Psychologie des foules

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Psychologie des foules

  1. 1. Gustave LE BON (1895) PSYCHOLOGIE DES FOULES Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de lUniversité du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
  2. 2. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 2Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay,bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partirde :Gustave LE BON (1895)Psychologie des foules. Une édition électronique réalisée à partir du livre de GustaveLE BON, Psychologie des foules. Première publication, 1895.Nouvelle édition, 1963. Paris : Les Presses universitaires deFrance, 2e tirage, 1971, 132 pages. Collection : Bibliothèque dephilosophie contemporaine.Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.Édition électronique réalisée avec le traitement de textes MicrosoftWord 2001 pour Macintosh.Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)Édition complétée le 2 juillet 2002 à Chicoutimi, Québec.Nouvelle édition revue et corrigée par M. Bernard Dantier (France,Marseille) : bdantier@club-internet.fr , le 21 août 2002.
  3. 3. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 3Table des matières Préface de lauteur Introduction. - Lère des foules Évolution de lâge actuel. - Les grands changements de civilisation sont la consé-quence des changements dans la pensée des peuples. - La croyance moderne a lapuissance des foules. -Elle transforme la politique traditionnelle des États. - Commentse produit lavènement des classes populaires et comment sexerce leur puissance. -Les syndicats. - Conséquences nécessaires de la puissance des foules. - Elles nepeuvent exercer quun rôle destructeur. - Cest par elles que sachève la dissolution descivilisations devenues trop vieilles. - Ignorance générale de la psychologie des foules.- Importance de létude des foules pour les législateurs et les hommes dÉtat. Livre I : Lâme des foules Chapitre I. - Caractéristiques générales des foules. Loi psychologique de leur unitémentale Ce qui constitue une foule au point de vue psychologique. - Une agglomérationnombreuse dindividus ne suffit pas à former une foule. - Caractères spéciaux desfoules psychologiques. -Orientation fixe des idées et sentiments des individus qui lescomposent et évanouissement de leur personnalité. - La foule est toujours dominéepar linconscient. - Disparition de la vie cérébrale et prédominance de la vie médullai-re. - Abaissement de lintelligence et transformation complète des sentiments. - Lessentiments transformés peuvent être meilleurs ou pires que ceux des individus dont lafoule est composée. - La foule est aussi aisément héroïque que criminelle. Chapitre II. - Sentiments et moralité des foules 1. Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules. - La foule est le jouet de toutes lesexcitations extérieures et en reflète les incessantes variations. - Les impulsions aux-quelles elle obéit sont assez impérieuses pour que lintérêt personnel sefface. - Riennest prémédité chez les foules. - Action de la race. - 2. Suggestibilité et crédulité desfoules. - Leur obéissance aux suggestions. - Les images évoquées dans leur esprit sontprises par elles pour des réalités. - Pourquoi ces images sont semblables pour tous lesindividus qui composent une foule. - Égalisation du savant et de limbécile dans lafoule. - Exemples divers des illusions auxquelles tous les individus dune foule sontsujets. - Impossibilité daccorder aucune créance au témoignage des foules. - Lunani-mité de nombreux témoins est une des plus mauvaises preuves que lon puisse invo-quer pour établir un fait. - Faible valeur des livres dhistoire. - 3. Exagération et sim-plisme des sentiments des foules. - Les foules ne connaissent ni le doute ni lincerti-
  4. 4. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 4tude et vont toujours aux extrêmes. - Leurs sentiments sont toujours excessifs. - 4.Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foules. - Raisons de ces sentiments. -Servilité des foules devant une autorité forte. - Les instincts révolutionnaires momen-tanés des foules ne les empêchent pas dêtre extrêmement conservatrices. - Elles sontdinstinct hostiles aux changements et aux progrès. - 5. Moralité des foules. - Lamoralité des foules peut, suivant les suggestions, être beaucoup plus basse ou beau-coup plus haute que celle des individus qui les composent. - Explication et exemples.- Les foules ont rarement pour guide lintérêt qui est, le plus souvent, le mobileexclusif de lindividu isolé. - Rôle moralisateur des foules. Chapitre III. - Idées, raisonnements et imaginations des foules. 1. Les idées des foules. - Les idées fondamentales et les idées accessoires. – Com-ment peuvent subsister simultanément des idées contradictoires. - Transformationsque doivent subir les idées supérieures pour être accessibles aux foules. - Le rôlesocial des idées est indépendant de la part de vérité quelles peuvent contenir. - 2. Lesraisonnements des foules. - Les foules ne sont pas influençables par des raisonne-ments. - Les raisonnements des foules sont toujours dordre très inférieur. - Les idéesquelles associent nont que des apparences danalogie ou de succession. - 3.Limagination des foules. - Puissance de limagination des foules. - Elles pensent parimages, et ces images se succèdent sans aucun lien. - Les foules sont frappées surtoutpar le côté merveilleux des choses. - Le merveilleux et le légendaire sont les vraissupports des civilisations. - Limagination populaire a toujours été la base de lapuissance des hommes dÉtat. - Comment se présentent les faits capables de frapperlimagination des foules. Chapitre IV. - Formes religieuses que revêtent toutes les convictions des foules Ce qui constitue le sentiment religieux. - Il est indépendant de ladoration dunedivinité. - Ses caractéristiques. - Puissance des convictions revêtant la forme religieu-se. – Exemples divers. - Les dieux populaires nont jamais disparu. - Formes nou-velles sous lesquelles ils renaissent. - Formes religieuses de lathéisme. - Importancede ces notions au point de vue historique. - La Réforme, la Saint-Barthélemy, laTerreur et tous les événements analogues sont la conséquence des sentimentsreligieux des foules, et non de la volonté dindividus isolés. Livre II : Les opinions et les croyances des foules Chapitre I. - Facteurs lointains des croyances et opinions des foules Facteurs préparatoires des croyances des foules. - Léclosion des croyances desfoules est la conséquence dune élaboration antérieure. - Étude des divers facteurs deces croyances. - 1. La race. - Influence prédominante quelle exerce. - Elle représenteles suggestions des ancêtres. - 2. Les traditions. - Elles sont la synthèse de lâme de larace. - Importance sociale des traditions. -En quoi, après avoir été nécessaires, ellesdeviennent nuisibles. - Les foules sont les conservateurs les plus tenaces des idéestraditionnelles. - 3. Le temps. - Il prépare successivement létablissement des croyan-ces, puis leur destruction. - Cest grâce à lui que lordre peut sortir du chaos. - 4. Les
  5. 5. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 5institutions politiques et sociales. - Idée erronée de leur rôle. - Leur influence estextrêmement faible. - Elles sont des effets, et non des causes. - Les peuples ne sau-raient choisir les institutions qui leur semblent les meilleures. - Les institutions sontdes étiquettes qui, sous un même titre, abritent les choses les plus dissemblables. -Comment les constitutions peuvent se créer. - Nécessité pour certains peuples decertaines institutions théoriquement mauvaises, telles que la centralisation. - 5. Lins-truction et léducation. - Erreur des idées actuelles sur linfluence de linstruction chezles foules. -Indications statistiques. - Rôle démoralisateur de léducation latine. - Rôleque linstruction pourrait exercer. - Exemples fournis par divers peuples. Chapitre II. - Facteurs immédiats des opinions des foules 1. Les images, les mots et les formules. - Puissance magique des mots et des for-mules. - La puissance des mots est liée aux images quils évoquent et est indépendantede leur sens réel. - Ces images varient dâge en âge, de race en race. - Lusure desmots. - Exemples des variations considérables du sens de quelques mots très usuels. -Utilité politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les motssous lesquels on les désignait produisent une fâcheuse impression sur les foules. -Variations du sens des mots suivant la race. - Sens différents du mot démocratie enEurope et en Amérique. - 2. Les illusions. - Leur importance. - On les retrouve à labase de toutes les civilisations. - Nécessité sociale des illusions. - Les foules lespréfèrent toujours aux vérités. - 3. Lexpérience. - Lexpérience seule peut établir danslâme des foules des vérités devenues nécessaires et détruire des illusions devenuesdangereuses. - Lexpérience nagit quà condition dêtre fréquemment répétée. - Ce quecoûtent les expériences nécessaires pour persuader les foules. - 4. La raison. - Nullitéde son influence sur les foules. - On nagit sur elles quen agissant sur leurs sentimentsinconscients. - Le rôle de la logique dans lhistoire. - Les causes secrètes desévénements invraisemblables. Chapitre III. - Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion 1. Les meneurs des foules. - Besoin instinctif de tous les êtres en foule dobéir à unmeneur. - Psychologie des meneurs. - Eux seuls peuvent créer la foi et donner une or-ganisation aux foules. - Despotisme forcé des meneurs. - Classification des meneurs. -Rôle de la volonté. - 2. Les moyens daction des meneurs : Laffirmation, la répétition,la contagion. - Rôle respectif de ces divers facteurs. - Comment la contagion peutremonter des couches inférieures aux couches supérieures dune société. - Uneopinion populaire devient bientôt une opinion générale. - 3. Le prestige. - Définitionet classification du prestige. - Le prestige acquis et le prestige personnel. -Exemplesdivers. - Comment meurt le prestige. Chapitre IV. - Limites de variabilité des croyances et des opinions des foules 1. Les croyances fixes. - Invariabilité de certaines croyances générales. - Elles sontles guides dune civilisation. - Difficulté de les déraciner. - En quoi lintolérance cons-titue pour les peuples une vertu. - Labsurdité philosophique dune croyance généralene peut nuire, à sa propagation. - 2. Les opinions mobiles des foules. – Extrêmemobilité des opinions qui ne dérivent pas des croyances générales. - Variationsapparentes des idées et des croyances en moins dun siècle. -Limites réelles de cesvariations. - Éléments sur lesquels la variation a porté. - La disparition actuelle descroyances générales et la diffusion extrême de la presse rendent de nos jours les
