Comtesse de SégurAprès la pluie, le beau temps            BeQ
Après la pluie, le beau temps                  par    Mme la comtesse de Ségur            née Rostopchine La Bibliothèque ...
Aussi, à la Bibliothèque :1. Les nouveaux contes de fées, 1857.2. Les petites filles modèles, 1857.3. Les malheurs de Soph...
Après la pluie, le beau temps              4
À mon arrière-petit-fils                Paul de Belot    Tu es, chef enfant, mon premier arrière-petit-fils, comme ta mama...
I                   Les fraises    GEORGES. – Geneviève, veux-tu venir joueravec moi ? Papa m’a donné congé parce que j’ai...
seuls.   GEORGES. – Je t’assure que je n’en ferai plus,ma petite Geneviève ; nous cueilleronstranquillement des fraises ; ...
entendirent la cloche sonner le premier coup dudîner.    « Déjà, dit Georges ; rentrons vite pour ne pasêtre en retard. » ...
rattrapait Georges ; bientôt les ronces et lesépines devinrent si serrées que Georges lui-mêmepassait difficilement. Genev...
Geneviève pleurait. Georges s’élança dans lefourré, saisit les mains de Geneviève et, la tirantde toutes ses forces, il pa...
tu avais été enfermée avec des chats furieux ?   Georges regarde Geneviève et ne répond pas.   Geneviève baisse la tête, h...
le panier, qui tomba par terre ; les fraises furentjetées au loin. Geneviève poussa un cri.    M. DORMÈRE. – Eh bien ! all...
cherché à t’excuser ?   GENEVIÈVE. – Non, ma bonne ; il n’a rien dit.   – C’est toujours comme ça, murmura labonne ; c’est...
N’est-ce pas, Georges, que c’est toi qui m’asdemandé d’aller dans le bois chercher desfraises ?   GEORGES, embarrassé. – J...
II                     La visite    Après le dîner, M. Dormère se retira au salonet se mit à lire ses journaux qu’il n’ava...
GENEVIÈVE. – C’est précisément pour cela queje suis fâchée contre toi. Tu aurais dû dire à mononcle que c’était toi qui ét...
perron.   Une jeune dame élégante descendit de lacalèche, suivie d’une petite fille de huit ans, del’âge de Geneviève, d’u...
probablement. »    GENEVIÈVE. – Non, madame, c’est enm’aidant à me tirer des ronces qui medéchiraient, que le pauvre Georg...
lestement chez la bonne.    MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Bonjour, machère Pélagie ; je viens vous avertir que Georgesn’est pa...
descendit l’escalier plus vite que la bonne et parutau milieu des enfants, qui jouaient au croquet.    « Venez vite, cria-...
Quand Georges revint, elle lui remit sonmaillet de croquet.   MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Je n’ai pas eude bonheur, mon ami ...
M. DORMÈRE. – J’ai grondé Geneviève, quiméritait d’être grondée.   MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Qu’a-t-elledonc fait, la pauv...
l’histoire vous ait été contée de cette manière ;Geneviève a toujours le triste talent de tout rejetersur Georges.   MADEM...
mal à la jambe, répondit Geneviève en essuyantses larmes.   MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Et pourquoiGeorges boude-t-il tout s...
MADEMOISELLE          PRIMEROSE.       –    PunirGeorges ! ton oncle ! Laisse donc ! il gronderait àpeine.   GENEVIÈVE. – ...
Geneviève alla au-devant de Georges quis’approchait d’elle pour l’embrasser ; et lacousine, au lieu de retourner au salon,...
MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Surtout dans cemoment-ci, où il fronce le sourcil comme unsultan.                     27
III                Encore les fraises   Le surlendemain, la bonne mit aux enfantsleurs beaux vêtements ; ils avaient encor...
fraises dans ce tiroir ? Et comment sont-ellesdans le panier, puisque mon oncle les a jetées parterre ? Ma bonne, sais-tu ...
GEORGES. – Quelle bêtise ! Comment desfraises nous empêcheraient-elles de déjeuner ?   GENEVIÈVE. – Je ne sais pas ; mais ...
tenait ; elle voulut les cracher, mais Georges luiferma la bouche avec sa main ; elle fut obligée deles avaler ; Georges m...
M. DORMÈRE. – Bon, voilà encore Georgesque tu vas accuser. Tu ne me feras pas croire quelorsque je vois ta bouche, tes mai...
c’est lui qui t’a mis de force les fraises dans labouche pendant que tu riais ?   GENEVIÈVE. – Non, ma bonne ; il n’a rien...
et qu’il obtiendrait un congé de son père. Nousallons déjeuner à présent ; je vais demander à lacuisinière de te faire des...
IV          La bonne se plaint de Georges   M. Dormère ne parla pas à Geneviève de cequi s’était passé le matin ; il fut a...
rejoindre Geneviève. Elle lisait et n’interrompitpas sa lecture ; la bonne ne lui dit rien non plus,elle continua à travai...
GENEVIÈVE. – Et pourquoi étais-je sale ?    GEORGES. – Parce que tu n’as pas eu l’espritde te débarbouiller avant de desce...
tu trouves toujours moyen de faire des sottises.    LA BONNE. – Georges, je suis fâchée pour toide tout ce que tu as dit à...
LA BONNE. – Ah ! c’est ainsi que vous leprenez ! Je vais de ce pas chez Monsieur, pourjustifier Geneviève en lui racontant...
manquerais à mon devoir, si je ne te justifiais pasaux yeux de ton oncle ; tu as perdu tes parents, ilfaut qu’il sache la ...
vous demande de vouloir bien écouter ce que j’aià vous dire.    Pélagie commença alors le récit de ce quis’était passé le ...
LA BONNE. – Votre père vous demande,Georges ; descendez dans son cabinet de travail.   GEORGES. – Est-il bien en colère co...
vous répéter ce qu’elle avait à dire ; elle m’aappris ce que j’ignorais, vos discussions avecvotre cousine dans bien des c...
Tu es mon seul enfant, Georges, et je me voisforcé de te mettre au collège deux ou trois ansplus tôt que je ne le voulais....
horrible. Ce sera au contraire très agréable. Dansle premier moment j’ai eu peur comme toi, maisj’ai réfléchi que j’aurais...
V          Le départ de Georges décidé    Quand la cloche sonna le dîner, les enfantsdescendirent dans la salle à manger. ...
ce pas, Georges ?   GEORGES. – Oui, mais j’aime mieux joueravec des garçons.   M. DORMÈRE. – Tu n’es donc pas tristed’entr...
GEORGES. – Mais Rodolphe est puni trèssouvent.    GENEVIÈVE. – Je crois bien, il ne fait rien ; ilt’a dit à sa dernière so...
M. DORMÈRE. – Tu es donc bien pressé de mequitter !    GEORGES. – Non, papa, mais je voudrais joueravec des camarades ; je...
– Le départ de Georges ! s’écria Mme deSaint-Aimar. Où le menez-vous donc ?   M. DORMÈRE. – Au collège des Pères Jésuites,...
vous-même, vous n’avez peut-être pas... Non,décidément, j’aime mieux me taire... C’est plussûr.   M. DORMÈRE. – Comment, p...
VI                  Ramoramor   Pendant la visite de M. Dormère chez Mme deSaint-Aimar, un événement extraordinaire sepass...
– Vous êtes fou, mon bonhomme, dit undomestique ; qui êtes-vous ? d’où venez-vous ?que voulez-vous ?    LE NÈGRE. – Moi av...
table un reste de gigot, des pommes de terre, de lasalade, la moitié d’un pain et un broc de cidre. Lenègre riait et décou...
nager et aller à terre ; vaisseau partir, laisserRamoramor tout seul ; moi vouloir rattrapermaîtres, et moi monter sur vai...
cuisinière ; je vais appeler Mlle Pélagie.   La cuisinière monta et redescendit quelquesinstants après avec Pélagie ; quan...
GENEVIÈVE. – Rame, mon pauvre Rame !comment, c’est toi ! Quel bonheur de te revoir !Où donc as-tu été si longtemps ? Pourq...
nègre si fidèle, si dévoué, dont le frère et la belle-sœur de Monsieur lui ont parlé tant de fois. Ilétait au service de M...
chez vous.    M. DORMÈRE. – Si cela me convient. J’aiassez de domestiques, mon cher ; je n’ai pasd’ouvrage pour vous.    L...
M. DORMÈRE. – Voyons, Geneviève, ne pleurepas. Je veux bien le garder, mais que ce soit pourton service particulier avec P...
plus jamais me quitter et tu sais que je t’aimeraitoujours.   LE NÈGRE. – Oh oui ! Mam’selle ; Rame êtrebien heureux à pré...
VII       Hostilités de Georges contre Rame   Quand Ramoramor s’était retiré avec Pélagieet Geneviève, Georges avait suivi...
GEORGES. – Il serait retourné dans son pays. Ilest affreux ce nègre ; moi, je ne veux pas qu’il metouche.   M. DORMÈRE. – ...
mauvais sentiment que tu témoignes : je voudraist’en voir des meilleurs, surtout au moment denous séparer.   Georges ne di...
meuble ?   GENEVIÈVE, riant. – Mais non, ce n’est pascela ; je veux dire : te dénicher un nid, te faireune jolie canne ave...
cause de ce vilain nègre.   M. DORMÈRE. – Taisez-vous, Monsieur, ousortez de table.   Georges aurait voulu sortir de table...
VIII       Georges se dessine de plus en plus   D’après ce que Pélagie avait dit à Rame dessentiments de Georges pour Gene...
pas besoin d’être gardé comme un enfant de deuxans.   GENEVIÈVE. – Alors bonsoir ; j’aime mieuxêtre gardée, moi. Avec Rame...
avait de l’humeur et il n’osait pas trop latémoigner.   « Si je dis seulement un mot désagréable àGeneviève, pensa-t-il, s...
GEORGES, triomphant. – Voilà ce que c’estque de t’en aller comme une folle avec un nègrequi ne sait rien, et sans me préve...
GEORGES. – Tiens ! c’est une bonne idée ça ;allons, vite dans l’eau, le nègre.   GENEVIÈVE. – Non, non, Rame ; je ne veuxp...
Rame embrassa sa chère petite Maîtresse etdit :    « Rame obéir à petite Maîtresse. »    Et il remit un de ses souliers dé...
air méchant.    « Tu n’auras pas loin à aller », dit une voixtout près d’eux.    Georges se retourna avec frayeur.    « La...
c’est moi qui te dirai que j’ai entendu tout ce quis’est passé depuis un quart d’heure ; tu t’es trèsmal comporté vis-à-vi...
sans consoler. Pas bien ça, pas bien, pas aimerpetite Mam’selle.    Et il hochait la tête d’un air mécontent.    GENEVIÈVE...
IX            Georges entre au collège    La veille du départ de Georges pour le collège,M. Dormère et les enfants venaien...
MADEMOISELLE PRIMEROSE. – À la bonneheure. Vous étiez si gai l’autre jour, que je venaisvous offrir de vous éviter l’ennui...
chapeau et, à la grande surprise de MllePrimerose, il prit la main de Geneviève.   RAME. – Moi venir voir si petite Maître...
Drôle de nom. Je voudrais bien l’entendre parler ;ça parle si drôlement ces nègres.   GENEVIÈVE. – Voulez-vous le voir, ma...
