BD___DefCahier_3 (5)

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BD___DefCahier_3 (5)

  1. 1. lamétropole les cahiers de la métropole Paris N° 3 Dossier spécial “Les imaginaires de la métropole créative” automne 2013 lescahiers
  2. 2. les cahiers de la métropole Paris N° 3 Dossier spécial “Les imaginaires de la métropole créative” automne 2013
  3. 3. L’Adjoint au maire chargé de Paris Métropole et des relations avec les collectivités territoriales d’Île-de-France Ce troisième numéro des Cahiers de la Métropole arrive à un moment clé de la construction métropolitaine, avec le passage en seconde lecture, cet automne, du projet de loi de “Modernisation de l’action publique et d’affirmation des Métropoles” au Parlement. Les Cahiers ont accompagné toutes les étapes du débat sur la gouvernance depuis la publication de la communication du Maire de Paris qui en a marqué le lancement. Ils continueront, dans les prochains numéros, à suivre les temps forts de la construction institutionnelle du Grand Paris. Laloid’affirmationdesmétropolesn’épuisepourtantpaslaquestionmétropolitaine. Elle marque à la fois l’aboutissement d’une longue marche et l’annonce d’une vraie rupture. Mais de nouveaux horizons se dessinent, de nouveaux enjeux se font jour, sans attendre la création de la Métropole du Grand Paris, en janvier 2016. Nous avons fait le choix de décaler le regard, et de donner dans cette édition un écho particulier à ces questionnements métropolitains. Les Cahiers proposent ainsi de nouvelles thématiques : sécurité urbaine, aménagement des espaces souterrains métropolitains, questionnement autour des réseaux d’énergie. Une place importante est notamment réservée à la question du numérique, moteur important de la croissance et de l’attractivité de la métropole qui permettront l’éclosion de services nouveaux : régulation des transports, distribution optimisée d’énergie, nouvelle gestion de la collecte des déchets, rationalisation de l’éclairage urbain… Dans le même ordre d’idées, le dossier spécial de ce numéro fait un focus sur les “temps et lieux” de la métropole créative, prolongeant ainsi la réflexion sur la pluralité des mécanismes à l’œuvre dans la construction métropolitaine, et sur les imaginaires et représentations auxquelles la métropole renvoie. Les Cahiers explorent également le thème de l’identité métropolitaine. Souvent réduit à une acception étroite et fermée, l’identité métropolitaine renvoie au contraire, au travers du sentiment d’appartenance à un territoire, à l’idée d’un avenir à construire ensemble. Cette question est essentielle car elle contribue à la légitimité du territoire métropolitain et ainsi à la production et à l’efficacité de politiques visant à traiter des problèmes et des défis qui se posent à cette échelle : les inégalités et injustices vécues par les habitants et les différents acteurs métropolitains sont ainsi au cœur des enjeux. C’est précisément ce thème qui sera au cœur de la troisième édition du colloque international consacré à la gouvernance des métropoles, lancé en 2011. Les 26 et 27 novembre prochains, nous aurons ainsi l’occasion d’aborder en profondeur cette thématique, selon les principes que l’on a pu expérimenter ensemble au cours des deux premières éditions : comparaison avec les grandes métropoles mondiales, appel à des chercheurs reconnus présentant des travaux nouveaux, et confrontation avec les acteurs politiques, économiques et sociaux. édit S croisés
  4. 4. Véronique Bédague-Hamilius Secrétaire Générale de la Ville de Paris La loi de “modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles” est en discussion au Parlement au moment-même où parait la troisième édition des Cahiers de la Métropole. Le processus de métropolisation, à l’œuvre dans toutes les grandes villes du monde, a toujours constitué pour la collectivité parisienne un domaine majeur de réflexion et de proposition. La conférence métropolitaine instaurée dès 2006, qui préfigurait Paris Métropole, ainsi que les protocoles de coopération signés entre Paris et les départements voisins ont posé les premières pierres de la métropole du Grand Paris. Rassemblant à l’Hôtel de Ville de Paris en novembre 2013 des chercheurs du monde entier, la 3e édition du colloque international sur la gouvernance des métropoles illustre également la volonté de Paris d’inspirer et d’accompagner l’affirmation de la métropole parisienne. Consacrée aux enjeux du Grand Paris, cette nouvelle édition des Cahiers de la Métropole donne la parole à différents experts qui nous livrent leurs analyses des évolutions et mutations du territoire. Dans le cadre du colloque “Métropole créative”, plusieurs chercheurs se sont interrogés sur les représentations mentales et la vie culturelle des métropoles. Nous retrouvons ici l’essentiel de leurs échanges. Enfin, la dernière partie de ces Cahiers nous permet de mieux connaître les grands outils et leviers qui construisent aujourd’hui la métropole parisienne. Autant de contributions qui nourrissent assurément notre réflexion au moment où la métropole du Grand Paris vient de franchir une étape majeure dans sa construction. édit S croisés
  5. 5. 8010 som- maire Introduction La sécurité urbaine en question Anne Wivekens Montreuil, le “21e arrondissement de Paris” ? L’apparition de la gentrification en petite couronne Anaïs Collet Gouverner la ville mobile Philippe Estèbe Aménager l’espace souterrain, un nouvel enjeu pour le Grand Paris Monique Labbé Diversité infrastructurelle et micro-réseaux : vers la fin d’un modèle énergétique unique ? Fanny Lopez et Sylvain Petitet Designer l’espace numérique urbain Serge Wachter Une autre ville numérique, d’autres innovations urbaines Fing Regards d’experts Articles issus des conférences mini-métropolitaines, contributions de spécialistes sur des sujets d’évolution générale de la métropole 13 14 18 22 26 32 dossier special Introduction Les imaginaires de la métropole créative : des lieux et des temps Dominique Pagès Quand les métropoles se comparent Hélène Cardy À qu(o)i sert la ville spectacle ? Elsa Vivant La grande gare dans la métropole créative : héritage et projection - Paris au reflet de Londres St Pancras et Milano Centrale Étienne Riot De quoi les friches culturelles sont-elles le nom ? Le 6B et la Briche, Saint-Denis Saskia Cousin Économie géographique et médiatique de la créativité : New-York et Chicago au regard de la métropolisation en France Kyle Schneider Creative Brisbane ou la police des formes de vie urbaine Émilie Da Lage 52 54 58 60 64 72 50 72 76 LA MÉTROPOLE EN CONSTRUCTION Projets qui transforment les territoires et les pratiques dans la métropole parisienne 82 84 92 98 102 106 110 38 115 Introduction L’habitat indigne dans la métropole parisienne Stéphanie Jankel Le canal de l’Ourcq et Est Ensemble : l’avenir au fil de l’eau Gérard Cosme AIGP, un outil partagé pour les élus et les territoires Emmanuel Arlot Le réseau du Grand Paris Express, générateur de développement urbain Étienne Guyot L’invention d’un type de gouvernance inédit pour la Métropole du Grand Paris Simon Ronal Un rendez-vous scientifique avec les métropoles Le comité scientifique Ours 44
  6. 6. 10 REGARDS D'EXPERTS REGARDS D'EXPERTS 11 Regards d’experts ©Shutterstock
  7. 7. Lancées en 2010, les Mini-Métropolitaines sont devenues un rendez- vous régulier d’échange sur les métropoles. Chaque mois, pour une conférence-débat d’une heure et demie, un expert ou un chercheur, universitaire le plus souvent, vient à la rencontre d’un public divers : cadres territoriaux, enseignants et chercheurs, membres d’associations, acteurs de terrain ou simples citoyens intéressés par les questions métropolitaines. Il s’agit de mieux connaître la métropole parisienne mais aussi de s’ouvrir au phénomène de la métropolisation à l’œuvre partout dans le monde. Il est question de Paris mais aussi des autres grandes métropoles, qu’elles se situent dans les pays industrialisés, émergents ou en voie de développement. Et, dans le même esprit d’ouverture, les Mini-Métropolitaines ont choisi de croiser toutes les disciplines : sociologie, histoire, géographie, urbanisme, sciences politiques… Ce numéro 3 des Cahiers propose de porter un regard sur le lien entre urbanisme et politique sécuritaire (Anne Wyvekens), une analyse de la gentrification en petite couronne parisienne à travers le cas de Montreuil (Anaïs Collet), une réflexion sur la gouvernance de la ville mobile (Philippe Estèbe), des perspectives originales sur l’aménagement de l’espace souterrain (Monique Labbé), une remise en question du modèle industriel de réseau urbain (Fanny Lopez, Sylvain Petitet), et des visions croisées sur la ville numérique (Serge Wachter et la Fondation Internet nouvelle génération (FING). Diversité des thèmes abordés, variété des compétences : les Mini- Métropolitaines décryptent la complexité des phénomènes urbains et les grands enjeux auxquels doivent faire face les grandes villes du monde, avec un regard particulièrement attentif porté sur la métropole parisienne. Regards d’experts 13 ©Shutterstock 12 REGARDS D'EXPERTS
  8. 8. Depuis quelques années, la France découvre une prévention de la délinquance différente de la prévention sociale qu’elle pratiquait quasi ex- clusivement jusque-là : la prévention dite situa- tionnelle1 . Alors que la prévention sociale s’at- taque aux causes lointaines, socio-économiques de la délinquance et est aujourd’hui jugée peu efficace, voire taxée de laxisme, la prévention si- tuationnelle consiste à rendre le passage à l’acte plus difficile, plus risqué, moins profitable. Essentiellement technique, elle est souvent iden- tifiée à la seule vidéosurveillance. On voudrait présenter ici un autre aspect – moins souvent abordé – de la prévention situationnelle : l’in- troduction de la dimension de sécurité dans l’aménagement urbain, au nom de l’idée selon laquelle la disposition de l’espace peut rendre celui-ci plus ou moins “sécure”. Cette rencontre entre urbanisme et sécurité se manifeste princi- palement sous deux formes : les opérations de résidentialisation réalisées dans le cadre de la rénovation urbaine et, plus largement, l’obliga- tion de réaliser des études de sûreté et de sécu- rité publique préalablement à un nombre crois- sant d’opérations d’aménagement urbain (ZAC, ERP)2 , que celles-ci se situent ou non dans des zones urbaines sensibles. La prévention situationnelle est volontiers taxée de “fausse prévention”, voire de répression dé- guisée en prévention. Dans “vidéosurveillance”, on retient “surveillance” et donc menace pour les libertés (ce qui lui a valu d’être rebaptisée “vidéoprotection”) ; quant à l’urbanisme dit “sécuritaire”, les sociologues lui reprochent de réduire l’explication de la délinquance à un dé- terminisme spatial et les urbanistes, redoutant qu’il se résume à “comment permettre à la po- lice d’investir un espace ?”, y voient une menace pour l’urbanité. Ajoutés – sous la précédente majorité – à une “frénésie législative”3 en ma- tière pénale (multiplication des incriminations, réponse à chaque fait divers par l’annonce d’un accroissement de la répression), le déclin de la prévention sociale et la montée en puissance de la prévention situationnelle ont donné lieu à une analyse en termes de déclin, voire de démoli- tion d’un modèle : le “welfarisme pénal”. Ce volet pénal de l’État social qui fait prévaloir l’éducatif sur le répressif, serait aujourd’hui – démantelé par le néo-libéralisme –, remplacé par ce que David Garland appelle la “culture du contrôle”4 . On peut aussi voir les choses différemment : plu- tôt que de pleurer un monde passé (qu’on idéa- lise), analyser ce qui se met en place et en exami- ner les potentialités. L’essor de la prévention situationnelle