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Guyanes > Pigments

  1. 1. Pigment Un pigment est une substance colorante insoluble dans le milieu qu’elle colore. Utilisés en art et dans l’industrie,les pigments se présentent sous la forme de poudres. Ils sont généralementmis en suspension dans un liant liquide afin d’obtenir une peinture ou uneencre. Les pigments étant insolubles, ils se fixent à la surface du supportsur lequel on applique le mélange, contrairement aux teintures qui sontabsorbées par le support. Les pigments d’origine naturelle/Minéraux cesont les terres, ocres, lapis-lazuli, cinabre, oxydes de fer naturels, connuspour certains depuis la Préhistoire. Les pigments biologiques extraitsde plantes tinctoriales sont des composés organiques. Le pigment estextrait de diverses parties constitutives de la plante les feuilles (guède,chlorophylle (E140), anthocyanes (E163), les racines (garance) ou letronc. Les pigments d’origine animale ce sont la cochenille Kermes vermiliopour des rouges carmins, écarlates ou cramoisis. Le murex pour la pourprecolore depuis l’Antiquité la robe des sénateurs ou des cardinaux à Rome ouencore le sépia ou encre de seiche. À partir du XIXe siècle, beaucoup de cespigments naturels ont été reproduits par synthèse chimique (l’alizarine remplacela garance, la mauvéine, aniline, fuchsine). Les pigments synthétiques sontissus de la chimie minérale et de la chimie organique : pérylènes, quinacridones,phtalocyanines, azoïques. Leur découverte date du XIXe siècle et constammentaméliorés, ils sont les plus utilisés aujourd’hui. Les pigments biologiques : lesplus connus sont les mélanines, substances produites par les mélanocytes.On en connaît deux types : la mélanine-base ou eumélanine est un polymèrebrun-noir et la phéomélanine de couleur jaune-rouge (c’est un monomère).L’absence congénitale de mélanine produit l’albinisme. La mélanine est présentedans les yeux et les phanères, peaux, ongles et cheveux. Dans les yeux, lespigments, mélanines et lipofuscine(yeux verts) colorent l’iris envert, gris, noir, noisette… Des Fondation Clémentpigments en très faible quantité donneront les yeux bleus. Cet iris peut parfoisêtre rouge en l’absence totale de pigment (ex. en cas d’albinisme). Dans lesvaisseaux des mammifères, l’hémoglobine donne un rouge rutilant.
  2. 2. Guyanes > Pigments1 Une exposition regroupant quelques-uns des courants artis- cation : engagement d’une collection d’art contemporain,Exposition collective tiques actuels de Guyane ne pouvait qu’être révélatrice, s’il prémisse du futur FRAC, avec la Région Guyane et le musée en était besoin, du foisonnement des talents qui irriguent ce des Cultures Guyanaises8, dans la perspective de la miseColette Foissey, commissaire pays malgré son enclavement, l’absence de véritable école en œuvre de la Maison des Cultures et des Mémoires deDavid Redon, commissaire-adjoint d’art4, la faiblesse du marché – une seule galerie privée5-, la Guyane dans l’ancien Hôpital Jean-Martial, au cœur de enfin l’absence jusqu’à présent de Fonds régional d’art Cayenne, projetée en partenariat à trois, Conseil régional,L’exposition Guyanes > Pigments dont le titre, nom Pigment, nom masculin. Un pigment est une substance colorante contemporain (FRAC) et de véritable salle équipée aux nor- Conseil général9 et Etat ; résidences d’artistes, qu’il faudraitpropre, est une référence directe à la poésie de Léon- insoluble dans le milieu qu’elle colore. Utilisés en art et dans l’industrie, mes d’exposition internationales. Jeunesse de la population, développer dans le cadre de la nouvelle priorité gouverne- les pigments se présentent sous la forme de poudres. Ils sont croissance démographique extrêmement rapide, existence mentale, éducation artistique et culturelle en temps scolaireGontran Damas et qui, nom commun, nom polysémique, généralement mis en suspension dans un liant liquide afin d’obtenir unerend hommage au sol, à la terre latéritique rouge qui peinture ou une encre. Les pigments étant insolubles, ils se fixent à la d’associations pionnières, en particulier tournées vers la dé- et hors temps scolaire ; affectation de salles, dans des mo-couvre le Plateau des Guyanes, faisant des trois pays surface du support sur lequel on applique le mélange, contrairement fense des arts d’inspiration « raditionnelle »6, diversité de numents historiques restaurés, aux initiatives des artistesprésentés à l’exposition, des partenaires d’un même aux teintures qui sont absorbées par le support. Les pigments d’origine ses sources dans un contexte multiculturel original et par- de plus en plus présents, jeunes plasticiens, photographes naturelle Minéraux : ce sont les terres, ocres, lapis-lazuli, cinabre,socle géologique. Pigments c’est encore le colorant oxydes de fer naturels, connus pour certains depuis la Préhistoire. ticulièrement varié, poids de mémoires trop longtemps dé- notamment, les engageant vers la professionnalisation10 (Lade la peinture, base des arts visuels, des encres de Les pigments biologiques extraits de plantes tinctoriales sont des niées qui met en tension les rapports sociaux en libérant des Poudrière et le Fort Diamant par le Conseil général, le Camptatouages, des décors de céramiques, de ciels de composés organiques. Le pigment est extrait de diverses parties énergies vives : les conditions d’une émergence artistique de la Transportation par la Ville de Saint-Laurent du Maroni constitutives de la plante : les feuilles (guède, chlorophylle (E140), féconde sont réunies. La créolité, phénomène artistique et dans le cadre de la Ville d’Art et d’Histoire) ; encouragementcase et des tembé. Pigments c’est enfin la mélanine anthocyanes (E163)), les racines (garance) ou le tronc. Les pigmentsqui donne leurs couleurs à tous les hommes. Nous d’origine animale : ce sont la cochenille Kermes vermilio pour des culturel « total » autant que linguistique, n’est pas réservée à des événements d’ampleur nationale voire internationale,voudrions que cette exposition soit éloge de toutes les rouges carmin, écarlates ou cramoisis. Le murex pour la pourpre colore au monde dit « créole », c’est une modalité principielle de telles les Rencontres de la Photographie initiées par Karlpigmentations. depuis l’Antiquité la robe des sénateurs ou des cardinaux à Rome ou la chimie sociale, qui fonde sur la connaissance et l’épreuve Joseph, ouverture, avec des crédits notamment européens11, encore le sépia ou encre de seiche. À partir du XIXe siècle, beaucoup de ces pigments naturels ont été reproduits par synthèse chimique de la valeur des « racines multiples » de chacun l’invention, d’un Centre d’art à Mana avec l’association Chercheurs d’art. Pigments avec toute l’audace nécessaire, de la modernité et de la Le FRAC en particulier, institution de monstration d’œuvres créativité. En ce sens, « Pigments » n’est qu’un essai, un de niveau international, lieu de confrontation des artistes commencement, puisque