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L’intervention militaire en Libye
et ses implications pour l’Europe
de la défense
Julien Flagothier
Institut royal supér...
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en Europe dans le cadre du conflit libyen. ...
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À propos de l’auteur
Julien Flagothier est titulaire d’un master en sciences
politiques (orientation politiques européen...
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Il convient également de remarquer la réussite de l’intervention militaire en
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Au fil de cette réflexion, nous avons essayé, à partir d’un cas pratique, de tirer
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Sources juridiques, documents et comptes rendus officiels :
Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et ...
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Council of the European Union, Council conclusions on Libya, 3101st
Foreign affairs
Council meeting, Bruxelles, 20 juin...
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ARTEAGA Félix, La OTAN en Libia, Real Instituto Elcano, juin 2011.
BISCOP Sven, The EU and the European Security Strate...
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KEMPF Olivier, Troisièmes leçons, Études Géopolitiques Européennes et
Atlantiques, septembre 2011.
KEMPIN Ronja et VON ...
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DE VILLEPIN Dominique, Hors du cadre de l’OTAN, l’action de la France en Libye
serait mieux perçue, Le Monde, 26 mars 2...
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GUÉROT Ulrike, Germany in Europe, Rebuilding Libya & partnership. European
Council on Foreign Relations, 25 août 2011
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  1. 1. 1 L’intervention militaire en Libye et ses implications pour l’Europe de la défense Julien Flagothier Institut royal supérieur de défense Centre d’études de sécurité et défense -2012- RESEARCH PAPER 01
  2. 2. 2 Une version électronique du présent document est disponible et peut être téléchargée gratuitement sur notre site internet : www.irsd.be Les vues exprimées dans ce document sont celles de son auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut royal supérieur de défense, de la Défense ou du gouvernement belge. Vous pouvez adresser vos questions, commentaires ou remarques quant à ce document à l’adresse suivante : Directeur du Centre d’études de sécurité et défense Institut royal supérieur de défense Avenue de la Renaissance, 30 1000 Bruxelles ou par courriel : +IRSD-CESD-SCVD@mil.be
  3. 3. 3 Le but de ce document est de tirer des leçons des événements qui ont eu lieu en Europe dans le cadre du conflit libyen. En analysant les actions entreprises par les nations européennes et les institutions internationales, l’auteur tente de démontrer qu’un débat de fond sur l’Europe de la défense est indispensable. Selon l’auteur, le cas libyen prouve que le modèle de défense européenne se doit d’être repensé si l’Union européenne veut rester crédible et indépendante sur la scène internationale. Si celle-ci ne se remet pas rapidement en question, elle s’expose au risque de manquer une nouvelle fois le rendez-vous de l’Histoire et de s’orienter définitivement vers un déclin de puissance. Abstract
  4. 4. 4
  5. 5. 5 À propos de l’auteur Julien Flagothier est titulaire d’un master en sciences politiques (orientation politiques européennes) délivré par l’Université de Liège. Dans ce cadre, il a réalisé, en mars et avril 2012, un stage auprès du Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de défense à l’issue duquel la présente étude a été rédigée. Ce stage a été effectué sous la direction de Monsieur Alain De Neve, chercheur au Centre d’étude de sécurité et défense. Monsieur Flagothier est actuellement conseiller auprès de l’Union wallonne des entreprises.
  6. 6. 6
  7. 7. 7 Abréviations .....................................................................................................................................8 Introduction .....................................................................................................................................9 1. L’intervention militaire en Libye................................................................................................11 1.1 La bataille diplomatique et politique....................................................................................11 1.2 Le choix de l’OTAN comme cadre principal d’application de la résolution 1973..............16 1.3 L’occasion manquée de l’Union européenne.......................................................................19 2. Quels enseignements pour l’avenir de la défense européenne?..................................................24 2.1 Un succès à nuancer.............................................................................................................24 2.2 Une stratégie à réinventer.....................................................................................................28 3. Conclusion...................................................................................................................................31 4. Bibliographie...............................................................................................................................32 Table des matières
  8. 8. 8 ACO Allied Command Operations BCAH OCHA Bureau de la coordination des affaires humanitaires Office for the Coordination of Humanitarian Affairs CAOC Combined Air Operation Centre CNT Conseil national de transition EUFOR European Union Force OCI Organisation de la coopération islamique ONG Organisation non gouvernementale ONU Organisation des Nations unies OTAN Organisation du traité de l’Atlantique Nord PESC Politique étrangère et de sécurité commune PeSDC Politique européenne de sécurité et de défense commune PSDC Politique de sécurité et de défense commune QG Quartier général SEAD Suppression of Enemy Air Defences SEAE Service européen pour l’action extérieure SES Stratégie européenne de sécurité UA Union africaine UE Union européenne Abréviations
  9. 9. 9 « L’Europe de la défense est en hibernation », tel fut l’implacable constat de l’amiral Édouard Guillaud1 devant l’Assemblée nationale2 au sortir de l’intervention militaire en Libye. Certes, cette affirmation se basait avant tout sur une tendance générale observée depuis plusieurs années et elle n’était donc pas destinée à donner un quelconque résumé du conflit libyen. Néanmoins, force est de constater que celui- ci a fait apparaître de manière magistrale ce que d’aucuns appellent une « défaillance dans l’organisation de l’Europe » 3 en ce qui concerne sa capacité à intervenir militairement hors de ses frontières. Le cas libyen peut à cet égard avoir eu d’insaisissables conséquences sur la perception et les perspectives d’évolution de la coopération militaire en Europe. Par conséquent, comme l’histoire nous l’a appris à maintes reprises, les guerres et les conflits ont toujours été un excellent laboratoire pour étudier les différents rapports de force qu’entretiennent les puissances entre elles. Chaque intervention militaire, quelle qu’en ait été l’issue, a toujours été l’opportunité de mettre en exergue les forces et les faiblesses des armées et des structures de défense et, le cas échéant, d’y remédier par l’amélioration de leur fonctionnement à la lumière de l’expérience acquise. Outre l’aspect militaire, une intervention menée à l’échelle internationale influe également inévitablement sur les relations diplomatiques entre les États et les organisations internationales, modifiant en profondeur les lignes politiques et les positions diplomatiques des différents acteurs. Le cas libyen, malgré un succès militaire reconnu, est à cet égard extrêmement illustratif de l’impasse dans laquelle semble aujourd’hui se trouver l’Europe de la défense. Cette dernière n’y ayant joué pour ainsi dire aucun rôle majeur, il est indispensable d’analyser ce conflit intensément riche en enseignements si nous voulons en tirer des conclusions utiles et des pistes de réflexion pertinentes pour l’avenir de la coopération militaire et de l’intégration de la défense européenne. Pour ce faire, nous allons tout d’abord procéder à une analyse des événements liés au conflit libyen (d’un point de vue politique, diplomatique et militaire) tout en essayant d’expliquer les raisons pour lesquelles ils ont pris cette tournure et, dans un second 1 Chef d’état-major des armées et commandant en chef des forces françaises lors de l’opération Harmattan (contribution française à l’opération Unified Protector). 2 Amiral Édouard Guillaud, Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012 (n°3775), Compte rendu n°2, Paris, 5 octobre 2011, p. 13 3 Ibid., Daniel Mach, p. 16 Introduction
  10. 10. 10 temps, essayer d’en tirer des enseignements généraux qui pourront contribuer au débat de fond sur l’Europe de la défense. Par ailleurs, en ces temps incertains où le monde et les rapports de force qui régulaient autrefois un équilibre mondial relativement stable entre les puissances suivent une évolution aussi imminente qu’inéluctable, les crises à répétition que nous connaissons actuellement en Europe constituent une opportunité sans précédent pour relancer le débat sur l’état, la place et l’avenir de l’Europe de la défense. De la clarification du projet européen dépendra l’avenir de la défense européenne et des armées nationales. C’est dans cette optique qu’il convient d’analyser le conflit libyen et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.
