L’art au masculin
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L'ART AU MASCULIN-1

  1. 1. L’art au masculin 04 par pauline weber, journaliste indépendante de l’art, de la mode et du luxe, auteure du blog « Le Théâtre de la Création ». Ah, la thématique glissante qui lie la masculinité à l’art… Deux questions essentielles me viennent instantanément à l’esprit : pourquoi me demande- t-on, en tant que femme, d’interroger des hommes du monde de l’art ? Et, pourquoi serait- ce nécessairement à des hommes de parler de masculinité ? Je repense alors à Boyzone, projet documentaire réalisé par Clarisse Hahn. En filmant des hommes, elle se joue des stéréotypes et interroge le statut du corps masculin à travers les images. Les rapports de force sont alors inversés : c’est elle qui regarde les hommes et cela crée un malaise chez le spectateur. Ce constat n’est pas anodin et révèle au contraire une évolution palpable de la masculinité tant dans sa perception que dans sa représentation. Forgée dans le creuset de la critique féministe, la masculinité est en effet devenue un champ d’étude à part entière que chercheurs et artistes se sont approprié. Art et masculinité : mauvais genre ? Aborder la question du genre, quel que soit le contexte, est une entreprise délicate. Très politique par essence, elle peut facilement basculer dans le registre des clichés. À grand renfort de théories féministes, on serait alors tenté de rappeler que le dimorphisme sexuel vient d’une base androgyne et que la mauvaise interprétation de la Genèse a généré des malentendus de types : l’être humain est un homme par nature – c’est Adam qui préexiste à Ève et non l’inverse – au même titre que dans la langue française, le masculin exprime aussi bien la masculinité que la neutralité par rapport au genre. On pourrait aussi ajouter que dans les arts plastiques comme dans les autres sphères influentes de la société, le monde était dominé par les hommes. Mais, jusque-là rien de transcendantal… Néanmoins, notre héritage culturel et l’histoire de l’art nous éclairent sur l’évolution de la masculinité dans sa représentation. Glorifié par les artistes dès l’Antiquité gréco-romaine mais aussi pendant la Renaissance, l’archétype masculin est à ce titre très idéalisé et constitue la base de l’enseignement académique. Sa magnification est telle que sa beauté en devient presque féminine, avec toutefois une héroïsation évidente en signe de sa toute- puissance. Par pudeur, les parties viriles sont dissimulées ou diminuées. Ce n’est pas qu’à partir du xixe  siècle avec le romantisme ambiant que le corps de la femme devient cet objet de désir incessant que l’on connaît si bien aujourd’hui, tant dans l’industrie de la mode que sur papier glacé. Pourtant, le corps de l’homme, au même titre que celui de la femme, a glissé dans une instrumentalisation dont l’imagerie publicitaire se délecte. Exposé, médiatisé, érotisé, il est de plus en plus lié à un désir de consommation dont on ne saurait échapper et auquel les artistes ne sont pas insensibles. Ainsi, quand au début des années 80, Richard Prince détourne les publicités Marlboro qu’il rephotographie dénuées de logo et de slogan, Richard Prince
  2. 2. c’est la figure du cow-boy, symbole par excellence de la masculinité américaine, qu’il déboulonne. Par ses photomontages aux slogans agressifs, Barbara Kruger critique de la même manière la fascination en apparence indolore qu’exercent les images. Une démarche dans laquelle Jeff Koons s’est également inscrit à la même époque avec ses fausses affiches publicitaires. Plus récemment, Annika Larsson a elle aussi placé la masculinité au cœur de son travail. Par une mise en scène fortement esthétisée de situations banales – un homme qui promène son chien ou qui fume un cigare –, elle réduit l’homme à l’état d’objet et interroge la construction de son identité. Les stéréotypes ont en effet la vie dure. Dans un autre registre, Wim Delvoye, particulièrement connu pour ses cochons tatoués et sa machine « Cloaca », qui reproduit scientifiquement le processus de digestion, revendique son statut d’homme loin de tout particularisme : « Dans les années 80, nous étions face à deux problématiques, celle du genre et celle du néocolonialisme. J’ai eu alors envie de faire des œuvres qui pourraient dépasser ce complexe de l’homme blanc. » Masculin féminin : une construction sociale Appréhendée dans sa globalité, la masculinité est une notion contingente qui s’exprime différemment selon les milieux sociaux et les environnements culturels. Déjà en 1994, Élisabeth Badinter posait les jalons d’une masculinité en mal de définition dans son ouvrage XY, de l’identité masculine. La tertiarisation et la libération progressive des femmes auraient en effet bousculé les codes traditionnels de la virilité entraînant une « féminisation de la société » pour reprendre la terminologie du très polémique Éric Zemmour. Enfin de là à crier au scandale quant à l’emprise potentielle des femmes sur les hommes, nous avons encore de la marge… « Il suffit d’écouter les femmes pour se rendre compte qu’on est loin d’une société féminisée. Les exemples de machisme sont légion. Nous tendons cependant vers un meilleur équilibre, et il en va de même dans l’art contemporain. De nombreuses artistes sont mises en avant aujourd’hui, et il paraît rétrograde d’organiser des expositions sans la