tous les artistes guyanais n’y sont guyanais avec ceux de l’arc caraïbe et de l’Amérique, seraGuyanes > pas, et non des moindres7. certainement essentiel dans un pays aussi enclavé que la Cet essai devait également, quasi fatalement, conduire à Guyane. l’élargissement de son propos, tant les voisins brésilien et Il reste à espérer une école d’art qu’il faudra bien finir par surinamais, abreuvés aux mêmes sources autochtones mais créer, à l’image du Conservatoire de musique et de danse ouverts, du fait de leur contexte politique et de leur his- qui vient d’être labellisé, non pour canaliser la créativité de laListe des artistes, associations et galeries : (l’alizarine remplace la garance, la mauvéine, aniline, fuchsine). Les toire, à d’autres enseignements, sont présents en Guyane jeunesse guyanaise et la fondre dans la banalité de la culture pigments synthétiques sont issus de la chimie minérale et de la chimie par des artistes qui s’y sont établis, tel John Lie A Fo, et mondialisée mais, en lui donnant les outils techniques les plus organique : pérylènes, quinacridones, phtalocyanines, azoïques. LeurGuyane découverte date du XIXe siècle et, constamment améliorés, ils sont les les influences qu’ils exercent, comme Marcel Pinas. Elargis- perfectionnés, libérer tous ses possibles, immense gisementPhilippe Cerdan (Hydréco), Katia Clamaran, David Damoison, plus utilisés aujourd’hui. Les pigments biologiques : les plus connus sont sement qui conduit, analysant les œuvres et écoutant les d’énergie et de talent.Tanguy Deville, Claude Favier (Galerie L’Encadrier), les mélanines, substances produites par les mélanocytes. On en connaît propos tenus par les artistes eux-mêmes, à éprouver les Je souhaite exprimer ma reconnaissance à la FondationPierre-Olivier Jay (Une saison en Guyane), Karl Joseph, deux types : la mélanine-base ou eumélanine est un polymère brun- parentés profondes qui les unissent, volonté de vivifier les Clément d’avoir permis la mise en œuvre en Martinique deJohn Lie A Fo, Mary Fleury (Gadépam), Xavier Fricaudet, noir et la phéomélanine de couleur jaune-rouge (c’est un monomère). L’absence congénitale de mélanine produit l’albinisme. La mélanine est cultures des origines sans folklorisation, souci de l’environ- « Pigments », première exposition à tenter une synthèse desPatrick Lacaisse (Chercheurs d’Art), Patrick Lafrontière,Jean-Luc de Laguarigue, Fabrice Loval, Thierry Montford, présente dans les yeux et les phanères, peaux, ongles et cheveux. Dans nement en danger considéré comme matriciel, revendication forces créatrices à l’œuvre sur le plateau des Guyanes. Les les yeux, les pigments, mélanines et lipofuscine (yeux verts) colorent politique et sociale, différente en chaque lieu de manière apparentements sont forts entre les Antilles et la Guyane,Marc Perroud (Mama Bobi), Gwenael Quenette, David Redon l’iris en vert, gris, noir, noisette… Des pigments en très faible quantité(Fondation Pierre Verger3), Philippe Roger, Jean-Pierre donneront les yeux bleus. Cet iris peut parfois être rouge en l’absence circonstancielle mais homogène dans ses fondements. Là dans le domaine artistique comme dans les autres, même siTriveillot. totale de pigment (ex. en cas d’albinisme). Dans les vaisseaux des réside certainement l’essentiel des spécificités artistiques les échelles sont différentes et le développement, inégal. A mammifères, l’hémoglobine donne un rouge rutilant2 des Guyanes, dans cet écartèlement apparent entre tradition quand, lorsqu’une salle le permettra, une édition en GuyaneSuriname et modernité, entre nature et culture dont apparaît de plus même ?Sri Irodikromo, Kurt Nahar, Marcel Pinas, Dhiradj Ramsamoendj, en plus le caractère européo-centré. La pratique artistique, RemerciementsMonique Nouh Chaia (Readytex Art Galery), George Merci à la Fondation Clément et à son président et fondateur, Bernard ici comme ailleurs et peut-être plus encore, est résistanceStruikelblock. Hayot, qui a lancé et permis cette aventure contemporaine sur le Michel Colardelle, Directeur des Affaires culturelles de Guyane et, davantage qu’agression, combat. Plateau des Guyanes, à Colette Sorel et Florent Plasse, à toutes lesBrésil équipes qui œuvrent sur le site pour la promotion du patrimoine, à la Pour revenir à la Guyane, la place des arts plastiques yRoberta Carvalho, Orlando Maneschy, Luciana Magno, Patrick DAC Guyane et à son directeur Michel Colardelle, à tous les artistes, change, sous l’impulsion des grandes Collectivités auxquel-Pardini, Armando Queiroz. galeristes, membres engagés dans les associations culturelles et les s’associe le ministère de la Culture et de la Communi- éducationnelles de ces territoires. Un merci tout particulier à Pierre et Françoise Grenand pour leur générosité. Sans toutes ces énergies et tous ces talents rien n’aurait été possible. Rien ne sera possible. 1
  3. 3. Guyane, Guyanes sur le principe de l’assimilation, a coupé bien des racines natives et originelles. Plus largement, sur le plateau des l’extrême fragilité des racines. Les artistes du Suriname, for- tement traumatisés tant par les violences de la guerre civile Elle suggère chez le spectateur ainsi pris à partie un possible dialogue, un face à face, visage contre visage, les yeux dans Guyanes, s’est développée une forme d’art qui s’écrit et se (1986-1992) et particulièrement le massacre de Moïwana les yeux, au-delà des questions linguistiques, qui interroge crie parfois « révolte », « résistance ». Ces œuvres militantes que par la destruction programmée de l’environnement sur les responsabilités. Nous ne pourrons plus jamais dire que Ultra périphérique, entre fleuves, rapides et sauts, entre nous parlent sans déclamation. Elles ne se situent pas dans -orpaillage et déforestation- participent de ce courant par nous ne savions pas. Le dernier espace, Pigments 3, installé Atlantique et Monts Tumuc Humac, la Guyane est loin d’être la violence démonstrative. Ni négatives ni réactives. Elles d’autres moyens plastiques : expression surréaliste dadaïste, dans les Chais, prolonge la relation en rapprochant l’artiste une île. Elle est terre de passages, d’errances et de mi- sont énoncé clair et limpide, bien au-delà des fragmentations toiles psychédéliques ou installations monumentales iden- du visiteur. Certains artistes ont accepté de se mettre eux- grations, lieu traversé par les hommes, les idées, les œu- culturelles de l’Occident en races et histoires. Elles sont titaires qui s’inscrivent souvent dans le paysage naturel ou mêmes en exposition à travers de courts vidéo-autoportraits. vres, les biens et les matériaux. Les relations avec les pays dénonciation à caractère universel et manifestent une juste urbain. L’art du tembé est aux quatre coins de Paramaribo Les Guyanes, territoire tant et tant blessé, dont la margina- voisins passent par tous les interstices, les layons dans la revendication de respect des droits de l’Homme. Efficientes