors que j’al­ lais enfin lever les voiles vers la Polynésie, ce qu’on appelle le destin, ce que les prêtres ap­ pellent la Providence et ce que moi je nomme l’âme universelle, s’est interrogé à mon su­ jet: ‘Mais regardez­moi ce couillon, vais­je l’envoyer en Polynésie, sur une île déserte, alors qu’il risque de se blesser, s’infecter et mourir loin de chez lui ? Non, j’ai une meilleure idée.’ Et l’âme universelle a, dès lors, mis sur mon chemin, à peine deux jours avant mon grand dé­ part, l’ancien gardien de Budelli qui s’apprêtait à quit­ ter l’île, comme un fait du hasard. J’ai bien sûr sauté sur l’occasion de le remplacer, je me suis dit que c’était l’idéal. La Polynésie ? C’est pareil qu’ici. Et Budelli, c’est beaucoup plus proche de mon foyer à Modène, non ? De mes filles, de ma compagne, et désormais, de mes six pe­ tits­enfants…” “L’ancien gardien a donc à peine eu plié bagage, que j’emménageais sur l’île. Et vous ne savez pas encore le comble de l’histoire : il y a onze ans, un étudiant de l’université de Sassari a découvert que la composition du sable de la Plage rose de Budelli, riche de 80% de bi­ carbonate de calcium, est, en fait, très similaire à la composition du sable des îles de Polynésie, là où devait initialement s’achever mon voyage.” “Étrange, n’est­ce pas ? C’est l’âme universelle qui a ar­ rangé les choses ainsi. Moi, j’en éprouve du contente­ ment : je vis presque au paradis, même si, indubitable­ ment, ce n’est pas le vrai paradis parce que l’homme y a posé les pieds. Le vrai paradis, lui, est vierge de toute présence humaine.” Polémique autour de l’île En février 2013, la compagnie privée propriétaire de l’île a déposé son bilan, ce qui a entraîné une vente aux enchères. Celle­ci a été remportée pour 2,94 millions d’euros par le banquier néo­zélandais Michael Harte, directeur général de la Com­ monwealth Bank of Australia. La nouvelle a soulevé un vif émoi en Italie. En novembre 2013, le Sénat italien a voté une ligne budgétaire extraordinaire de 3 millions d’euros pour permettre à l’État d’exercer son droit de préemption sur ce patrimoine national. Et Mauro de commenter brièvement : “C’est une po­ lémique encore en cours. L’État travaille toujours sur le dossier.” Sur l’île de Budelli, face à la Plage rose, le dernier des Robinson profite de la plénitude de la solitude. Il interroge la nature humaine, et reste persuadé que la beauté est là pour nous sauver. “Le vrai paradis est vierge de toute présence humaine.” BRUNOERPICUM
  3. 3. 5 24h avec SEMAINE DU 18 AU 24 JUILLET 2015 LIBRE MOMENTO 5 24h avec SEMAINE DU 18 AU 24 JUILLET 2015 LIBRE MOMENTO SUR LE SITE DE LALIBRE.BE “Le dernier des Robinson et la Plage rose” Découvrez le reportage intégral ainsi que toutes les photos sur lalibre.be. + Le “plus” de Momento Les deux saisons de l’ermite EN ÉTÉ, MAURO SE LÈVE TÔT. Avec son ami Enrico, qui vient l’aider sur l’île lors de la belle saison, ils tra­ vaillent en ce moment à la réalisation d’un fauteuil qui a des allures de trône sauvage. Des branches de pin séchées en constituent l’armature, mais il reste à perfectionner l’assise. “Quand on me commande de tels objets, comme c’est le cas pour ce fauteuil”, expli­ que Mauro, “je reverse généralement les bénéfices à des associations non gouvernementales. En l’occurrence, le fruit de cette commande ira probablement à une Tibé­ taine qui s’occupe d’enfants lépreux, et dont j’ai affiché la photo à côté de la grande table sur la terrasse.” D’un été animé au calme de l’hiver Les travaux en tout genre, les amis qui passent dire bonjour, un café, une cigarette, un poisson grillé et quelques verres de vin. Tout cela fait que la vie de Mauro est bien remplie sur son île, pendant les beaux mois de l’année. Sans compter les appels télé­ phoniques à sa compagne et les séjours dont il pro­ fite auprès de sa famille, deux fois par an, à Modène, tandis qu’Enrico est là pour garder un œil sur l’île. C’est seulement l’hiver, alors que seuls quelques pécheurs ainsi qu’un gars de la Maddalena passent l’approvisionner de temps en temps et qu’il est seul avec ses quatre chats et ses deux poules, que le gar­ dien de Budelli peut goûter à la plénitude de la soli­ tude. “– J’aime beaucoup la solitude, et celui qui en a peur craint, en fait, de se connaître soi­même, de découvrir la brutta bestia (la bête hideuse NdlR) qui se cache au tréfonds de