LeMonde_20160713_SCH

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  1. 1. Cahier du « Monde » No 22237 daté Mercredi 13 juillet 2016 - Ne peut être vendu séparément Comprendre et améliorer les performances sportives était au cœur des débats qui ont réuni physiciens et athlètes, à l’Ecole polytechnique, en juin. Cyclisme, football, haltérophilie, badminton, surf, voile, cricket: petite sélection de résultats Aviron sur le Severn, fleuve côtier du Maryland (Etats-Unis). JOHN G. ZIMMERMAN/SPORTS ILLUSTRATED/GETTY IMAGES david larousserie E t si, pour marquer plus sûrement des penaltys, le footballeur changeait de chaussures pour une paire plus lourde, propulsant la balle plus vite? Vaut-il mieux, toujours lors de la séance des tirs au but, mettre le meilleur tireur au début ou à la fin? Faut-il s’étirer lors d’un échauffement? Pour avoir moins froid, les surfeurs de l’extrême devraient-ils adopter des combinaisons poilues comme la peau des phoques? Est-ce que les avirons avanceraient plus rapidement si les rameurs ne plantaient pas en même temps leurs rames dans l’eau mais en décalage, comme les petites pattes d’une crevette? Toutes ces ques- tions un peu folles ont été débattues lors d’une conférence originale consacrée à la physique du sport, la deuxième du nom, du 8 au 10 juin, à l’Ecole polytechnique. L’un des organisateurs, Christophe Clanet, est spécialiste de mécanique des fluides au CNRS. Il est tombé dans le sport et la science en révélant, en 2011, les secrets d’un célèbre coup franc de Roberto Carlos qui avait trompé, en 1997, le gar- dien de but français à cause d’une trajectoire étrange. Depuis, le chercheur a contribué à déve- lopper ce domaine et réuni plusieurs collègues attirés par les liens entre l’aérodynamique, la mécanique, la statistique et le sport. Au programme de cette réunion, cyclisme, foot- ball, haltérophilie, badminton, surf, voile, cric- ket… Même des champions sont venus évoquer leur expérience, comme Alexis Contin (champion du monde de roller, en 2013 et 2014, et médaillé de bronze au championnat du monde de patinage de vitesse sur glace en 2015) ou Alban Levier (meilleur grimpeur de blocs à la Coupe du monde de 2015). Comprendre et améliorer les performan- ces est le terrain de jeu commun sur lequel physi- ciens et athlètes se retrouvent. Quelques exem- ples de résultats, souvent inédits. Faut-ildegrandsbras pourbiengrimper? Guillaume Laffaye, enseignant-chercheur à l’université d’Orsay (Essonne), n’a pas de boule de cristal mais son obsession est de prédire les per- formances des sportifs. Jusqu’où peuvent-ils sau- ter, courir, taper, grimper…? C’est sur ce dernier point qu’il a exposé ses résultats, récemment pu- bliés dans le Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports. Il y présente les facteurs im- portants à mesurer et à améliorer pour les pas- sionnés de blocs et de voies d’escalade. Pour cela il a notamment utilisé un exercice mis au point dans son laboratoire deux ans aupara- vant, l’arm jump test, un test d’explosivité qui consiste à taper le plus haut possible sur un mur à partir d’une position suspendue par les bras. «Les novices tapent 15 centimètres au-dessus du point de suspension. Le champion de France de grimpe de vitesse, Bassa Mawem, à 1,1 mètre», note Guillaume Laffaye. →LIRE LA SUITE PAGES 4-5 Monsanto et l’universitaire sous influence Nommé dans une revue de toxicologie, un ex-chercheur de la firme américaine conservait des liens étroits avec son ancien employeur. LIRE PAGE 2 Portrait La science vue d’en haut Adrien Normier et Clémentine Bacri survolent le monde en ULM pour apporter leur aide à des pro- grammes scientifiques. LIRE PAGE 8 Santé Maux de bouche Enquête sur les patholo- gies de l’émail dentaire, qui sont de plus en plus fréquentes. En cause: les perturbateurs endocriniens, tels le bis- phénol A et le mercure. LIRE PAGE 3 Plus haut, plus vite, plus physique Du 20 juillet au 24 août, retrouvez les deux pages de la formule estivale du supplément «Science & médecine» dans le quotidien du mardi daté mercredi.
  2. 2. 2| ACTUALITÉLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 La discrète influence de Monsanto AGROCHIMIE - Après sa nomination au sein d’une prestigieuse revue de toxicologie, un universitaire, ex-salarié de la firme américaine championne des OGM, continuait d’entretenir des liens étroits avec son ancien employeur L a société Monsanto a-t-elle exercé des pressionssurlarevueFoodandChemi- cal Toxicology (FCT) pour voir rétractée l’étude du biologiste français Gilles- Eric Séralini (université de Caen), qu’elle avait publiée en septembre 2012? Depuis le retrait formel de celle-ci, en novembre 2013, la rumeur va bon train. Pour en avoir le cœur net, US Right to Know (USRTK), une association amé- ricaine militant pour l’étiquetage des OGM, a obtenu copie des échanges entre l’un des édi- teurs de la revue et la firme de Saint Louis (Mis- souri). Ces courriels, récupérés en vertu de la loi américaine sur l’accès à l’information (Freedom of Information Act, FOIA) et que Le Monde a pu consulter, dévoilent l’influence des firmes agro- chimiques sur certains personnels académiques et sur la construction de la connaissance. Les documents consultés par Le Monde ne remettent pas en cause les critiques formulées à l’encontre de l’étude française. Communiquée auprès du public avec force photographies de rats déformés par de gigantesques tumeurs, cel- le-ci prétendait avoir montré la toxicité d’un maïstransgéniquedeMonsanto(leNK603)etde son herbicide compagnon, le célèbre Roundup. Mais, depuis, tous les groupes d’experts l’ayant examinée l’ont jugée «inconclusive» pour des questions de puissance statistique, de protocole expérimental inadéquat, etc. Rapport de subordination Son retrait n’en a pas moins ouvert une seconde polémique. Une telle mesure est en effet tou- jours motivée par la fraude, le plagiat ou encore des erreurs avérées commises de bonne foi. N’entrant dans aucune de ces catégories, l’étude de M. Séralini a été la première à être retirée pour «inconclusivité». Les soutiens du biolo- giste français ont immédiatement mis en cause – sans preuves – un nouveau venu au sein du comité éditorial de FCT, chargé des biotechnolo- gies. Et pour cause: professeur à l’université du Nebraska à Lincoln (Etats-Unis) et spécialiste des allergènes alimentaires, Richard Goodman est un ancien employé de Monsanto, qu’il a quitté en 2004… Qu’en est-il? Les courriels obtenus par USRTK montrent une singulière proximité entre M. Goodman et son ancien employeur. Pas si «ancien»,d’ailleurs:commelebiologisteaméri- cain l’écrit lui-même dans un message de 2012, «50 % de [son] salaire» provient en réalité d’un projet financé par Monsanto, Bayer, BASF, Dow, Dupont et Syngenta, et consistant à établir une base de données des allergènes alimentaires. Cela crée des liens. Voire un rapport de subor- dination. Ainsi, en mai 2012, après la publication d’un article de presse dans lequel il est cité, M. Goodman, qui n’est alors pas encore éditeur de FCT, est sèchement recadré par un responsa- ble de Monsanto. Ce dernier signale au profes- seur que son opinion semble avoir été interpré- tée par le journaliste comme «laissant penser que nous n’en savons pas assez sur les biotechno- logies pour dire qu’elles sont sans danger». En retour, le professeur fait un message collectif à l’ensemble de ses correspondants au sein des six entreprises de biotechnologies qui financent ses travaux. «Je m’excuse auprès de vous et de vos sociétés»,écrit-il,avantdepréciserqu’ilaétémal compris par le journaliste. Le financement de travaux scientifiques par les industriels implique pour les chercheurs uni- versitaires un engagement qui va bien au-delà de la simple production de connaissances. Il im- pose une forme de contrôle sur la parole publi- que du chercheur. En août 2012, M. Goodman prend cette fois les devants et prévient ses spon- sors qu’il va être interrogé par la radio publique américaine sur la sécurité des OGM. «Accepte- riez-vous de participer à une session de media training avant l’entretien?», lui demande l’un de ses interlocuteurs. La suite ne dit pas si M. Good- man a accepté ou non cette proposition – il n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. En 2012, lorsque est publiée l’étude de Gilles- EricSéralini,M.Goodmann’estpasencoremem- bre du comité éditorial de FCT. Le 19 septembre, il informe son correspondant de Monsanto de la publication de l’article du chercheur français et «apprécierait»quelafirmepuisseluifournirdes éléments critiques. «Nous sommes en train de passer en revue le papier, lui répond son corres- pondant. Je vous enverrai les arguments que nous avons développés.» Quelques jours plus tard, le professeur Goodman est nommé «éditeur asso- cié» de FCT, sur décision du toxicologue Wallace Hayes, alors rédacteur en chef de la revue. Cette nomination n’avait pas été annoncée publiquement avant février 2013. L’arrivée de M. Goodman au comité éditorial de la revue a en réalité été une conséquence directe et immé- diate de la publication de M. Séralini. Le 2 no- vembre2012, alors que l’«affaire Séralini» bat son plein, M. Hayes annonce par courriel à des responsables de Monsanto que M. Goodman sera désormais chargé des biotechnologies au sein de la revue. Il ajoute: «Ma requête, en tant que rédacteur en chef, et de la part du professeur Goodman, est que ceux d’entre vous qui sont hau- tement critiques du récent article de Séralini et de ses coauteurs se portent volontaires comme reviewers potentiels.» Acceptation ou rejet Enclair,M.Hayesinviteformellementlestoxico- logues de Monsanto à expertiser les études trai- tant des OGM et soumises à la revue, en vue de leur acceptation ou de leur rejet. Les