et de Moengo. lisation économique s’est finalement transmuée en atout, forêt, immense et singulier espace de circulation ; les fleuves et jamais gratuites, elles imposent les nécessaires prises a préservé, comme ses voisines, la vigueur et l’intelligence Maroni à l’ouest et Oyapock à l’est, cours d’eau qui ont en compte par la conscience collective et individuelle d’un La Cuverie où prend place Pigments 1 s’articule autour de des racines. Loin de la globalisation, de la mondialisation, les toujours été voies de passages davantage que frontières. dépassement de l’ethnocentrisme. Les critères de la culture deux grands axes, l’espace et le temps, de part et d’autre œuvres témoignent d’une « mondialité » au sens de Glissant, Espace de transactions millénaires des femmes, de regrou- « savante » des modèles élitaires, normes et hors normes d’une frontière symbolique, chemin allant de la figure de la d’un « Tout-Monde » mosaïque vivace car alimentées de fleu- pements familiaux mais aussi de résistances et d’exactions actuelles des capitales culturelles occidentales, sont mis à mort, Lan Mo, à celle du Caribbean Soldier, figure du Tout- ves puissants et d’effluves de la terre, de la volonté opiniâtre guerrières, le territoire, espace géologique cohérent – le mal ; la création aux prises avec des référents ancrés dans Monde ; ce soldat armé d’un boulet monte la garde. Pigments 1 d’être dans le prolongement jusqu’à la canopée. Elles sont « bouclier guyanais » des géologues - [1], se manifeste le temps long et un espace relativement « vide », une his- présente des œuvres du Plateau des Guyanes inscrites aux la signature d’un cheminement accompli qui transcende la aujourd’hui comme une résultante vivace de cette géo- toire à digérer, est ici restée sciemment à l’écart des grands confluences d’une forêt dont le vert formate le regard, le question des identités premières, sans jamais les renier. graphie commune. Il affirme, en tous lieux, un engagement courants artistiques actuels. Elle poursuit d’autres enjeux en paysage, l’absence d’horizon et d’une histoire qui déroule pour la reconnaissance des origines. La mémoire des racines assumant l’héritage. Les traces d’un passé ancien ou très le fil rouge de la tragédie. Un espace et un ensemble cohé- partagées sur un même sol est une forme majeure de la récent, inscrites dans les œuvres, entremêlent en nos lieux rents. Un monde. A dessein, la scénographie renforce les Colette Foissey, commissaire. construction de l’art. Ce dénominateur commun aux diffé- les particularismes locaux, le populaire, les codes esthétiques thématiques. L’espace vaste, dilaté des territoires amazo- rentes communautés du Plateau des Guyanes a modifié le relevant des modes de penser et d’être au monde spécifi- niens, est rendu tangible par un grand dépouillement et par propos de l’exposition consacré initialement à la Guyane. Il ques, holistiques (par exemple le chamanisme), les légitimant le choix du vide ; des œuvres de grand format à l’image de a semblé nécessaire d’élargir le propos afin de mettre en et les assumant tant comme sujet que comme objet d’art. ces écosystèmes font éprouver visuellement la vastitude lumière ce point focal. L’exposition est ainsi devenue « les Ainsi, les artistes restent-ils fondamentalement marqués par de l’espace amazonien. En opposition, la partie, relative à Guyanes » à travers une sélection de 32 artistes dont les ce désir de retour aux sources des cultures amérindiennes, l’histoire est surchargée, étouffante, dans le but d’induire créations plastiques témoignent à la fois de l’emprise, de bushinengué et africaines. L’art de la résistance, incarné par et provoquer un sentiment d’oppression. En contrepoint de l’empreinte et de l’emprunt de cette vaste zone. Une marque celui des Noirs Marrons12, devient paradigme et posture. Les l’idée répandue d’un territoire de l’oralité et d’une absence indélébile, un style, une marque originelle. L’espace est pré- créations amérindiennes s’arc-boutant sur les éléments les d’écriture, des œuvres emblématiques portant traces écri- gnant. La forêt représente 90% de la surface du territoire. plus ancestraux sont élan et vitalité, sources d’influences ou tes et envahies de graphies en tout genre parcourent tout Petite par les chiffres de sa population, la Guyane est, on le plutôt de confluences des flux contemporains. Il ne s’agit pas le dispositif. Témoignage de la place fondamentale de la sait peu, de loin la plus grande région de France (1/6ème de d’un folklorisme exotique équatorial et nostalgique mais d’un conceptualisation dans la création des origines à nos jours. la superficie de l’hexagone). Ses habitants sont en majorité creuset. Comme dans bien des régions du monde, le melting La Case à Lucie où se prolonge l’exposition avec Pigments 2 des jeunes : 50% ont moins de 25 ans. L’immensité des aires pot des Guyanes est un milieu fertile. Certains artistes ont traite de la relation « nature/culture ». L’exposition engage protégées a fait de ces pays des espaces qui hésitent, dans étudié en métropole, voyagé, exposé à l’étranger, d’autres une confrontation entre une symbiose passée et une dys- un double désir, entre maintien des traditions (demande, en sont venus du Suriname en Guyane lors de la guerre civile, biose13 à l’œuvre. Le concept de « territoire » (Pigment 1) Guyane, d’inscription du maraké sur la liste de sauvegarde d’autres encore se sont appuyés sur leur connaissance du marqué par le géopolitique, le temps et l’histoire devant du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO) et « mo- registre décoratif et symbolique « traditionnel » pour une mener à celui de « lieu », espace ouvert au-delà des barriè- dernité ». Ces facteurs « objectifs » dessinent les contours réappropriation et une réinterprétation de ses systèmes res conventionnelles. L’Amazonie étant un lieu commun, un et définissent l’espace possible pour la création. Le temps picturaux ou sculptés. La variété des parcours personnels bien commun, tous les artistes, peu ou prou, l’ont l’intégrée est prégnant tout autant. En Guyane, l’histoire a apporté renvoie à la diversité native. L’art photographique émerge en à leur répertoire. La mise en cause de la destruction de la une suite, sans solution de continuité, d’amertumes et de Guyane avec des jeunes talents. Dans le nord-est du Brésil forêt et de ses habitants est leitmotiv et, au même titre souffrances dans la chair et dans les âmes, atteignant à la (Para), on remarque une forte orientation vers la défense et que la dénonciation de l’histoire coloniale et de l’esclavage, fois la dignité et l’intégrité physique jusqu’à l’extermination ; la sauvegarde du patrimoine tant matériel qu’immatériel de elle est en elle-même matière à peindre, à filmer, à créer. Le colonisation, traite et esclavage à quoi succèdent orpaillage l’Amazonie et de ses habitants. Les arts vidéo, utilisant les discours plastique est frontal. Froid, sec, factuel. La place et colonie pénitentiaire. La départementalisation, fondée média les plus sophistiqués, mettent en évidence la valeur et donnée à la représentation de l’humain est primordiale.2 3