nous­même, non ? Quand tu vas te regar­ der dans le miroir, le matin, tu peux l’apercevoir briè­ vement. Mais tu ne la rencontreras pas si tu es tout le temps distrait, si tu vas parler avec tes amis, si tu vas au stade, si tu vas jouer aux cartes, au ballon, si tu vas en discothèque… Au contraire, accepter qui on est, sa­ voir qu’on n’est pas fondamentalement bon, blanc et immaculé, permet de vivre avec soi­même, dans la soli­ tude. – En 27 ans, vous avez dû en passer du temps à appri­ voiser cette bête hideuse dont vous parlez ? – Oui, je ne cesse de scruter ce qu’elle est, pour décou­ vrir qui je suis mais c’est une entreprise infinie telle l’exploration d’un abîme; et seul vaut le voyage.” Par ailleurs, Mauro écoute de la musique. Il aime surtout Bach puis Mozart, quoiqu’il ait récemment découvert une chanteuse du nom d’Amy Wine­ house, “d’une sensualité à couper le souffle”. Il lit aussi beaucoup de livres. Justement, nous trou­ vons le dernier roman de Guillaume Musso, glissé dans l’armoire, sur la terrasse. “Ah non ! Ça n’est pas à moi”, s’écrie Mauro, “c’est à Enrico. Moi, je lis de la littérature : Ernst Jünger, Émile Cioran, Fernando Pes­ soa, Emily Dickinson, Louis­Ferdinand Céline… Enrico dit que ce sont de ‘mauvais maîtres’ parce que ces auteurs sont peu appréciés du public. Je crois plutôt qu’Enrico n’a pas les capacités de les comprendre.(Rire essoufflé d’un fumeur impénitent.) Jünger, mon auteur préféré, a vécu jusqu’à 103 ans, dans une mai­ son au milieu de la Forêt­Noire, en Allemagne. Il m’a entre autres appris que l’anarchiste est conscient qu’il ne peut pas échapper au pouvoir en place. Toutefois, il reste parmi les hommes et tente de rester libre, et ce en ne contribuant pas au pouvoir. Ce qui est extrêmement difficile, surtout en continuant de vivre en société. Et même isolé comme je le suis : j’ai, par exemple, reçu des amendes parce que, selon la réglementation du parc, je remontais mon bateau trop haut dans les terres de l’île. Alors qu’il y avait certainement du vent et que je l’abri­ tais simplement pour qu’il ne parte à la dérive.” Et Mauro de conclure en nous lisant, dans son car­ net de notes, une phrase du poète portugais, Pes­ soa : “Que les Dieux me changent mes rêves, mais non pas le don de rêver”. B.E. BRUNOERPICUM Mauro teste le fauteuil qu’on lui a commandé, avant de le vendre et d’en reverser les bénéfices à une ONG. Sous le soleil, la Plage rose P Les reflets qui flottent sur la rive de la plage rose sont un phénomène unique, sans cesse menacé par les touristes. Parmi l’archipel de la Maddalena, l’île de Budelli est la plus fameuse d’entre toutes. Au fond d’une anse appelée Cala di Roto, se trouve la Plage rose. Celle­ci doit son nom à la teinte unique que prend sa rive sous l’ef­ fet du soleil, alors que s’y mêlent un sable à haute teneur en carbonate de calcium ainsi que des coquilles de foraminifères rouges, des arbuscules semblables à de petits co­ raux. Mais, l’été de notre visite, malheu­ reusement, il y a peu de ces particules de micro­organismes rouges et rosés qui ont échoué sur le rivage, en raison du vent et des courants marins perturbés. C’est pour­ quoi, en ce jour, il faut vraiment deviner la couleur particulière de la plage. Mauro, le gardien de l’île de Budelli, se désole que, de toute façon, le phénomène tend à disparaître: “Pendant 20 ans, de nombreux touristes ont emporté du sable dans des bouteilles en plastique, en guise de souvenir, d’autres en ont simplement em­ porté avec eux, collé à leur maillot et leurs sandales. Au total, cela fait des tonnes de sa­ ble. Avant que la plage ne retrouve ses cou­ leurs d’antan, je parie que la race humaine aura disparu depuis longtemps.” Pour tenter néanmoins de sauver ce pa­ trimoine, la Plage rose fait désormais par­ tie des zones les plus protégées du parc na­ tional de l’archipel de la Maddalena. Ainsi, depuis 1994, son accès est légale­ ment interdit au public. “Mais, précise encore Mauro, les forces de l’ordre ne peuvent pas être toujours présentes pour faire respecter la réglementation. Par esprit civique, je limite à l’occasion les incur­ sions trop abusives des touristes sur la plage et sur l’île. Même si je tiens à dire que je ne suis pas le protecteur de la plage mais bien le gardien de l’île.” B.E. BRUNOERPICUM Cette année, il faut vraiment deviner la couleur particulière du sable.

×