Dame blanche

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Dame blanche

  1. 1. dans lequel on entend prononcer son nom pour la première fois « Mais bond'là ! Qui a laissé sortir le cochon ?! » Le bestiau regardait avec son air placide la Tantine. Quand elle essaya de s'approcher de lui, il lui montra le cul et commença à trottina vers le chemin des douaniers. « Reviens ici tout d'suite sale béte ! » Se tournant vers le potager elle cria : « oh l'père ! Tu vas v'nir m'donner un coup d'main oui ? Tu vois bien que l'bestiaud se barre ! » L'homme ainsi interpellé arriva le plus vite que lui permettait ses galoches. « Ma doué beniguet ! Comment qu'il a fait pour sortir ? J'avais barré l'enclos après lui avoir donné la soupe ! ». Il voyait l'animal continuer à trottiner et se précipita derrière lui. Un cochon en ces temps de guerre c'était une des seules richesses. Tous les jours en lui donnant la soupe il pouvait sentir l'odeur du Kig ha Farz qu'il deviendrait grâce à ses soins et aux talents de cuisinière de sa femme. Il fallait donc le rattraper au plus vite. Courageusement le gamin sauta du talus et atterrit devant la bête. Lui coupant la route. Le porc était grand et le gamin pas trop. Il n'était pas loin de le laisser passer en l'entendant grogner et en le voyant commencer à gratter le sol avec son sabot. Est-ce que le cochon allait le renverser ? Voir le manger comme on l'entendait parfois lors des veillées ? Il frémissait, mais comme il se sentait un peu coupable de la panique s'étant emparée de sa tante et de son oncle, il allait falloir lui être courageux et empêcher l'bestiau de passer jusqu'à ce que son oncle arrive. Le cochon regardait le gamin par ses deux petites fentes. L'instant dura une éternité. Heureusement son oncle arriva et attrapa le cochon par le cou tout en lui donnant quelques coups de bâton pour lui faire faire demi-tour. « mais vas tu m'aider ? Pousse le !
  2. 2. ». Pierrot s'exécuta et poussa le cochon pendant que son oncle le tirait par le cou. Il se disait que c'était vraiment costaud un cochon... et borné en plus... Son oncle et lui tirèrent et poussèrent tant qu'il finit par arriver à la porte de son enclos. Après un dernier sursaut de bravoure, l'animal se laissa pousser vers sa bauge. « Dis donc p'tit, comment qu'il a fait pour sortir de là le cochon ? » Pierrot regardait ses pieds. Il sentait bien le regard lourd de reproches de son oncle. Et il entendait encore sa mère lorsqu'elle l'avait laissé là, chez sa soeur à elle, lui dire que les temps étant durs il serait mieux à la campagne. Brest était devenu trop dangereuse pour qu'il y reste. A la campagne au moins, il n'y avait pas les bombardements et il y avait les produits de la ferme à manger. « j'voulais juste voir... • voir quoi ? • Si l'cochon allait bien • et tu as oublié de refermer, c'est ça hein ? • Ui... j'suis désolé... « je l'savais que c'était le p'tit ! Ahlàlàlà ! Quel malheur j'ai eu d'accepter de l'accueillir ! Ç'aurait pas été ma soeur... » La Tantine venait d'arriver. Pierrot regarda son oncle, qui à son tour regardait ses pieds. Celui-ci aurait encore pris pour lui si sa femme n'était pas arrivée aussi vite, mais là, Pierrot en avait trop dit devant elle. « Mon p'tit gars, si ça continue comme ça j't'enverrai à la dame blanche, moi ! » Pierrot rentra la tête dans ses épaules. La Dame Blanche il en avait juste entendu parler comme ça, mais ce qu'il en avait entendu faisait vraiment peur... La Tantine tourna les talons, non sans avoir expliqué pour la énième fois à son homme comment bien barrer l'enclos. Celui-ci se contentait de regarder le bout de ses galoches et semblait être ailleurs. « c'est qui la Dame Blanche ? » osa enfin susurrer Pierrot à son oncle... Source de l'image : Tiphaine Liebaut
  3. 3. dans lequel on découvre la scène du premier acte Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ». « la Dame Blanche ? Ben comment t'expliquer... Bon écoute tu viens m'aider à finir de labourer le champ et je te raconterai ça ce soir. » Pierrot suivit son oncle. Il fallait se dépêcher, il n'avait le cheval que pour la journée et il restait la moitié du champ à labourer. Ils ne chômèrent donc pas. Pierrot veillait à ce que le cheval aille bien droit pendant que son oncle poussait sur la charrue. Le cheval, bien que plus imposant que le cochon, paraissait plus sympathique et coopératif à Pierrot. L'après-midi se déroula donc entre la mer et le ciel, à retourner la terre. La nuit arrivant, le travail était fini. Il était temps de ramener le cheval à son propriétaire, dans le bourg, en bas. Le trajet empruntait le chemin des douaniers jusqu'au port. Le cheval fumait tant il avait trimé. Il marchait d'un pas tranquille et se laissait guider par Pierrot, fier comme un pape. Pourtant les paroles de sa tante commençaient à lui revenir. Son oncle lui avait promis de lui en parler, il attendait donc qu'il commence. « alors ça a été ? - pour ça oui ! Il a bien bossé ! Il mérite son avoine - bon. Ramène le à l'écurie, mon gars s'en occupera » Le cheval s'engouffra dans l'écurie. Pierrot le regarda disparaître et se tourna vers son oncle : « alors la Dame Blanche ? - Tu sais, ta tante elle te disait ça pour te faire peur... Elle n'est pas mauvaise, mais le cochon c'est sacré... - oui... mais c'est qui la Dame Blanche ?! » Ils arrivaient maintenant à l'endroit où le chemin surplombait une grève entourée de rochers qui paraissaient tranchants et affûtés. Ils semblaient fendre les vagues. Son oncle lui dit : « en fait tout le monde pense que c'est là que tout a commencé ». Pierrot observa son oncle. Celui-ci semblait perdu dans ses pensées, totalement absorbé par les vagues. En contrebas, la mer montait et commençait à recouvrir les rochers. Ils
  4. 4. effleuraient à peine maintenant. « C'était il y très longtemps, tu sais. Je ne sais même pas si le grand-père de ta mère était déjà né. Il n'y a pas grand monde qui en parle de cette époque parce que, ben parce qu'il s'est passé des choses pas très catholiques » Pierrot n'en avait pas perdu une goutte. Il avait suivi le mouvement de son oncle qui s'était assis sur le muret de pierre, face à la mer. Il ouvrit grand ses oreilles pour entendre le récit de son oncle, et grand ses yeux pour profiter du coucher de soleil qui arrivait.