  6. 6. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 6opinions de plus en plus mobiles. - Comment les opinions des foules tendent sur laplupart des sujets vers lindifférence. - Impuissance des gouvernements à dirigercomme jadis lopinion. -Lémiettement actuel des opinions empêche leur tyrannie. Livre III : Classification et description des diverses catégories de foules Chapitre I. - Classification des foules Divisions générales des foules. - Leur classification. - 1. Les foules hétérogènes. -Comment elles se différencient. - Influence de la race. - Lâme de la foule est dautantplus faible que lâme de la race est plus forte. - Lâme de la race représente létat decivilisation et lâme de la foule létat de barbarie. - 2. Les foules homogènes. -Division des foules homogènes. - Les sectes, les castes et les classes. Chapitre II. - Les foules dites criminelles Les foules dites criminelles. - Une foule peut être légalement mais non psycholo-giquement criminelle. - Complète inconscience des actes des foules. - Exemplesdivers. - Psychologie des septembriseurs. - Leurs raisonnements, leur sensibilité, leurférocité et leur moralité. Chapitre III. - Les jurés de cour dassises Les jurés de cour dassises. - Caractères généraux des jurés. - La statistique montreque leurs décisions sont indépendantes de leur composition. - Comment sont impres-sionnés les jurés. - Faible action du raisonnement. - Méthodes de persuasion des avo-cats célèbres. - Nature des crimes pour lesquels les jurés sont indulgents ou sévères. -Utilité de linstitution du jury et danger extrême que présenterait son remplacementpar des magistrats. Chapitre IV. - Les foules électorales Caractères généraux des foules électorales. - Comment on les persuade. - Qualitésque doit posséder le candidat. - Nécessité du prestige. - Pourquoi ouvriers et paysanschoisissent si rarement les candidats dans leur sein. - Puissance des mots et desformules sur lélecteur. - Aspect général des discussions électorales. - Comment seforment les opinions de lélecteur. -Puissance des comités. - Ils représentent la formela plus redoutable de la tyrannie. - Les comités de la Révolution. - Malgré sa faiblevaleur psychologique, le suffrage universel ne peut être remplacé. - Pourquoi lesvotes seraient identiques, alors même quon restreindrait le droit de suffrage à uneclasse limitée de citoyens. - Ce que traduit le suffrage universel dans tous les pays. Chapitre V. - Les assemblées parlementaires Les foules parlementaires présentent la plupart des caractères communs auxfoules hétérogènes non anonymes. – Simplisme des opinions. - Suggestibilité et
  7. 7. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 7limites de cette suggestibilité. - Opinions fixes irréductibles et opinions mobiles. -Pourquoi lindécision prédomine. - Rôle des meneurs. - Raison de leur prestige. - Ilssont les vrais maîtres dune assemblée dont les votes ne sont ainsi que ceux dunepetite minorité. - Puissance absolue quils exercent. - Les éléments de leur art oratoire.- Les mots et les images. - Nécessité psychologique pour les meneurs dêtre généra-lement convaincus et bornés. - Impossibilité pour lorateur sans prestige de faireadmettre ses raisons. - Exagération des sentiments, bons ou mauvais, dans lesassemblées. - Automatisme auquel elles arrivent à certains moments. - Les séances dela Convention. - Cas dans lesquels une assemblée perd les caractères des foules. -Influence des spécialistes dans les questions techniques. - Avantages et dangers durégime parlementaire dans tous les pays. - Il est adapté aux nécessités modernes; maisil entraîne le gaspillage des finances et la restriction progressive de toutes les libertés.- Conclusion.
  8. 8. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 8Préface de lauteur 1Retour à la table des matières Lensemble de caractères communs imposés par le milieu et lhérédité à tous lesindividus dun peuple constitue lâme de ce peuple. Ces caractères étant dorigine ancestrale, sont très stables. Mais lorsque, sous desinfluences diverses, un certain nombre dhommes se trouvent momentanément ras-semblés, lobservation démontre quà leurs caractères ancestraux sajoutent une sériede caractères nouveaux fort différents parfois de ceux de la race. Leur ensemble constitue une âme collective puissante mais momentanée. Les foules ont toujours joué dans lhistoire un rôle important, jamais cependantaussi considérable quaujourdhui. Laction inconsciente des foules, substituée àlactivité consciente des individus, représente une des caractéristiques de lâge actuel.1 Rien na été changé à cet ouvrage, dont la première édition fut publiée en 1895. Les idées qui y sont exposées, et qui semblèrent alors fort paradoxales, sont devenues classiques, aujourdhui. La Psychologie des foules a été traduite dans de nombreuses langues : anglais, allemand, espagnol, russe, suédois, tchèque, polonais, turc, arabe, japonais, etc.
  9. 9. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 9À Th. Ribotdirecteur de la « revue philosophique »,professeur de psychologie au collège de France,membre de linstitutaffectueux hommage.
  10. 10. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 10IntroductionLère des foulesRetour à la table des matières Les grands bouleversements qui précèdent les changements de civilisation sem-blent, au premier abord, déterminés par des transformations politiques considérables :invasions de peuples ou renversements de dynasties. Mais une étude attentive de cesévénements découvre le plus souvent, comme cause réelle, derrière leurs causesapparentes, une modification profonde dans les idées des peuples. Les véritablesbouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous étonnent par leur grandeur etleur violence. Les seuls changements importants, ceux doù le renouvellement descivilisations découle, sopèrent dans les opinions, les conceptions et les croyances.Les événements mémorables sont les effets visibles des invisibles changements dessentiments des hommes. Sils se manifestent rarement, cest que le fond héréditairedes sentiments dune race est son élément le plus stable. Lépoque actuelle constitue un des moments critiques où la pensée humaine est envoie de transformation. Deux facteurs fondamentaux sont à la base de cette transformation. Le premier estla destruction des croyances religieuses, politiques et sociales doù dérivent tous leséléments de notre civilisation. Le second, la création de conditions dexistence et depensée entièrement nouvelles, engendrées par les découvertes modernes des scienceset de lindustrie.
  11. 11. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 11 Les idées du passé, bien québranlées, étant très puissantes encore, et celles quidoivent les remplacer nétant quen voie de formation, lâge moderne représente unepériode de transition et danarchie. Dune telle période, forcément un peu chaotique, il nest pas aisé de dire actu-ellement ce qui pourra sortir un jour. Sur quelles idées fondamentales sédifieront lessociétés qui succéderont à la nôtre ? Nous lignorons encore. Mais, dès maintenant,lon peut prévoir que, dans leur organisation, elles auront à compter avec unepuissance nouvelle, dernière souveraine de lâge moderne : la puissance des foules.Sur les ruines de tant didées, tenues pour vraies jadis et mortes aujourdhui, de tant depouvoirs successivement brisés par les révolutions, cette puissance est la seule qui sesoit élevée, et paraisse devoir absorber bientôt les autres. Alors que nos antiquescroyances chancellent et disparaissent, que les vieilles colonnes des sociétésseffondrent tour à tour, laction des foules est lunique force que rien ne menace etdont le prestige grandisse toujours. Lâge où nous entrons sera véritablement lère desfoules. Il y a un siècle à peine, la politique traditionnelle des États et les rivalités desprinces constituaient les principaux facteurs des événements. Lopinion des foules, leplus souvent, ne comptait pas. Aujourdhui les traditions politiques, les tendancesindividuelles des souverains, leurs rivalités pèsent peu. La voix des foules estdevenue prépondérante. Elle dicte aux rois leur conduite. Ce nest plus dans les con-seils des princes, mais dans lâme des foules que se préparent les destinées desnations. Lavènement des classes populaires à la vie politique, leur transformation pro-gressive en classes dirigeantes, est une des caractéristiques les plus saillantes de notreépoque de transition. Cet avènement na pas été marqué, en réalité, par le suffrageuniversel, si peu influent pendant longtemps et dune direction si facile au début. Lanaissance de la puissance des foules sest faite dabord par la propagation de certainesidées lentement implantées dans les esprits, puis par lassociation graduelle desindividus amenant la réalisation de conceptions jusqualors théoriques. Lassociation apermis aux foules de se former des idées, sinon très justes, au moins très arrêtées deleurs intérêts et de prendre conscience de leur force. Elles fondent des syndicatsdevant lesquels tous les pouvoirs capitulent, des bourses du travail qui, en dépit deslois économiques, tendent à régir les conditions du labeur et du salaire. Elles envoientdans les assemblées gouvernementales des représentants dépouillés de toute initia-tive, de toute indépendance, et réduits le plus souvent à nêtre que les porte-parole descomités qui les ont choisis. Aujourdhui les revendications des foules deviennent de plus en plus nettes, ettendent à détruire de fond en comble la société actuelle, pour la ramener à ce commu-nisme primitif qui fut létat normal de tous les groupes humains avant laurore de lacivilisation. Limitation des heures de travail, expropriation des mines, des chemins defer, des usines et du sol ; partage égal des produits, élimination des classes supérieu-res au profit des classes populaires, etc. Telles sont ces revendications. Peu aptes au raisonnement, les foules se montrent, au contraire, très aptes à lac-tion. Lorganisation actuelle rend leur force immense. Les dogmes que nous voyonsnaître auront bientôt acquis la puissance des vieux dogmes, cest-à-dire la forcetyrannique et souveraine qui met à labri de la discussion. Le droit divin des foulesremplace le droit divin des rois.