  4. 4. L’art contemporain du Suriname > culture hindustani. Ailleurs, il exprime le mystérieux, l’élusif de l’humanité révélé dans le multiculturel en transforma- de l’unité dans la diversité tion incessante. Kurt Nahar (1972) affirme son engagement politique. Il utilise collages, copies, assemblages et instal- lations pour dénoncer des injustices au Suriname tels les Un développement accéléré de la création artistique au meurtres de Décembre de 1982 ou les exportations massi- Suriname caractérise ces dernières années. Certains artistes ves des ressources naturelles. Il ne cherche pas à séduire le se sont formés à l’extérieur du pays dans des structures « regardeur » par des procédés esthétisants. Il va droit au but dédiées de niveau international en Jamaïque (Edna Manley par des moyens efficaces. « Souvenez-vous » (2012), est College for Visual and Performing Arts) ou aux Pays Bas composé d’un vieux téléphone mural muni d’un rétroviseur14. (Rijksacademie). Des expositions d’envergure ont changé Cet objet est une œuvre réellement « parlante ». Le son du définitivement le paysage artistique tel « Wakaman » en tocsin qui résonne dans l’écouteur martèle la mémoire des La Cuverie où prend place Pigments 1 s’articule 2009 et « Paramaribo SPAN » en 2010. Les infrastructures quinze hommes assassinés en 1982. Le son perpétuel des autour de deux grands axes de part et d’autre se sont adaptées à ce nouveau paysage (une galerie pro- cloches a aussi, tel un réveil téléphonique, la fonction de d’une frontière symbolique entre la figure de la fessionnelle, un nouvel espace d’exposition à Paramaribo, ne pas laisser s’endormir les consciences sous les draps de mort et celle d’une figure du Tout monde qui la critique d’art dans les médias et la réalisation d’un mu- l’histoire. Sri Irodikromo (1972) privilégie, elle, l’esthétique monte la garde : l’espace et le temps. La création sée à Moengo). De plus en plus d’artistes sont exposés à afin de signifier la richesse et la variété de la culture surina- l’étranger. Mais, certainement, le facteur le plus important mienne. Elle travaille la peinture appliquée sur des textiles. sur le Plateau des Guyanes est aux confluences réside dans la conscience assumée, la fierté de sa culture Sa technique combine l’héritage et le contemporain (par d’une forêt dont la prégnance formate le regard et l’attention portée aux cultures proches tant géographi- exemple dans la technique du batik). Dans son utilisation de et d’une histoire qui déroule le fil rouge de la quement que spirituellement. L’art se libère des canons et la couleur, le rouge, l’orange et le jaune dominent, souvent tragédie. des règles des modèles coloniaux. Les artistes participant en opposition à leurs couleurs complémentaires. Les femmes à cette exposition sont les représentants de cet autre sont également un thème important de sa recherche plasti- Pigment 1 > Espaces/Territoires/Histoires Suriname. Dans ses peintures, dessins et installations, Marcel que. Aussi grandes que puissent être les différences entre Pinas (1971) fait renaître la culture, en partie perdue, de eux, les artistes sont, chacun à leur manière, des révélateurs son lieu de naissance. Cette démarche est à l’œuvre autant et emblèmes d’une prise de conscience autonome de soi que dans son travail personnel que sur tout le site de Moengo leur pays prend de plus en plus. où il a créé des conditions favorables à l’émergence des talents des jeunes Noirs Marrons. Marcel Pinas leur permet Rob Perrée, historien d’art ainsi de développer leurs capacités créatives et leur offre A dessein, la scénographie renforce les l’opportunité de gagner leur vie. Cet artiste a fondé le Tembé Brésil, les yeux chlorophyles thématiques. L’espace vaste, dilaté des territoires Art Studio, installé des œuvres dans un parc de sculptures amazoniens est rendu tangible par un grand et lancé la réalisation du Musée d’art Contemporain ainsi Aborder l’art contemporain du nord du Brésil nécessite une dépouillement et par le choix du vide ; des œuvres qu’un programme de résidence d’artiste ; il organise des double contextualisation à la fois dans les dynamiques artis- de très grands formats à l’image des éléments manifestations culturelles qui attirent un grand public. Dans tiques propres à tout le pays et dans celles communes aux naturels occupants ces systèmes font éprouver ses installations, George Struikelblok (1973) dénonce les artistes du plateau des Guyanes et de l’Amazonie. Ce n’est visuellement la vastitude de l’espace amazonien. injustices sociales qui l’obsèdent. Il marque, lui aussi, un vif pas un hasard si l’artiste Armando Queiroz, chef de file de intérêt pour les cultures révélant d’autres sociétés. Dans En opposition, la partie relative à l’histoire est « Les Derniers Mots » (2009), il inscrit des mots en diffé- la création artistique contemporain paraense (de l’état du Para dont la capitale est Belém) est régulièrement invité à surchargée, étouffante dans le but d’induire rentes langues sur un miroir suspendu au plafond ; ils sont la Biennale de Sao Paulo. Au travers des œuvres sélection- et provoquer une impression et un sentiment ceux du deuil et expriment la tristesse de la perte de l’être aimé, douleur universelle dans toutes les cultures. Dans ce nées se dessinent les préoccupations communes à tous les d’oppression. travail, comme dans d’autres, le miroir symbolise la réflexion artistes du plateau, elles tournent autour d’une figure cen- (le reflet intérieur/la pensée). Cependant, ces peintures res- trale, incontournable : l’Amazonie. Des artistes explorent et tent optimistes et sont une représentation de l’amour. Dans interprètent ses formes d’expression végétales et animales, des couleurs brillantes et éclatantes, des formes étranges comme Roberta Carvalho ou Patrick Pardini, d’autres comme manifestent ce sentiment vital. Dhiradj Ramsamoedj (1984), Armando Queiroz ou Luciana Magno interrogent inlassable- le plus jeune, est à la fois peintre, dessinateur, créateur ment les peuples qui l’habitent et leurs modes de vies éco- d’installations et interprète de ses propres performances. anthropologiques confrontés à l’avènement brutal au Brésil Il arrive que tous ces éléments soient réunis dans certaines de la société de consommation mondialisée. créations. Son installation « Adjie Gilas » (2010), est un hommage à sa grand-mère mais aussi un hommage à la David Redon, commissaire-adjoint de l’exposition4 5