documents consultés par LeMondenedisent pas si M. Hayes – qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde – a limité cette demande aux scientifi- ques de la firme de Saint Louis. Cela a-t-il eu un impact sur les articles acceptés par la revue? Aucune certitude. Mais en 2013, se- lon nos informations, FCT a rejeté la première étude académique de toxicité chronique d’un maïs transgénique de Monsanto – le MON810 – sur Daphnia magna. L’étude suggérait des effets délétères sur ce petit crustacé d’eau douce, uti- lisé comme modèle d’étude par les écotoxicolo- gues. C’est M. Goodman qui avait signifié aux auteurs le rejet, mettant en avant les rapports défavorables de reviewers. L’étude a en définitive été publiée, en 2015, dans une autre revue. Au contraire des travaux de M. Séralini, elle n’a ensuite pas été contestée… Dans certains cas, le professeur américain semble s’en remettre au jugement des toxicolo- gues de Monsanto, lorsqu’il doit évaluer un article dont certains aspects dépassent ses connaissances. «Je suis en train d’examiner un papier anti, écrit-il en octobre 2014 à l’un de ses correspondants de Monsanto. Ils citent une étude sri-lankaise de 2014 sur un possible lien entre exposition au glyphosate et une maladie rénale, ainsi qu’un mécanisme [pour expliquer cette toxicité].» M. Goodman ajoute: «Je ne suis pas assez chimiste ou toxicologue pour com- prendre les forces et les fragilités de leur logique: pouvez-vous me donner des arguments scientifi- ques solides pour savoir si cela est, ou non, plau- sible.» Or le glyphosate, principe actif du célè- bre Roundup, est l’un des éléments-clés de la stratégie de Monsanto… Cependant, rien dans les documents consultés par Le Monde n’accrédite l’idée que M. Goodman ait joué un rôle dans le retrait de l’étude de M. Séralini – cette décision avait alors été assu- mée par M. Hayes. En janvier 2015, M. Goodman annonce qu’il quitte la revue, faute de temps. p stéphane foucart Quand, par malheur, un verre tombe et se casse, jamais vous ne verrez la scène à l’envers: des morceaux qui se recollent, puis montent du sol vers la table, pour reconstituer ce récipient à la valeur inestimable. Pourtant, c’est ce que vient d’ob- server, sur un phénomène certes différent, une équipe de l’Institut Langevin,àParis,commeellel’ex- plique dans la revue Nature Phy- sics du 11 juillet. Ces chercheurs créentdesvaguesàlasurfaced’un bain d’eau, en soufflant briève- ment par-dessus, ce qui est équi- valent au fait d’y faire tomber un caillou. Ils voient les ondulations delasurfaces’écarterdelasource. Et, d’un coup de baguette magi- que, ils les «retournent» pour les renvoyer d’où elles étaient par- ties, au centre du bassin. Ils ont même soufflé sur des motifs en forme de carte de France ou de tour Eiffel et réussi à retourner la tempête ainsi créée: les contours de la France ou de la tour réappa- raissent dans le bassin… «Dans quelques années, tout le monde aura ce genre de bain de jouvence: un coup de baguette et hop vous rajeunissez!», s’exclame Mathias Fink, coauteur de cette surprenante découverte et spécia- liste reconnu du contrôle des ul- trasonsetautresondespourl’ima- gerie biomédicale, les communi- cations, les radars… Il a même déjà inventé, il y a une vingtaine d’an- nées, une technique pour retour- ner les ondes, en l’occurrence des ultrasons. Celle-ci consiste à enregistrer tous les sons en périphérie de la source, puis à retourner le signal dans le temps, à le rejouer pour re- concentrer les ondes vers le point d’émission et les «réentendre». Mais ce n’est pas ainsi qu’il a pro- cédécettefois-ci,carilestimpossi- bled’enregistrertouteslesondula- tions des vagues. L’opération a consisté à soulever brièvement et assez fort le bain en lui donnant une secousse par en dessous. Cela a pour effet de «casser» l’onde en deux: une partie continue son chemin et l’autre revient vers la source. «Quand ça a marché, nous étions contents. Puis ensuite on a fait des calculs et vu qu’il y avait beaucoupdephysiquederrière»,se souvient Vincent Bacot, doctorant dans l’équipe. «C’était dur à imagi- ner, même pour nous!», se sou- vient Emmanuel Fort, également à l’Institut Langevin. Miroir temporel «L’une des beautés de cet effet est qu’il correspond exactement à ce qu’on appelait, au XIXe siècle, le démon de Loschmidt, rappelle Mathias Fink. C’est l’idée qu’on pourrait, à un instant donné, retourner d’un coup toutes les vitesses des particules d’un gaz dans une pièce pour les faire reve- nir à leur point de départ.» Tout se passe comme si la varia- tion soudaine d’amplitude créait une sorte de miroir temporel contre lequel les ondes se brisent et repartent. «Notre technique coupe le temps comme un miroir classique coupe l’espace, décrit Emmanuel Fort. Et ça peut mar- cher pour n’importe quelle onde, à condition de pouvoir effectuer rapidement la variation et avec une forte amplitude.» «Comprendre la nature du temps fascine tous les physiciens. C’estpourquoitouteslesméthodes qui retournent le temps sont inté- ressantes, estime Ulf Leonhardt, professeur à l’Institut Weizmann, en Israël. La surprise, dans ce cas, est que l’expérience est simple et peut être faite à la maison!» Le physicien a été si séduit qu’il va commencer une collaboration avec les Parisiens en lien avec… la cosmologie. «En fait, on peut interpréter la variation de vitesse de propagation des ondes, au mo- ment où l’on fait le choc, comme une modification de la relation entre l’espace (les distances) et le temps (celui mis pour les parcou- rir). Donc comme un changement de la métrique de l’espace-temps», indique Emmanuel Fort. De quoi tester des effets analo- gues à ceux créés par des ondes gravitationnelles ou des trous noirs, des phénomènes qui, juste- ment, modifient considérable- mentl’espace-tempsetquirestent difficiles à appréhender depuis la Terre. Cela fait d’ailleurs plusieurs annéesquedesspécialistesdel’op- tique, du son ou des atomes froids essaient de construire en labora- toire des modèles reproduisant ces effets cosmiques violents. Ces nouvelles vagues françaises don- neront une petite cure de jou- vence à ces tentatives. p david larousserie Des ondes de surface remontent le temps PHYSIQUE -Des chercheurs ont réussi à retourner la propagation de vagues pour les faire revenir à leur point de départ. Un vieux rêve se réalise
  3. 3. ACTUALITÉLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 |3 Les perturbateurs endocriniens altèrent l’émail dentaire SANTÉ - Des substances toxiques (bisphénol A, mercure, biocide contenu dans certains dentifrices…) augmenteraient les pathologies liées aux dents Présents dans de nombreux objets de consommation (plastiques,cosmétiques…), les perturbateurs endocriniens peuvent interférer avec le sys- tèmehormonal(endocrinien)des êtres vivants et agir à des doses d’exposition très faibles. Ils sont soupçonnés d’augmenter de nombreuses maladies (certains cancers, diabète, obésité, troubles de l’attention, autisme) et d’agir sur la fertilité. Le fait qu’ils altè- rent l’émail des dents est beau- coup moins connu. Le constat de la profession den- taire est unanime: les patholo- giesdel’émailsontdeplusenplus fréquentes. «Les perturbateurs endocriniens créent des patholo- gies dentaires, et des matériaux utilisés peuvent contenir des subs- tances toxiques, comme le bisphé- nol A (BPA) dans les composites ou le mercure dans les amalgames», explique la docteure Nathalie Ferrand, membre de Réseau environnement santé (RES) et présidente de la commission éco- responsabilité du Syndicat des femmes chirurgiens-dentistes (SFCD). Cette lanceuse d’alerte est à l’initiative d’un colloque, «Vers une dentisterie sans perturba- teursendocriniens»,organisépar RES au Sénat jeudi 23 juin. Maladie émergente Quasiment inexistante dans les années1980,laMIH(hypominéra- lisation des molaires et des incisi- ves), pathologie de l’émail décrite pourlapremièrefoisen2001,peut être considérée comme une mala- die émergente qui concerne 15 % à 18 % des enfants de 6 à 9ans (âge moyen au moment du diagnos- tic).LaMIHserévèlepardestaches opaques, blanchâtres à brunâtres, qui touchent sélectivement les premières molaires permanentes et, souvent, les incisives perma- nentes, les premières à minérali- ser, décrit Sylvie Babajko, du CentrederecherchedesCordeliers (Inserm, universités Paris-V, Paris-VI et Paris-VII). Ses causes sont encore peu connues mais «des faisceaux d’arguments laissent penser que les perturbateurs endocriniens y contribuent certainement, dont le BPA, les PCB et la dioxine», expli- que Sylvie Babajko. La dernière partie de la vie in utero et la pre- mièreannéedeviesontdespério- des de sensibilité maximale. «Les taux urinaires de BPA semblent plus élevés chez les enfants ayant de nombreuses dents restaurées», ajoute cette chercheuse. Le lien entre un défaut de miné- ralisationdel’émailetuneexposi- tion à faibles doses au BPA lors d’une période du développement aétémontrépourlapremièrefois en 2013 et publié dans la revue American Journal of Pathology en juin de la même année. Deux groupes de seize rats mâles ont été étudiés par Katia Jedeon, du Centre de recherche des Corde- liers.Cesanimauxontétéexposés par voie orale, dès la conception, à une dose quotidienne de 5 micro- grammes par jour et par kilo de poids (5g/j/kg) de BPA,soit la dose journalière autorisée. Au bout de trente jours, les trois quarts des rats exposés présentent des taches opaques sur les incisives, analoguesaufameuxMIHremar- qué ces dernières années chez les enfants. Aucun rat du groupe témoin n’a développé l’anomalie (Le Monde du 12 juin2013). Sensibles, parfois douloureuses et susceptibles aux caries, ces dents nécessitent un suivi parti- culier. «Il faut souvent dévitaliser voire couronner la dent, ou l’ex- traire, ce qui implique un traite- ment orthodontique. Consé- quence: un reste à charge impor- tant»,alerteNathalieFerrand.