  12. 12. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 12 Les écrivains en faveur auprès de notre bourgeoisie, et qui représentent le mieuxses idées un peu étroites, ses vues un peu courtes, son scepticisme un peu sommaire,son égoïsme parfois excessif, saffolent devant le pouvoir nouveau quils voientgrandir, et, pour combattre le désordre des esprits, adressent des appels désespérésaux forces morales de l’Église, tant dédaignées par eux jadis. Ils parlent de labanqueroute de la science, et nous rappellent aux enseignements des vérités révélées.Mais ces nouveaux convertis oublient que si la grâce les a vraiment touchés, elle nesaurait avoir la même puissance sur des âmes peu soucieuses des préoccupations delau-delà. Les foules ne veulent plus aujourdhui des dieux que leurs anciens maîtresont reniés hier et contribué à briser. Les fleuves ne remontent pas vers leurs sources. La science na fait aucune banqueroute et nest pour rien dans lanarchie actuelledes esprits ni dans la puissance nouvelle qui grandit au milieu de cette anarchie. Ellenous a promis la vérité, ou au moins la connaissance des relations accessibles à notreintelligence ; elle ne nous a jamais promis ni la paix ni le bonheur. Souverainementindifférente à nos sentiments, elle nentend pas nos lamentations et rien ne pourraitramener les illusions quelle a fait fuir. Duniversels symptômes montrent chez toutes les nations laccroissement rapidede la puissance des foules. Quoi quil nous apporte, nous devrons le subir. Lesrécriminations représentent de vaines paroles. Lavènement des foules marquera peut-être une des dernières étapes des civilisations de lOccident, un retour vers ces pério-des danarchie confuse précédant léclosion des sociétés nouvelles. Mais commentlempêcher ? Jusquici les grandes destructions de civilisations vieillies ont constitué le rôle leplus clair des foules. Lhistoire enseigne quau moment où les forces morales, arma-ture dune société, ont perdu leur action, la dissolution finale est effectuée par cesmultitudes inconscientes et brutales justement qualifiées de barbares. Les civilisationsont été créées et guidées jusquici par une petite aristocratie intellectuelle, jamais parles foules. Ces dernières nont de puissance que pour détruire. Leur domination repré-sente toujours une phase de désordre. Une civilisation implique des règles fixes, unediscipline, le passage de linstinctif au rationnel, la prévoyance de lavenir, un degréélevé de culture, conditions totalement inaccessibles aux foules, abandonnées à elles-mêmes. Par leur puissance uniquement destructive, elles agissent comme ces micro-bes qui activent la dissolution des corps débilités ou des cadavres. Quand lédificedune civilisation est vermoulu, les foules en amènent lécroulement. Cest alorsquapparaît leur rôle. Pour un instant, la force aveugle du nombre devient la seulephilosophie de lhistoire. En sera-t-il de même pour notre civilisation ? Nous pouvons le craindre, maisnous lignorons encore. Résignons-nous à subir le règne des foules, puisque des mains imprévoyantes ontsuccessivement renversé toutes les barrières qui pouvaient les contenir. Ces foules, dont on commence à tant parler, nous les connaissons bien peu. Lespsychologues professionnels, ayant vécu loin delles, les ont toujours ignorées, et nesen sont occupés quau point de vue des crimes quelles peuvent commettre. Lesfoules criminelles existent sans doute, mais il est aussi des foules vertueuses, desfoules héroïques et bien dautres encore. Les crimes des foules ne constituent quun
  13. 13. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 13cas particulier de leur psychologie, et ne feraient pas plus connaître leur constitutionmentale quon ne connaîtrait celle dun individu en décrivant seulement ses vices. A vrai dire pourtant, les maîtres du monde, les fondateurs de religions ou dem-pires, les apôtres de toutes les croyances, les hommes dÉtat éminents, et, dans unesphère plus modeste, les simples chefs de petites collectivités humaines, ont toujoursété des psychologues inconscients, ayant de lâme des foules une connaissanceinstinctive, souvent très sûre. La connaissant bien ils en sont facilement devenus lesmaîtres. Napoléon pénétrait merveilleusement la psychologie des foules françaises,mais il méconnut complètement parfois celle des foules de races différentes 1. Cetteignorance lui fit entreprendre, en Espagne et en Russie notamment, des guerres quipréparèrent sa chute. La connaissance de la psychologie des foules constitue la ressource de lhommedÉtat qui veut, non pas les gouverner - la chose est devenue aujourdhui bien difficile- mais tout au moins ne pas être trop complètement gouverné par elles. La psychologie des foules montre à quel point les lois et les institutions exercentpeu daction sur leur nature impulsive et combien elles sont incapables davoir desopinions quelconques en dehors de celles qui leur sont suggérées. Des règles dérivéesde léquité théorique pure ne sauraient les conduire. Seules les impressions quon faitnaître dans leur âme peuvent les séduire. Si un législateur veut, par exemple, établirun nouvel impôt, devra-t-il choisir le plus juste théoriquement ? En aucune façon. Leplus injuste pourra être pratiquement le meilleur pour les foules, sil est le moinsvisible, et le moins lourd en apparence. Cest ainsi quun impôt indirect, même exor-bitant, sera toujours accepté par la foule. Étant journellement prélevé sur des objetsde consommation, par fractions de centime, il ne gêne pas ses habitudes et limpres-sionne peu. Remplacez-le par un impôt proportionnel sur les salaires ou autresrevenus, à payer en un seul versement, fût-il dix fois moins lourd que lautre, il soulè-vera dunanimes protestations. Aux centimes invisibles de chaque jour se substitue,en effet, une somme totale relativement élevée et, par conséquent, très impression-nante. Elle ne passerait inaperçue que si elle avait été mise de côté sou à sou ; mais ceprocédé économique représente une dose de prévoyance dont les foules sontincapables. Lexemple précédent éclaire dun jour très net leur mentalité. Elle navait paséchappé à un psychologue comme Napoléon ; mais les législateurs, ignorant lâmedes foules, ne sauraient la comprendre. Lexpérience ne leur a pas encore suffisam-ment enseigné que les hommes ne se conduisent jamais avec les prescriptions de laraison pure. Bien dautres applications pourraient être faites de la psychologie des foules. Saconnaissance jette une vive lueur sur nombre de phénomènes historiques et écono-miques totalement inintelligibles sans elle. Neût-elle quun intérêt de curiosité pure, létude de la psychologie des foulesméritait donc dêtre tentée. Il est aussi intéressant de déchiffrer les mobiles des ac-tions des hommes quun minéral ou une plante.1 Ses plus subtils conseillers ne la comprirent dailleurs pas davantage. Talleyrand lui écrivait que « lEspagne accueillait en libérateurs ses soldats ». Elle les accueillit comme des bêtes fauves. Un psychologue au courant des instincts héréditaires de la race aurait pu aisément le prévoir.
  14. 14. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 14 Notre étude de lâme des foules ne pourra être quune brève synthèse, un simplerésumé de nos recherches. Il faut lui demander seulement quelques vues suggestives.Dautres creuseront davantage le sillon. Nous ne faisons aujourdhui que le tracer surun terrain très inexploré encore 1.1 Les rares auteurs qui se sont occupés de létude psychologique des foules les ont examinées, je le disais plus haut, uniquement au point de vue criminel. Nayant consacré à ce dernier sujet quun court chapitre, je renverrai le lecteur aux études de M. TARDE et à lopuscule de M. SIGHELE : Les foules criminelle Ce dernier travail ne contient pas une seule idée personnelle à son auteur, mais une compi- lation de faits précieux pour les psychologues. Mes conclusions sur la criminalité et la moralité des foules sont dailleurs tout à fait contraires à celles des deux écrivains que je viens de citer. On trouvera dans mes divers ouvrages, et notamment dans La psychologie du socialisme, quelques conséquences des lois régissant la psychologie des foules. Elles peuvent dailleurs être utilisées dans les sujets les plus divers. M. A. Gevaert, directeur du Conservatoire royal de Bruxelles, a trouvé récemment une remarquable application des lois que nous avons exposées, dans un travail sur la musique, qualifiées très justement par lui d « art des foules ». « Ce sont vos deux ouvrages, mécrivait cet éminent professeur, en menvoyant son mémoire, qui mont donné la solution dun problème considéré auparavant par moi comme insoluble : laptitude étonnante de toute foule à sentir une oeuvre musicale récente ou ancienne, indigène ou étrangère, simple ou compliquée, pourvu quelle soit produite dans une belle exécution et par des exécutants dirigés par un chef enthousiaste. » M. Gevaert montre admirablement pourquoi « une oeuvre restée incom- prise à des musiciens émérites lisant la partition dans la solitude de leur cabinet, sera parfois saisie demblée par un auditoire étranger à toute culture technique ». Il explique aussi fort bien pourquoi ces impressions esthétiques ne laissent aucune trace.