  5. 5. Cette section esquisse les relations profondes, parfois sou- terraines, entre l’art contemporain et ses sources. « Racines » ouvre l’exposition. Cette entrée en matière végétale dans l’exposition, métaphore grand format de la croissance et de la vigueur des créations plastiques qui prennent naissance et croissance par les réseaux et ramifications tentaculaires met en scène les linéaments spatio-temporels qui vascularisent nature et culture. Qui sont artères et fleuves. Territoires > Racines15 La torche de résine portée à bras d’homme ouvrant la marche dans la nuit du marronnage Patrick Pardini (Brésil), Sans titre, photographie, série Arborescence,1999 n’a jamais cessé à dire Patrick Pardini > Sans titre, série Arborescence vrai d’être C’est une des œuvres emblématiques de la grande série « Arborescence » de Patrick ce flambeau Pardini, artiste franco brésilien qui vit et travaille à Belém (Brésil) depuis 1981. Les transmis d’âge en âge photographies ont été réalisées en Amazonie brésilienne entre 1999 et 2003. Ces et que chacun Racines, chevelu labyrinthique inversé, sont synecdoque de la rain forest. En image surimposée, elles retracent les cheminements des hommes, leurs errances et leurs se fit fort de rallumer itinérances. La quête vitale du lointain. L’objectif de Patrick Pardini est de rendre en souvenir de tant et tant de souvenirs. sensibles les phénomènes d’anthropisation, de domestication et d’acculturation de l’arbre tant dans la forêt amazonienne que dans les terres agricoles ou dans les villes. Poème inédit de Léon-Gontran Damas, épitaphe sur sa tombe18. A travers les figures-portraits de l’arbre toujours en noir et blanc, l’artiste instaure une appréhension nouvelle du végétal. Comme vu pour la première fois. CF6 7
  6. 6. Les arts traditionnels sources d’inspiration, fabriquent de contemporains métissages. Pour Marc Perroud, matérialisation des «paroles des premiers Les ciels de case > art amérindien temps, les récits du « Lowe ten », le tembé est indissociable Art marron et art amérindien témoignent par le geste créatif à la fois du milieu naturel pour le support (bois) et pour les de la révolte des esclaves de l’ancienne Guyane hollandaise. « La forêt vierge n’existe pas. Elle n’est autre qu’une forêt couleurs (pigments naturels minéraux et végétaux : pemba, rocou, noir de fumée…) et du milieu culturel pour les sujets. Les rubans sont analysés comme la transposition plastique dans laquelle l’homme occidental ne se sent pas bien. Cet L’art du marronage, de la fuite, de la fugue19 et de la liberté est une expression vivace qui marque la zone d’influence des des voies ouvertes dans la forêt amazonienne, des routes univers est univers d’abondance pour ceux-là seuls qui en communautés bushinengué. Les manifestations de l’art des Amérindiens « des grands bois20 » tels les ciels de case ren- empruntées ou des culs de sacs. Les entrelacs peuvent être connaissent les moindres arcanes » Françoise Grenand, Amérindiens voient aux mythes fondateurs. Ces formes artistiques parfois considérées comme unique reflet de la tradition et de la lus comme les racines et les branches qui zèbrent les sols de des grands bois : Wayana, Wayampi, Teko in Plumes amérindiennes, Guyane, don Dr. Marcel Heckenroth, sous la direction de Mariane Pourtal Sourrieu, collectivité sont réduites à des produits de l’artisanat. Mais polysémiques et s’appuyant sur une large vision de l’histoire la forêt, scandant le parcours du fuyard, de l’évadé. Cartogra- MAAO, Marseille, 2012, p. 70 elles méritent une relecture car elles débordent amplement le statut de témoignages ou documents « ethniques21 ». phie chromatique d’un lieu, le tembé est illustration possible d’un tracé marqueur du passage et de la transmission à Ils rendent sensible le respect et la relation symbiotique l’autre : « marques du secret, marques du combat. Premiers unissant les premiers habitants de l’Amazonie avec leur L’art du tembé 22 > art de vivre ensemble savoir-faire de la clandestinité. La trace des mouvements milieu originel. Libi makandi. et des luttes de libération sur les murs des factories, dans la poussière des plantations. La tradition orale nous dit que Ces trois ciels de case, maluwana, ont été réalisés selon la Le tembé, polychrome ou laissé au naturel, est à la fois le tout a commencé par quelques traits furtivement tracés sur tradition et les savoir-faire amérindiens grâce à l’Association répertoire décoratif et l’objet décoré. On distingue généra- le sol ; la marque du Marron en puissance qui prépare sa fuite Gadépam ; ils sont exceptionnellement signés. lement le Ferfi tembé (le tembé peint) d’autres demeurant en complicité ou organise déjà celle des autres. Signes de plus traditionnellement fidèles aux techniques de la sculp- reconnaissance et déjà indications ; mises en garde ; invites ; Les connaissances liées aux maluwana et à la construction ture, le Koti tembé. messages codés, discrets, secrets, ritualisés27». du tukusipan, le carbet circulaire qui les abrite sont parta- L’organisation du tracé n’est pas sans rappeler le « paral- Sur–écrits, assemblages de motifs divers, tels les patchworks gées par les Wayana et les Apalai. Ils sont « territoire et lélisme asymétrique24» ou encore la « symétrie asymétri- réalisés par les femmes et encodés puisqu’ils véhiculent des savoir communs de deux sociétés30 ». Le tukusipan, lieu que » propre à créer une impression dynamique perturbante messages de sagesse souvent inscrits au revers, ils sont de rassemblement et de partage, est dédié aux pratiques entraînant le regard dans un jeu de piste improbable. Le aussi parfois « présents d’amour » et, comme tels, sont des rituelles et cérémonielles. Ces deux éléments sont indisso- tembé man25, se joue des codes « classiques » qui privi- objets où l’investissement temporel pour la réalisation est ciables l’un de l’autre. Tous les villages wayana possèdent légient les formes strictes de l’axialité. S’agit-il d’une pure signifiant de la qualité et de la force du sentiment éprouvé un tukusipan avec un ciel de case ; il sont un signe distinctif abstraction ? (peignes, battoirs à linge, ustensiles de cuisine, plateau à et un marqueur identitaire. vanner). Un pur décor Le ciel de case est métaphoriquement et visuellement clef Les compositions géométriques sont réalisées avec le com- D’autres auteurs, s’appuyant sur l’observation ethnologique, de voûte d’un dispositif social irradiant sur tous les membres, pas, la hache, la pointe sèche, la scie, la règle, le couteau. considèrent l’art du tembé, « art total » en ce qu’il concerne tel un point d’orgue, placé au sommet intérieur de la voûte, L’outil induisant en partie le dessin, doit-on parler de dé- la quasi-totalité des supports possibles, compris le corps, la enchâssé en haut du pilier central du carbet communautaire. terminisme technologique ? Peintes ou gravées sur bois, chevelure etc., est essentiellement une marque d’un désir Cet espace est en général construit lui aussi sur un plan elles revêtent la forme d’entrelacs, rubans réguliers qui vont permanent et profond de « faire beau », une préoccupation circulaire. La forme du carbet a pu être interprétée comme ondoyant et ondulant, allant s’entrecroisant dessus