RAME. – Oh oui ! Moi aimer, moi servir petiteMaîtresse, toujours, toujours !   MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Qui aimez-vous en...
M. Dormère n’aiment pas Geneviève ?   RAME, avec colère. – Moi a dit : connais pas.   « Il me fait peur avec ses yeux étin...
ennuyée. Rame plus parler. »   MADEMOISELLE PRIMEROSE, à mi-voix. –Tiens ! il n’est guère poli ce fidèle serviteur.C’est m...
GEORGES. – Papa, je suis fâché que vousemmeniez Geneviève : elle va vous gêner pourvos courses à Paris.   M. DORMÈRE. – C’...
m’avait dit hier...   GEORGES. – Hier n’est pas aujourd’hui ; il achangé d’idée. Je vais te dire adieu, car nouspartons.  ...
petit couteau, des ciseaux, un porte-plume, unporte-crayon, une petite lime, une pince,plusieurs compartiments pour mettre...
arrivèrent rue de Vaugirard, au collège des PèresJésuites. Georges se trouva un peu intimidé aupremier moment, mais l’accu...
X           Première sortie de Georges    Le premier mois de l’absence de Georges sepassa bien. M. Dormère allait le voir ...
heures du matin ; je vais coucher ce soir à Paris ;je serai au collège demain à six heures ; nousirons déjeuner au café du...
pour le château de Saint-Aimar.    Ils ne tardèrent pas à arriver. Hélène et Louisjouaient sur l’herbe.    « Mes amis, mes...
ça fait ! Il n’y a pas de quoi courir et crier commesi le feu était à la maison.    HÉLÈNE. – Geneviève nous invite à déje...
vous en supplie, ma bonne cousine, n’en parlezpas à mon oncle ; il serait très en colère contremoi, il croirait que je vou...
voiture qui ramenait son oncle et les deuxcollégiens. Elle descendit l’escalier et embrassaaffectueusement Georges et Jacq...
GENEVIÈVE. – Oh ! il y en a tant ! D’ailleurs,j’ai demandé hier à mon oncle la permission d’encueillir, et il m’a dit de p...
tu fais comme lui.    GEORGES. – Tu es ennuyeux, toi ; tu prêchestoujours.    JACQUES. – Je ne te prêche pas ; je te donne...
Rame, mais je ne veux pas qu’il souffre pourmoi. Je serais bien méchante si j’avais fait cequ’a dit Georges. Viens le voir...
château ?    JACQUES. – Il est venu avec moi ; je crois qu’ilest au potager. Veux-tu venir, ma petiteGeneviève ?    GENEVI...
En attendant Louis et Hélène, qui n’arrivaientpas, ils allèrent au potager et rejoignirent Georgesqui avait la bouche remp...
en emporteras deux autres pour te rafraîchir enroute.   GEORGES. – Mais Jacques les verra, papa ; ilfaudra que je lui en d...
LE JARDINIER. – Personne, Monsieur, exceptéles enfants. M. Jacques est resté avec moi pourme voir semer des pois ; Mlle Ge...
Le jardinier en apporta six très bons, maisbeaucoup moins beaux que ceux qui avaient étémangés par Georges. M. Dormère lui...
garçon et qui ne vous convient pas.    JACQUES. – Mon oncle, nous jouons au paysdes Amazones ; Geneviève est une Amazone e...
« Voici bientôt cinq heures, dit-il ; nousn’avons que le temps d’aller au chemin de fer ;nous serons à Paris à sept heures...
potager sans votre permission.    M. DORMÈRE. – Ce que je sais, c’est que tu asmangé ceux dont je te parle. Le jardinier m...
oncle va y trouver les traces de ton abricot. Et situ en as mangé un, tu peux bien avoir mangé lesquatre.   Georges devint...
soupçonniez, mon oncle.    M. DORMÈRE, tristement. – Tu as raison et j’aieu tort. Je ne pouvais croire que Georges pûtment...
 Apres la_pluie_le_beau_temps
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Apres la_pluie_le_beau_temps

  1. 1. Comtesse de SégurAprès la pluie, le beau temps BeQ
  2. 2. Après la pluie, le beau temps par Mme la comtesse de Ségur née Rostopchine La Bibliothèque électronique du Québec Collection À tous les vents Volume 42 : version 1.2 2
  3. 3. Aussi, à la Bibliothèque :1. Les nouveaux contes de fées, 1857.2. Les petites filles modèles, 1857.3. Les malheurs de Sophie, 1858.4. Les vacances, 1859.5. Mémoires d’un âne, 1860.6. Pauvre Blaise, 1862.7. La sœur de Gribouille, 1862.8. Les bons enfants, 1862.9. Les deux nigauds, 1863.10. L’auberge de l’Ange Gardien, 1863.11. Le général Dourakine, 1863.12. François le bossu, 1864.13. Comédies et Proverbes, 1865.14. Un bon petit diable, 1865.15. Jean qui grogne et Jean qui rit, 1865.16. La fortune de Gaspard, 1866.17. Quel amour d’enfant !, 1866.18. Le mauvais génie, 1867.19. Diloy le chemineau, 1868.20. Après la pluie le beau temps, 1871. 3
  4. 4. Après la pluie, le beau temps 4
  5. 5. À mon arrière-petit-fils Paul de Belot Tu es, chef enfant, mon premier arrière-petit-fils, comme ta maman a été ma première petite-fille. C’est à elle que j’ai dédié mon premiervolume ; c’est à toi que je dédie le dernier etvingtième ouvrage, qui se trouve représenter lenombre de mes petits-enfants. Je te souhaite, très cher enfant, d’être en toutsemblable à ton excellente maman. Je te bénis en finissant ma carrière littéraire.Prie pour moi quand je ne serai plus de ce monde. Puissent tous mes lecteurs en faire autant : lebon Dieu aime les prières des enfants. Ta Grand’mère qui t’aime, Sophie Rostopchine Comtesse de SÉGUR. Les Nonettes, 1871, 8 septembre. 5
  6. 6. I Les fraises GEORGES. – Geneviève, veux-tu venir joueravec moi ? Papa m’a donné congé parce que j’aitrès bien appris toutes mes leçons. GENEVIÈVE. – Oui, je veux bien ; à quoi veux-tu jouer ? GEORGES. – Allons dans le bois chercher desfraises. GENEVIÈVE. – Alors je vais appeler ma bonne. GEORGES. – Pourquoi cela ? Nous pouvonsbien aller seuls, c’est si près. GENEVIÈVE. – C’est que j’ai peur... GEORGES. – De quoi as-tu peur ? GENEVIÈVE. – J’ai peur que tu ne fasses desbêtises, tu en fais toujours quand nous sommes 6
  7. 7. seuls. GEORGES. – Je t’assure que je n’en ferai plus,ma petite Geneviève ; nous cueilleronstranquillement des fraises ; nous les mettrons surdes feuilles dans ton panier et nous les servirons àpapa pour le dîner. GENEVIÈVE. – Oui ! c’est très bien ! c’est unebonne idée que tu as là. Mon oncle aimebeaucoup les fraises des bois ; il sera biencontent. GEORGES. – Partons vite alors ; ce sera long àcueillir. Georges se précipita hors de la chambre, suivipar Geneviève ; tous deux coururent vers le petitbois qui était à cent pas du château. D’abord ilsne trouvèrent pas beaucoup de fraises ; mais, enavançant dans le bois, ils en trouvèrent une tellequantité, que leur panier fut bientôt plein. Enchantés de leur récolte, ils s’assirent sur lamousse pour couvrir de feuilles le panier ; aprèsquoi Geneviève pensa qu’il était temps de rentrer. À peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils 7
  8. 8. entendirent la cloche sonner le premier coup dudîner. « Déjà, dit Georges ; rentrons vite pour ne pasêtre en retard. » GENEVIÈVE. – Je crains que nous ne soyons enretard tout de même, car nous sommes très loin.As-tu entendu comme la cloche sonnait dans lelointain ? GEORGES. – Oui, oui. Pour arriver plus vite,allons à travers bois ; nous sommes trop loin parle chemin. GENEVIÈVE. – Tu crois ? mais j’ai peur dedéchirer ma robe dans les ronces et les épines. GEORGES. – Sois tranquille ; nous passeronsdans les endroits clairs sur la mousse. Geneviève résista encore quelques instants,mais, sur la menace de Georges de la laisser seuledans le bois, elle se décida à le suivre et ilsentrèrent dans le fourré ; pendant quelques pas ilsmarchèrent très facilement ; Georges courait enavant, Geneviève suivait. Une ronce accrochaitde temps en temps Geneviève, qui tirait sa robe et 8
  9. 9. rattrapait Georges ; bientôt les ronces et lesépines devinrent si serrées que Georges lui-mêmepassait difficilement. Geneviève avait déjàentendu craquer sa robe plus d’une fois, mais elleavançait toujours ; enfin elle fut obligée detraverser un fourré si épais qu’elle se trouva dansl’impossibilité d’aller plus loin. « Georges, Georges ! cria-t-elle, viensm’aider ; je ne peux pas avancer ; je suis prisedans des ronces. » GEORGES. – Tire ferme ; tu passeras. GENEVIÈVE. – Je ne peux pas ; les épinesm’entrent dans les bras, dans les jambes. Viens,je t’en prie, à mon secours. Georges, ennuyé par les cris de détresse deGeneviève, revint sur ses pas. Au moment où il larejoignit, le second coup de cloche se fitentendre. GENEVIÈVE. – Ah ! mon Dieu ! le second coupqui sonne. Et mon oncle qui n’aime pas que nousle fassions attendre. Oh ! Georges, Georges, tire-moi d’ici ; je ne puis ni avancer ni reculer. 9
  10. 10. Geneviève pleurait. Georges s’élança dans lefourré, saisit les mains de Geneviève et, la tirantde toutes ses forces, il parvint à lui faire traverserles ronces et les épines qui l’entouraient. Elle ensortit donc, mais sa robe en lambeaux, ses bras,ses jambes, son visage même pleinsd’égratignures. Aucun des deux n’y fit attention ;le bois s’éclaircissait, le temps pressait ; ilsarrivèrent à la porte au moment où M. Dormèreles appelait pour dîner. Quand ils apparurent rouges, suants,échevelés, Geneviève traînant après elle leslambeaux de sa robe, Georges le visage égratignéet son pantalon blanc verdi par le feuillage qu’illui avait fallu traverser avec difficulté,M. Dormère resta stupéfait. M. DORMÈRE. – D’où venez-vous donc ? Quevous est-il arrivé ? GEORGES. – Nous venons du bois, papa ; il nenous est rien arrivé. M. DORMÈRE. – Comment, rien ? Pourquoi es-tu vert des pieds à la tête ? Et toi, Geneviève,pourquoi es-tu en loques et égratignée comme si 10
  11. 11. tu avais été enfermée avec des chats furieux ? Georges regarde Geneviève et ne répond pas. Geneviève baisse la tête, hésite et finit pardire : « Mon oncle,... ce sont les ronces,... ce n’estpas notre faute. » M. DORMÈRE. – Pas votre faute ? Pourquoi as-tu été dans les ronces ? Pourquoi y as-tu fait allerGeorges, qui te suit partout comme un imbécile ? Geneviève espérait que Georges dirait à sonpère que ce n’était pas elle, mais bien lui quiavait voulu aller à travers bois. Georgescontinuait à se taire ; M. Dormère paraissait deplus en plus fâché. Geneviève, en espérantl’adoucir, lui présenta le panier de fraises et dit : « Nous voulions vous apporter des fraises desbois, que vous aimez beaucoup, mon oncle. Sivous voulez bien en goûter, vous nous ferezgrand plaisir. » M. DORMÈRE. – Je ne tiens pas à vous faireplaisir, mademoiselle, et je ne veux pas de vosfraises. Emportez-les. Et d’un revers de main M. Dormère repoussa 11