  15. 15. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 15Psychologie des foulesLivre ILâme des foulesRetour à la table des matières
  16. 16. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 16Livre I : l’âme des foulesChapitre ICaractéristiques générales des foulesLoi psychologique de leur unité mentaleRetour à la table des matières Au sens ordinaire, le mot foule représente une réunion dindividus quelconques,quels que soient leur nationalité, leur profession ou leur sexe, quels que soient aussiles hasards qui les rassemblent. Au point de vue psychologique, lexpression foule prend une signification toutautre. Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, uneagglomération dhommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux dechaque individu qui la compose. La personnalité consciente sévanouit, les sentimentset les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme uneâme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. Lacollectivité devient alors ce que, faute dune expression meilleure, jappellerai unefoule organisée, ou, si lon préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul êtreet se trouve soumise à la loi de lunité mentale des foules. Le fait que beaucoup dindividus se trouvent accidentellement côte à côte ne leurconfère pas les caractères dune foule organisée. Mille individus réunis au hasard surune place publique sans aucun but déterminé, ne constituent nullement une foulepsychologique. Pour en acquérir les caractères spéciaux, il faut linfluence de certainsexcitants dont nous aurons à déterminer la nature.
  17. 17. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 17 Lévanouissement de la personnalité consciente et lorientation des sentiments etdes pensées dans un même sens, premiers traits de la foule en voie de sorganiser,nimpliquent pas toujours la présence simultanée de plusieurs individus sur un seulpoint. Des milliers dindividus séparés peuvent à un moment donné, sous linfluencede certaines émotions violentes, un grand événement national, par exemple, acquérirles caractères dune foule psychologique. Un hasard quelconque les réunissant suffiraalors pour que leur conduite revête aussitôt la forme spéciale aux actes des foules. Acertaines heures de lhistoire, une demi-douzaine dhommes peuvent constituer unefoule psychologique, tandis que des centaines dindividus réunis accidentellementpourront ne pas la constituer. Dautre part, un peuple entier, sans quil y ait agglomé-ration visible, devient foule parfois sous laction de telle ou telle influence. Dès que la foule psychologique est formée, elle acquiert des caractères générauxprovisoires, mais déterminables. A ces caractères généraux sajoutent des caractèresparticuliers, variables suivant les éléments dont la foule se compose et qui peuvent enmodifier la structure mentale. Les foules psychologiques sont donc susceptibles dune classification. Létude decette classification nous montrera quune foule hétérogène, composée déléments dis-semblables, présente avec les foules homogènes, composées déléments plus oumoins semblables (sectes, castes et classes), des caractères communs, et, à côté de cescaractères communs, des particularités qui permettent de les différencier. Avant de nous occuper des diverses catégories de foules, examinons dabord lescaractères communs à toutes. Nous opérerons comme le naturaliste, commençant pardéterminer les caractères généraux des individus dune famille puis les caractèresparticuliers qui différencient les genres et les espèces que renferme cette famille. Lâme des foules nest pas facile à décrire, son organisation variant non seulementsuivant la race et la composition des collectivités, mais encore suivant la nature et ledegré des excitants quelles subissent. La même difficulté se présente du reste pourlétude psychologique dun être quelconque. Dans les romans, les individus se mani-festent avec un caractère constant, mais non dans la vie réelle. Seule luniformité desmilieux crée luniformité apparente des caractères. Jai montré ailleurs que toutes lesconstitutions mentales contiennent des possibilités de caractères pouvant se révélersous linfluence dun brusque changement de milieu. Cest ainsi que, parmi les plusféroces Conventionnels se trouvaient dinoffensifs bourgeois, qui, dans les circons-tances ordinaires, eussent été de pacifiques notaires ou de vertueux magistrats.Lorage passé, ils reprirent leur caractère normal. Napoléon rencontra parmi eux sesplus dociles serviteurs. Ne pouvant étudier ici toutes les étapes de formation des foules, nous les envisa-gerons surtout dans la phase de leur complète organisation. Nous verrons ainsi cequelles peuvent devenir mais non ce quelles sont toujours. Cest uniquement à cettephase avancée dorganisation que, sur le fonds invariable et dominant de la race, sesuperposent certains caractères nouveaux et spéciaux, produisant lorientation de tousles sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Alors seule-ment se manifeste ce que jai nommé plus haut, la loi psychologique de lunitémentale des foules.
  18. 18. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 18 Plusieurs caractères psychologiques des foules leur sont communs avec desindividus isolés ; dautres, au contraire, ne se rencontrent que chez les collectivités.Nous allons étudier dabord ces caractères spéciaux pour bien en montrer lim-portance. Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quelsque soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables quepuissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence,le seul fait quils sont transformés en foule les dote dune sorte dâme collective. Cetteâme les fait sentir, penser et agir dune façon tout à fait différente de celle dontsentirait, penserait et agirait chacun deux isolément. Certaines idées, certains senti-ments ne surgissent ou ne se transforment en actes que chez les individus en foule. Lafoule psychologique est un être provisoire, composé déléments hétérogènes pour uninstant soudés, absolument comme les cellules dun corps vivant forment par leurréunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux quechacune de ces cellules possède. Contrairement à une opinion, quon sétonne de rencontrer sous la plume dunphilosophe aussi pénétrant quHerbert Spencer, dans lagrégat constituant une foule, ilny a nullement somme et moyenne des éléments, mais combinaison et création denouveaux caractères. De même en chimie. Certains éléments mis en présence, lesbases et les acides par exemple, se combinent pour former un corps nouveau doué depropriétés différentes de celles des corps ayant servi à le constituer. On constate aisément combien lindividu en foule diffère de lindividu isolé ; maisdune pareille différence les causes sont moins faciles à découvrir. Pour arriver à les entrevoir, il faut se rappeler dabord cette observation de lapsychologie moderne : que ce nest pas seulement dans la vie, organique, mais encoredans le fonctionnement de lintelligence que les phénomènes inconscients jouent unrôle prépondérant. La vie consciente de lesprit ne représente quune très faible partauprès de sa vie inconsciente. Lanalyste le plus subtil, lobservateur le plus pénétrant,narrive à découvrir quun bien petit nombre des mobiles inconscients qui le mènent.Nos actes conscients dérivent dun substratum inconscient formé surtout dinfluenceshéréditaires. Ce substratum renferme les innombrables résidus ancestraux quiconstituent lâme de la race. Derrière les causes avouées de nos actes, se trouvent descauses secrètes ignorées de nous. La plupart de nos actions journalières sont leffet demobiles cachés qui nous échappent. Cest surtout par les éléments inconscients composant lâme dune race, que seressemblent tous les individus de cette race. Cest par les éléments conscients, fruitsde léducation mais surtout dune hérédité exceptionnelle, quils diffèrent. Les hom-mes les plus dissemblables par leur intelligence ont des instincts, des passions, dessentiments parfois identiques. Dans tout ce qui est matière de sentiment : religion,politique, morale, affections, antipathies, etc., les hommes les plus éminents nedépassent que bien rarement le niveau des individus ordinaires. Entre un célèbremathématicien et son bottier un abîme peut exister sous le rapport intellectuel, maisau point de vue du caractère et des croyances la différence est souvent nulle ou trèsfaible. Or, ces qualités générales du caractère, régies par linconscient et possédées à peuprès au même degré par la plupart des individus normaux dune race, sont précisé-
  19. 19. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 19ment celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun. Dans lâme collective,les aptitudes intellectuelles des hommes, et par conséquent leur individualité, seffa-cent. Lhétérogène se noie dans lhomogène, et les qualités inconscientes dominent. Cette mise en commun de qualités ordinaires nous explique pourquoi les foules nesauraient accomplir dactes exigeant une intelligence élevée. Les décisions dintérêtgénéral prises par une assemblée dhommes distingués, mais de spécialités diffé-rentes, ne sont pas sensiblement supérieures aux décisions que prendrait une réuniondimbéciles. Ils peuvent seulement associer en effet ces qualités médiocres que tout lemonde possède. Les foules accumulent non lintelligence mais la médiocrité. Ce nest pas tout le monde, comme on le répète si souvent, qui a plus desprit queVoltaire. Voltaire a certainement plus desprit que tout le monde, si « tout le monde »représente les foules. Mais si les individus en foule se bornaient à fusionner leurs qualités ordinaires, ily aurait simplement moyenne, et non, comme nous lavons dit, création de caractèresnouveaux. De quelle façon sétablissent ces caractères ? Recherchons-le maintenant. Diverses causes déterminent lapparition des caractères spéciaux aux foules. Lapremière est que lindividu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentimentde puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eûtforcément refrénés. Il y cédera dautant plus volontiers que, la foule étant anonyme, etpar conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours lesindividus, disparaît entièrement. Une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminerchez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orien-tation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore, etquil faut rattacher aux phénomènes dordre hypnotique que nous étudierons dans uninstant. Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à cepoint que lindividu sacrifie très facilement son intérêt personnel à lintérêt collectif.Cest là une aptitude contraire à sa nature, et dont lhomme ne devient guère capableque lorsquil fait partie dune foule. Une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, détermine dans les indivi-dus en foule des caractères spéciaux parfois fort opposés à ceux de lindividu isolé. Jeveux parler de la suggestibilité, dont la contagion mentionnée plus haut nest dail-leurs quun effet. Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présentes à lesprit certaines décou-vertes récentes de la physiologie. Nous savons aujourdhui quun individu peut êtreplacé dans un état tel, quayant perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutes lessuggestions de lopérateur qui la lui a fait perdre, et commette les actes les pluscontraires à son caractère et à ses habitudes. Or, des observations attentives paraissentprouver que lindividu plongé depuis quelque temps au sein dune foule agissante,tombe bientôt - par suite des effluves qui sen dégagent, ou pour toute autre causeencore ignorée - dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de létat defascination de lhypnotisé entre les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étantparalysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient lesclave de toutes ses activitésinconscientes, que lhypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est
