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Communication & influence n°40 (01/2013) - Opérations extérieures et opérations d'influence : le décryptage du Général Vincent Desportes

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Les idées sont des armes. A l'heure où l'armée française intervient, seule, sur plusieurs théâtres d'opérations extérieures, à l'heure aussi où se poursuivent les discussions sur le Livre Blanc de la Défense, l'influence s'impose bel et bien comme une arme redoutable que nous devons impérativement apprendre à maîtriser, tant dans la sphère civile que militaire.

Dans l'entretien qu'il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, le Général Vincent Desportes - ancien directeur de l'Ecole de guerre, professeur associé à Sciences Po Paris, conseiller dans de nombreux cénacles stratégiques comme l'IFRI ou le CSFRS - souligne à quel point hard power et soft power sont aujourd'hui inextricablement liés.

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Communication & influence n°40 (01/2013) - Opérations extérieures et opérations d'influence : le décryptage du Général Vincent Desportes

  1. 1. Communication & Influence N°40 - JANVIER 2013 Quand la réflexion accompagne l’action Opérations extérieures et opérations dinfluence : le décryptage du Général Vincent Desportes Les idées sont des armes. À lheure où larmée française intervient, seule, sur plusieurs théâtres dopérationsPourquoi Comes ? extérieures, à lheure aussi où seEn latin, comes signifie compagnon poursuivent les discussions sur lede voyage, associé, pédagogue, Livre Blanc de la Défense, linfluencepersonne de l’escorte. Société créée simpose bel et bien comme uneen 1999, installée à Paris, Torontoet São Paulo, Comes publie chaque arme redoutable que nous devonsmois Communication & Influence. impérativement apprendre à maîtriser,Plate-forme de réflexion, ce vecteur tant dans la sphère civile que militaire.électronique s’efforce d’ouvrirdes perspectives innovantes, à laconfluence des problématiques Dans lentretien quil a accordé àde communication classique et Bruno Racouchot, directeur de Comesde la mise en œuvre des stratégies Communication, le Général Vincentd’influence. Un tel outil s’adresseprioritairement aux managers en Desportes - ancien directeur de lÉcolecharge de la stratégie générale de guerre, professeur associé à Sciences le CSFRS - souligne à quel point hardde l’entreprise, ainsi qu’aux Po Paris, conseiller dans de nombreux power et soft power sont aujourdhuicommunicants soucieux d’ouvrir denouvelles pistes d’action. cénacles stratégiques comme lIFRI ou inextricablement liés.Être crédible exige de direclairement où l’on va, de le fairesavoir et de donner des repères.Les intérêts qui conditionnent lesrivalités économiques d’aujourd’hui Somalie, Centrafrique, Mali… à des titres pour le transformer en soft power. Les opé-ne reposent pas seulement sur des divers, larmée française intervient sur rations militaires quils conduisent le sontparamètres d’ordre commercial bien des fronts. Il ne sagit plus seulement en vue de buts dordre idéologique. Ils neou financier. Ils doivent également de frapper lennemi, il faut aussi gérer les recherchent pas leffet militaire immédiat.intégrer des variables culturelles, conflits informationnels et anticiper les Ils agissent plutôt en termes dinfluence, àsociétales, bref des idées et des réactions, le tout en intégrant de multiples mesurer ultérieurement. Dans cette confi-représentations du monde. C’està ce carrefour entre élaboration paramètres. Comment percevez-vous cette guration, il y a une interaction permanentedes stratégies d’influence et imbrication des hard et soft powers ? entre le militaire stricto sensu et le jeu desprise en compte des enjeux de la Nous assistons indéniablement à un af- idées qui va exercer une influence sur lescompétition économique que se frontement des perceptions du monde. Les opinions publiques. La guerre est alors vuedéploie la démarche stratégique comme un moyen de communication, qui a terroristes cherchent à faire parler deux, àproposée par Comes. pour but de faire changer la perception que faire émerger leur perception du monde à travers des actions militaires frappant lopi- le monde extérieur peut avoir de celui qui nion, actions dont la finalité est dabord intervient. dordre idéologique. Ils inscrivent leurs ac- Notons que cela ne joue pas que pour les tions de terrain dans le champ de la guerre terroristes. La France intervient au Mali et informationnelle. Ils font du hard power elle a raison de le faire. En agissant ainsi,www.comes-communication.com