  11. 11. 11 1.1 La bataille diplomatique et politique Au début du mois de mars 2011, suite à la répression sanglante des opposants libyens et en prévision du massacre annoncé par le régime de Mouammar Kadhafi, la France, par la voix de son président Nicolas Sarkozy, est l’un des premiers États à saisir toute l’étendue de ce qui se passe en Libye et à se rendre compte que la résolution 1970 du Conseil de sécurité des Nations unies4 ne sera pas suffisante pour mettre fin au conflit. Dès le 10 mars 2011, la France prend ses partenaires européens de court en reconnaissant le Conseil national de transition (CNT) comme seul interlocuteur valable et légitime pour la Libye. Le 11 mars 2011, le président français, soutenu par le Royaume-Uni, demande que l’Union européenne appuie la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus du territoire libyen, mais confrontée au refus allemand, la France se retrouve isolée. Le président français Nicolas Sarkozy et son ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, soutenus par le Royaume-Uni et le Liban, vont alors s’engager dans une réelle bataille diplomatique pour l’adoption d’une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies. Le 17 mars 2011, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 1973 avec dix votes positifs (Afrique du Sud, Bosnie-Herzégovine, Colombie, États-Unis, France, Gabon, Liban, Nigeria, Portugal et Royaume-Uni) et cinq abstentions (Allemagne, Brésil, Chine, Inde et Russie). Cette résolution « [a]utorise les États Membres [...] à prendre toutes mesures nécessaires [...] pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen... »5 . Elle sera très vite suivie par le « sommet de Paris » (19 mars 2011) ayant pour objectif d’exprimer le soutien de la communauté internationale au peuple libyen et d’organiser le début de l’opération militaire. Le 29 mars 2011 se tiendra également la « conférence de Londres », initiée par la France et le Royaume-Uni. Réunissant les ministres des Affaires étrangères et les dirigeants des Nations unies, de l’Union européenne, de l’OTAN, de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) 6 , cette conférence aura pour but de 4 Adoptée le 26 février 2011, la résolution 1970 prévoyait la mise en place d’un embargo sur les armes et les munitions à destination de la Libye, ainsi que le gel des avoirs du régime (opération Unified Protector). 5 Conseil de sécurité des Nations unies, Résolution 1973, 17 mars 2011. 6 Anciennement dénommée « Organisation de la Conférence islamique » 1. L’intervention militaire en Libye
  12. 12. 12 mettre en place un « groupe de contact » qui aurait pour mission d’assurer la gouvernance politique de l’intervention militaire en Libye, ainsi que la mise en œuvre des résolutions 1970 et 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU. Bien que l’Allemagne affirme soutenir le peuple libyen et ses aspirations à la démocratie, soulignant l’urgence de voir Mouammar Kadhafi se décharger du pouvoir, l’abstention allemande lors du vote de la résolution 1973 a suscité une vive polémique et a créé un certain malaise en Europe. Plusieurs raisons peuvent expliquer le manque d’enthousiasme de l’Allemagne7 vis-à-vis de l’éventualité d’une intervention militaire en Libye. Tout d’abord, il s’agit d’une question de principe : pour les raisons historiques que l’on connaît, l’Allemagne a toujours éprouvé une certaine retenue en ce qui concerne les opérations militaires et une réticence à l’ingérence dans les affaires intérieures d’États tiers. Par ailleurs, et pour ces mêmes raisons, l’opinion publique allemande soutient depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale une politique pacifiste et non-interventionniste sur la scène internationale. Cette position a été notamment incarnée et relayée par Guido Westerwelle, vice- chancelier et ministre fédéral des Affaires étrangères, la dimension électorale jouant également un rôle important dans la stratégie du gouvernement allemand. Ensuite, la neutralité allemande vis-à-vis du cas libyen s’explique également par le caractère pratique de l’éventualité d’une intervention militaire. L’Allemagne éprouvait à ce propos de sérieux doutes quant au bien-fondé d’une opération militaire et à ses chances d’aboutir à un apaisement du conflit par la seule voie de frappes aériennes et d’une exclusion de survol du territoire. Le gouvernement allemand craignait particulièrement qu’une intervention militaire au sol ne devienne inévitable pour mettre définitivement un terme au conflit et que celle-ci ne mène à un enlisement militaire inextricable semblable à la situation en Afghanistan. Il pointait à cet égard l’inexistence d’une « exit strategy »8 et l’impossibilité d’un désengagement immédiat au cas où la situation ne se réglerait pas assez rapidement, crainte résumée à merveille par la chancelière Angela Merkel : « We must be very careful not to start something we can't finish »9 . Par ailleurs, il faut également souligner la différence institutionnelle existant entre la France et l’Allemagne : l’action gouvernementale de cette dernière est fortement soumise au pouvoir législatif et conditionnée par ce dernier (contrôle 7 Conférence de l’ambassadeur allemand Schäfers, La politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne et des attentes allemandes quant à son évolution, ainsi qu’en ce qui concerne la position de l’Allemagne face à la crise libyenne, Rennes, 23 novembre 2011. 8 Ibid. 9 Doug Bandow, Libya's Lesson for Europe, The American spectator, 16 mars 2011
  13. 13. 13 parlementaire permanent), incarné par le Bundesrat et le Bundestag10 , ceux-ci pouvant limiter à leur guise les opérations militaires allemandes dans le temps et dans l’espace. Le président français dispose à ce propos d’une plus grande liberté et d’une flexibilité accrue dans sa conduite de la politique étrangère. Enfin, bien que cela ne constitue pas l’une des raisons principales de l’opposition allemande, le fait que la chancelière Angela Merkel ait été fortement irritée par l’activisme et le manque de concertation dont a fait preuve Nicolas Sarkozy, « cavalier seul »11 , n’a pas favorisé l’adhésion de l’Allemagne à une intervention militaire en Libye. La position ambiguë de l’Allemagne, entre soutien affirmé au peuple libyen, abstention lors du vote de la résolution 1973 et refus de participer à l’intervention militaire, va donc conduire inéluctablement à une fragmentation du paysage européen. Sans le triangle « Paris-Londres-Berlin », la tâche ardue et pourtant nécessaire d’obtenir une adhésion massive des États membres de l’UE va s’avérer totalement irréalisable12 . Nombre d’entre eux choisiront alors de suivre la position allemande en excluant toute participation à une intervention militaire en Libye. En définitive, seuls dix-neuf pays participeront à l’opération, à savoir : la France, le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège, le Danemark, la Belgique, l’Espagne, la Grèce, les États-Unis, la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, les Pays- Bas, l’Italie, le Qatar, la Turquie, les Émirats arabes unis, la Jordanie et la Suède, soit seulement douze États membres de l’Union européenne. Notons cependant que certains États membres soutiendront l’intervention sans y prendre directement part (notamment le Portugal). Parmi les États membres de l’UE ayant soutenu l’intervention, une importante majorité d’entre eux représentent l’Europe occidentale. Cela s’explique notamment par la crainte des pays de l’Europe de l’Est de voir les aides européennes détournées vers les pays arabes, au détriment de leur propre bénéfice13 . Ainsi, face à ces nombreuses divergences et en l’absence de consensus, l’Union européenne, divisée et impuissante une fois de plus, va donc être victime d’une paralysie généralisée et se contentera alors d’émettre diverses déclarations de soutien au peuple libyen sans réelle portée, ou d’orienter, comme nous le verrons par la suite, vers une action humanitaire. Dans l’arène politique internationale, la France aura donc tenu le rôle principal, tel un capitaine dans la tempête, et se sera imposée en tant que « moteur politique » de la coalition14 , au grand dam de l’Union. 10 Conférence de l’ambassadeur allemand Schäfers, op. cit. 11 Daniel Vernet, La crise libyenne a détruit la diplomatie européenne, Slate, 19 mars 2011. 12 Alain Frachon, L’Europe de la défense, morte et enterrée en Libye, Le Monde, 31 mars 2011. 13 Ibid. 14 Amiral Édouard Guillaud, op. cit., p. 4
