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« Comment peut-on comprendre, saisir dans le cadre dune pensée sociologiquementinformée et inspirée, les incertitudes dont...
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Introduction       Allumé 16h par jour, chaque jour, chez plus de 56 millions de Français, le téléphoneportable s’est intr...
problème social qui apportera une large contribution à ce mémoire. Car c’est là que réside lecœur de notre recherche.Son b...
causes ? Ces réflexions sont en effet nécessaires car elles serviront d’outils pour la deuxièmepartie de ce travail, dans ...
I – L’espace public et ses problèmesIl s’agira ici de nous interroger sur la façon dont une question d’ordre public parvie...
En effet le dialogue, comme lieu de cristallisation des points de vue, est le terreau de ladémocratie selon le philosophe....
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En considération de cette définition, les éventuels risques représentés par l’utilisation dutéléphone mobile relèvent bien...
selon Clarence Case. Il critique d’ailleurs la définition objectiviste et écrit en 1936 dans Whatis a Social Problem ? Jou...
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C - Outils d’analyse d’un problème publicLes années passant, les sociologues ont aiguisé leur analyse du problème public, ...
Dominique Raynaud adresse une critique à cette catégorisation des controverses : « ellesn’ont de sens sociologique qu’indi...
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3) L’historicité d’un problème public : définir les étapes de son évolution« Le problème public acquiert les dimensions co...
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II – Evaluation de la saillance d’un problème publicPour comprendre et étudier l’évolution d’un           problème public,...
A travers cette citation, on comprend que l’arène publique dans laquelle peut s’ancrer unproblème public, n’existe finalem...
pressés, tels que les journalistes de certains rédactions, passent aisément à côté de cette« incertude à lever » qui conce...
Preuve de son habileté rhétorique, la Ministre de la Santé parvient ici à tenir le discours d’unacteur neutre, réceptif, t...
Si l’expertise officielle se contente d’énoncer « une sorte de vérité incontestable etunilatérale », les associations s’ap...
Ainsi donc, cette rapide comparaison nous a permis de mettre en exergue la différence, etmême parfois l’incompatibilité de...
répartir entre les différents domaines en prenant la forme de définitions contradictoires et deconflits de définition ».  ...
2. Le transcodage de Lascoumes, inverséOn l’a démontré, le vocabulaire et les outils scientifiques sont largement exploité...
B - L’échec de la seconde modernité«Si nous avons de la peine, en France, à absorber la leçon de Beck, cest parce que lesF...
Or, dans le cas du problème public de la téléphonie mobile, comme dans n’importe quellesituation de risque, s’en remettre ...
avec les taux limites fixés au préalable. Il s’agit donc bien, de la part de la société civile, d’undéni du principe selon...
Car refuser les dogmes scientifiques n’a rien d’irrationnel, contrairement à ce que soupirentles scientifiques. La rationa...
Pour terminer sur cette question, penchons-nous un instant sur l’ouvrage de Dominique Vincket sur les mots que lui inspire...
tribut pour avoir délégué le problème public de la téléphonie mobile aux scientifiques.                     2) Une objecti...
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Memoire maitrise probleme public wehrung claire

  1. 1. Université Paris III Sorbonne NouvelleMaster 1 Sciences de l’information et de la communication Sujet du mémoire : Constitution et saillance d’un problème public : La question de la dangerosité de la téléphonie mobile Sous la direction de : Eric MAIGRET WEHRUNG Claire 2008 – 2009
  2. 2. « Comment peut-on comprendre, saisir dans le cadre dune pensée sociologiquementinformée et inspirée, les incertitudes dont est frappé lesprit du temps, incertitudes quil seraitcynique de nier dun point de vue idéologico-critique, et dangereux dabandonner sansdistance ? »Ulrich Beck, La société du risque, 1986. 2
  3. 3. Introduction 4I – L’espace public et ses problèmes 7 A - L’espace public 7 1) L’espace public vu par Habermas 7 2) La sphère publique de Nancy Fraser 8 3) La conflictualité selon Dewey 9 B - Les premières tentatives de définition du problème public 10 1) la position fonctionnaliste 11 2) La position constructiviste 11 3) Le compromis de Fuller et Myers 12 4) La tentation du subjectivisme 12 C - Outils d’analyse d’un problème public 14 1) Eléments de classification, par Dominique Raynaud 14 2) L’importance des facteurs sociaux : Simmel et Coser 19 3) L’historicité d’un problème public : définir les étapes de son évolution 21II – Evaluation de la saillance d’un problème public 24 A - Une arène publique cloisonnée 24 1) La non-transversalité des arènes 24 2) L’exception de l’arène scientifique 30 B - L’échec de la seconde modernité 32 1) Une semi-modernité 32 2) Une objectivité entravée 37 C - Le principe de précaution, une notion floue 42 1) Un principe, plusieurs définitions 42 2) Le principe de précaution : déjà appliqué, et pourtant réclamé 45III – Des acteurs et des discours 50 A - La représentation médiatique des risques liés à la téléphonie mobile 50 B - Confrontations de discours 52 1) Entretien avec Stéphen Kerckhove 52 2) Entretien avec Danielle Salomon 54 C - Pistes de réflexion pour un mémoire approfondi 55Conclusion 57Bibliographie 59English Summary 60
  4. 4. Introduction Allumé 16h par jour, chaque jour, chez plus de 56 millions de Français, le téléphoneportable s’est introduit dans notre quotidien depuis les années 2000. Symbole de liberté pourcertains, outil de travail, ou accessoire de mode pour d’autres, force est de lui reconnaître soncôté pratique. Néanmoins, la technologie du « sans fil » est pointée du doigt depuis quelquesannées et est accusée de favoriser l’apparition de certaines maladies. Fabricants de téléphone,opérateurs mobiles, politiques, médecins, juristes... ou utilisateurs : qui est responsable ? Quidoit agir ? Quand et comment ? « Mieux vaut prévenir que guérir » répètent les contra-portables. De suite, le principe de précaution s’impose à l’esprit. Mais quelles conditionsprésupposent sa mise en place ? Que signifie-t-il exactement ? Quelles précautions prendre ?Quelles limites à ce principe ? Autant de questions qui très vite nous indiquent la direction dela sociologie du risque.Parfaite incarnation de la figure hybride d’Ulrich Beck, auteur de la Société du risque (1986),les ondes électromagnétiques émises par le téléphone portable sont une « instance de lacivilisation transformée en puissance naturelle ». Peu après la catastrophe nucléaire deTchernobyl, Beck livre ainsi ses réflexions sur cette société industrielle qu’il appelle « lasociété du risque ». Du risque , car « la nature est soumise et exploitée, et elle qui était unphénomène externe sest transformée en phénomène interne, elle qui était du donné estdevenue du construit (…) Nous nous sommes livrés quasiment sans défense aux menacesindustrielles de cette seconde nature intégrée au système industriel. Les dangers deviennentles passagers aveugles de la consommation normale ». Les passagers aveugles de laconsommation normale ici, ce sont les ondes. En effet, le risque est selon cet auteur le destin,et la normalité de la seconde modernité. A savoir une société réflexive, où l’individu s’estarraché aux chaînes des carcans familiaux, ecclésiastiques, patronaux, pour n’être autre quelui-même, celui qu’il se sent être, profondément.Cette société de la seconde modernité est donc aussi celle du risque, et doit dès lors composeravec un environnement nouveau, sans barrières ni frontières, où les menaces sont devenuesinvisibles. Nuages radioactifs, pollution chimique, contamination par l’alimentation… etondes électromagnétiques, sur lesquelles nous allons nous concentrer au cours de ce travail.Quand leur dangerosité a-t-elle été soulevée ? De quelle communication ont-elles fait l’objet ?Quelles réactions ont-elles été observées ? Au-delà de la sociologie du risque, c’est celle du 4
  5. 5. problème social qui apportera une large contribution à ce mémoire. Car c’est là que réside lecœur de notre recherche.Son but ? Résoudre une question : Quels facteurs déterminent la durée d’un problème public ?Quelles en sont les étapes ? Pourquoi un problème public ne prend-il pas toute l’ampleur,toute la force qu’il contient en puissance ? Quels obstacles empêchent-ils sa saillance ? A quelstade de son évolution le problème public du danger des téléphones portables se trouve-t-ilactuellement ? Nous avancerons trois hypothèses :Tout d’abord, nous étudierons le concept de l’arène dessiné par Ervin Goffman, ou celui duFraming (les cadres) de Nancy Fraser, afin de dresser un schéma actanciel des groupes en jeudans le problème public des téléphones portables. Ainsi, nous tenterons de montrer que lesdifférents acteurs évoluent dans des sphères cloisonnées, qui, à ce jour, ne partagent pas lamême définition du risque. Le problème ne rencontrerait donc pas la transversalité nécessaireà la mobilisation de la sphère publique.Ensuite, recourant à la théorie d’Ulrich Beck, reprise par Bruno Latour dans Nous n’avonsjamais été modernes, nous nous intéresserons à l’essence de cette deuxième modernité qui estnotre contemporanéité. Cette société postindustrielle qui ne serait en fait que semi-moderne.Car les Français « pensent encore quune maîtrise par la science et la technologie resterapossible. Leur confiance dans ladministration savante et dans lavancée inéluctable dunfront de modernisation na pas varié ». Par ces propos, Bruno Latour dénonce le sempiternelrecours à la science, et la suprématie que celle-ci en tire. Ainsi, nous tenterons de démontrerque l’arène scientifique est la seule à avoir pénétré l’ensemble des autres arènes, imposant larationalité scientifique, et empêchant l’expression de la rationalité sociale.Enfin, nous nous intéresserons au principe de précaution, un arsenal juridico-politique qui, parle flou et l’anomie qui l’entourent, constitue un sujet de confrontation supplémentaire pour lesdifférentes arènes. Nous comparerons ainsi les différentes acceptions de cette loi, et lesactions qui sont menées en son nom, de différentes parts.Trois hypothèses donc, que nous exploiterons au cours d’un état de l’art où seront confrontésune dizaine d’auteurs spécialistes de la question. Nous tenterons ainsi d’évaluer le niveau desaillance de la question du danger des téléphones portables.Mais avant cela, une première partie nous permettra d’éclaircir les différentes définitionsproposées par les grands auteurs de la sociologie du problème public et du conflit.Constructiviste, fonctionnaliste ? Doit-on considérer la définition du public ou des élémentsextérieurs ? Doit-on étudier les médias, les discours politiques ou les actions derevendication ? Faut-il préférer définir un problème public selon ses modes de résolution, ses 5