  5. 5. Dans lequel un premier drame se dessine Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. « C'était il y a donc bien longtemps... A c'te époque la conserverie Pierre, dans laquelle travaille ta tante, n'existait pas encore. Du coup les gens de Plouhinec n'avaient que la pêche dans la baie pour essayer de survivre. Survivre c'est le mot, parce que leur bateaux étaient beaucoup moins gros que ceusses de maintenant. Il fallait du courage pour sortir de la baie, enfin encore plus que maintenant... Parce que la barre c'est pas de la gnognotte à passer laisse moi te dire. Enfin, bref, j'vais pas te laisser comme ça à te ronger le sang, voilà ce que moi on m'a raconté sur cette satanée donzelle : De tous temps, les côtes par ici ont été dangereuses. Lorsque le vent commence à souffler, il n'est pas rare qu'un navire soit drossé vers les falaises. Et les gens de par ici l'avaient remarqué. Alors, de temps jadis, l'hiver, quand les nuits étaient bien noires et que le vent se levait, certains accrochaient des lanternes sur les cornes de leur vache et les emmenaient se dégourdir sur le chemin des douaniers. - Oh ils ne pensaient pas vraiment à mal... Ils vivaient juste dans une grande misère... Il fallait bien... enfin bref ! Pierrot regardait son oncle avec incrédulité. À quoi pouvait donc bien servir de promener sa vache en plein nuit avec une lanterne sur la tête. Surtout en hiver, alors qu'il devait faire un temps d'chien... Puis il comprit peu à peu où son oncle voulait en venir et en fermant es yeux il vit peu à peu la scène se dessiner devant lui. La vache déambulait donc en haut de la falaise. Les hommes, les femmes et les enfants du village étaient au pied de celle-ci, scrutant l'horizon. Tout à coup une clameur monta de la petite troupe : « Là-bas ! Là-bas ! ». Les feux d'un bateau venaient d'apparaître au loin. Vu la rapidité avec laquelle ils apparaissaient puis disparaissaient, on pouvait deviner que la mer était démontée au large. Sur la grève, les gaffes et les cordages sont serrés de plus en plus fort par leur propriétaire. D'ici une demi-heure tout au plus, il sera là. Il faudra être le plus rapide pour monter à bord, ou s'il ne se présente pas bien essayer de trouver une entrée.
  6. 6. Tandis que toutes et tous regardent le bateau lutter et continuer à s'approcher, là-haut, le vacher, maintenant sûr que le navire est pris dans le courant, souffle sur la flamme de sa lanterne, attache sa vache et commence à descendre à son tour vers la grève. Il ne voudrait pas être le dernier servi. L'attente semble interminable, le bateau, d'abord point lumineux à l'entrée de la baie, se révèle être un deux mats, lourdement chargé au vu de sa ligne de flottaison. Le vent continue de souffler, les embruns glacés et la luis se mêlent pour tenter de faire fuir les naufrageurs mais ceux-ci restent. L'excitation commence à monter lorsque la lune, entre deux nuages réussit à éclairer suffisamment pour qu'un pavillon hollandais soit reconnaissable. Au moins n'auraient ils pas fait périr des frankiz cette fois, les gendarmes d'Audierne n'auraient pas apprécié et auraient encore remué ciel et terre pour trouver un coupable. Mais là se disaient-ils, des Hollandais, qui s'en soucierait ? En plus si c'était vraiment un vaisseau hollandais, il devait revenir d'Afrique pour passer par là. Alors qui sait quels trésors il pouvait contenir. Le navire arriva enfin à la côte. Le choc fut si violent que des marins furent projetés sur les rochers. Passé le bruit de cet échouage, quelques râles furent entendus. Puis ils se turent, ou furent recouverts par le bruit des vagues qui se brisaient avec toujours autant de violence. Les naufrageurs attendirent qu'elles n'eurent plus la force de pousser plus haut le bateau pour se précipiter vers celui-ci. Ils couraient le plus vite que leur permettaient leurs sabots sur ces rochers glissants. Il fallait être dans les premiers pour être sûrs d'être bien servis. Trois hommes se détachèrent rapidement de la foule. Ils doublaient les groupes d'enfant et de femmes occupés à glaner ce qui avait été projeté lors du naufrage. Les enfants étaient les plus excités ! Ils venaient de trouver des oranges ! Ils commençaient à croquer dedans, le sucre se mélangeait au sel des embruns dans leur bouche, rendant chaque croquée encore plus délicieuse. Les femmes, quant à elles, riaient de voir les enfants si joyeux. Elles remplissaient leurs sacs d'oranges mais aussi de bouts de gréément ou d'autres débris ramenés par la mer en furie. Les autres hommes criaient en tentant de rattraper nos trois gars, mais ceux-ci étaient déjà arrivés au pied du navire. Ils se retournèrent en souriant vers leurs voisins encore à mi-chemin. Et commencèrent à escalader la coque.