  14. 14. 14 Le positionnement des États-Unis vis-à-vis du débat autour d’une intervention militaire en Libye est également remarquable en ce sens que, pour la première fois et depuis de nombreuses années, ceux-ci ont laissé aux Européens l’initiative politique et diplomatique, reléguant de ce fait leur leadership en seconde position. Bien que favorables à une intervention militaire et fortement présents lors du lancement de l’opération Unified Protector, les États-Unis ont adopté une ligne volontairement attentiste, laissant le tandem franco-britannique mener le bal. Une stratégie que Joseph Maïla, directeur de la prospective du ministère français des Affaires étrangères et européennes, qualifie de « leading from behind »15 . Au sens où l’on entend cette doctrine politico-stratégique aux États-Unis, celle-ci se traduit par un « effacement progressif » de l’intérêt américain vis-à-vis de l’Europe16 . Les États- Unis, déjà impliqués massivement dans deux conflits majeurs (Afghanistan et Irak) dont ils ont toutes les peines du monde à gérer la sortie, souhaitent désormais concentrer leur attention et leurs efforts sur le golfe persique17 . Notons aussi que la crise économique, avec les nombreux défis budgétaires et financiers qu’elle implique, ainsi que le soutien populaire décroissant des Américains à l’égard de nouvelles opérations militaires à l’approche d’une échéance électorale capitale18 , ont également une valeur explicative non négligeable dans la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis. Cependant, malgré la volonté des États-Unis de ne plus endosser le rôle de gardien universel de la sécurité mondiale19 , force est de constater que l’intervention militaire en Libye n’aurait pas pu se réaliser sans leur soutien. Malgré le rôle moins visible des États-Unis, la France et le Royaume-Uni auraient probablement été plus réticents à entreprendre cette intervention sur le plan militaire comme sur le plan politique s’ils n’avaient pas été épaulés par leur puissant allié. Le positionnement américain, en soutien de fond, a donc permis de rassurer et d’encourager une initiative européenne sans que les États-Unis ne doivent prendre un risque trop important, tant sur le plan politique (bataille diplomatique menée par le tandem franco-britannique) que militaire (désengagement rapide de la Libye). Enfin, il convient de souligner le rôle important joué par des organisations tierces telles que la Ligue arabe, l’Union africaine (UA) et l’Organisation de la coopération islamique. Dès le début des démarches politiques et diplomatiques 15 Sénat, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur la révision du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale : Quelles évolutions du contexte stratégique depuis 2008 ?, n° 207, Paris, 16 décembre 2011, p. 90 16 Isabelle Laserre, Guerre en Libye : l’Europe passe l’épreuve du feu, Presseurop, 24 août 2011. 17 Alain Frachon, op. cit. 18 Élections présidentielles américaines prévues le 6 novembre 2012. 19 Isabelle Laserre, op. cit.
  15. 15. 15 entamées par l’axe Paris-Londres, ces organisations ont eu un rôle important de légitimation d’une éventuelle intervention. En effet, une opération militaire menée majoritairement par des puissances occidentales est une entreprise sensible et hasardeuse lorsque celle-ci trouve place dans le monde arabe, le risque que les alliés s’exposent à la désapprobation de certains pays arabes étant bien réel. Le président français Nicolas Sarkozy l’ayant fort heureusement bien compris, il s’est donc assuré du soutien de la Ligue arabe pour l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne. Notons aussi que la participation du Qatar, de la Turquie et des Émirats arabes unis, en dehors de leur apport capacitaire, a été extrêmement bénéfique d’un point de vue diplomatique et stratégique en termes d’image et de légitimité pour l’intervention de la coalition. En revanche, la position de l’Union africaine a été beaucoup moins favorable à une intervention militaire. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a en effet estimé qu’il ne pouvait y avoir de solution militaire à la crise actuelle en Libye20 . Bien qu’il soutienne le peuple libyen et se soit déclaré prêt à coopérer avec ses partenaires africains, la Ligue arabe, l’OCI et l’UE en vue d’un règlement rapide de la crise21 , le Conseil a privilégié le dialogue avec le régime libyen dans le but de trouver une solution pacifique au conflit dans un cadre africain22 . Ainsi, suite à la neutralité allemande et à défaut d’un consensus européen sur la question, la France et le Royaume-Uni auront donc cherché une base plus large dépassant le cadre de l’Union européenne, appuyée à la fois sur la recherche d’un soutien militaire puissant (États-Unis) et sur la nécessité d’une légitimité politique (ONU et pays arabes). 20 Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, Rapport du président de la commission sur les activités du comité ad hoc de haut niveau de l’UA sur la situation en Libye, 275ième réunion, Addis- Abeba, 26 avril 2011., §47 21 Ibid., §5 22 Ibid., §19
  16. 16. 16 1.2 Le choix de l’OTAN comme cadre d’application principal de la résolution 1973 Entre le 19 mars 2011 et le 31 mars 2011, les missions prévues par la coalition (observation et collecte de renseignements, supériorité aérienne, suppression des défenses aériennes libyennes (SEAD) et attaques d’unités terrestres) sont menées sous la direction du « Combined Air Operations Centre » (CAOC), centre de coordination de l’OTAN basé en Allemagne. Mais avec l’annonce des États-Unis de se retirer progressivement du conflit dès le 1er avril23 en limitant leurs interventions à des missions de surveillance, de collecte de renseignements, de soutien logistique (notamment grâce au ravitaillement en vol) et de suppression des défenses antiaériennes de l’armée libyenne, la question de savoir dans quel cadre la suite des interventions trouveront leur place se pose à la coalition. Il s’ensuit alors une véritable confrontation idéologique entre le Royaume-Uni et la France. Celle-ci se prononce rapidement en faveur d’une gestion des opérations par l’Union européenne dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Elle fait valoir qu’une intervention dans le cadre de l’Alliance atlantique, largement assimilée aux États-Unis, eux-mêmes étant très proches d’Israël, pourrait avoir des conséquences particulièrement néfastes sur les relations diplomatiques entretenues avec la Ligue arabe, ce qui risquerait de poser problème quant à la nécessaire légitimité de l’intervention24. À l’inverse, le Royaume-Uni s’oppose farouchement à une opération de l’Union européenne25 et se positionne, pour des raisons politiques, en faveur d’une poursuite de l’intervention sous l’égide de l’OTAN. Finalement, constatant l’impossibilité persistante de se mettre d’accord au sein de l’Union européenne et sous la pression continue du Royaume-Uni, l’OTAN prend le relais à partir du 31 mars 2011 pour le commandement des opérations26 . Il va de soi que cette décision ne dépend pas uniquement d’enjeux politiques, mais qu’elle repose également sur le constat du « défaut capacitaire » de la PSDC dont les lacunes sont considérées comme flagrantes27 . Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique, explique ainsi que le recours à l’OTAN était en quelque sorte 23 À cette date, les États-Unis retirent 40 avions de combat du théâtre de l’opération. 24 Alain Frachon, op. cit. 25 Leila Aïchi, Sénat, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur la révision du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale : Quelles évolutions du contexte stratégique depuis 2008 ?, n° 207, Paris, 16 décembre 2011, p. 24 26 Plus précisément, le commandement des opérations passe sous le contrôle du CAOC-5 implanté sur la base italienne de Poggio Renatico. 27 Conférence de l’ambassadeur allemand Schäfers, op. cit.