«Le MIH est un vrai problème de santé publique, avertit Katia Jedeon. Les dents touchées par le MIH peuvent êtresoignéesenutilisantdesmaté- riaux qui peuvent relarguer des monomères contenant du BPA, c’est un cercle vicieux.» Résines, amalgames Au-delà des pathologies dentai- res,lesmatériauxutilisésdansles résines et composites peuvent contenir du BPA, ou les amalga- mes du mercure. Le dentifrice peut aussi contenir des biocides, dont le banal triclosan. Le bisphé- nol S, proposé en remplacement du BPA dans certains composites, doit aussi être regardé de près. Nombre de professionnels ne sont guère informés sur ce que contiennentlesmatériauxmisen bouche. D’autant plus que rien n’impose aujourd’hui aux fabri- cants de détailler cette composi- tion. Ces derniers restent d’ailleurs timorés. «Il faut raison garder et ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, dit Arnaud Pemzec, trésorier du Comité de coordina- tion des activités dentaires. On n’a pas aujourd’hui de matériaux de substitution. Des grandes sociétés y travaillent depuis quatre ans.» «Sommes-nous assez informés sur la toxicité des matériaux?», ques- tionne la docteure Patricia Hue- ber-Tardot, présidente du Syndi- cat des femmes chirurgiens-den- tistes. «Il y a une prise de cons- cience de la filière dentaire, qui souhaite s’engager à réduire l’ex- position de la population aux per- turbateurs endocriniens, se félicite la docteure Nathalie Ferrand. C’est une première.» Des actions concrètes ont été engagées à l’issue du colloque. Katia Jedeon a intégré la commis- sion de la vigilance et des théra- peutiquesduconseildel’ordredes chirurgiens-dentistes. L’idée d’un registre du MIH a été émise par la professeure Ariane Berdal, vice- doyenne de la faculté de chirurgie dentaire (Paris-VII). Pour Sylvie Babajko, «on a une signature caractéristique d’exposition qui nous aide à cerner la dent comme un marqueur d’exposition». p pascale santi Photographie de plombages dentaires exposée dans le cadre des Rencontres d’Arles, jusqu’au 25juillet. ELAD LASSRY, CNRI DENTAL FILLINGS. COURTESY OF THE ARTIST. CANCÉROLOGIE Un essai de thérapie cellulaire suspendu après trois décès Un essai thérapeutique d’immunothérapie contre une forme résistante de leucémie aiguë a été interrompu aux Etats-Unis à la suite du décès de trois jeunes patients (l’un en mai et les deux autres récemment) par œdème cérébral. L’étude, conduite par la firme américaine Juno Therapeutics, teste une thérapie appelée «CAR-T», qui consiste à prélever des lymphocytes T chez un malade et à les lui réinjecter après les avoir repro- grammés génétiquement pour qu’ils détrui- sent les cellules cancéreuses. Cette approche a déjà obtenu des résultats spectaculaires chez des patients atteints d’une leucémie ou d’un lymphome. Selon les responsables du laboratoire, les décès seraient dus à l’ajout récent, dans le protocole thérapeutique, d’une chimiothérapie, la fludarabine. L’essai devrait reprendre prochainement. ZOOLOGIE La chèvre cherche l’aide de son maître Comme le chien, le cheval ou le petit enfant – mais pas le loup –, la chèvre semble cher- cher du regard l’assistance d’un humain lorsqu’elle doit faire face à un problème in- soluble. Ce comportement pourrait signifier que l’animal, domestiqué pour sa produc- tion laitière, entretient des liens plus étroits qu’on ne le pensait avec la gent humaine. Il a été mis en évidence par une équipe de l’université Queen Mary de Londres: après avoir été entraînées à récupérer de la nour- riture dans une boîte en plastique, des chè- vres se trouvaient confrontées à une boîte impossible à ouvrir, en présence de l’expéri- mentateur. Face à cette «tâche impossible», les chèvres avaient plus tendance à se tour- ner vers l’expérimentateur s’il leur faisait face et à chercher son regard que lorsqu’il avait le dos tourné. La domestication pour- rait, selon les chercheurs, expliquer ce comportement de communication visuelle entre espèces, mieux étudié chez le chien. > Nawroth et al., «Biology Letters» du 7 juillet. MÉDECINE Sucer son pouce et se ronger les ongles: de mauvaises habitudes? La théorie selon laquelle l’exposition pré- coce aux microbes offrirait une protection contre les allergies vient de trouver un nou- vel argument: sucer son pouce ou se ronger les ongles, et plus encore coupler ces deux «mauvaises habitudes», semble renforcer le système immunitaire. Une étude conduite auprès de 1000 enfants néo-zélandais de 5 à 11ans a montré que 31 % d’entre eux étaient des suceurs de pouce et des ron- geurs d’ongles. A l’âge de 13ans, 45 % de l’échantillon présentait une sensibilité aller- gique. Mais chez ceux qui avaient une mau- vaise habitude orale, elle tombait à 40 % et à 31 % chez ceux qui cumulaient les deux. Mesurées à 32ans, ces proportions restaient les mêmes. «Même si nous ne recomman- dons pas d’encourager ces habitudes, indi- que Malcolm Sears (université McMaster), elles semblent avoir un côté positif.» Elles ne protègent cependant pas contre l’asthme ou le rhume des foins. > Sears et al., «Pediatrics» du 11 juillet. 5%C’est la part d’adultes américains ayant utilisé des antibiotiques sans prescription au cours de l’année écoulée, selon une étude portant sur un échantillon de 400 personnes, représentatif de la population des Etats-Unis. Ces résultats ont été publiés le 11 juillet dans la revue Antimicrobial Agents and Chemotherapy (AAC). 40 % de ces antibiotiques avaient été achetés dans des magasins et pharmacies – une prati- que illégale hors prescription –, 24 % obtenus hors des Etats-Unis, 20 % auprès d’amis ou de membres de la famille et 12 % provenaient de prescriptions précédentes. 4 % du total étaient des antibiotiques vétérinaires. Le mal de gorge ou la toux étaient les symptômes visés, pour lesquels les antibiotiques sont généralement inefficaces. La majorité des patients y ayant recours avaient de faibles revenus et souhai- taient économiser une visite chez un médecin. Le même numéro d’AAC fait état du dépistage, pour la seconde fois aux Etats-Unis, d’une lignée de la bactérie E. coli présentant un gène de résistance à la colistine, un antibiotique – l’antibiorésistance étant l’une des consé- quences du mésusage des antibiotiques. T É L E S C O P E b LE MERCURE POINTÉ DU DOIGT Alors âgée de 44 ans, Emmanuelle Gunther demande à son dentiste, à Issoudun (Indre), de lui enlever un «plombage» (amalgame den- taire) en avril 2013. Quelques semaines plus tard, elle ressent des douleurs inexpliquées, une immense fatigue et découvre un nodule thyroïdien. Suivront de longs mois d’errance médicale, elle sera hospitalisée dix fois. Elle estalorsconvaincuequec’estl’ex- traction de son plombage qui est à l’origine de ses maux. Face à des médecins qui lui disent qu’elle «somatise», elle se débat seule, fait de nombreuses recherches. Elle était, jusqu’ici, en parfaite santé et courait une trentaine de kilomètres par semaine. Cette jeune femme effectue des tests urinaires qui confirment ce qu’elle pensait. Ses urines contiennent 76 fois plus de mer- cure que la moyenne. Elle va alors se soigner en Suisse, où elle effec- tue des traitements de chélation, qui permettent d’aider le corps à «éliminer» le mercure. Rares sont les établissements hospitaliers à le faire en France, et ce n’est pas pris en charge. Aujourd’hui, Emmanuelle Gun- ther va mieux, mis à part des allergies et douleurs articulaires qui l’obligent à prendre des antal- giques. Elle ne veut pas en rester là et envisage de porter plainte. Son dentiste n’aurait pas suivi les recommandations de l’Agence nationale de sécurité du médica- ment et des produits de santé (ANSM) lors de la dépose d’un amalgame.Lesprofessionnelsdoi- vent utiliser des séparateurs pour éviter le rejet des déchets d’amal- games, qui représentent un risque toxique élevé. Appelés à tort plombages, les amalgames dentaires sont un mélange de poudre d’alliage mé- tallique (argent, étain, cuivre et zinc) et de mercure liquide, à hau- teur de 40 % à 50 %, qui sont encapsulés. Classé comme subs- tance très toxique, le mercure est considéréparl’Organisationmon- diale de la santé (OMS) comme «extrêmement préoccupant pour la santé publique». Il peut agir sur les systèmes nerveux, digestif et immunitaire, sur les poumons et les reins… Le mercure est pointé du doigt par des patients et méde- cins qui accusent les amalgames dentairesd’êtreàl’originedemala- dies auto-immunes. Question de l’innocuité Nombre de dentistes en France n’enposentplusenvertuduprin- cipe de précaution. Les positions sont très tranchées. Marie Gros- man, conseillère scientifique de l’association française Non au mercure dentaire (NAMD), milite pour « son interdiction pure et simple ». Tandis que Christian Couzinou, président de l’ordre national des chirurgiens-dentis- tes, écrivait début 2015: «Le mer- cure est utilisé dans le monde depuis deux cents ans. La démons- tration scientifique de sa dangero- sité n’a jamais été établie.» En avril 2015, l’ANSM, dans un rapport sur l’actualisation des données du mercure des amalga- mes,indiquecertesnepaspouvoir «établir formellement un lien entre le mercure des amalgames dentai- res et les pathologies observées». Mais l’agence «réaffirme sa volontédevoirréduiredefaçonim- portante l’utilisation des amalga- mesàbasedemercuredanslecadre dutraitementsurlacariedentaire» etstipulequ’ilsnedoiventêtreuti- lisésques’iln’yapasd’alternative. La question de l’innocuité se pose aussi pour les dentistes et leurs assistantes, et tout contact avec le mercure est fortement déconseilléencasdegrossesse.Or 80 % à 90 % des assistants dentai- res sont des femmes. p p.sa.
  4. 4. 4| ÉVÉNEMENTLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 Lesport, nouveauterrain dejeudes physiciens Une quarantaine de participants, de novices à experts en passant par des amateurs, ont subi ce test ainsi qu’une batterie d’autres pour mesurer leur force musculaire générale, la force de leurs doigts, l’endurance… Bien entendu, envergure, taille et poids ont aussi été pris en compte. Notamment pour calculer un indice bien connu, «l’indice du singe», qui compare l’envergure à la taille. Pour un individu normal, cet indice vaut 1. Pour le judoka David Douillet, 1,10. Les bons grimpeurs ont certes un indice différent des novices mais, selon les calculs de Guillaume Laffaye, ce paramètre anthropométrique expli- que moins de 5 % de la performance. De même, les facteurs musculaires généraux comme la force brute comptent peu, également moins de 5 %. Les différences marquantes entre les grimpeurs de l’étude concernent, sans sur- prise, la force des doigts (mais pas de la main dans son ensemble), qui explique plus de la moi- tié de la performance, le reste étant la «techni- que». C’est donc ce point que les sportifs ont intérêtàtravaillerpardesentraînementsspécifi- ques. L’équipe est d’ailleurs en train d’étudier l’effet d’un protocole d’amélioration de la force des doigts aux premiers résultats prometteurs. Quelestlecoupdepédaleidéal? Il n’y a pas d’âge pour apprendre à faire du vélo. Au point que les chercheurs se demandent tou- jours quelle est la méthode la plus efficace pour bien pédaler! A la conférence, Juan Garcia-Lopez, de l’université de Leon (Espagne), a commencé sonexposéenévoquant cettepolémique: certai- nes études montrent que les pros pédalent comme les amateurs, d’autres, au contraire, qu’ils sont plus efficaces sur le pédalier. Pour trancher cet insoutenable dilemme, il a convo- qué dans son laboratoire 37 cyclistes de niveaux différents, certains roulant plus de 30000 kilo- mètresparan(lespros),d’autres15000etlesder- niers 5000. En moyenne, les sportifs de ces trois groupes avaient tous le même poids et la même taille afin d’éviter l’effet des «grosses» jambes qui augmentent l’inertie sur les pédales et sont connues pour biaiser les mesures. Après des séances de quelques minutes à diffé- rentes puissances, le verdict est tombé. Les pros ont bien une manière différente de pédaler. Notamment,lecouplequ’ilsexercentpourpous- sersurlapédalelorsqu’elleestenhautestunpeu plus faible que celui des amateurs. De même, ce couple est plus faible lors du retour de la pédale. En fait, ces cyclistes poussent avec un pied sur une pédale et tirent sur l’autre avec le pied opposé, adoptant la technique dite du pédalage circulaire. «C’est cohérent avec un autre résultat, publié en 2012, qui montrait que, contrairement à ce qui était considéré jusqu’alors, cette technique ne coûte pas plus d’énergie», indique Juan Garcia- Lopez. Selon cette étude de 2012, le pédalage cir- culaire est plus coûteux en énergie pour les efforts courts mais, si l’exercice se prolonge, d’autresmusclesprennentlerelaisetfinalement parviennent à rééquilibrer le bilan. Le chercheur espagnol tire deux autres conclu- sions. Ce n’est pas l’entraînement ni la morpho- logie qui expliquent ces différences, mais l’expé- rience, c’est-à-dire la quantité de kilomètres par- courus. Il pense surtout que des améliorations sont possibles en jouant sur la position du cou- reur et notamment la position des cales sur les pédales afin de «fluidifier» le mouvement des hanches et des chevilles. La «circularité» du mouvement n’est en réalité pas parfaite et pour- rait donc être optimisée. «Même si une action de traction sur la pédale semble présenter un avan- tagemécanique,l’intérêtdupointdevuedelaper- formance reste à démontrer», concluait cepen- dant une autre étude de 2012 parue dans Science & Motricité. Autrement dit, avant qu’un coureur décide de s’engager dans un plan de deux ou trois mois d’entraînement pour améliorer sa technique, et de sacrifier ainsi une saison, il fau- drait qu’il soit convaincu de gains substantiels. Pourquoilevolantdebadminton file-t-il si vite? Le 28 juillet2013, le Malaisien Tan Boon Heong, numéro 1 mondial de badminton en 2007, e- nvoie un smash à la vitesse record de 493 km/h (ou 137 m/s). C’est plus de deux fois plus rapide que la balle d’un tennisman ou d’un joueur de squash. Près de quatre fois et demie plus rapide que celle d’un handballeur ou d’un pongiste. «C’est impressionnant. Comment, avec les mêmes mouvements de bras, peut-il y avoir de tels écarts?», s’interroge Guillaume Laffaye, qui a in- vité son étudiant Michael Phomsoupha à relever le défi de répondre à cette question. Ce dernier y est parvenu pour sa thèse, avec des résultats à paraître, portant sur 34 smasheurs volontaires. Trois paramètres expliquent la performance et prédisent que le plafond n’est pas atteint. Le premier, c’est l’effet levier. A la longueur du bras s’ajoute celle de la raquette, ce qui augmente mécaniquement la vitesse de l’endroit où la balle est frappée. Ledeuxièmeestliéaucoefficientderestitution lors du contact, autrement dit la quantité d’éner- gie restituée au volant lorsqu’il tape le tamis. Ce paramètre vaut environ 60 %. Il faut aussi pren- dre en compte la masse du volant, particulière- ment léger. Plus précisément, c’est le rapport en- tre la masse de la raquette et de la balle qui est important. Ce dernier est plus favorable au bad- minton (une raquette de 80 g, seize fois plus lourde que le volant) qu’au tennis (une raquette de 280 g, cinq fois plus lourde que la balle). Enfin, dernier paramètre, presque aussi important que le premier: la déformation de la raquette, particulièrement grande dans ce sport. Le coup est parfait si la déflection de la raquette est maximale au moment de l’impact avec le volant. Il doit donc y avoir une adéqua- tion entre la fréquence d’oscillation de la raquette et celle du bras afin de maximiser le coup. A cette condition, le record pourra tom- ber et se rapprocher du seuil prévu par le mo- dèle de 156 m/s (560 km/h). Lesmanchonsdecompression descoureurssont-ilsutiles? Sur les routes et chemins, un accessoire connaît un grand succès du côté des coureurs de fond: la chaussette ou le manchon de compression. Ce textile serre le mollet fortement afin de favoriser la circulation sanguine et d’éviter le phénomène des jambes lourdes. «Mais beaucoup d’évalua- tions de cet accessoire sont faites en laboratoire et surdesdistancescourtes.Nousavonsvoululesétu- dier en plein air et sur des efforts d’environ 2h30», explique Hugo Kerhervé, qui a participé à ce tra- vail mené par l’université Savoie-Mont-Blanc (Chambéry) et l’entreprise Thuasne (qui commer- cialise ces équipements). Quatorzejeunescoureursdetrailontcouruavec etsansmanchon(leschaussettesn’ontpasététes- tées), équipés de capteurs d’oxygénation muscu- laire pendant toute la course. Régulièrement, ils passaient aussi sur une portion du parcours équi- pée de capteurs permettant de mesurer le temps que leur foulée reste au sol ou est en l’air. Les conclusions sont plutôt riches et inatten- dues.Cesmanchonsn’ontpasd’effetsurlaperfor- mance, les coureurs ayant maintenu leur fré- quence cardiaque par exemple. L’oxygénation du mollet est la même pendant la course avec ou sans manchon. En outre, la récupération est meilleure avec cet équipement. Et la douleur au tendond’Achillemoinsforte.Enfin,illimitelafati- gue par un effet encore mal compris: ce textile fa- voriserait la dynamique de la jambe (on reste plus longtemps en l’air!) par un maintien des tissus mous du mollet. La jambe serait aussi plus raide. «J’étaisunpeucirconspectaudébutetjelesuisun peu moins maintenant. Surtout, cela motive pour étudier l’effet sur la performance sur les courses vraiment longues», estime Hugo Kerhervé, dont l’étude est en cours de publication. Dernier détail: tous les manchons ne se valent pas.Lespressionsexercéessontvariablesselonles fabricants et… la forme des mollets. S’agitersurunbateaufait-il avancerplusvite? Tels les Shadoks, les marins pompent, pom- pent. Mais eux savent pourquoi: pour avancer plus vite contre le vent. Plus précisément, sur les dériveurs ou les planches à voile, il est possible, pour gagner en vitesse, de périodiquement tirer sur l’écoute ou sur la voile pour la faire osciller, tellel’ailed’unoiseau.Onpeutaussis’agiterense balançant afin de faire osciller le mât et d’obtenir le même gain. Le navigateur britannique Ben Ainslie,plusieursfoischampionolympiquea,par exemple, popularisé cette technique dite du pompage ou du roulis volontaire. Mais pourquoi un tel effet profitable? Et quelle est la fréquence optimale à appliquer pour être meilleur? Deux équipes, spécialistes de mécani- que des fluides et de voile, font la course pour y répondre. Elles se sont retrouvées à l’Ecole poly- technique, en juin, comme elles l’avaient fait trois mois avant à Annapolis (Maryland) lors d’une autreconférence.CharlesWilliamson,del’univer- sitéCornell(NewYork),aéquipéunbateaudecap- teurs pour comprendre le mouvement du mât et de la voile. Nicolas Aubin, doctorant à l’Institut de recherche de l’Ecole navale à Brest a, lui, collaboré avec la Nouvelle-Zélande pour étudier en souffle- rie une voile battante à l’échelle 1/13. Ce dernier confirme l’existence d’une fré- quence optimale au-delà de laquelle il est inutile de pomper, sous peine de s’épuiser sans gain de EN 2013, LE CHAMPION DE BADMINTON TAN BOON HEONG ENVOIE UN SMASH À 493 KM/H. C’EST PLUS DE DEUX FOIS PLUS RAPIDE QUE LA BALLE D’UN TENNISMAN. POURQUOI? ▶ SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
  5. 5. ÉVÉNEMENTLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 |5 vitesse. Cette fréquence dépend de la force du vent mais aussi du temps qu’il met pour parcou- rir la longueur de la voile – ce temps étant lié au profildelavoile.«Lathéoriesembleconformeàla pratique», confirme Nicolas Aubin. Encore une fois,lesphysicienssontenretardsurleshommes de l’art… Charles Williamson, par ailleurs naviga- teur lui-même et conseiller de l’équipe de l’uni- versité, a également confirmé l’effet. Il dispose en outre des premières pistes pour en expliquer l’origine. En réalisant, dans l’eau, un modèle réduit de la voile, il a observé l’effet de l’oscillation du mât sur l’écoulement. En l’ab- sence de bascule, de petits tourbillons alternent dans le sillage. Mais lorsque le mât bouge, ces tourbillons grossissent et n’alternent plus de la même façon. Ils tournent même à une fré- quence proche de celle imposée au mât par le marin. Reste à calculer si ces vortex créent la force effectivement observée. Mais si les physiciens n’arrivent pas à résoudre complètement ce problème, ce ne sera pas un drame: le pompage ou la bascule périodique du corps sont interdits par la règle 42 des courses à la voile! Faut-ilêtretrapupourlever deshaltères? «Un peu comme dans le mythe de la caverne de Platon, les mouvements de l’homme sont comme les ombres sur les murs et nous disent quelque chose sur son fonctionnement interne», lance, énigmatique, Christophe Clanet. Avec son équipe, il tente de rendre plus concrète cette vision en s’intéressant aux… haltérophiles. Que révèlent leurs impressionnants épaulés-jetés ou arrachés sur la nature de leurs muscles? Pour le savoir, les chercheurs ont fait faire plusieurs exercices de développé-couché à sept volontai- res, amateurs ou expérimentés dans cet effort consistant à soulever un haltère à partir d’une positionallongée.Ilsontprincipalementmesuré la vitesse verticale avec laquelle la barre est pro- pulsée. Evidemment, plus l’effort demandé est grand, plus cette vitesse chute, mais l’évolution de cette vitesse dans le temps de l’effort a mis les chercheurs sur la voie d’une belle découverte, qu’ils ont publiée, en décembre 2015, dans les Proceedings of the Royal Society. Pour reproduire ces résultats, ils ont en effet dû aller toujours plus profond dans le fonctionne- ment musculaire, jusqu’aux deux protéines, l’ac- tine et la myosine, qui sont les moteurs molécu- laires responsables de l’élasticité musculaire. Ces protéines forment des filaments qui, eux-mê- mes, sont regroupés en sarcomères, eux-mêmes assemblés en myofibrilles, puis en muscles. Le secret du champion iranien mythique d’haltéro- philie Hossein Reza Zadeh, avec ses 190 kg pour 1,86 mètre, siège en fait dans la manière dont des molécules de quelques milliardièmes de mètres de large s’accrochent et se décrochent! Accessoi- rement, le modèle explique pourquoi les trapus sont plus efficaces dans cet exercice et pourquoi la masse soulevée est proportionnelle à la puis- sance 2/3 de leur poids. Mais ce n’est pas tout. Les chercheurs ont aussi remarqué, dans les profils de développé- couché, une différence entre un body-builder costaud et un volontaire peu musclé. «Nous pensons que cela est lié à une différence entre les quantités de fibres lentes, favorisant l’endurance, et les fibres rapides, liées à la puissance», indique Caroline Cohen, en postdoc à l’université Paris- VII. En outre, un autre volontaire, atteint de sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot), avait un profil de vitesse encore diffé- rent. D’où l’idée de trouver un test d’effort sim- ple permettant d’estimer correctement la pro- portion fibre lente/rapide, voire de proposer des diagnostics ou des suivis simples de patho- logies musculaires. Aujourd’hui, pour avoir de telles connaissances, des biopsies locales sont nécessaires. L’exercice suggéré, également clas- sique dans les salles de musculation, est la presse oblique. Il consiste à pousser avec les jambes des masses de plus en plus lourdes sur un plan incliné. Reste à trouver les volontaires et les médecins pour quitter l’hôpital au profit de la salle de musculation. p david larousserie «RELIER LE SAVOIR DES SPORTIFS AUX LOIS FONDAMENTALES» Christophe Clanet est direc- teur de recherche au CNRS au laboratoire d’hydrody- namique de l’Ecole polytechnique. Il est à l’initiative de la première conférence Sports Physics, en 2012, et avec sa collègue du Massachu- setts Institute of Technology (MIT), Peko Hosoi, de la deuxième qui s’est tenue du 8 au 10 juin. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la physique du sport? Parce que c’est une façon de trou- ver de beaux problèmes scientifi- ques! Sport et handisport consti- tuent un vrai domaine de recher- che,originaletprofond.Depuissept ans maintenant, cela m’a conduit à étudierleskitesurfsetlastabilitédu vol de ces ailes «attachées», le surf et la propulsion par les ondes et, dernièrement, le fartage… Cesontclairementdessujetsaux- quels je ne me serais jamais inté- ressé sans le sport. Ils sont souvent apparus en discutant avec les spor- tifs qui sont en constante recher- che d’idées pour améliorer leurs performances: le navigateur Yves Parlier pour le kite et le biathlète Martin Fourcade pour le fart. Football, surf, cerf-volant… Cela ne fait pas très sérieux, non? Certains trouvent en effet qu’il n’est pas politiquement correct de s’intéresser à de tels sujets. Cela tra- duit le découplage qui existe dans nos sociétés entre le corps et l’es- prit et que l’on retrouve quand on discute des métiers manuels et intellectuels. Mais le CNRS nous permet d’explorer, et nous devons absolument profiter de cette chance et prendre des risques pour ouvrir de nouvelles voies. Je dois avouer que, lorsque j’ai lancélapremièreconférencePhysi- que du sport, en 2012, un des objec- tifs était de mesurer la profondeur scientifique du domaine. Jusque-là, j’étais convaincu que le sport était un bon vecteur de diffusion de la science,maiscelanesuffitpaspour définir un domaine de recherche. Ensuite, notamment après des ex- poséssurlesmuscles,j’étaisfasciné et résolu à approfondir ce sujet. Vos résultats confirment souvent l’intuition des sportifs. N’avez-vous pas l’impression de réinventer la roue? Les avions volaient bien avant que les physiciens n’apportent une description complète de ce qu’on appelle l’aile portante. Idem pour les fusées. Notre rôle de physicien est de comprendre comment relier le savoir des ingénieurs (ou des sportifs, dans notre cas) aux lois fondamentales. L’intérêt de cette démarche est qu’elle explique l’existant (réinvente la roue) et identifie des pistes inexplorées. Dans le cas des avions, par exem- ple, cela a permis de calculer la forme optimale des ailes. Pour nous, il est encore tôt pour faire le bilan, mais nos résultats sur le muscle sont ceux qui me semblent les plus intéressants. Comment voyez-vous l’évolution de ce domaine? Je le vois se structurer en quatre grands champs: la mécanique de l’homme, les matériaux, l’énergie et les statistiques. Sur le premier sujet, il s’agit de faire le lien entre ce qui est appa- rent, le mouvement, et le fonction- nement interne du corps humain. Faire ce lien permettra de dévelop- per de nouveaux outils pour les entraînements des sportifs, mais aussi peut-être de diagnostiquer des pathologies de façon précoce. Pour les matériaux, il y a deux axes de recherche: la friction et les textiles fonctionnalisés par diffé- rents capteurs (fréquence cardia- que, accéléromètre…). Côté énergie, dans des sports tels que la voile, le vélo…, on cherche à maximiser la vitesse pour une énergie donnée. Cet enjeu n’est pas si différent de celui, quotidien, où l’on cherche pour une vitesse donnée (50 km/h en ville) à minimiser l’énergie. En étudiant l’optimisation des systè- mes propulsifs en sport, on étudie en réalité des systèmes où la question de l’optimisation énergé- tique se pose. Enfin, de beaux défis sont à rele- ver par les statistiques: la relation vitesse-précision, par exemple. Une caractéristique commune à beaucoup de sports est que l’on n’utilise jamais la vitesse maxi- male lorsqu’on veut être précis. Pourquoi? C’est une jolie question pour un physicien. Comment allez-vous développer ces activités? Nous lançons un programme en- tre l’Ecole polytechnique et le MIT mêlant enseignement et recherche autour de l’optimisation et la res- tauration des performances. Côté enseignement, un cours de méca- nique de l’homme sera proposé à l’Ecole polytechnique ainsi qu’un master avec le MIT sur «physique du sport et technologie». Côté recherche, nous aurons une collaboration avec l’Institut natio- nal du sport, de l’expertise et de la performance (Insep) sur le sport et le handisport de haut niveau. Les premiers sujets envisagés sont le suivi GPS des joueurs de rugby avec évaluation des accéléra- tions associées aux chocs, en vue de prévenir les blessures. Un autre porte sur le dribble dans les sports collectifs.Unautreencoresurl’évo- lution des performances avec l’âge. Sur le handisport, avec ma collègue du MIT, Peko Hosoi, nous cherche- rons à optimiser les patins du hoc- key sur luge. Enfin, cela s’accompagnera de conférences internationales, tous les deux ans, pour coller au rythme olympique (été-hiver). La pro- chaine aura donc lieu à Boston, au MIT, en 2018. p propos recueillis par d.l. Le champion iranien d’haltérophilie Hossein Reza Zadeh, médaille d’or aux Jeux olympiques d’été 2004. Durant l’épreuve, il bat le record du monde à l’épaulé-jeté (262,5kg) et réalise 472,5kg au total des deux mouvements. BOLCINA/DPPI-SIPA
  6. 6. 6| RENDEZ-VOUSLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 UN BALLET DE CILS DANS LE CERVEAU Comment le liquide céphalo- rachidien (LCR), qui protège méca- niquement notre système nerveux central et joue un rôle fondamen- tal pour délivrer des nutriments et filtrer les déchets, peut-il circu- ler rapidement et efficacement dans les différentes zones du cerveau? Grâce à un réseau de cils mobiles qui tapissent les parois des ventricules cérébraux, répond une équipe de l’Institut Max-Planck (Allemagne). En étu- diant de près le flux du LCR chez des rats et des cochons, les chercheurs allemands ont décou- vert un système remarquablement organisé et complexe de cils vibra- tiles. Ces organistes créent diffé- rentes voies de communication pour diriger précisément le liquide céphalorachidien et ses divers constituants vers telle ou telle région cérébrale. (R FAUBEL/MAX PLANCK INSTITUTE FOR BIOPHYSICAL CHEMISTRY). >Faubel R et al., «Science» 8 juillet. ÉLISABETH BUSSER ET GILLES COHEN © POLE 2016 affairedelogique@poleditions.com Echiquiers sur la plage Pour les besoins d’un jeu de plage, Bob souhaite représenter un échiquier de 8 cases sur 8 sur le sable, chaque case ayant 10 cm de côté. Pour cela, il disposede « tampons » carrés de côtés de longueurs diverses, toutes multiples de 10 cm. Evidemment, il s’agit de représenter tous les contours des 64 cases, mais sans déborder. Combien de coups de tampons, au minimum, Bob doit-il apposer ? (ne vous fiez pas aux tracés de l’image ci-contre) Et pour reconstituer une grille de 16 cases sur 8 ? Bonnes vacances ! Pour ceux qui ne voudraient pas attendre la reprise du cahier «Science & médecine», la solution du problème 972 sera disponible dans une semaine sur www.tangente-mag.com Activitésmathématiquesd’étépourgrandsetpetits • Votez pour le Prix Tangente du livre Commechaqueannée,lemagazineTangenteorganiseunprixlittéraireautour des mathématiques. Il s’agit de récompenser un ouvrage culturel « qui donne envie à un maximum de lecteurs d’en savoir plus sur les