est à mettre en relation avec ce qu’on pourrait appe- ler la découverte de l’espace public : en tant que tel d’abord, puis face aux limites de l’action poli- cière sur le terrain de sa sécurisation. Dans l’ur- banisme de la Charte d’Athènes, l’espace public n’existe pas, il n’est qu’un espace interstitiel, au mieux le lieu des déplacements entre les divers espaces fonctionnels, séparés les uns des autres. Lorsqu’on commence à s’y intéresser, on réalise qu’il s’agit d’un espace vivant, vécu. D’un espace hybride aussi : public par ses usages, même s’il est privé par son statut (galeries marchandes, gares), public mais se privatisant, comme dans les gated communities, public mais abandonné ou accaparé par le plus fort dans certaines cités d’habitat social. Une vision dynamique remplace peu à peu la vision statique, voire monumentale qui prévalait jusque-là. En matière de sécurité, la préoccupation pour l’espace public correspond à la difficulté grandissante d’assurer la tranquil- lité de cet espace : lutter non pas contre la délin- quance du Code pénal, dont s’occupent la police et la justice, mais contre ce qui affecte vraiment les usagers et face à quoi la police se révèle re- lativement impuissante : le vécu de l’insécurité, les incivilités, les occupations abusives ou déran- geantes… L’insécurité ressentie est bien plus liée à ce qui affecte la qualité de l’espace vécu qu’à la peur de l’agression en bonne et due forme. Les réponses proposées consistèrent d’abord à faire intervenir sur l’espace public des tra- vailleurs sociaux d’un nouveau type : divers agents de médiation5 , “inventés” en 1997 lorsque les contrats locaux de sécurité croisèrent préoc- cupations sécuritaires et préoccupations d’em- 14 Regards d’experts Regards d’experts 15 ploi en affectant les emplois-jeunes à ces mis- sions, furent chargés d’y assurer une présence régulatrice. On a vu ensuite se développer la vidéosurveillance et l’urbanisme dit sécuritaire. Qu’en est-il de ce dernier ? Il comporte des approches préventives centrées sur l’idée que l’aménagement de l’es- pace peut minimiser les conditions d’occurrence du passage à l’acte, soit la prévention situation- nelle au sens strict : améliorer l’éclairage public, éviter les coursives, les impasses, les auvents et autres lieux propices aux attroupements… Mais il désigne également des approches plus glo- bales, où l’on voit que l’aménagement de l’espace peut, indirectement, avoir un rôle régulateur des conduites. Comment ? Par l’intermédiaire des usagers eux-mêmes : en aménageant l’espace de façon à en favoriser la “surveillance naturelle” par les usagers. Ces démarches trouvent leur origine dans des travaux nord-américains : ceux de la journaliste Jane Jacobs6 (“des yeux dans la rue”), puis de l’urbaniste Oscar Newman7 (“l’es- pace défendable” : des pistes d’aménagement pour créer, physiquement ou symboliquement, un espace résidentiel de qualité au sein duquel “le tissu social se défend lui-même”). L’un et l’autre montraient comment la rue, l’espace pu- blic, peuvent être aménagés de façon telle que les gens s’y sentent bien et dès lors les surveillent de façon à dissuader des délinquants potentiels. Cet accent mis sur le rôle des usagers eux-mêmes dans la production de sécurité rejoint Broken Windows, la théorie de la vitre brisée8 . Un espace négligé (matériellement et sur le plan des com- portements) est peu à peu déserté et devient la proie de la délinquance. En conséquence, pour qu’un espace soit “sécure”, il faut que ses habi- tants se l'approprient et il faut, ajoutent les cri- minologues, que la police s’appuie sur eux. Exemple d’un espace partagé à Sevran. © Romain Gilbert LA SÉCURITE URBAINE EN QUESTION Anne Wyvekens Directrice de recherche CNRS Institut des Sciences sociales du Politique, École Normale Supérieure de Cachan
  9. 9. Certes, il n’est pas question de développer en France une prévention de type communautaire9 . Le contexte socio-politique ne s’y prête pas, ni les relations entre la police et la population, sans même évoquer les souvenirs d’une époque sombre. Mais on peut retenir l’idée que la qua- lité de l’espace contribue à sa sécurité. Et, à par- tir de là, donner aux usagers, aux habitants, une autre place dans une politique de sécurité. C’est l’idée qui a prévalu dans l’élaboration et la mise en œuvre d’un programme de recherche initié par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) du ministère de l’Écologie, intitulé précisément “Qualité et sûreté des es- paces urbains”. Face au développement de l’ur- banisme dit sécuritaire, ce programme affichait pour objectif d’“expérimenter de nouvelles réponses de maîtrise d’œuvre urbaine comme autant d’alterna- tives aux formes actuelles d’urbanisme sécurisé (résiden- tialisation défensive, séparation des flux, multiplication des dispositifs techniques de surveillance ou d’empêche- ment”10 . Alternative donc à une réduction de la dimension sécuritaire à son expression la plus “basique”, celle d’une prévention situationnelle limitée à de la technologie ou à du béton. Dans ce but, il consistait à “faire dialoguer maîtres d’ou- vrage, maîtres d’œuvre et chercheurs” sur une dizaine de sites retenus après un appel à candidatures auprès des collectivités locales. Sur chacun des sites (divers et variés), le travail a consisté à ne pas laisser les préoccupations de sécurité se dis- socier des préoccupations de qualité des espaces (et prendre le pas sur elles) mais, au contraire, à aborder la question de la sécurité à partir des espaces, de leurs usages et donc des usagers. 16 Regards d’experts Regards d’experts 17 Ainsi, dans une cité d’habitat social du type grand ensemble qu’il s’agissait de requalifier, l’étude11 a montré, à partir d’une enquête auprès des habi- tants et des intervenants de première ligne, que le ressort de la sécurité se trouvait au moins autant dans la gestion du site que dans son aménage- ment. À côté de la délinquance lourde (un quartier miné par le deal), ce dont les habitants souffrent au quotidien, ce sont les nuisances sonores et le danger liés aux rodéos de quads dans les espaces verts, la saleté des arrières d'immeuble et des par- ties communes, les ascenseurs et interphones non réparés, le triste état de l’éclairage public et des trottoirs, les difficultés de stationner, ou de parta- ger harmonieusement les espaces de la cité. À côté des comportements incivils et délinquants, habi- tants et intervenants soulignent la piètre qualité de la gestion de la cité (bailleur, services de la ville) – et le peu de considération accordé aux habitants du lieu. Ceux-ci, conformément à la théorie de la vitre brisée, se replient alors sur les espaces privés, faute de pouvoir quitter le quartier. Autre ville, autre cité d’habitat social, autre illus- tration : à peine la réhabilitation terminée, les jolis arbustes qui entouraient un immeuble sont piétinés. Malveillance ? Non, simplement ils se trouvaient en travers du cheminement des habi- tants. Là aussi, on le voit, un chaînon manque. Dépasser la technique, le béton, les grilles et les caméras, prendre en compte les usages des lieux et donc leurs usagers : cette autre façon de cadrer la question sécuritaire permet d’y apporter des ré- ponses plus complexes, plus adaptées. On est loin, dira-t-on, “des yeux dans la rue” de Jane Jacobs ou de “l’espace défendable” d’Oscar Newman. Il ne s’agit pas ici, en effet, de faire surveiller les espaces par leurs habitants, il ne s’agit pas d’une prévention communautaire à l’anglo-saxonne. Il s’agit bien, en revanche, de prendre en compte les usagers et d’amener les institutions à leur offrir – en termes de gestion, d’accompagnement du changement, mais également de “rendu compte” – le minimum de considération sans lequel il pa- raît illusoire – pour ne pas dire indécent – de pré- tendre les rendre responsables des espaces qu’ils occupent. Se soucier de la qualité des espaces, de leurs usages ouvrirait ainsi la voie à un nouveau modèle de prévention : ni sociale, ni purement situationnelle, une prévention déspécialisée sou- cieuse d’être efficace, de traiter les problèmes à un niveau pertinent, en prenant appui sur les “com- pétences citoyennes”, quelles qu’elles soient. Dépasser la technique, le béton, les grilles et les caméras, prendre en compte les usageRs des lieux et donc leurs usages : cette autre façon de cadrer la question sécuritaire permet d’y apporter des réponses plus complexes, plus adaptées. L’aménagement urbain contribue à la prévention de la délinquance, c’est un volet de la prévention dite “situa- tionnelle”. Il ne s’agit pas de se limiter aux dispositifs tels que la vidéosur- veillance ou la résidentialisation : une approche plus globale, centrée sur les espaces publics – leur qualité, les usages qui s’y déploient et leur appro- priation par les habitants – apporte à la question sécuritaire des réponses plus complexes et mieux adaptées. résumé 1• A. WYVEKENS, 2007, Espace public et civilité : réinventer un contrôle social ? Perspectives pour la France, Lien social et politiques, n° 57, p. 35-45. http://id.erudit. org/iderudit/016386ar 2•Loi du 21 janvier 1995, décrets du 3 août 2007 et du 24 mars 2011. 3•Ch. LAZERGES, 2009, La tentation du bilan 2002-2009 : une politique criminelle du risque au gré des vents, Revue de science criminelle, n° 3. V. SAGANT, B. HUREL, E. PLOUVIER, 2012. L’imposture. Dix années de politique de sécurité de Nicolas Sarkozy, Paris, Terra Nova, Projet 2012, n° 19, p. 89 et s. 4•D. GARLAND 2002, The Culture of Control : Crime and Social Order in Contemporary Society, University of Chicago Press. 5•J. de MAILLARD, 2011, À l’intersection de la prévention et de la sécurité : les agents locaux de médiation sociale, in A. WYVEKENS (dir.), La sécurité urbaine en questions, Le Passager clandestin, p. 53-56. 6•J. JACOBS, 1961, The Death and Life of Great American Cities, New York, Random House, 1961. Traduction française par C. Parin-Sénemaud, Déclin et survie des grandes villes américaines, Bruxelles, Mardaga, 1991. O. NEWMAN, 1977, Defensible Space. People and Design in the Violent City, London, The Architectural Press, 1977. 7•J. WILSON, G. KELLING, 1982, Broken Windows. The Police and Neighbourhood Safety, The Atlantic Monthly, 249: 29-38. Traduction française, avec une introduction de D. Monjardet, 1994, Les vitres cassées, Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 15, 1er trimestre : 163-180. 8•J. de MAILLARD, 2011, À l’intersection de la prévention et de la sécurité : les agents locaux de médiation sociale, in A. WYVEKENS (dir.), La sécurité urbaine en questions, Le Passager clandestin, p. 53-56. 9•J. JACOBS, 1961, The Death and Life of Great American Cities, New York, Random House, 1961. Traduction française par C. Parin-Sénemaud, Déclin et survie des grandes villes américaines, Bruxelles, Mardaga, 1991. O. NEWMAN, 1977, Defensible Space. People and Design in the Violent City, London, The Architectural Press, 1977. 10•J. WILSON, G. KELLING, 1982, Broken Windows. The Police and Neighbourhood Safety, The Atlantic Monthly, 249: 29-38. Traduction française, avec une introduction de D. Monjardet, 1994, Les vitres cassées, Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 15, 1er trimestre : 163-180. 11•G. BILLARD, J. CHEVALIER, F. MADORE, Ville fermée, ville surveillée. La sécurisation des espaces résidentiels en France et en Amérique du Nord, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