dessous. esthétique systématique qui trouve son fondement principal celle de l’habitat de la guêpe. C’est dans le Tukusipan que Elles rappellent l’art de la vannerie ou celui du tissage. dans un système de rapports sociaux fondé sur l’équilibre se déroule une partie des rites du maraké31. L’emplacement du décor n’est pas aléatoire. Il est présent symbolique des échanges28. sur de multiples objets de la vie quotidienne mais les mani- festations les plus spectaculaires se trouvent sur les objets L’évolution et le contact ont entraîné un changement de emblématiques du groupe : sur les bancs dont la forme et sens ; le tableau peint sur bois ou sur toile est apparu ; le mo- l’usage fixent les hiérarchies. Sur les zones « dangereuses » tif et l’objet sont devenus autonomes. Ce type de tembé est de passage et de transition du dehors au dedans, sur la terre essentiellement réalisé par les Saramaka sur le littoral guya- ou sur les eaux ; le triangle faîtier et la porte de la maison ; nais, zone d’échanges commerciaux. L’art tembé passe du la tête de pirogue, la pagaie. symbolique fonctionnel au touristique « art d’aéroport ». Antoine Lamoraille - Collection Mama Bobi (De gauche à droite en partant du haut) Plusieurs artistes guyanais sont devenus, à la suite de Lamo- Saint-Laurent du Maroni, Guyane 1 - Go da yu kon yu sa membre sa yu si/Va reviens et souviens toi de ce que tu De longs chemins : layons, itinéraires d’évasions26 raille, des maîtres du tembé. Franky Amete (responsable de as vu, Tembé peint (ferfi tembé), acrylique sur contreplaqué, 62 x 43 cm, 2001 Art non seulement décoratif et de plus en plus prisé par l’atelier Boni de l’association Libi Na Wan à Kourou), Antoine 2 - Gado a e tan bun ma na fu wakti dede/Dieu il va bien mais c’est en attendant la mort, Tembé peint (ferfi tembé), acrylique sur contreplaqué, 62 x 43 cm, 2001 les touristes, le tembé est, dès l’origine, un art militant. Dinguiou et Sawanie Pinas. CF Minesteli Ananuman [Association Gadepam] Antecum Pata, Haut Maroni, Guyane 3 - Busi abi yesi/La forêt a des oreilles, Tembé peint (ferfi tembé), acrylique sur Antecum Pata, Haut Maroni, Guyane Ciel de case Wayana – Maluwana (détail) contreplaqué, 62 x 43 cm, 2001 Ciel de case Wayana – Maluwana (détail) pigments naturels sur bois, 2012 4 - Mi na fu soro mi na fu watra ma mi ati dipi/Je suis de la Terre je suis de l’Eau pigments naturels sur bois, 2012 mais mon cœur est profond, Tembé peint (ferfi tembé), acrylique sur contrepla-8 qué, 62 x 43 cm, 2001 9 Anïmawale Opoya [Association Gadepam]
  7. 7. Frontière > Lan Mo Elément décoratif majeur dominant l’espace architectural le plus représentatif de la communauté, il lui revient une fonction symbolique très forte. Cette position extrême lui fait jouer un rôle de relais entre le sol et le ciel. La présence fréquente de nombreux petits points blancs sur le fond noir du disque n’est pas sans évoquer la voûte céleste et son « L’écrivain-militant se fait historien parce qu’il croit avoir la compétence cortège stellaire. Représentatif de la pensée et de l’iden- quasi exclusive et la mission de révéler la mémoire vraie. « Notre histoire tité du groupe sur lequel il préside, disque emblématique (ou nos histoires) n’est pas accessible aux historiens. Leur méthodologie et prophylactique, inscrit dans l’architecture un discours où ne leur donne accès qu’à la chronique coloniale. Notre chronique est des- l’homme est sous la protection de la nature et des esprits sous les dates, dessous les faits répertoriés : Nous sommes paroles sous qui la peuplent. Le maluwana est l’élément phare d’un dis- l’écriture. Seule la connaissance romanesque, la connaissance littéraire, positif plus vaste incluant un système de pensée fondé sur bref la connaissance artistique, pourra nous déceler, nous percevoir, nous l’imposition de codes guidant la vie de l’individu appartenant ramener évanescents aux réanimations de la conscience » au groupe social. Il participe d’un système d’interdits et de J. Bernabe, P. Chamoiseau, R. Confiant32, Eloge de la Créolité, Paris, Gallimard, 1989 transgressions. Costume de carnaval, technique mixte, 2,40 x 2,20 x 1,50 m, 2011 Il est porteur de nombreux signes liés aux croyances et à la mythologie, aux légendes fondatrices. La circonférence marquée par des décors triangulaires, figure les épines du Tony Riga - Natural Tribal, Cayenne, Guyane, Lanmo fromager d’où provient le disque. Les animaux « irréels » circulent en cercles concentriques et sont remplis de mo- Territoires > Signes tifs géométriques à base de droites. Ces êtres vivants sont particulièrement dangereux pour l’homme. Ils appartiennent à un bestiaire fantastique de monstres terrestres et aquati- ques : makwatili, chenilles réputées carnivores et agressives ; mulokot vivant dans l’eau dont on ne peut même prononcer le nom. Les regarder sur le disque installé dans le carbet Akfaka and so on peut entrainer la chute du ciel de case et la dévoration du regardeur. Ce sont les hommes âgés qui, traditionnellement, Foisonnement du geste graphique : l’utilisation de avaient en charge la réalisation du maluwana ; les animaux l’alphabet Afaka et des idéogrammes et traces représentés pouvaient perturber la grossesse et même en- Tony Riga > Lan Mo d’écriture qui sont écriture de la trace. Il est question traîner la mort. Les femmes n’avaient pas le droit de le dans ces œuvres de faire mémoire, celle des dominés. regarder même pendant sa fabrication. La figuration monumentale de la mort, «  Lan Mo  », est Et nous revient en mémoire le texte « écrire en pays une création de Tony Riga pour Natural Tribal39. Cette dominé33 ». Aujourd’hui ce sont les jeunes qui les fabriquent. La tradi- apparition tricéphale, guide peut être nos regards dans tion du maluwana se trouve tant au Brésil, en Guyane qu’au les trois directions du temps –passé, présent, futur- nous Trois fleuves16 L’alphabet afaka a été, dit-on, inventé en 1910 par indiquant l’omniprésence de la mort. Le fil de la mort trois fleuves coulent Suriname. Mais les finalités sont devenues commerciales et un noir marron comme moyen de communiquer entre trois fleuves coulent dans mes veines. le ciel de case n’est plus lié au carbet. Il n’a donc plus de relie inexorable le territoire et son histoire. Lan Mo aux Léon-Gontran Damas, BlackLabel17 soi, excluant, geôlier, tortionnaires et étrangers à la trou central pour y fixer un poteau. La fonction a changé. ailes démesurées, image de la faucheuse, est représen- communauté. C’est un acte fondateur. La communauté Ses dimensions ont diminué et de nouvelles formes se sont tation tutélaire, dominatrice et maîtresse du Temps. Elle se donne une identité par l’emblème de la langue. imposées (en général, zoomorphes). Des non Amérindiens promène en laisse deux tatous. L’utilisation de palmes Ces codes graphiques, langage qui exclut le non initié, commencent à en produire pour la vente. Les motifs, eux, et la structure même de ce costume de l’effroi sont des portent revendication de l’ancrage. Readytex Art sont restés relativement stables. réinterprétations libres des costumes cérémoniaux des Galerye dans une culture originelle. communautés «  premières  ». Les crânes ont été réali- Une des plus belles synthèses de l’art du maluwana et de sés par moulage sur des simples masques en plastique l’art tembé est « Roots » œuvres de Sri Irodikromo, exposée vendus lors du carnaval, dérision suprême de l’éphémère. entre les tembé et les ciels. CF Figures incontestées de la vitalité créatrice, les «  mas- ques » de carnaval disent le profond ; la vertu cathartique de la fête joyeuse fait passer le non-dit à l’expression et à l’existence. CF10 11