  17. 17. 17 inévitable : « La crise libyenne a manifesté avec éclat l’absence de politique européenne de défense : aucune vision politique commune et aucune capacité de conduite d’une opération de ce genre. »28 A posteriori, ce sera également la conclusion de la plupart des observateurs européens, constatant d’une part que l’Union européenne n’aurait de toute façon pas eu les capacités structurelles et opérationnelles nécessaires pour mener cette mission à bien (notamment à cause de l’inexistence d’un centre de commandement européen opérationnel). D’autre part, même avec le retrait progressif et l’effacement américain du théâtre des opérations à partir du 1er avril, les armées européennes n’auraient pas pu se passer des États-Unis et de leur soutien logistique (munitions, ravitaillement en vol, transport de matériel,...)29 . Les lacunes des armées européennes étaient également trop importantes en termes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance30 , ainsi qu’en ce qui concerne les hautes technologies telles que les drones31 , les missiles antiradar32 , les missiles balistiques (notamment les missiles de croisière Tomahawk) et les satellites33 . Enfin, le choix de l’OTAN comme cadre d’application de la résolution 1973 s’explique également par le « prestige » de cette organisation, notamment dû à sa longue expérience dans la gestion des conflits et à l’efficacité de sa chaîne de commandement. Concernant le volet politique, l’OTAN n’a évidemment eu que très peu d’influence dans la mesure où l’organisation était limitée au volet opérationnel. La gouvernance politique de l’opération s’est donc réalisée dans la cadre d’un « débat constant »34 entre les différents ministres des pays impliqués et le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen, relevant intégralement du « groupe de contact » mis en place par la coalition internationale pour fixer les objectifs de l’intervention et surveiller leur mise en œuvre35 . Cependant, la direction quotidienne des opérations était du ressort de la France et du Royaume-Uni, les États-Unis ayant pour la 28 Bruno Tertrais, cité par Alain Frachon, op. cit. 29 Amiral Édouard Guillaud, Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012, p. 8 30 Sénat, Audition de M. Philippe Errera, représentant permanent auprès de l’OTAN, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, mercredi 15 février 2012, p. 14 31 Jacques Gautier, Sénat, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur la révision du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale : Quelles évolutions du contexte stratégique depuis 2008 ?, n° 207, Paris, 16 décembre 2011, p. 27 32 Isabelle Laserre, op. cit. 33 Nicolas Gros-Verheyde, Premières leçons de l’opération en Libye. Les gagnants, les perdants, Bruxelles2, 3 septembre 2011. 34 Gérard Longuet, Sénat, Audition de M. Alain Juppé, ministre d’État, ministre des affaires étrangères et européennes, et de M. Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattants sur la situation en Libye, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, jeudi 7 avril 2011, p. 4 35 Alain Juppé, Ibid., p. 6
  18. 18. 18 première fois accepté de soutenir une opération dans laquelle ils n’avaient pas à jouer le rôle de chef de file36 . Par ailleurs, les frappes militaires proprement dites ont en réalité été réalisées par un nombre très restreint d’États. Surnommés le « groupe de l’OP4 »37 , il s'agit des 7 pays à avoir effectivement participé aux frappes tactiques durant l’intervention, à savoir la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, la Belgique, la Norvège et le Danemark, soit seulement 7 pays sur les 28 membres que compte l’OTAN et seulement 4 États membres sur les 27 de l’Union européenne38 . Parmi les autres pays ayant souhaité participer à l’intervention militaire, une importante majorité d’entre eux sont restés à l’écart39 et ont dû se contenter de missions de soutien ou d’interdiction aérienne (c’est le cas de l’Espagne, des Pays-Bas, de l’Italie, de la Suède...). Comme l’explique Jean-Marie Bockel, en dehors des États-Unis, la France et le Royaume-Uni étaient les deux seuls pays à disposer de « toute la gamme des capacités militaires » nécessaires à l’intervention40 . Ceci explique la raison pour laquelle la majorité des frappes ont été opérées par ces trois puissances. La nature même de l’intervention, limitée à une utilisation des forces aériennes et donc sans soutien ni moyens de renseignement terrestres, nécessitait des équipements de pointe qui ont rendu la participation de certains États inutile, voire superflue41 . Outre ses partenaires directs, certains États africains ont, via des accords de coopération passés avec l’OTAN, participé à la surveillance des frontières libyenne et au contrôle des trafics d’armes. L’intervention militaire menée par l’OTAN aura donc mobilisé la participation d’un nombre important d’acteurs, mais se sera finalement basée sur un nombre relativement restreint d’entre eux pour ce qui est de la conduite des opérations militaires. 36 Sénat, Audition de M. Philippe Errera, représentant permanent auprès de l’OTAN, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, mercredi 15 février 2012, p. 15 37 Nicolas Gros-Verheyde , Le rôle de l’OP4 dans l’opération libyenne, 3 février 2012. 38 Jean Quatremer, Libye : tiédeur otanienne, inexistence européenne, Coulisses de Bruxelles, 13 avril 2011. 39 Sénat, Audition de M. Philippe Errera, représentant permanent auprès de l’OTAN, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, mercredi 15 février 2012, p. 15 40 Jean-Marie Bockel, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur la révision du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. n° 207, Paris, 16/12/ 2011, p. 29 41 Gérard Longuet, op. cit., p. 4
  19. 19. 19 1.3 L’occasion manquée de l’Union européenne Lors du débat sur la pertinence d’une intervention militaire en Libye ainsi que lors de la mise en œuvre de cette intervention, l’Union européenne a surtout brillé par son absence. Comme nous l’avons vu, cette situation s’explique en grande partie par la fragmentation du paysage européen, tiraillé entre l’activisme français et la défiance allemande. La France, en court-circuitant les institutions européennes, et l’Allemagne, en s’alignant sur la position diplomatique non-interventionniste des puissances émergentes (Chine, Russie, Brésil...) auront conduit à ce que l’UE se retrouve incapable d’agir et soit rapidement discréditée sur la scène internationale. La volonté du Royaume-Uni d’interdire à l’Union d’avoir voix au chapitre dans la direction d’une politique étrangère européenne forte a également joué un rôle non négligeable dans ce que certains ont qualifié d’« inconsistance européenne »42 face à la problématique libyenne. Cependant, il serait extrêmement réducteur d’expliquer l’état paralytique de l’Union européenne uniquement par l’action des États, car il va de soi que l’inexistence de leadership au sein de l’Union européenne doit également être considérée comme un élément explicatif majeur. Malgré un bon fonctionnement global des institutions lors de la gestion technique et diplomatique de la crise en Libye (notamment via la mécanique des sanctions)43 , le déchirement au sein de l’Union européenne a conduit à une « cacophonie confuse »44 . Celle-ci conciliée à la lenteur de réaction de l’Union européenne aux événements en Libye, l’impact européen sur le débat international n’a eu d’égal que l’inexistence flagrante de tout positionnement fort et politiquement engageant de la part de l’Union et notamment de la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, la Britannique Catherine Ashton. Pour le cas libyen comme pour l’ensemble des printemps arabes, la haute représentante a en effet réagi avec retard. Catherine Ashton disposait pourtant des pouvoirs et instruments nécessaires45 pour endosser le rôle de leader de l’Union européenne dans la définition d’une ligne diplomatique précise et dans la conduite d’une intervention militaire46 , mais ses prérogatives théoriques se sont heurtées avec force à la réalité politique européenne. En effet, la politique étrangère et de sécurité 42 Éditorial, Leaderless in Europe. New York Times, 28 juin 2011. 43 Nicolas Gros-Verheyde, Premières leçons de l’opération en Libye. Les gagnants, les perdants, Bruxelles2, 3 septembre 2011. 44 Doug Bandow, op. cit. 45 SEAE (avec 5000 fonctionnaires), état-major militaire et cellule de gestion de crise. 46 Daniel Vernet, op. cit.