  20. 20. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 20évanouie, la volonté et le discernement abolis. Sentiments et pensées sont alorsorientés dans le sens déterminé par lhypnotiseur. Tel est à peu près létat de lindividu faisant partie dune foule. Il nest plusconscient de ses actes. Chez lui, comme chez lhypnotisé, tandis que certaines facultéssont détruites, dautres peuvent être amenées à un degré dexaltation extrême. Lin-fluence dune suggestion le lancera avec une irrésistible impétuosité vers laccom-plissement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules quechez le sujet hypnotisé, car la suggestion, étant la même pour tous les individus,sexagère en devenant réciproque. Les unités dune foule qui posséderaient unepersonnalité assez forte pour résister à la suggestion, sont en nombre trop faible et lecourant les entraîne. Tout au plus pourront-elles tenter une diversion par une sugges-tion différente. Un mot heureux, une image évoquée à propos ont parfois détourné lesfoules des actes les plus sanguinaires. Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la person-nalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentimentset des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en acte lesidées suggérées, tels sont les principaux caractères de lindividu en foule. Il nest pluslui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider. Par le fait seul quil fait partie dune foule, lhomme descend donc plusieurs degréssur léchelle de la civilisation. Isolé, cétait peut-être un individu cultivé, en foule cestun instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, etaussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il sen rapproche encorepar sa facilité à se laisser impressionner par des mots, des images, et conduire à desactes lésant ses intérêts les plus évidents. Lindividu en foule est un grain de sable aumilieu dautres grains de sable que le vent soulève à son gré. Et cest ainsi quon voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaquejuré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesuresque réprouverait en particulier chacun des membres qui les composent. Pris séparé-ment, les hommes de la Convention étaient des bourgeois, aux habitudes pacifiques.Réunis en foule, ils nhésitèrent pas, sous linfluence de quelques meneurs, à envoyerà la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et contrairement à tousleurs intérêts, ils renoncèrent à leur inviolabilité et se décimèrent eux-mêmes. Ce nest pas seulement par les actes que lindividu en foule diffère de son moinormal. Avant même davoir perdu toute indépendance, ses idées et ses sentiments sesont transformés, au point de pouvoir changer lavare en prodigue, le sceptique encroyant, lhonnête homme en criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous sesprivilèges votée par la noblesse dans un moment denthousiasme pendant la fameusenuit du 4 août 1789, neût certes jamais été acceptée par aucun de ses membres prisisolément. Concluons des observations précédentes, que la foule est toujours intellectuel-lement inférieure à lhomme isolé. Mais au point de vue des sentiments et des actesque ces sentiments provoquent, elle peut, suivant les circonstances, être meilleure oupire. Tout dépend de la façon dont on la suggestionne. Cest là ce quont méconnu lesécrivains nayant étudié les foules quau point de vue criminel. Criminelles, les foulesle sont souvent, certes, mais, souvent aussi, héroïques. On les amène aisément à sefaire tuer pour le triomphe dune croyance ou dune idée, on les enthousiasme pour la
  21. 21. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 21gloire et lhonneur, on les entraîne presque sans pain et sans armes comme pendantles croisades, pour délivrer de linfidèle le tombeau dun Dieu, ou, comme en 93, pourdéfendre le sol de la patrie. Héroïsmes évidemment un peu inconscients, mais cestavec de tels héroïsmes que se fait lhistoire. Sil ne fallait mettre à lactif des peuplesque les grandes actions froidement raisonnées, les annales du monde en enregis-treraient bien peu.
  22. 22. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 22Livre I : l’âme des foulesChapitre IISentiments et moralitédes foulesRetour à la table des matières Après avoir indiqué dune façon très générale les principaux caractères des foules,nous allons maintenant les étudier en détail. Plusieurs caractères spéciaux des foules, tels que limpulsivité, lirritabilité, linca-pacité de raisonner, labsence de jugement et desprit critique, lexagération dessentiments, et dautres encore, sont observables également chez les êtres appartenant àdes formes inférieures dévolution, comme le sauvage et lenfant. Cest là une analogieque jindique seulement en passant. Sa démonstration dépasserait le cadre de cetouvrage. Elle serait inutile, dailleurs, pour les personnes au courant de la psychologiedes primitifs, et convaincrait médiocrement celles qui lignorent. Jaborde maintenant lun après lautre les divers caractères faciles à observer dansla plupart des foules.1. Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduitepresque exclusivement par linconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous linflu-
  23. 23. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 23ence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuventêtre parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, lindividuagit suivant les hasards de lexcitation. La foule, jouet de tous les stimulantsextérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsionsreçues. Lindividu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que lhomme en foule ;mais sa raison lui montrant les inconvénients dy céder, il ny cède pas. On peutphysiologiquement définir ce phénomène en disant que lindividu isolé possèdelaptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue. Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant lesexcitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seronttoujours tellement impérieuses que lintérêt de la conservation lui-même seffaceradevant elles. Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernièresy obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instantde la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à lhéroïsme le plus absolu. Lafoule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. Cest de son seinquont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutilede remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles nemarchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu dannées quun général,devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à sefaire tuer pour sa cause. Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourirsuccessivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous linfluence desexcitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que louragan soulève,disperse en tous sens, puis laisse retomber. Létude de certaines foules révolution-naires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments. Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsquunepartie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la viequotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, lesdémocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avecfrénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volontédurable que de pensée. La foule nest pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle nadmetpas dobstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et dautant moins que lenombre lui donne le sentiment dune puissance irrésistible. Pour lindividu en foule, lanotion dimpossibilité disparaît. Lhomme isolé sent bien quil ne pourrait à lui seulincendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère àlesprit. Faisant partie dune foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère lenombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement.Lobstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si lorganisme humain permettait laperpétuité de la fureur, on pourrait dire que létat normal de la foule contrariée est lafureur. Dans lirritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tousles sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les carac-tères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nossentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes
  24. 24. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 24variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonneest, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueursur ce point. En 1870, la publication dun simple télégramme relatant une insultesupposée suffit pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatementune guerre terrible. Quelques années plus tard, lannonce télégraphique dun insigni-fiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversementinstantané du gouvernement. Au même moment, léchec beaucoup plus grave duneexpédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre quune faibleémotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais lesplus féminines de toutes sont les foules latines. Qui sappuie sur elles peut monter trèshaut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitudeden être précipité un jour.2. Suggestibilité et crédulité des foulesRetour à la table des matières Nous avons dit quun des caractères généraux des foules est une suggestibilitéexcessive, et montré combien, parmi toute agglomération humaine, une suggestionest contagieuse ; ce qui explique lorientation rapide des sentiments vers un sens dé-terminé. Si neutre quon la suppose, la foule se trouve le plus souvent dans un état datten-tion expectante favorable à la suggestion. La première suggestion formulée simposeimmédiatement par contagion à tous les cerveaux, et établit aussitôt lorientation.Chez les êtres suggestionnés, lidée fixe tend à se transformer en acte. Sagit-il dunpalais à incendier ou dune œuvre de dévouement à accomplir, la foule sy prête avecla même facilité. Tout dépendra de la nature de lexcitant, et non plus, comme chezlindividu isolé, des rapports existant entre lacte suggéré et la somme de raison quipeut être opposée à sa réalisation. Aussi, errant constamment sur les limites de linconscience, subissant toutes lessuggestions, animée de la violence de sentiments propre aux êtres qui ne peuventfaire appel à des influences rationnelles, dépourvue desprit critique, la foule ne peutque se montrer dune crédulité excessive. Linvraisemblable nexiste pas pour elle, etil faut bien se le rappeler pour comprendre la facilité avec laquelle se créent et sepropagent les légendes et les récits les plus extravagants 1. La création des légendes qui circulent si aisément parmi les foules nest passeulement le résultat dune crédulité complète, mais encore des déformations prodi-gieuses que subissent les événements dans limagination dindividus assemblés.Lévénement le plus simple vu par la foule est bientôt un événement défiguré. Ellepense par images, et limage évoquée en évoque elle-même une série dautres sansaucun lien logique avec la première. Nous concevons aisément cet état en songeant1 Les personnes qui ont assisté au siège de Paris, ont vu de nombreux exemples de cette crédulité des foules pour des choses absolument invraisemblables. Une bougie allumée à létage supérieur dune maison était considérée aussitôt comme un signal fait aux assiégeants. Deux secondes de réflexion eussent prouvé cependant quil leur était absolument impossible dapercevoir à plusieurs lieues de distance la lueur de cette bougie.