  8. 8. Les œuvres de quatre artistes (John Lie A Fo, Marcel Pinas, George Struikelblock, Sri Irodikromo) ont en commun Marcel Pinas > Afaka Kondé d’inscrire des graphies plus ou moins importantes - discrètes chez Struikelblock, incontournables chez Pinas et John Lie A Fo -, sujet même de l’œuvre chez Sri Irodikromo. Ces signes sont paroles, chuchotements ou cris. Ils relèvent et La série Afaka Kondé (2008) de Pinas prend le signe Afaka révèlent l’identité. Comme sur un corps le tatouage. Ils sont le texte de la peinture et sa signature. comme seul sujet. Les lettres Afaka jetées au centre, vont se propageant. Dissémination. Traceur du passé, « marqueur Ces quatre artistes sont surinamais. Comme la plupart, ils vont étudier en Europe et plus particulièrement aux Pays de paroles », Marcel le revendique : « Je me focalise sur les Bas. L’autre grande source d’influence est Jamaïcaine. Marcel Pinas, George Struikelblock en assument les apports. N’dyuka parce que je suis un descendant des N’dyuka du Leur art est fortement marqué par ces voyages et années d’apprentissage. Une ouverture aux courants plastiques Suriname ». Marcel prend souvent comme motif -au double contemporains, fenêtre sur le monde, se lit dans le traitement et dans le sujet. Il est d’autant plus remarquable d’insister sens du terme- l’affirmation de cette identité par des élé- sur la place des signes « originels » qui fondent leurs œuvres et sur le désir partagé d’un retour au pays natal. ments de l’art tembé et par des signes Afaka. Son art est un manifeste politique, social, et écologique : les cultures des origines sont riches de sagesse34. « A travers mon art, je lutte pour une renaissance de la culture marronne »35. En Le mot d’ordre est donné par Marcel « kibri a kulturu », réalité, il ne reste pas focalisé sur son unique culture. L’instal- préserver sa culture. lation « kokulampus » (lampes à huile populaires au Suriname) allume les lampes des autres cultures, aussi bien. CF « Dans Afaka Kondé, Marcel Pinas, rend hommage à ces ancêtres noirs marrons qui ont développé l’écriture Afaka Sri Irodikromo (Suriname) Roots, batik, cire d’abeille, racines de ficus, 250x195 cm, 2006 comme un langage secret il y a de nombreuses années. Cette écriture aurait été inventée au début du 20ème broderies. L’œuvre monumentale de Sri Irodikromo « Roots » John Lie A Fo > Afaka’son siècle par le noir marron Afaka Atoemoesie. On prétend que est une résultante de l’accumulation en plans successifs, l’auteur a été inspiré par un rêve. L’écriture est formée de de la superposition de strates, de l’inscription de signes Dans les années 70, la visite des collections du Tropen 56 syllabes. Elle a servi de support de communication entre empilés. Roots ou l’archéologie de la mémoire, somme tous Museum d’Amsterdam est révélation pour John Lie A Fo. les membres de la communauté N’dyukas installés le long les signes-racines du territoire : dessins et lettres, bois et C’est là qu’il découvre l’écriture Afaka. Il ne va plus cesser des rives du Tapanahony, fleuve situé à l’est du Suriname. coton, broderies et coutures qui relient et renouent les fils, d’en utiliser les signes, les réinitialiser, les réinventer plasti- Encore, dans les années 20, les missionnaire essayaient de déchirures et taches inscrites sur le fond rouge, carmin, quement comme porte-forme et porte-parole. Il s’empare l’utiliser pour christianiser des N’dyukas. De nos jours cette sang. Le rouge n’est pas une couleur neutre ni seulement de ces signes très graphiques et en fera la structure de bien écriture est rarement utilisée. Seulement un petit groupe de éclatante. L’artiste nous rappelle que c’est la couleur végé- des œuvres. Le code secret inventé pour communiquer entre communautés, descendants des N’dyukas, la connait encore tale des graines de roucou utilisées par les Amérindiens pour initiés perdure comme tel. Seuls ceux qui savent pourront et la comprend. Marcel Pinas pense que l’Afaka est héritage habiller et protéger le corps par ses vertus thérapeutiques et les voir dans les tableaux de John. essentiel des Marrons, et qu’il mérite d’être préservé pour les esthétiques. Il renvoie aux coutumes des rituels ingiwinti37, Deux photographies de sa femme Maria explicitent en partie futures générations. Pour maintenir ce patrimoine, l’artiste dialogue spirituel dont les sources sont les religions afri- sa démarche. Le corps est surligné d’encre. John lit-il dans la l’a inscrit sur ses toiles. » Readytex Art Galery caines ancrées dans les mentalités amérindiennes. Cette morphologie de l’être tant aimé des lignes de forces ou bien œuvre, définie par Sri comme un maluwana est hybride par décrypte-t-il les formes pour les assujettir à la contrainte essence. Elle mêle tous les signes, les emmêle et les tisse Sri Irodikromo > Roots tous ensemble. CF des signes de l’alphabet Afaka ? Le titre de son œuvre « Roots » n’est pas une métaphore. Sri explicite cette œuvre : « les signes, les symboles et l’écri- Ses parents sont originaires de Chine, mais aussi de Java ; il La toile est parsemée de racines végétales et culturelles. De ture ancienne m’ont depuis toujours fascinés et je m’en sers est lui aussi issu de trois fleuves qui coulent dans sa peinture. techniques dites mixtes, elle fait une culture et rend un hom- beaucoup dans mes œuvres. « Roots » a été le commencement La culture amérindienne et noir marron s’y sur-imprime. La mage à son père et à ses origines indonésiennes. Sri est une de tout. Œuvre fondatrice, elle a été une source d’inspiration réaffirmation de ces signes, tout au long de l’œuvre, est la chercheuse en arts. Elle expérimente. Elle trouve. Dans son pour tous mes autres tableaux et toiles. Dans « Roots », tout trame du tissu de chaque toile. laboratoire pictural, elle élabore des compositions à partir est réuni sur un Maluwana (ciel de case). […]. Sur ce ciel, on de la cire, base du travail du batik dont elle veut conserver trouve des créatures des temps anciens comme la chenille Permanence : John signe ses œuvres avec un tampon rouge le savoir. La cire est aussi posée sur le batik comme élément à deux têtes et encore bien d’autres animaux, l’histoire de en afaka. Idéogrammes à l’allure asiatique. John a plaisir à se traçant des formes aléatoires en surface. Des couleurs acryli- la communauté, les liens entre les hommes, les esprits et la nommer avec beaucoup de malice dans les yeux « le vieux ques en camaïeu de carmin et fuchsia sont recouvertes de Nature ; tous ces dessins sont peints dans des couleurs vives. Chinois ». Du haut vers le bas : John Lie A Fo (Guyane) Afaka writing –toe, photo et dessin, 30 x 40 cm, 197712 Marcel Pinas (Suriname) 13 Afaka kondé, technique mixte sur papier, 100x70 cm, 2008