  20. 20. 20 commune relevant essentiellement du pilier intergouvernemental de l’Union européenne, il aurait été à la fois malvenu et mal vu qu’elle se prononce sur le cas libyen avant d’avoir consulté les 27 ministres des Affaires étrangères et d’avoir atteint avec eux un consensus de position, ce dernier étant de toute façon condamné à se construire sur « le plus petit dénominateur commun » entre les États membres47 . Par ailleurs, malgré l’appel insistant du Parlement européen à ce que la haute représentante étudie « la possibilité de faire respecter l’embargo en recourant aux moyens aériens et navals de la PSDC »48 ou encore à ce que celle-ci essaye « d’élaborer une stratégie globale et cohérente pour la réponse humanitaire et politique à la situation en Libye »49 , l’Union européenne restera de marbre. Elle ne sera en effet même pas capable de procéder à la mise en œuvre de la résolution 1970 (embargo maritime), alors que plusieurs personnalités reconnaissent que cela était tout à fait possible et même souhaitable : L’amiral Édouard Guillaud : En Libye, [...] la politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC) a incontestablement manqué l’occasion de jouer un rôle. Nous étions un certain nombre de pays, dont le Royaume-Uni, à estimer que la mise en œuvre de l’embargo maritime pouvait être assurée directement par l’Union européenne. [...] L’OTAN et les États-Unis étaient d’accord. Mais la haute représentante n’a pas saisi la balle et la microstructure militaire de l’Union a estimé que proposer cette solution ne ressortait pas de son mandat. Il ne faudrait pas manquer la prochaine occasion.50 Le directeur chargé des affaires stratégiques au ministère français de la Défense Michel Miraillet : Ainsi, peut-on regretter l’absence de l’Union européenne lors de l’intervention en Libye : au-delà des aspects humanitaires, celle-ci aurait été tout aussi capable d’assurer l’opération maritime de contrôle de l’embargo sur les armes. Il est vrai que l’on peut regretter l’absence de véritable centre de planification et de conduite des opérations de l’Union européenne, en raison de l’opposition dogmatique du Royaume-Uni sur ce point.51 Relevons néanmoins, à la décharge de la haute représentante Catherine Ashton, qu’outre le fait que l’Union ait été prise de vitesse par certains de ses États 47 Jean Quatremer, Libye : l’honneur perdu d’Angela Merkel, Coulisses de Bruxelles, 19 mars 2011. 48 Parlement européen, Résolution du Parlement européen sur le voisinage sud, en particulier la Libye, y compris les aspects humanitaires, Bruxelles, 10 mars 2011, §7 49 Ibid., §18 50 Amiral Édouard Guillaud, Assemblée nationale, Ibid., p. 17 51 Michel Miraillet, Sénat, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur la révision du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale : Quelles évolutions du contexte stratégique depuis 2008 ?, n° 207, Paris, 16 décembre 2011, p. 68
  21. 21. 21 membres et que la nature décisionnelle de la PESC, soumise aux impératifs politiques, n’ait guère aidé à l’indépendance de sa fonction, la jeunesse du Service européen d’action extérieure et le faible développement de ses instruments de gestion de crise n’ont pas contribué à la création d’un climat favorable à une éventuelle marge de manœuvre propice à une prise de décision claire et rapide. Par conséquent, les réalisations de l’Union européenne vis-à-vis du conflit libyen se résumeront donc à des prises de position vagues et sans réelle portée, ainsi qu’à la mise sur pied d’un plan d’action humanitaire dans le cadre de la PSDC (dénommé « EUFOR Libya »52 ), décidé le 1er avril 2011, mais qui ne sera finalement jamais mis à exécution. Du 21 mars au 18 juillet 2011, le Conseil de l’Union européenne n’aura cessé de rédiger déclaration sur déclaration, tantôt exprimant le soutien indéfectible de l’Union à l’égard du peuple libyen et condamnant de manière unanime le régime de Mouammar Kadhafi, tantôt rappelant sa disponibilité à lancer l’opération EUFOR Libya si cela s’avérait nécessaire, dès l’approbation du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (BCAH/OCHA). Le plan EUFOR Libya constitue à cet égard une tentative détournée de l’Union européenne pour « rattraper le coup » et revenir dans la course. L’objectif de cette opération était de fournir un appui militaire à l’acheminement de l’aide humanitaire dans la région53 . Loin d’être une intervention militaire à proprement parler et au même titre que l’opération Unified Protector, l’approche européenne revêtait une dimension humanitaire plus propice à emporter un consensus global et l’approbation d’un grand nombre d’États. En se défendant de stigmatiser une quelconque « impuissance européenne », cette situation fera notamment dire au ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé que « l’Union agissait plus comme une ONG humanitaire que comme une puissance politique capable d’organiser une intervention »54 . Le plan de l’UE prévoyait par ailleurs la participation de la Ligue arabe aux opérations européennes55 . Malgré le manque de soutien du Royaume-Uni, celui-ci estimant qu’une intervention militaro-humanitaire européenne n’était ni utile ni souhaitable, le plan 52 Conseil de l’Union européenne, Décision 2011/210/PESC du Conseil relative à une opération militaire de l’Union européenne à l’appui d’opérations d’aide humanitaire en réponse à la situation de crise en Libye (opération EUFOR Libye), Journal officiel de l’Union européenne, 1er avril 2011. 53 Nicolas Gros-Verheyde, EUFOR Libya : une opération « à la demande », Bruxelles2, 1er avril 2011. 54 Alain Juppé, Sénat, Audition de M. Alain Juppé, ministre d’État, ministre des affaires étrangères et européennes, et de M. Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattants sur la situation en Libye, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, jeudi 7 avril 2011, p. 6 55 Nicolas Gros-Verheyde, EUFOR Libya : une opération « à la demande », Bruxelles2, 1er avril 2011.
  22. 22. 22 EUFOR Libya a bénéficié de l’adhésion de l’Allemagne. Cette dernière, isolée diplomatiquement sur la scène européenne, vivait très mal sa situation et espérait donc retrouver un certain crédit grâce à cette nouvelle opération56 . Malheureusement, bien que cette opération ait été planifiée en un temps record, elle ne sera jamais déployée. En effet, l’article 1er de la décision du Conseil concernant l’opération EUFOR Libya précisait que celle-ci serait lancée « si une telle opération est demandée par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (BCAH). »57 . Cette autolimitation volontaire des moyens d’intervention de l’Union européenne, à l’initiative de la haute représentante et de plusieurs pays (Allemagne, Irlande et Suède), a condamné l’opération EUFOR Libya à ne jamais voir le jour. En effet, le BCAH estimait qu’il fallait éviter autant que faire se peut de recourir à l’utilisation de moyens militaires lors des missions humanitaires et que, dans le cas de la Libye, l’acheminement humanitaire, bien que difficile, n’était pas rendu impossible58 . Le BCAH voulait avant tout privilégier les alternatives civiles et éviter d’être assimilé, dans sa mission d’assistance humanitaire, à des opérations militaires étrangères. Le plan EUFOR Libya ne se justifiait donc pas et l’Union européenne ne reçut jamais le feu vert du BCAH. Cette situation fut pour le moins inédite. C’est en effet la première fois que l’Union européenne décidait volontairement de conditionner son action à une agence de l’ONU, le BCAH n’étant pas le mieux placé pour décider du bien-fondé d’une intervention humanitaire59 . L’Union européenne a donc décidé de limiter elle-même sa capacité d’action alors qu’elle disposait de tous les moyens juridiques et politiques requis pour lancer une telle intervention et que les résolutions 1970 et 1973 lui donnaient toute la légitimité nécessaire pour lancer une opération humanitaire sans qu’il y ait besoin de recourir à un énième accord international60 . En définitive, il faudra donc attendre le 15 décembre 2011 (soit deux semaines après la fin officielle de l’intervention militaire Unified Protector) pour que la Commission européenne adopte enfin un « package » de mesures destinées à 56 Jean Quatremer, Libye : contorsions allemandes, Coulisses de Bruxelles, 10 avril 2011. 57 Conseil de l’Union européenne, Décision 2011/210/PESC du Conseil relative à une opération militaire de l’Union européenne à l’appui d’opérations d’aide humanitaire en réponse à la situation de crise en Libye (opération EUFOR Libye), Journal officiel de l’Union européenne, 1er avril 2011, article 1er . 58 Nicolas Gros-Verheyde, La situation humanitaire en Libye : « difficile mais pas désespérée », Bruxelles 2, 25 mai 2011. 59 Nicolas Gros-Verheyde, EUFOR Libya, la première mission virtuelle de l’UE, Bruxelles2, 4 mai 2011. 60 Nicolas Gros-Verheyde, La fin sans gloire d’une opération, Bruxelles2, 9 novembre 2011.