  2. 2. Communication & Influence N°40 - Janvier 2013 - page 2 ENTRETIEN AVEC VINCENT DESPORTES de manière claire et efficace, elle modifie la perception logiques propres nest pas forcément le moyen idoine de que le monde pouvait avoir delle, à savoir limage dune répondre aux problèmes qui se posent à nous. Utiliser en nation plutôt suiveuse des États-Unis, comme ce fut le cas même temps ces armes, en les combinant intelligemment, en Afghanistan. En intervenant dans des délais très brefs me paraîtrait souhaitable et plus efficace. Notre pays a et avec succès loin de ses bases, en bloquant les colonnes malheureusement tendance à utiliser plus facilement la terroristes, en regagnant le terrain perdu par les soldats puissance matérielle que la volonté dagir en douceur pour maliens, et surtout en ayant agi seule, elle ressurgit dun modifier ou faire évoluer la pensée – et donc le positionne- coup sur la scène médiatico-politique comme un leader du ment – de celui qui lui fait face. monde occidental. Était-ce voulu au départ ? Je ne sais pas. Notre tradition historique explique sans doute pour une Mais le résultat est là. La France retrouve sa place dans le jeu bonne part cette réticence à utiliser ces armes du soft complexe des relations internationales à partir dune action power. Pour le dire plus crûment, nous nous méfions des militaire somme toute assez limitée. En conséquence, si manœuvres qui ne sont pas parfaitement visibles. Lhéri- lon veut avoir une influence sérieuse dans le monde, nous tage de lesprit chevaleresque nous incite plutôt à vouloir devons conserver suffisamment aller droit au but. Nous sommes des praticiens de lart di- de forces militaires classiques rele- rect et avons beaucoup de mal à nous retrouver à agir dansSi lon veut avoir une vant du hard power, pour pouvoir lindirect, le transverse. À rebours par exemple des Britan-influence sérieuse dans engager des actions de soft power. niques, lesquels pratiquent à merveille ces stratégies in- Lun ne va pas sans lautre. Le pou- directes, préférant commencer par influencer avant dagirle monde, nous devons voir politique doit bien en prendre eux-mêmes. Prenons lexemple de leur attitude face à Na-conserver suffisamment conscience. poléon. Le plus souvent, au lieu de chercher laffrontementde forces militaires Justement, à lheure où sachève direct, ils ont joué de toutes les gammes des ressources duclassiques relevant du la réflexion sur le futur Livre blanc, soft power et engagé des stratégies indirectes. Ils ont cher-hard power, pour pouvoir quid des armes du soft power dans ché à fomenter des alliances, à faire en sorte que leurs alliés le cadre de la Défense ? La France du moment, les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, sen-engager des actions de nest-elle pas en retard dans ce do- gagent directement contre les armées françaises. Ils ont susoft power. Lun ne va pas maine ? Nest-il pas grand temps, susciter des révoltes et des révolutions parmi les popula-sans lautre. Le pouvoir comme vous le suggériez dans La tions qui étaient confrontées à la présence ou à la menace guerre probable, de commencer française, comme ce fut le cas en Espagne. Le but étant àpolitique doit bien en enfin à "penser autrement" ? chaque fois de ne pas sengager directement mais de faireprendre conscience. "Toute victoire, disait le général intervenir les autres par de subtils jeux dinfluence. Beaufre, est dabord dordre psycho- Cette logique demeure toujours dactualité ? logique." Il ne faut jamais perdre de vue que la guerre, cest Indéniablement. Même sur le plan strictement opération- avant tout lopposition de deux volontés. En ce sens, lin- nel, cette même logique perdure sur le terrain. Les travaux fluence simpose bel et bien comme une arme. Une arme de lhistorien militaire Sir Basil Henry Liddle Hart dans soft en apparence, mais redoutablement efficace, qui vise à lentre-deux guerres mondiales en matière de promotion modifier non seulement la perception, mais encore le para- des stratégies indirectes sont particulièrement édifiants. digme de pensée de ladversaire ou du moins de celui que Liddle Hart prône le harcèlement des réseaux logistiques lon veut convaincre ou dissuader. Dans la palette qui lui est de ladversaire, des frappes sur ses réseaux de ravitaille- offerte, lhomme politique va ainsi utiliser des moyens plus ment, et dans le même temps recommande de contourner ou moins durs (relevant donc de la sphère du hard power) ses bastions plutôt que de lattaquer de front. ou au contraire plus ou moins "doux" (sphère