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servait à s’autoflageller, permettant donc l’auto-       «Quand on ne trouve pas de solution dans une    critique ; dans so...
dans le champ disciplinaire où elle est née, cer-       leur vitalité parce qu’elles se refusent à la clôturetaines notion...
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Morin Interdisciplinarite 021103

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Morin Interdisciplinarite 021103

  1. 1. Dossier Déjà en 1982, dans Sciences avec conscience, Edgar Morin traitait de l’« ancienne » et de la « nouvelle » transdisciplinarité, en présentant favorablement cette dernière comme une invitation non pas à effacer la diversité du réel, mais à « penser soi-même dans la complexité ». Le texte qui suit élabore de nouveau cette idée – à une époque plus Sur récente, en 1990, où il était devenu évocateur de parler de « perestroïka scientifique ». Maintes fois cité, republié 1, « Sur l’interdisciplinarité » connaît un effet de réception qui a incité L’Autre Forum à le réactualiser comme repère en introduction à ce dossier sur les parcours « ouverts » de la pensée disciplinaire. l’interdisciplinarité Edgar Morin Directeur émérite de recherche au CNRS a discipline est une catégorie orga- Vertu de la spécialisation 1. En 1994 dans le L Bulletin interactif du nisationnelle au sein de la connais- et risque de l’hyperspécialisation Centre international sance scientifique; elle y institue la La fécondité de la discipline dans l’histoire de la de recherches et études interdisciplinaires et en division et la spécialisation du travail science n’a pas à être démontrée; d’une part, elle 2003 dans Les Cahiers de la recherche architectu- et elle répond à la diversité des do- opère la circonscription d’un domaine de com- rale et urbaine. maines que recouvrent les sciences. pétence sans laquelle la connaissance se fluidifie-Bien qu’englobée dans un ensemble scientifique rait et deviendrait vague; d’autre part, elle dévoile,plus vaste, une discipline tend naturellement à extrait ou construit un objet non trivial pourl’autonomie, par la délimitation de ses frontières, l’étude scientifique: c’est en ce sens que Marcelinle langage qu’elle se constitue, les techniques Berthelot disait que la chimie crée son proprequ’elle est amenée à élaborer ou à utiliser, et objet. Cependant l’institution disciplinaire en-éventuellement par les théories qui lui sont pro- traîne à la fois un risque d’hyperspécialisationpres. L’organisation disciplinaire s’est instituée au du chercheur et un risque de «chosification» deXIXe siècle, notamment avec la formation des l’objet étudié dont on risque d’oublier qu’il estuniversités modernes, puis s’est développée au extrait ou construit. L’objet de la discipline seraXXe siècle avec l’essor de la recherche scienti- alors perçu comme une chose en soi; les liaisonsfique; c’est-à-dire que les disciplines ont une his- et solidarités de cet objet avec d’autres objets,toire: naissance, institutionnalisation, évolution, traités par d’autres disciplines, seront négligéesdépérissement, etc.; cette histoire s’inscrit dans ainsi que les liaisons et solidarités avec l’universcelle de l’université, qui, elle-même, s’inscrit dans dont l’objet fait partie. La frontière disciplinaire,l’histoire de la société; de ce fait les disciplines son langage et ses concepts propres vont isoler larelèvent de la sociologie des sciences et de la so- discipline par rapport aux autres et par rapportciologie de la connaissance et d’une réflexion aux problèmes qui chevauchent les disciplines.interne sur elle-même, mais aussi d’une connais- L’esprit hyperdisciplinaire va devenir un esprit desance externe. Il ne suffit donc pas d’être à l’inté- propriétaire qui interdit toute incursion étrangèrerieur d’une discipline pour connaître tous les dans sa parcelle de savoir. On sait qu’à l’origineproblèmes afférents à celle-ci. le mot discipline désignait un petit fouet qui L’Autre Forum : mai 2003 5