  6. 6. causes ? Ces réflexions sont en effet nécessaires car elles serviront d’outils pour la deuxièmepartie de ce travail, dans laquelle nous tenterons de poser un cadrage autour de la controversedes ondes émises lors de l’usage des téléphones portables.Ainsi, nous étudierons au cours de notre deuxième partie les discours et répertoire d’actionsdes différents acteurs en présence dans cette controverse, puis nous tenterons de définir lesenjeux qui se posent autour de l’application du principe de précaution.Pour finir, nous nous intéresserons à la représentation médiatique des risques liés à l’usage dela téléphonie mobile, et nous confronterons les discours de plusieurs des acteurs en jeu danscette controverse. 6
  7. 7. I – L’espace public et ses problèmesIl s’agira ici de nous interroger sur la façon dont une question d’ordre public parvient à sehisser au rang de problème public ? Et qu’est un problème public, avant tout ? Comment seconstruit-il, se développe-t-il, se résolve-t-il ? Existe-t-il d’ailleurs une typologie applicable àl’ensemble des problèmes publics ? Quelle différence doit-on faire entre une controverse, undébat, et un problème public ? L’un précède-t-il ou induit-il l’autre ? Autant de questions quinous obligeront, dans cette première étape de notre mémoire, à nous pencher surl’épistémologie de la sociologie du problème public, et, en préliminaire, à celle de l’espacepublic. A - L’espace publicJurgen Habermas, Nancy Fraser, Axel Honneth, John Dewey, et plus récemment DanielCefaï : autant d’auteurs qui ont consacré une partie de leur réflexion à définir l’espace public,un concept complexe, comme le laisse penser Cefaï dans son introduction à La constructiondes problèmes publics, définitions de situations dans les arènes publiques :« Est public ce qui détient une parcelle de l’autorité de l’Etat, ce qui est au service de (…). Estpublic encore ce qui est assorti de publicité (…). Le public peut donc caractériser l’Etat, paropposition au particulier ou au privé, et l’on retrouve la notion d’impartialité et dedésintéressement de la fonction publique (…). Le public peut encore signifier ce qui estnotoire, qu’il s’agisse d’une rumeur ou d’une opinion (…). L’espace public est une totalitéouverte d’écarts d’hétérogénéité, hors de laquelle il n’y aurait pas d’être-en-commun, oud’agir-de-concert, qui reste irréductible à l’intégrale des motivations personnelles, desintentions privées, des convictions intimes, des intérêts et des options des individus. »A en croire ces quelques lignes, l’espace public est en partie constituée des institutions, maispas seulement. Il est également constitué de l’ensemble des individus, mais pas uniquementnon plus... Qu’est-il alors exactement ? Si cette définition de Cefai, caractérisée parl’hétérogénéité, domine aujourd’hui la sociologie de l’espace public, il n’en a pas toujours étéainsi. 1) L’espace public vu par HabermasAinsi, Jurgen Habermas, au 20ème siècle, considère l’espace public comme « quelque chosed’intermédiaire », entre les institutions et les individus. En parlant d’intermédiaire, Habermasessaie de palper cette abstraction qu’est le mélange entre projection et dialogue des individus. 7
  8. 8. En effet le dialogue, comme lieu de cristallisation des points de vue, est le terreau de ladémocratie selon le philosophe. Cependant le dialogue doit être dépassionné. S’inspirant deKant et de sa « raison pure », Habermas ne conçoit pas un espace public dans lequel on puisseparler des problèmes privés. Ceux-ci doivent le rester. Seul le dialogue raisonné, visant lebien commun, est admis, car c’est par la publicisation et la confrontation des opinions quel’on accède à l’espace public. L’intersubjectivité, tant qu’elle est décentrée, permettrait untravail de réflexion commune, aboutissant à des compromis et à une prise de décisions qui,bien souvent, dépassent les points de vue initiaux. Ainsi, les individus se délestent de leursintérêts personnels pour créer un espace de dialogue rationnel, visant le bien universel.Innovante mais insuffisante : telle a été la critique exprimée à l’encontre de la théoried’Habermas. Innovante, pour la place qu’elle donne au pouvoir du dialogue, comme conditionde la démocratie, mais insuffisante, voire élitiste, pour sa conception du public. En effetJürgen Habermas conçoit l’espace public comme le lieu d’échange d’une société bourgeoise,rêvant aux salons tenus dans la période pré-révolutionnaire. Femmes, jeunes, et classesouvrières, sont exclus de cet espace public élitiste. L’espace public habermassien se voit donctrès vite opposer d’autres modèles, plus démocratiques. 2) La sphère publique de Nancy FraserLa diversité des publics, leur force de lecture et de négociation : voici la clef de théorie deNancy Fraser qui, directement inspirée de Stuart Hall, croit fermement à la nécessite del’intervention de ceux qu’elle appelle les publics faibles. Lieu de tentatives de définition dumonde, l’espace public est autant celui des acteurs légitimes de la démocratie (les parlements,les institutions), que celui à qui l’on refuse le droit d’entrée. Ces contre-publics subalternes,par leurs actions de revendication, leurs stratégies de monstration, enrichissent l’espace publicde leur problèmes privés. Passionnés, personnels, conversationnels, les discours ne sont pasirrationnels, mais relèvent de la rationalité émotionnelle, narrative.La confrontation des publics forts, institutionnels ou bourgeois, avec les publics faibles,représente l’essence de l’espace public fraserien. Il s’agit en effet de confronter les points devue, de les mettre en scène, pour parvenir à des compromis. L’accès à la démocratie doit sanscesse se démocratiser, et ce au travers d’une participation plurielle, et conflictuelle. Pourmettre en relief l’importance de la collision entre les publics, Nancy Fraser emprunte à ErvingGoffman la théorie du « framing », ou, autrement dit, de la production de cadres. Ainsi, lespublics faibles se heurteraient aux cadres dominants, avec lesquels ils ne partagent pas la 8
  9. 9. même définition du monde. Chez Fraser, la sphère publique consiste donc en cetteconcurrence entre les cadres, les heurts qui se produisent entre les différents publics. Or, c’estpar le processus de monstration qu’un public accède à la reconnaissance de son cadre, et doncà l’espace public, dont il peut alors modifier les contours et les schèmes interprétatifs. On voitse dessiner ici l’idée de la démocratie participative. Il s’agit en effet chez Fraser de relierl’Etat et la société civile en traitant des problèmes privés qui vont alors dessiner les contoursde cette sphère publique, en perpétuelle évolution, puisqu’à la recherche d’une définition dumonde. Dès lors, la confrontation des cadres interprétatifs fondent l’acte communicationnelqui seul permet la recherche d’un compromis, aboutissant à une « démocratisation de ladémocratie ».Si la théorie fraserienne est encore très présente dans la sociologie de l’espace public, iln’empêche que sa modélisation des publics faibles a été critiquée car la philosophe n’a traitéque les groupes déjà étiquetés comme étant des communautés, avec une culture à part. Sontdonc absents de cette théorie innovante les groupes éphémères, qui n’ont en commun qu’unerevendication, dont ils espèrent obtenir satisfaction, avant de se diviser et de se fondre dans lasociété civile, où ils peuvent ne plus appartenir à un contre-public subalterne. Néanmoins,l’importance de la rencontre et de du heurt entre les différents cadres et publics a étéjustement exploitée par Nancy Fraser, mettant ainsi en relief la conflictualité qui, déjà chezJohn Dewey, cinquante ans auparavant, apparaissait comme la voie d’une démocratie plusouverte, et plurielle. 3) La conflictualité selon DeweyAinsi, dès 1946, l’un des philosophes phare du pragmatisme américain, John Dewey, met enavant l’intelligence des publics et l’importance de la collision des opinions : le public, selonlui, est avant tout ce vers quoi convergent toutes les luttes. En effet, le conflit préexiste à ladémocratie, dans la mesure où il met en place une querelle de faits et d’argumentation quistructurent des schèmes interprétatifs et cognitifs, d’où un élargissement de l’espace public,voire un enrichissement, puisqu’il intègre une nouvelle controverse. Ainsi, l’espace public deDewey est très hétérogène, puisqu’il accepte en son sein une série de conflits très divers.Or, dès qu’il y a un conflit, toute une rhétorique et un plan d’actions se mettent en place entreles différents acteurs. Les « revendicateurs » doivent passer par la monstration pour exprimerleur mécontentement. Et qui dit monstration, dit spectateurs : la controverse devient alors unproblème public, puisque exposée au centre d’un champ communicationnel situé entre les 9
  10. 10. protagonistes et ces « spectateurs ». Ce champ communicationnel devient alors le lieu d’unediscussion sans cesse réorientée, remodelée, selon les acteurs qui s’en emparent, de telle sorteque les points de vue, à force de confrontation, se renforcent, ou s’effilochent, pourfinalement donner lieu à l’espace public, espace interactionnel absolu.Dewey met également un point d’honneur à expliquer que chaque individu, à chaque instantvit ce qu’il appelle de « l’expérience ». Ainsi, lorsque l’on parle d’espace public chez Dewey,il ne s’agit pas des institutions ni de l’opinion publique, mais de ce que construisent ensembleles différents individus au cours de controverses qui permettent la structuration d’un point devue. S’inspirant des théories de l’évolution de Darwin, John Dewey fait ainsi le pari de laperceptibilité de l’homme. La recherche d’une définition commune du monde, et du bien,passe par l’expérimentation collective de la démocratie, et donc de la conflictualité des pointsde vue. Bruno Latour, dans une introduction au catalogue de l’exposition La chose publique –Atmosphères de la démocratie, dont il a été commissaire en 2005, reprend ainsi le conceptd’expérience de Dewey :« le public pour Dewey nest pas la volonté générale qui se forme dun coup par la conversionsoudaine des citoyens à laltruisme ou par la confiance faite à la sagesse des experts. Le publicest constitué par ce qui affecte tout le monde mais que personne ne connaît –surtout pas lesexperts– puisque les causes et les conséquences inattendues de leur action collective sontprécisément inattendues. Pour devenir visibles à nos yeux, les connections inattenduesdoivent être lentement explorées, éprouvées et fréquemment représentées à travers unemyriade de petites inventions ». B - Les premières tentatives de définition du problème publicHabermas, Fraser, et dernièrement Dewey, ont été l’occasion de confronter plusieurs théoriesde l’espace public. Il convient désormais de nous intéresser plus particulièrement auxdéfinitions du problème public. Mais pour commencer, il est nécessaire de s’attarder sur lestermes que nous utiliserons au fil de cette étude, et sur les particularités qu’ils recouvrent.Dans son ouvrage Sociologie des controverses scientifiques (2003), Dominique Raynauddéfinit la controverse scientifique comme un « débat organisé se donnant pour but des valeursde connaissance », avant de préciser que s’il s’agit bien là d’une sorte de conflit, mais que lacontroverse ne consiste elle « ni à nuire à son adversaire, ni à le surpasser par sa finesse ; ils’agit de le convaincre, de lui faire adopter son propre point de vue ». 10