du soft power) En ce sens, nous avons un retard à combler. Comme les en fonction de la configuration au sein de laquelle il évolue Américains, au plan militaire, nous préférons laction di- et des défis auxquels il se trouve confronté. recte. Nous avons la perpétuelle tentation de lefficacité Le problème de la pensée stra- immédiate qui passe par le choc direct. Pour preuve nosIl ne faut jamais tégique française est justement combats héroïques mais difficiles daoût 1914. On fait fi quelle éprouve des difficultés àperdre de vue que être authentiquement stratégique du renseignement, on croit que lon va créer la surprise, on préfère agir en fondant sur ladversaire, en croyant benoî-la guerre, cest avant et donc à avoir une vision globale tement que la furia francese suffira à lemporter. On sait cetout lopposition des choses. Notre pays a du mal à quil advint… Le fait est que nous préférons le choc frontalde deux volontés. construire son action en employant aux jeux dinfluence. Nous comprenons dailleurs mal les lo- et en combinant différentes lignes giques et rouages des stratégies indirectes. Nous cherchonsLinfluence simpose dopérations. Lune des failles de la à attaquer la force plutôt que la faiblesse, ce qui est à lexactbel et bien comme une pensée stratégique française est de opposé de ce que prône Sun Tzu. Comme on le sait, pourarme. Une arme soft nêtre pas en continuité comme le ce dernier, lart de la guerre est de gagner en amenant len- percevait Clausewitz, mais une pen-en apparence, mais nemi à abandonner lépreuve engagée, parfois même sans sée en rupture. Cest-à-dire quau combat, en utilisant toutes les ressources du soft power, enredoutablement efficace lieu de combiner simultanément jouant de la ruse, de linfluence, de lespionnage, en étant les différents moyens qui soffrent agile, sur le terrain comme dans les têtes. En ce sens, on à nous, nous allons les employer successivement dans le peut triompher en ayant recours subtilement aux armes de temps, au cours de phases en rupture les unes avec les lesprit, en optimisant les ressources liées à lemploi du ren- autres. On fait de la diplomatie, puis on a recours aux armes seignement, en utilisant de façon pertinente les jeux din- du hard power, puis on revient à nouveau au soft power. fluence sur les ressorts psychologiques de lennemi. Cette succession de phases qui répondent chacune à des
  3. 3. Communication & Influence N°40 - Janvier 2013 - page 3 ENTRETIEN AVEC VINCENT DESPORTESJusquà ces dernières années, on hésitait à parler dinfluence Cest bien la preuve que le seul recours à la force bruteau sein des armées, principalement à cause des séquelles ne fonctionne pas. Les États doivent donc chercherdu conflit algérien. Les blocages mentaux sont encore très dans dautres voies que celle de la pure destruction, lesforts. Cependant, les interventions conduites par les Anglo- moyens dassurer la poursuite desaxons en Irak et en Afghanistan ont contribué à tourner la leurs objectifs politiques. Même sipage. Nos armées doivent-elles, selon vous, se réapproprier nous devons garder à lesprit que La force est un argumentce concept et les outils qui en découlent ? ce moyen militaire stricto sensu de moins en moins reste essentiel dans certainesDans les guerres de contre-insurrection que nous avons configurations bien définies. Il ne utilisable, car de moinseues à conduire, nous avons compris que limportantétait moins de détruire lennemi que de convaincre la sagit pas de se priver de loutil en moins recevable danspopulation du bienfait de notre présence et de notre militaire, qui peut demeurer les opinions publiques.intervention. Ce sont effectivement les Américains, qui déterminant sous certaines Si nous voulons faireont redécouvert la pensée française de la colonisation, conditions, mais qui nest plus à même cependant de résoudre à lui triompher notre pointde Lyautey et de Gallieni, qui privilégiaient la démarchedinfluence à la démarche militaire stricto sensu. Notre seul lensemble des cas auxquels les de vue et imposerproblème dans les temps récents est effectivement lié aux États se trouvent confrontés. notre volonté, il faut sydouloureuses séquelles du conflit algérien, où nous avions Vous qui avez présidé aux destinées prendre différemmentcependant bien compris quil fallait retourner la majorité de lÉcole de guerre, quelle vision et utiliser dautresde la population pour stabiliser le pays et faire accepter la avez-vous de linfluence, des straté-force française. Ce qui, dans les faits, fut réussi. Le discrédit gies et des opérations dinfluence ? moyens. Et