  12. 12. le panier, qui tomba par terre ; les fraises furentjetées au loin. Geneviève poussa un cri. M. DORMÈRE. – Eh bien ! allez-vous criermaintenant comme un enfant de deux ans ?Laissez tout cela ; allez vous débarbouiller etchanger de robe. Viens dîner, Georges ; il esttard. M. Dormère passa dans la salle à manger avecGeorges pendant que Geneviève alla tristementretrouver sa bonne, qui la reçut assez mal. LA BONNE. – Encore une robe déchirée ! Mais,mon enfant, si tu continues à déchirer une robepar semaine, je n’en aurai bientôt plus à te mettre,et ton oncle sera très mécontent. GENEVIÈVE. – Pardon, ma bonne ; Georges avoulu revenir à travers le bois ; les ronces et lesépines ont déchiré ma robe, ma figure et mesmains. Et mon oncle m’a grondée. LA BONNE. – Et Georges ? GENEVIÈVE. – Il n’a rien dit à Georges ; il l’aemmené dîner. LA BONNE. – Mais est-ce que Georges n’a pas 12
  13. 13. cherché à t’excuser ? GENEVIÈVE. – Non, ma bonne ; il n’a rien dit. – C’est toujours comme ça, murmura labonne ; c’est lui qui fait les sottises, elle estgrondée, et lui n’a rien. Pélagie débarbouilla le visage saignant deGeneviève, lui enleva quelques épines restéesdans les égratignures, la changea de robe etl’envoya dans la salle à manger. Au dessert on servit des fraises du potager ;elle regarda son oncle. M. DORMÈRE, avec ironie. – Vous voyez,mademoiselle, qu’on n’a pas besoin de votre aidepour avoir des fraises qui sont bien meilleuresque les vôtres. GENEVIÈVE. – Je le sais bien, mon oncle, maisnous avons pensé que vous préfériez les fraisesdes bois. M. DORMÈRE. – Pourquoi dites-vous nous ?Vous cherchez toujours à mettre Georges demoitié dans vos sottises. GENEVIÈVE. – Je dis la vérité, mon oncle. 13
  14. 14. N’est-ce pas, Georges, que c’est toi qui m’asdemandé d’aller dans le bois chercher desfraises ? GEORGES, embarrassé. – Je ne me souvienspas bien. C’est possible. GENEVIÈVE. – Comment, tu as oublié que... ? M. DORMÈRE, impatienté. – Assez, assez ;finissez vos accusations, mademoiselle. Rien nem’ennuie comme ces querelles, que vousrecommencez chaque fois que vous avez fait unesottise qui vous fait gronder. Geneviève baissa la tête en jetant un regard dereproche à Georges ; il ne dit rien, mais il étaitvisiblement mal à l’aise et n’osait pas regarder sacousine. 14
  15. 15. II La visite Après le dîner, M. Dormère se retira au salonet se mit à lire ses journaux qu’il n’avait pasachevés ; les enfants restèrent dehors pour jouer.Mais Geneviève était triste ; elle restait assise surun banc et ne disait rien. Georges allait et venaiten chantonnant ; il avait envie de parler àGeneviève, mais il sentait qu’il avait été lâche etcruel à son égard. Pourtant, comme il s’ennuyait, il prit courageet s’approcha de sa cousine. « Veux-tu jouer, Geneviève ? » GENEVIÈVE. – Non, Georges, je ne jouerai pasavec toi : tu me fais toujours gronder. GEORGES. – Je ne t’ai pas fait gronder : je n’airien dit. 15
  16. 16. GENEVIÈVE. – C’est précisément pour cela queje suis fâchée contre toi. Tu aurais dû dire à mononcle que c’était toi qui étais cause de tout, et tum’as laissé accuser et gronder sans rien dire.C’est très mal à toi. GEORGES. – C’est que..., vois-tu, Geneviève,...j’avais peur d’être grondé aussi ; j’ai peur depapa. GENEVIÈVE. – Et moi donc ? J’en ai bien pluspeur que toi. Toi tu es son fils, et il t’aime. Moi, ilne m’aime pas, et je ne suis que sa nièce. GEORGES. – Oh ! Geneviève, je t’en prie,pardonne-moi ; une autre fois je parlerai ; jet’assure que je dirais tout. GENEVIÈVE. – Tu dis cela maintenant ! tu asdit la même chose le jour où le renard a déchiréma robe avec ses dents. Je ne te crois plus. GEORGES. – Ma petite Geneviève, je t’en prie,crois-moi et viens jouer. Geneviève, un peu attendrie, était sur le pointde céder, quand une voiture parut dans l’avenueet, arrivant au grand trot, s’arrêta devant le 16
  17. 17. perron. Une jeune dame élégante descendit de lacalèche, suivie d’une petite fille de huit ans, del’âge de Geneviève, d’un petit garçon de douzeans, de l’âge de Georges, et d’une grosse petitedame d’environ trente ans, laide, couturée depetite vérole, mais avec une physionomie aimableet bonne qui la rendait agréable. Ce fut elle qui s’approcha la première deGeneviève. « Bonjour, ma petite ; comme vousêtes gentille ? Où est donc votre oncle ? Bonjour,Georges. Ah ! comme vous voilà vert ! Une vraieperruche ! Vert de la tête aux pieds. Commentvous laisse-t-on habillé si drôlement ? Ha, ha,ha ! Viens donc voir, Cornélie. Un vrai gresset.Vois donc, Hélène ; ne va pas te mettre commecela, au moins. » Mme de Saint-Aimar s’approcha à son tour,embrassa Georges très affectueusement et dit :« Mais il est très gentil comme cela ! À lacampagne, est-ce qu’on fait dix toilettes parjour ? C’est très bien de ne pas avoir deprétentions ; il sera tombé dans l’herbe 17
  18. 18. probablement. » GENEVIÈVE. – Non, madame, c’est enm’aidant à me tirer des ronces qui medéchiraient, que le pauvre Georges s’est sali et unpeu écorché. MADAME DE SAINT-AIMAR. – Comme c’estgentil ce que vous dites là, Geneviève. Vois,Louis, comme elle est généreuse ; comme elleexcuse gentiment ceux qu’elle aime ! Charmanteenfant ! Elle embrassa encore Geneviève et entra avecsa grosse cousine dans le salon. « Bonjour, cher monsieur, dit-elle en tendantla main à M. Dormère. Nous venons d’embrasservos enfants ; ils sont charmants. » MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Bonjour, moncousin. Quelle drôle de mine a votre garçon !Comment la bonne le laisse-t-elle arrangé engresset ? Voulez-vous que j’aille la chercher pourle rhabiller ? La cousine Primerose, sans attendre la réponsede M. Dormère, sortit du salon et monta 18
  19. 19. lestement chez la bonne. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Bonjour, machère Pélagie ; je viens vous avertir que Georgesn’est pas tolérable avec ses habits tout verts. Ilfaut que vous le fassiez changer de tout ; la petiteest très propre ; vous la soignez celle-là, c’estbien : mais vous négligez trop le garçon ; il esttout honteux de sa verdure ; il ne lui manque quedes plumes pour être perruche ou perroquet. PÉLAGIE. – Je ne savais pas, mademoiselle,que Georges eût besoin d’être changé. La petiteétait rentrée avec sa robe en lambeaux, maisGeorges n’est pas venu. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ah ! pourquoicela ? PÉLAGIE. – Je n’en sais rien, mais je vais lechercher. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – J’y vais avecvous, ma bonne Pélagie ; nous lui ferons raconterla chose. Mlle Primerose, enchantée d’apprendre dunouveau pour en faire quelque commérage, 19
  20. 20. descendit l’escalier plus vite que la bonne et parutau milieu des enfants, qui jouaient au croquet. « Venez vite, cria-t-elle à Georges ; votrebonne vous cherche pour vous habiller. Maisvenez donc ; vous nous raconterez ce qui vous estarrivé. » GEORGES. – Il ne m’est rien arrivé du tout ; jen’ai rien à raconter, ma cousine. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Si j’en crois unmot, je veux bien être pendue. Va, va t’habiller ;nous nous passerons bien de toi, mon garçon. Jevais prendre ton jeu au croquet ; et sois tranquille,je te gagnerai ta partie. Georges, étonné et ennuyé, obéit pourtant à labonne, qui l’appelait. Pendant sa courte absence,Mlle Primerose ne perdit pas son temps ; enjouant au croquet aussi lourdement etmaladroitement que le faisait supposer sa grossetaille, elle questionna habilement Geneviève etapprit ainsi ce qui s’était passé, excepté lemécontentement de M. Dormère et le vilain rôlequ’avait joué Georges en présence de son père. 20
  21. 21. Quand Georges revint, elle lui remit sonmaillet de croquet. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Je n’ai pas eude bonheur, mon ami ; j’ai perdu votre partie.Mais j’ai gagné à votre absence de savoir toutevotre aventure du bois et des fraises. Georges devint très rouge ; il lança un regardfurieux à la pauvre Geneviève. Mlle Primeroseretourna au salon, pendant que les enfantsrecommençaient une partie de croquet. « Moncher cousin, dit-elle en entrant au salon, je viensjustifier le pauvre Georges ; je sais toutel’histoire : il ne mérite pas d’être grondé pouravoir sali ses habits ; au contraire, il mérite deséloges, car c’est en secourant Geneviève, qui nepouvait sortir des ronces où elle étaitimprudemment entrée, qu’il s’est verdi à l’état degresset. » M. DORMÈRE. – Je le sais, ma cousine, et jen’ai pas grondé Georges. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Mais... quiavez-vous grondé, car vous avez grondéquelqu’un ? 21
  22. 22. M. DORMÈRE. – J’ai grondé Geneviève, quiméritait d’être grondée. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Qu’a-t-elledonc fait, la pauvre fille ? M. DORMÈRE. – C’est elle qui a poussé,presque obligé Georges à entrer dans le bois pourmanger des fraises, comme si elle n’en avait pasassez dans le jardin, et plus tard c’est elle qui avoulu revenir au travers des ronces. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ta, ta, ta.Qu’est-ce que vous dites donc, mon pauvrecousin ; c’est au contraire elle qui ne voulait pas,et c’est Georges qui l’a voulu. Je vois que vousn’êtes pas bien informé de ce qui se passe chezvous. Moi qui suis ici depuis une demi-heure, jesuis plus au courant que vous. M. DORMÈRE. – Me permettez-vous de vousdemander, ma cousine, par qui vous avez été sibien informée ? MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Par Genevièveelle-même. M. DORMÈRE. – Je ne m’étonne pas alors que 22