mathématiques ». Douze livres, publiés entre le 1er janvier 2015 et le 30 juin 2016, sont en compé- tition. Tout le monde peut voter par Internet (avant le 30 septembre) et dési- gner les cinq nominés. Pour vous aider, vous pouvez consulter en ligne les douzenotes de lectures parues dans Tangente,et, si voulez aller plus loin, vous procurer les livres qui vous paraissent les plus intéressants. Consultation des notes de lecture et votes sur http://tropheestangente.com/ ou sur l’Espace lecture du site http://www.infinimath.com/ • Rédigez un article culturel de mathématiques ParmilestrophéesdécernésparTangentechaqueannée,l’undesprixs’adresse à des auteurs non professionnels. Si vous vous sentez une vocation d’écrivain, envoyez un article culturel de mathématiques (de 2 à 4 pages, soit de 6 500 à 13 500 caractères) avant le 30 septembre. Consultez le règlement et inscrivez- vous sur le site des trophées (voir plus haut), vous recevrez toutes les informa- tions vous permettant de participer). • Les jeudis de la Maison de Fermat (Beaumont-de-Lomagne, Tarn-et-Garonne) La Maison de Fermat accueille cet été tous les jeudis à 10 h 30 tous les jeunes qui,simplement,veulent vivre uneapprochenon scolairedesmathématiques. Au programme, le 21 juillet et le 18 août, code et codage pour les 8-15 ans. Le 28 juillet, le 4 août et le 11 août, ce sont les 6-12 ans qui pourront fabriquer un « attrape-rêve » géométrique, créer une illusion d’optique ou reproduire à l’aide de la symétrie les motifs des space invaders. Informations sur www.fermat-science.com SOLUTION DU N° 971 Estelle habite à égale distance d’Alice et de Bob. En utilisant les propriétés des angles inscrits au cercle vert, ainsi que celle des angles « cor- respondants»duparallélismede (AB) et (DE), on obtient l’égalité des quatre angles représentés en rouge sur la figure, dont on appelle la valeur commune. On remarque ensuite que les angles « bleus » BAE et AED sont égaux(ilssont alternes-internes). On remarque, enfin, que dans le quadrilatère ACED, les angles opposés et CED sont supplé- mentaires. On en déduit que ce quadrilatère est inscriptible, donc que les angles AED et ACD sont égaux. L’angle bleu AED pourrait être rouge, puisqu’il est égal à ! C’est donc aussi le cas de BAE. Ainsi, le triangle ABE est isocèle en E : EA = EB. A B C D E Le Musée Curie, à Paris, propose jusqu’au 31 octobre une rétrospective photographique sur le monde des «paillasses et blouses blan- ches». Une trentaine de photos en noir et blanc côtoient des clichés actuels en cou- leurs du laboratoire de Marie Curie, devenu l’Institut du même nom. On pourra voir Marie Curie, Irène et Frédéric Joliot-Curie, ainsi que leurs collaborateurs à l’Institut du radium. D’autres images plus récentes, accrochées sur les grilles du musée, incitent à découvrir le monde des chercheurs. Une occasion de pousser la porte de ce lieu qui a vu évoluer une famille de cinq Prix Nobel. >www.museecurie.fr LE LIVRE L’hyperactivité, taille adulte Méconnu, voire nié, le TDAH de l’adulte est presque aussi fréquent que celui de l’enfant Vous êtes un forcené de l’action, un distrait qui oublie tout, un impulsif qui s’emporte pour un rien? Vous êtesunténordelaprocrastination?Vosidées se bousculent, votre impatience est légen- daire? Et quand vous ressortez vos bulletins scolaires, vous retrouvez les agaçants «Il faut apprendre à se concentrer» ou «Ne tient pas en place»? Alors, vous êtes probablement un hyperactif, si l’on en croit le livre du docteur GabrielWahl,LesAdulteshyperactifs.Dansun style enlevé et percutant, le psychiatre et pédopsychiatre, également spécialiste de la précocité et de l’échec scolaire, fait un tour d’horizon complet de ces troubles fréquents, mais méconnus au-delà de l’adolescence. «Il faut se souvenir que l’hyperactivité peut perturber toute une vie, qu’elle n’abandonne que rarement ses victimes (près de 60 % des enfants hyperactifs gardent ce trouble à l’âge adulte)», souligne-t-il, en expliquant pour- quoi bien des cas restent sous le radar. Si l’on retient pour seule définition du TDAH (trou- ble avec déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité) la triade observée dans l’en- fance (inattention, agitation et impulsivité), le risque est grand de conclure que l’hyper- activité tend à disparaître avec l’âge. En effet, les symptômes évoluent: l’agitation dimi- nue tandis qu’apparaissent des signes spéci- fiques de l’âge adulte. Dépression, anxiété Puisant dans l’histoire, la littérature scienti- fique et la littérature tout court, Gabriel Wahl montre bien que le TDAH de l’adulte n’est ni un phénomène de mode (les pre- miers ouvrages médicaux décrivant ce tableau clinique ont été écrits par des méde- cins nés au XVIIIe siècle) ni une pathologie anodine. «L’hyperactivité peut briser les par- cours scolaires, mais ce trouble n’est pas moins redoutable dans la vie profession- nelle», écrit l’auteur, témoignages et don- nées scientifiques à l’appui. Ainsi, des étu- des ont établi que le taux d’emploi stable à plein temps est moitié moindre chez les hyperactifs que dans la population générale (30 % contre 60 %). Et leur revenu annuel moyen est significativement plus faible. Les adultes TDAH souffrent plus souvent de dépression, d’anxiété. Ils sont aussi exposés à un risque accru d’accidents de la route, de toxicomanie, de conduites délictueuses… Mais ces excès de risque sont diminués par la prise régulière de psychostimulants comme le méthylphénidate (Ritaline et autres), rassure Gabriel Wahl. Avocat des hyperactifs, grands et petits, il n’hésitepasàtaclerlesprofessionnelsquine croient pas à leurs souffrances: de ceux de l’éducation nationale qui les assomment de reproches aux médecins et psychologues qui, pour certains, récusent encore l’exis- tence même de ces troubles. Au chapitre traitement, le docteur Wahl se lâche même complètement sur la psychanalyse, «pas plus efficace sur l’hyperactivité qu’elle ne l’est sur la myopie ou les pieds plats». p sandrine cabut Les Adultes hyperactifs, de Gabriel Wahl (Odile Jacob, 194 p., 21,90 €). L’AGENDA IMPROBABLOLOGIE ORGASME: LES MOTS POUR LE DIRE Par PIERRE BARTHÉLÉMY C’est lumineux, ça fait des bulles! C’est rouge! C’est bleu! C’est vert! C’est Broadway!», hurlait, dans une planche de Reiser, une femme en plein orgasme. S’il avait été réel, ce per- sonnage aurait pu enrichir une étude que vient de publier, le 27 juin, la revue Metaphor and Symbol. Anita Yen Chiang et Wen-yu Chiang, deux spécialis- tes de linguistique de l’université nationale de Taïwan, se sont intéressées à la manière dont, de par le vaste monde, les membres de l’espèce humaine conceptualisaient l’orgasme. Quels mots, quelles figures de style décrivaient la chose… et l’annon- çaient dans le feu de l’action? Selon les langues, à quelles sources lexicales puise-t-on les métaphores orgasmiques? Y a-t-il, pour «le» dire, des expres- sions que l’on retrouve partout, une universalité sur le théâtre du plaisir, ou bien chaque culture a-t-elle son «Broadway» bien à elle? Afin de le savoir, les deux chercheuses ont passé plusieurs mois, dans une variante très chaste du sexe oral, à interviewer des dizaines d’hommes et de fem- mes afin de collecter les termes les plus communé- ment utilisés dans leurs langues respectives. Au total, 27 d’entre elles, maîtrisées par 3,2 milliards de personnes – soit près de la moitié de l’humanité – ont été examinées. Pour un sujet aussi important que l’orgasme, 27 langues, ce n’est pas de trop. Le mot «orgasme» et ses variantes orthographi- ques locales étaient présents dans 17 langues. Les auteurs notent que plusieurs vocables et expres- sions, comme climax en anglais (ou klimaks en indonésien) évoquent un point culminant. Les Coréens parlent de «pic sexuel» et les Chinois de «marée haute», ce qui traduirait le déferlement d’un certain nombre d’hormones et de fluides durant les ébats amoureux. Est également mention- née la fameuse «petite mort» en français, qui pour- rait être signe d’un «état modifié de conscience» chez un peuple internationalement réputé pour sa propension à la bagatelle. Dans la manière d’annoncer à son partenaire que le plaisir est imminent, on voit parfois l’évocation d’un embrasement (nyt mä tulen en finnois, qui signifie «maintenant je suis le feu»), voire la réaffir- mation de son existence avec un curieux «je serai» tchèque, une sorte de «je jouis donc je suis» que les auteurs n’hésitent pas à rapprocher du dubito ergo sum de Descartes… Surtout, Anita Yen Chiang et Wen-yu Chiang se sont aperçues que l’orgasme était perçu, dans la plupart des langues, comme la fin d’un voyage, une arrivée à destination. En effet, le «je viens» est quasi- ment universel, même si l’on note que, pour le fran- çais, l’étude écrit «je venir» (on a beau savoir qu’on ne contrôle plus tout dans ces circonstances, de là à en perdre sa conjugaison, il y a une marge…). Comme les vacances approchent, et pour que cette chronique soit pour une fois utile, voici de quoi enrichir votre vocabulaire de futurs touristes, histoire que vous sachiez baragouiner autre chose que «bonjour», «c’est combien?» et «je vous aime». Donc, sous réserve que l’article ait bien retranscrit le mandarin, le norvégien, le thaï et le turc, «Je viens» se dit res- pectivement dans ces langues Wo yao chu-lai le, Jeg kommer, Gam-lang maa laew, Geliyorum. Signalons, pour terminer, qu’en exergue de cette étude figure une citation tirée de l’Apocalypse où le Christ dit: «Voici, je viens bientôt», ce qui nous per- met de relire le Nouveau Testament sous une tout autre perspective. A méditer pendant les vacances. p AFFAIRE DE LOGIQUE – N°972