dabordjeté sur les armées et certaines méthodes ayant donné Lenseignement à lÉcole de sefforcer de trouver lelieu à des excès, ont eu pour conséquence leffacement guerre évolue. Même si nous nous meilleur équilibre entredes enjeux de la guerre psychologique et des démarchesdinfluence. efforçons de penser avant tout sur les outils quoffre le soft un mode stratégique, néanmoins,Avec lAfghanistan, les choses ont évolué. Au début, nous nous travaillons toujours sur les power, avec une justeconsidérions que laide aux populations civiles avait opérations relevant prioritairement articulation entre lesdabord pour but de faire accepter la force. Ce fut peut- du hard power. moyens diplomatiquesêtre un positionnement biaisé. Nous navions sans doute Nous intégrons bien sûr les ou dinfluence, et lespas suffisamment intégré le fait que les opérations daide opérations relevant du soft power,aux populations étaient primordiales, puisquil sagissait outils militaires. mais elles ne sont pas prioritaires.dopérations destinées à inciter les populations à adhérer Lélève à lÉcole de Guerre doit avantà notre projet. Les Américains ont compris avant nous que tout savoir planifier - ou du moins participer à des équipesles opérations dinfluence étaient faites pour faire évoluer de planification - dans le cadre de forces et dopérationspositivement la perception de leur action, en gagnant denvergure. Il y a un certain nombre de savoir-fairecomme ils aimaient à le dire, les cœurs et les esprits de ces techniques à acquérir, lesquels reposent davantage surpopulations. lusage de la force que sur celui de linfluence. Pour lesDans Le piège américain, vous vous interrogez sur les élèves, cest là un métier nouveau à acquérir, complexe, trèsraisons qui peuvent amener les États-Unis à perdre des différent de ce quils ont connu jusqualors, qui se trouveguerres. Accorde-t-on une juste place aux opérations din- concentré sur lemploi de la force militaire à létat brut.fluence ? Comment voyez-vous chez nous lévolution du Cependant, dans tous les exercices qui sont conduits, il ysmart power ? a une place pour les opérations dinfluence. La difficultéPremier constat, la force est un argument de moins en est que lon ne se situe pas là dansmoins utilisable, car de moins en moins recevable dans les le concret, et que cest délicat àopinions publiques. Si nous voulons faire triompher notre représenter. Les résultats sont Les États doivent difficiles à évaluer, ils ne sont paspoint de vue et imposer notre volonté, il faut sy prendre chercher dans dautresdifféremment et utiliser dautres moyens. Et dabord seffor- forcément quantifiables, ils peuventcer de trouver le meilleur équilibre entre les outils quoffre aussi être subjectifs. Alors, peut-être voies que celle de la purele soft power, avec une juste articulation entre les moyens dailleurs par facilité, on continue destruction, les moyensdiplomatiques ou dinfluence, et les outils militaires. Ces à faire ce que lon sait bien faire, dassurer la poursuite de plutôt que de saventurer à faire cederniers ne peuvent plus être employés comme ils létaient quil faudrait réellement faire. leurs objectifs politiques.avant, lavantage comparatif initial des armées relevant delordre de la destruction. LArmée de Terre na pas à définirCe bouleversement amène naturellement les appareils une stratégie densemble. Elle doit simplement donner unedÉtat à explorer les voies plus douces présentées par les capacité opérationnelle, maximale à ses forces. Une Arméeopérations dinfluence, lesquelles sont bien sûr davantage se situe au niveau technique et opérationnel. Le niveaurecevables par les opinions publiques. Or, pour en revenir stratégique se situe au niveau interarmées. Et cest là que doità votre question, la puissance militaire déployée par les sengager la réflexion à conduire en matière de soft power.Américains est par nature une puissance de destruction, Ces précisions étant apportées, il nen demeure pas moinsdonc de moins en moins utilisable dans le cadre évoqué que – tout particulièrement au sein de lArmée de Terre – ilici. Sinon, comment expliquer que la première puissance est nécessaire davoir recours à la doctrine qui porte sur lesmondiale, qui rassemble plus de la moitié des ressources actions à conduire en direction des populations, puisquemilitaires de la planète, nait pu venir à bout des Talibans ? lon veut influer sur la perception quelles ont de notre