  25. 25. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 25aux bizarres successions didées où nous conduit parfois lévocation dun faitquelconque. La raison montre lincohérence de pareilles images, mais la foule ne lavoit pas ; et ce que son imagination déformante ajoute à lévénement, elle le confon-dra avec lui. Incapable de séparer le subjectif de lobjectif, elle admet comme réellesles images évoquées dans son esprit, et ne possédant le plus souvent quune parentélointaine avec le fait observé. Les déformations quune foule fait subir à un événement quelconque dont elle estle témoin devraient, semble-t-il, être innombrables et de sens divers, puisque leshommes qui la composent sont de tempéraments fort variés. Mais il nen est rien. Parsuite de la contagion, les déformations sont de même nature et de même sens pourtous les individus de la collectivité. La première déformation perçue par lun deuxforme le noyau de la suggestion contagieuse. Avant dapparaître sur les murs deJérusalem à tous les croisés, saint Georges ne fut certainement vu que dun des assis-tants. Par voie de suggestion et de contagion le miracle signalé fut immédiatementaccepté par tous. Tel est le mécanisme de ces hallucinations collectives si fréquentes dans lhistoire,et qui semblent avoir tous les caractères classiques de lauthenticité, puisquil sagit dephénomènes constatés par des milliers de personnes. La qualité mentale des individus dont se compose la foule ne contredit pas ceprincipe. Cette qualité est sans importance. Du moment quils sont en foule, lignorantet le savant deviennent également incapables dobservation. La thèse peut sembler paradoxale, Pour la démontrer il faudrait reprendre ungrand nombre de faits historiques, et plusieurs volumes ny suffiraient pas. Ne voulant pas cependant laisser le lecteur sous limpression dassertions sanspreuves, je vais lui donner quelques exemples pris au hasard parmi tous ceux que lonpourrait citer. Le fait suivant est un des plus typiques parce quil est choisi parmi des halluci-nations collectives sévissant sur une foule où se trouvaient des individus de toutessortes, ignorants comme instruits. Il est rapporté incidemment par le lieutenant devaisseau Julien Félix dans son livre sur les courants de la mer. La frégate La Belle-Poule croisait en mer pour retrouver la corvette Le Berceaudont un violent orage lavait séparée. On était en plein jour et en plein soleil. Tout àcoup la vigie signale une embarcation désemparée. Léquipage dirige ses regards versle point indiqué, et tout le monde, officiers et matelots, aperçoit nettement un radeauchargé dhommes remorqué par des embarcations sur lesquelles flottaient des signauxde détresse. Lamiral Desfossés fit armer une embarcation pour voler au secours desnaufragés. En approchant, les matelots et les officiers qui la montaient voyaient « desmasses dhommes sagiter, tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confusdun grand nombre de voix ». Arrivés contre le prétendu radeau, on se trouva simple-ment en face de quelques branches darbres couvertes de feuilles arrachées à la côtevoisine. Devant une évidence aussi palpable, lhallucination sévanouit. Cet exemple dévoile bien clairement le mécanisme de lhallucination collective telque nous lavons expliqué. Dun côté, foule, en état dattention expectante ; de lautre,
  26. 26. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 26suggestion opérée par la vigie signalant un bâtiment désemparé en mer, suggestionacceptée par voie de contagion, de tous les assistants, officiers ou matelots. Une foule na pas besoin dêtre nombreuse pour que sa faculté de voir correcte-ment soit détruite, et les faits réels remplacés par des hallucinations sans parenté aveceux. Quelques individus réunis constituent une foule, et alors même quils seraientdes savants distingués, ils revêtent tous les caractères des foules pour les sujets endehors de leur spécialité. La faculté dobservation et lesprit critique possédés parchacun deux sévanouissent. Un psychologue ingénieux, M Davey, nous en fournit un bien curieux exemple,rapporté par les Annales des Sciences psychiques, et qui mérite dêtre relaté ici. M.Davey ayant convoqué une réunion dobservateurs distingués, parmi lesquels un despremiers savants de lAngleterre, M. Wallace, exécuta devant eux, et après leur avoirlaissé examiner les objets et poser des cachets où ils voulaient, tous les phénomènesclassiques des spirites : matérialisation des esprits, écriture sur des ardoises, etc.Ayant ensuite obtenu de ces spectateurs illustres des rapports écrits affirmant que lesphénomènes observés navaient pu être obtenus que par des moyens surnaturels, illeur révéla quils étaient le résultat de supercheries très simples. « Le plus étonnant delinvestigation de M. Davey, écrit lauteur de la relation, nest pas la merveille destours en eux-mêmes, mais lextrême faiblesse des rapports quen ont faits les témoinsnon initiés. Donc, dit-il, les témoins peuvent faire de nombreux et positifs récits quisont complètement erronés, mais dont le résultat est que, si lon accepte leursdescriptions comme exactes, les phénomènes quils décrivent sont inexplicables par lasupercherie. Les méthodes inventées par M. Davey étaient si simples quon est étonnéquil ait eu la hardiesse de les employer ; mais il avait un tel pouvoir sur lesprit de lafoule quil pouvait lui persuader quelle voyait ce quelle ne voyait pas. » Cesttoujours le pouvoir de lhypnotiseur à légard de lhypnotisé. Mais quand on le voitsexercer sur des esprits supérieurs, préalablement mis en défiance, on conçoit avecquelle facilité sillusionnent les foules ordinaires. Les exemples analogues sont innombrables. Il y a quelques années, les journauxreproduisirent lhistoire de deux petites filles noyées retirées de la Seine. Ces enfantsfurent dabord reconnues de la façon la plus catégorique par une douzaine de témoins.Devant les affirmations si concordantes aucun doute nétait resté dans lesprit du jugedinstruction. Il permit détablir lacte de décès. Mais au moment où on allait procéderà linhumation, le hasard fit découvrir que les victimes supposées étaient parfaitementvivantes et navaient dailleurs quune très lointaine ressemblance avec les petitesnoyées. Comme dans plusieurs des exemples précédemment cités laffirmation dupremier témoin, victime dune illusion, avait suffi à suggestionner tous les autres. Dans les cas semblables, le point de départ de la suggestion est toujours lillusionproduite chez un individu au moyen de réminiscences plus ou moins vagues, puis lacontagion par voie daffirmation de cette illusion primitive. Si le premier observateurest très impressionnable, il suffira que le cadavre quil croit reconnaître présente - endehors de toute ressemblance réelle -quelque particularité, une cicatrice ou un détailde toilette, capable dévoquer pour lui lidée dune autre personne. Cette idée évoquéedevient alors le noyau dune sorte de cristallisation envahissant le champ de lenten-dement et paralysant toute faculté critique. Ce que lobservateur voit alors, nest pluslobjet lui-même, mais limage évoquée dans son esprit. Ainsi sexpliquent les recon-naissances erronées de cadavres denfants par leur propre mère, tel que le cas suivant
  27. 27. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 27déjà ancien, et où lon voit se manifester précisément les deux ordres de suggestiondont je viens dindiquer le mécanisme. Lenfant fut reconnu par un autre enfant - qui se trompait. La série des reconnaissances inexactes se déroula alors. Et lon vit une chose très extraordinaire. Le lendemain du jour où un écolier lavait recon- nu, une femme sécria : “ Ah ! mon Dieu, cest mon enfant. ” On lintroduit près du cadavre, elle examine les effets, constate une cicatrice au front. « Cest bien, dit-elle, mon pauvre fils, perdu depuis juillet dernier. On me laura volé et on me la tué ! » La femme était concierge rue du Four et se nommait Chavandret. On fit venir son beau- frère qui, sans hésitation, dit : « Voilà le petit Philibert. » Plusieurs habitants de la rue recon- nurent Philibert Chavandret dans lenfant, sans compter son propre maître décole pour qui la médaille était un indice. Eh bien ! les voisins, le beau-frère, le maître décole et la mère se trompaient. Six semai- nes plus tard, lidentité de lenfant fut établie. Cétait un enfant de Bordeaux, tué à Bordeaux et, par les messageries, apporté à Paris 1. Remarquons que ces reconnaissances sont faites généralement par des femmes etdes enfants, cest-à-dire précisément par les êtres les plus impressionnables. Ellesmontrent ce que peuvent valoir en justice de tels témoignages. Les affirmations desenfants, notamment, ne devraient jamais être invoquées. Les magistrats répètentcomme un lieu commun quà cet âge on ne ment pas. Une culture psychologique unpeu moins sommaire leur apprendrait quà cet âge, au contraire, on ment presquetoujours. Le mensonge, sans doute, est innocent, mais nen constitue pas moins unmensonge. Mieux vaudrait jouer à pile ou face la condamnation dun accusé que de ladécider comme on la fait tant de fois, daprès le témoignage dun enfant. Pour en revenir aux observations faites par les foules, nous conclurons que lesobservations collectives sont les plus erronées de toutes et représentent le plussouvent la simple illusion dun individu ayant, par voie de contagion, suggestionné lesautres. Dinnombrables faits prouvent la complète défiance quil faut avoir du témoignagedes foules. Des milliers dhommes assistèrent à la célèbre charge de cavalerie de labataille de Sedan, et pourtant il est impossible, en présence des témoignages visuelsles plus contradictoires, de savoir par qui elle fut commandée. Dans un livre récent, legénéral anglais Wolseley a prouvé que jusquici les plus graves erreurs avaient étécommises sur les faits les plus considérables de la bataille de Waterloo, faits attestéscependant par des centaines de témoins 2.1 Éclair du 21 avril 1895.2 Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle sest passée exactement ? Jen doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. dHarcourt, acteur et témoin, rapporte de la bataille de Solférino peut sappliquer à toutes les batailles: « Les généraux (renseignés naturellement par des centaines de témoignages) trans- mettent leurs rapports officiels; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif; le chef détat-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le