  23. 23. 23 assister la Libye dans la stabilisation de l’appareil étatique et à soutenir le processus de transition du pays61 . À cette occasion et lors de sa visite à Tripoli, la haute représentante Catherine Ashton s’est d’ailleurs engagée à ce que l’Union européenne « aide la nouvelle Libye à développer ses institutions et la société civile qui construira une démocratie approfondie et respectueuse des droits de chacun »62 . Elle n’hésitera pourtant pas à souligner les remerciements et la gratitude exprimés par les autorités libyennes à l’égard de l’Union européenne pour son support tout au long de la crise. Avec le cas libyen, l’Union européenne aura donc raté une occasion en or de franchir un pas supplémentaire en direction d’une défense européenne et d’une identité commune en termes de politique étrangère. Une prise de position forte et un engagement politique rapide de l’Union européenne lui auraient en effet permis de s’affirmer en tant que leader alternatif à l’effacement des États-Unis dans ce conflit et de mettre à l’épreuve sa politique de sécurité et de défense commune tout en dressant le « bilan » après un an d’application du traité de Lisbonne63 . C’eût été par ailleurs une démonstration magistrale de la volonté et de la détermination de l’Union européenne à promouvoir ses valeurs humanistes et démocratiques en défendant un peuple y aspirant au prix d’une répression sanglante. Malheureusement, le rendez- vous a été manqué et, comme le fait remarquer Alain Frachon, l’histoire aura été écrite par deux pays européens et non par l’Europe unie : L’Union européenne, elle, a misérablement failli. L’Europe « instituée » n’a pas franchi l’épreuve. Dans cette histoire, elle n’existe pas. Elle a été incapable de s’entendre sur la conduite à tenir, la représentativité à accorder à l’opposition libyenne et, plus encore, sur la légitimité de l’emploi de la force. La désunion a été totale et particulièrement marquante quand il s’est agi de décider de la guerre – c’est-à-dire quand l’histoire se fait tragique et qu’il faut sortir de l’habituelle crème fouettée rhétorique sur le respect des droits de l’homme.64 61 European Commission, EU helps to further stabilise Libya through support for education, administration and civil society, Press release, Bruxelles, 15 décembre 2011. 62 Ibid. 63 Alain Frachon, op. cit. 64 Ibid.
  24. 24. 24 2.1 Un succès à nuancer L’opération « Unified Protector » a indéniablement été une réussite sur le plan militaire et peu d’observateurs ou de spécialistes trouvent quelque chose à redire sur le déroulement des opérations de la coalition. En effet, les alliés sont parvenus à remplir l’intégralité de leurs objectifs, de la destruction des batteries antiaériennes libyennes jusqu’à l’élimination de troupes blindées et semi-blindées au sol. De plus, l’opération de l’OTAN a non seulement permis de protéger les populations civiles contre la répression du régime, mais elle a également pu fournir aux révolutionnaires libyens l’appui nécessaire dont ils avaient besoin pour vaincre l’armée libyenne et renverser Mouammar Kadhafi. Cet exploit, mené avec brio, est d’autant plus remarquable que l’intervention militaire de l’OTAN s’est déroulée dans un laps de temps relativement court, avec des moyens d’actions limités à des capacités navales et aériennes, sans une seule perte humaine dans le chef de la coalition et en limitant fortement le nombre de victimes collatérales65 . Néanmoins, le tableau n’est pas parfait et nous allons maintenant aborder les différents points positifs et négatifs que le conflit libyen, dans sa dimension militaire mais également politique et diplomatique, a permis de mettre en lumière. Parmi les enseignements positifs que nous pouvons tirer de l’intervention en Libye, le premier est assurément d’ordre militaire : il s’agit de l’excellente coopération entre les partenaires de la coalition et de l’efficace coordination interarmées. Le succès militaire de l’opération « Unified Protector » tient en grande partie à la bonne organisation du déroulement des opérations militaires66 . C’est en tout cas, selon l’amiral Édouard Guillaud, la « grande leçon » de l’intervention militaire en Libye : Aucune armée, de l’air, de terre ou de mer, ne détient seule la capacité de résoudre une crise. C’est leur complémentarité et la combinaison de leurs moyens qui donne de l’efficacité à l’action militaire. C’est aussi leur niveau de préparation, d’entraînement et de réactivité qui permet d’agir vite et d’aller droit au but. Nous avons ainsi assisté au retour des opérations combinées, au sens où on l’entend depuis la Seconde Guerre 65 Mieszko Dusautoy, Unified protector – Les « lessons learned » de Libye : le nombre de victimes collatérales limité (Général Druart), Bruxelles2, 21 mars 2012. 66 Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012 (n°3775), Compte rendu n°2, Paris, 5 octobre 2011, p. 5 2. Quels enseignements pour l'avenir de la défense européenne ?
  25. 25. 25 mondiale, exigeant un mécanisme d’horlogerie que très peu de pays sont capables de réaliser. 67 Ensuite, et malgré le soutien important des États-Unis, la crise libyenne a démontré que certains pays européens, France et Royaume-Uni en tête, étaient capables de prendre l’initiative politique et diplomatique dans la résolution d’un conflit armé et de participer ensuite activement et efficacement à une intervention militaire internationale. Les Alliés européens ont ainsi démontré qu’ils étaient capables de prendre une part déterminante dans l’intervention militaire et d’assumer leurs responsabilités militaires et politiques68 . Il s’agit là d’un signal encourageant en ce qui concerne les capacités opérationnelles et les ambitions politico-militaires de nombreux membres de l’Union européenne pour les années à venir69 . Par ailleurs, le conflit libyen a également permis de revoir en profondeur le fonctionnement de l’OTAN. En effet, la nouvelle posture stratégique des États-Unis « leading from behind » a posé les premiers jalons de l’émergence d’un pôle européen au sein de l’Alliance atlantique. Pour Philippe Errera, représentant permanent auprès de l’OTAN, il s’agit là d’un véritable tournant car pour la première fois, les États-Unis ont accepté que des pays Européens, principalement la France et le Royaume-Uni, soient au premier rang et assurent le rôle de « chef de file » d’une opération de l’OTAN, malgré la participation américaine à cette même opération70 . Cela illustre à merveille la contribution que les États européens peuvent apporter à l’organisation atlantique. Ensuite, cette opération a également donné l’opportunité à des États plus petits (tels que la Belgique, le Danemark, la Norvège,...) d’avoir un vrai rôle à jouer dans les processus de décision de l’Alliance et dans la conduite des opérations sur le terrain. C’est aussi le cas du Qatar et de la Suède qui, bien que ne faisant pas partie de l’OTAN, ont pu tenir un rôle stratégique dans la conduite des opérations de la coalition et sont apparus comme des partenaires fiables71 . Enfin, notons aussi que l’implication de l’OTAN dans le conflit libyen a été globalement acceptée sur le plan politique par les États arabes limitrophes, malgré de nombreuses craintes à ce sujet. 67 Nicolas Gros-Verheyde, Les premières leçons de l’opération en Libye selon l’Amiral Guillaud, Bruxelles2, 16 octobre 2011. 68 Philippe Errera, Sénat, Audition de M. Philippe Errera, représentant permanent auprès de l’OTAN, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, mercredi 15 février 2012, p. 2 69 Isabelle Laserre, op. cit. 70 Philippe Errera, op. cit., p. 15 71 Nicolas Gros-Verheyde, Premières leçons de l’opération en Libye. Les gagnants, les perdants, Bruxelles2, 3 septembre 2011.