  4. 4. Communication & Influence N°40 - Janvier 2013 - page 4 ENTRETIEN AVEC VINCENT DESPORTES action. Reconnaissons pourtant que nous sommes moins rendement opérationnel des forces, en privilégiant le bud- avancés que les Américains en ce domaine. Un exemple : get que lon consent à une opération. Noublions pas que un général américain qui commandait la première division nous évoluons aujourdhui au sein de sociétés marchandes de cavalerie en Irak, ma raconté comment, avant de partir, qui veulent des retours sur investissement quasiment im- il avait envoyé tous ses officiers détat-major à la mairie de médiats. Nous sommes ainsi immergés dans le temps Houston pour voir comment fonctionnait une ville. Car il court, à la différence par exemple des sociétés asiatiques savait bien quil allait acquérir le soutien de la population qui, elles, ont une perception radicalement différente du irakienne non pas en détruisant les infrastructures, mais au facteur temps. Elles savent quà long terme, il est infiniment contraire en rétablissant au plus vite les circuits permettant moins onéreux de laisser le temps au temps, de laisser les dassurer les besoins vitaux, comme les réseaux deau ou transformations se faire progressivement, daccompagner délectricité. Il a donc travaillé en amont sur une opération par linfluence ces transformations. La Chine se vit et se dinfluence, quil a su parfaitement pense sur des millénaires, elle connaît la force des transfor-Nous nous efforçons intégrer à sa manœuvre globale. mations silencieuses qui atteignent leur objectif par le biais De la sorte, la manœuvre dordre de savantes et patientes manœuvres dinfluence. Nousde jouer sur les strictement militaire ne venait quen cherchons le rendement immédiat à coût fort. Ils visent leperceptions et sur appui de la démarche dinfluence. rendement à long terme et à faible coût.limage. Mais ce jeu A-t-on agi de même en Afghanistan ? En guise de conclusion, peut-il y avoir une communicationassez fin sur linfluence En Afghanistan, on a travaillé sur dinfluence militaire ?reste le parent pauvre trois lignes dopérations : sécurité, Cest un peu la vocation du Centre interarmées des actions gouvernance, développement. On sur lenvironnement, créé en juillet dernier de la fusion dude laction militaire. a compris que lon ne pouvait pas Groupement interarmées actions civilo-militaires (GIACM) travailler de manière séquentielle, et du Groupement interarmées des opérations militaires (dabord sécurité, puis gouvernance, puis développement), d’influence (GI-OMI). Sur les théâtres où nous opérons, nous mais que lon devait travailler en parallèle sur les trois mettons naturellement en place des vecteurs destinés aux registres, avec une interaction permanente permettant populations locales, visant à mieux faire comprendre notre daboutir harmonieusement au résultat final. Si les lignes action, à faire percevoir en douceur les raisons pour les- gouvernance et développement relèvent peu ou prou de quelles nous agissons. En un mot, nous nous efforçons de la sphère de linfluence, il faut cependant reconnaître que jouer sur les perceptions et sur limage. Mais ce jeu assez le poids budgétaire de la ligne sécurité est de loin le plus fin sur linfluence reste le parent pauvre de laction militaire. important. Pourquoi ? Linfluence est tout en subtilité. On ne la perçoit pas Au niveau des exécutifs gouvernementaux, on considère comme on peut percevoir un tir dartillerie ou une frappe que les opérations militaires sont du ressort du hard power. aérienne. Même si nous sommes persuadés du bien- Or, laction sur les autres lignes dopération est au moins fondé des opérations dinfluence, nous ne parvenons pas aussi importante que sur la ligne dopération sécurité. De à faire delles des priorités, donc à dégager suffisamment fait, au moins dans un premier temps, les militaires sont de budgets et de personnels à leur profit. En outre, les dautant plus à même de conduire les opérations dinfluence configurations actuelles privilégient plutôt les projections quils sont les seuls à pouvoir de puissance pour faire plier ladversaire. Or, dans lhistoire agir dans le cadre extrêmement et en prenant les choses sur le long terme, on constate queLa projection dangereux où ils sont projetés. Mais lutilisation de la seule force pure ne marche pas dès lorsde puissance ou ils ont effectivement une propension quon examine les choses dans la durée. La projection delaction brutale sont à penser prioritairement les choses puissance ou laction brutale sont capables de faire plier selon des critères sécuritaires. Autre momentanément ladversaire. Mais tant que lon na pascapables de faire plier point à prendre en considération, les changé les esprits, ladversaire va