  2. 2. servait à s’autoflageller, permettant donc l’auto- «Quand on ne trouve pas de solution dans une critique ; dans son sens dégradé, la discipline discipline, la solution vient d’en dehors de la devient un moyen de flageller celui qui s’aven- discipline.» ture dans le domaine des idées que le spécialiste considère comme sa propriété. Empiètement et migrations interdisciplinaires Si les cas de Darwin et de Wegener sont excep- L’œil extra-disciplinaire tionnels, on peut néanmoins dire très rapidement L’ouverture est pourtant nécessaire. Il arrive que l’histoire des sciences n’est pas seulement même qu’un regard naïf d’amateur, étranger à la celle de la constitution et de la prolifération des discipline, voire même à toute discipline, résolve disciplines, mais en même temps celle de rup- un problème dont la solution était invisible au tures des frontières disciplinaires, d’empiétements sein de la discipline. Le regard naïf, qui ne con- d’un problème d’une discipline sur une autre, naît évidemment pas les obstacles que la théorie de circulation de concepts, de formation de existante met à l’élaboration d’une nouvelle disciplines hybrides qui vont finir par s’autono- vision, peut, souvent à tort, mais parfois à raison, miser; enfin c’est aussi l’histoire de la formation se permettre cette vision. Ainsi Charles R. de complexes où différentes disciplines vont Darwin, par exemple, était un amateur éclairé; s’agréger ou s’agglutiner.Autrement dit, si l’his- comme l’a écrit Lewis Mumford: «Darwin avait toire officielle de la science est celle de la disci- échappé à cette spécialisation unilatérale profes- plinarité, une autre histoire liée et inséparable, sionnelle qui est fatale à une pleine compréhen- est celle des inter-trans-poly-disciplinarités. sion des phénomènes organiques. Pour ce nou- veau rôle, l’amateurisme de la préparation de La « révolution biologique » des années cin- Darwin se révéla admirable. Bien qu’il fût à bord quante est née d’empiétements, de contacts, de du Beagle en qualité de naturaliste, il n’avait au- transferts entre disciplines aux marges de la cune formation universitaire spécialisée. Même, physique, de la chimie et de la biologie. Ce sont en tant que biologiste, il n’avait pas la moindre des physiciens comme Erwin Schrödinger qui éducation antérieure, sauf en tant que chercheur ont projeté sur l’organisme biologique les pro- passionné d’animaux et collectionneur de co- blèmes de l’organisation physique. Puis des léoptères. Étant donné cette absence de fixation chercheurs marginaux ont essayé de déceler et d’inhibition scolaire, rien n’empêchait l’éveil l’organisation du patrimoine génétique à partir de Darwin à chaque manifestation de l’environ- des propriétés chimiques de l’ADN. On peut dire nement vivant. » De même, le météorologiste que la biologie cellulaire est née de concubinages Alfred Wegener, en regardant naïvement la carte «illégitimes». Elle n’avait aucun statut disciplinaire de l’Atlantique Sud, avait remarqué que l’Ouest dans les années cinquante et n’en a acquis un en Afrique et le Brésil s’ajustaient l’un à l’autre. France qu’après les prix Nobel de Jacques Relevant des similitudes de faune et de flore, Monod, François Jacob et André Lwoff. Cette fossiles et actuelles, de part et d’autre de l’Océan, biologie moléculaire s’est alors autonomisée, puis il avait élaboré, en 1912, la théorie de la dérive elle a eu à son tour tendance à se clore, voire des continents: celle-ci, longtemps refusée par les même à devenir impérialiste, mais ceci, comme spécialistes, parce que « théoriquement impos- diraient Jean-Pierre Changeux et Rudyard sible», undenkbar, a été admise cinquante ans plus Kipling, est une autre histoire. tard notamment après la découverte de la tecto- nique des plaques. Marcel Proust disait: «Un vrai Migrations voyage de découverte n’est pas de chercher de Certaines notions circulent et, souvent, traversent nouvelles terres, mais d’avoir un œil nouveau.» clandestinement les frontières sans être détectées Jacques Labeyrie nous a suggéré le théorème par les «douaniers». Contrairement à l’idée, fort suivant, que nous soumettons à vérification : répandue, qu’une notion n’a de pertinence que6 L’Autre Forum : mai 2003