  23. 23. l’histoire vous ait été contée de cette manière ;Geneviève a toujours le triste talent de tout rejetersur Georges. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Mais, aucontraire ; elle a parlé de Georges avec éloge,avec grand éloge, et si je vous en ai parlé, c’estqu’elle m’avait avoué que vous n’étiez pascontent et je croyais que c’était Georges que vousaviez grondé. Et par le fait il le méritait un peu,quoi qu’en dise Geneviève. M. Dormère, un peu surpris, ne répondit pas,pour ne pas accuser Georges, dont il compritenfin le silence. Mlle Primerose retourna près desenfants pour tâcher de mieux éclaircir l’affaire,qui lui semblait un peu brouillée du côté deGeorges. Elle trouva Geneviève en larmes ; Georgesboudait dans un coin ; Louis et Hélènecherchaient à consoler Geneviève. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Eh bien ! ehbien ! qu’y a-t-il encore ? qu’est-ce que c’est ? – Ce n’est rien, ma cousine ; je me suis fait 23
  24. 24. mal à la jambe, répondit Geneviève en essuyantses larmes. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Et pourquoiGeorges boude-t-il tout seul près du mur ? HÉLÈNE. – Parce que, Louis et moi, nous luiavons dit qu’il était méchant et que nous nevoulions plus jouer avec lui. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Pourquoi luiavez-vous dit cela ? LOUIS. – Parce qu’après avoir dit beaucoup dechoses désagréables à la pauvre Geneviève, quine lui répondait rien, il lui a donné un grand coupde maillet dans les jambes. Hélène et moi, nousnous sommes fâchés ; nous avons chassé Georgeset nous sommes revenus consoler la pauvreGeneviève qui pleurait. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Méchantgarçon, va ! Tu mériterais que j’aille raconter toutcela à ton père, qui te croit si bon. GENEVIÈVE, effrayée. – Non, non, ma cousine,ne dites rien à mon oncle : il punirait le pauvreGeorges. 24
  25. 25. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – PunirGeorges ! ton oncle ! Laisse donc ! il gronderait àpeine. GENEVIÈVE. – Et puis, ma cousine, Georgesn’a pas fait exprès de me taper. J’étais trop prèsde sa boule, et il m’a attrapé la jambe au lieu dela boule. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ça m’a l’aird’une mauvaise excuse. Voyons, Georges, parle ;est-ce vrai ce que dit Geneviève ? GEORGES, très bas. – Oui, ma cousine. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Alors pourquoin’es-tu pas venu l’embrasser et lui demanderpardon ? GEORGES. – Je n’ai pas eu le temps ; Louis etHélène se sont jetés sur moi en me disant :« Méchant, vilain, va-t’en ! » Et ils m’ont chassé. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Tant mieuxpour toi si tu dis vrai. Et si tu mens, tu es encoreplus méchant que ne le croient Louis et Hélène.Allons, embrassez-vous et que tout soit fini. 25
  26. 26. Geneviève alla au-devant de Georges quis’approchait d’elle pour l’embrasser ; et lacousine, au lieu de retourner au salon, monta chezla bonne pour la questionner sur Georges, dontelle commençait à n’avoir pas très bonne opinion.Une heure après, Mme de Saint-Aimar demandasa voiture et partit avec Mlle Primerose, Louis etHélène. M. Dormère accompagnait ces dames. MADAME DE SAINT-AIMAR. – Ainsi donc, àaprès-demain ; nous vous attendons à déjeuneravec vos enfants ; soyez exact : à onze heures etdemie. M. DORMÈRE. – Je n’y manquerai pas, chèremadame. Adieu, ma cousine. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Adieu, moncousin ; et soyez de plus belle humeur :aujourd’hui vous avez l’air d’un pacha qui vafaire couper des têtes. MADAME DE SAINT-AIMAR. – Quelles idéesvous avez, Cunégonde. M. Dormère a, commetoujours, l’air aimable et bon. 26
  27. 27. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Surtout dans cemoment-ci, où il fronce le sourcil comme unsultan. 27
  28. 28. III Encore les fraises Le surlendemain, la bonne mit aux enfantsleurs beaux vêtements ; ils avaient encore uneheure à attendre : Geneviève se mit à lire etGeorges s’amusait à ouvrir tous les tiroirs de sacousine et à examiner ce qu’ils contenaient. Enouvrant une petite armoire il poussa uneexclamation de surprise. GEORGES. – Geneviève, viens voir ; nous necomprenions pas pourquoi cela sentait si bon ici ;le panier de fraises d’avant-hier est enfermé danston armoire de poupée. Geneviève accourut et trouva en effet lesfraises un peu écrasées, mais proprement rangéessur des feuilles dans le panier. GENEVIÈVE. – Tiens ! Qui est-ce qui a mis ces 28
  29. 29. fraises dans ce tiroir ? Et comment sont-ellesdans le panier, puisque mon oncle les a jetées parterre ? Ma bonne, sais-tu qui les a apportées etserrées là-dedans ? LA BONNE. – Oui, et j’ai oublié de te le dire.C’est Julie, la fille de cuisine ; elle passait devantla porte juste au moment où Monsieur a jeté lepanier. Quand il est entré avec Georges dans lasalle à manger, elle a pensé que vous seriez bienaises de les retrouver ; elle les a proprementramassées avec une cuiller, ce qui a été facile àfaire, puisque le panier était tombé sens dessusdessous avec les fraises ; elle n’a laissé que cellesqui se sont trouvées écrasées et qui touchaient aupavé ; elle a tout nettoyé et elle me les a donnéesquand j’ai été dîner. GENEVIÈVE. – Oh ! merci, ma bonne. CommeJulie est bonne ! Dis-lui que je la remercie bien. GEORGES. – Nous allons les manger. GENEVIÈVE. – Non, pas à présent ; cela nousempêcherait de déjeuner chez Mme de Saint-Aimar. 29
  30. 30. GEORGES. – Quelle bêtise ! Comment desfraises nous empêcheraient-elles de déjeuner ? GENEVIÈVE. – Je ne sais pas ; mais tu sais quemon oncle nous défend de manger si tôt avant lesrepas. GEORGES. – Mais pas des fraises. Voyons, jecommence. Et Georges en prit avec ses doigts une pincée,qu’il mit dans sa bouche. GEORGES. – Excellentes ! Je n’en ai jamaismangé de si bonnes. À ton tour. GENEVIÈVE. – Non ; je t’ai dit que je n’enmangerai pas. GEORGES. – Tu en mangeras. Je te les feraimanger. GENEVIÈVE. – Je te dis que non. GEORGES. – Je te dis que si. Georges en prit une seconde pincée et voulutles mettre de force dans la bouche de Geneviève,qui se mit à courir en riant. Georges l’attrapa etlui mit dans la bouche ouverte les fraises qu’il 30
  31. 31. tenait ; elle voulut les cracher, mais Georges luiferma la bouche avec sa main ; elle fut obligée deles avaler ; Georges mangea le reste des fraises,ses mains en étaient pleines ; il se lava la boucheet les mains ; à peine avait-il fini, queM. Dormère les appela. Georges descendit encourant. Geneviève saisit son chapeau et le suivitde près. M. Dormère inspecta d’abord la toilettede Georges et la trouva très bien. Il examinaensuite celle de Geneviève. Au premier coup d’œil il aperçut les traces desfraises. M. DORMÈRE. – Qu’est-ce que cela ? Tu en asdonc mangé ? GENEVIÈVE. – Non, mon oncle ; je n’ai pasvoulu en manger. M. DORMÈRE. – Tu mens joliment, ma chèreamie. Pourquoi alors as-tu des taches de fraisessur ta figure, sur tes mains, sur ta robe même ? – Mon oncle, je vous assure, dit Geneviève leslarmes aux yeux, que je ne voulais pas enmanger. C’est Georges qui... 31
  32. 32. M. DORMÈRE. – Bon, voilà encore Georgesque tu vas accuser. Tu ne me feras pas croire quelorsque je vois ta bouche, tes mains, ta robetachées de fraises, c’est Georges qui les amangées. J’ai défendu qu’on mangeât avant lesrepas. Tu m’as désobéi ; tu mens par-dessus lemarché ; tu accuses ce pauvre Georges ; tu vasêtre punie comme tu le mérites. Voici la voitureavancée ; remonte dans ta chambre, je n’emmèneque Georges. M. Dormère monta en voiture avec son fils, etla voiture partit pendant que la malheureuseGeneviève pleurait à chaudes larmes dans levestibule. Au bout de quelques instants elleremonta chez sa bonne. « Qu’y a-t-il encore, ma pauvre enfant ? »s’écria la bonne en allant à elle et l’embrassant.Geneviève se jeta dans les bras de sa bonne etsanglota sans pouvoir parler. Enfin elle se calmaun peu et put raconter ce que lui avait dit sononcle. LA BONNE. – Et Georges n’a pas expliqué àton oncle que c’était lui qui avait tout fait et que 32
  33. 33. c’est lui qui t’a mis de force les fraises dans labouche pendant que tu riais ? GENEVIÈVE. – Non, ma bonne ; il n’a rien dit. LA BONNE. – Et pourquoi n’as-tu pas expliquétoi-même à ton oncle comment les chosess’étaient passées ? GENEVIÈVE. – Je n’ai pas eu le temps ; j’ai étésaisie ; et mon oncle est monté en voiture avantque j’aie pu lui dire un mot. LA BONNE. – Pauvre petite ! Ne t’afflige pastrop ; nous tâcherons de passer une bonnematinée, meilleure peut-être que celle deGeorges. GENEVIÈVE. – C’est impossible, ma bonne ;j’aurais tant aimé voir Louis et Hélène ! Ils sontsi bons pour moi ! Quand pourrai-je les voirmaintenant ? Pas avant huit jours peut-être. LA BONNE. – Dès demain je t’y mènerai enpromenade pendant que Georges prendra sesleçons avec son père. Et puisque tu les aimes tant,je t’y mènerai souvent ; mais n’en dis rien àGeorges, parce qu’il voudrait nous accompagner 33
  34. 34. et qu’il obtiendrait un congé de son père. Nousallons déjeuner à présent ; je vais demander à lacuisinière de te faire des crêpes ; et, en attendantle déjeuner, allons chercher des fraises aupotager. Geneviève, à moitié consolée, se déshabilla,mit sa robe de tous les jours et descendit avec sabonne. Elles cueillirent des fraises superbes ; lejardinier donna à Geneviève des cerises qu’ilavait cueillies le matin ; elle fit un excellentdéjeuner avec sa bonne ; un bifteck aux pommesde terre, des œufs frais, des asperges magnifiqueset des crêpes ; au dessert, elle mangea des fraiseset des cerises, qu’elle partagea avec sa bonne. Elle sortit ensuite ; elle s’amusa à cueillir desfleurs et à faire des bouquets pendant que sabonne travaillait près d’elle. Quand Geneviève revint à la maison, elletrouva Georges et son père rentrés. 34