  10. 10. Depuis une trentaine d’années, la capitale connaît des transformations sociales et urbaines qui relèvent du phénomène de “gentrification”. Ce terme, importé d’Angleterre, désigne un pro- cessus de revalorisation des anciens quartiers populaires des grandes villes, passant par la ré- habilitation du bâti et par l’afflux de nouveaux habitants de classes moyennes et supérieures. Le processus se nourrit aussi des investissements multiples des nouveaux résidents : travaux de transformation des logements, investissement dans la vie sociale du voisinage ou dans les écoles, participation à la vie politique locale, etc. Inventé au début des années 1960 à propos du quartier d’Islington à Londres (Glass, 1964), le terme a permis de qualifier les changements apparus dans de nombreuses grandes villes des continents européen et américain depuis les an- nées 1970 (Lyon, Bruxelles, New York, Vancouver, Montréal, etc.), en soulignant leur caractère in- dissociablement social et spatial. Si ce phénomène a touché prioritairement les quartiers populaires de Paris intra-muros (Bastille, Belleville, Ménilmontant, etc.) (Clerval, 2008), il semble s’être diffusé depuis déjà une vingtaine d’années de l’autre côté du périphérique, dans des communes ouvrières de la petite couronne. C’est à coup sûr le cas à Montreuil, notamment dans la partie basse de la ville, située dans le prolonge- ment du faubourg Saint-Antoine et desservie par le métro. Les transformations sociales et urbaines qu’a connues cet ancien faubourg ouvrier dès le milieu des années 1980 ont préfiguré ce qui allait advenir dans d’autres quartiers de proche ban- lieue touchés par la désindustrialisation. Entré en crise économique et démographique au milieu des années 1970, le Bas-Montreuil a vu sa population se renouveler fortement à partir des années 1980 : en 1990, quatre habitants sur dix n’habitaient pas là huit ans plus tôt ; en 1999, à nouveau, 40 % des Bas-Montreuillois sont des nouveaux venus1 . Parmi ces nouveaux habitants, les familles avec enfants prédominent2 , contribuant à un rajeunissement du quartier. Ces nouveaux habitants diffèrent également de la population traditionnelle du quartier par leurs qualifications : alors que les diplômés du supérieur représentaient seulement 7 % de la population en 1982, ils forment un quart des nouveaux habitants des années 1980 et un tiers de ceux qui arrivent dans les années 1990. Au fil de ces arrivées et des départs ou des décès d’anciens habitants, le profil socioprofessionnel de la population change nettement : les cadres et professions intellectuelles supérieures, qui formaient 5 % des actifs en 1975, en représentent 16 %en1990et27%en2006.Maisles“gentrifieurs” qui s’installent dans le Bas-Montreuil, au moins jusqu’au début des années 2000, ne peuvent pas être clairement assimilés aux classes supérieures et ont peu en commun avec les habitants des quartiers traditionnellement bourgeois de la capitale : s’ils sont diplômés et exercent des 18 Regards d’experts Regards d’experts 19 professions qualifiées, ils ne sont ni très riches ni très stables dans l’emploi. Significativement, en 2005, le revenu médian dans le quartier3 est inférieur à celui de l’Île-de-France et très inférieur à celui de Paris intra-muros. Les professionnels de l’information, des arts et des médias, qui exercent comme intermittents ou indépendants, sont en effet particulièrement nombreux parmi les nouveaux habitants des années 1990. La poussée de ces trentenaires qualifiés tra- vaillant dans le secteur culturel dans un quartier traditionnellement populaire n’est pas surpre- nante : elle s’inscrit dans un contexte de forte croissance de leurs effectifs. Entre 1990 et 1999, en France, l’emploi dans les professions cultu- relles a en effet crû de 19 %, tandis que l’emploi global n’augmentait que de 4% et que l’emploi ouvrier diminuait (Patureau, Jauneau, 2004). Ces emplois sont, en outre, particulièrement concentrés en Île-de-France (Préteceille, 2010). La présence accrue de ces jeunes actifs sur le territoire n’est donc pas surprenante. En même temps, ces trentenaires nés dans les années 1960 et 1970 connaissent alors une situation moins fa- vorable que leurs aînés en termes de revenus et de stabilité de l’emploi, ce qui fragilise considé- rablement leur position sur le marché immobi- lier (Chauvel, 1998). Cette fragilisation, renforcée par les deux bulles immobilières qui touchent la capitale (celle de 1987-1992, puis celle qui a dé- buté en 1999), rend leur installation dans Paris de plus en plus difficile et les conduit vers la ban- lieue où les prix sont encore bas. Le Bas-Montreuil présente en outre un ensemble de caractéristiques qui, comme à Ivry ou Malakoff, expliquent sa gentrification précoce. Proche de Paris et desservi par le métro, le quartier offre de nombreuses friches industrielles de petite taille, aménageables par des particuliers, ainsi que des petites maisons ouvrières dotées de cours ou de jardins. Les immeubles collectifs, quant à eux, n’ont rien des barres et des tours de grands en- sembles qui, ailleurs, agissent comme des repous- soirs : le quartier a été urbanisé dès la première moitié du XXe siècle sur le mode du faubourg et l’on compte peu d’ensembles des années 50 et 60. Enfin la ville, qui est restée communiste des an- nées 1930 jusqu’à 2008, offre de très nombreux équipements de qualité (pour les enfants notam- ment) ainsi qu’une importante vie culturelle et as- sociative. Les ménages qui s’y installent résolvent ainsi souvent une “équation logement” dont les principaux paramètres sont professionnels, fami- liaux et économiques : pour leur activité profes- sionnelle (notamment, dans le cas des professions de l’information, des arts et des spectacles, pour être bien insérés dans leurs réseaux), il leur faut rester près du centre de Paris ; ils cherchent en même temps une grande surface qui leur permet- tra à la fois de mener leur vie familiale et, bien souvent, d’y installer un espace de travail ; enfin, l’incertitude qui caractérise leurs métiers se tra- duit par des revenus pas forcément bas mais ir- réguliers, ainsi que par un emploi du temps plus souple que celui de travailleurs salariés. L’achat d’un bien à rénover est alors une solution judi- cieuse pour sortir de la fragilité du statut de loca- taire sans trop concéder en termes de surface ou de localisation. Les locaux d’activité désaffectés, les petites maisons libérées par le décès de leurs occupants ou les appartements anciens à rénover répondent à cette demande. Si les modifications induites par ces nouveaux habitants dans le paysage ne sont pas vraiment visibles encore au début des années 2000 (on voit alors surtout apparaître de nouveaux logements sociaux et des bureaux), elles contribuent net- tement à l’amélioration des logements anciens, qui gagnent en confort et en surface, ainsi qu’à la transformation d’anciens bâtiments indus- triels désaffectés en lofts, réveillant un marché immobilier resté jusque-là relativement atone. Leur présence se fait aussi sentir dans certains établissements scolaires et sur le front des mo- bilisations associatives concernant notamment les projets d’aménagement du quartier ou le fonctionnement de certains équipements (par exemple le cinéma municipal) mais aussi les problèmes de logement des habitants plus dé- munis ou encore les difficultés scolaires de leurs enfants. La contestation de certaines politiques Un ancien bâtiment industriel du Bas-Montreuil converti en logements. © Anaïs Collet Montreuil, le “21e arrondissement de Paris” ? L’apparition de la gentrification en petite couronne Anaïs Collet Post-doctorat à la chaire Ville et Immobilier Enseignante vacataire, Université Paris-Dauphine
  11. 11. municipales se lit également lors des scrutins électoraux, où les voix de gauche apparaissent de plus en plus diversifiées, le PS et les Verts montant face au PCF. Enfin, ces nouveaux rési- dents, qui bien souvent travaillent également sur place, alimentent la vie culturelle locale de leurs productions – concerts, spectacles, exposi- tions dans les ateliers d’artiste, etc. Les formes prises par la gentrification se sont en même temps diversifiées : la figure de l’artiste ou du travailleur in- dépendant de la culture et des médias aménageant une usine pour y vivre et y travailler n’est plus prédominante. Ces différents éléments conduisent, dans le contexte médiatique du début des années 2000 – apparition de la thématique des “bobos” et pré- sence accrue de l’immobilier – à l’apparition de nombreux articles de presse sur Montreuil qui véhiculent une image totalement renouvelée de la ville. Alors qu’à la fin des années 1990 encore, Montreuil apparaissait dans les médias associée aux “problèmes des banlieues”, à partir du dé- but des années 2000 la presse locale et nationale diffuse l’image d’une ville qui serait devenue en quelques années un “nid de bobos” (selon le titre d’un article paru dans L’Express en 2006), c'est-à- dire une “terre promise” pour artistes parisiens, un eldorado immobilier pour les familles de classes moyennes et un lieu de sortie branché ; un “21e arrondissement”4 en somme, que certains journaux comparent en même temps au quartier new-yorkais de TriBeCa ou à Berlin (Collet, 2012). Cette image ne peut que contribuer à alimenter le flux des ménages de classes moyennes et su- périeures dépités par le marché immobilier pa- risien. Pourtant, elle est largement caricaturale. En effet, la gentrification n’est pas le seul pro- cessus à l’œuvre dans ce quartier de banlieue : en 1990 comme en 1999, la moitié des nouveaux habitants recensés appartenaient encore aux classes populaires (employés et ouvriers), ce qui s’explique à la fois par l’augmentation de l’offre de logements sociaux à destination de ménages d’employés ou de professions intermédiaires (construits dans les années 1980 et 1990) et par la permanence d’un grand nombre de logements vétustes où sont souvent logés les migrants primo-arrivants. Au début des années 2000, si les hauts revenus progressent dans le Bas-Montreuil plus que dans le reste de la ville, les très bas re- venus y sont aussi de plus en plus importants. Le quartier est ainsi l’un de ceux où les inégalités se creusent le plus au début des années 2 000, par le haut comme par le bas. Cette hausse des inéga- lités – qui peut être vue, en termes polémiques, comme une croissance de la mixité sociale – est courante dans les premiers temps des processus de gentrification. Toutefois, elle n’est sans doute que temporaire, l’habitat encore vétuste étant amené à être progressivement résorbé et le fon- cier devenant trop cher pour permettre de nou- velles constructions de logements sociaux. De fait, depuis la fin des années 1990, le phéno- mène de gentrification s’est à la fois accéléré et diffusé dans le reste de la ville – du moins dans les quartiers où le logement social n’est pas pré- dominant, ce qui laisse penser qu’une politique de lutte contre la gentrification, ou au moins d’équilibre du peuplement, peut efficacement 20 Regards d’experts Regards d’experts 21 passer par la protection ou l’extension du parc social. Alors que la croissance des effectifs de cadres et professions intellectuelles supérieures était de 16 % entre 1990 et 1999 dans le Bas-Mon- treuil et de 4 % dans le reste de la ville, elle est de 53 % entre 1999 et 2006 dans le Bas-Montreuil comme dans le reste de la ville ! Les formes prises par la gentrification se sont en même temps di- versifiées : la figure de l’artiste ou du travailleur indépendant de la culture et des médias amé- nageant une usine pour y vivre et y travailler n’est plus prédominante. La construction de lo- gements neufs de qualité, impulsée par la nou- velle municipalité verte élue en 2008, contribue à attirer davantage de salariés qualifiés du public comme du privé. Cette transformation extrêmement rapide du peuplement est bien sûr liée à la présence des pre- miers “gentrifieurs” et au travail qu’ils ont mené sur leur environnement. Mais elle est aussi due à des