  3. 3. dans le champ disciplinaire où elle est née, cer- leur vitalité parce qu’elles se refusent à la clôturetaines notions migratrices fécondent un nouveau disciplinaire.Ainsi en est-il de l’histoire de l’écolechamp où elles vont s’enraciner, même au prix des Annales qui est maintenant extrêmement ho-d’un contresens. Benoît Mandelbrot va même norée après avoir occupé un site marginal dansjusqu’à dire qu’«un des outils les plus puissants l’université. L’histoire des Annales s’est constituéede la science, le seul universel, c’est le contresens dans et par le décloisonnement: elle a opéré unemanié par un chercheur de talent». De fait, une pénétration profonde de la perspective écono-erreur par rapport à un système de références mique et sociologique dans l’histoire; puis unepeut devenir une vérité dans un autre type de seconde génération d’historiens y a fait pénétrersystème. La notion d’information, issue de la pra- profondément la perspective anthropologique,tique sociale, a pris un sens scientifique précis, comme en témoignent les travaux de Georgesnouveau, dans la théorie de Shannon, puis elle a Duby et Jacques Le Goff sur le Moyen Âge.migré dans la biologie pour s’inscrire dans legène; là elle s’est associée à la notion de code, L’histoire ainsi fécondée ne peut plus êtreissue du langage juridique, qui s’est biologisée considérée comme une discipline stricto sensu,dans la notion de code génétique. La biologie c’est une science historique multifocalisée, poly-moléculaire oublie souvent que sans ces notions dimensionnelle, où les dimensions des autresde patrimoine, code, information, message, sciences humaines se trouvent présentes, et où lad’origine anthropo-sociomorphe, l’organisation perspective globale, loin d’être chassée par lavivante serait inintelligible. multiplicité des perspectives particulières, est requise par celles-ci. Plus importants sont les transports de schèmescognitifs d’une discipline à l’autre: ainsi Claude Certains processus de complexification deLévi-Strauss n’aurait pas pu élaborer son anthro- champs de recherche disciplinaire font appel àpologie structurale s’il n’avait eu de fréquentes des disciplines très diverses en même temps qu’àrencontres à New York, dans des bistros semble la polycompétence du chercheur: un des cas lest-il, avec Roman Jakobson qui avait déjà élaboré plus éclatants est celui de la préhistoire, dontla linguistique structurale ; de plus Jakobson et l’objet, à partir des découvertes de Louis LeakeyLévi-Strauss ne se seraient pas rencontrés s’ils en Afrique australe (1959), a été l’hominisation,n’avaient pas été l’un et l’autre réfugiés d’Europe, processus, non seulement anatomique et tech-l’un ayant fui quelques décennies auparavant la nique, mais aussi écologique (le remplacementrévolution russe, l’autre quitté la France occupée de la forêt par la savane), génétique, éthologiquepar les nazis. Innombrables sont les migrations (concernant le comportement), psychologique,d’idées, de conceptions, les symbioses et transfor- sociologique, mythologique (traces de ce qui peutmations théoriques dues aux migrations de scien- constituer un culte des morts et des croyancestifiques chassés des universités nazies ou stali- en un au-delà). Dans la lignée des travaux deniennes. C’est la preuve même qu’un puissant Sherwood Washburn et d’Irven De Vore, le pré-antidote à la clôture et à l’immobilisme des disci- historien d’aujourd’hui (qui se consacre à l’ho-plines vient des grandes secousses sismiques de minisation) se réfère d’une part à l’éthologie desl’Histoire (dont celles d’une guerre mondiale), primates supérieurs pour essayer de concevoirdes bouleversements et tourbillons sociaux qui au comment a pu se faire le passage d’une sociétéhasard suscitent des rencontres et des échanges, primatique avancée aux sociétés hominiennes,lesquels permettent à une discipline de diasporer et d’autre part aux sociétés archaïques, pointune semence d’où naîtra une nouvelle discipline. d’arrivée de ce processus, étudiées par l’anthro- pologie. La préhistoire fait de plus en plus appelLes objets et projets inter et polydisciplinaires à des techniques très diverses notamment pourCertaines conceptions scientifiques maintiennent la datation des ossements et des outils, l’analyse L’Autre Forum : mai 2003 7