  7. 7. Dans lequel on découvre trois gredins Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. L'histoire commence donc il y a très longtemps. Des naufrageurs habitaient alors dans la région. L'escalade fut facilitée par les bouts rompus lors du naufrage et qui pendaient le long de la coque. Alors que le reste des hommes du village arrivait au pied de l'épave, les trois compères étaient déjà sur le pont, scrutant à la lumière intermittente de la lune, ce qu'ils pourraient grapiller facilement. L'un d'eux repéra la porte de la cabine du Capitaine. « Les gars, s'il y a quelque chose de précieux sur ce rafiot, c'est là qu'on le trouvera ! ». Ils se ruèrent donc en direction du gaillard d'arrière. La porte était sortie de ses gonds. Ils pénétrèrent à pas de loups (ils avaient tous le souvenir des récits des anciens dans lesquels des officiers de navire vendaient chèrement leur peau). » Pierrot commençait à frissonner... Le soleil était maintenant couché, mais il n'y avait pas que la fraîcheur qui lui donnait la chair de poule. Son oncle s'en rendit compte et lui dit : « allez hop ! En route ! Ta tante va finir par s'inquiéter. ». Ils descendirent donc de leur muret et se mirent en chemin vers la maison. « dis p'tit, t'es sûr de vouloir connaître la suite ? ». Pierrot acquiesça du menton. « En pénétrant dans la cabine ils entendirent un râle, faible, un peu assourdi. Un vrai capharnaüm régnait dans cette pièce. Tous les meubles s'étaient détachés et avaient suivi les mouvements de la coque. Un lourd coffre gisait au milieu de la cabine. D'où ils étaient ils pouvaient deviner deux jambes, joliment chaussées, sous ce coffre. Le râle semblait provenir de l'autre côté. Ils s'approchèrent furtivement. » L'oncle regardait Pierrot marcher à ses côtés. Comment allait-il pouvoir aborder ce moment un peu difficile de l'histoire ? Est-ce que le p'tit n'allait pas faire des cauchemars à n'en plus finir après ? Oh et puis merde, c'est lui qui voulait la connaître c'te histoire ! « Les trois compères découvrirent le visage d'un homme jeune. Souffrant le martyre, écrasé par sa malle de voyage. « hilfe ... hilfe ... ». Il tira difficilement une montre à gousset de sa poche, l'ouvrit et montra à ses trois « sauveteurs » le portrait d'une jeune femme, belle et apprêtée comme pour un mariage. « hilfe ... hilfe ... ». Ensuite tout alla très vite, les hommes du village virent ressortir les compères de la cabine. Ils y découvrirent par la suite le capitaine du navire, écrasé sous sa malle. En regardant plus, ils auraient pu s'apercevoir qu'il lui manquait une oreille et un doigt, mais dans l'excitation du moment, personne ne prit la peine de le dévisager bien longtemps. La mer allait commencer à descendre et il allait devenir dangereux de rester sur l'épave. Il était temps de finir de fouiller le bateau. »
  8. 8. Pierrot et son oncle arrivaient en vue de la maison. L'homme n'était pas peu fier de sa pirouette qui lui avait évité de trop s'appesantir sur l'épisode sanglant. Mais bon en observant le gamin, il se demandait s'il avait réellement bien fait. Pierrot semblait perdu dans ses pensées en regardant tour à tour vers le large puis vers le village en contrebas. « bon allez à la soupe ! Tu dois avoir faim après cette ballade ! » - tu me raconteras la fin, après ? - d'accord, mais tu es sûr ? Ça ne te fait pas trop peur hein ? - non ça va... » En entrant ils furent reçus par un « bond'là ! C'est à c'te heure que vous rentrez ? » qui mit fin à leur conversation. photo : Gaël FONTANA
  9. 9. Dans lequel une Dame arrive à Audierne Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. L'histoire commence donc il y a très longtemps. Des naufrageurs habitaient alors dans la région.Pendant leur retour à la maison, son oncle raconte à Pierrot le naufrage d'un navire Hollandais, chargé d'oranges. Pierrot comprend, malgré les silences de son oncle, que quelque chose de terrible est arrivé au jeune capitaine de ce vaisseau. Le repas terminé, l'oncle s'installa devant la cheminée sur son bac. Il commença à rafistoler son filet, abîmé il y a peu par les rochers. Il en avait besoin pour le lendemain car le vent était favorable à une sortie qui pourrait être prometteuse. « tu n'as toujours pas parlé de la Dame Blanche », chuchota Pierrot en lançant un regard vers le fond de la pièce commune, là où sa tante s'affairait encore... « c'était qui alors ? - tu sais c'est une histoire longue encore...Et là je vais avoir un peu de boulot pour réparer ça. Tu ne voudrais pas aller te coucher ? - nononononon... je ne vais pas pouvoir dormir... « qu'est ce vous complotez dans mon dos, vous deux ? - rien, je raconte des histoires au p'tit, il m'a bien aidé aujourd'hui, mais il n'est pas fatigué et ne veut pas aller se coucher. - et je peux savoir c'que c'est ces histoires ? Tu lui fais pas peur avec la Baie des Trépassés, ou bien le naufrage du « Droits d'l'Homme », hein ? - penses tu il est trop p'tiot ! Il nous f'rait des cauchemars à nous réveiller toutes les nuits, non, non, j'y raconte des histoires de Korriganed et de p'tites fées... - ohlàlà, lui embrouille pas trop la tête avec ces âneries, sa mère va me gourmander ! Tu sais bien que depuis qu'elle est à la Ville, elle répète inlassablement que les gens du coin sont un peu des sauvages... Pierrot écoutait discrètement l'échange. Puis il regarda soulagé sa tante se diriger vers la couche. Elle ne l'appelait pas pour la rejoindre, c'était donc bon, son oncle allait pouvoir lui raconter la suite. source image Ce qui s'est passé ensuite, on ne sait pas trop pour le bateau. Les gendarmes sont arrivés d'Audierne et ont dû contacter l'armateur hollandais. Celui-ci n'avait plus que ses yeux pour pleurer, le bateau s'était fracassé (le réparer aurait été hors de prix, surtout qu'il aurait été obligé de passer par des gens du cru, qui se seraient encore servis au passage,