facteurs structurels exogènes. La croissance vertigineuse du niveau des prix sur le marché immobilier parisien, d’abord, qui exclut de la capitale les familles ou les jeunes ménages sou- haitant accéder à la propriété (rappelons qu’en 2012 l’apport moyen des ménages acquéreurs sur le marché parisien est de près de 200 000 euros et leur revenu moyen de près de 8 000 euros par mois5 ). Ensuite, les transformations structurelles de la population francilienne : entre 1999 et 2007, pour une croissance globale du nombre d’actifs de 8 %, les cadres et professions intellectuelles su- périeures en Île-de-France ont crû de 31 % et les professions intermédiaires de 14 %, tandis que les effectifs des classes populaires régressaient (– 2 % pour les employés et les ouvriers)6 . Ces facteurs structurels concernent évidemment l’ensemble de l’agglomération parisienne. Mais le cas de Montreuil montre que certains facteurs locaux sont plus propices à des formes de gentri- fication : un bâti ancien et dégradé, des locaux d’activité désaffectés, une présence populaire im- portante mais ne s’inscrivant pas dans le schéma des grands ensembles, une bonne desserte par le métro et des équipements collectifs de qua- lité y ont attiré une population et développé des formes d’appropriation spécifiques, avant que la construction de logements neufs ne diversifie les formes d’embourgeoisement. Ces observations donnent quelques clés de lecture des transforma- tions qui touchent actuellement les anciennes communes industrielles de la petite couronne. La gentrification que connaît Paris depuis de nombreuses années s’est étendue aux communes ouvrières de la petite couronne. La gentifrication pré- coce de Montreuil révèle quelques-uns des facteurs d’un phénomène spatial abondamment étudié : peu de grands ensembles construits après-guerre, un habitat vétuste et des locaux d’activité pouvant être requalifiés et transformés, des équipements publics de qualité ainsi que la proximité d’un réseau de transport. résumé 1• Source : INSEE, recensements de la population 1990 et 1999, tableaux à façon ADISP-CMH ; sauf mention contraire, les données citées proviennent des recensements de la population effectués par l’INSEE. 2•45 % des nouveaux habitants sont âgés de 25 à 39 ans et 20 % de moins de 15 ans, en 1990 comme en 1999. 3•En 2005, le revenu médian dans le quartier varie, selon les IRIS (secteurs d’environ 2 000 habitants définis par l’INSEE), entre 9 000 et 20 000 euros par an et par unité de consommation. Par comparaison, il est de près de 20 000 euros en Île-de-France et de 16 900 euros pour la France entière (source : INSEE-DGI 2005). 4•L’expression apparaît dans plusieurs journaux, par exemple Zurban qui titre Montreuil. L’irrésistible ascension du 21e arrondissement de Paris (Zurban, 14-20 mai 2003, n° 142, p. 20-23) ou encore Elle, où l’on peut lire : Le 21e arrondissement de Paris existe déjà. À l’Est. Montreuil en est la pépite qui, après avoir vu ses usines abandonnées investies par une cohorte d’artistes désargentés, accueille désormais les urbains en rupture de bitume (Derrière le périph’, le 21e arrondissement de Paris, Elle, 5 mai 2000, p. 239-244). 5•Source : enquête 2012 du courtier Empruntis.com présentée par Le Parisien (Mosca, 2012). 6• À l’échelle de la France entière, la croissance des cadres et professions intellectuelles supérieures est encore plus rapide : elle est de 34 % en huit ans. La croissance globale des actifs est de 9 %, celle des professions intermédiaires est de 20 %, celle des employés et ouvriers de 3 % (source : INSEE). 45 35 30 25 20 15 10 5 0 Part des cadres et professions intellectuelles supérieures parmi les actifs occupés, Montreuil, 2006. Source : Insee, recensement de la population. © Anaïs Collet. Carte réalisée avec le logiciel R.
  12. 12. La mobilité n’est pas seulement un fait, c’est devenu une des dimensions structurantes de la vie contemporaine et l’une des conditions, sinon la condition, du développement humain, éco- nomique et social. La mobilité ne se traduit pas seulement par le nombre de kilomètres annuels parcourus par chacun de nous (environ 15 000), mais aussi (et peut-être surtout) par des parcours affectifs, sociaux, professionnels, résidentiels qui articulent des étapes dans des lieux souvent différents. Il devient rare de passer toute sa vie dans une même entreprise, comme il devient de plus en plus fréquent de voir sa situation fa- miliale et affective évoluer, ou bien encore de changer de domicile – moins en temps de crise, évidemment. Certes; cette mobilité ne concerne pas tout le monde et, de la même façon, Jean Pierre Orfeuil a par exemple mis en évidence ce qu’il appelle “l’effet barbecue” : un habitant de Paris intramu- ros parcourt en semaine des distances moins lon- gues qu’un habitant de la banlieue. Mais si l’on fait le compte du nombre total de kilomètres parcourus dans l’année, le Parisien l’emporte, et de loin : sa propension à partir en vacances est bien plus forte que celle du banlieusard qui, riche de son jardin, invite sa famille et ses amis à partager un “barbecue”. De même, la mobi- lité résidentielle est d’autant plus faible que les moyens des ménages sont limités, restreignant ainsi les choix résidentiels, encore que le taux de mobilité des habitants des zones urbaines sensibles soit à peu près le même que celui des agglomérations auxquelles elles appartiennent. Même si, selon certains auteurs (Orfeuil, 2008), les facteurs qui sont à l’origine de l’accroisse- ment important de la mobilité physique voient leur intensité diminuer, celle-ci, sans augmen- ter, a toutes les chances de se stabiliser à un haut niveau (autour de trois déplacements par personnes et par jour). C’est donc durablement qu’il faudra gouverner la mobilité. Il est tout aussi vraisemblable que les mobilités liées au cycle de vie et aux carrières professionnelles ne diminueront pas, et qu’il faudra toujours gérer des parcours qui traversent les territoires : par- cours éducatif, parcours affectif, parcours pro- fessionnel, croissance de la taille de la famille, évolution de la part des retraités, etc. Cette question se pose évidemment avec une acuité particulière dans les territoires métropo- litains et singulièrement en Île-de-France qui est une machine à produire de la mobilité1 . Mobilité domicile-travail évidemment – près de 80 % des déplacements – mais aussi pour d’autres motifs et surtout diversité des trajectoires de vie. L’Île- de-France est en effet une formidable pompe démographique. C’est la principale porte d’en- trée de la France pour les étrangers, qu’ils soient touristes, étudiants, travailleurs, conjoints ou enfants ; elle a un solde naturel très important ; jusqu’à 25 ans, les échanges avec la province sont bénéficiaires pour l’Île-de-France : la région “importe” des jeunes diplômés, des jeunes actifs et exporte des actifs d’âge mûr, moins diplômés que les entrants. Il s’agit là du “moteur démo- graphique à trois temps” propre aux métropoles, identifié par l’Institut d’aménagement et d’urba- nisme d’Île-de-France : solde positif avec le reste du monde, solde naturel très positif, solde mi- gratoire négatif avec le reste du pays. Cette struc- ture est la même à Londres ou à New York. Elle se différencie selon les classes sociales : avec la pro- vince, le solde migratoire des cadres est positif en Île-de-France, alors que celui des ouvriers est le plus négatif de toutes les catégories sociales. Pour une part importante de la population, l’Île- de-France est donc une étape dans une trajec- toire qui, au gré des moments de vie affective et professionnelle, va se poursuivre ailleurs, bien au-delà des frontières régionales. Cette triple logique de mobilité – quotidienne, sai- sonnière, étapes du cycle de vie – a des incidences importantes sur le gouvernement territorial. Pour certains auteurs, dont Tiebout (1956), la mobilité est le moteur même du fonctionnement urbain et son ressort politique principal. Il ima- gine les villes comme des “quasi-marchés”, dans 22 Regards d’experts Regards d’experts 23 lesquels les communes très fragmentées entrent en concurrence pour attirer les ménages et les en- treprises en proposant des paniers de services di- versifiés. Les habitants arbitrent entre le coût des services (taxes) et les avantages qu’ils procurent et “votent avec leurs pieds” pour aller chercher la commune où leur satisfaction est la plus forte compte tenu de leurs préférences et de leur capa- cité à payer. D’autres auteurs s’insurgent contre une vision libérale du fonctionnement territo- rial et préconisent au contraire l’unification des territoires urbains, de façon à englober le plus possible les mobilités, afin d’unir les territoires spécialisés (domicile, travail, études, commerces, loisirs) dans un même schéma d’aménagement. Il est frappant de constater combien l’Île-de- France emprunte aux deux régimes : il existe des institutions et des stratégies de niveau métropo- litain (transport, schéma directeur régional), en même temps que domine la fragmentation ter- ritoriale et la concurrence entre communes et/ ou intercommunalités. Le vote avec les pieds est une réalité dans une région où 47 % des résidents n’y sont pas nés et qui, chaque année, “perd” 5,5 ménages pour 1 000 présents. L’existence d’instruments de régulation régionale n’em- pêche pas le développement des concurrences entre communes et intercommunalités. Au-delà du débat sur le “bon gouvernement” de la mobilité, ce phénomène pose des questions assez profondes à l’exercice du pouvoir local. D’abord, quelle que soit la taille des intercommu- nalités, qu’elles soient fragmentées ou consoli- dées sur des bases territoriales larges, la question La gare Saint-Lazare : espace multimodal. © Flickr / Mamasuco Gouverner la ville mobile ? Philippe Estèbe Directeur de l’Institut des hautes études de développement et d'aménagement des territoires en Europe Docteur en sciences politiques et en géographie
  13. 13. bonne part, la démocratie locale est une dé- mocratie du sommeil (Jean Viard). Au-delà de cette formule un peu lapidaire, il est vrai que la question de la “présence” effective se distin- gue de plus en plus de la “résidence”. Une part importante des résidents d’un territoire n’y tra- vaille pas et, inversement, la richesse produite localement est souvent le fait de non-résidents. Ceci conduit à un décalage démocratique qui provient du fait que, la plupart du temps, seuls les résidents ont voix au chapitre démocratique, alors qu’ils sont parfois moins présents que les actifs, les étudiants, les consommateurs ou les touristes non résidents. Doit-on en rester à une conception de la démocratie locale fondée sur la seule résidence ? Le fait d’être producteur dans une autre commune que la sienne ne devrait-il pas conduire à être consulté, dans la mesure où l’organisation de l’espace et le fonctionnement des services locaux sont aussi (parfois plus) im- portants pour les actifs non résidents que pour les résidents qui ne font “que” dormir dans la commune ? Ne faut-il pas repenser la démocra- tie locale de façon que celle-ci ne soit pas indexée sur les seuls habitants – quelle que soit l’étroi- tesse du périmètre ? Ne serait-ce pas là une façon de dépasser une vision parfois étroite du fonc- tionnement des villes, en permettant le dialogue entre les habitants et les “usagers” de la ville ? L’évolution de la taille des communes et des intercommunalités ne suffira pas, on le voit, à traiter ces questions. Le changement d’échelle des intercommunalités permettra peut-être de mieux prendre en compte les décalages démo- cratiques perceptibles à l’échelle locale. Il sera plus en difficulté pour saisir les trajectoires ré- sidentielles et ne répondra pas, quoi qu’il