  4. 4. du climat, de la faune et de la flore, etc. En asso- Ainsi en est-il du cosmos, qui avait été chassé ciant ces diverses disciplines à sa recherche, le des disciplines parcellaires, et revient triomphale- préhistorien devient polycompétent, et quand ment depuis le développement de l’astrophy- Yves Coppens, par exemple, dresse le bilan de sique, depuis les observations de Edwin P. Hubble son travail, il en résulte un ouvrage qui traite des sur la dispersion des galaxies en 1930, la décou- multiples dimensions de l’aventure humaine. La verte du rayonnement isotrope en 1965, et l’inté- préhistoire est aujourd’hui une science poly- gration des connaissances microphysiques de compétente et poly-disciplinaire. Cet exemple laboratoire pour concevoir la formation de la montre que c’est la constitution d’un objet à la matière et la vie des astres. Dès lors l’astrophy- fois interdisciplinaire, polydisciplinaire et trans- sique n’est plus seulement une science née d’une disciplinaire qui permet de créer l’échange, la union de plus en plus forte entre physique, coopération, la polycompétence. macrophysique et astronomie d’observation; c’est aussi une science qui a fait émerger d’elle-même Les schèmes cognitifs réorganisateurs un schème cognitif cosmologique: celui-ci per- De même, la science écologique s’est constituée met de relier entre elles des connaissances disci- sur un objet et un projet poly et interdisciplinaire plinaires très diverses pour considérer notre uni- à partir du moment où non seulement le concept vers et son histoire, et du coup introduit dans la de niche écologique mais celui d’écosystème science (en renouvelant l’intérêt philosophique (union d’un biotope et d’une biocénose) a été de ce problème-clé) ce qui semblait jusque là re- créé (Arthur G.Tansley, 1935), c’est-à-dire à par- lever seulement de la spéculation philosophique. tir du moment où un concept organisateur de caractère systémique a permis d’articuler les Il y a enfin des cas d’hybridation extrêmement connaissances les plus diverses (géographiques, féconds ; peut-être un des moments les plus géologiques, bactériologiques, zoologiques ou importants dans l’histoire scientifique tient-il encore botaniques). La science écologique a pu dans les rencontres qui se sont opérées en pleine non seulement utiliser les services de différentes guerre dans les années quarante, et puis dans les disciplines, mais aussi créer des scientifiques poly- années cinquante, entre ingénieurs et mathémati- compétents ayant de plus la compétence des pro- ciens; elles ont fait confluer les travaux mathéma- blèmes fondamentaux de ce type d’organisation. tiques inaugurés par Alonzo Church et Alan M. Turing et les recherches techniques pour créer L’exemple de l’hominisation et celui de l’éco- des machines autogouvernées, lesquelles ont con- système montrent que, dans l’histoire des sciences, duit à la formation de ce que Norbert Wiener a il y a des ruptures de clôtures disciplinaires, des appelé la cybernétique, intégrant la théorie de dépassements ou des transformations de disci- l’information conçue, dans le cadre de la compa- plines par la constitution d’un nouveau schéma gnie Bell des téléphones, par Claude E. Shannon cognitif, ce que Norwood R. Hanson appelait la et Warren Weaver. rétroduction. L’exemple de la biologie molécu- laire montre que ces dépassements et transforma- Un véritable nœud gordien de connaissances tions peuvent s’effectuer par l’invention d’hypo- formelles et de connaissances pratiques s’est alors thèses explicatives nouvelles, ce que Charles S. formé dans les marges entre les sciences et dans Peirce appelait l’abduction. La conjonction des les marges entre science et ingénierie. Ce corps nouvelles hypothèses et du nouveau schéma d’idées et de connaissances nouvelles s’est déve- cognitif permet des articulations, organisatrices loppé pour créer le règne nouveau de l’informa- ou structurelles, entre des disciplines séparées et tique et de l’intelligence artificielle. Son rayon- permet de concevoir l’unité de ce qui était alors nement s’est diffusé sur toutes sciences, naturelles disjoint. et sociales. John Von Neuman et Wiener sont des exemples typiques de la fécondité d’esprits8 L’Autre Forum : mai 2003