  10. 10. crois-moi), et sa cargaison était entièrement perdue. Les gens avaient mangé des oranges pendant quelques temps, mais là il ne restait plus rien. Toutefois les gendarmes furent bien embêtés avec ce capitaine à qui il manquait une oreille, un doigt et dont la gorge avait été tranchée. Des rumeurs circulaient sur trois gredins, qui arboraient un anneau à l'oreille, une bague de fiançailles ou bien encore une montre à gousset rutilante. Mais bon, les gendarmes préféraient parler d'une mutinerie ayant causé le naufrage plutôt que de se mettre à dos la population. Ils convinrent que l'histoire de la mutinerie était la plus simple à expliquer à la jeune veuve. C'est ce qui fut fait dans un courrier du Procureur, adressé à son homologue d'Amsterdam. Et la vie continua. Jusqu'au jour où le train de Douarnenez entre en gare d'Audierne. Ce train, qui d'habitude était surtout utilisé par les gens du coin pour monter vers Brest ou vers Paris, transportait une voyageuse très particulière. À la descente du train, les quelques badauds et les cheminots furent soufflés à la vue de la Dame. Celle-ci avait un teint de porcelaine, et semblait plus fragile qu'une verroterie indienne. Elle était vêtue de blanc, de la tête (coiffée d'un large chapeau orné de plumes d'autruche) aux pieds (ceints dans des bottines étaient en cuir blanc), en passant par sa robe (immaculée mais étant tout de même coupée de façon à être pratique pour un long voyage). Elle venait en effet de traverser la moitié de l'Europe, en train couchette. Le courrier montré par le Procureur d'Amsterdam l'avait décidée à prendre la route pour se rendre elle-même en Bretagne en vue de récupérer la dépouille de son jeune mari. Un élément du courrier l'avait intriguée. On y parlait de mutinerie. Or, ce navire marchand, armé pour ramener des fruits exotiques depuis les côtes africaines, n'était pas à proprement parler manoeuvré par des flibustiers. Elle avait d'ailleurs rencontré son équipage lors de l'embarquement. Son mari était tellement fier de sa première course en tant que capitaine. Non cette histoire de mutinerie ne pouvait être qu'une tromperie, et elle en aurait le coeur net ! Dès sa descente du train elle demanda à un badaud de bien vouloir la conduire en la meilleure Hostellerie de Plouhinec. Celui-ci, surpris de l'accent de la jeune Dame lui expliqua que le village ne comptait qu'un troquet, qui servait de repère aux pêcheurs. Il lui conseilla donc de rester à Audierne. Il y avait dans la grand rue, une auberge plus digne de l'accueillir : « l'auberge du Roi Gradlon ». A contrecoeur elle accepta la proposition. De toute façon, Plouhinec n'était pas bien loin à pied. « Et alors ? - ben après ce voyage, tu penses bien qu'elle était fatiguée la Dame B... - c'est elle ?! Hein c'est ça c'est elle ? - ah mais non, ne va pas plus vite que la musique ! Ma langue a fourché, c'est tout ! Bon
  11. 11. allez hop, mon filet est réparé, tout le monde au lit ! Vite vite vite ! Cette nuit-là Pierrot se demandait en quoi cette Dame pouvait être si terrible pour que sa tante le menace de l'envoyer à elle... Demain, il faudrait qu'il tanne son oncle et qu'il lui raconte la fin en descendant embarquer au port. Il tourna et retourna cette nuit-là, ne trouvant le sommeil que tard. Le lendemain matin c'est sa tante qui le réveilla. Il chercha des yeux son oncle mais celui- ci était déjà parti. Il courut dehors et regarda en contrebas la barque passer la barre pour se diriger vers le large.
  12. 12. Dans lequel la Dame demande à ce qu'on la conduise sur les lieux du naufrage Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. L'histoire commence donc il y a très longtemps. Des naufrageurs habitaient alors dans la région.Pendant leur retour à la maison, son oncle raconte à Pierrot le naufrage d'un navire Hollandais, chargé d'oranges. Pierrot comprend, malgré les silences de son oncle, que quelque chose de terrible est arrivé au jeune capitaine de ce vaisseau. L'épouse du capitaine arriva peu après à Audierne, car quelque chose lui paraissait étrange dans cette histoire de naufrage. Le lendemain, Pierrot passa sa journée seul. Son oncle était en mer et sa tante à la conserverie. Il avait pour mission de nourrir le cochon, sa tante lui ayant répété au moins dix fois comment barrer correctement l'enclos après avoir rempli l'auge des restes de soupe de la veille. La journée étant longue, il s'aventura un peu dans la lande environnante. La côte était très escarpée et Pierrot frissonna plus d'une fois en s'imaginant chuter du haut de la falaise. La fin de l'après-midi arriva. Sa tante était de retour de la conserverie. Au loin, Pierrot distingua la voile de la barque sur laquelle son oncle était embarqué. « Ah ça y est les v'là ! » murmura sa tante qui s'état glissée derrière lui sans qu'il ne s'en aperçoive. « allez, file va le chercher au port, tu trépignes depuis ce matin ! » Pierrot s'engagea à toute allure sur le sentier côtier qui descendait rapidement vers le port. Arrivé là, il retrouva son oncle qui se dirigeait avec le reste de l'équipage vers « Chez Jeanne Plomb ». « Allez p'tit, viens donc avec nous ! On va vider quelques godets, la pêche a été bonne aujourd'hui ! » Après quelques chopines l'oncle prit congé de chez Madame Plomb. Il entraîna Pierrot dans son sillage. Celui-ci rongeait son frein. Lorsqu'ils s'engagèrent dans la montée il osa enfin : « Et la Dame hollandaise alors, qu'est-ce qu'elle a fait ? - Tiens c'est curieux que tu me demandes ça ! Figure toi qu'une des premières choses qu'elle ait demandé à l'aubergiste le lendemain de son arrivée fut d'être conduite à
  13. 13. Plouhinec, à la taverne. Ce soir-là, on fêtait quelque chose au troquet. Quoi ? La mémoire collective l'a oublié depuis bien longtemps, à l'inverse des libations qui eurent lieu et des maux de tête qui s'ensuivirent. La Dame fit forte impression en pénétrant dans l'établissement. La gente féminine était assez peu représenté en ce lieu, si ce n'était en fin de soirée pour récupérer les maris, pères ou fils ayant depuis longtemps dépassé l'heure de la soupe. Tous les regards convergèrent donc vers cette Dame, habillée comme à Paris (du moins c'est ainsi qu'on imaginait les femmes parisiennes, aux dires de celles du village qui avaient tenté leur chance là-bas). Elle souhaitait qu'on la guide jusqu'au lieu du naufrage. Le premier groupe d'hommes lui répondit que ce n'était pas vraiment un lieu pour les dames. Elle passa donc son chemin. Un autre groupe d'hommes, accoudés au bar, lui dirent que les marées étaient alors trop importantes pour pouvoir descendre sur la grève même à marée basse. Lorsqu'ils lui demandèrent ce qui l'amenait à vouloir