  11. 11. En considération de cette définition, les éventuels risques représentés par l’utilisation dutéléphone mobile relèvent bien d’une controverse scientifique. C’est en effet la connaissancequi est visée, celle des risques réels encourus par les utilisateurs. De plus, il n’est pas questionpour les acteurs de cette controverse de nuire à l’un d’entre eux, mais plutôt de convaincrel’ensemble des protagonistes de la position que l’on défend.Controverse signifie-t-il problème public ? Pour le savoir, il est nécessaire de s’intéresser à lasociologie des conflits et aux différentes théories qui ont eu cours au fil du temps, et desauteurs. 1) la position fonctionnalistePar fonctionnalisme, on entend le recours à des normes, à des valeurs, comme outilsd’analyse. Ainsi Hornell Hart, en 1923, décide de prendre comme éléments d’analyse et declassification des problèmes publics « le type de traitements que l’on doit appliquer pourœuvrer à sa résolution ». Ainsi distingue-t-il les problèmes économiques (comment réduire lesinégalités entre les classes ?), des problèmes de santé (comment faire vivre les gens mieux, etplus longtemps ?), des problèmes politiques (comment parvenir à une meilleure coordinationdes relations humaines ?) et enfin des problèmes éducatifs (comment élever le niveauculturel ?). On remarque que les problèmes soulevés concernent des causes collectives et nonindividuelles. En plus de cela, Hornell Hart explique qu’un problème devient social dès lorsque sa résolution s’exécute autour d’une action commune et collective. Cette définitionfonctionnaliste est donc également objective. En effet, ici, le sentiment du public concerné n’aaucune espèce d’importance.Une telle définition du problème public induit donc que le sociologue, grâce aux outilsanalytiques qu’il a développés, peut repérer un problème public en puissance, qui ne soit pasencore pressenti par la société. Ce qui signifierait qu’un problème public peut exister, sansmême que la société ne l’ait détecté. Quels en seraient alors les acteurs ? Les stratégies ?…Cette conception s’oppose en plusieurs points aux définitions qui lui succèderont, ainsi qu’à ladéfinition contemporaine avec laquelle nous travaillerons. 2) La position constructivisteAinsi, la position constructiviste est, elle, d’un tout autre avis. Il ne saurait y avoir deproblème public sans l’élaboration d’un processus dont les citoyens aient pleine conscience, 11
  12. 12. selon Clarence Case. Il critique d’ailleurs la définition objectiviste et écrit en 1936 dans Whatis a Social Problem ? Journal of Applied Sociology : « en essayant d’exclure les jugements devaleur de leur discussion, les sociologues ont sans le savoir écarté le critère essentiel quipermet d’identifier les problèmes sociaux ». Car en quoi un problème serait-il public si lasociété ne s’en saisit pas, si elle n’émet pas des discours dessus, si elle n’engage pas d’actionsqui le fassent évoluer ? Parfois taxée de populiste, en tous cas de sujectivisme, cetteconception a, à son tour, suscité des critiques. Pour les détracteurs du constructivisme, écouterles plaintes de la société ne peut être un moyen de déceler les problèmes publics, car lesdifférents mécontentements qui naissent de la vie sociale, nombreux, et aussi rassembleursqu’ils soient, n’ont pas l’étoffe du problème public. 3) Le compromis de Fuller et MyersLes sociologues anglo-saxons discutent ainsi la définition du problème public jusqu’à ce queFuller et Myers, en 1941, dans The Natural History of a Social Problem, énoncent lanécessaire concomitance d’une condition objective et d’une définition subjective pour qu’unproblème puisse être qualifié de public. La condition objective étant « une situation vérifiabledans son existence et dans son ampleur par des observateurs impartiaux et spécialementformés », tandis que la définition subjective est « la conscience de certains individus que lacondition constitue un obstacle pour certaines valeurs défendues ». Pour résumer, unproblème public pourra être ainsi qualifié si et seulement si les sociologues outillés enconséquence l’identifient comme tel, et ce après analyse en recourant à un ensemble dedonnées, normes et valeurs les plus objectives possible. Alors seulement intervient ladéfinition subjective : il s’agit de recueillir au sein de la société le jugement porté sur le sujeten question. 4) La tentation du subjectivismeCe compromis ne mettra pas fin pour autant au conflit de définition qui oppose les différentscourants sociologiques. En effet, en 1966, c’est Howard Becker qui pointe du doigt le manquede précisions de la définition de Fuller et Myers. Car au sein même de l’espace public, laquestion peut ne pas être pareillement perçue. Certains seront sensibles au problème posé, etl’élèveront de suite au rang de problème public. D’autres nuanceront davantage. Qui écouter, 12
  13. 13. qui croire ? C’est cette critique qui vaudra cette conclusion à Becker : « les problèmes sociauxsont ce que les parties intéressées pensent qu’elles sont ».Par ces mots, on voit se dessiner ce que Daniel Cefaï qualifie un peu plus tard de processusd’étiquetage. Avec cette théorie, les versant subjectiviste et constructiviste sont privilégiésdans la mesure où le problème public est considéré comme résultant d’une activité collective.Cependant, nuance importante, l’attention du public est un effet du processus de constructiondu problème public, et non la cause de cette construction, comme l’expliquent Pierre-BenoîtJoly et Claire Marris, sociologues à l’INRA, Institut de Recherche Agronomique, et auteursde l’étude : La constitution dun "problème public" : la controverse sur les OGM et sesincidences sur la politique publique aux Etats-Unis.Historicité, étiquetage, carrière, trajectoire, chronique, processus de publicisation… Autant determes pour autant de propositions d’analyse du problème public, que nous étudierons dans untroisième point. 13
  14. 14. C - Outils d’analyse d’un problème publicLes années passant, les sociologues ont aiguisé leur analyse du problème public, et nouslivrent aujourd’hui plusieurs cadres d’analyse, nous permettant de les mesurer, disséquer etainsi d’évaluer leur saillance. 1) Eléments de classification, par Dominique RaynaudSociologue spécialiste des controverses scientifiques, Dominique Raynaud a étudié denombreux auteurs de la sociologie du conflit, pour extraire de ce savoir un cadre d’analysecomposé de huit traits, déclinés comme suit : 1. L’objet :Selon McMullin, qui écrit en 1987 La controverse scientifique et sa terminologie, les débatsscientifiques peuvent être distingués selon leur sujet. Il existe ainsi les controverses de fait, lescontroverses de principes (ou méthodes), et les controverses théoriques.Dans le cas du débat sur les risques représentés par l’usage du téléphone portable, en restant àl’échelle scientifique, et non publique, il semblerait que ce soit les méthodes qui fassentl’objet du débat. En effet, les scientifiques « officiels », missionnés par l’Etat, critiquent leschercheurs indépendants et leurs résultats, souvent alarmants, sur leur méthode. L’étude deplusieurs communiqués a révélé en effet que l’argument premier servi par les scientifiquesmissionnés par les instances publiques consiste à invalider les résultats de leurs collègues,prétextant que les effets de l’usage des téléphones portables ne peuvent être étudiéscorrectement dans l’immédiat, le comportement des utilisateurs ayant considérablementévolué, et le portable n’ayant pénétré l’ensemble de la société depuis quelques annéesseulement.Si l’on considère la controverse qui concerne les antennes-relais des opérateurs mobiles,controverse qui oppose elle les associations de défense de consommateurs, les politiques et lesscientifiques, il s’agirait alors d’une controverse de fait. Car dans ce cas, les différents acteurss’opposent sur le taux limite à fixer concernant l’exposition aux ondes électromagnétiques.Non sur la méthode pour le calculer, ni sur les théories des ondes, mais sur le fait qu’un tauxlimite doit préserver la santé de l’ensemble des citoyens, et non seulement des adultes. Carprotéger les enfants, plus vulnérables, obligerait à réduire encore ce taux limite. 14
  15. 15. Dominique Raynaud adresse une critique à cette catégorisation des controverses : « ellesn’ont de sens sociologique qu’indirect ». En effet, cette différenciation n’a de sens pour lessociologues que si les conduites sociales qui en découlent sont elles aussi différentes.Raynaud suppose alors que les controverses de méthode et de théorie donnent lieu à desdébats plus long que les controverses de fait, dans la mesure où les faits sont « testables » etpeuvent être vérifiés au cours d’expérimentations qui tranchent sur l’hypothèse à privilégier. 2. La polaritéC’est à Lewis Coser et à ses Fonctions du conflit social, que Raynaud emprunte la notion depolarité. Il s’agit ici de définir « le nombre de camps qui s’affrontent au cours du débat ».Dans notre cas, nous semblons être en présence d’un cas de controverse multipolaire avec :d’une part les industriels et opérateurs de la téléphonie mobile, d’une autre les scientifiques,puis les politiques, et enfin les associations de défense des consommateurs. S’il est tentant derapprocher l’acception de camps à celle d’acteurs, il convient de bien faire la différence,puisque un groupe peut faire partie du processus de problématisation d’un sujet public, sansfaire partie des camps qui s’affrontent. Nous y reviendrons plus tard, mais il s’agit parexemple des discours médiatiques, ou de la sphère publique. 3. L’extension« Prise au temps t, une controverse peut être plus ou moins généralisée, selon qu’elle naîtentre des chercheurs isolés, ou qu’elle anime de vastes ensembles de chercheurs », écritDominique Raynaud. Dans le cas de la controverse sur la dangerosité des téléphonesportables, il semble qu’elle soit de grande extension, puisque les ensembles de chercheursmobilisés sont assez importants, et, quelle que soit leur position, ces groupes sont parfoisinternationaux, ou transnationaux, comme dans le cas de l’étude Interphone, réalisée à travers13 pays. Cancérologues, membres de l’Académie de médecine, ou association de chercheursindépendants, ces pôles sont assez importants et étendus pour que la controverse destéléphones portables soit dite étendue. 4. L’intensitéAlors que certaines controverses se règlent sans bruit, d’autres sont parfois virulentes.Raynaud explique que l’intensité d’une controverse est fonction de plusieurs facteurs. Lepremier, primordial : « pour que la controverse soit de quelque intensité, il faut qu’elle 15