  5. 5. polycompétents dont les aptitudes peuvent s’ap- Une autre conscience, celle de ce que Jeanpliquer à des pratiques diverses et à la théorie Piaget appelait le cercle des sciences qui établitfondamentale. l’interdépendance de facto des diverses sciences est également nécessaire. Les sciences humainesL’au-delà des disciplines traitent de l’homme, mais celui-ci est, non seule-Ces quelques exemples, hâtifs, fragmentaires, ment un être psychique et culturel, mais aussihachés, dispersés, veulent insister sur l’étonnante un être biologique, et les sciences humaines sontvariété des circonstances qui font progresser les d’une certaine façon enracinées dans les sciencessciences en brisant l’isolement des disciplines, soit biologiques lesquelles sont enracinées dans lespar la circulation des concepts ou des schèmes sciences physiques, aucune de ces sciences n’étantcognitifs, soit par des empiètements et des inter- évidemment réductible l’une à l’autre.Toutefoisférences, soit par des complexifications de dis- les sciences physiques ne sont pas le socle ultimeciplines en champs polycompétents, soit par et primitif sur lequel s’édifient toutes les autres;l’émergence de nouveaux schèmes cognitifs et ces sciences physiques, pour fondamentalesde nouvelles hypothèses explicatives, soit enfin qu’elles soient, sont aussi des sciences humainespar la constitution de conceptions organisatrices dans le sens où elles apparaissent dans une his-qui permettent d’articuler les domaines discipli- toire humaine et dans une société humaine.naires dans un système théorique commun. L’élaboration du concept d’énergie est insépa- rable de la technicisation et de l’industrialisation Aujourd’hui, il faut prendre conscience de des sociétés occidentales au XIXe siècle. Donc,cet aspect qui est le moins éclairé dans l’histoire dans un sens, tout est physique, mais en mêmeofficielle des sciences et qui est un peu comme la temps, tout est humain. Le grand problème estface obscure de la lune. Les disciplines sont plei- donc de trouver la voie difficile de l’entre-nement justifiées intellectuellement à condition articulation entre des sciences qui ont chacune,qu’elles gardent un champ de vision qui recon- non seulement leur langage propre, mais desnaisse et conçoive l’existence des liaisons et des concepts fondamentaux qui ne peuvent passolidarités. Plus encore, elles ne sont pleinement passer d’un langage à l’autre.justifiées que si elles n’occultent pas de réalitésglobales. Par exemple, la notion d’homme se Le problème du paradigmetrouve morcelée entre différentes disciplines bio- Enfin, il faut être conscient du problème du para-logiques et toutes les disciplines des sciences digme. Un paradigme règne sur les esprits parcehumaines: le psychisme est étudié d’un côté, le qu’il institue les concepts souverains et leur rela-cerveau d’un autre côté, l’organisme d’un troi- tion logique (disjonction, conjonction, impli-sième, les gènes, la culture, etc.: il s’agit effective- cation, etc.) qui gouvernent de façon occulte lesment d’aspects multiples d’une réalité complexe, conceptions et les théories scientifiques quimais qui ne prennent sens que s’ils sont reliés à s’effectuent sous son empire. Or aujourd’huicette réalité au lieu de l’ignorer. On ne peut émerge, de façon éparse, un paradigme cognitifcertes créer une science unitaire de l’homme, qui commence à pouvoir établir des ponts entrequi elle-même dissoudrait la multiplicité com- des sciences et des disciplines non communi-plexe de ce qui est humain. L’important est de quantes. En effet, le règne du paradigme d’ordrene pas oublier que l’homme existe et n’est pas par exclusion du désordre (qu’exprimait la con-une illusion «naïve» d’humanistes préscientifi- ception déterministe-mécaniste de l’Univers)ques. On arriverait sinon à une absurdité (en fait s’est fissuré en de nombreux endroits. Dans diffé-on y est déjà arrivé dans certains secteurs des rents domaines, la notion d’ordre et la notion desciences humaines où l’inexistence de l’homme désordre demandent de plus en plus instamment,a été décrétée puisque ce bipède n’entre pas en dépit des difficultés logiques que cela pose, àdans les catégories disciplinaires). être conçues de façon complémentaire et non L’Autre Forum : mai 2003 9