visiter ce sinistre lieu, elle haussa les épaules et commanda une chopine. Tout en « dégustant » son vin rouge (un côtes du Rhône ?) elle avisa trois hommes attablés au fond de la salle. Le reste de l'assemblée semblait ne pas s'en approcher, on sentait que quelques non-dits planaient autour d'eux et que la suspicion rendait l'atmosphère particulièrement lourde dans leur voisinage. Elle prit sur elle de se diriger vers cette tablée, plus silencieuse que les autres. « Messieurs, bonsoir. - Bonsoir, … madame... - Que pouvons nous faire pour vous ? - Je souhaiterais me rendre sur le lieu du naufrage du navire hollandais, le naufrage suite à la mutinerie, cet hiver. - Ah ? Et pourquoi donc ? Vous êtes liée à l'armateur ? On le dit Hollandais et pourtant vous parlez un français plus que correct... - Oui c'est cela, l'armateur m'a envoyé pour lui rendre compte de ce qu'il pouvait rester à voir des lieux du naufrage. L'armateur m'a engagé pour cela. » Tout en parlant, elle dévisageait ses trois interlocuteurs. L'un restait muet, mais ne perdait rien de la conversation bien que l'observant attentivement. Il tira de sa poche une montre rutilante, qui faisait tâche dans le décor. Il sursauta en l'ouvrant mais se ressaisit immédiatement. « Bon il se fait tard ! Les gars rentrons chez nous ! Madame, si vous souhaitez vraiment voir cet endroit maudit, je pourrais vous y emmener demain. Repassez sur le port et demandez moi. - Qui dois-je demander exactement ? - Paol, on vous dira où me trouver. Vous devez être logée à Audierne, vous devriez vous rentrer aussi, les sentiers ne sont pas sûrs à c'te heure...on peut y rencontrer toutes sortes de drôles de phénomènes... » Il se leva, bouscula ses deux compagnons : « allez en route ! C'est l'heure de rentrer ! ». Tous se dirigèrent vers la sortie, sans un mot pour le reste de l'assemblée qui les ignorait superbement, bien que tous aient suivi avec attention leur échange, sans en entendre un
  14. 14. traître mot toutefois. La Dame prit congé à son tour. Elle commença à rentrer en direction d'Audierne. « Tu sais, c'est vraiment drôle car elle a dû emprunter ce chemin à l'époque... - Mais si c'était la nuit, il devait faire aussi noir que ce soir... Elle devait pas être rassurée la Dame de Holllande. », dit Pierrot en serrant un peu plus fort la main de son oncle et en frissonnant à chaque crac venant de la lande environnante. Il commença à presser le pas en tentant d'entraîner son oncle dans son élan. Celui-ci souriait en le regardant faire. Source peinture : Desrame
  15. 15. Dans lequel un un premier gredin meurt Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. L'histoire commence donc il y a très longtemps. Des naufrageurs habitaient alors dans la région.Pendant leur retour à la maison, son oncle raconte à Pierrot le naufrage d'un navire Hollandais, chargé d'oranges. Pierrot comprend, malgré les silences de son oncle, que quelque chose de terrible est arrivé au jeune capitaine de ce vaisseau. L'épouse du capitaine arriva peu après à Audierne, car quelque chose lui paraissait étrange dans cette histoire de naufrage. Un groupe d'hommes rencontrés « chez Jeanne Plomb » accepte de la conduire sur les lieux le lendemain. En rentrant chez sa tante avec son oncle, alors que la nuit tombe sur la lande, Pierrot s'inquiète pour elle qui doit rentrer seule dans la nuit. Pierrot sursauta ! « c'est quoi ce bruit ? Dis t'as entendu c'est quoi ce bruit ?! - quel bruit ? - mais, ça là !à écoute ! - ah ça ? » L'oncle souriait dans le noir, « mais petit c'est une chouette ! Tu ne l'as jamais entendue la nuit ? » Le petit garçon lançait à présent des regards inquiets vers la lande. Oh si il l'avait bien entendue cette chouette mais il ne savait pas ce que c'était et surtout il était alors à l'abri et au chaud dans la maison de son oncle et de sa tante. Mais là, il se sentait à la merci de l'oiseau, qu'il imaginait immense (en tout cas bien plus grand que la chouette hulotte aperçue un soir à Brest) et sanguinaire, comme tous les rapaces nocturnes (toujours mis à part la hulotte, qui lui avait paru presque sympathique alors). Et soudain elle apparut : Pierrot ne put réprimer un réflexe de préservation et il s'allongea au sol. Son oncle se joignit à lui et, tandis qu'ils observaient le ballet aérien de cette belle dame blanche, il reprit son histoire. « les gars, vous avez vu un peu la dame ? Mais fi'd'garce c'est le portait craché de celui de la montre ! Et puis le blanc c'est bien la couleur du deuil pour les grandes dames, non ? Et elle, elle m'a l'air d'une sacrée grande dame pour venir ici... - merde, Paol, t'as raison... Qu'est-ce qu'on va faire ? Et pourquoi qu't'as dit oui si tu savais tout ça ? - ben pour voir ce qu'elle veut vraiment, et pourquoi pas l'embobiner si c'est possible... - Bon ben moi j'vais m'rentrer... - T'as raison, moi aussi, mais j'vais couper par la côte ce soir, la journée de demain risque d'être longue et j'aimerais bien être en forme Les deux autres regardèrent Paol s'éloigner vers la falaise, pour récupérer les chemin des douaniers. Ils crurent voir une ombre blanche passer furtivement au même instant et se
  16. 16. diriger dans la même direction, mais ce fut si bref et imperceptible qu'ils n'en parlèrent même pas. Leur conversation était beaucoup plus axée sur ce qu'ils risquaient si jamais la dame reconnaissait les bijoux de son capitaine d'époux. « Madame, Maadaaameuh ! La maréchaussée vous fait mander en bas ! ». C'est en criant ces mots que le servant de l'Hostellerie du Roi Gradlon tambourina à la porte de la dame de Hollande arrivée il y a peu à Audierne. Les gendarmes s'étaient présentés à lui en milieu de matinée en demandant à la voir. Ils tenaient à lui restituer une montre découverte le matin même sur un cadavre retrouvé au pied de la falaise à Plouhinec. « Bonjour Messieurs, » dit la dame en pénétrant dans le salon où les gendarmes l'attendaient. « L'on m'a dit que vous aviez en votre possession une montre qui m'appartiendrait ? J'en suis très étonnée. N'habitant pas dans la région je ne comprends pas comment un de mes effets pourrait être ici. - Madame, il semblerait que cette montre ne soit pas un de vos effets personnels, mais plutôt de ceux de votre défunt époux. La Dame tressaillit, elle n'avait