  35. 35. IV La bonne se plaint de Georges M. Dormère ne parla pas à Geneviève de cequi s’était passé le matin ; il fut avec elle froid etsévère, comme toujours ; avec Georges il fut aucontraire plus affectueux que d’habitude. Aprèsavoir fait une petite promenade dans le potager etla basse-cour, il dit à Georges d’aller jouer avecsa cousine. Georges, qui craignait les reproches quepouvaient lui faire Geneviève et sa bonne,demanda à son père de rester avec lui. « Tu es bien aimable, mon ami, de préférer masociété à celle de ta cousine, mais j’ai à travailler,et je veux être seul », répondit M. Dormère enl’embrassant. Georges alla donc, quoique avec répugnance, 35
  36. 36. rejoindre Geneviève. Elle lisait et n’interrompitpas sa lecture ; la bonne ne lui dit rien non plus,elle continua à travailler. Georges s’assit et bâilla. Quelques instantsaprès, il bâilla encore avec bruit et poussa unprofond soupir. Enfin il se décida à parler. « Tu n’es guère aimable aujourd’hui », dit-il àGeneviève. Il n’obtint aucune réponse ; elle lisaittoujours. GEORGES. – Tu es donc décidée à restermuette ? GENEVIÈVE. – Très décidée. GEORGES. – Et pourquoi cela ? GENEVIÈVE. – Pour être moins exposée à tesméchancetés. GEORGES. – Quelles méchancetés t’ai-jefaites ? GENEVIÈVE. – Je n’ai pas besoin det’apprendre ce que tu sais aussi bien que moi. GEORGES. – Je sais que papa n’a pas voulut’emmener parce que tu étais sale. 36
  37. 37. GENEVIÈVE. – Et pourquoi étais-je sale ? GEORGES. – Parce que tu n’as pas eu l’espritde te débarbouiller avant de descendre. GENEVIÈVE. – Et qui est-ce qui m’abarbouillée ? GEORGES. – Ce n’est pas moi, toujours. GENEVIÈVE, sautant de dessus sa chaise. – Pastoi ! pas toi ! Et tu oses le dire devant ma bonne,qui a vu que tu m’avais poursuivie pour meforcer à désobéir à mon oncle. GEORGES. – Je ne t’ai pas forcée à désobéir ;j’ai voulu te faire manger ces fraises qui étaientexcellentes ; ta bouche était ouverte et j’y ai misles fraises ; tu as craché comme une sotte et tut’es salie : c’est ta faute. GENEVIÈVE, indignée. – Tais-toi, tu sais que tumens ; tu m’as assez fait de mal aujourd’hui,laisse-moi tranquille. Je ne veux pas jouer avectoi parce que tu trouves toujours moyen de mefaire gronder. GEORGES. – Moi ! par exemple ! Je ne disjamais rien ; c’est papa qui te gronde, parce que 37
  38. 38. tu trouves toujours moyen de faire des sottises. LA BONNE. – Georges, je suis fâchée pour toide tout ce que tu as dit à ma pauvre Genevièvedepuis que tu es entré. Tu sais très bien qu’unmot de toi ce matin aurait justifié ta cousine ; tuas eu assez peu de cœur pour ne pas le dire ; tu esparti tranquillement, gaiement, laissant ta pauvrecousine, que tu savais innocente, sangloter dansle vestibule pour la punition injuste que tu lui asseul attirée. GEORGES. – La punition n’est pas grande,c’était très ennuyeux là-bas ; Louis et Hélènegémissaient sans cesse après Geneviève ; ils nejouaient pas avec moi ; ils sont allés se promeneravec papa, Mlle Primerose et d’autres personnesqui étaient là, et moi je me suis ennuyéhorriblement. LA BONNE. – C’est bien fait, monsieur ; c’estle bon Dieu qui vous a puni, et c’est ce qui arrivetoujours aux méchants. GEORGES. – Je dirai à papa comme vous metraitez, et il vous grondera joliment toutes lesdeux. 38
  39. 39. LA BONNE. – Ah ! c’est ainsi que vous leprenez ! Je vais de ce pas chez Monsieur, pourjustifier Geneviève en lui racontant la scène de cematin, en lui expliquant la promenade dans lebois de l’autre jour, et nous verrons qui seragrondé. GEORGES, effrayé. – Oh non ! Pélagie, ne ditesrien à papa, je vous en prie ; je ne recommenceraipas, bien sûr. LA BONNE. – Si vous aviez témoigné durepentir, je vous aurais peut-être pardonné cettefois encore et je n’aurais rien dit ; mais, après desheures de réflexion, vous revenez dans dessentiments plus mauvais : vous osez vous justifieravec une fausseté dont votre cousine même estindignée malgré sa grande bonté et sonindulgence. Non, monsieur, je ne vous ferai pasgrâce, et je vais trouver votre père ; j’espère qu’ilme croira et qu’il vous punira comme vous leméritez. Georges pleurait et suppliait ; Geneviève sejoignit à lui mais la bonne fut inflexible. « Ma chère enfant, dit-elle à Geneviève, je 39
  40. 40. manquerais à mon devoir, si je ne te justifiais pasaux yeux de ton oncle ; tu as perdu tes parents, ilfaut qu’il sache la vérité ; je n’ai que troppardonné et trop attendu pour l’éclairer. Dansl’intérêt même de Georges et de son avenir, jedois l’informer de tout et je le ferai. » Et, sans attendre de nouvelles supplications,elle sortit et descendit chez M. Dormère. Pélagie entra résolument chez M. Dormère,qui écrivait. Il se retourna, parut surpris etcontrarié en la voyant. « Que me voulez-vous ? » lui dit-il d’un tonfroid. PÉLAGIE. – Monsieur, je viens remplir undevoir très pénible et dont j’ai trop tardé àm’acquitter. Mais il s’agit de Georges et je nedoute pas que vous m’écoutiez jusqu’au bout. M. DORMÈRE. – Parlez, Pélagie ; je vousécoute. Vous savez la tendresse que j’ai pourGeorges, et l’intérêt que je porte à tout ce qui leregarde. PÉLAGIE. – C’est pour cela, Monsieur, que je 40
  41. 41. vous demande de vouloir bien écouter ce que j’aià vous dire. Pélagie commença alors le récit de ce quis’était passé le matin ; elle fit voir à M. Dormèrela fausseté de la conduite de Georges, l’injusticede la punition de Geneviève ; elle lui expliqual’aventure de la robe déchirée, lui fit remarquer lagénérosité de Geneviève dans cette occasioncomme dans bien d’autres. M. Dormère avait écouté le récit de Pélagiesans l’interrompre. Quand elle eut fini, il restaquelques instants plongé dans de péniblesréflexions. Enfin il se leva, s’élança vers Pélagie,lui tendit la main et serra fortement la sienne. M. DORMÈRE. – Je vous remercie, Pélagie ;merci du service que vous rendez à mon fils et àmoi-même. Oui, j’ai été un peu faible pour monfils, et trop sévère pour la pauvre petite orphelineconfiée à mes soins par la tendresse de mon frèreet de ma malheureuse belle-sœur. Envoyez-moiGeorges ; je veux lui parler seul. Pélagie se retira ; elle monta dans sa chambreoù elle retrouva Georges inquiet et tremblant. 41
  42. 42. LA BONNE. – Votre père vous demande,Georges ; descendez dans son cabinet de travail. GEORGES. – Est-il bien en colère contre moi ? LA BONNE. – Vous le saurez quand il vousaura parlé. GEORGES. – Qu’est-ce que vous lui avezraconté ? de quoi lui avez-vous parlé ? LA BONNE. – Il vous le dira lui-même. Georges, voyant qu’elle ne voulait rien luidire, se décida à descendre chez son père. Il entradoucement, s’avança lentement vers lui et leregarda attentivement. Il s’arrêta à moitié chemin,effrayé par l’expression froide et sévère de sonvisage. M. DORMÈRE. – Avancez, Georges. J’ai àvous parler. Georges s’approcha en tremblant. M. DORMÈRE. – Vous savez que Pélagie sortd’ici, qu’elle m’a parlé de vous ? GEORGES. – Oui, papa. M. DORMÈRE. – Je n’ai pas besoin alors de 42
  43. 43. vous répéter ce qu’elle avait à dire ; elle m’aappris ce que j’ignorais, vos discussions avecvotre cousine dans bien des circonstances oùc’était vous qui méritiez d’être réprimandé etvous avez laissé accuser Geneviève, sans dire unmot pour sa défense. GEORGES, reprenant courage. – Mais, papa,vous ne m’avez pas questionné ; si vous m’aviezfait des questions, je vous aurais répondu,Geneviève ne disait rien non plus. M. DORMÈRE. – Est-ce une raison pour melaisser gronder et punir Geneviève, sans faire lemoindre effort pour la justifier quand vous saviezqu’elle n’était pas seule coupable ! GEORGES. – Papa, c’est que..., c’est que... jecroyais..., je, ne savais pas... M. DORMÈRE, vivement. – C’est que vous avezagi sans réflexion, et qu’il en résulte que vous nepouvez plus vivre agréablement chez moi avecvotre cousine ; et, comme je ne peux pas larenvoyer, puisqu’elle n’a d’autre asile que mamaison, vous m’obligerez à un sacrifice bienpénible pour moi, celui de me séparer de vous. 43
  44. 44. Tu es mon seul enfant, Georges, et je me voisforcé de te mettre au collège deux ou trois ansplus tôt que je ne le voulais. Va annoncer àGeneviève et à sa bonne ton prochain départ. GEORGES. – Oh ! papa, je vous en supplie ! M. DORMÈRE. – Non, mon enfant, je nechangerai pas de résolution ; pour toi-même, pourton bonheur il faut que tu ailles au collège. Va,mon pauvre Georges ; j’ai à écrire pour desaffaires pressées. M. Dormère embrassa Georges et le fit sortirde chez lui. Georges, remonté par la tendresse deson père, monta lentement l’escalier et entra chezGeneviève, qui l’attendait avec impatience. GENEVIÈVE. – Eh bien ! qu’est-ce que mononcle t’a dit ? qu’est-ce que tu lui as répondu ? GEORGES. – Je n’ai rien répondu, puisqu’il nem’a rien demandé. Il m’a dit qu’il allait memettre au collège dans quelques jours. GENEVIÈVE, effrayée. – Au collège ? Oh !pauvre Georges ! ce sera horrible ! GEORGES. – Pas du tout, ce ne sera pas 44
  45. 45. horrible. Ce sera au contraire très agréable. Dansle premier moment j’ai eu peur comme toi, maisj’ai réfléchi que j’aurais des camarades, aveclesquels je pourrais jouer tout à mon aise, commeon joue entre garçons, que je ne serais plus obligéde travailler tout seul, et que je ne serais plusgrondé et ennuyé toute la journée par ta bonne. GENEVIÈVE, vivement. – Ma bonne ! Elle estexcellente ma pauvre bonne ! GEORGES. – Pour toi peut-être, mais pas pourmoi, qu’elle déteste ; et je la déteste aussijoliment. GENEVIÈVE. – Oh ! Georges, comment peux-tu... ? GEORGES, avec humeur. – Laisse-moitranquille ; tu m’ennuies aussi, toi. Je suisenchanté de m’en aller loin de vous tous. 45