  26. 26. 26 Il convient également de remarquer la réussite de l’intervention militaire en Libye en ce qui concerne la coopération franco-britannique. Malgré quelques divergences de point de vue, les deux États sont en effet restés unis dans l’action72 et ont réussi à mettre en pratique les accords de Lancaster House de 2010 dans un contexte de crise. L’opération en Libye marque aussi un certain « retour en grâce » de la France sur le continent africain. Autrefois perçue comme une puissance néocoloniale, elle apparaît désormais comme un allié solide pour les autres pays de la région. Enfin, notons que si le conflit en Libye n’a pas permis de faire avancer l’Europe de la défense positivement, il a au moins permis de relancer le débat concernant la coopération militaire en Europe, notamment avec l’initiative du Triangle de Weimar (France/Allemagne/Pologne) et sa volonté de relancer la politique européenne de sécurité et de défense en coordination avec la haute représentante Catherine Ashton73 . Néanmoins, ces quelques points positifs ne permettent pas d’occulter l’existence des dysfonctionnements ayant jalonné la gestion du conflit libyen et il convient donc dès à présent de passer en revue les différents enseignements négatifs que nous pouvons en retirer. Le plus remarquable d’entre eux tient évidemment de la quasi-absence de l’Union européenne dans la gestion politique, diplomatique et militaire de ce conflit. Comme le fait remarquer à ce propos Doug Bandow, « the Libyan crisis again demonstrates that the emperor has no clothes »74 . Il ne fait aucun doute que l’Union européenne a manqué une occasion unique de s’affirmer en tant qu’acteur mondial de premier ordre pour la gestion des conflits et de la sécurité internationale, menant de ce fait à l’implacable constat d’une Europe « irrelevant to the world's big security problems »75 . Plus inquiétantes encore ont été, d’une part, l’incapacité des États membres à trouver un consensus pour l’adoption d’une position commune en termes de politique étrangère et, d’autre part, la fuite en avant entreprise par certains États européens sans le moindre embryon de concertation politique à l’échelon supranational. Si l’intervention militaire en Libye trouve effectivement sa source en Europe, c’est principalement selon une approche stato-centrée que celle-ci a été gérée et elle n’a en aucun cas dépendu d’une quelconque gestion européenne au sens 72 Ibid. 73 Sénat, Audition de M. Alain Juppé, ministre d’État, ministre des affaires étrangères et européennes, et de M. Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattants sur la situation en Libye, Comptes rendus de la commission des affaires étrangères et de la défense, Paris, jeudi 7 avril 2011, p. 9 74 Doug Bandow, op. cit. 75 Charles Grant, directeur du Centre pour les réformes européennes, in Doug Bandow, op. cit.
  27. 27. 27 communautaire du terme. La totale incapacité de l’Union européenne à prendre des initiatives sur les sujets sensibles, qu’ils soient d’ordre politique, diplomatique, militaire ou économique, pose également question et suscite de nombreux doutes quant à la capacité de l’Union européenne à entreprendre elle-même les actions nécessaires à une intégration plus approfondie de ses objectifs, institutions et modes de fonctionnement. Par ailleurs, et malgré le renouvellement stratégique de l’OTAN, il semble que les relations entretenues entre les pays européens, l’Union européenne, l’Alliance atlantique et les États-Unis soient plus ténues et plus complexes qu’il n’y paraît. En effet, bien que le tandem franco-britannique ait été en première ligne d’un bout à l’autre de la gestion du conflit libyen, loin d’une relation de coopération, c’est une relation de dépendance aux États-Unis qui a prévalu lors de ce conflit. Cette dépendance s’est notamment exprimée au travers des importantes lacunes capacitaires des armées européennes et de l’incapacité des alliés européens à intervenir militairement dans un État somme toute assez faible sans le soutien massif du grand frère américain. Concernant le volet politique et diplomatique, notons aussi la difficulté du tandem franco-britannique à mobiliser autant d’États pour l’opération en Libye que les États-Unis à la veille de l’intervention en Afghanistan. Ensuite, l’intervention militaire en Libye a permis de mettre en lumière l’actuel désenchantement global pour l’Europe de la défense. Celle-ci, si elle existe, se résume aujourd’hui aux accords de coopération franco-britannique. Ces deux pays sont en effet les seuls, à l’heure actuelle, à disposer à la fois des capacités militaires et de la volonté politique nécessaires à la mise sur pied d’un début de défense européenne (bien que le Royaume-Uni ait une approche totalement différente de celle de la France). En outre, l’affaiblissement politique et diplomatique de l’Allemagne résultant du cas libyen ne facilitera probablement pas la relance de la politique étrangère et de sécurité commune. Malgré les apparents remords d’Angela Merkel et la volte-face de l’Allemagne au fil du déroulement des événements76 , les dégâts à sa réputation et à sa crédibilité en tant que partenaire fiable dans le domaine de la sécurité et de la défense risquent en effet de porter préjudice au projet de défense européenne, le tandem franco-britannique pouvant désormais craindre de se retrouver coincé dans une coopération militaire avec une Allemagne ambivalente et peu encline à l’interventionnisme et à l’ingérence. Enfin, indépendamment du dysfonctionnement politique dont a fait preuve l’Union européenne, l’intervention militaire en Libye a confirmé l’incapacité de la 76 Jean Quatremer, Libye : l’honneur perdu d’Angela Merkel, Coulisses de Bruxelles, 19 mars 2011.
  28. 28. 28 PSDC à jouer le même rôle que l’OTAN d’un point de vue structurel et organisationnel dans la planification des opérations militaires. Outre l’inexistence d’un QG de commandement européen permanent, les instruments dont disposaient l’Union européenne (SEAE, état-major embryonnaire, cellule de gestion de crise, etc.) n’auraient probablement pas pu témoigner du même degré de maîtrise et d’expertise que le Commandement allié des opérations (ACO). Cette réalité est d’ailleurs à l’origine de la répartition des tâches entre l’OTAN et l’Union européenne, celle-ci laissant à l’Alliance atlantique le soin de mener la guerre et restant désormais cantonnée à l’aide humanitaire (aide aux réfugiés et reconstruction), ce qui a conforté la haute représentante Catherine Ashton dans son entreprise de transformation des quelques instruments de gestion militaire dont elle dispose en instruments de gestion humanitaire77 . Cette orientation européenne est lourde de conséquences car elle risque d’enterrer définitivement l’idée d’une « Europe puissance », celle-ci ne pouvant se réaliser sans une politique de défense forte et de réelles capacités de coercition armée. Cette situation doit forcément nous amener à nous questionner sur la capacité de l’Union européenne à assumer les objectifs fixés par la Stratégie européenne de sécurité (SES). Le cas libyen démontre en effet à merveille le fossé existant entre les objectifs que s’est fixés l’Union européenne dans la promotion et l’exportation de ses valeurs (démocratie, droits de l’homme, État de droit, justice sociale,...) et ses réelles capacités à les atteindre. 2.2 Une stratégie à réinventer Il va de soi que les enseignements que nous avons retirés lors de notre analyse du cas libyen ne peuvent pas simplement faire l’état d’une constatation. L’objectif de cette analyse est également de franchir une étape supplémentaire en ouvrant le débat sur l’Europe de la défense et en suggérant diverses pistes de réflexion pour la résolution des nombreux dysfonctionnements et carences que l’intervention militaire en Libye a permis d’exposer au grand jour. La question de fond qui se pose à travers notre réflexion est donc : « Comment relancer l’Europe de la défense ? ». À cette question, plusieurs pistes de réponse doivent être envisagées. Premièrement, il nous semble désormais primordial d’entamer un véritable débat de fond à l’échelle européenne sur la place que l’Union européenne veut et doit occuper dans le monde. Il est en effet indispensable de mettre fin à la confusion qui règne autour du projet européen. Si nous voulons que l’Europe ait un rôle à jouer sur 77 Jean Quatremer, L’Allemagne coule l’Europe de la défense en Libye, Coulisses de Bruxelles, 27 mars 2011.