  16. 16. s’accompagne d’une reconnaissance réciproque des adversaires. Sans quoi, l’escalade n’aaucune chance de se produire ». Ce facteur est particulièrement pertinent dans la controversesur la dangerosité des téléphones portables, puisque les échanges entre les acteurs en jeu nesont pas encore très intenses, ni virulents, même si ces rapports évoluent, comme nous leverrons plus tard. Néanmoins, l’observation de cette controverse sur quelques mois permet derelever le peu d’importance qu’accordent les décideurs politiques et les chercheurs aux voixdes « contra » antennes et téléphones. S’ils les entendent, ils les écoutent peu, et la récurrencede leur réponse montre le peu de reconnaissance qu’ils leur portent : agitants les résultats desétudes officielles, politiques et scientifiques répètent que « aucune preuve formelle de lanocivité du portable » n’ayant été apportée, l’inquiétude de ces associations serait nulle et nonavenue. Le dialogue est donc difficile, et la reconnaissance des différents camps semble êtrel’une des étapes vers laquelle le problème public est présentement en train de s’engager,comme le montre le Grenelle des Ondes du 23 avril, en prémisse duquel la Ministre de laSanté Mme Bachelot avait organisé une table ronde, à laquelle était conviée, en premièrepartie uniquement, les associations. 5. La durée« Les controverses peuvent être ponctuelles, mais celles qui touchent à des problèmes d’unenature complexe ou partiellement soustraits à l’expérimentation peuvent être longues en seperpétuant à travers plusieurs générations de chercheurs ». Si la controverse sur la dangerositédes téléphones portables n’a pas encore essoufflé la première génération de chercheurs, resteque le camp des contra existe déjà depuis quelques années, et les revendications n’ont cesséde gagner en visibilité depuis 2003. Notons d’ailleurs que les résultats de l’étude Interphone,commandée par l’OMS, et qui devaient mettre un terme à cette controverse, sont attendusdepuis 2006. Si le problème public est actuellement en pleine évolution, comme nous leverrons plus loin, il convient néanmoins de pointer du doigt les années qui ont été nécessairesà son émergence. 6. Le type de forumIl s’agit ici d’identifier les « ressources et instances par lesquelles les contradicteurs peuventfaire valoir leur point de vue ». S’inspirant de Collins et Pinch, qui écrivent en 1991 Lascience telle qu’elle se fait, Dominique Raynaud explique qu’il existe deux sortes de forum.Soit constituant, via « la théorisation, l’expérimentation, la publication de revues, descongrès », soit officieux, en passant par des « articles de vulgarisation, ou des actions 16
  17. 17. publicitaires ». Cependant, « toutes les controverses appartiennent au foum constituant ».C’est lorsqu’elles se développent et s’amplifient que les controverses atteignent ensuite leforum officieux, qui s’avère en fait être ce que d’autres auteurs appellent l’étape depublicisation. Au regard de ces données, le problème de la nocivité des portables semble avoirpris place sur le forum officieux depuis quelques années déjà, avec la multiplication decampagnes de sensibilisation, de « dépliants d’information » fournis à l’achat d’un nouveaumobile, de reportages journalistiques, etc. 7. Le type de reconnaissanceSelon le nombre de camps qui reconnaît l’existence de la controverse, celle-ci peut êtrequalifiée d’unilatérale ou de bilatérale. La controverse sur le danger des ondesélectromagnétiques émises par les téléphones portables est aujourd’hui bilatérale, mais cedepuis peu. Peu intense, comme on l’a vu dans le quatrième point, la controverse n’était pasconsidérée comme telle par les politiques et scientifiques des instituts officiels, quiqualifiaient les inquiétudes de nulles et non avenues, aucun danger n’ayant été prouvé.Cependant, la récente organisation d’un grenelle des ondes, en avril 2009, a fait entrer lacontroverse dans la bilatéralité. Pour preuve, ces quelques mots de Roselyne Bachelot,interviewée par le Figaro, le 23 avril : « Nous avons organisé cette table ronde, car noussouhaitons que toutes les pièces du dossier soient mises sur la table et que des personnalités etorganismes dhorizons divers puissent se parler. La controverse doit être levée avec laparticipation de tous les acteurs. » 8. Le type de règlement« Collins et Pinch proposent de distinguer la façon dont certaines thèses initiales serontfinalement considérées comme inadéquates ». Coup d’arrêt de la controverse, le règlement parl’adoption ou le rejet d’une hypothèse, paraît encore loin en ce qui concerne celle de lanocivité des mobiles. Néanmoins, il est intéressant de se pencher sur les deux types de rejetd’hypothèse que formule ici Dominique Raynaud : lors du rejet explicite, « les hypothèsesavancées suscitent des tests expérimentaux, des expertises », alors que dans le cas du rejetimplicite, « les hypothèses avancées suscitent seulement l’incrédulité ». Impossible à ce jourde deviner quelle hypothèse sera rejetée lors du règlement du problème, et si ce rejet seraexplicite ou implicite. Cependant, l’observation des discours et des interactions entre lesdifférents acteurs nous ont permis de relever un certain mépris des politiques et chercheursenvers, par exemple, les riverains d’antennes-relais qui, armés de certificats médicaux, 17
  18. 18. accusaient les opérateurs de les surexposer aux ondes électromagnétiques et ainsi d’avoircausé maux de têtes et autres pathologies. De même, face aux manifestes et autrescommuniqués alarmants émanant de scientifiques indépendants, les instances publiquesfeignent souvent l’incrédulité. Le rejet implicite nous apparaît donc probable. Néanmoins, lamultiplication d’études scientifiques commandées par les instances publiques et sanitaires, lerejet explicite n’est pas exclu.Par ailleurs, Dominique Raynaud rappelle les travaux d’autres sociologues, notammentMendelsohn et McMullin, qui en 1987, proposent une autre dichotomie : celle de la résolution« qui suppose la découverte d’une solution rationnelle », et de la clôture « qui implique uneprocédure formelle de règlement qui n’aboutit pas nécessairement à un accord des parties. ».Au regard des réunions multipartites que tentent d’organiser les différents acteurs en vue d’unaccord, il semble que le problème public des éventuels dangers du téléphone portables’oriente vers une clôture, et non une résolution. En effet, pour de multiples raisons que nousétudierons dans une deuxième partie, il est peu probable qu’une solution rationnelle soittrouvée, tandis qu’un règlement formel, via une nouvelle loi et une nouvelle réglementation,imposant des contraintes équitables à chacune des parties, est la voie que semble prendre lacontroverse.Une autre terminologie, cette fois soumise par Engelhart et Caplan, également en 1987, reçoitla préférence de Dominique Raynaud : ces auteurs ont analysé les issues de différentescontroverses, pour établir cinq modes de règlement : la perte d’intérêt, la force, le consensus(la controverse se termine par l’adoption d’une croyance non scientifique), l’argument fondé(un accord est trouvé à partir de critères scientifiques standards), et la négociation (si lacontroverse ne correspond à aucun des modes précédents). Bien que la controverse sur ladangerosité de la téléphonie mobile semble encore loin d’un quelconque règlement, sonévolution actuelle, et ses caractéristiques, nous incitent à formuler l’hypothèse que leconsensus et la négociation sont les deux modes de règlement les plus probables. Voyons toutd’abord ce que serait le consensus. L’adoption d’une croyance non scientifique : il pourraits’agir de la mise en place d’une réglementation, juridique qui contraigne chaque partie à unfaire des concessions, puisque l’argument fondé, c’est à dire l’accord à partir de critèresscientifiques, nous paraît compromis. La négociation, telle qu’Engelhart et Caplan ladéfinissent, est elle aussi envisageable : « les agents poursuivent le débat en mettant en placedes règles de procédure permettant de parvenir à un accord probable ». La négociation, en cestermes, rappelle le principe de précaution, qui, juridiquement, impose que le doute surl’innocuité d’un produit ou d’un phénomène entraîne la poursuite des recherches 18
  19. 19. scientifiques. Le principe de précaution serait alors ces « règles de procédure », quipermettent, à terme, de parvenir à un règlement explicite, avec la reconnaissance de l’une deshypothèses scientifiques.Dans tous les cas, le règlement par perte d’intérêt nous paraît peu envisageable, enconsidération de le part qu’occupe la téléphonie mobile dans notre vie quotidienne. Enfin, lerèglement par la force paraît quasiment impossible, au vu de l’émoi que cette controversesuscite dans les discours médiatiques et publics. 2) L’importance des facteurs sociaux : Simmel et CoserEn plus des éléments de classification précédemment énumérés ci-dessus, Raynaud agrémenteson ouvrage sur les controverses d’éléments d’analyse fournis, entre autres, par GeorgSimmel et Lewis Coser, deux auteurs majeurs de la sociologie du conflit.Nous avons relevé au fil de nos lectures quelques unes de leurs idées, permettant une analysefine des controverses.Pour commencer, c’est dans Le conflit, en 1992, que Simmel met en valeur l’importance decertains facteurs sociaux dans l’étude d’une controverse, et de son évolution. Ainsi explique-t-il que la force de l’antagonisme entre les acteurs est plus grande encore lorsqu’ils partagentdes caractéristiques communes, telles que « des qualités similaires » et « l’appartenance à uncontexte commun ». Or, l’analyse du problème public de la téléphonie mobile révèle que lesacteurs en jeu viennent d’arènes aussi diverses que celles de l’industrie, de la politique, de larecherche scientifique, de la défense de l’environnement… Ces acteurs ont peu de chose encommun, ce qui expliquerait peut être le peu d’intensité de la controverse, du moins à sesdébuts, aux alentours de 2003.Cette notion de facteur social exprimée ici par Simmel semble être héritée de Lewis Coser,qui, dans Les fonctions du conflit social, en 1982, expliquait déjà qu’ « un conflit est d’autantplus violent que les adversaires sont liés ». Il explique même cette donnée en incriminant la« société moderne », qui « empêche, jusqu’à un certain point, les clivages fondamentaux »,tant les acteurs proviennent de sphères éloignées. Par la suite, Coser est allé plus loin encore,mettant en relief toutes les dynamiques en jeu dans un conflit, au sein d’un groupe et entre lesgroupes. Ainsi, il explique que, quelque soit l’intensité d’un conflit, dès son émergence, celui-ci « renforce la cohésion à l’intérieur de chaque groupe ». Cette théorie trouve une résonnancedans notre travail, puisque nous avons observé le rapprochement de certains membres d’un 19
  20. 20. groupe au fil de l’évolution du problème. Ainsi, les associations de défense del’environnement et de défense des consommateurs, rassemblées du côté des « contra », ontaccordé leurs discours, puis leurs actions, missionnant chacune un de leurs délégués pouraller, au côté de leur homologue d’une association semblable, au devant d’une ministre oud’un institut sanitaire.En outre, Coser a mis en parallèle la dimension d’un groupe et le degré d’engagement de sesmembres, entre lesquels « il existerait une corrélation négative » : plus le groupe est étendu,moins il exige un engagement de chacun de ses membres. Or il semble que le rapport entreces ceux variables se vérifie lors de l’observation de notre controverse, concernant la nocivitéde l’usage des téléphones portables. En effet, le groupe des chercheurs officiels, nombreux etrassemblés au sein d’un réseau étendu à l’international, semblent se contenter de leur parutionofficielle de résultats, tandis que les chercheurs indépendants, moins nombreux, se montrentplus visible dans l’espace visible, et plus engagés. Cependant, il convient d’apporter unecritique à cette corrélation : l’engagement d’un groupe et donc de ses membres est égalementtrès dépendant de leur rôle dans la controverse, de leurs actions et de leurs alliés. Ainsi, ilparaît évident que les chercheurs affiliés à des études scientifiques officielles, puisquemandatés par des institutions publiques, s’expriment peu hors de ce cadre.En plus de ces différents facteurs, Lewis Coser a démontré que « la fin d’un conflit estd’autant plus rapide que le conflit se déroule dans un cadre institutionnalisé ». Ainsi, si unecontroverse s’épanouit et évolue sans le cadrage d’un représentant ou d’une institutionpublique, « le perdant n’est pas obligé de reconnaître qu’il a perdu, ni même de s’en rendrecompte ». Si les pouvoirs publics se sont aujourd’hui saisis du problème public de latéléphonie mobile, il semble que la reconnaissance de la controverse n’ait pas toujours été« bilatérale », pour en revenir éléments de classification de Raynaud. En effet, pendantquelques années, les demandes de réglementation et de recherches complémentaires émanantd’associations de défense de l’environnement ou de consommateurs, n’ont reçu aucuneattention des pouvoirs publics, d’où, peut-être, un début d’explication quant au temps qu’anécessité l’émergence de ce problème public, nouvellement institutionnalisé, mais ceci selonun cadrage encore flou, comme nous le verrons plus tard (en II – 3). 20