arrive, du moins pas directement, à la question de l’hos- pitalité. C’est donc sans doute, plus qu’un chan- gement institutionnel, un changement de pos- ture et de mode d’exercice du pouvoir local qui est en cause. Gouverner la ville mobile suppose de rompre avec une conception du local comme une petite nation et de la municipalité comme un petit État : accepter la porosité de ses fron- tières, c’est aussi accepter une conception plus fluide, moins patrimoniale, de sa population et de son territoire. du passage se pose. On ne gouverne plus les personnes toute leur vie durant sur un même territoire : les responsables politiques territoriaux doivent comprendre que leur population est tout autant un flux qu’un stock et que, s’il existe des sédentaires, les passants sont de plus en plus nombreux et que ce sont vraisemblablement eux qui apportent le plus de richesse et de savoir-faire au territoire. Il y a là une dimension politique forte : la question de l’hospitalité devient une question centrale des politiques territoriales. Comment et qui accueillir ? Quelles sont les conditions de l’accueil ? Peut-on accueillir sans forcément augmenter la population ? Peut-on accepter qu’un territoire ne soit qu’une étape dans une trajectoire de vie ? Dans ce cas, faut-il ou non adapter les politiques de logement, de services collectifs, éducatives, sportives, etc. Si l’on prend par exemple un département comme la Seine-Saint-Denis qui, à l’échelle métropolitaine, exerce une fonction d’accueil des ménages populaires et/ou immigrés, quelles sont les modalités d’une solidarité horizontale qui permettent de “rémunérer” cette fonction que le territoire exerce pour la métropole dans son ensemble ? Le corollaire de cette fonction d’hospitalité tient à ceci que les territoires doivent faire face à un grand nombre de “débutants” : des personnes ve- nues d’ailleurs qui ne possèdent pas les clés de la ville. Dans un contexte politique fragmenté, les différents “acquis” ne se transportent pas fa- cilement d’un territoire à un autre : inscription sur les listes de demande de logements sociaux, droits sociaux départementaux, suivi des acquis scolaires, suivi médical, etc. Ne faut-il pas imagi- ner des formes de passeports métropolitains qui accompagnent les personnes dans leur mobilité et leur permettent de vivre au mieux leur condi- tion de débutant d’un territoire à l’autre ? La bonne gestion des mobilités peut être aussi un puissant levier d’économies d’échelle. En matière de logement par exemple, on peut penser qu’une gestion moins fragmentée et plus coordonnée du parc public à l’échelle métropolitaine permettrait une meilleure utilisation du parc existant, par exemple en assurant une adaptation plus fine de la taille du logement et de son prix à la taille de la famille et à son revenu, en contribuant aussi à diminuer les distance-temps du parcours domicile-travail. C’est pourquoi il pourrait être envisagé de constituer un fichier unique des logements publics à l’échelle métropolitaine, qui permettrait, par-delà les cloisonnements institutionnels et administratifs, une plus grande fluidité des itinéraires résidentiels et une optimisation du parc existant. Cette triple logique de mobilité — quotidienne, saisonnière, étapes du cycle de vie — a des incidences importantes sur le gouvernement territorial. La mobilité quotidienne et saisonnière entraîne, pour nombre de territoires métropolitains, une forte différence entre la présence diurne et la résidence nocturne. On sait bien que, pour une 24 Regards d’experts Regards d’experts 25 La mobilité ne concerne pas que la distance parcourue, elle se traduit par des parcours affectifs, professionnels, sociaux, résidentiels, etc. Les mobili- tés métropolitaines sont essentielle- ment diverses, plurielles, elles ques- tionnent une gouvernance territoriale qui demeure caractérisée par des ef- fets frontière et des échelles très lo- cales. Considérer le résident autant que l’usager, passer de la concurrence des territoires à l’intégration ; mieux comprendre les mobilités, c’est aussi mieux gouverner. résumé 1•Cependant, 80 % des déplacements franciliens ne dépassent pas les limites départementales.
  14. 14. Partons d’un paradoxe apparent : le sous-sol, c’est de l’espace. Et cet espace souterrain, nous le gâchons. La ville, la Terre manquent de surface pour nourrir, produire et loger : comment uti- liser intelligemment non seulement la surface mais aussi l’espace ? Ne regardons pas seulement vers le haut… Le sous-sol, en effet, n’est pas ce que l'on pense Tout le monde croit le connaître. Idées reçues, pratiques convenues, retours d’une expérience tronquée dans tous les domaines : celui, d’abord, du vécu et de la représentation, ceux de l’écono- mie et de l’environnement ensuite, le domaine juridique et la planification urbaine venant en- tériner voire justifier a posteriori l'ensemble. le sous-sol mérite d'être reconsidéré dans sa globa- lité en tant que ressource dans une approche sys- témique. C’est la démarche du projet national de recherche Ville 10 D – ville d'idées1 . L’approche concerne une analyse mais aussi un renverse- ment du mode de pensée qui ne peut exister qu’avec logique et imagination, en même temps qu’avec un regard prenant en compte toutes les échelles. Du point de vue du vécu, en plus d’un imagi- naire lié aux ténèbres, nous avons en tête les sous-sols des caves, du métro ou des parkings qui sont désagréables, sombres, “insécures”, sans horizon ni repérage. Rien d’étonnant, ils ont été conçus comme des lieux purement techniques, réseaux conçus pour un fonctionnement et une circulation rapides des rames de métro ou lieux minimalistes de stockage de véhicules. À Lyon, la société Lyon Parc Auto a révolutionné la concep- tion du parking en incorporant à la program- mation non seulement l’usage de rangement de véhicules mais aussi le vécu du conducteur : comment et dans quelles conditions celui-ci peut-il se sentir bien et aller volontiers garer sa voiture dans le parking ? D’un lieu “subi”, elle a transformé le parking en un lieu désirable. Ce qui est en jeu, c'est l’introduction de l’humain dans le sous-sol. L’homme y est déjà, il manque l'humanité : des millions de voyageurs circulent chaque jour en sous-sol, le sous-sol est donc déjà habité mais il n’en est pas vivable pour autant. Il lui manque les qualités de lumière, de repérage, de vue lointaine, de diversité et d’attrait qui, somme toute, relèvent de la volonté de la pro- grammation et de la qualité de la conception ; du coût aussi sans doute, nous y reviendrons. Et pourtant l’espace souterrain n’existe, contrai- rement à l’espace aérien perçu comme immaté- riel, que s’il est creusé, fabriqué par l'homme ; à ce titre, il devrait être par nature plus humain… Il ne devrait plus être question pour le piéton de plonger dans le sous-sol comme il le fait à travers les étroites trémies de métro mais de poursuivre sa promenade en allant de manière ample vers le haut ou vers le bas, sans rupture. La notion de terrain naturel, en ville, perd de sa pertinence ; ainsi l’espace souterrain n’est-il pas un espace enterré mais un espace en contrebas qui peut s’ouvrir sur un jardin bas ou un cratère et se brancher à un réseau. Équipements culturels ou sportifs, activités peu- vent y trouver une place avantageuse. C’est à ce prix que la ville pourra prendre de l’épaisseur, non plus avoir sous elle un sous-sol mais s’étendre, dans sa diversité, vers le bas en prolongeant son espace public jusqu’au niveau des quais des stations, des parkings et d'autres lieux d'activités. Du point de vue de la représentation ou plus précisément de la visibilité, l’opacité du sous-sol nous le rend étranger ; il ne se manifeste aux ac- teurs de l’aménagement que sous forme d’aléas – “mauvais” sol, eau, carrières, etc.– qui révèlent après coup leur présence. Le sous-sol avec sa struc- ture devient en quelque sorte “visible” lorsque projets urbains ou locaux sont déjà bouclés, il ne fait pas partie des données à considérer qui, ainsi prises en amont, pourraient s'avérer positives. 26 Regards d’experts Regards d’experts 27 C'est à ce prix que la ville pourra prendre de l'épaisseur, non plus avoir sous elle un sous-sol mais s'étendre, dans sa diversité, vers le bas en prolongeant son espace public jusqu'au niveau des quais des stations, des parkings et d'autres lieux d'activité. La technique sait tout faire, venir à bout de tout type de sol ou de difficulté. Les sciences humaines ont pris un retard considérable sur la technique, qu’il est urgent de combler pour répondre aux exigences de l’évolution démographique, tout en “gérant” le sous-sol comme une ressource qu’il est. Ressource parce qu’il est à la fois matière, es- pace et énergie, indissociable trinité de ses quali- tés constitutives qui doit conserver son équilibre sans que l’exploitation de l’une n'altère ou ne compromette les deux autres. En quoi et comment le sous-sol peut-il être une chance pour la ville de demain ? Du point de vue de l'environnement, le SDRIF, en passant à l’échelle métropolitaine, le désigne comme une “ressource stratégique”2 ; l’espace souterrain peut, en effet, permettre de recompo- ser la ville, y compris en améliorant son impact environnemental. Le sous-sol est partout et, à ce titre, représente une chance si on l’utilise pour ce qu’il est, c’est-à- dire dans sa continuité et son ubiquité. L’espace souterrain se réfléchit à grande échelle et surtout pas à l’intérieur de limites de propriété sous peine d'être gâché, morcelé ; l’espace sou- terrain est une affaire d’urbanisme, de dévelop- pement économique territorial. Les opérations précurseurs qui se font en site urbain telles qu’Is- séane3 , usine d’incinération des ordures ména- gères implantée le long de la Seine en plein quar- tier d'affaires à Issy-les-Moulineaux, même si le système d’évacuation franchit la route, sont limi- tées au contour de la propriété, sans connexion avec des accès qui seraient mutualisés ou avec d'autres équipements. Le Grand Louvre évite cet écueil, qui branche ses galeries techniques et ate- liers et ses galeries commerciales sur une voirie et un parking publics, qui relie ses galeries com- merciales aux rues, au métro et au musée, qui enfin laisse découvrir ses pavillons historiques depuis le contre-bas à travers les verres des py- ramides. AMÉNAGER L'ESPACE SOUTERRAIN, UN NOUVEL ENJEU POUR LE GRAND PARIS Monique LABBÉ Architecte D.P.L.G. Présidente du Comité Espace Souterrain de l’Association Française des Tunnels et de l’Espace Souterrain Directrice Générale du Projet National de Recherche “Ville d’idées - Ville 10D”