  29. 29. 29 la scène internationale dans les prochaines années, il lui faudra alors adopter les attributs de puissance caractérisant aujourd’hui des États comme la Russie, les États- Unis ou la Chine, à savoir la mise en place d’une force militaire intégrée et capable de jouer un rôle dans la conduite des affaires internationales. Cela passera inévitablement par un renforcement de la politique étrangère de l’Union européenne qui ne peut se réaliser qu’avec une volonté politique forte de la part de ses États membres. En outre, dans un monde où l’utilisation du « hard power » semble incontournable, l’Europe ne peut pas se contenter d’être une puissance normative, mais doit aussi se développer sur le pilier militaire dans une optique d’ « Europe puissance ». À cet égard, le président français Nicolas Sarkozy aura notamment fait remarquer que « l’Europe ne peut pas être un nain en termes de défense et un géant dans le domaine économique »78 . Une stratégie de sécurité envisageable pourrait alors reposer à la fois sur la gestion militaire et sur la gestion civile des crises et conflits armés, ce qui conférerait une valeur ajoutée certaine au modèle européen vis-à-vis des autres puissances. Ensuite, le deuxième défi est d’ordre économique. Les cures d’austérité imposées un peu partout en Europe suite à la crise économique touchent fortement les budgets alloués aux armées européennes et contribuent donc à une diminution des capacités militaires de l’Union européenne dans son ensemble. Mais, comme le précise l’amiral Édouard Guillaud, « un outil de défense ne peut se concevoir simplement comme un potentiel en devenir : il est ou il n’est pas à un moment donné »79 . Il convient alors, sur le modèle européen du « pooling and sharing » et sur le modèle atlantiste de « smart defence », de poursuivre l’effort de convergence des capacités militaires européennes, que ce soit par la mise en commun des budgets nationaux, la spécialisation des armées, l’intensification de la coopération en termes d’équipements, de recherche et d’investissements ou encore par le développement d’une réelle politique industrielle de défense à l’échelle européenne. Quoi qu'il advienne, la conjoncture actuelle nous obligera désormais à rationaliser les capacités militaires en Europe en évitant les surcoûts et en favorisant les économies d’échelle. Il sera également nécessaire de revoir les relations entretenues avec l’OTAN, et notamment avec les États-Unis. La nouvelle posture stratégique de ces derniers devra nous pousser à réinventer le mode de coopération au sein de l’Alliance 78 Nicolas Gros-Verheyde, « L’Europe ne peut pas être un nain en matière de défense », Europolitique – Le quotidien des affaires européennes, cf. http://www.europolitique.info/l-europe-ne- peut-pas-etre-un-nain-en-matiere-de-defense-artr141965-39.html. 79 Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012 (n°3775), Compte rendu n°2, Paris, 5 octobre 2011.
  30. 30. 30 atlantique, par une implication croissante de l’Europe au fur et à mesure du désengagement des États-Unis et de l’affaiblissement de leur rôle en tant que seuls gardiens de la sécurité internationale. Nul doute qu’un partage accru des tâches avec l’OTAN et un investissement plus important de l’Union européenne dans la gestion de sa propre défense seront bénéfiques pour l’ensemble des alliés occidentaux, conférant davantage d’indépendance aux uns et réduisant les coûts supportés par les autres. Il nous faut donc désormais rénover en profondeur le rôle de l’OTAN, sans pour autant que cela ne porte préjudice à la coopération militaire parmi les alliés. Enfin, une fois engagés sur la voie de l’intégration militaire, il sera urgent de fournir à l’Union européenne des instruments suffisamment efficaces pour mettre en œuvre sa nouvelle stratégie de sécurité. Comme cela a été souligné par le ministre français de la Défense Gérard Longuet, le cas libyen a, à cet égard, démontré qu’« il ne suffit pas d’entasser des armes : encore faut-il avoir le système de commandement et d’information correspondant et les raisons qui en justifient l’emploi »80 . Un accroissement des capacités structurelles et organisationnelles de la PSDC devra donc aller de pair avec l’amélioration de ses capacités matérielles. Gageons qu’à l’heure actuelle, avec la crise mondiale que nous connaissons, les frustrations et les remises en question ne vont pas faciliter le processus d’intégration, mais elles peuvent cependant constituer l’opportunité tant attendue pour clarifier les objectifs et ambitions de l’Europe de la défense. 80 Gérard Longuet, Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de M. Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattants, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012 (n° 3775), Compte rendu n°1, Paris, 4 octobre 2011, p. 8
  31. 31. 31 Au fil de cette réflexion, nous avons essayé, à partir d’un cas pratique, de tirer divers enseignements pour l’Europe de la défense et d’avancer quelques voies de raisonnement pour poursuivre le débat. Les enseignements tirés du conflit libyen nous rappellent plus que jamais l’urgence d’entamer sans tabou, sans a priori et sans réserve le débat sur l’Europe de la défense. Face à la mondialisation et aux mutations que celle-ci entraîne, il devient impératif de repenser le modèle de défense européen car un statu quo dans ce domaine serait à la fois néfaste et dangereux pour la crédibilité et l’indépendance de l’Union européenne sur la scène internationale. Si celle-ci ne se remet pas très vite en question, elle s’expose, à l’instar de l’intervention en Libye, à rater une nouvelle fois le rendez-vous, au risque d’orienter définitivement l’Europe vers un déclin de puissance. 3. Conclusion
  32. 32. 32 Sources juridiques, documents et comptes rendus officiels : Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de M. Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattants, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012 (n° 3775), Compte rendu n°1, Paris, 4 octobre 2011. Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition de l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012 (n°3775), Compte rendu n°2, Paris, 5 octobre 2011. Conseil de l’Union européenne, Décision 2011/210/PESC du Conseil relative à une opération militaire de l’Union européenne à l’appui d’opérations d’aide humanitaire en réponse à la situation de crise en Libye (opération EUFOR Libye), Journal officiel de l’Union européenne, 1er avril 2011. Conseil de l’Union européenne, Rectificatif à la décision 2011/210/PESC du Conseil du 1er avril 2011 relative à une opération militaire de l’Union européenne à l’appui d’opérations d’aide humanitaire en réponse à la situation de crise en Libye (opération EUFOR Libye), Journal officiel de l’Union européenne, 5 avril 2011. Conseil de l’Union européenne, PSDC – Conclusions du Conseil, Bruxelles, 1er décembre 2011. Conseil de sécurité des Nations unies, Résolution 1970, adoptée par le Conseil de sécurité à sa 6491e séance, 26 février 2011. Conseil de sécurité des Nations unies, Résolution 1973, adoptée par le Conseil de sécurité à sa 6498e séance, 17 mars 2011. Council of the European Union, Council conclusions on Libya, 3076th Foreign affairs Council meeting, Luxembourg, 21 mars 2011. Council of the European Union, Council decides on EU military operation in support of humanitarian assistance operations in Libya, Bruxelles, 1er avril 2011. Council of the European Union, Council conclusions on Libya, 3082nd Foreign affairs Council meeting, Luxembourg, 12 avril 2011. Council of the European Union, Council conclusions on Libya, 3091st Foreign affairs Council meeting, Bruxelles, 23 mai 2011. Council of the European Union, EU strengthens restrictive measures against Libya, Bruxelles, 23 mai 2011. 4. Bibliographie
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