  21. 21. 3) L’historicité d’un problème public : définir les étapes de son évolution« Le problème public acquiert les dimensions cognitives et normatives par le processussocial » : Christian Rinaudo, dans son texte Qu’est-ce qu’un problème social ?, poseclairement la dimension de processus. Ainsi un problème public se construit et est le résultat,en évolution permanente, d’un ensemble de définitions et d’actions auxquelles contribuent sesacteurs. Citons ici Spector et Kitsuse, qui, en 1987, dans Constructing Social Problems,définissent le problème public comme « les activités d’individus ou de groupes qui exprimentdes griefs et des revendications par rapport à des conditions supposées. L’émergence d’unproblème social est contingente à l’organisation des activités affirmant le besoin de réduire,d’améliorer ou de changer des conditions. Le problème central d’une théorie des problèmessociaux est de rendre compte de l’émergence, de la nature et du maintien des activités derevendications et de leurs réponses ». Rinaudo explicite ces propos en définissant ce que sontles activités de revendication : « déposer des plaintes, intenter des procès, organiser desréunions, des conférences de presse, rédiger des lettres de protestation, organiser des boycotts,des grèves, etc. ». Nous sommes ici en présence d’une pensée constructiviste, ou subjective,puisqu’il s’agit de mesurer les actions et revendications du public. Cependant, les valeurs dufonctionnalisme ne sont pas abandonnées, car ce sont elles qui vont donner le cadre d’analysede ce fameux processus.Ainsi, parmi les premiers à avoir écrit une « histoire » du problème public, nous retrouvonsFuller et Myers qui déclinent le processus en trois étapes : une « prise de conscience », suivied’une « détermination de politiques publiques », et enfin d’une « mise en place desréformes ». Rapidement critiquée car insuffisante, cette première analyse du processus serasuivie de propositions plus détaillées.Ainsi, Howard Becker, puis Robert K. Merton développent la notion d’ « étiquetage » :d’abord attribuée à la sociologie de la déviance pour expliquer la formation du statut de« outsider », l’étiquetage est entendu dans les théories interactionnistes comme un ensembled’actions par lesquelles des individus vont « publiquement disqualifier » une personne en ladéfinissant comme déviante par rapport aux normes du groupe. La sociologie des problèmespublics a donc repris le concept d’étiquetage a son compte pour expliquer le processus parlequel un conflit accède au rang de problème public, en s’armant des dimensions cognitives etnormatives nécessaires à son déploiement dans l’espace public. Ainsi, les protagonistes« étiquettent » un phénomène comme problématique dès lors qu’il montre « un décalage 21
  22. 22. substantiel antre les normes socialement partagées et les conditions réelles de la viesociales », comme l’écrit Merton.Par ailleurs, le concept de l’étiquetage est développé plus tard, en 1991, par Felstiner, Abel etSarat qui y voient trois étapes. La première, « naming », consiste à étiqueter une situation, unétat de fait, comme non conforme aux normes, et donc comme problématique. Il s’agit ensuited’étiquetter des groupes ou individus comme responsables de cette situation, c’est la phase du« blaming », qui précède le claiming : il s’agit alors de la publicisation des revendications,visant la mise en place de solutions.Au travers de ces différents cadres d’analyse, on saisit l’importance du processus depublicisation des revendications. Ainsi, Joseph Gusfield, dans son ouvrage La culture desproblèmes publics : l’alcool au volant (1981), développe cette idée en parlant« d’expériences individuellement vécues en ressources publiques », qui investissent l’espacepublic, et ce via une mise en scène des « qualités dramaturgiques, cérémonielles et rituelles ».Les scènes de discours et d’actions doivent donc être les principaux terrains d’exploration dusociologue.Daniel Cefaï intègre d’ailleurs ce principe lorsqu’il énonce dans La construction desproblèmes publics, définitions de situations dans les arènes publiques (1996), son proprecadre d’analyse, qu’il appelle « histoire naturelle ».La première phase correspond à la « conversion de difficultés d’ordres publics en problèmespublics », de la part d’un premier groupe d’acteurs, les revendicateurs, qui vont désigner desresponsables, et formuler des « griefs » à leur encontre. Ensuite, vient la phase del’établissement du problème public, qui requiert une confrontation de définitions et dediscours. En effet, l’arène publique ne vient à exister que si les différentes scènes publiquess’entrechoquent dans un concours d’actions de revendication et de stratégie decommunication. Cefaï énonce ensuite « l’intervention des pouvoirs publics » comme étant latroisième phase de « l’histoire naturelle » d’un problème public, qui est alors« institutionnalisé », ce qui, comme le précise l’auteur, « n’abolit pas sa dimensionconflictuelle et polémique ». Il s’agit durant cette phase de « reformuler » les revendicationsdans un langage judiciaire et administratif, et de nommer des personnels délégués àdifférentes tâches (par exemple la création d’un poste de médiateur) : autant d’actions quiparticipent de la « bureaucratisation » du problème public, qui va permettre de fixer lesobjectifs à atteindre en vue de la résolution du conflit. Enfin, une quatrième phase consiste àclôturer le problème public, à l’aide d’un plan d’actions, ou, au moins, de promesses, visant à 22
  23. 23. répondre aux demandes des différents protagonistes, et ce dans un consensus parfois trèsrelatif.Ces différents canevas proposés, pour l’instant encore abstraits, restant, comme le préciseDaniel Cefaï, de simples « orientations pour le regard du sociologue », qui devra étudier leschamps d’actions et de discours des différents protagonistes pour évaluer la « carrière » d’unproblème public, car la variété des cas est telle, qu’aucun ne saurait se laisser réduire à une« modélisation » aussi figée.Désormais armé de ces différents concepts, nous pouvons aborder la deuxième partie de notremémoire qui, sera l’occasion d’évaluer la « carrière » et la saillance du problème public de latéléphonie mobile. 23
  24. 24. II – Evaluation de la saillance d’un problème publicPour comprendre et étudier l’évolution d’un problème public, il est nécessaire de ledéconstruire, étape par étape, acteur par acteur, et discours par discours. Ainsi, cette deuxièmepartie de notre mémoire sera l’occasion de vérifier une à une les hypothèses posées enintroduction. Nous commencerons ainsi par l’analyse des différentes arènes et de leursdiscours, après quoi nous nous intéresserons plus particulièrement à l’arène scientifique, avantde finir, dans un troisième temps, sur le rôle du principe de précaution dans l’évolution de ceproblème public qu’est la question de la dangerosité des ondes électromagnétiques émises parla téléphonie mobile. A - Une arène publique cloisonnéeScientifiques, politiques, industriels, opérateurs, citoyens, associations, administrésjuridiques… Les acteurs en jeu dans la controverse sur le danger de la téléphonie mobile sontnombreux, et originaires de différents corps professionnels et sociaux, d’où des valeurs et desschémas de pensée souvent bien différents.Afin d’analyser les protagonistes de cette controverse sur les téléphones portables, nousutiliserons le concept des « arènes », emprunté aux sciences politiques pour désigner « deslieux symboliques de confrontation qui influencent les décisions collectives et les politiquespubliques », comme l’écrit Pierre-Benoît Joly, sociologue à l’Inra, dans son étude sur lacontroverse des OGM aux Etats-Unis. 1) La non-transversalité des arènesPour commencer, nous pouvons reprendre la théorie de Daniel Cefaï qui explique dansConstruction des problèmes publics que l’arène publique ne se forme qu’à travers laconstruction du problème public : « [la sphère publique] se constitue transversalement àdifférents champs d’institutions, se joue sur diverses scènes publiques, relève de multiplessphères d’action publique où des acteurs spécialisés usent de stratégies, recourent à dessavoir-faire et à des savoir-dire, appliquent des règles et des réglementations (…), se meuventdans des registres de discours et d’action distincts ». 24
  25. 25. A travers cette citation, on comprend que l’arène publique dans laquelle peut s’ancrer unproblème public, n’existe finalement que lorsque ses différents protagonistes ont trouvé unchamp de communication, où la confrontation des idées puisse se faire sur la base du partagedes mêmes données et du même langage. Le problème est que dans le cas de la controversesur la téléphonie mobile, les différentes arènes semblent évoluer dans une arène publiquecloisonnée, où chaque acteur reste figé sur sa définition du monde et du risque que représentela téléphonie mobile.Ainsi, l’une des premières étapes de « l’historicité » ou de la « carrière » d’un problèmepublic consiste en une compétition pour imposer sa propre vision de la controverse, ou sonpropre « cadre » d’analyse, comme l’a écrit Ervin Goffman dans sa « Frame Analysis ». 1. L’arène scientifiqueExpériences, communiqués de presse, ouverture de leurs laboratoires lors de visitesorganisées sont les principaux modes d’action et d’expression des experts scientifiques, tandisque les normes, taux, et statistiques sont leurs principaux, sinon uniques outils d’analyse.Voyons plutôt ces quelques extraits du Communiqué de l’Académie de Médecine du 17 juin2008 :« Les risques potentiels des téléphones portables ont fait l’objet de très nombreuses études,justifiées par le développement massif de la téléphonie mobile depuis 1993. Ces étudesrelèvent soit d’une approche expérimentale (sur l’animal, sur des cultures cellulaires, voire surdes végétaux) soit d’une approche épidémiologique fondée sur des études cas-témoins. (…)Les résultats de ces études partielles sont pour le moment rassurants : - Les six études qui examinent les cas de neurinomes de l’acoustique ne montrent pas d’augmentation du risque, avec une incertitude à lever pour les utilisateurs depuis plus de dix ans ; - Les cinq études sur les méningiomes ne montrent pas d’augmentation du risque ; - Aucune des six études concernant les gliomes ne montre de risque significatif d’utilisation du portable mais le regroupement des études anglaises et nordiques montre un risque relatif de 1,39, à peine significatif (intervalle de confiance à 95% : 1,01 – 1,92) pour une utilisation du portable supérieure à 10 ans et du même côté que la tumeur. »On note ici l’habile rhétorique employée pour parler des risques : les résultats utilisées ne sontceux d’études restées « partielles », et les risques sont « à peine significatifs ». De mêmeconcernant ces « neurinomes », il reste « une incertitude à lever », alors que, pas moins dequelques mots plus tôt, les « six études qui examinent les cas de neurinomes de l’acoustiquene montrent pas d’augmentation du risque ». Les lecteurs les moins avertis, ou les plus 25