  15. 15. La première richesse du sous-sol réside dans sa capacité à relier des éléments séparés, à créer des connexions, des continuités, y compris dans des tissus urbains existants. Le sous-sol rend pleinement service s'il connecte. Tel n’est pas l’apanage des seuls tunnels, Le Grand Louvre le prouve. Dès lors que l’on pense connexion et donc ré- seau, la question de l'échelle est incontour- nable, la dimension métropolitaine se profile. Envisager d’utiliser le sous-sol comme un espace et à l’échelle d'un territoire nécessite un regard différent. la véritable échelle d'action du sous-sol est le territoire métropolitain Si on veut que les métropoles de plus en plus peuplées continuent à être vivables, il faut que l’on y circule de manière fluide, qu’elles soient approvisionnées, qu’on limite les déplacements en arrêtant de rejeter en banlieue tout ce qui n’est pas “urbainement correct”, les activités, la logistique, la transformation des matières, etc. Du point de vue économique, la mixité des fonc- tions, leur cohabitation sereine sont justement ce que permet le sous-sol et c'est même cette mixité qui le rend économiquement viable. Cependant, la mixité s’organise en amont, elle demande volonté et inventivité. La Petite Ceinture est un exemple particulière- ment intéressant. Souvent en contrebas de la ville, elle pose en effet l’ensemble des questions relatives à un aménagement souterrain : celles de la conciliation des intérêts locaux et métropo- litains, de l’immédiateté et du futur, de la valori- sation économique dans une mixité équilibrée, de la gouvernance. Si l’on aborde la question à l'échelle métropolitaine, la Petite Ceinture s’inscrit dans la trame verte et représente une réserve de biodiversité vitale pour l’Île-de-France et ses habitants dont les Parisiens. Elle s’inscrit dans le réseau de communication et de transport à l’échelle de la Métropole qui peut permettre aussi d’approvisionner les Parisiens tout en désengorgeant leurs voiries. Mais elle recèle sans doute d’autres richesses. Pour connaître son utilité potentielle, il est donc indispensable d'aller voir en amont et en aval : •En amont, à quels besoins peut répondre ce réseau et/ou cet espace continu qu'est la petite ceinture ? Le marché d'intérêt national (MIN) de Rungis qui distribue 65 % de son tonnage en Île-de-France, représente de manière évidente ce besoin et cette opportunité logistiques. Il pourrait profiter de l’efficacité de la future ligne 14 prolongée pour acheminer ses mar- chandises transformées et conditionnées vers les détaillants ; connectées, la Petite Ceinture et la gare des Olympiades pourraient jouer là un rôle majeur. Encore faut-il que le fret soit prévu dans la conception et le fonctionnement de cette portion sud de la ligne 14. •En aval, quelles sont les connections de tous ordres que la petite ceinture peut effectuer afin de considérer toutes les opportunités alen- 28 Regards d’experts Regards d’experts 29 tour ? Les lieux de biodiversité mais aussi, en plus des réseaux ferrés, tous les plain-pied et les connections possibles avec le réseau urbain viaire, mais aussi et surtout avec des espaces construits ou creusés, existants ou à venir. Il ne s’agit pas de vouer cet espace magique à la monofonctionnalité du transport des mar- chandises mais d’être capable d’inventer de nouveaux modes de transport de petite taille, automatisés et silencieux, avec des modules de conditionnement isolés et sécurisés, sanitaire- ment conformes, de manière à ce qu’une coha- bitation douce et sécurisée, sans inconvénient, soit possible avec les loisirs, la biodiversité, des équipements accessibles au public (culturels, sportifs, etc.), des lieux de distribution intermé- diaire qui manquent tant à la capitale. Une telle valorisation économique des cavités et de l'infrastructure au travers de l’implantation d’une activité économique dans des structures existantes apporte le financement nécessaire à une mutation plus large. On ne raisonne plus en simples coûts de travaux (toujours plus élevés en sous-sol qu’en superstructure) mais en intérêt ur- bain, en rentabilité foncière et économique. Les espaces souterrains permettent l’implan- tation et le développement d’activités écono- miques qui, tout en étant utiles à la ville, rendent possible la mutation intelligente d’espaces ou de structures industriels désaffectés. Exemple de réaménagement d’une station de métro désaffectée en lieu de vie pour les Parisiens. © Projet : Margaux Lafond
  16. 16. L’intérêt économique de la mixité s’impose : logistique et activités bien pensées, discrètes et respectueuses – donc “urbainement correctes” – contribuent efficacement à rendre possible la valorisation en biodiversité, loisir et agrément. C'est la deuxième richesse du sous-sol. La mixité est ce qu’il y a de plus difficile à mettre en place : il est bien plus facile de concevoir et d’installer un projet monofonctionnel que de réunir, organiser et concilier tous les différents intervenants d'un projet plurifonctionnel. Plus difficile d’avoir une vision prospective et de re- lever le défi de l’invention de mixités avec des cohabitations nouvelles qui supposent une évo- lution de chacun des usages ainsi qu’une gouver- nance organisée. Aborder le sous-sol de manière planifiée et concer- tée pose – pourquoi le nier ? – un véritable défi de gouvernance. Du point de vue réglementaire enfin, tout est à faire. Que ce soit pour les documents de planifi- cation et d’urbanisme, les procédures d'aména- gement ou les règles de sécurité ou de travail, la réflexion est à mener avec le sous-sol humanisé et non contre ou malgré lui, comme cela s’est na- turellement fait en l’absence de toute ambition ou vision prospective pour cet espace urbain. Repères en France et à l’étranger Il est intéressant de situer brièvement notre ré- flexion dans le contexte historique et internatio- nal récent. La France est le berceau de l’urbanisme souter- rain, concept élaboré par Édouard Utudjian en 1966 et développé par le Groupe d'études et de coordination de l'urbanisme souterrain (GECUS). Ce furent d’abord des ouvrages amples : au mi- lieu du XIXe siècle, en aménageant de manière durable le sous-sol de Paris en même temps que sa surface, Haussmann, Belgrand, Alphand ont été précurseurs : ils ont en effet pris en compte la circulation, l’approvisionnement de la ville et le traitement de ses rejets en même temps que son embellissement, cela à l’échelle d’un bassin. Puis, dès 1900, le réseau de transport public mé- tropolitain a commencé son lent mais puissant développement pour irriguer Paris en suivant les boulevards, seuls espaces publics continus gé- nérant un sous-sol public. Aujourd'hui, la société Climespace implante ses usines souterraines de production d’eau glacée en plein cœur de Paris (sous le Palais de Tokyo, sous la place du Canada) et profite du réseau d'égouts pour assurer sa dis- tribution. À l’échelle d’un quartier, à la Défense, au Front de Seine (Paris XVe ), aux Olympiades et à Masséna (Paris XIIIe ), le sous-sol est créé de toutes pièces, hors sol, pour devenir une zone de services et de circulation, y compris ferrée pour ces deux der- niers. L’urbanisme de dalle consacre la destina- tion technique du sous-sol dans un zoning ver- tical rendu cependant complexe par les usages qui s’y sont développés : à la Défense, piétons et cyclistes côtoient véhicules particuliers, au- tobus, véhicules de livraison et poids lourds de toute sorte dans une promiscuité subie et dan- gereuse mais active et vivante. Le sous-sol des Olympiades vit, investi par des commerces et en- trepôts sauvages. Conçu à partir du croisement d’un réseau de transport, le quartier souterrain mixte des Halles, aujourd’hui en pleine évolution, repré- sente une remarquable entrée directe en plein cœur de Paris. Le Grand Louvre, nous en avons parlé. Dans les années 1980, plusieurs projets de voi- ries routières souterraines ont vu le jour (LASER dans Paris, MUSE dans les Hauts-de-Seine, Orbitale autour de Paris) mais ces projets furent abandonnés, condamnés, à mon sens, par leurs monofonctionnalité et déshumanité, qui ne per- mettaient ni une rentabilité économique ni des services et avantages suffisamment convaincants au plan local pour que les Parisiens les adoptent. Depuis, ce sont majoritairement des ouvrages isolés à l’intérieur des limites de propriété fon- cière ou, au contraire, dans la limite de l'em- prise publique des voiries : parkings, ouvrages techniques non connectés entre eux, qui font du sous-sol la banlieue du sur-sol. À l’étranger, de nombreuses capitales cultivent déjà leur espace souterrain : Montréal et sa ville intérieure qui croît de manière organique, Monte-Carlo sur le rocher de Monaco, tire profit de son territoire dans toutes ses dimensions pour inventer l’espace qui lui manque, imitée à pré- sent par Singapour. Helsinki planifie l’avenir de son sous-sol et l’organise, hors de toute pression, par choix délibéré de préserver son patrimoine naturel. Tokyo, Kyoto et de nombreuses villes du Japon trouvent dans leur sous-sol une double réponse aux problèmes vitaux du manque de 30 Regards d’experts Regards d’experts 31 surface et des séismes en y installant centres com- merciaux, musées, temples, etc. D’innombrables villes d’Asie équipent désormais leur sous-sol à (très) grande échelle. Alors, que faire ? Raisonnablement : de multiples opportunités existent, il ne s’agit pas d’abord de creuser mais de répertorier ce qui existe et de voir quelles connexions sont possibles, quels besoins économiques elles pourraient développer ou satisfaire. Qu’il s’agisse du réseau de transport métropolitain – le plus dense du monde – qui pourrait accueillir du fret en heures creuses et relier des plates-formes de distribution pour approcher le “dernier kilomètre”, des friches industrielles que sont les carrières ou des cavités construites mais non utilisées, des flancs de coteaux, tranchées désaffectées, etc., connecter ces données en vaut la peine. La petite ceinture offre ces opportunités. Faire muter un tel espace, c'est imaginer d’abord puis créer les conditions pour rendre cela réalisable. Dans cette même logique, les nouvelles gares du Grand-Paris Express pourraient en (ré-) conciliant le dessus et le dessous, et en réintroduisant une mixité, être les points clés d’origine de cette dy- namique, les germes d'un urbanisme souterrain. Déraisonnablement : surtout en profiter pour concevoir l’inimaginable (des mixités réelles qui irriguent la ville), l’impossible (des fermes agri- coles en sous-sol : il en existe une à Tokyo qui pro- duit légumes et fruits frais…) et imaginer que, dans cent ans, les premiers balbutiements de l’urbanisme souterrain se seront transformés en une réalité urbaine autant que le métropolitain l’a fait dans une période équivalente. Et si aujourd’hui n’est pas encore prêt, prévoyons la place pour que le futur réalise ces projets de long terme et, pour cela, planifions rapidement l’usage du sous-sol afin de préserver son intégrité, car le sous-sol mal géré perd son accessibilité, ses continuités et ses potentialités, il devient un risque et non plus une ressource. Nous sommes ici devant une occasion, une urgence, bref devant un défi de gouvernance et d'imagination. Le sous-sol est un espace. Plus en- core : il s’agit d’une dimension de l’es- pace public. Il offre des possibilités d’aménagement nombreuses et inno- vantes pour peu qu’il soit considéré et aménagé comme un lieu non seu- lement vivable mais désirable, conçu en continuité avec le sur-sol. La valo- risation du sous-sol est une réponse aux enjeux environnementaux de la Métropole, c’est aussi un formidable moyen de relier les territoires. Multi- fonctionnalité, mixité et imagination sont ainsi les maîtres-mots de la mu- tation des espaces souterrains. résumé 1•Ville 10D – ville d’idées : voir le site : www.ville10d.fr – le projet aborde le sous-sol en tant que ressource, sous quatre entrées thématiques qui interrogent cinq types de sites et de situations réelles. Son objectif est de faire évoluer les cadres réglementaires d’utilisation du sous-sol et de fournir aux décideurs et aux acteurs de l’aménagement des outils pratiques qui leur rendent le sous-sol accessible. 2•Projet de SDRIF (octobre 2012), Défis, projet spatial régional et objectifs, p. 115 : « Le sous-sol doit également être considéré comme une ressource stratégique potentielle, particulièrement dans les espaces urbanisés, au regard des objectifs concomitants de densification, d’économie d’espace, d’intégration et de sécurisation des équipements (transports, services et industrie, réseaux, stockage, grandes salles, etc.) ». 3•Isséane, centre de tri et de valorisation des déchets ménagers du SYCTOM ; seule la passerelle pour l’évacuation des déchets franchit le quai. 4•L’urbanisme de dalle est issu des travaux d’Eugène Hénard (1910).