  7. 7. RENDEZ-VOUSLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 |7 Le virage ambulatoire, pour l’autisme aussi TRIBUNE - Deux députés et le porte-parole d’une association d’autistes plaident pour un redéploiement des ressources allouées à cette pathologie, avec davantage de moyens pour les recherches sur les facteurs de risque Les troubles autistiques tou- chent près de 600000 person- nes en France, et concernent désormais une naissance sur cent, ce qui correspond à 8000 nouveaux cas par an. Mais la situation des familles est particulièrement critique. La qua- lité de la prise en charge est même qualifiée par l’ensemble des observa- teurs de désastreuse. Aux Etats-Unis, alors que ces patholo- giessemblaientencoreexceptionnelles il y a quelques décennies (1 enfant sur 2500 en 1970 puis sur 500 en 2000), l’estimation du Centre pour le contrôle etlapréventiondesmaladiesestdésor- mais de 1 enfant sur 45. L’ONU affirme d’ailleurs que, parmi tous les troubles gravesdedéveloppement,l’autismeest celui qui connaît la plus rapide expan- sion dans le monde et que cette épidé- mie va bousculer nos systèmes de protection sociale. Ces chiffres alarmants doivent, en France aussi, inquiéter et mobiliser fortement les pouvoirs publics. Or le problème reste sous-estimé et notre pays accuse toujours un retard de trente ans par rapport aux autres pays développés. Ainsi, 90 % des adultes ne disposant pas de prise en charge spé- cialiséesontreléguésdansdesstructu- resinadaptées,desmilliersviventchez leursparents,sansqu’uneétudeépidé- miologique permette de chiffrer préci- sément cette réalité très douloureuse et destructrice. Enfin, les listes d’attente pour obtenir un diagnostic et mettre en place un accompagnement spécifique sont interminables. Une étude du Collectif autisme, réalisée en 2014 auprès de 500 familles concernées, a démontré que77,4%d’entreellesn’avaientfinale- ment pas eu, ou seulement de manière partielle, accès à un diagnostic appro- prié à l’âge requis. Nous sommes face à un paradoxe: si lasituationestmieuxconnuedugrand public, que trois plans Autisme se sont succédé et que la volonté affichée du gouvernement est de développer les approches éducatives et comporte- mentales qui ont fait la preuve de leur efficacité,lesmoyensmisenœuvreres- tent insuffisants, si bien que la situa- tion est quasi inchangée. Il y a urgence sanitaire, sociale et budgétaire. Cette situation impose d’apporter des réponses à ces deux questions: pourquoi? et comment? Pourquoi parle-t-on d’épidémie? Sur le plan étiologique, les experts s’accordent à dire que les progrès dans le diagnostic ne sauraient expliquer plus de la moi- tié de la hausse de la prévalence. Ils considèrent par ailleurs que la généti- que n’est pas seule en cause et que les facteurs environnementaux en parti- culier doivent être recherchés pour guider la prévention. Ces facteurs sont variés et de plus en plus d’études les pointent désormais… En 2014, des chercheurs de l’université deCalifornieàDavisontconstatéquele risque d’autisme augmentait pour une femme enceinte en fonction du degré d’exposition aux pesticides. Ceux de Harvard à Boston ont constaté, sur une cohortedeplusde100000infirmières, que les plus exposées à certaines pollu- tions de l’air voyaient doubler le risque pourleurenfant.Unelisted’agentspos- siblement en cause a été dressée, notamment le plomb, les PCB, le bis- phénol A, des pesticides… auxquels il faut ajouter le risque médicamenteux, enpremierlieulevalproate,unmédica- ment antiépileptique. Il est impératif de mobiliser des moyens pour que la recherche sur ces facteurs de risque soit développée et que des mesures de prévention soient prises en conséquence. Comment s’y prendre? La psychiatri- sation de l’autisme en France repré- sente une lourde charge économique, notamment du fait de son coût hospi- talier.L’Inspectiongénéraledesaffaires sociales a indiqué en 2011 que les deux tiers des personnes placées pendant plus de trente jours en hôpital psychia- trique étaient des autistes ou apparen- tés; 77 % des personnes autistes n’ont pas accès à un accompagnement adapté et resteront soit en hospitalisa- tion psychiatrique, soit en Institut médico-éducatif inadapté, soit chez eux à la charge de leur famille, la plu- part du temps totalement démunie. Le coût de la prise en charge dans un éta- blissement est 30 % à 40 % plus élevé que le recours à l’accompagnement éducatif permanent recommandé par la Haute Autorité de santé (HAS). Pour- tant, le financement des pratiques recommandées reste majoritairement supporté par les parents qui y ont re- cours (avec un reste à charge de l’ordre de 1500 euros par mois)… Pour les familles qui n’y ont pas accès, l’enfant ne deviendra jamais autonome, son absence de progrès le conduira à un placement en institu- tion «spécialisée», il ne vivra ainsi jamais parmi nous… Au scandale éthique s’ajoute une absurdité budgétaire! Une meilleure prise en charge évitant l’enfermement pourrait générer à moyen terme des économies budgétaires notables de l’ordre de 1,5 milliard d’euros par an pourl’Assurance-maladie…etunbéné- fice social bien supérieur. Promouvoir les méthodes éducati- ves et comportementales recomman- dées par la HAS, à l’inverse des appro- ches basées sur la psychanalyse, permettra de redéployer les ressour- ces vers un accompagnement effi- cient,larecherchethérapeutiqueetles mesures de prévention. Ethique,efficienceetpréventiondoi- vent converger face à l’épidémie d’autisme. p CARTE BLANCHE Par NICOLAS GOMPEL ET BENJAMIN PRUD’HOMME La peste a si durement marqué l’hu- manité que le mot est devenu méta- phore de tous nos maux. Si la bacté- rie responsable de cette maladie, Yersinia pestis, est connue depuis 1894, son histoire évolutive a été progressivement révélée au cours des vingt dernières années par un travail de détective de quelques cher- cheurs. Dans un article tout juste paru dans Infection and Immunity, Joseph Hinne- busch, l’un des protagonistes de cette lon- gue enquête, et ses collègues retracent l’ori- gine et les changements génétiques qui ont conduit à l’émergence de la peste. Y. pestis infecte divers mammifères, essentiellement les rats et occasionnelle- ment les hommes, par des piqûres de puces. Y. pestis est apparue il y a environ six mille ans à partir d’une autre bactérie, Yersinia pseudotuberculosis. Ces deux bac- téries infectent les puces, mais les consé- quences sont très différentes. Y. pseudotu- berculosis tue la plupart des puces infec- tées, limitant de fait sa transmission. Au contraire de son ancêtre, Y. pestis ne tue pas les puces. Elle prolifère dans leur tube digestif, les faisant vomir lors du repas sui- vant, assurant ainsi la transmission des bactéries d’un mammifère à un autre. Grand banditisme pandémique Ces nouveautés, la capacité à proliférer dans l’intestin des puces et la nausée passa- gère occasionnée à la puce, ont constitué des étapes clés dans l’évolution de Y. pestis. Leurs origines génétiques ont été élucidées en comparant le génome de Y. pestis à celui de son ancêtre. C’est par l’acquisition de quelques gènes et l’inactivation par muta- tion de pas mal d’autres que Y. pestis est passée de la petite délinquance bacté- rienne au grand banditisme pandémique. D’abord, ne pas se faire repérer par l’hôte. Un des gènes de Y. pestis, absent chez Y. pseudotuberculosis, permet à la bactérie de coloniser le tube digestif de la puce tout en se protégeant de ses défenses immuni- taires. Ce nouveau gène, Y. pestis l’a obtenu d’une autre bactérie par transfert horizon- tal de matériel génétique, un mécanisme très courant chez les bactéries qui décuple leur succès évolutif. Ensuite, ne pas scier la branche sur la- quelle on est assis. Le gène que Y. pseudotu- berculosis utilisait pour tuer les puces a été inactivé par quelques mutations chez Y. pestis, changeant ainsi radicalement la relation à son hôte, devenu porteur sain, juste un peu ballonné. Enfin, ménager sa sortie. En s’agrégeant en biofilm à l’entrée de l’estomac de la puce, Y. pestis bloque le passage des ali- ments, ce qui déclenche la régurgitation lorsque la puce pique à nouveau pour se nourrir, et donc la transmission des bacté- ries. Y. pseudotuberculosis peut aussi for- mer des biofilms, mais ce processus est réprimé par l’action de certains gènes. L’inactivation de trois de ces gènes chez Y. pestis lui permet de former des biofilms de manière constitutive et facilite sa propa- gation d’un animal à un autre. Ces résultats mettent en lumière la manière dont une poignée d’événements génétiques, transferts de gènes et inactiva- tions fonctionnelles, ont rapidement transformé une bactérie inoffensive pour l’homme en une tueuse implacable, res- ponsable de dizaines de millions de morts à travers l’histoire. Ils illustrent aussi com- ment une nouvelle discipline, la médecine évolutive, a changé notre compréhension des épidémies. p La bactérie qui donnait la nausée aux puces L’ONU AFFIRME QUE L’AUTISME VA CONNAÎTRE UNE RAPIDE EXPANSION DANS LE MONDE ET BOUSCULER NOS SYSTÈMES DE PROTECTION SOCIALE LE MINILABORATOIRE QUI FAIT MILLE RÉACTIONS PAR MINUTE Tester des centaines de recettes en un clind’œilestdésormaispossiblegrâceà lamicrofluidique,unetechniquedemi- niaturisationpermettantdemanipuler de nombreux et petits échantillons. Une équipe franco-japonaise (CNRS et université de Tokyo) vient d’en faire la démonstration. Pas pour de la cuisine mais pour de la chimie. Elle a notam- mentétudié,grâceàceminilaboratoire, une réaction biochimique dite bistable, c’est-à-dire un processus qui, en fonc- tiondesquantitésdeproduitsentrants, donne deux types de réponses. Par exemple, un virus peut se retrouver dormant ou, au contraire, lancer la ré- plicationdesonmatérielgénétique.Les chercheursétudientdetellessituations modèlespoursavoirquellesconcentra- tions de brins d’ADN ou de certains en- zymes influencent le résultat. D’où l’in- térêt de tester rapidement des milliers decombinaisonsderéactifs. p david larousserie Le supplément «Science & médecine» publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr. SOURCES : GENOT ET AL., NATURE CHEMISTRY, 20 JUININFOGRAPHIE : JACQUES LOURADOUR Huile P Q Huile Goutte de composition variable Analyse au microscope Excitation des gouttes par laser Incubation 1 2 3 4 5 Le processus Plusieurs produits sont mélangés dans de l’eau à des concentrations différentes (1). Le contact avec l’huile (2) crée un chapelet de 10 000 gouttes de 50 micromètres de diamètre (3). Des marqueurs fluorescents « étiquettent » chacune de ces gouttes. Les produits peuvent être des brins d’ADN susceptibles de se répliquer ou bien des enzymes agissant sur ces brins. Après incubation (4) de plusieurs heures, un laser rend chaque goutte fluorescente, révélant ainsi sa composition. L’analyse (5) indique alors l’effet des différentes combinaisons de réactifs sur l’état final. Par exemple, la réaction est-elle stable ou oscillante ? La puce Le minilaboratoire est fabriqué dans un polymère et son cœur mesure 55 micromètres d’épaisseur. Différents tubes l’alimentent en liquides de composition variée. Fluorescence Laser + marqueur fluorescent Espèce P + marqueur fluorescent Espèce Q Eau Nicolas Gompel, Benjamin Prud’homme Généticiens, LMU de Munich, Institut de biologie du développement de Marseille-Luminy (CNRS) ¶ Gérard Bapt, député de la Haute- Garonne, rapporteur du budget de la Sécurité sociale; Florent Chapel, porte-parole d’Autistes sans frontières, coauteur d’Autisme, la grande enquête (Les Arènes, 244 p., 21,90€); Bernadette Laclais, députée de la Savoie, rapporteuse du budget Santé publique.