revenir à la charge, quittemomentanément États ont des budgets limités pour à contourner les obstacles. Doù limportance capitale desladversaire. Mais tant leurs opérations. Les opérations opérations dinfluence quand on embrasse une questionque lon na pas changé militaires coûtent cher. La tendance dans son ensemble. naturelle va donc être de rogner surles esprits, ladversaire les autres lignes qui napparaissent Sur ces questions, je renvoie volontiers au remarquable ou- vrage du général Sir Rupert Smith, Lutilité de la force, lart deva revenir à la charge, pas – à tort sans doute – comme la guerre aujourdhui (Economica, 2007). Pour lui, désormais,quitte à contourner prioritaires. Concrètement, influence, les opérations militaires doivent être considérées moinsles obstacles. Doù développement, gouvernance se pour ce quelles produisent comme effets techniques que retrouvent ainsi être les parents pour ce quelles produisent sur lesprit de lautre. Cest là unelimportance capitale pauvres des opérations extérieures. préoccupation relativement récente. Ainsi, les dommagesdes opérations Ny-a-t-il pas également un problème collatéraux se révèlent contre-productifs et viennent minerdinfluence quand on de formation ? le résultat militaire que lon vise. Il nous faut bien plutôtembrasse une question Dans les armées, on est formé comme réfléchir en termes deffets à obtenir sur lesprit de lautre. Cest là que linfluence simpose comme une démarche ca-dans son ensemble. lieutenant, capitaine, commandant pour parvenir dabord à lefficacité pitale, quil nous faut apprendre à maîtriser. Si lon fait lef- technique immédiate. On est ainsi fort de mettre les choses en perspective, sur le long terme, littéralement obsédé par cet aspect des choses et son co- on voit bien que toute action militaire, au fond, doit intégrer rollaire, à savoir le très rapide retour sur investissement. On pleinement la dimension influence, jusquà être elle-même concentre ainsi nos ressources intellectuelles sur le meilleur une action dinfluence. n
  5. 5. Communication & InfluenceN°40 - Janvier 2013 - page 5 ENTRETIEN AVEC VINCENT DESPORTES EXTRAITS Penser autrement - La guerre probable "Nous autres idéalistes, enfants des lumières et de la civilisation, pensons régulièrement que la guerre est morte. Las, cet espoir est aussi consubstantiel à lhomme que la guerre elle-même. Depuis que lhomme est homme, la guerre et lui forment un couple indissociable parce que les hommes sont volontés – volonté de vie et volonté de domination – et que la confrontation est dans la nature même de leurs rencontres." Cest par ce constat lucide que le Général Desportes décidait douvrir en 2008 son ouvrage intitulé La guerre probable (Economica), très pertinemment sous-titré : Penser autrement. Cest effectivement à penser autrement quà travers nos filtres angéliques de perception du réel que nous invite le Général Desportes. Pour ceux qui nauraient pas lu louvrage, en voici quelques extraits qui les inciteront peut-être à pousser plus avant leur questionnement… Bref, "à nous de penser autrement. À nous de préparer la guerre probable." Guerre probable : nouveaux métiers, nouveaux soldats "Le siècle naissant laisse émerger un modèle nouveau. Les opérations sont désormais marquées par limportance des actions autres que le combat, avec des bascules rapides entre différents types daction et de comportement. Le soldat de la Guerre froide, rodé dans un seul métier, cède la place à son successeur beaucoup plus polyvalent, apte à pratiquer des actions fondées sur des savoir-faire et des comportements presque opposés, capables dactions de coercition, de sécurité, humanitaires, etc. Le chef militaire demeure un meneur dhommes, mais il devient aussi un administrateur, un négociateur et un médiateur ; il doit disposer des moyens intellectuels et matériels de ces nouveaux rôles. "Le nouveau soldat doit comprendre sa place, cruciale mais non unique, dans le règlement des nouveaux conflits. Il doit avoir saisi toute limportance de laction globale et du rôle fondamental des différents acteurs non militaires, ceux du monde diplomatique, du monde sécuritaire, du monde humanitaire, du monde économique et des entreprises. Le nouveau soldat doit apprendre à préparer avec les acteurs civils, en amont, cette phase décisive des opérations quest la phase de stabilisation. Il doit apprendre à mieux passer du militaire au sécuritaire, de lurgence humanitaire aux politiques de reconstruction et de développement. Il doit apprendre à passer progressivement le relais dans la marche commune vers la normalisation, à