  9. 9. Dans mon Maluwana, j’ai combiné les symboles des différents Avec un peu d’attention, on peut L’histoire fait face au territoire avec ethnies de façon décorative pour ne plus former qu’une en- distinguer les premières lettres de « Traces-mémoires ». Elles cheminent tité …parce que tous ensemble, nous vivons dans ce beau l’alphabet latin. On les retrouvera serrées et condensées, concentrées et pays qui est Le Suriname. Les nombreuses couleurs et mo- sur la quasi-totalité de l’œuvre dèles sont appliquées sur la toile avec le procédé du batik. peint de l’artiste tout comme les compulsives pour donner à sentir les Je couds un grand nombre de racines aériennes d’arbres de premiers chiffres de la numéra- convulsions de l’histoire, du temps. la forêt ; elles représentent notre héritage. Elles sont aussi tion arabe, manière incantatoire, Les expôts ont pour fonction de mettre les veines dans lesquelles coulent nos sangs mêlés ». éternel retour du même, de l’ordre du balbutiement, des premières en évidence des témoignages matériels Sri nous « traduit » et légende les signes récurrents de Roots, lettres comme les premiers mots. « Ô corps aimé à valeur d’universaux de l’histoire des son maluwana dans un schéma explicatif38. Les ténèbres repêchées hommes au-delà de l’histoire d’ici : Vlechtwerk inheems : vannerie amérindienne Ces lettres et chiffres, écrits en noir Houtsnede marron : gravure sur bois des Marrons inscrivent la recherche toujours Ô nudité l’enfermement, l’exil, la résistance, Afaka marron : écriture marron recommencée des origines de Encore drapée de vérité la révolte, la mise en souvenirs de la Beschildering op aarde potten inheems : peinture sur les la parole, du langage, de la filia- Ô femmes en pleurs mémoire collective. poteries amérindiennes tion. La perte du père, douleur Spintol : fuseau qui permet le filage du coton envahissante est sublimée par Les yeux couverts de malheurs « Kluwaja » tweekoppige draak inheems : chenille à deux l’expression plastique. George Ô femmes en larmes têtes des Amérindiens marque son territoire mental Ô corps trempés qui est celui de l’absence, Histoires > Traces/Mémoires peut être aussi celui de l’en- fance, par un débordement de l’énergie vitale dans laquelle la relation amoureuse est salvatrice. CF Drapés de pluie comme linceul Tous morts Et moi sauf Ils pavent les marches Georges Struikelblock, Togetherness Des siècles noirs Tous morts Chaise en bois peinte, Sri Irodikromo, schéma explicatif, 54 x 80 x 52 cm, 2011 Roots, 2013 Et moi sauf Togetherness Sari motief hindustaans : motif des saris indiens Cette simple chaise Tous morts Schildpad inheems : tortue des Amérindiens d’écolier, graffée et taggée permet à Pour toi Djaran Kepang javaans : cheval plat indonésien George Struikelblock Pour moi » Rotstekening inheems : peintures rupestres de s’approprier picturalement les Pour moins souffrir, oui, je veux me dire, l’entendre dire : objets les plus «Tous morts banals du quotidien. Georges Struikelblock > Flowers of love L’environnement Et moi sauf». familier, le mobilier De grâce, prenez bien soin de vous! « Flowers » est un grand format vertical dont des couleurs domestique est réduit en un certain désordre assemblé s’offrent en un bouquet à une seule chaise ; En amitié, toujours. elle est vide. Le titre d’éclaboussures joyeux. Le cerne noir délimite la plage chro- « Ensemble » en est Jerry René-Corail40 matique. Les signes ne sont pas immédiatement visibles, d’autant plus évocateur. traces graphiques perdues dans l’immensité de la toile. Georges Struikelblok Flower of love acrylique sur toile, 158 x 172 cm, 200914 15
  10. 10. < Jean-Luc de Laguarigue, Graffitis laissés par des passants, Bagne de l’île Royale, photographie. Îles du Salut, Guyane, 2011 « En plongeant dans les histoires du bagne, j’ai trouvé tous les héroïsmes, toutes les dignités, toutes les ferveurs, mais aussi toutes les inhumanités, les dénis agresseurs, le comble des souffrances et des indignités, l’absolu des couRea- dytex Art Galeryes et des faiblesses, un concentré hallucinant de ce qui fait l’homme : déflagrations d’ombres et de lumières, de lumières dans l’ombre et d’ombres qui éclairent. Le tout aurait pu à jamais s’effacer. Mais la mémoire des hommes qui étaient passés là, qui avaient souffert là, s’est mystérieusement maintenue. Des usures de cet affronte- ment est né le plus étonnant des patrimoines de l’humanité. » Patrick Chamoiseau41 Jean-Luc de Laguarigue, (Martnique), Bagne, photographies, Bagne, Saint-Laurent du Maroni René Jerry Corail > 17 panneaux sur vélin et encres végétales (Guyane), 2011 La nature intervient comme support et comme matière au travers de l’ensemble de l’œuvre de l’artiste plasticien et poète, fils de Khokho, Jerry René-Corail (1960-2006). Ses George Struikelblock > Last words œuvres sont des combinaisons de sculpture, d’installations, de photographies, d’actions engageant le corps physique- La mort a toujours été au centre de la création de George ment dans le paysage, sa démarche s’apparente à des in- Struikelblock. La mort du père avant la naissance de l’artiste, terventions in situ. la non-rencontre et le fait même de n’avoir pas pu vivre la Rocou, résine komaté, génipa..., les pigments naturels s’al- perte et le deuil sont au fondement de sa création. lient dans la création aux quatre éléments, terre, air, eau, feu. Ainsi des « 17 format bambou » nés de la récolte quotidienne Cette œuvre a vu le jour à une période où George Struikel- des éléments de la nature nécessaires à leur fabrication. Une block travaillait activement sur les différentes coutumes et série en hommage au règne végétal et animal ; varaitions usages marquant le deuil ; il s’est interrogé sur les pratiques à l’infini, via les motifs du palmier et de l’oiseau, au travers relevant du respect envers les morts. En chaque être, se des nuances chromatiques d’un seul pigment, le génipa. trouvent de multiples souvenirs de personnes proches. En Corail aimait à raconter qu’il obtenait ce pigment à partir chacun de nous, la culture guide des manières spécifiques d’un palmier grâce à des connaissances acquises des savoirs de vivre la séparation, l’adieu et ses expressions verbales. amérindiens. Le chiffre 17 revient au hasard des supports Readytex Art Galery et correspond au nombre de jours que l’auteur passa dans le coma suite à un accident. David Redon16 17

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