parlé à personne de son mari. Comment ces gendarmes pouvaient avoir fait aussi rapidement le lien ? « Deux compagnons de la victime, un certain Paol, nous ont déclaré que le portrait sur l'intérieur de cette montre était le vôtre, et ma foi, la ressemblance est en effet frappante. » Ainsi, Paol ou l'un de ses deux amis avaient compris qu'elle était l'épouse du Capitaine. « Mort dites-vous ? Mais comment ? - Il a été retrouvé ce matin à la marée descendante, bloqué dans un trou de crabes (les sales bêtes avaient d'ailleurs commencé leur besogne). Il est tombé, après une soirée arrosée, semble t'il, du haut de la falaise et s'est fracassé en bas. Ensuite une roche s'est apparemment détachée de la falaise et l'a écrasé dans le trou dans lequel il a été retrouvé. Le servant écoutait discrètement cette conversation. Ce matin, à la criée des gens parlaient d'un rire sardonique sur la lande à Plouhinec. Les vaches auraient fait du lait ribot à ce qu'on disait à cause de ce rire. « Tiens, ça y est elle a trouvé une proie la chouette ! Regarde la plonger dessus ! Bientôt elle s'envolera à nouveau et son plumage si blanc sera très certainement tâché de sang. » Pierrot frissonna encore, le vol de la dame blanche était beau à voir mais gardait tout de même un aspect inquiétant. Il n'arrivait pas à s'expliquer en quoi. Etait-ce parce qu'elle paraissait si humaine ? « Allez là faut vraiment qu'on rentre, hop au trot Pierrot ! »
  17. 17. Dans lequel le second paie sa dette Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. L'histoire commence donc il y a très longtemps. Des naufrageurs habitaient alors dans la région.Pendant leur retour à la maison, son oncle raconte à Pierrot le naufrage d'un navire Hollandais, chargé d'oranges. Pierrot comprend, malgré les silences de son oncle, que quelque chose de terrible est arrivé au jeune capitaine de ce vaisseau. L'épouse du capitaine arriva peu après à Audierne, car quelque chose lui paraissait étrange dans cette histoire de naufrage. Un groupe d'hommes rencontrés « chez Jeanne Plomb » accepte de la conduire sur les lieux le lendemain. En rentrant chez sa tante avec son oncle, alors que la nuit tombe sur la lande, Pierrot s'inquiète pour elle qui doit rentrer seule dans la nuit. Alors qu'elle se prépare pour son rendez-vous, l'épouse du capitaine est prévenue par la maréchaussée que Paol a été retrouvé mort au pied de la falaise. Pierrot écoute son oncle en regardant évoluer une chouette effraie dans le ciel. « Paol courait maintenant à perdre haleine le long de la falaise. Il avait commencé par sentir une présence marcher, ou plutôt flotter tant elle ne faisait pas de bruit, derrière lui. La troisième fois qu'il se retourna il la vit ! C'était la Dame du bistrot. Ou plutôt le fantôme de cette dame. Elle paraissait n'être faite que de vapeurs et on distinguait le paysage au travers elle. Il hurla de terreur lorsque son sourire bienveillant grandit jusqu'à faire apparaître des crocs si pointus et luisants qu'on les aurait dit sortis de la bouche d'un diable ! Il commença à courir, la Dame Blanche glissait dans les airs à sa suite. Tout en courant, il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule et vit qu'elle avait disparu comme par enchantement. Il s'arrêta pour reprendre son souffle. Regarda l'horizon, la mer s'étendait à perte de vue. Un nuage passa devant la lune. Il se pencha pour voir où il était rendu et s'aperçut qu'il était juste au-dessus de la grève sur laquelle ils avaient alors fait échoué ce bateau hollandais. « bon plus qu'une petite demi-heure de marche et je serais à la maison. ». En se redressant, il l'entendit. La chouette semblait tourner autour de lui, sans qu'il ne puisse la voir. Il sentit un coup de vent dans son cou, la chouette venait de le frôler. Pris de panique il se tourna en tous sens pour voir où elle était allée. Il la vit se poser sur le poignet de la Dame Blanche qui se tenait à quelques dizaines de mètres de lui dans la lande. Il recommença à trembler, puis s'agenouilla en présentant sa montre en offrande : « reprenez la cette montre ! Je sais bien qui vous êtes ! Reprenez la je vous en prie et jhe demanderai à mes compagnons de vous rendre à leur tour l'anneau et la bague ! - trop tard Paol ! Le mal est fait, il va falloir payer pour le malheur que tu m'as fait endurer ! - Allons Madame, faites preuve de coeur ! - Du coeur ? Mais mon pauvre, c'est toi même qui l'a arraché cette nuit de tempête en achevant mon mari ! »
  18. 18. Et la Dame leva son poignet pour libérer la chouette. Celle-ci prit son envol, monta monta monta le plus haut possible, avant d'entamer une chute vertigineuse qui se termina dans la poitrine du pauvre hère. Celui-ci déséquilibré, trébucha et tomba au bas de la falaise. Une plume de chouette dans la main. » « Pierrot ! Debout ! On est dimanche ! Il faut que tu ailles te laver ! On va à la messe ! » Pierrot se leva difficilement, il avait eu beaucoup de mal à s'endormir la veille, rêvant sans cesse de chouettes, de Dame Blanche, de vengeance et de mort. Sa tante ne croyait pas si bien dire, tous ces rêves l'avaient mis en sueur, plus que s'il avait couru aux côtés de Paol. S'il ne voulait pas que sa tante ait honte de lui à l'église, il allait falloir qu'il se frotte bien ce matin. « Tiens, ton oncle est parti nourrir le cochon mais il t'a laissé ça, il l'a trouvée devant la maison ce matin et m'a dit que ça te ferait plaisir. » Pierrot prit d'une main tremblante la plume blanche pour moitié et marron pour l'autre. Puis l'observa avec attention. Il remarqua qu'elle formait une sorte de peigne sur le côté le plus court. Son oncle rentra alors dans la salle : « Alors t'as vu ? La chouette semble nous avoir suivis hier soir dis donc ! ». Voyant Pierrot se ratatiner devant son bol fumant, il ajouta vite : « Sûrement pour nous protéger, elle a dû voir que tu avais eu un peu peur, alors la Dame Blanche a dû vouloir te protéger, elle ne s'attaque qu'aux personnes mauvaises, tu sais. - Oui mais j'avais pas barré le cochon ! - Oh ! Allez ! C'est oublié ça et puis tu nous as bien aidé depuis pour réparer ta bêtise ! » Pierrot retrouva le sourire. Engloutit son café et sa tartine et se rua vers la bassine en zinc. Sa tante lavait rempli d'eau chaude. Cela fumait fort. Il pénétra dedans avec délice et se lava. Sur le chemin de l'église, Pierrot tira la manche de son oncle : « J'ai rêvé de la Dame Blanche cette nuit ! Elle se vengeait du premier gredin ! Mais qu'est-ce qu'ils sont devenus les deux autres ? Ils lui ont rendu les bijoux de son mari ? - Oh ben ils n'en ont pas eu le temps, et pour cause : ils ont été retrouvés morts avant. - Ha bon ? Mais où ? Et comment ? »