  46. 46. V Le départ de Georges décidé Quand la cloche sonna le dîner, les enfantsdescendirent dans la salle à manger. M. Dormèreles y rejoignit bientôt. À la grande surprise deGeneviève, il s’approcha d’elle et lui souritamicalement. M. DORMÈRE. – Eh bien ! Geneviève, tu saisque je vais te séparer de ton cousin ? GENEVIÈVE. – Oui, mon oncle, il me l’a dit, etje suis bien fâchée de le quitter. M. DORMÈRE. – Je croyais au contraire que tuserais très contente, car vous n’êtes pas toujoursde bon accord. GENEVIÈVE. – Nous nous disputonsquelquefois, mon oncle, c’est vrai ; mais noussommes bien contents de jouer ensemble ; n’est- 46
  47. 47. ce pas, Georges ? GEORGES. – Oui, mais j’aime mieux joueravec des garçons. M. DORMÈRE. – Tu n’es donc pas tristed’entrer au collège ? GEORGES. – Non, papa ; je suis fâché de vousquitter, voilà tout. Dans quel collège me mettrez-vous, papa ? M. DORMÈRE. – Je ne sais pas encore, monpauvre ami ; je m’informerai demain s’il y a de laplace pour toi au collège des Pères Jésuites. GEORGES. – Celui où est mon cousinJacques ? M. DORMÈRE. – Précisément ; on dit que lesenfants y sont très heureux, et qu’ils aimentbeaucoup les Pères. GEORGES. – Jacques les aime bien ; il ditqu’ils sont bons comme de vrais pères ; mais moncousin Rodolphe dit qu’il faut travaillerénormément. M. DORMÈRE. – Il faut travailler partout, monami. 47
  48. 48. GEORGES. – Mais Rodolphe est puni trèssouvent. GENEVIÈVE. – Je crois bien, il ne fait rien ; ilt’a dit à sa dernière sortie qu’il n’apprenait passes leçons et qu’il ne les apprendrait pas, car celal’ennuyait trop. GEORGES. – C’est qu’il en a trop à apprendre,et il est découragé. GENEVIÈVE. – Jacques a justement les mêmeschoses à apprendre, et il trouve qu’il n’y en a pastrop. GEORGES. – Parce que Jacques est un fort ; ilest toujours premier ou second. M. DORMÈRE. – Écoute, mon ami. Si Jacquesest premier ou second, c’est parce qu’il travaillebien, de tout son cœur ; fais comme lui, tu serasaussi un fort et tu seras heureux comme lui. GEORGES. – Et s’il n’y a pas de place chez lesPères Jésuites, où me mettrez-vous, papa ? M. DORMÈRE. – Je ne sais pas ; je verrai. GEORGES. – Vous vous dépêcherez un peu,papa, n’est-ce pas ? 48
  49. 49. M. DORMÈRE. – Tu es donc bien pressé de mequitter ! GEORGES. – Non, papa, mais je voudrais joueravec des camarades ; je m’ennuie avecGeneviève. Quelques jours se passèrent ainsi. M. Dormèrefit une petite absence pour parler au Père Recteur.Il y avait encore deux places vacantes, et tout futconvenu pour que Georges pût être reçu aucollège la semaine suivante. Au retour de M. Dormère, quand Georgesapprit qu’il entrerait sous peu de jours au collège,il ne put cacher sa joie et il reprocha à Genevièvede ne pas la partager. Quand le départ de Georgesfut décidé, M. Dormère mena ses enfants fairedes visites d’adieu. Mme de Saint-Aimar, MllePrimerose et les deux enfants étaient assis devantle château quand M. Dormère arriva. Après les premières paroles de politesse,M. Dormère dit : « Je viens vous annoncer, chèremadame et chère cousine, le départ deGeorges... » 49
  50. 50. – Le départ de Georges ! s’écria Mme deSaint-Aimar. Où le menez-vous donc ? M. DORMÈRE. – Au collège des Pères Jésuites,chère madame. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Bon Dieu !Pourquoi cela ? Mais c’est très mal de renvoyerde chez vous votre fils, votre seul enfant ! Cepauvre garçon, je le plains de tout mon cœur. M. DORMÈRE. – Vous avez tort, ma cousine ;car il en est enchanté ; il me presse de l’y faireentrer le plus tôt possible. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Georges a uncourage héroïque, à moins que... M. DORMÈRE. – À moins que quoi, macousine ! MADEMOISELLE PRIMEROSE. – À moins que...,mais non, je ne veux pas vous dire ce que jepense ; c’est inutile. M. DORMÈRE. – Si votre pensée est bonne, macousine, pourquoi ne voulez-vous pas m’en faireprofiter ? MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Parce que... 50
  51. 51. vous-même, vous n’avez peut-être pas... Non,décidément, j’aime mieux me taire... C’est plussûr. M. DORMÈRE. – Comment, plus sûr ? C’estdonc bien désagréable pour moi, que vous n’osezpas me le dire. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Oh ! je n’osepas... c’est une manière de parler. Si je le voulais,je vous le dirais bien. Mais il y a certainespersonnes auxquelles..., avec lesquelles... ;enfin... décidément je me tais..., et pour ne pasparler, je me sauve. Mlle Primerose fit une lourde pirouette etrentra dans sa chambre. « Cet homme n’a pas plus de cœur qu’un tigre,pensa-t-elle ; il chasse son fils avec uneinsouciance, une gaieté. C’est incroyable ! C’estce que je voulais lui dire... et ce que j’ai eu raisonde garder pour moi. » Peu de temps après, lesenfants rentrèrent ; M. Dormère demanda savoiture et ils firent leurs adieux. 51
  52. 52. VI Ramoramor Pendant la visite de M. Dormère chez Mme deSaint-Aimar, un événement extraordinaire sepassait au château de Plaisance : c’est ainsi ques’appelait la demeure de M. Dormère. Les domestiques causaient dans la cuisine,quand ils virent arriver un nègre d’unequarantaine d’années, vêtu en matelot, grand,vigoureux, à l’air vif et décidé. Il entra sans endemander la permission, ôta son chapeau, s’assitet examina les visages qui l’entouraient. « Bonça, dit-il en se frottant les mains ; tous bonnesfigures. Vous donner manger à moi. Ramoramoravoir faim ; Ramoramor être fatigué. Moi pasvoir Moussu Dormère ; moi pas voir petiteMam’selle ; pas voir bonne Mam’selle Pélagie ;et moi venir pour ça. » 52
  53. 53. – Vous êtes fou, mon bonhomme, dit undomestique ; qui êtes-vous ? d’où venez-vous ?que voulez-vous ? LE NÈGRE. – Moi avoir dit : Moi Ramoramor ;moi veux manger ; moi veux voir MoussuDormère ; voir petite maîtresse, Mam’selleGeneviève ; moi voir bonne à petite maîtresse. Etmoi avoir faim. LE DOMESTIQUE. – Vous ne comptez pas vousétablir ici, je pense, mon cher. Ce n’est pas uneauberge chez nous. LE NÈGRE. – Moi veux rester ici toujours ; moirester avec petite maîtresse. LE DOMESTIQUE. – Il faut chasser cet homme ;il est fou ! LA CUISINIÈRE. – Non, Pierre ; il n’a pas l’airni fou ni méchant. Je vais lui donner à manger ; etpuisqu’il connaît Monsieur et Mlle Geneviève, ilfaut qu’il attende leur retour. LE NÈGRE, riant. – Vous brave femme ; et moivous être ami. La cuisinière se mit aussi à rire et plaça sur la 53
  54. 54. table un reste de gigot, des pommes de terre, de lasalade, la moitié d’un pain et un broc de cidre. Lenègre riait et découvrait ses dents blanches, queson visage noir d’ébène faisait paraître plusblanches encore. Il mangea et but avec un appétitqui fit rire les domestiques ; bientôt il ne restaplus rien de ce que lui avait servi la cuisinière. Ilsentourèrent le nègre et lui firent une foule dequestions. Ramoramor tournait la tête à droite età gauche, mais il n’avait pas le temps de répondreà une demande qu’on lui en adressait une autre. Ilfrappa un grand coup de poing sur la table et criad’une voix de stentor : « Silence, tous ! Moi ai pas dix bouches pourrépondre à dix à la fois. Moi va dire quoi j’ai fait.Moi Ramoramor servais Moussu, MadameDormère, moi servais petite Mam’selleGeneviève ; moi aimais beaucoup petiteMam’selle, très bonne, très douce pour pauvrenègre ; moi portais petite Mam’selle quand petiteMam’selle être fatiguée. Moi partir avec maîtresà moi, petite Mam’selle et Mam’selle Pélagie ;tous monter sur un grand vaisseau. Allerlongtemps, longtemps. Vaisseau arrêter ; moi 54
  55. 55. nager et aller à terre ; vaisseau partir, laisserRamoramor tout seul ; moi vouloir rattrapermaîtres, et moi monter sur vaisseau plus grand ;mais grand vaisseau tromper pauvre moi et alleren arrière très longtemps, très longtemps ; moim’ennuyer et devenir matelot ; moi arriver enfindans la France ; capitaine dit : «Voilà France ; vachercher maîtres à toi. Toi brave matelot et moipayer toi. » Bon capitaine mettre dans la main àmoi beaucoup pièces jaunes pour trois ans. Moiôter chapeau, dire adieu et aller chercher MoussuDormère, Madame Dormère, petite Mam’selle.Moi pas trouver et marcher toujours ; moi arriverici pas loin et demander Moussu Dormère.« C’est ici, dit bonne femme ; pas loin sur grandchemin vous trouver maison à MoussuDormère. » Moi dire merci à bonne femme etmarcher et demander Moussu Dormère ; et moienfin arriver chez Moussu Dormère, et moi veuxvoir maîtres et petite maîtresse et Mam’sellePélagie ; et maîtres bien contents voir pauvreRamoramor, et moi bien content et embrasserbeaucoup fort petite Mam’selle. » – Je vois que vous êtes un brave homme, dit la 55
  56. 56. cuisinière ; je vais appeler Mlle Pélagie. La cuisinière monta et redescendit quelquesinstants après avec Pélagie ; quand elle aperçut lenègre, elle jeta un cri : « Rame ! » s’écria-t-elleen s’élançant vers lui. Le nègre bondit de soncôté, la saisit dans ses bras et l’embrassa avec unbonheur qu’il exprima ensuite par des rires, dessauts, des gestes multipliés. Tout le monde riait ; Pélagie interrogeait,Ramoramor répondait à tort et à travers. Pendantcette scène de reconnaissance, la voiture deM. Dormère s’arrêta devant le perron. Les domestiques, entendant la voiture, seprécipitèrent tous dehors pour assister àl’entrevue du nègre avec Geneviève. « Qu’est-ce que cela ? dit M. Dormère.Pourquoi sont-ils tous là ? » Les enfants étaient descendus de voiture etregardaient. Le nègre s’élança au-devant d’eux ;Geneviève, en le voyant, se jeta dans ses bras.Après l’avoir embrassée avec des cris de joie, lenègre posa enfin Geneviève par terre. 56