  26. 26. pressés, tels que les journalistes de certains rédactions, passent aisément à côté de cette« incertude à lever » qui concerne les utilisateurs depuis plus de dix ans, soit la majorité desadultes qui atteindront bientôt leurs trente ans.Le cadrage des scientifiques, du moins ceux qui tentent de rassurer les utilisateurs, est on nepeut plus clair. Pour eux, le problème public est nul et non avenu, preuve ayant été faite par« de nombreuses études » de l’innocuité de l’usage des portables, en tous cas dans lesconditions d’évaluation, d’ailleurs établies par ces seuls et mêmes experts.Avant de passer au cadrage fait par la sphère politique, citons Jeanne Chabbal qui a publiédans la revue Politix, en 2005, une étude sur une usine chimique, intitulée Le risque invisible,la non émergence d’un problème public : « Pour les autorités technicoadministratives, lerisque industriel [représenté par les ondes électromagnétiques] existe mais « il ne fait pasproblème » dans la mesure où il est déjà repéré et encadré grâce au classement Seveso[principe de précaution]et à la prise en charge que ce dernier implique ». 2. L’arène politiquePour les responsables politiques, il s’agit de composer avec d’une part les inquiétudesénoncées par les consommateurs, d’une autre, les exigences des opérateurs et des industriels,et enfin avec les discours purement scientifiques des experts. Premier destinataire visé par cesdifférentes revendications ou ces discours, les politiques ne peuvent renier l’existence de lacontroverse, mais affichent en revanche leur volonté d’y mettre un terme. D’ailleurs, résoudreune controverse semble simple dans la bouche des politiques. Ils énoncent la nécessitéd’entendre chaque protagoniste, puis rappellent que les décisions leurs reviennent de droit.Voyons ces quelques lignes d’interviews de Madame Bachelot, Ministre de la Santé, extraitesd’un article publié dans l’édition du Figaro du 22 avril 2009, veille de l’ouverture du Grenelledes Ondes :« Nous avons organisé cette table ronde, car nous souhaitons que toutes les pièces du dossiersoient mises sur la table et que des personnalités et organismes dhorizons divers puissent separler. La controverse doit être levée avec la participation de tous les acteurs. Je suis élue dansune circonscription dont le nord est en zone blanche, les portables ne passent pas. Leshabitants me réclament sans arrêt dêtre équipés. Eux aussi doivent être entendus. Nous avonsdécidé que toutes les questions concernant les téléphones portables, les antennes relais et leWIFI devaient être abordées. Même si les antennes-relais cristallisent aujourdhui lattention,le téléphone mobile, par sa très grande proximité avec lutilisateur, expose davantage aurayonnement électromagnétique ». 26
  27. 27. Preuve de son habileté rhétorique, la Ministre de la Santé parvient ici à tenir le discours d’unacteur neutre, réceptif, tout en glissant que, quelles que soient les revendications desassociations, certains consommateurs, eux, réclament le droit à la couverture mobile. Ainsi,avant même que la rencontre avec les différents protagonistes n’ait lieu, cette responsablepolitique impose son cadrage, que l’on pourrait résumer ainsi : j’organise un grenelle pourparler des ondes, certes, mais sachez qu’en tant que décideuse politique, je suis en charge dedeux obligations : protéger les consommateurs, mais aussi veiller à l’uniformité de lacouverture réseau du territoire français ». Dès lors, la question des risques représentés par lesondes électromagnétiques ne saurait être perçue par cette arène avec le même cadrage quecelui, par exemple, des associations. 3. L’arène associativeQuelles sont les armes des associations ? Quelle est leur définition du problème ? Commenténoncent-elles leurs revendications face à des arènes dont les systèmes de pensée et de valeursdivergent ? L’étude de la controverse nous a permis de noter que l’arène des « contra »s’appuie beaucoup sur des laboratoires d’experts indépendants pour réaliser des contre-études.Ainsi, les normes, les taux limites, les mesures d’exposition aux ondes sont une grammairebien connue des associations, qui se sont ainsi emparées des outils scientifiques. Ce qu’il estintéressant d’analyser ici, c’est la façon dont ces contra détournent les outils scientifiquespour servir leur cadrage du problème. Livrons ici quelques lignes extraites d’une tribunepubliée le 24 avril dernier sur le site d’information www.rue89.com par Stéphen Kerckhove,délégué général de l’association Agir pour l’Environnement :« Depuis 2001, date de la publication du premier rapport dexpertise sur le sujet, la situationna cessé de se dégrader, lentement mais sûrement. Le tête-à-tête entre les riverains dantennesrelais et les opérateurs sest progressivement doublé dun casse-tête pour le gouvernement !Cette controverse démontre par labsurde que labsence circonstanciée de la puissancepublique en matière de politique sanitaire finit toujours par rejaillir dune façon ou dune autresur la scène publique. Le pourrissement de la situation est né, notamment, de lincapacité delexpertise officielle à penser la complexité et reconnaître lincertitude ambiante, amenantcertains scientifiques à énoncer doctement une vérité, LA vérité ; une sorte de vérité révélée,incontestable, unilatérale. (…)La France dispose ainsi de lune des réglementations les plus laxistes au monde. Les seuilsdexposition respectivement de 41 et 58 volts par mètre pour les bandes de fréquences 900MHz et 1800 MHz furent fixés par un décret paru le 03 mai 2002.Nombre de pays européens ont dores et déjà modifié leur réglementation en adoptant desseuils plus protecteurs. La Suisse devrait ainsi bénéficier dun seuil de 0,6 V/m en 2012 pourles sites sensibles. ». 27
  28. 28. Si l’expertise officielle se contente d’énoncer « une sorte de vérité incontestable etunilatérale », les associations s’appliquent ici à les analyser d’un point de vue « social ». Eneffet, si les lecteurs ne voyaient pas le problème d’un taux de 41 volt/mètre sur le territoirefrançais, tel qu’il est énoncé par les experts français, en revanche, une fois ces informationscomparées aux données d’autres pays, l’enjeu apparaît beaucoup plus clairement. En publiantces informations, et énonçant les taux d’expositions aux ondes, les associations se saisissentde données scientifiques pour les démocratiser, les recontextualiser dans un espace public etsocial, ici l’Union Européenne. 4. l’arène des opérateursL’étude du discours des opérateurs de téléphonie mobile nous offre encore une nouveaucadrage du problème. Ici, seule la réglementation compte, comme le montre cet extrait de larubrique « mon téléphone et ma santé » du site Internet de l’Afom : l’Association Françaisedes Opérateurs Mobiles :« L’exposition aux ondes radio doit toujours être inférieure au seuil correspondant àl’émetteur : 28 V/m pour la radio FM, 31 V/m pour la télévision, 41 V/m pour la téléphoniemobile à 900 MHz, 58 V/m pour la téléphonie mobile à 1800 MHz et 61 V/m pour latéléphonie mobile UMTS (3ème génération).Toutes les antennes-relais de téléphonie mobile en service en France respectent cetteréglementation.Quelques pays ont fixé des seuils plus faibles. Ces seuils sont arbitraires et sans fondementscientifique. Ils ne sont recommandés ni par l’OMS, ni par les groupes d’experts sanitairesconsultés par les pouvoirs publics ».A la lecture de ces quelques lignes, on note que les opérateurs ne parlent ni de risque, ni decancer, ni d’électro-sensibilité ou encore d’incertitude sur l’augmentation de « neurinomes »,comme le font les autres acteurs. Seule la législation importe, puisque c’est elle seule quipourrait punir les opérateurs en les désignant responsables. Dès lors, prouver leur conformitéà la réglementation semble être l’obsession la seule obsessions de cette arène. Peu importe,d’ailleurs, si d’autres pays ont choisi des taux plus faibles pour protéger la société civile,puisque cette décision repose sur des expertises scientifiques qui n’ont pas été commandéespar les institutions sanitaires… On comprend donc que pour les opérateurs, seules les étudescommandées et exécutées par des organismes institutionnels sont crédibles. Avec un telraisonnement, l’arène associative et les experts indépendants sont de suite évacués de ladiscussion. 28
  29. 29. Ainsi donc, cette rapide comparaison nous a permis de mettre en exergue la différence, etmême parfois l’incompatibilité des systèmes de pensée et de valeurs en place dans ces arènes.Pierre-Benoît Joly et Claire Marris, sociologues à l’INRA, et auteurs de l’étude : Laconstitution dun "problème public" : la controverse sur les OGM et ses incidences sur lapolitique publique aux Etats-Unis, mettent d’ailleurs en mots l’effet de cloisonnement quidécoulent de telles différences de définition :« Chacune des arènes est caractérisée par sa propre logique de sélection des problèmes, pardes ressources, des référents symboliques et une grammaire spécifique. Selon les arènes danslesquelles sont portés les débats, les ressources dont bénéficient les différents protagonistesauront plus ou moins dimportance. (…) Dans larène scientifique, cest la preuveexpérimentale et la statistique; dans larène juridique, les principes juridiques et lajurisprudence; dans larène économique, largent et le profit; dans larène médiatique lesmontées en généralité et la référence aux valeurs ».Dans ce contexte, les différentes arènes apparaissent donc cloisonnées. Elles ne partagent pasles mêmes définitions du problème, du risque, des normes, n’utilisent pas les mêmes outils, oualors pas de la même façon, d’où la difficile mobilisation de l’arène publique, celle-mêmedont Cefaï rappelle qu’elle ne préexiste pas le problème public, mais se constitue à travers lui,dès lors que la confrontation et les échanges opèrent entre les différentes arènes.Or ici, l’arène publique semble être seulement au début de sa constitution, comme nous leverrons plus tard. Cependant, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que ce cloisonnement desarènes empêche la circulation du problème dans une arène publique qui est normalement lelieu de résolution de la controverse. Cette théorie a également été posée au cours d’autresétudes sociologiques : Jeanne Chabbal, auteure de l’étude Le risque invisible. La non-émergence d’un problème public a ainsi écrit : « Les définitions du problème des risquesindustriels produites par les différents acteurs évoqués ne peuvent se rejoindre tant ellesrenvoient à des ordres de valeurs incompatibles et à des univers sociaux cloisonnés. Cettehétérogénéité est un des premiers facteurs de blocage de l’émergence du problème ».Ainsi, au lieu de passer transversalement d’arène en arène, en suivant le fil d’une grammaireet d’un ensemble de valeurs partagées, le problème public stagne dans chacune des arènes, quisont positionnées verticalement, certaines en dominant d’autres, aujourd’hui encore. UlrichBeck, auteur de la Société du risque, s’est d’ailleurs intéressé aux conditions d’évolution d’unproblème public, et écrivait déjà en 1987 : « La démarche présuppose une interaction quitranscende les frontières entre disciplines, entre catégories de citoyens, entreprises,administrations et domaines politiques ou – ce qui est plus vraisemblable, - elle finit par se 29