  19. 19. « Lorsque les gendarmes quittèrent les deux compères de Paol pour aller voir la Dame hébergée à l'Hostellerie du Roi Gradlon à Audierne, ils n'avaient plus trop le coeur à travailler. Ils informèrent le patron qu'ils allaient chez « Jeanne Plomb » pour s'en jeter un et qu'ils reviendraient plus tard. Le patron eut beau gueuler que ça ne se passerait pas comme ça, ils semblaient tellement absents, qu'il abandonna vite ses cris. Ils s'installèrent à une table en retrait et commandèrent deux pichets. « mais bon dieu, on lui avait dit de pas passer par la côte... - qu'est-ce tu crois qu'il lui est arrivé ? - ben t'as entendu comme moi, non ? Les hurlements, le rire de dément, les cris de chouettes... Non tout ça ça sent pas bon ! La Dame d'Audierne serait une sorcière ou une banshee que ça ne m'étonnerait pas... - une banshee ?! Mais elle a l'air tout à fait vivante ! - c'est vrai... mais bon... on sait jamais avec ces choses là... faut qu'on fasse quelque chose ! L'anneau tu l'as gardé ? - ben non, j'l'ai mis au clou. - faut le récupérer, après on va à Audierne, on laisse tout à son intention à l'Hostellerie et on essaie d'oublier cette histoire... - oublier, t'en a d'bonnes toi ! Mais bon tu as raison, faisons comme cela, elle nous laissera très certainement la paix. Bon je file essayer de récupérer l'anneau chez l'usurier et on se retrouve ici. - je t'attends là. Au passage commande donc un autre pichet, j'ai soif ! Le second gredin fila le plus vite qu'il put chez l'usurier. Il trouva porte close. « merdre, il faut que je le récupère ce satané anneau ». En faisant le tour de la masure, il remarqua une planche déclouée. Regardant autour de lui, il la souleva, puis se glissa dans la pénombre de la pièce principale. Il entendit pleurnicher. « Mais puisque je vous dis que je n'y étais pas... - je le sais, » répondit une voix semblant surgir des profondeurs de l'obscurité. L'intrus sursauta. Cette voix de femme, du moins ressemblait elle à une voix de femme si l'on se concntrait pour oublier les accès caverneux, lui rappelait quelque chose. Ne demandant pas son reste, il se retourna pour ressortir par où il était entré, mais la planche se repositionna sèchement à sa place d'origine. Il tenta de la faire bouger, mais rien n'y fit. « Qui est là ? Au secours ! Aidez moi ! - Allons « rapace », tu sais bien que tu ne risques rien ! Par contre toi qui essaies de fuir comme un rat, il se pourrait que ma chouette ait faim ! » Les gendarmes ne réussirent à ouvrir que longtemps après la masure de l'usurier. Ils avaient été alerté par une voisine qui avait entendu hurler dans la masure. Ils y découvrirent le prêteur sur gages, effondré dans ses sanglots. Il ne parlait que de chouette en colère, de Dame Blanche revenue d'outre-tombe et d'oreille tranchée. Les pandores allumèrent une bougie et découvrirent sur le tableau clouté de l'usurier une oreille tranchée. Accrochée à un clou, sous lequel était inscrit « le 12 novembre, une anneau d'or, 1 écu ». Au pied du tableau un corps gisait, démantibulé. Les gendarmes en s'approchant soulevèrent un nuage de plumes blanches. » « Ah ça y est nous y v'là ! Pierrot, tu es sage, hein, et t'écoutes bien le sermon de Monsieur l'Curé ! »
  20. 20. Dans lequel un nouveau conteur conclut Pierrot est chez son oncle et sa tante pour échapper aux bombardements sur Brest. Il a malencontreusement laissé s'échapper le cochon familial ce qui a provoqué la colère de sa tante. Celle-ci l'a menacé de « l'envoyer à la Dame Blanche ».Le soir, alors qu'ils rentrent à la maison, l'oncle accepte de raconter. L'histoire commence donc il y a très longtemps. Des naufrageurs habitaient alors dans la région.Pendant leur retour à la maison, son oncle raconte à Pierrot le naufrage d'un navire Hollandais, chargé d'oranges. Pierrot comprend, malgré les silences de son oncle, que quelque chose de terrible est arrivé au jeune capitaine de ce vaisseau. L'épouse du capitaine arriva peu après à Audierne, car quelque chose lui paraissait étrange dans cette histoire de naufrage. Un groupe d'hommes rencontrés « chez Jeanne Plomb » accepte de la conduire sur les lieux le lendemain. En rentrant chez sa tante avec son oncle, alors que la nuit tombe sur la lande, Pierrot s'inquiète pour elle qui doit rentrer seule dans la nuit. Alors qu'elle se prépare pour son rendez-vous, l'épouse du capitaine est prévenue par la maréchaussée que Paol a été retrouvé mort au pied de la falaise. Pierrot écoute son oncle en regardant évoluer une chouette effraie dans le ciel. Le lendemain, alors qu'ils se rendent à la messe, Pierrot écoute son oncle lui raconter comment le second gredin a payé sa dette. « Mes très chères soeurs, mes très chers frères, n'oubliez pas que la semaine prochaine nous nous rendrons en procession jusqu'au phare de Pors Poulhan. C'est à la demande des veuves de marins de la commune. » Le premier rang opina du chef. Il était constituée de femmes de tous âges, n'ayant pour unique point commun que la tenue austère et noire, la peau ridée plus que de raison, burinée par les larmes et les embruns à force de scruter l'horizon. « L'évêché a accepté cette procession à la seule condition qu'aucune histoire de dames blanches ... » Un murmure désapprobateur parcoura l'assistance, le premier rang frémit. Pierrot se tourna vivement vers son oncle. Si même le curé en parlait de la Dame Blanche... « ...ou d'autres êtres tirées de l'imagination fertile des Celtes et leur descendants ne soient nommés. Ils ont été très clairs là-dessus ! Maintenant partez en paix ! » « Comme si ne pas parler de la Dame Blanche allait la faire disparaître ! Ils me feront toujours rire ces curés ! - allons, parle pas comme ça devant le gamin ! » Pierrot regarda son oncle puis l'homme qui venait de les accueillir chez « Jeanne Plomb » par ces mots. « Ben quoi c'est pourtant vrai, que malgré les menaces des curés, des