  57. 57. GENEVIÈVE. – Rame, mon pauvre Rame !comment, c’est toi ! Quel bonheur de te revoir !Où donc as-tu été si longtemps ? Pourquoi nousas-tu quittés ? RAME. – Pauvre petite Mam’selle, chère petiteMam’selle, comme vous grandie ! Rame plusporter petite maîtresse. Où donc maîtres à moi ?Moussu Dormère, Madame Dormère ? – N’en parle pas, Rame, dit Pélagie qui étaitprès de lui : ils sont morts tous les deux.Geneviève est chez son oncle, M. Dormère. LE NÈGRE, consterné. – Morts ! morts !Pauvres maîtres ! Pauvre petite Mam’selle ! Toute la joie du nègre avait disparu ; unegrosse larme coula le long de sa joue. Genevièvepleura aussi ; la vue du nègre lui avait rappelé sapetite enfance et ses parents. « Que diable veutdire tout cela ? » dit enfin M. Dormère, qui avaitété tellement surpris de cette scène qu’il étaitresté immobile ainsi que Georges. – Monsieur, dit Pélagie en s’avançant versM. Dormère, c’est le pauvre Ramoramor, ce 57
  58. 58. nègre si fidèle, si dévoué, dont le frère et la belle-sœur de Monsieur lui ont parlé tant de fois. Ilétait au service de M. et Mme Dormère pendantles cinq années qu’ils sont restés en Amérique ; ils’est embarqué avec eux, n’ayant jamais voulules quitter ; il a disparu pendant le retour, etjamais personne dans le bâtiment n’a su ce qu’ilétait devenu. Et le voici arrivé sans que je sachecomment il a pu nous retrouver. M. DORMÈRE. – Ah ! c’est lui qu’on appelaitRame ! Je me souviens que mon frère m’en aparlé souvent. Et où allez-vous, mon ami ? Vousêtes marin, à ce que je vois. RAME. – Moi plus marin, Moussu ; moi allernulle part ; moi rester ici. M. DORMÈRE. – Comment ! rester ici ? Chezqui donc ? LE NÈGRE. – Chez petite Maîtresse, Mam’selleGeneviève. M. DORMÈRE. – Mais Geneviève n’est paschez elle ; elle es chez moi. LE NÈGRE. – Ça fait rien, Moussu. Moi rester 58
  59. 59. chez vous. M. DORMÈRE. – Si cela me convient. J’aiassez de domestiques, mon cher ; je n’ai pasd’ouvrage pour vous. LE NÈGRE, effrayé. – Oh ! Moussu. Moi fairetout quoi ordonnera Moussu. Moi pas demanderargent, pas demander chambre, moi demanderrien ; seulement moi servir petite maîtresse. Moimanger pain sec, boire l’eau, coucher dehors surla terre et moi être heureux avec petite maîtresse ;moi tant aimer petite Maîtresse, si douce, sibonne pour son pauvre Rame. Le pauvre nègre avait l’air si suppliant, sihumble, que M. Dormère fut un peu touché de cegrand attachement. Geneviève, le voyant indécis,joignit ses supplications à celles de Rame ; ellepleura, elle se mit aux genoux de son oncle : ducôté des domestiques, M. Dormère entendait desexclamations étouffées : « Pauvre homme ! – Ilest touchant. – Cela fait de la peine. – C’est cruelde le renvoyer. – Je n’aurais jamais ce cœur-là. –Quel brave homme ! – Et la petite demoiselle,comme elle pleure ! Ça fait pitié vraiment. » 59
  60. 60. M. DORMÈRE. – Voyons, Geneviève, ne pleurepas. Je veux bien le garder, mais que ce soit pourton service particulier avec Pélagie ; et qu’il nevienne surtout pas m’ennuyer par des querellesavec mes domestiques. GENEVIÈVE. – Merci, mon oncle, mille foismerci. Jamais je n’oublierai cette bonté de votrepart, mon oncle, ajouta-t-elle en lui baisant lamain. M. DORMÈRE, l’embrassant. – C’est bien,Geneviève ; tu es une bonne fille ; va installer tonami, et vous, Pélagie, faites-lui donner unechambre et tout ce qu’il lui faut. PÉLAGIE. – Merci, Monsieur. Je réponds queRame sera reconnaissant toute sa vie de ce queMonsieur fait pour lui aujourd’hui. Geneviève baisa encore la main de son oncleet courut à son cher Rame, qui pleurait de joie dela retrouver et de chagrin de la mort de sesanciens maîtres. GENEVIÈVE. – Ne pleure pas, mon pauvreRame ; nous allons être bien heureux ! Tu ne vas 60
  61. 61. plus jamais me quitter et tu sais que je t’aimeraitoujours. LE NÈGRE. – Oh oui ! Mam’selle ; Rame êtrebien heureux à présent ! Pauvres maîtres àRame ! moi pleurer pas exprès, petite Maîtresse ;bien sûr, pas exprès. Et le pauvre nègre l’embrassait encore, laserrait contre son cœur en pleurant de plus belle.Il ne tarda pourtant pas à se consoler ; lesdomestiques, touchés de son attachement pourses maîtres, lui témoignèrent leur satisfaction duconsentement de M. Dormère ; il leur offrit à tousses services. « Rame toujours votre ami, dit-il ; aujourd’huivous bons ; lui pas oublier jamais. Rame toujourslà, prêt pour courir, pour travailler, pour aider,tous, tous. » 61
  62. 62. VII Hostilités de Georges contre Rame Quand Ramoramor s’était retiré avec Pélagieet Geneviève, Georges avait suivi son père danssa bibliothèque, qui était en même temps soncabinet de travail. Il s’assit pensif dans unfauteuil. « Papa, dit-il, pourquoi avez-vous gardé cevilain nègre ? » M. DORMÈRE. – Pour faire plaisir àGeneviève, qui paraissait désolée de devoir lequitter. GEORGES. – Bah ! Geneviève a vécu sans luidepuis trois ans qu’elle est chez nous ; elle s’enserait bien passée comme auparavant. M. DORMÈRE. – Et puis par pitié pour cepauvre homme qui lui est si attaché. 62
  63. 63. GEORGES. – Il serait retourné dans son pays. Ilest affreux ce nègre ; moi, je ne veux pas qu’il metouche. M. DORMÈRE. – Sois tranquille, il n’aura rienà faire pour toi ; tu ne le verras même pas. GEORGES. – Alors il faut que vous luidéfendiez de servir à table ; avec ses vilainesmains noires, il est dégoûtant. M. DORMÈRE. – Il ne servira pas à table ; je necompte pas en faire mon maître d’hôtel. GEORGES. – C’est ennuyeux tout de mêmequ’il soit chez nous. M. DORMÈRE. – Mon cher ami, tu as tort deprendre ce pauvre homme en aversion ; pensedonc qu’il a fidèlement servi mon frère et safemme pendant cinq ans, qu’ils m’en ont racontéde beaux traits de dévouement et d’attachement. GEORGES. – Mais, papa, ce n’est pas uneraison pour le garder chez vous. M. DORMÈRE. – Je trouve que c’est une raisonsuffisante ; je veux qu’il reste près de Genevièveet je te prie de ne plus m’en parler ; c’est un 63
  64. 64. mauvais sentiment que tu témoignes : je voudraist’en voir des meilleurs, surtout au moment denous séparer. Georges ne dit plus rien ; il prit un livre et fitsemblant de lire, jusqu’au moment où la clochedu dîner sonna. Geneviève entra dans la salle à manger enmême temps que son oncle ; elle courut à lui levisage rayonnant de bonheur et lui baisa la main. M. DORMÈRE. – Tu es donc bien contented’avoir ton Rame, ma chère petite ? GENEVIÈVE. – Oh oui ! mon oncle ; sicontente que je sens mon cœur qui saute dans mapoitrine. Tu verras, Georges, comme il est bon etcomplaisant ! Quand tu auras envie de quelquechose, tu n’auras qu’à le lui demander ; il tel’aura tout de suite. GEORGES, avec humeur. – Je n’ai besoin derien et je ne lui demanderai rien. D’ailleurs c’estbête ce que tu dis ; est-ce que ce nègre qui n’arien, qui n’est pas chez lui, mais chez papa, peutm’avoir un cheval, un éléphant, un fusil, un 64
  65. 65. meuble ? GENEVIÈVE, riant. – Mais non, ce n’est pascela ; je veux dire : te dénicher un nid, te faireune jolie canne avec une baguette cueillie dans lebois ; des choses comme ça. Georges leva les épaules sans répondre. GENEVIÈVE. – Qu’as-tu, Georges ? Tu as l’airfâché ! Est-ce que je t’ai dit quelque chose dedésagréable ? Qu’est-ce que c’est ? Dis-moi,Georges ; dis, je t’en prie. GEORGES. – Je te prie de me laisser tranquille ;tu m’ennuies depuis que nous sommes à table,avec ton vilain Rame. Je n’aime pas les nègres,moi, et surtout celui-là ; ainsi je te prie de ne plusm’en rabâcher les oreilles. Geneviève devint rouge comme une cerise ;les larmes lui vinrent aux yeux ; elle se tut. M. DORMÈRE, sévèrement. – Georges, turéponds grossièrement et sottement à la cousine ;je te prie, à mon tour, de ne pas prendre ce tonavec elle. GEORGES. – Bon, voilà que vous me grondez à 65
  66. 66. cause de ce vilain nègre. M. DORMÈRE. – Taisez-vous, Monsieur, ousortez de table. Georges aurait voulu sortir de table, mais onallait servir des glaces aux fraises et puis descerises, qu’il ne voulait pas laisser échapper. Il setut donc et ne souffla plus un mot. Genevièvegarda aussi le silence, et M. Dormère pensa qu’ilétait trop dur pour son fils, que c’était mal de lereprendre si sévèrement pour des proposd’enfant. « C’est singulier, se disait-il, que ce soittoujours Geneviève qui amène des désagrémentsà mon pauvre Georges ; cette petite fille, qui estbonne pourtant, brouille tout mon intérieur ; elleest cause que, deux ou trois jours avant le départde Georges, je suis obligé de lui faire du chagrinen le grondant. Pauvre Georges ! » 66
  67. 67. VIII Georges se dessine de plus en plus D’après ce que Pélagie avait dit à Rame dessentiments de Georges pour Geneviève, le bonnègre ne se trouvait pas bien disposé pourGeorges. Lorsqu’ils se rencontrèrent lelendemain, Rame ôta son chapeau, mais sans direun mot. Il accompagnait sa petite maîtresse et nela quittait pas des yeux. GENEVIÈVE. – Georges, veux-tu venir aupotager ? Nous cueillerons des fraises pour legoûter. GEORGES. – Je veux bien, mais seul avec toi.Je ne veux pas que ton nègre vienne avec moi. GENEVIÈVE. – Il ne sera pas avec toi ; c’estmoi que le bon Rame va accompagner. GEORGES. – Alors va-t’en de ton côté ; je n’ai 67
  68. 68. pas besoin d’être gardé comme un enfant de deuxans. GENEVIÈVE. – Alors bonsoir ; j’aime mieuxêtre gardée, moi. Avec Rame, je peux allerpartout. Geneviève s’approcha du nègre. GENEVIÈVE. – Rame, n’allons pas au potager ;viens avec moi au bout du bois ; nous pêcheronsdes écrevisses dans le ruisseau. GEORGES. – Mais moi aussi je veux pêcherdes écrevisses. GENEVIÈVE. – Puisque tu ne veux pas veniravec Rame. GEORGES. – Dans le potager ; mais auxécrevisses, je veux bien. GENEVIÈVE. – Viens alors, décide-toi. Je pars. Geneviève donna la main à Rame et l’emmenadans le bois, traversé par un ruisseau ; les arbresétaient très serrés ; le chemin pour y arriver étaitfrais et charmant. Ils étaient suivis par Georges,qui avait envie de pêcher, mais qui aurait vouluse débarrasser du protecteur de Geneviève ; il 68