  8. 8. 8| RENDEZ-VOUSLE MONDE ·SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 13 JUILLET 2016 Adrien et Clémentine, messagers ailés de la science PORTRAIT - Ce couple, l’un pilote, l’autre avocate, parcourt le monde à bord d’un ULM pour réaliser des expériences à destination des scientifiques et des écoliers Q uand vous lirez ces lignes, Clé- mentine Bacri et Adrien Nor- mier seront en train de comp- ter des dauphins noirs au-des- sus du Pacifique, au large du Chili. A moins qu’ils soient déjà en plein survol du rio Rahue et de la ville d’Osorno,à800kilomètresausuddeSantiago, pour recenser d’éventuels sites polluant la rivière. Ou alors qu’ils soient bloqués sur un aérodrome perdu au milieu de nulle part. C’est comme ça, avec ce couple de trentenai- res: ils ne tiennent pas en place. Même dans le café parisien où nous les rencontrons juste avant leur départ pour l’Amérique du Sud. Chacun avec son ordinateur portable, ils se battent pour montrer leurs photos et vidéos des pays qu’ils ont déjà visités. Ils se coupent, seregardent,reprennentlefildeladiscussion, hésitent sur le nombre de déménagements ces dernières années (cinq ou six?) ou sur le nombre d’Etats corrompus traversés… Un vrai tourbillon de passion et d’envie de partager leur expérience. «Quelque chose d’utile» Cesdeuxenthousiastesnesontpasdesscienti- fiques, mais ils en ont rencontré des dizaines depuis qu’ils se sont lancés dans un projet fou: effectuer un tour du monde en ULM, seuls aux manettes, pour apporter leur aide à des pro- grammes scientifiques en archéologie, volca- nologie, biologie marine, environnement, géologie, urbanisme… grâce à des photos aériennes ou des capteurs embarqués. A cela s’ajoute un volet éducatif, car ils rencontrent des classes pour des conférences, voire pour contribuer à des expériences. Par exemple, ils ontembarqué,àborddeleurVirusSW S80,des bouteillesvidespourvérifierl’effetdel’altitude surlapression.Ilsontaussimontréqu’enAmé- riqueduSuddesgrainsdesableduSaharapeu- vent salir les ailes de leur aéronef. «Nous vou- lions faire quelque chose d’utile. Au départ je pensais plutôt à de l’humanitaire, mais c’était assez dangereux. Et nous avons choisi la science pour son impact positif sur la société», résume Clémentine Bacri. Leur premier tour du monde a duré un an, de mai 2012 à juin 2013. Il les a fait passer au-dessus de 50 pays, parcourir plus de 50000 kilomètres, se poser 120 fois pour aider une vingtaine d’équipes de recherche et rencontrerunedouzainedeclasses,etrappor- ter 14 téraoctets de films et de photos. Le second périple a débuté en février 2016, s’estarrêtéquinzejoursàParispourlapromo- tion du second tome de leurs aventures, Rou- tards du ciel. Des ailes pour la science (Le Pom- mier, 268 p., 20 euros), avant de se poursuivre pour deux ans, à partir du 6 juillet au départ du Chili, en Amérique du Nord, en Europe, en AfriqueetenAsie…L’avionachangé,unSuper Petrel LS amphibie fabriqué au Brésil. «C’est extraordinaire, on peut se poser sur l’eau et sur terre!», se félicite Adrien, en montrant des photos de l’engin sur un lac quasi inaccessible près d’un glacier de Patagonie. Les débuts ont été chaotiques avec l’échec, au dernier moment, d’un projet avec une agence de l’ONU sur le climat. Une rencontre fortuite avec l’astronome et académicien Pierre Léna les remobilise sur la science et l’éducation par l’intermédiaire de l’associa- tion La Main à la pâte, dont l’astronome est cofondateur et qui promeut un apprentissage expérimental dans les écoles. L’association mettra à leur disposition son réseau interna- tional declasses. Universcienceles soutiendra aussi, ainsi que beaucoup de fabricants de matériel. Ils créent une ONG, Des ailes pour la science (Wingsforscience.com), prennent une année sabbatique et s’envolent. D’abord, en guise de rodage, au-dessus des volcans d’Auvergne et des plaines de l’Oise, où Adrien montre les bénéfices d’une technolo- gie développée avec des étudiants de l’Ecole centrale de Lyon: la constitution de représen- tations numériques en trois dimensions à partir de photos aériennes. A Noyon (Oise), ils fontleurpremièredécouverte.Grâceauxpho- tos aériennes, l’Institut national de recher- ches archéologiques préventives confirme l’existence d’une villa gallo-romaine du Ier siè- cle, de 480 m de long et 270 m de large, parmi les plus grandes de la région. Puis les succès s’enchaînent. On trouve leurs noms parmi les signataires de publications scientifiques ou dans leurs remerciements, notamment en ce qui concerne les premières mesures des émissions de soufre du volcan géant d’Indonésie, le Krakatoa. Les découver- tes, aussi: celle d’un lac inconnu au milieu de 50 km2 de territoires vierges au Chili en début d’année, des géoglyphes péruviens de 5000ans photographiés fin 2012… Ils pour- raient même contribuer à influencer des réglementations environnementales, comme dans la ville d’Osorno où des élèves, pour un projet de sciences participatives, mesurent la pollution de la rivière et essaient d’en com- prendre l’origine. Leurs photos aériennes les aident à recenser les sites suspects, suscepti- bles d’être sanctionnés. «On apprend la patience» «Ilsn’ontpeurderien!Ontremblepoureuxmais tout finit bien», souligne Pierre Léna, admiratif de leurs expéditions et se souvenant de leur timidité lors d’une première rencontre. Clé- mentine avoue quand même avoir eu peur de mourir lors d’une chute brutale au-dessus de l’Atlantique à cause d’une défaillance techni- que.Oubienàlasuited’unefuited’essenceaux Bahamas. Ou lorsqu’ils étaient coincés sur un aéroportpakistanaispardesmilitairespeusou- riants. A ces évocations, Adrien sourit. Est-ce parce qu’il est pilote de ligne d’A340 alors que son épouse est avocate et n’a qu’un brevet de pilote pour leur petit coucou aux ailes de toile? «C’est le périph en scooter qui est dangereux!», concède Adrien qui, par ailleurs, n’était pas à l’aisedevantplusde200élèves,car«impossible de bien travailler avec autant d’enfants». Côté bons souvenirs: «Tout!» pour Clémentine. «Avoir pris des lions de mer pour des dauphins noirs et les voir sauter à plus de 300 autour de nous», pour Adrien. Leurs deux livres, leurs nombreux films (dif- fusésparPlanète+,ThalassaouUniverscience), leurs rendez-vous réguliers sur le site L’Esprit sorcier…regorgentd’anecdotes,d’informations etderencontres.Ilfautdirequ’ilssonthébergés etnourrisparleséquipesqu’ilsaident.Souvent, le plus difficile pour eux concerne les autorisa- tions d’atterrir et les plans de vol. «On s’instruit beaucoupsurunpaysetsaculturedanslesaéro- dromes», témoigne Adrien. «Et aussi sur la façon dont l’administration gère ce qui sort du cadre ». «On apprend la patience, et parfois ça finit par être risible», complète Clémentine. Surletarmacouautour,lespremierscontacts se font, même si les improvisations sont rares. En retour, les deux aventuriers incitent les chercheurs qu’ils ont aidés à solliciter les pilo- tes locaux pour continuer les mesures. «Ils sont chaleureux, disponibles envers les autres, rigoureux techniquement. Ils sont très atta- chants», souligne Pierre Léna. Les projets ne manquent pas, et le couple peut se permettre de choisir ceux qu’il veut soutenir. «Il faut que ce soit utile scientifique- ment et que l’avion apporte quelque chose», précise Clémentine en citant comme contre- exempleunchercheurqui voulait compterles chapeaux sur une plage. «Il faut qu’il n’y ait jamais eu d’accès aux sites avant nous et que cela soit faisable», précise Adrien, en rappe- lant qu’ils refusent les rase-mottes ou les vols au-dessus de 5000 mètres d’altitude. «Et on doitapprendredeschoses.Quandj’apprends,je me sens vivre», termine Clémentine. On sent poindre alors comme l’envie d’un nouveau départ. «On s’interroge toujours sur le sens de tout cela. Nous cherchons à maximi- ser notre impact. Pour l’instant nous sommes satisfaits, mais est-ce la meilleure manière d’être utile? On verra», souffle Clémentine qui songe,pourquoipas?,àl’aideauxmigrantsen Méditerranée par le repérage aérien des embarcations. p david larousserie Adrien Normier et Clémentine Bacri, à Paris, le 4 juillet. SAMUEL KIRSZENBAUM POUR «LE MONDE» ZOOLOGIE Serait-ce une des recettes de sa nage ultrarapide,desaglisseexceptionnelle dans l’eau? Ce poisson mythique est un des plus grands champions de nage océa- nique. Jugez plutôt: de la pointe de son épée, cechevalierdesmersfendl’eauàdesvitesses de pointe proches de 100 km/h! «C’est énorme, pour un poisson dont la taille moyenneestdedeuxàtroismètres»,s’étonne Médéric Argentina, du CNRS (université Côte d’Azur), qui a modélisé la locomotion aquati- que de nombreux animaux marins. Ce nageur hors pair, vous l’aurez reconnu: c’est l’espadon. Une créature marine fasci- nante, avec son œil immense, son corps élancé, ses bonds spectaculaires en l’air. Et surtout ce rostre immense, aplati comme un glaive, auquel il doit son nom scientifique, Xiphias gladius. Quel autre poisson inspira un roman de légende, Le Vieil Homme et la mer, récit du combat épique entre un valeu- reux espadon et un vieux pêcheur? Autre curiosité, ce grand migrateur ne s’adapte pas à la vie en captivité. «Longues chaînes d’acides gras» Sonderniermystèreétaitenfouidansunepe- tite cavité, elle-même nichée à la base de sa tête.Publiéele6juilletdansleJournalofExpe- rimental Biology, sa révélation est une aven- ture pleine de rebondissements. Elle com- mence en 1996, deux spécimens d’espadon, pêchés en Corse, sont offerts à John Videler, professeur de biologie marine à l’université de Groningen (Pays-Bas). Il ne résiste pas à la tentation de les passer au crible de l’imagerie par résistance magnétique (IRM). Direction l’hôpitaldeGroningen:enpleinenuit,onpro- cède à l’IRM de ces poissons… avec force déso- dorisant, pour rendre très vite aux patients l’usage de cet équipement. A l’époque, rien de marquant n’est trouvé. Mais en 2015, une étonnante observation, à l’universitédeFlorideduSud,relancel’affaire. Justesousl’endroitoùlerostres’insèredansla tête, la tomodensitométrie révèle une «zone de faiblesse». Intrigué, John Videler décide de réexaminer ses clichés d’IRM pris vingt ans plus tôt. «J’ai instantanément vu cette zone de faiblesse», note le chercheur de Groningen, premier auteur de l’article: une glande, en réalité, de fonction inconnue. Le hasard s’en mêle: un scientifique de l’équipe laisse tom- ber une ampoule sur la tête du poisson. Cette maladresse révèle le réseau de fins capillaires reliés à cette glande… et l’huile qu’elle déverse par de minuscules pores à la surface de la peau. La microscopie électronique à balayage montre l’étendue de ce réseau. Selon les auteurs, cette huile rendrait la peau de l’espadon très hydrofuge. «Cette hypothèse est cohérente avec les résultats d’un chimiste,Toms.En1948,ilamontréqu’enajou- tant très peu de polymères dans un liquide, on peutréduirelafrictionde80%.Orcettehuilede l’espadon contient de longues chaînes d’acides gras, sans doute très polymérisées», estime Médéric Argentina. D’autres particularités anatomiques contri- buentàaccélérerlanagedel’espadon.Ainsi,le rostre réduit les forces de traînée dans l’eau: ses rugosités créent alentour des micro- turbulences. Un peu comme les alvéoles d’une balle de golf limitent son freinage et augmentent sa portée. «La forme de l’espa- don, très profilée, diminue aussi la traînée», ajoute Médéric Argentina. Mais, pour lui, la glande qui vient d’être découverte pourrait avoir une autre fonction: elle pourrait servir de«tubedePitot»,uncapteurdepressionqui équipe les avions. Elle permettrait alors à l’es- padon de détecter la présence de proies. Avisauxchampionsdesbassinsquiseraient tentésd’imitercetasmarin:nil’épéenil’huile de tête ne sont autorisées en compétition. En revanche, l’espadon pourrait inspirer des sur- faces biomimétiques de faible friction. p florence rosier L’espadon, nageur hors pair L’espadon fend l’eau à des vitesses de pointe proches de 100 km/h. NORBERT WU/MINDEN PICTURES/GETTY IMAGES/MINDEN PICTURES RM

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