conjuguer au mieux, pour le règlement de la crise, lefficacité militaire et lefficacité civile. Dabord, réapprendre à penser autrement pour préparer les guerres à venir "Il ny a pas dautre choix que de prendre en compte lévolution du monde et celle des adversaires potentiels. Il ny a pas dautre choix que de comprendre la guerre probable. À trop parler de techniques et de capacités, dans une espèce de mimétisme explicable, nous avons oublié de nous poser certaines questions fondamentales sur la finalité de lengagement militaire. Parce quelles nous permettaient de faire encore mieux notre guerre dhier, nous avons cru que nos prouesses technologiques étaient naturellement adaptées à lévolution de la guerre, dont nous navons pas compris que son visage subissait une véritable mutation. Le débat sur la Transformation est un débat plus que légitime ; il ne doit pas porter essentiellement sur la technologie et les organisations, mais plutôt sur la finalité de la guerre, les meilleures voies pour parvenir aux objectifs recherchés. Faut-il aller jusquà linstauration dune "contre- révolution dans les affaires militaires", suivant la formule de Ralph Peters ? Peut-être pas, mais il faut sûrement sorienter fermement vers une "transformation de la Transformation", vers une vraie capacité à comprendre et défaire les nouvelles menaces, parfois radicales, qui sortent du cadre de notre action militaire perçue, à tort, comme traditionnelle. Nous devons nous préparer à la guerre que nous aurons à conduire, non à celle que nous préférons parce que nous savons la faire ; nous avons donc à modifier profondément nos schémas de pensée. Or, par un mouvement normal de balancier vers les réalités pérennes, la guerre montre bien à nouveau aujourdhui quelle nest pas un problème de systèmes darmes mais un problème politique, social et humain, infiniment plus complexe et incertain : nous devons donc maîtriser les excès de la culture "digitale" – qui recherche des solutions sûres et définitives – et ne pas laisser la créativité technologique conduire lanalyse stratégique. "Il faut réintroduire la dimension politique dans la réflexion technique et opérationnelle. "Cest peut-être bien parce quils ont éludé ces réflexions que les Israéliens sont intervenus au Liban de manière décalée par rapport à la réalité. Ils nont pas "perdu", bien sûr, mais face à un adversaire asymétrique, une puissance occidentale qui ne "gagne" pas subit un revers dont les conséquences la dépasse largement. Quel que soit lavis que nous portons sur les succès de nos propres engagements, nous faisons partie des victimes collatérales de toutes les difficultés militaires occidentales : ce qui, dans chaque cas, est altéré, cest la perception chez lAutre de la puissance militaire classique, celle qui nous formate encore et, partant, lutilité de nos modèles de forces actuels. Au cours des quelques dernières années, chacun a pu observer que la puissance militaire conventionnelle pouvait être contournée. Nous sommes donc devant lardente nécessité de restaurer la crédibilité et lefficacité de notre force armée. À nous de réfléchir aux évolutions souhaitables, aux nouveaux équilibres, en évitant dapporter des réponses toujours plus perfectionnées à des questions qui ne se posent plus.
  6. 6. Communication & Influence N° 40 - janvier 2013 - page 6 ENTRETIEN AVEC VINCENT DESPORTES BIOGRAPHIEAprès une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des sur les thèmes de la stratégie et du leadership dans les métropolescommandements multiples, Vincent Desportes s’est orienté vers la des différents continents. Directeur de la collection "Stratégiesformation supérieure, la réflexion stratégique et l’international. et doctrines" chez Economica depuis 1999, il est aussi conseillerDans ce cadre, il a notamment exercé aux stratégique du président de l’IFRI, InstitutÉtats-Unis entre 1998 et 2003. Après deux français des relations internationales,années au sein même de l’US Army dont il membre du conseil scientifique du CSFRS,est diplômé du War College, il a été Attaché à Conseil supérieur de la formation et de lal’ambassade de France à Washington. recherche stratégique.De retour en France, il a été nommé Professeur associé à Sciences Po Paris,Conseiller défense du Secrétaire général il enseigne également dans plusieursde la défense nationale avant de prendre la grandes écoles, dont HEC, et intervientdirection du Centre de doctrine d’emploi des volontiers auprès des grandes entreprises,forces (CDEF) ; pendant trois ans, il y a été notamment en matière de stratégie etresponsable de