  30. 30. répartir entre les différents domaines en prenant la forme de définitions contradictoires et deconflits de définition ». 2) L’exception de l’arène scientifiqueNous venons de le démontrer, le problème public de la téléphonie mobile souffre d’uncloisonnement des arènes. En effet, les différents protagonistes n’ont pas la même conceptiondes enjeux ni la même définition du risque. Cependant, il convient de nous attarder sur le casde l’arène scientifique, qui semble elle faire exception puisque c’est la seule à traverserl’ensemble de l’arène publique. Ses outils, son vocabulaire, ses mesures : autant d’élémentsscientifiques dont se saisissent les autres acteurs du problème public pour en parler. 1. L’omniprésence de l’arène scientifiqueAinsi, pour parler des risques de la téléphonie mobile, chaque arène commande ses propresexpertises, puis brandit ses propres chiffres d’exposition aux ondes électromagnétiques.Le recours aux outils scientifiques semble donc traverser l’ensemble des modes d’actions desprotagonistes. Cependant, nous l’avons déjà évoqué un peu plus haut, les différents acteurs nemanquent pas d’adapter ces outils à leur propre systèmes de valeurs : a. L’arène politique, lorsqu’elle parle de taux ou de normes, s’empresse de préciser que ces données sont objectives et proviennent de sources fiables : «[les normes d’exposition] suivent exactement les standards préconisés par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP), organisation non gouvernementale reconnue officiellement par lOrganisation mondiale de la santé (OMS), évaluant les résultats scientifiques du monde entier ». b. L’arène associative se sert elle aussi des taux, certes, mais pour les comparer aux taux fixés dans d’autres pays, et ainsi faire ressortir le laxisme de la politique sanitaire française en comparaison avec celle des ses homologues. c. L’arène des opérateurs, quant à elle, lorsqu’elle utilise les outils scientifiques, le fait pour légitimer l’émission d’ondes par ses antennes-relais, et pour se décharger de toute responsabilité, puisque « les seuils en vigueur en France sont recommandés par la Commission Européenne, le Parlement Européen et le Conseil de l’Union Européenne ». (Source : Site de l’AFOM : Association Française des Opérateurs Mobiles). Les 30
  31. 31. 2. Le transcodage de Lascoumes, inverséOn l’a démontré, le vocabulaire et les outils scientifiques sont largement exploités par lesautres arènes, même celles qui lui sont concurrentes. Cependant, elles savent les détournerpour leur donner une fonction autre que celle de la preuve.Cet aspect est particulièrement intéressant car il se rapproche de la théorie du « transcodage »formulée par Pierre Lascoumes, auteur de Agir dans l’indécision. A ceci près que lorsqu’ilparle de transcodage, le sociologue définit la capacité d’un acteur à « intervenir dansdifférentes arènes afin de redéfinir les problèmes et les enjeux par un jeu de valorisationdifférentielle des ressources » qu’il maîtrise suffisamment pour « les utiliser de la façon dontelles sont définies et utilisées dans chaque arène ».Or ici, c’est un phénomène similaire, mais inversé, qui semple opérer. En effet, politiques,associatifs et opérateurs mobiles recourent aux ressources scientifiques en les inscrivant dansleur propre arène, mais en conservant leur définition des enjeux et des problèmes.Cependant, chez Lascoumes, la capacité de transcodage d’un acteur lui permet souvent des’installer sur l’ensemble des arènes et ainsi de faire régner ses définitions sur l’arènepublique et donc sur le devenir du problème public.Or ici, il convient de faire remarquer que chacune des arènes ne fait qu’emprunter sagrammaire, ses outils, à l’arène scientifique, et conserve sa propre définition et son propresystème de valeurs. L’arène scientifique est donc transversale, mais n’emmène pas pourautant l’arène publique avec elle. En effet, le conflit de définitions demeure, et les arènesrestent cloisonnées.Cependant, cette opération de « transcodage inversé » nous guide vers une nouvellehypothèse : celle de la suprématie de la science au cœur de ce problème public. 31
  32. 32. B - L’échec de la seconde modernité«Si nous avons de la peine, en France, à absorber la leçon de Beck, cest parce que lesFrançais se pensent toujours modernes sans voir la discontinuité béante entre sociétéindustrielle et société postindustrielle. Ils pensent encore quune maîtrise par la science et latechnologie restera possible. Leur confiance dans ladministration savante et dans lavancéeinéluctable dun front de modernisation na pas varié ».Par ces mots, Bruno Latour, dans Nous n’avons jamais été modernes, explique ce qui selonUlrich Beck représente l’échec de la société contemporaine.Car avec l’industrialisation, l’individu a gagné en liberté, s’est affranchi des carcans de lafamille nucléaire, de la foi, pour élire lui-même les racines auxquelles il veut se rattacher. Laseconde modernité était donc l’occasion d’un cadre de vie plus large, d’une liberté accrue. Or,selon Beck, l’individu de la seconde modernité a raté son envol, et est resté lié à « l’Etatsavant ». 1) Une semi-modernité« Les débats sur les risques encourus mettent en lumière les fractures et les gouffres qui, dansle rapport aux potentiels de danger produits par la civilisation, séparent rationalité scientifiqueet rationalité sociale. On ne parle pas des mêmes choses. Dun côté, on pose des questionsauxquelles lautre côté ne répond pas, de lautre, on répond à des questions qui, formuléesainsi, passent à coté de ce qui est réellement demandé et de ce qui est cause des angoisses ».Cet extrait de La société du risque, montre l’écart existant entre les deux types de rationalitésénoncés par Beck. 1. L’institutionnalisation de la scienceL’industrialisation de la société s’est accompagnée d’une institutionnalisation de la science,qui est pour Beck une véritable « contre-modernité ». En effet, au lieu de penser par lui-même, l’individu s’en remet perpétuellement aux « experts », à la démonstrationmathématique. Au lieu d’appliquer les nouveaux schémas de libre pensée que lui offrent laseconde modernité, l’homme moderne se retourne toujours vers ceux que Latour appellent« les blouses blanches ». 32
  33. 33. Or, dans le cas du problème public de la téléphonie mobile, comme dans n’importe quellesituation de risque, s’en remettre à la rationalité scientifique plutôt qu’à la rationalité socialeest lourd de conséquences. En effet, les scientifiques se limitent à « des estimations de risquesquantifiables précis survenant à loccasion daccidents probables. Demblée, le risque se trouveréduit à sa seule dimension de maniabilité technique. Or, pour les larges pans de lapopulation, cest au contraire le potentiel de catastrophe (…) qui est au cœur du problème. Laprobabilité pour que se produise un accident, si infime soit-elle, est toujours trop grandelorsquun seul accident a lextermination pour conséquence », explique Ulrich Beck.Si ce n’est ici pas « l’extermination » qui est en jeu, l’écart entre les deux rationalités reste telque la société civile peut voir un danger là où les scientifiques n’en verront aucun , sinon trèspeu.Ainsi, en fixant des seuils, des normes, les scientifiques ne voient là rien d’extravagant oud’anti-naturel. Ils ont fait des expériences, ont confronté pendant des mois les résultats, pourpouvoir assurer qu’en dessous de tel taux, une substance, ici les ondes électromagnétiques,restent inoffensives pour l’homme.C’est le problème des fameux « taux limites » que l’on retrouve dans toutes les controversesscientifiques, et que l’auteur de La société du risque met très bien en lumière ici : « Les tauxlimites de présence « acceptable » de substances polluantes (…) réussissent le tour de forced’autoriser les émissions polluantes tout en légitimant leur existence, tant qu’elle se cantonneen deçà des valeurs établies. (…) Il est possible que les taux limite permettent d’éviter le pire,mais ils servent aussi à « blanchir » les responsables : ils peuvent se permettre d’empoisonner« un peu » la nature et les hommes. [Ceci] met en valeur le principe autrefois évident selonlequel il ne faut pas s’intoxiquer les uns les autres. Il serait d’ailleurs plus juste de dire : nepas s’intoxiquer totalement. (…) Il n’est pas question d’empêcher l’intoxication, mais de lacantonner dans des limites acceptables. L’exigence de non-intoxication, qui paraît pourtant lefait du bon sens le plus élémentaire, est donc rejetée parce que utopique. Avec les tauxlimites, ce petit peu d’intoxication qu’il s’agit de fixer devient normalité. Les taux limitesouvrent la voie à une ration durable d’intoxication collective normale ».A première vue, les taux limites nous paraissent un compromis intéressant pour tirer partie duconfort proposé par les technologies du sans fil, sans en subir les méfaits, puisque nous avonsles moyens de contrôler notre exposition et de surveiller que celle-ci reste en-deçà du seuillimite fixé par les instances scientifiques et politiques.Pourtant, à bien y penser, notre environnement est saturé de toute part de substances et deradiations. Que nous acceptons puisque les technologies et l’industrie restent en conformité 33
  34. 34. avec les taux limites fixés au préalable. Il s’agit donc bien, de la part de la société civile, d’undéni du principe selon lequel on ne tue pas, pas même un peu.C’est précisément dans ce type de situation que se dessine la société du risque de Beck. Unesociété que la modernité a conduit à accepter la menace, tout en cherchant à s’en protéger :«lexigence de survie et la reconnaissance du danger sont contradictoires. Et cest cette fatalitéqui donne tout son poids existentiel au débat sur les critères de mesure ou de distinction, surles effets à court et à long terme. On diagnostique le danger au moment même où on établit unconstat dimpuissance, où on comprend quon ne peut y échapper ».Avec l’institutionnalisation de la science, la société civile se retrouve imbriquée dans unsystème de pensée où domine la rationalité scientifique. Ainsi, même lorsqu’il s’agitd’adresser des critiques à l’arène scientifique, l’arène associative n’a d’autre choix qued’emprunter son langage et ses outils. Car comment prouver la présence d’un risqueautrement qu’en recourant aux outils de mesure que la science a rationalisés ? 2. Le nécessaire retour à la rationalité socialeS’il nous paraît difficile de parler du problème public des téléphones portables sans recouriraux instruments scientifiques, c’est parce que la société de la seconde modernité a accepté debaigner dans une société de l’expérimentation et de la rationalisation mathématique, logique.Nous avons laissé s’imposer la rationalité scientifique, trop heureux de pouvoir nous enremettre à des sciences « exactes ». En effet, comme l’explique Ulrich Beck, ‘on sest mis àadopter un modèle dans lequel la modernité est ramenée à une opposition entre technique etnature, opposition dans laquelle la première et le bourreau et la seconde la victime. Demblée,cette façon de penser fait abstraction des réalités et des conséquences sociales, politiques etculturelles des risques liés à la modernisation ».C’est ainsi que les experts scientifiques ont été faits « propriétaires » du problème public de latéléphonie mobile sans même l’avoir demandé. Car à peine la question de la dangerosité desondes soulevée, les politiques se sont tournés vers les chercheurs, et leur ont demandé deschiffres, des preuves, précisément lorsqu’il aurait fallu se tourner vers la rationalité sociale,populaire, pour obtenir, enfin, une autre grille de lecture du problème, et se le réapproprier.En effet, être modernes signifierait, toujours selon la théorie de Beck ou de Latour, recourir àla rationalité sociale qui est en nous, et d’ailleurs bien plus profondément ancrée quel’institutionnalisation de la science. 34