évêques et des papes, les Korrigans sont toujours là ! Leurs histoires sont pas bien différentes de celles des druides en fait, ils se bouffent le nez, mais racontent tous des histoires qui ne nourrissent pas vraiment le ventre. - Allons, parle pas trop comme ça devant l' Pierrot ! - A c'propos il sait pourquoi le curé veut faire une procession jusqu'à Pors Poulhan le petit ? - ben pour l'anniversaire du phare pardi ! » Pierrot était n'était pas peu fier de répondre à cet homme. C'était sa tante qui lui avait dit à la sortie de la messe que le phare de Pors Poulhan était récent et qu'il en avait sauvé des vies depuis qu'il était là. Les veuves avaient demandé au curé d'y aller en procession pour remercier la bonne mère de 'avoir mis là ce phare. A ces mots son oncle avait grimacé. Il ne paraissait pas tout à fait d'accord, et il lança à l'attention de sa femme « remercier la vierge ou bien la Dame Blanche ? ». Celle-ci lui fit les gros yeux et lui dit de filer au troquet où il devait être attendu. « et puis emmène le petit avec toi ! Comme ça je ne l'aurai pas dans les jambes pour préparer à manger ! ». Pierrot fut ravi d'être autorisé à retourner chez « Jeanne Plomb ». Pierrot était maintenant installé devant une bolée de cidre, et les deux hommes
  21. 21. continuaient leur conversation. « T'as dit ça à ta femme ?! En même temps t'as p't'être bien raison, il se pourrait bien que les veuves aient eu vent du courrier de Hollande reçu par le Procureur... » à ces mots le compagnon de son oncle prit un air de conspirateur. Il lança quelques coups d'oeil par- dessus son épaule et interrogea du regard l'oncle de Pierrot. « le petit connaît l'histoire ? - pas tout je n'ai eu le temps de lui raconter que jusqu'à l'histoire chez l'usurier, j'prends des précautions tout d'même il est petit alors j'essaie de rester correct pour ses oreilles. J'voudrais pas avoir trop de cauchemars la nuit. Sa mère est à Brest, alors heu... - donc il ne sait pas que c'est là que le troisième est mort ?! - non, je te dis que je n'ai pas eu le temps, mais si tu veux raconte-lui, toi si tu veux ! - bon d'accord. Oh ! Jeanne ! Remets nous ça tu veux ? On risque de s'assoiffer avant longtemps! L'histoire risque de durer un peu » ajouta t'il à l'attention de Pierrot. Celui-ci observa avec attention l'homme. Il était plus grand que son oncle, mais avait la même peau tannée par le vent salé. « Le soir du drame chez l'usurier, les gendarmes cherchèrent à parler avec le compagnon de Paol et de la victime du jour. Ces trois-là étaient toujours fourrés ensemble, et donc ils espéraient en savoir plus grâce à lui. Deux morts en deux jours, ça commençait à faire beaucoup, et ils se demandaient si une histoire n'aurait pas mal tourné entre ces trois-là. Des hommes dirent l'avoir vu sortir précipitamment du troquet après que la rumeur du drame abominable parvenu dans l'après-midi. Les gendarmes commencèrent à trouver que tout cela sentait le roussi et se lancèrent à sa recherche. Quelques uns se dirigèrent vers la grève, les autres empruntèrent le chemin côtier après avoir fouillé en vain le port. Au loin, le soleil se couchait sur les îlots de la baie. Dès la montée passée, l'atmosphère se rafraîchit. Les gendarmes se surprirent à grelotter. Pourtant la soirée était belle. Et en arrivant au promontoire rocheux, ils virent ! Une chouette effraie volait en larges cercles au-dessus d'un corps à terre. À leur arrivée, la chouette disparut rapidement vers la lande. En la suivant du regard, les gendarmes aperçurent une ombre blanche au loin, ombre vers laquelle volait à tire d'aile la chouette. En passant à proximité elle laissa tomber un doigt. « Après c'est devenu encore plus bizarre, » continua le compagnon de son oncle « un gendarme parmi mes ancêtres m'a fait parvenir de drôles d'histoires autour de cette dame blanche. Tout d'abord, lorsqu'ils retournèrent à Audierne pour reparler avec la jeune veuve, ils apprirent qu'elle avait purement et simplement disparu. Elle n'était pas partie, non, personne ne l'avait vue prendre le train ni même sortir de l'hostellerie du Roi Gradlon. La deuxième chose bizarre c'est le Procureur qui la reçut. C'est un courrier de son homologue hollandais le remerciant de bien vouloir mettre tout en œuvre pour faire toute la lumière sur cette histoire de mutinerie. Il finissait son courrier en informant le Procureur que le malheur était le plus complet pour la famille du capitaine car sa jeune veuve s'était éteinte de chagrin en quelques jours, après l'annonce du naufrage. - mais si elle était morte ? » demanda prudemment Pierrot, - ben oui, c'est ce qu'il s'est demandé le Procureur... Si la veuve était morte qui diable avait bien pu rencontrer les gendarmes... et puis là où cette histoire de procession à Pors Poulhan est vraiment curieuse c'est que l'on dit que ce phare fut construit grâce à un héritage, dont personne ne sait trop rien, si ce n'est que la donatrice était une jeune femme de Hollande ayant précisé dans son testament : « Pour que tout ceci n'arrive plus jamais et que les veuves puissent dormir en paix, comme moi désormais. » La semaine suivante, Pierrot participa à la procession comme les trois quarts des habitants d'ailleurs. Aucune référence à la Dame Blanche ne fut faite ou alors pas assez fort pour que le curé ne s'en émeuve, ce qui revenait au même pour les veuves : elles avaient eu leur procession et tout s'était bien passé. Puis à la fin d'octobre sa mère vint rechercher Pierrot. Brest avait été libéré, la
  22. 22. reconstruction battrait bientôt son plein et on avait de l'espoir car le boulot ne manquerait pas (pour l'instant tout paraissait aller beaucoup mieux, mais bientôt un homme mourrait sur ces chantiers). Il était donc temps pour Pierrot de rejoindre sa famille. En partant il se tourna vers son oncle et sa tante. Les regarda avec une profonde attention, et demanda à sa mère : « tu as déjà entendu parler de la Dame Blanche ? - je le savais que ces deux-là ne pourraient pas s'empêcher de te raconter des sornettes ! - des sornettes ? Mais maman ! - ah non hein ! Plus un mot ! J'espère qu'ils ne t'ont pas fait trop peur quand même ! Source image (je sais c'est l'inverse qu'on devrait avoir) : Gaël Fontana

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