présence de femmes au sein des artistes sélectionnés. La France a néanmoins encore du chemin à faire en la matière. Il suffit de comparer le prix Marcel Duchamp (quatre candidats, quatre hommes) et le Turner Prize dont le dernier lauréat est une femme (Laure Prouvost) » reconnaît Philippe Joppin, à la tête de la galerie High Art située à Belleville. Pris dans l’étau d’une société ultragenrée, on oublie en effet qu’être artiste aujourd’hui va au‑delà du simple fait d’être homme ou femme. C’est avant tout avoir un message à dévoiler au monde. Pour s’imposer, il faut donc être fort et avoir du caractère. Les artistes femmes qui ont d’ailleurs percé dans l’histoire, sont connues pour être des femmes de poigne à l’instar de Niki de Saint Phalle ou de Louise Bourgeois. Au même titre que dans la mode, mademoiselle Chanel n’était pas connue pour être quelqu’un de tendre. Si Picasso ironisait, une poignée de décennies en arrière, en déclarant : « Braque c’est ma femme », la figure de l’artiste est aujourd’hui complètement éclatée. Il n’y a plus de règles. Et l’on voit de nombreuses femmes qui font de la sculpture, médium viril par excellence, à l’image de Joana Vasconcelos ou Jessica Stokholder. À l’inverse, certains artistes véhiculent une interprétation tragique et résignée du rôle de l’homme face à son époque. Je pense en outre aux stars du marché de l’art comme Takashi Murakami, Damien Hirst ou encore Kaws qui, en se fondant dans la fange du matérialisme, de l’opulence et de l’ultra-capitalisme, trahissent leur responsabilité en tant qu’artiste et ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. ANNIKA LARSSON
  3. 3. L’homme 2015 : masculin pluriel Hipster, néodandy, normcore, métrosexuel, übersexuel, lumbersexuel, les mots ne manquent pas pour caractériser une masculinité en pleine mutation. Bien souvent vidés de leur sens, ces termes largement usités par l’industrie de la mode sont le reflet d’un homme contemporain aux multiples visages. « Il y a désormais de nombreuses façons d’être un homme, dont aucune n’est plus valable qu’une autre. À chacun d’être l’homme qu’il a envie d’être ! » affirme Frédéric Bugada de la galerie Bugada & Cargnel. De plus, dans le sillage de Kamel Mennour, posant en homme esthète pour le BHV Marais, les galeristes sont visiblement sensibles à leur apparence sans en faire trop. « Il n’y a rien de moins masculin que de penser à sa masculinité. Consciemment, je ne l’appréhende pas du tout. En règle générale, je n’aime pas les mouvements de mode masculine ; je ne vais pas me mettre à porter une barbe parce que c’est « à la mode ». Je trouve ce comportement moutonnier peu viril, justement » ajoute Frédéric Bugada. À défaut de le caractériser en tant qu’absolu, je me demande alors quel serait l’idéal type de l’homme d’aujourd’hui – entendre dans l’inconscient collectif – et voilà ce qu’Alexandre Singh, artiste contemporain et lauréat du prix Meurice 2012-2013, me répond : « Par le passé, l’archétype de l’homme viril, c’était la star hollywoodienne des années 50, à l’image de Cary Grant ou James Stewart. Aujourd’hui, je dirais que c’est un homme proche de George Clooney ou de Don Draper dans Mad Men, à savoir élégant et rassuré dans sa sexualité. » Cependant, identité masculine et féminine évoluant de paire, leur frontière semble de plus en plus poreuse. « La masculinité est une notion qui change progressivement. On peut imaginer que pendant le Néolithique, le meilleur chasseur était le plus viril de la tribu. Il y a toujours des restes aujourd’hui : la réussite sociale et les poils au torse sont toujours des signes d’accomplissement de la virilité. Cependant, il existe d’autres voies. Je crois notamment qu’on a intégré que le courage et l’efficacité se trouvaient aussi chez la femme. En général, il y a de nombreuses qualités que l’on pensait masculines et que les femmes s’approprient sans pour autant perdre leur féminité. C’est très intéressant, car ça redéfinit la masculinité » s’enthousiasme Antoine Carbonne, jeune artiste peintre figuratif de 27 ans représenté par la galerie Virginie Louvet à Paris. Bizarrement, la réciproque n’est pas toujours évidente. Dans une série de portraits intitulée « Men », le photographe israélien Nir Arieli dévoile à ce titre des hommes dans des postures que l’on associe instinctivement aux femmes, et constate que lorsque des traits de caractère comme « la gentillesse, l’émotion, la vulnérabilité sont exprimées par des hommes, cela paraît étrange ». En repoussant les codes sociaux traditionnels, il cherche ainsi à identifier la part de féminité qui réside dans le masculin, ce qui n’est pas sans me rappeler l’audace d’Yves Saint Laurent, posant innocemment nu derrière l’objectif de Jeanloup Sieff à l’aube des années 70. Sans tomber dans un angélisme douteux, le monde de l’art, et plus généralement celui de la création contemporaine, est construit sur la base d’une grande ouverture d’esprit. Espérons alors que les idées véhiculées se transmettent au sein des générations futures. En tout cas, Alexandre Singh est optimiste et voit en l’époque actuelle l’augure d’une mini- révolution : « Nous entrons dans un grand changement dans les relations hommes-femmes que ce soit politiquement ou économiquement. Ce que nous attendons depuis les années 70 arrive enfin aujourd’hui ! ». NIR ARIELI

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