l’élaboration des stratégies planification stratégique.et du retour d’expérience de l’armée de terre. Parmi les ouvrages du Général de division (r)À l’été 2008, il a pris le commandement de Vincent Desportes, on recense Comprendrel’École supérieure de guerre. Depuis, rendu la guerre, Economica, 2000, (ouvrage ayantà la vie civile, il est aujourd’hui Conseiller reçu le Prix Fréville de lAcadémie desspécial du Président de Volvo GGS. Sciences Morales et Politiques et le Prix Vauban de lAssociation des Auditeurs deIngénieur, docteur en histoire, diplômé lIHEDN), LAmérique en Armes, Economica,d’études supérieures en administration 2002, Décider dans lincertitude, Economica,d’entreprise et en sociologie, Vincent 2004, (traduit en anglais sous le titreDesportes s’est par ailleurs investi dans le Deciding in the Dark, Economica, 2008),domaine de la réflexion stratégique et du Introduction à la Stratégie, Economica, 2007,leadership. (avec Jean-François Phélizon), La GuerreIl a publié de nombreux ouvrages de stratégie et de praxéologie, et Probable, Economica, 2007, (traduit en anglais sous le titre Tomorrow’sdélivré de multiples contributions à des revues françaises et étrangères. War, Brookings Institution Press, 2009), Le piège américain, Economica,Il prononce en outre depuis une dizaine d’années des conférences 2011. nLinfluence, une nouvelle façon de penser la communication dans la guerre économique"Quest-ce quêtre influent sinon détenir la capacité à peser sur lévolution des situations ? Linfluence nest pas lillusion. Elle en est même lantithèse. Elleest une manifestation de la puissance. Elle plonge ses racines dans une certaine approche du réel, elle se vit à travers une manière dêtre-au-monde. Lecœur dune stratégie dinfluence digne de ce nom réside très clairement en une identité finement ciselée, puis nettement assumée. Une succession de"coups médiatiques", la gestion habile dun carnet dadresses, la mise en œuvre de vecteurs audacieux ne valent que sils sont sous-tendus par une lignestratégique claire, fruit de la réflexion engagée sur lidentité. Autant dire quune stratégie dinfluence implique un fort travail de clarification en amont desprocessus de décision, au niveau de la direction générale ou de la direction de la stratégie. Une telle démarche demande tout à la fois de la lucidité et ducourage. Car revendiquer une identité propre exige que lon accepte dêtre différent des autres, de choisir ses valeurs propres, darticuler ses idées selon unmode correspondant à une logique intime et authentique. Après des décennies de superficialité revient le temps du structuré et du profond. En temps decrise, on veut du solide. Et lon perçoit aujourdhui les prémices de ce retournement."Linfluence mérite dêtre pensée à limage dun arbre. Voir ses branches se tendre vers le ciel ne doit pas faire oublier le travail effectué par les racines dansles entrailles de la terre. Si elle veut être forte et cohérente, une stratégie dinfluence doit se déployer à partir dune réflexion sur lidentité de la structureconcernée, et être étayée par un discours haut de gamme. Linfluence ne peut utilement porter ses fruits que si elle est à même de se répercuter à traversdes messages structurés, logiques, harmonieux, prouvant la capacité de la direction à voir loin et sur le long terme. Top managers, communicants,stratèges civils et militaires, experts et universitaires doivent croiser leurs savoir-faire. Dans un monde en réseau, léchange des connaissances, la capacitéà sadapter aux nouvelles configurations et la volonté daffirmer son identité propre constituent des clés maîtresses du succès".Ce texte a été écrit lors du lancement de Communication & Influence en juillet 2008. Il nous sert désormais de référence pour donner de linfluenceune définition allant bien au-delà de ses aspects négatifs, auxquels elle se trouve trop souvent cantonnée. Le long entretien que nous a trèscourtoisement accordé le Général Vincent Desportes va clairement dans le même sens. Quil soit ici remercié de sa contribution aux débats quepropose, mois après mois, notre plate-forme de réflexion. Bruno Racouchot, Directeur de Comes Communication & Influence contacts N° ISSN 1760-4842 une publication du cabinet comes France (Paris) : +33 (0) 1 47 09 36 99 Paris n Toronto n São Paulo North America (Toronto) : +00 (1) 416 845 21 09 Directrice de la publication : Sophie Vieillard South America (São Paulo) : + 00 (55) 11 8354 3139 Quand la réflexion accompagne l’action Illustrations : Stalner www.comes-communication.com

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