  28. 28. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 28 Tous ces exemples montrent, je le répète, ce que vaut le témoignage des foules.Les traités de logique font rentrer lunanimité de nombreux témoins dans la catégoriedes preuves les plus probantes de lexactitude dun fait. Mais ce que nous savons de lapsychologie des foules montre combien ils sillusionnent sur ce point. Les événe-ments les plus douteux sont certainement ceux qui ont été observés par le plus grandnombre de personnes. Dire quun fait a été simultanément constaté par des milliers detémoins, cest dire que le fait réel est en général fort différent du récit adopté. Il découle clairement de ce qui précède quon doit considérer les livres dhistoirecomme des ouvrages dimagination pure. Ce sont des récits fantaisistes de faits malobservés, accompagnés dexplications forgées après coup. Si le passé ne nous avaitpas légué ses oeuvres littéraires, artistiques et monumentales, nous nen connaîtrionsrien de réel. Savons-nous un seul mot de vrai sur la vie des grands hommes quijouèrent les rôles prépondérants dans lhumanité, tels quHercule, Bouddha, Jésus ouMahomet ? Très probablement non. Au fond, dailleurs, leur vie exacte nous importepeu. Les êtres qui ont impressionné les foules furent des héros légendaires, et non deshéros réels. Malheureusement les légendes nont elles-mêmes aucune consistance. Limagina-tion des foules les transforme sans cesse suivant les temps, et surtout les races. Il y aloin du Jéhovah sanguinaire de la Bible au Dieu damour de sainte Thérèse, et leBouddha adoré en Chine na plus aucun trait commun avec celui qui est vénéré danslInde. Il nest même pas besoin que les siècles aient passé sur les héros pour que leurlégende soit transformée par limagination des foules. La transformation se faitparfois en quelques années. Nous avons vu de nos jours la légende de lun des plusgrands héros historiques se modifier plusieurs fois en moins de cinquante ans. Sousles Bourbons, Napoléon devint une sorte de personnage idyllique, philanthrope etlibéral, ami des humbles, qui, au dire des poètes, devaient conserver son souvenirsous le chaume pendant bien longtemps. Trente ans après, le héros débonnaire étaitdevenu un despote sanguinaire, usurpateur du pouvoir et de la liberté, ayant sacrifiétrois millions dhommes uniquement à son ambition. Actuellement, la légende setransforme encore. Quand quelques dizaines de siècles auront passé sur elle, lessavants de lavenir, en présence de ces récits contradictoires, douteront peut-être delexistence du héros, comme nous doutons parfois de celle de Bouddha, et ne verronten lui que quelque mythe solaire ou un développement de la légende dHercule. Ils seconsoleront aisément sans doute de cette incertitude, car, mieux initiés quaujourdhuià la psychologie des foules, ils sauront que lhistoire ne peut guère éterniser que desmythes. porte au maréchal, il sécrie : « Vous vous trompez absolument ! » et il substitue une nouvelle ré- daction. Il ne reste presque rien du rapport primitif. » M. dHarcourt relate ce fait comme une preuve de limpossibilité où lon est détablir la vérité sur lévénement le plus saisissant, le mieux observé.
  29. 29. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 293. Exagération et simplisme des sentiments des foulesRetour à la table des matières Les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, présentent ce doublecaractère dêtre très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant dautres,lindividu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voitles choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, lexagération dunsentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion etde contagion, lapprobation dont il devient lobjet accroît considérablement sa force. La simplicité et lexagération des sentiments des foules les préservent du doute etde lincertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Lesoupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencementdantipathie ou de désapprobation, qui, chez lindividu isolé, resterait peu accentué,devient aussitôt une haine féroce chez lindividu en foule. La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hété-rogènes surtout, par labsence de responsabilité. La certitude de limpunité, dautantplus forte que la foule est plus nombreuse et la notion dun pouvoir momentané consi-dérable dû au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actesimpossibles à lindividu isolé. Dans les foules, limbécile, lignorant et lenvieux sontlibérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notiondune force brutale, passagère, mais immense. Lexagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvaissentiments, reliquat atavique des instincts de lhomme primitif, que la crainte duchâtiment oblige lindividu isolé et responsable à refréner. Ainsi sexplique la facilitédes foules à se porter aux pires excès. Habilement suggestionnées, les foules deviennent capables dhéroïsme et dedévouement. Elles en sont même beaucoup plus capables que lindividu isolé. Nousaurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules. La foule nétant impressionnée que par des sentiments excessifs, lorateur qui veutla séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et nejamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés dargumen-tation familiers aux orateurs des réunions populaires. La foule réclame encore la même exagération dans les sentiments de ses héros.Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. Au théâtre,la foule exige du héros de la pièce des vertus, un courage, une moralité, qui ne sontjamais pratiqués dans la vie. On a parlé avec raison de loptique spéciale du théâtre. Il en existe une, sansdoute, mais ses règles sont le plus souvent sans parenté avec le bon sens et la logique.Lart de parler aux foules est dordre inférieur, mais exige des aptitudes toutesspéciales. On sexplique mal parfois à la lecture le succès de certaines pièces. Lesdirecteurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes généralement très
  30. 30. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 30incertains de la réussite, car pour juger, il leur faudrait se transformer en foule 1. Sinous pouvions entrer dans les développements, il serait facile de montrer encorelinfluence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la fouledans un pays reste parfois sans aucun succès dans un autre ou nobtient quun succèsdestime et de convention, parce quelle ne met pas en jeu des ressorts capables desoulever son nouveau publie. Inutile dajouter que lexagération des foules porte seulement sur les sentiments, eten aucune façon sur lintelligence. Par le fait seul que lindividu est en foule, sonniveau intellectuel, je lai déjà montré, baisse considérablement. M. Tarde la égale-ment constaté en opérant ses recherches sur les crimes des foules. Cest donc unique-ment dans lordre sentimental que les foules peuvent monter très haut ou descendre,au contraire, très bas.4. Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foulesRetour à la table des matières Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes, les opinions, lesidées et croyances quon leur suggère, sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, etconsidérées comme vérités absolues ou erreurs non moins absolues. Il en est toujoursainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu davoir été engendréespar voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont intolé-rantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes. Ne gardant aucun doute sur ce quelle croit vérité ou erreur et possédant, dautrepart, la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire quintolérante. Lindi-vidu peut accepter la contradiction et la discussion, la foule ne les supporte jamais.Dans les réunions publiques, la plus légère contradiction de la part dun orateur estimmédiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes invectives,bientôt suivis de voies de fait et dexpulsion pour peu que lorateur insiste. Sans laprésence inquiétante des agents de lautorité, le contradicteur serait même fréquem-ment lynché. Lautoritarisme et lintolérance sont généraux chez toutes les catégories de foules,mais ils sy présentent à des degrés fort divers ; et ici encore reparaît la notionfondamentale de la race, dominatrice des sentiments et des pensées des hommes.Lautoritarisme et lintolérance sont surtout développés chez les foules latines. Ils lesont au point davoir détruit ce sentiment de lindépendance individuelle si puissant1 Cest ce qui permet de comprendre pourquoi certaines pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le succès de la pièce de M. COPPÉE, Pour la couronne, refusée dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom de son auteur, La marraine de Charley, montée aux frais dun agent de change, après de successifs refus, obtint deux cents représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans lexplication donnée plus haut sur limpossibilité où se trouvent les directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule, de telles aberrations de jugement de la part dindividus compétents et très intéressés à ne pas commettre daussi lourdes erreurs seraient incompréhensibles.
  31. 31. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 31chez lAnglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles quà lindépendance collec-tive de leur secte et la caractéristique de cette indépendance est le besoin dasservirimmédiatement et violemment à leurs croyances tous les dissidents. Chez les peupleslatins, les Jacobins de tous les âges, depuis ceux de lInquisition, nont jamais pusélever à une autre conception de la liberté. Lautoritarisme et lintolérance constituent pour les foules des sentiments trèsclairs, quelles supportent aussi facilement quelles les pratiquent. Elles respectent laforce et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée com-me une forme de la faiblesse. Leurs sympathies nont jamais été aux maîtres débon-naires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. Cest toujours à euxquelles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds ledespote renversé, cest parce quayant perdu sa force, il rentre dans la catégorie desfaibles quon méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujoursla structure dun César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabreleur fait peur. Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avecservilité devant une autorité forte. Si laction de lautorité est intermittente, la foule,obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de lanarchie à laservitude, et de la servitude à lanarchie. Ce serait dailleurs méconnaître la psychologie des foules que de croire à laprédominance chez elles des instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nousillusionnent sur ce point. Les explosions de révolte et de destruction sont toujours trèséphémères. Elles sont trop régies par linconscient, et trop soumises par conséquent àlinfluence dhérédités séculaires, pour ne pas se montrer extrêmement conservatrices.Abandonnées à elles-mêmes, on les voit bientôt lasses de leurs désordres se dirigerdinstinct vers la servitude. Les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins accla-mèrent énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durementsentir sa main de fer. Lhistoire des révolutions populaires est presque incompréhensible si lon mécon-naît les instincts profondément conservateurs des foules. Elles veulent bien changerles noms de leurs institutions, et accomplissent parfois même de violentes révolutionspour obtenir ces changements ; mais le fond de ces institutions est trop lexpressiondes besoins héréditaires de la race pour quelles ny reviennent pas toujours. Leurmobilité incessante ne porte que sur les choses superficielles. En fait, elles ont desinstincts conservateurs irréductibles et comme tous les primitifs un respect fétichistepour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifierleurs conditions réelles dexistence. Si la puissance actuelle des démocraties avaitexisté à lépoque où furent inventés les métiers mécaniques, la vapeur et les cheminsde fer, la réalisation de ces inventions eût été impossible, ou seulement au prix derévolutions répétées. Heureusement pour les progrès de la civilisation, la suprématiedes foules na pris naissance que lorsque les grandes découvertes de la science et delindustrie étaient déjà accomplies.