  35. 35. Car refuser les dogmes scientifiques n’a rien d’irrationnel, contrairement à ce que soupirentles scientifiques. La rationalité sociale existe. C’est donc aux « techniciens du risque », querevient le devoir d’entendre les critiques, et de réviser leur définition du risque, pourreconsidérer la situation à la lumière de la culture et de l’opinion populaire, dont les valeursn’ont rien à envier à celles de l’arène scientifique.Sans cela, « on risque daboutir à un débat sur la nature qui se fasse sans lhomme, qui évacuetoute dimension sociale et culturelle ».Qu’est la rationalité scientifique, seule ? Un amas de données stériles, selon ce même Beck :« [les experts] se sont contentés de brasser des chiffres sur la présence des polluants dans lair,leau et lalimentation, (…) avec une ferveur et une exhaustivité qui laisseraient supposer quejamais personne – par exemple, un certain Max Weber – nait manifestement perdu son tempsà démontrer que si lon ne tient pas compte des structures de pouvoir de pouvoir et derépartition sociale, des bureaucraties, des normes et des types de rationalité dominants, toutcela est soit stérile, soit absurde, et vraisemblablement les deux à la fois ».Si la rationalité scientifique n’a aucune valeur seule, il en est de même pour la rationalitésociale, comme le rappelle Beck : « Dans leur façon dappréhender les risques liés àlévolution industrielle, les scientifiques dépendent des attentes et des horizons de valeurs dela société, de même quinversement la réaction sociale et la perception des risques dépendentdarguments scientifiques. Sans la rationalité sociale, la rationalité scientifique reste vide, sansla rationalité scientifique, la rationalité sociale reste aveugle. Il ne faut pas pour autantconclure à l’harmonie généralisée. Au contraire : il s’agit de prétentions à la rationalitéconcurrentielles et conflictuelles à bien des égards ».Si la rationalité sociale est nécessaire pour réhumaniser et ainsi moderniser le débat public, larationalité scientifique ne doit néanmoins pas être évacuée, puisque sans elle, nous serions« aveugles ». Mener des expériences, analyser les résultats, et se laisser guider par les énoncésscientifiques doit donc rester à l’ordre du jour. En revanche, il convient de savoir découplerles décisions sociales et politiques des résultats des chercheurs. C’est ainsi que la rationalitésociale doit opérer. Culture et impressions, sentiments, n’ont rien d’irrationnels, et c’est àl’individu de la seconde modernité de rendre à la rationalité sociale ce qu’elle a de moderne.Car, comme le rappelle Dominique Vinck dans son Manuel de la sociologie des sciences, « ladéfinition de la nature est un enjeu social ; Il arrive cependant que les protagonistes perdent devue les visées sociales de leurs adversaires au fur et à mesure que les querelles se font plusprécises autour des questions scientifiques ». 35
  36. 36. Pour terminer sur cette question, penchons-nous un instant sur l’ouvrage de Dominique Vincket sur les mots que lui inspire un chapitre intitulé « Où est la différence ?», (p. 221),comprenez, entre la rationalité sociale et la rationalité scientifique : la différence résulte desmultiples différences qui tiennent à la construction et à la mobilisation de réseaux plus oumoins longs (…) : dans un cas, l’énoncé circule, dans l’autre, pas. (…) L’information [de larationalité scientifique] est transformée de telle sorte que d’autres à distance, puissent agir. Lalogique scientifique ne se comprend pas seule ; elle est liée à une société. Le fait devientuniversel non pas parce qu’il est rationnel, mais parce qu’il est multiplié et distribué auprèsd’autres qui utilisent les mêmes instruments et les mêmes codes ».Citant ensuite les travaux du sociologue Barry Barnes sur l’idée de l’incommensurabilité desparadigmes sociaux et scientifiques, Dominique Vinck démontre l’égalité des deuxrationalités, qui ne sont autre que deux systèmes de croyances distincts. Or, « chacuncorrespond à une forme de société et n’a de sens que dans ce cadre-là ». Dès lors, « il n’y apas de critère absolu et universel qui permette de les comparer, et il est donc impossible dedéterminer s’il en est de meilleurs que les autres. »Rationalité sociale d’un côté, rationalité scientifique de l’autre : les auteurs et sociologues ontbeau les sous-peser, les deux se valent, et c’est parce qu’aucune des deux ne saurait se passerde l’autre qu’il serait temps d’insuffler de la culture et du social dans la définition du mondeet de ses problèmes.Ainsi, Pierre Lascoumes rappelle dans son Essai sur la démocratie technique : agir dans unmonde incertain, la maxime citée en 1933 à l’Exposition Universelle de Chicago : « la sciencedécouvre, l’industrie applique et l’homme suit ». Or pour Lascoumes, « cette maxime nes’applique plus. Les temps ont changé, la société des hommes réfute cette maxime. Ce refuss’appelle l’acceptabilité sociale des technologies. (…) Ce qui compte, ce n’est pasl’accumulation d’informations qui éclaire un décideur hésitant, mais c’est la mise en place dumouvement de va et vient entre exploration des mondes possibles et exploration du collectif.C’est la fabrication et la conception d’un monde commun qui constitue la force desprocédures dialogiques ».Concernant le problème public de la téléphonie mobile, il semblerait que « l’homme suit »encore un peu trop la rationalité scientifique, et les temps n’ont pas autant changé que laseconde modernité pouvait le laisser espérer, comme l’expliquent Beck et Latour.C’est pourquoi ce mouvement de va et vient » entre rationalité sociale et scientifique doits’instaurer au plus vite, car à ce jour, c’est le collectif de la société civile qui paie un lourd 36
  37. 37. tribut pour avoir délégué le problème public de la téléphonie mobile aux scientifiques. 2) Une objectivité entravéeL’arène scientifique : transversale, omniprésente dans l’ensemble des arènes, transcodée, etprivée de rationalité sociale… Tous les facteurs sont réunis pour expliquer une montée enpuissance d’une « scientificisation » du problème public de la téléphonie mobile, qui n’estpas sans conséquence. 1. Des experts… en communication« Les scientifiques sont des orateurs et des écrivains », écrit Dominique Vinck dans sonmanuel de Sociologie des Sciences, en 1995, pointant du doigt l’habileté et l’aise aveclaquelle ils «mettent en scène et en discours leur activité ».Ainsi, selon leurs destinataires, les scientifiques opèrent une « modélisation » des énoncés.Leurs comptes rendus de recherche ne seront donc pas tout à fait les mêmes selon qu’ilss’adressent à un public profane, à des scientifiques travaillant dans d’autres domaines, ou àdes collègues spécialisés dans le même domaine qu’eux.Les articles destinés au grand public contiennent selon Vinck « des termes générauxsusceptibles de retenir l’attention des lecteurs : par exemple les bienfaits de la science et leschoses merveilleuses qu’elle découvre pour le grand public, les applications potentielles pourles industriels, les défis nationaux pour les pouvoirs publics… [Tandis que] les détails ducontexte de la production de la connaissance sont largement absents ».En outre, les scientifiques déploient toute une stratégie rhétorique dans leurs publications : lescientifique ne dit jamais « je », rarement « nous » ou « on », mais utilise bien plus volontiersla forme passive, évacuant ainsi tout subjectivité. Quand bien même les résultats et lesconclusions énoncées sont les siennes, le scientifique donne ainsi l’impression qu’il s’exprimeici au nom de La Science, rationalité pure et intouchable.Dominique Vinck a dressé une liste très intéressante de ces procédés : - « les instructions préliminaires : (…) la mention de l’institution à laquelle est attaché l’auteur, et les organismes qui soutiennent son travail, suggèrent au lecteur que [le scientifique] n’est pas seul lorsqu’il parle. (…) Il y a derrière lui un réseau. Si le 37
  38. 38. - des dispositifs d’externalisation : il s’agit de produire sur le lecteur un effet, à savoir qu’il ait l’impression d’une non implication de l’agent humain. Le phénomène est appréhendé comme n’ayant jamais été construit par l’activité du chercheur. Pour ce faire, l’auteur utilise la voix passive [de telle façon que] le sujet de l’action scientifique soit absent ou implicite. Aucun nom personnel n’apparaît dans le corps du texte, de même que les pronoms personnels sont bannis ».A nous d’observer un court extrait du Communiqué de l’Académie de Médecine du 17 juin2008 : « Les risques potentiels des téléphones portables ont fait l’objet de très nombreusesétudes, justifiées par le développement massif de la téléphonie mobile depuis 1993. Cesétudes relèvent soit d’une approche expérimentale(…). Les six études qui examinent les casde neurinomes de l’acoustique ne montrent pas d’augmentation du risque, avec uneincertitude à lever pour les utilisateurs depuis plus de dix ans ».On relève bien ici la forme passive : « ont fait l’objet ». Et les formules externalisantes « cesétudes relèvent ; les six études qui examinent ». On voit dans cette dernière phrase quel’auteur a préféré une tournure alambiquée (une étude peut-elle « examiner » un cas ?!) plutôtque de devoir utiliser un pronom personnel, ce qui aurait pu donner : « les six études que nousavons menés ; les cas que nous avons étudiés ».En recourant à de tels procédés d’écriture, Vinck le dit très bien, le lecteur, le citoyen profane,a l’impression que « la nature parle d’elle-même ».Vinck n’est pas le seul à avoir mis en évidence les stratégies éditoriales mises en place par leschercheurs. Yannick Barthes, dans sa thèse pour le doctorat de sociologie en 2000, écrit ausujet de La mise en politique des déchets nucléaires, que : « la production d’une informationsur le projet répond à une demande sociale qui est d’abord construite par les responsables duprojet eux-mêmes, à travers le postulat selon lequel ils sont les plus à même de définir lesattentes des populations concernées ». Il nous livre également un extrait de l’entretien que luia accordé l’un des experts scientifiques concerné dans son étude : « l’opposition du public estcaractérisée par une réaction émotive, psychologique essentiellement due à l’ignorance.L’origine de ces réactions est alors associée à un manque de connaissance […] Il y a très peud’opposants selon ce schéma d’interprétation, il n’y a que des victimes involontaires 38

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