  6. 6. plus seulement antagoniste: la liaison est apparue complexes d’inter, de poly et de transdiscipli- sur le plan théorique chez von Neumann (théo- narité qui ont opéré et qui ont joué un rôle fé- rie des automates autoreproducteurs) et Heinz cond dans l’histoire des sciences; il faut retenir von Förster (order from noise); elle s’est imposée les notions clés qui y sont impliquées, c’est-à- dans la thermodynamique d’llya Prigogine mon- dire coopération, et mieux, articulation, objet trant que des phénomènes d’organisation appa- commun et mieux, projet commun. raissent dans des conditions de turbulence; elle s’implante sous le nom de chaos en météorolo- Enfin, ce n’est pas seulement l’idée d’inter et gie, et l’idée de chaos organisateur est devenue de transdisciplinarité qui est importante. Nous physiquement centrale à partir des travaux et devons «écologiser» les disciplines, c’est-à-dire réflexions de David Ruelle. Ainsi, de différents tenir compte de tout ce qui est contextuel, y horizons, arrive l’idée qu’ordre, désordre et orga- compris des conditions culturelle et sociales, nisation doivent être pensés ensemble. La mission c’est-à-dire voir dans quel milieu elles naissent, de la science n’est plus de chasser le désordre de posent des problèmes, se sclérosent, se métamor- ses théories, mais de le traiter. Elle n’est plus de phosent. Il faut aussi du métadisciplinaire, le dissoudre l’idée d’organisation, mais de la conce- terme méta signifiant dépasser et conserver. On voir et de l’introduire pour fédérer des disci- ne peut pas briser ce qui a été créé par les disci- plines parcellaires.Voilà pourquoi un nouveau plines; on ne peut pas briser toute clôture, il en paradigme est, peut-être, en train de naître. est du problème de la discipline, du problème de la science comme du problème de la vie: il faut La perestroïka scientifique qu’une discipline soit à la fois ouverte et fermée. Revenons sur les termes d’interdisciplinarité, de multi ou polydisciplinarité et de transdisciplina- En conclusion, à quoi serviraient tous les sa- rité qui n’ont pas été définis parce qu’ils sont voirs parcellaires sinon à être confrontés pour for- polysémiques et flous. Par exemple, l’interdisci- mer une configuration répondant à nos attentes, plinarité peut signifier purement et simplement à nos besoins et à nos interrogations cognitives? que différentes disciplines se mettent à une même table, à une même assemblée, comme les Il faut penser aussi que ce qui est au-delà de différentes nations se rassemblent à l’ONU sans la discipline est nécessaire à la discipline pour pouvoir faire autre chose que d’affirmer chacune qu’elle ne soit pas automatisée et finalement sté- ses propres droits nationaux et ses propres souve- rilisée, ce qui nous renvoie à un impératif cognitif rainetés par rapport aux empiètements du voisin. formulé déjà il y a trois siècles par Blaise Pascal, Mais interdisciplinarité peut vouloir dire aussi justifiant les disciplines tout en ayant un point échange et coopération, ce qui fait que l’inter- de vue métadisciplinaire : « Toutes choses étant disciplinarité peut devenir quelque chose d’orga- causées et causantes, aidées et aidantes, médiates nique. La polydisciplinarité constitue une associa- et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien tion de disciplines en vertu d’un projet ou d’un naturel et insensible qui lie les plus éloignées et objet qui leur est commun; tantôt les disciplines les plus différentes, je tiens impossible de con- y sont appelées comme techniciennes spécialistes naître les parties sans connaître le tout, non plus pour résoudre tel ou tel problème, tantôt au que de connaître le tout sans connaître particu- contraire elles sont en profonde interaction lièrement les parties.» pour essayer de concevoir cet objet et ce projet, comme dans l’exemple de l’hominisation. En ce Il invitait en quelque sorte à une connaissance qui concerne la transdisciplinarité, il s’agit sou- en mouvement, à une connaissance en navette vent de schèmes cognitifs qui peuvent traverser qui progresse en allant des parties au tout et du les disciplines, parfois avec une virulence telle tout aux parties, ce qui est notre ambition com- qu’elle les met en transes. En fait, ce sont des mune. AF10 L’Autre Forum : mai 2003

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