  32. 32. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 325. Moralité des foulesRetour à la table des matières Si nous attachons au mot moralité le sens de respect constant de certaines con-ventions sociales et de répression permanente des impulsions égoïstes, il est bienévident que les foules sont trop impulsives et trop mobiles pour être susceptibles demoralité. Mais si, dans ce terme, nous faisons entrer lapparition momentanée de cer-taines qualités telles que labnégation, le dévouement, le désintéressement, le sacrificede soi-même, le besoin déquité, nous pouvons dire que les foules sont, au contraire,parfois susceptibles dune moralité très haute. Les rares psychologues qui les ont étudiées ne le firent quau point de vue de leursactes criminels ; et voyant ces actes fréquents, ils ont assigné aux foules un niveaumoral très bas. Sans doute en font-elles preuve souvent ; mais pourquoi ? Simplement, parce queles instincts de férocité destructive sont des résidus des âges primitifs dormant aufond de chacun de nous. Pour lindividu isolé il serait dangereux de les satisfaire,alors que son absorption dans une foule irresponsable, et où par conséquent, limpu-nité est assurée, lui donne toute liberté pour les suivre. Ne pouvant exercer habituel-lement ces instincts destructifs sur nos semblables, nous nous bornons à les assouvirsur des animaux. Cest dune même source que dérivent la passion pour la chasse et laférocité des foules. La foule écharpant lentement une victime sans défense fait preuvedune cruauté très lâche ; mais, bien proche parente, pour le philosophe, de celle deschasseurs se réunissant par douzaines afin davoir le plaisir dassister à léventrementdun malheureux cerf par leurs chiens. Si la foule est capable de meurtre, dincendie et de toutes sortes de crimes, ellelest également dactes de sacrifice et de désintéressement beaucoup plus élevés queceux dont est susceptible lindividu isolé. Cest surtout sur lindividu en foule quonagit, en invoquant des sentiments de gloire, dhonneur, de religion et de patrie.Lhistoire fourmille dexemples analogues à ceux des croisades et des volontaires de93. Seules les collectivités sont capables de grands dévouements et de grands désin-téressements. Que de foules se sont fait héroïquement massacrer pour des croyanceset des idées quelles comprenaient à peine ! Les foules qui font des grèves les fontbien plus pour obéir à un mot dordre que pour obtenir une augmentation de salaire.Lintérêt personnel est rarement un mobile puissant chez les foules, alors quilconstitue le mobile à peu près exclusif de lindividu isolé. Ce nest certes pas lui quiguida les foules dans tant de guerres, incompréhensibles le plus souvent pour leurintelligence, et où elles se laissèrent massacrer aussi facilement que les alouetteshypnotisées par le miroir du chasseur. Les plus parfaits gredins eux-mêmes, par le fait seul dêtre réunis en foule,acquièrent parfois des principes de moralité très stricts. Taine fait remarquer que lesmassacreurs de Septembre venaient déposer sur la table des comités les portefeuilleset les bijoux trouvés sur leurs victimes et si aisés à dérober. La foule hurlante,grouillante et misérable qui envahit les Tuileries pendant la Révolution de 1848, nesempara daucun des objets qui léblouirent et dont un seul représentait du pain pourbien des jours.
  33. 33. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 33 Cette moralisation de lindividu par la foule nest certes pas une règle constante,mais elle sobserve fréquemment et même dans des circonstances beaucoup moinsgraves que celles que je viens de citer. Au théâtre, je lai déjà dit, la foule réclame duhéros de la pièce des vertus exagérées, et une assistance, même composée délémentsinférieurs, se montre parfois très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, levoyou gouailleur, murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un proposléger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations habituelles. Donc, les foules adonnées souvent à de bas instincts, donnent aussi parfois lex-emple dactes de moralité élevés. Si le désintéressement, la résignation, le dévoue-ment absolu à un idéal chimérique ou réel sont des vertus morales, on peut dire queles foules possèdent parfois ces vertus à un degré que les plus sages philosophes ontrarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec inconscience, mais quimporte.Si les foules avaient raisonné souvent et consulté leurs intérêts immédiats, aucunecivilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre planète, et lhumaniténaurait pas dhistoire.
  34. 34. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 34Livre I : l’âme des foulesChapitre IIIIdées, raisonnementset imagination des foules1. Les idées des foulesRetour à la table des matières Étudiant dans un précédent ouvrage le rôle des idées sur lévolution des peuples,nous avons prouvé que chaque civilisation dérive dun petit nombre didées fonda-mentales rarement renouvelées. Nous avons exposé comment ces idées sétablissentdans lâme des foules ; avec quelle difficulté elles y pénètrent, et la puissance quellespossèdent après y avoir pénétré. Nous avons montré également que les grandes per-turbations historiques dérivent le plus souvent des changements de ces idées fonda-mentales. Ayant suffisamment traité ce sujet, je ny reviendrai pas et me bornerai à direquelques mots des idées accessibles aux foules et sous quelles formes celles-ci lesconçoivent. On peut les diviser en deux classes. Dans lune, nous placerons les idées acciden-telles et passagères créées sous des influences du moment : lengouement pour unindividu ou une doctrine par exemple. Dans lautre, les idées fondamentales aux-quelles le milieu, lhérédité, lopinion donnent une grande stabilité : telles les idéesreligieuses jadis, les idées démocratiques et sociales aujourdhui.
  35. 35. Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 35 Les idées fondamentales pourraient être représentées par la masse des eaux dunfleuve déroulant lentement son cours ; les idées passagères par les petites vagues,toujours changeantes, agitant sa surface, et qui, bien que sans importance réelle, sontplus visibles que la marche du fleuve lui-même. De nos jours, les grandes idées fondamentales dont ont vécu nos pères paraissentde plus en plus chancelantes et, du même coup, les institutions qui reposaient surelles se sont trouvées profondément ébranlées. Il se forme actuellement beaucoup deces petites idées transitoires dont je parlais à linstant ; mais peu dentre ellesparaissent devoir acquérir une influence prépondérante. Quelles que soient les idées suggérées aux foules, elles ne peuvent devenir domi-nantes quà la condition de revêtir une forme très simple et dêtre représentées dansleur esprit sous laspect dimages. Aucun lien logique danalogie ou de succession nerattachant entre elles ces idées-images, elles peuvent se substituer lune à lautrecomme les verres de la lanterne magique que lopérateur retire de la boîte où ilsétaient superposés. On peut donc voir dans les foules se succéder les idées les pluscontradictoires. Suivant les hasards du moment, la foule sera placée sous linfluencede lune des idées diverses emmagasinées dans son entendement, et commettra parconséquent les actes les plus dissemblables. Son absence complète desprit critique nelui permet pas den percevoir les contradictions. Ce nest pas là dailleurs un phénomène spécial aux foules. On le rencontre chezbeaucoup dindividus isolés, non seulement parmi les êtres primitifs, mais chez tousceux qui, par un côté quelconque de leur esprit - les sectateurs dune foi religieuseintense par exemple - se rapprochent des primitifs. Je lai observé, par exemple, chezles Hindous lettrés, élevés dans nos universités européennes, et ayant obtenu tous lesdiplômes. Sur leur fonds immuable didées religieuses ou sociales héréditaires sétaitsuperposée, sans nullement les altérer, une couche didées occidentales sans parentéavec les premières. Suivant les hasards du moment, les unes ou les autres apparais-saient avec leur cortège spécial de discours, et le même individu présentait ainsi lescontradictions les plus flagrantes. Contradictions plus apparentes que réelles, car desidées héréditaires seules sont assez puissantes chez lindividu isolé pour devenir devéritables mobiles de conduite. Cest seulement lorsque, par des croisements, lhom-me se trouve entre les impulsions dhérédité différentes, que les actes peuvent êtredun moment à lautre tout à fait contradictoires. Inutile dinsister ici sur ces phéno-mènes, bien que leur importance psychologique soit capitale. Je considère quil fautau moins dix ans de voyages et dobservations pour arriver à les comprendre. Les idées nétant accessibles aux foules quaprès avoir revêtu une forme trèssimple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transfor-mations. Quand il sagit didées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, onpeut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descen-dre de couche en couche jusquau niveau des foules. Ces modifications dépendentsurtout de la race à laquelle ces foules appartiennent; mais elles sont toujours amoin-drissantes et simplifiantes. Aussi ny a-t-il guère, en réalité, au point de vue social, dehiérarchie des idées, cest-à-dire didées plus ou moins élevées. Par le fait seul quuneidée parvient aux foules et peut les émouvoir, elle est dépouillée de presque tout cequi faisait son élévation et sa grandeur. La valeur hiérarchique dune idée est dailleurs sans importance. Seuls sont àconsidérer les effets quelle produit. Les idées chrétiennes du Moyen Âge, les idées

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