  17. 17. Développé essentiellement à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le modèle industriel du ré- seau urbain a peu à peu constitué le mode de production dominant de nombreux services ur- bains : eau, assainissement, énergie, déchets… Ce modèle technique et organisationnel a apporté d’indéniables améliorations aux conditions de confort et de salubrité des populations. Il s’est largement étendu en bénéficiant d’économies d’échelle au point d’apporter ses bienfaits sur la quasi-totalité du territoire national et d’élimi- ner les solutions décentralisées préexistantes ou concurrentes. Ainsi, dans la grande majorité des zones rurales, puits et sources ancestrales ont depuis longtemps été abandonnés au profit de “l’eau de la ville”. Jusqu’à il y a peu, les solutions plus individuelles ou semi-collectives étaient ré- servées aux territoires ou aux habitants les plus reculés ou à quelques militants “autonomistes”. Elles étaient considérées comme des solutions à la marge ou pour marginaux. On constate néan- moins que la question de l’autonomie énergé- tique a donné lieu à des travaux tout à fait sé- rieux à partir de la fin des années 1960 et l’on retrouve même des antécédents conceptuels et expérimentaux dès le début du XXe siècle. Aujourd’hui, le modèle du réseau se trouve confronté à un certain nombre de limites in- ternes et à des remises en cause externes. Les li- mites internes concernent la concentration des nuisances et pollutions, la déresponsabilisation de l’usager qu’il engendre, sa difficile adaptation à une baisse de la consommation ou son incapa- cité à répondre aux besoins des métropoles en dé- veloppement. Ses remises en cause externes sont liées au développement de nouveaux réseaux décentralisés qui peuvent constituer désormais des solutions crédibles et non plus seulement marginales. Cet article propose de remettre en question l’évidence du réseau comme modèle unique pour rappeler les travaux relatifs à ses alternatives et à sa diversité infrastructurelle. Le réseau, un modèle industriel Au XIXe siècle, l’essor urbain lié aux révolu- tions industrielles a rendu nécessaire une prise en charge publique de la distribution d’eau et d’énergie, de l’évacuation et du traitement des eaux usées et des déchets. C’est à cette époque que naît un modèle “industriel” d’organisation et de gestion de ces grands services urbains : organisation à une échelle territoriale la plus large possible et production unique dans une usine (de production et traitement d’eau, de pro- duction d’électricité ou de gaz, d’incinération des déchets…) pour l’ensemble du territoire (en raison des économies d’échelle générées), mo- dèle marchand du service (d’un point de vue juridique, on parle de service public industriel ou commercial) et, le plus souvent, gestion pri- vée du service1 . De grandes entreprises ont été créées pour produire ces services pour le compte des communes, ont mis en place des réseaux, imaginé des dispositifs techniques et construit des usines, à une échelle territoriale toujours plus grande. Originellement urbain, ce modèle industriel s’est diffusé à l’ensemble du territoire national pour constituer aujourd’hui un modèle dominant, voire quasi exclusif, pour l’ensemble de ces services. Infrastructure indispensable au fonctionnement de la ville occidentale contem- poraine, il en est devenu consubstantiel. Ce modèle industriel des services urbains a bien sûr d’abord entraîné une amélioration in- contestable de l’hygiène publique, permettant l’éradication du choléra et de la diphtérie, qui 32 Regards d’experts Regards d’experts 33 faisaient des ravages dans les villes du XIXe siècle. Pour ce qui est de l’eau par exemple, ce mode d’organisation a apporté une sécurité d’appro- visionnement et un confort jusqu’ici inconnus, éliminant la corvée d’eau, les irrégularités d’ap- provisionnement, les risques liés à la mauvaise qualité des ressources (pollutions récurrentes des puits urbains par les fosses d’aisance), les néces- sités d’entretien individuel ou collectif des puits et captages locaux. En matière d’énergie, la dis- tribution d’électricité a permis l’émergence et la diffusion d’équipements dits “électroménagers”, aujourd’hui indispensables, qui ont conduit à une diminution du poids des tâches ménagères. On peut citer la “machine à laver”, issue d’un mariage réussi quoiqu’improbable entre l’eau et l’électricité. Ce système d’organisation de la production des services urbains, modèle de ville et vie ”urbaine” s’impose à l’ensemble de la planète, comme une évidence. La ville, qui regroupe aujourd’hui plus de la moitié des habitants de la Terre, c’est non seulement une forme d’habitat dense, qui ras- semble des fonctions politiques, administratives et économiques mais aussi “normalement” une forme de prise en charge des questions d’eau po- table, d’eaux usées, d’énergie et de déchets sous la forme précédemment décrite. Difficultés d’adaptation et externalités négatives Connectés aux réseaux au point de ne plus pou- voir envisager de nous en passer, au point de ne pas pouvoir légalement habiter hors de leur maillage, nous sommes souvent ignorants de leurs modes d’organisation technique et terri- toriale. Insensibles au miracle quotidien de leur fonctionnement continu, nous peinons désor- mais à adopter des comportements plus respon- sables, imposés par une nécessaire réduction de leurs externalités négatives pour l’environ- nement : tri sélectif, vigilance quant aux rejets domestiques au “tout à l’égout”, restrictions d’usage de l’eau en période de rareté… Au-delà de la déresponsabilisation induite par un projet initial consistant en une prise en charge collective de questions nécessitant jusqu’alors un investissement personnel (“payez votre fac- ture et nous nous occupons de tout”), la difficulté à adopter ces nouveaux comportements met en évidence les limites du système. On constate tout d’abord que ces services techniques urbains, conçus pour la croissance et selon des logiques industrielles, s’inscrivent dans une logique du “toujours plus” qui génère aujourd’hui des ex- ternalités négatives difficilement supportables ou “soutenables” : épuisement des ressources naturelles (eau, ressources énergétiques), pollu- tion croissante des milieux naturels (effluents et déchets de plus en plus difficiles et coûteux à traiter), concentration spatiale des nuisances. L’émergence d’une préoccupation de dévelop- pement durable, la sensibilité croissante aux questions environnementales manifestent les Diversité infrastructurelle et micro-réseaux : vers la fin d’un modèle énergétique unique ? Fanny LOPEZ Docteur en histoire de l’architecture, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Enseignante titulaire à l’École Nationale Supérieure d'Architecture de Strasbourg, Chercheuse au laboratoire Architecture Infrastructure Territoire à l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Malaquais Sylvain PETITET Ingénieur et Docteur habilité à diriger des recherches en aménagement et urbanisme, Directeur de la recherche d’Egis France et de sa filiale Atelier Villes Paysages Enseignant à l’ENTPE, à l’Institut d’Urbanisme de Lyon et à l’Institut d’études politiques de Lyon Le réseau centralisé a conduit à la mise en place des lignes THT sur tout le territoire. © 4freephotos / Alegri
  18. 18. limites de cette rationalité. Par ailleurs, si ce mode d’organisation exonère la majorité des usagers de toute nuisance et leur délivre un service invisible, silencieux et inodore, les ri- verains malchanceux des installations les plus nuisibles sont par contre sommés de supporter les contraintes imposées au nom de l’intérêt gé- néral, au risque de passer pour d’égoïstes nim- bistes2 . Ainsi, la construction d’incinérateurs toujours plus gros (logique d’économie d’échelle classique en matière industrielle) localise-t-elle des nuisances très importantes : circulation de camions, pollutions visuelles, sonores, olfactives ou chimiques. De plus, ces réseaux, dont la conception tech- nique et le mode de financement reposent sur des prévisions de croissance des consommations (croissance des consommations individuelles, croissance démographique, voire extension des territoires à desservir), ont du mal à s’adapter à une éventuelle baisse de ces consommations, liée, par exemple, à une évolution des modes de vie, à des évolutions techniques qui rendent certains appareils plus économes en eau et en énergie, à une sensibilité des consommateurs à la hausse des tarifs ou à une décroissance de la population urbaine et ses éventuelles consé- quences territoriales. Le mode de financement de ces services, liant les recettes aux volumes distribués, s’accommode mal de la baisse des consommations constatée en Europe depuis plus de dix ans et qui conduit à une diminution des recettes alors même que des investissements importants, de renouvellement en particulier, sont nécessaires. Quand la baisse de la demande impose de relever les tarifs, cette hausse des prix peut conduire à une amplification de la réduction des consommations et entraîner le gestionnaire dans une spirale dangereuse pour la rentabilité économique de son activité. Les “villes rétrécissantes” (shrinking cities) des régions qui connaissent une forte désindustrialisation et une fuite des populations ont bien du mal à trouver les moyens de réduire la taille de leurs réseaux et à résoudre les problèmes liés à un écroulement des consommations dans certains quartiers, alors même que leurs ressources fi- nancières décroissent fortement. On découvre ainsi la faible réversibilité de ces infrastructures et leurs difficultés d’adaptation aux fluctuations des consommations. Enfin, on peut constater que, dans les pays émer- gents, le modèle du tout réseau promu par les grandes organisations internationales a bien du mal à répondre aux attentes des populations des villes en explosion démographique. Le déploie- ment des réseaux, très coûteux en investisse- ment, s’inscrit dans un temps long en décalage avec les temporalités de la croissance démogra- phique. Les populations les plus pauvres peinent le plus souvent à bénéficier des bienfaits du mode de vie urbain pour connaître au contraire des conditions d’hygiène rendues plus drama- tiques par la concentration urbaine. Alors que l’organisation réticulaire de grande échelle des services urbains manifeste ses limites, des solu- tions de plus petite échelle et décentralisées ap- paraissent comme de plus en plus crédibles. L’autonomie énergétique, un projet architectural et urbain centenaire Ce qui est en jeu, c’est une mutation de l’échelle de la production des services qui règlent les né- cessités vitales (eau, chaleur, électricité). Des systèmes performants et décentralisés réorgani- sent aujourd’hui, aux quatre coins du monde, les modes de vie et questionnent l’obsolescence d’un modèle énergétique centenaire : celui du grand réseau. La micro-génération à l’échelle d’un bâtiment ou d’un quartier est désormais une réalité, engageant une nouvelle étape de la déconstruction de ce que les socio-anthropolo- gues appellent le “macro-système technique”3 , au profit de machines énergétiques habitables et autres “éco-infrastructures”. Mais plutôt que l’autonomie d’unités ou d’ensembles d’habita- tions dont les pays du Nord de l’Europe nous ont donné des exemples encourageants4 , la ma- jorité des partenariats européens publics-privés vantent aujourd’hui la durabilité de bâtiments interconnectés au réseau électrique centralisé et régis par le principe des équilibres énergétiques en temps réel, dont la smart grid apparaît comme un nouvel idéal d’optimisation. Pour l’électricité, les micro-réseaux sont invités – voire contraints – de se raccrocher à la super grid. Comment se débrancher d’un système qui cherche en perma- nence à réaffirmer sa prééminence ? La déconstruction de ce modèle a été la quête des protagonistes du mouvement de l’autono- mie énergétique dès le début du XXe siècle. On retrouve, dans l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, plusieurs expérimentations favori- sant la création de bâtiments autonomes ou de réseaux de petite échelle. N'est-ce pas Thomas Edison, le fondateur de la General Electric, qui proposa en 1912 une maison électriquement in- dépendante du réseau ? Cette “résidence suburbaine 34 Regards d’experts Regards d’experts 35 du XXe siècle” devait offrir “une énergie bon marché et autonome à tout pavillon de banlieue ainsi qu’aux mai- sons en zone rurale, situées en dehors des lignes de distri- bution de la ville5 .” Face au coût financier élevé de l’étirement de la desserte, l’inventeur américain vanta un système électrique domestique de faible coût, offrant lumière et chaleur. Chacun pouvait ainsi être “indépendant et pour tous les temps des grandes entreprises électriques”6 . Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a près d’un siècle, le fon- dateur de l’un des plus importants conglomérats industriels du monde défend l’autonomie, avant de l’abandonner pour des raisons, non seulement d’efficacité, mais surtout d’économie de marché et de monopole. Au pragmatisme de l’ingénieur, on pourrait évoquer la contribution plus utopique et provocante de Richard Buckminster Fuller : la Dymaxion house, qui est probablement la plus cé- lèbre maison autonome du XXe siècle. Fuller reven- dique clairement l’autonomie totale dès 1929 (eau, électricité, gestion des eaux usées et des déchets), toutefois les descriptifs techniques sont incom- plets et les incertitudes persistent concernant l’ali- mentation énergétique. En effet, dans les années 1950, les systèmes énergétiques qui permettraient l’autonomie d’une maison ou d’une communauté ne semblent pas au point. Il s’agit plutôt d’optimi- ser les grands réseaux, qui sont techniquement, symboliquement et économiquement promet- teurs. Et puis, l’abondance des ressources énergé- tiques fossiles ne favorise pas la prise en compte d’alternatives. Une accélération en faveur de l’au- tonomie va se produire au cours des années 1970. Au lendemain du choc pétrolier, le mouvement de l’autonomie arrive à une première maturité inter- nationale. Il se divise en deux courants : le premier est issu de la mouvance de l’auto-construction, le second est issu d’une tradition architecturale plus institutionnelle et technique. L’autonomie énergé- tique a nourri des ambitions diverses. Fortement impulsée par la contre-culture américaine, elle a quitté cet espace-temps pour se propager géogra- phiquement, remontant des filières plus institu- tionnelles. À la fin des années 1970, l’autonomie connaît un phénomène d’expansion, elle sort de l’artisanat écologique. Sa popularité croissante se double d’une évolution des programmes ; universi- tés et institutions publiques, entreprises et agences privées se mobilisent pour repenser le système de distribution, toutes échelles confondues7 . Dans une tradition utopiste : cités auto-productives, immeubles de grande hauteur et autres infrastructures hybrides composent un nouvel imaginaire où architecture et infrastructure ne font plus qu’un.
  19. 19. Couper le cordon ? Malgré le dynamisme de ce mouvement, le pro- jet de l’autonomie fléchit au cours des années 1980. L’éloignement de la crise énergétique, les difficultés techniques et les insuffisances du soutien financier à la recherche, et le ren- forcement des programmes nucléaires aux USA et en Europe accompagnent ce déclin. C’est un peu différent dans les pays du Nord (Allemagne, Suède, Danemark), où des politiques institu- tionnelles plus engagées sur les questions en- vironnementales vont donner des résultats dès le milieu des années 1990. Il faudra toutefois attendre le début des années 2000 pour que l’autonomie infiltre durablement le champ de l’architecture et de l’urbanisme. Une recrudes- cence de projets et de publications atteste au- jourd’hui l’ampleur de ce phénomène. Dans une tradition utopiste : cités auto-productives, immeubles de grande hauteur et autres infras- tructures hybrides composent un nouvel imagi- naire où architecture et infrastructure ne font plus qu’un. En témoignent les propositions du concours sur l’autonomie, lancé depuis 2005 par l’Institut d’Architecture de Catalogne8 . En France, la consultation sur le Grand Pari(s) avec le chantier de la métropole post-Kyoto a donné à la question énergétique les signes d’une reprise en main et d’un certain pragmatisme. Les arma- tures métropolitaines et les piles énergétiques proposées par l’équipe Rogers dans une mise en hybridation des infrastructures marquent un pas, tout comme les propositions de l’équipe Lin ou Studio 09 dirigé par le duo Secchi et Vigano sur les ressources et l’autosuffisance. L’autonomie énergétique n’est plus un tabou aux relents sécessionnistes : se déconnecter, ce n’est plus se couper du monde, mais juste un modèle énergétique. L’autonomie exploite dé- sormais une variété d’échelles et de contextes : celui des sommets valaisans, où l’École poly- technique fédérale de Zurich (EPFZ) a livré en 2006 un bâtiment de cinq étages pour le Club alpin suisse, pouvant héberger 120 personnes et assumant la production de ses propres be- soins énergétiques. Citons aussi la célèbre ville nouvelle de Masdar à Abou Dabi, planifiée par Norman Foster au cœur du désert. Mais à la création ex nihilo de nouveaux réseaux énergétiques, se pose la question de l’existant, de sa réhabilitation et de sa continuité. Les grandes entreprises de l’énergie et de la connexion se préoccupent du lien entre les micro-réseaux et le macro. Le bras de fer engagé par le siège social d’Abalone – livré en 2006 par CCie JL Cousin ,près de Nantes – pour une déconnexion du ré- seau ERDF témoigne de la difficile acceptation d’une autonomie totale, perçue comme une véritable défiance énergétique faite au service public existant9 . Faut-il rappeler que les débats sur l’interconnexion occupaient déjà les années 1970 et que les protagonistes de l’autonomie énergétique mettaient en garde ceux qui pen- saient détenir, avec les énergies renouvelables, une technologie inajustable au macro-système technique ? Aujourd’hui, cette intégration est en passe d’être la norme et toute la question du futur énergétique réside dans l’interconnexion : comment faire du macro avec les énergies re- nouvelables qui s’apprivoisent sur un mode ex- pansionniste ? Le système réseau dans sa large organisation structurelle et ses infrastructures deviennent le support de projections écono- mique et spatiale, à l’exemple du projet Desertec ou encore d’Eneropa, la prévision de l’OMA pour Road Map 2050, qui dessine un super réseau d’énergie renouvelable interconnecté à l’échelle européenne10 . Le réseau continue de s’envisager à grande échelle comme un élément structurant de la planification urbaine et territoriale. Les modèles ont la vie longue. Au final, si le grand réseau – et le modèle in- dustriel de production des grands services tech- niques urbains avec ses investissements lourds et réalisés pour durer – constitue aujourd’hui encore un modèle dominant, il paraît clair que son mode de fonctionnement devra s’adapter à l’émergence de modes alternatifs de production et de consommation. Cette montée en puissance de systèmes plus individuels ou décentralisés, désormais sortis de la marginalité, peut consti- tuer une menace pour son fonctionnement dans la mesure où la croissance de la production locale, individuelle ou dans le cadre de petits collectifs (lotissements, immeubles, quartiers) pourrait générer une accélération de la chute des consommations et conduire à la mise en faillite et à l’écroulement de ce système, attaqué dans ses fondements industriels et économiques. Sans doute convient-il alors de repenser ses mo- dalités de fonctionnement pour qu’il conserve une place centrale comme outil de solidarité ur- baine et territoriale. 36 Regards d’experts Regards d’experts 37 Le modèle du grand réseau industriel et des grands services urbain qui a triomphé au XIXe siècle, avec ses investissements colossaux et ses infrastructures destinées à durer, constitue aujourd’hui encore le modèle dominant de l’urbanisme. Il apparaît clairement que ce mode de fonctionnement devra s’adapter à l’émergence de modes alternatifs de production et de consommation, décentralisés à l’échelle d’un quartier, d’un lotissement voire d’une seule habitation. résumé 1•Sur la constitution de ces réseaux comme grands systèmes techniques, citons l’ouvrage de référence de l’historien américain Thomas P. Hughes, Networks of Power : Electrification in Western Society, 1880-1930, Johns Hopkins University Press, 1993 ; en France, citons Alain Gras, Les macro-systèmes techniques, PUF, Que sais-je, 1997, et Daniel Hémery, Jean-Paul Deléage, Jean-Claude Debeir, Les Servitudes de la puissance, une histoire de l’énergie, Flammarion 1992. 2•D’après l’expression anglaise « not in my back yard ». 3•Alain Gras, op. cit. 4•Voir, entre autres, les expérimentations des quartiers Harmmarby et Björkhagen au sud de Stockholm, en Suède, ou Eva Lanxmeer aux Pays-Bas. A. Van Timmeren, Sustainable Urban Decentralisation : Case EVA Lanxmeer, Culemborg, The Netherlands, Colloque international « Sustainable Urban Areas’ », organisé par l’European Network for Housing and Urban Research à Rotterdam, du 25 au 28 juin 2007. Voir également les travaux de Cyria Emelianoff sur les réalisations européennes. 5•SN. Edison’s Latest Marvel, The Electric Country House, in The New York Times, 15 septembre, 1912, p. 9. 6•Ibidem. 7•Fanny Lopez, Le rêve d’une déconnexion. De la maison autonome à la cité auto-énergétique, Paris, édition La Villette, à paraître en 2013 et Vers le grand débranchement ? in Dominique Rouillard (dir.), L’Infraville. Futurs des infrastructures, Paris, Archibooks, 2011, p. 117-127. 8•IAAC (Institute for Advanced Architecture of Catalonia). Self-Sufficient Housing, Barcelone, Ed. Actar, 2006 ; Self-Fab House, Barcelone, Ed. Actar, 2009. 9•Voir notamment Gabriel Dupuy, L’urbanisme des réseaux, théories et méthodes, Paris, Armand Colin, 1991. 10•Cette feuille de route 2050 a été commandée en 2009 par la Fondation européenne pour le climat, afin d’étudier comment on peut réduire de 90 % les émissions de CO2 d’ici à 2050. L’OMA, qui faisait partie des consultants, a suggéré dans une cartographie énergétique européenne une mise en réseau des énergies renouvelables.

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