  69. 69. avait de l’humeur et il n’osait pas trop latémoigner. « Si je dis seulement un mot désagréable àGeneviève, pensa-t-il, son vilain nègre seraitcapable de me dire des sottises. Geneviève, qui sesent soutenue à présent, va être insupportable ; ilfaudra que je fasse toutes ses volontés ; elle prenddéjà des airs d’indépendance : « Je veux ; je neveux pas ; je m’en vais », etc. Je ne comprendspas que papa ait laissé cet affreux hommedemeurer dans notre maison. Heureusement queje pars après-demain. Et quand je reviendrai envacances, je le ferai tellement enrager, qu’ilfaudra bien qu’il s’en aille. » Pendant que Georges faisait ces réflexions,Geneviève et Rame parlaient à qui mieux mieux.On arriva ainsi au bout du pré, près d’un jolibosquet taillé dans le bois. « À présent, ditGeneviève, cherchons les écrevisses. » GEORGES. – Avec quoi vas-tu les prendre ? GENEVIÈVE. – Ah ! mon Dieu, tu as raison !J’ai oublié les pêchettes, la viande et tout. 69
  70. 70. GEORGES, triomphant. – Voilà ce que c’estque de t’en aller comme une folle avec un nègrequi ne sait rien, et sans me prévenir, sans quej’aie pu préparer ce qu’il faut pour la pêche desécrevisses. GENEVIÈVE. – Comme c’est ennuyeux !Qu’allons-nous faire ?... Georges, veux-tu allerdire à Lucas de nous... ? GEORGES. – Non certainement, je ne veux pas.Vas-y toi-même. Quant à envoyer ton nègre, c’estinutile parce qu’on ne l’écouterait pas. LE NÈGRE, riant. – Avoir pas chagrin, mapetite Maîtresse ; Rame avoir écrevisses pour sachère petite mam’selle. GENEVIÈVE. – Comment feras-tu, mon pauvreRame ? Tu n’as rien pour les prendre. RAME. – Moi pas avoir besoin rien. Prendreécrevisses tout seul. GENEVIÈVE. – Comment vas-tu faire ? RAME. – Voilà ! eau pas profonde ; moi entrer,écrevisses mordre jambes ; moi prendre vite, une,deux, dix, vingt. Petite Maîtresse avoir beaucoup. 70
  71. 71. GEORGES. – Tiens ! c’est une bonne idée ça ;allons, vite dans l’eau, le nègre. GENEVIÈVE. – Non, non, Rame ; je ne veuxpas que tu te fasses mordre pour moi ; cela te feramal et je ne veux pas. RAME. – Pas mal du tout, petite Maîtresse ;moi sais bien. Et il se mit à défaire ses souliers. GEORGES. – Laisse-le faire ! puisqu’il veutbien. GENEVIÈVE. – Rame veut se faire piquer pourque j’aie des écrevisses : et je ne le veux pas. GEORGES. – Et moi je veux ; je suis plusmaître que toi : Rame est chez papa, il n’est paschez toi. Je lui ordonne d’aller dans l’eau. Le nègre ne bougeait plus. RAME. – Moi obéir à petite Maîtresse. Quoiordonne à Rame ? GENEVIÈVE. – Je te défends de te faire mordre,Rame ; je t’en prie, Rame, mon cher Rame, ne lefais pas. 71
  72. 72. Rame embrassa sa chère petite Maîtresse etdit : « Rame obéir à petite Maîtresse. » Et il remit un de ses souliers déjà ôté. GEORGES. – Puisque je vous ai ordonné d’allerdans l’eau, pourquoi remettez-vous vos souliers ? RAME, froidement. – Rame obéir à petiteMaîtresse. GEORGES. – Insolent ! Je le dirai à papa ; nousverrons ce qu’il dira, lui ; je vous arrangerai bien,allez ! GENEVIÈVE, effrayée. – Oh non ! Georges ; nedis rien à mon oncle ; tu vas mentir et mon onclete croira. GEORGES. – Je dirai ce que je veux, et jementirai si je veux, et je ferai chasser ce nègre sije veux, et toi avec lui si tu m’ennuies trop. Geneviève fondit en larmes. Rame, désolé,regardait Georges avec une colère qu’il n’osaitpas faire paraître et qui augmentait le triomphe deGeorges. « Adieu, pleureuse, adieu, nègre ; jevais trouver papa », s’écria Georges en riant d’un 72
  73. 73. air méchant. « Tu n’auras pas loin à aller », dit une voixtout près d’eux. Georges se retourna avec frayeur. « La voix de papa », dit-il. M. DORMÈRE, sortant du bosquet. – Oui, c’estmoi ; j’entends que tu me cherches ; qu’est-ceque tu veux ? GEORGES, troublé. – Rien, papa ; rien du tout. M. DORMÈRE. – Tu avais pourtant quelquechose à me raconter, ce me semble. GEORGES. – Non, papa ; non. Où étiez-vousdonc ? M. DORMÈRE. – Dans ce bosquet où je lisais.Voyons, raconte-moi ce que tu voulais me fairesavoir tout à l’heure. Parle donc, puisque nousvoici tous réunis. Georges avait peur ; il devinait que son pèreavait tout entendu ; et il se taisait, ne sachantcomment s’excuser. M. DORMÈRE. – Puisque tu ne veux pas parler, 73
  74. 74. c’est moi qui te dirai que j’ai entendu tout ce quis’est passé depuis un quart d’heure ; tu t’es trèsmal comporté vis-à-vis de ce pauvre nègre toutdévoué à Geneviève ; très mal vis-à-vis de tacousine, à laquelle tu as parlé grossièrement etméchamment. Tu pars après-demain, c’estpourquoi je ne t’inflige aucune punition, mais jete défends de jouer avec ta cousine, que tu necesses de tourmenter, et de parler à ce bravehomme, que tu insultes par tes paroles et tesgestes dédaigneux. Tu me causes beaucoup dechagrin, Georges ; Dieu veuille que le collège techange ! Maintenant, suis-moi. M. Dormère s’éloigna tristement avec Georgestout confus. Quand ils furent loin, le nègre dit : « Moussu Dormère, pas mauvais. À fait bien,a dit bien avec Moussu Georges ; a fait mal avecpetite Maîtresse. » GENEVIÈVE. – Comment cela, mon bonRame ? En quoi a-t-il fait mal ? RAME. – Mam’selle pleurait ; devaitembrasser petite Mam’selle, comme Rameembrasse. Moussu Dormère parti sans regarder, 74
  75. 75. sans consoler. Pas bien ça, pas bien, pas aimerpetite Mam’selle. Et il hochait la tête d’un air mécontent. GENEVIÈVE. – Ce n’est pas sa faute, monpauvre Rame : je ne suis pas sa fille. RAME, attendri. – Mam’selle pas fille à Rame,et Rame l’aimer fort, tant que lui avoir cœur.Rame mourir pour petite Maîtresse. GENEVIÈVE. – Mon bon Rame, comme jet’aime aussi ! Rame ramena Geneviève à Pélagie et ilsrepartirent tous les trois pour la pêche auxécrevisses, après avoir fait un paquet de tout cequ’il fallait pour en prendre. Ils y restèrent unepartie de l’après-midi, et Rame rapporta un grandpanier plein d’écrevisses. 75
  76. 76. IX Georges entre au collège La veille du départ de Georges pour le collège,M. Dormère et les enfants venaient de déjeuner ;il était une heure et ils se promenaient devant lechâteau, quand ils virent arriver Mlle Primerose. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Bonjour, moncousin ; bonjour, mes enfants ; je viens faire mesadieux au futur collégien... Ah ! on est un peutriste aujourd’hui ; personne ne parle. C’est trèsbien. Il faut toujours un peu pleurer quand on sequitte. Je n’aime pas les gens qui rient toujours.Qui est-ce qui mène Georges ? Est-ce vous, moncousin ? M. DORMÈRE. – Certainement, ma cousine ; jene me séparerai de mon fils que le plus tardpossible. 76
  77. 77. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – À la bonneheure. Vous étiez si gai l’autre jour, que je venaisvous offrir de vous éviter l’ennui du voyage enaccompagnant Georges moi-même. M. DORMÈRE. – Merci, ma cousine ; je necéderai à personne cette triste satisfaction. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Et toi,Geneviève, y vas-tu ? GENEVIÈVE. – Si mon oncle veut bien lepermettre, ma cousine ; cela me fera grand plaisirde connaître la maison où va demeurer Georges. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Emmenez-vous Geneviève, mon cousin ? M. DORMÈRE. – Je ne demande pas mieux ; ily a à peine deux heures de chemin de fer ; levoyage ne la fatiguera pas. Nous reviendrons icile soir même pour dîner. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ah ! monDieu, qu’est-ce que je vois ? Un homme toutnoir ! Un nègre, Dieu me pardonne ! Il vient ici !Prenez garde ; il approche. En effet, Rame s’approchait. Il ôta son 77
  78. 78. chapeau et, à la grande surprise de MllePrimerose, il prit la main de Geneviève. RAME. – Moi venir voir si petite Maîtressebesoin de Rame ? GENEVIÈVE. – Pas à présent, mon bon Rame ;va chez Pélagie, je t’appellerai. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Qu’est-ce quec’est que cela, grands dieux ! Où avez-vouspêché cet homme noir, mon cousin ? et commentose-t-il prendre la main de Geneviève ? M. DORMÈRE. – C’est un fidèle serviteur demon frère et de ma belle-sœur ; il est arrivédepuis trois jours ; il paraît fort attaché à manièce, qu’il a soignée et portée dans ses braspendant sa petite enfance, et je lui ai permis derester près d’elle. Il est attaché à son serviceparticulier. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Eh bien ! envoilà du nouveau ! Quel chevalier d’honneur !Comment l’appelez-vous ? GEORGES. – Il s’appelle Ramor. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ra ? rat mort ! 78
  79. 79. Drôle de nom. Je voudrais bien l’entendre parler ;ça parle si drôlement ces nègres. GENEVIÈVE. – Voulez-vous le voir, macousine ? Il est allé chez ma bonne. Il est bon ! Ilm’aime tant ! Papa et maman l’aimaientbeaucoup ; il était toujours avec moi. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Oui,certainement, ma petite Geneviève ; je veux faireconnaissance avec lui. GENEVIÈVE. – Montons alors chez ma bonne ;vous le verrez bien à votre aise. Mlle Primerose, enchantée, suivit Genevièvechez Pélagie. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Bonjour, mabonne Pélagie ; je viens vous voir et dire bonjourà ce monsieur nègre. Bonjour, monsieur Ra-ra-mort. RAME. – Bonjour, madame. Moi pas moussu ;moi Rame ; pauvre nègre, pas moussu. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Comme c’estbien ce qu’il dit là ! Vous aimez beaucoupmaîtresse ? 79
  80. 80. RAME. – Oh oui ! Moi aimer, moi servir petiteMaîtresse, toujours, toujours ! MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Qui aimez-vous encore, excellent serviteur ? RAME. – Moi aimer qui aime petite Maîtresse ;moi pas aimer, moi haïr qui fait mal à petiteMaîtresse. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Dieu ! quelsyeux il fait ! C’est effrayant. Et dites-moi, moncher monsieur Rame, aimez-vous Georges ? RAME, froidement. – Moi connais pas. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Comment !vous ne le connaissez pas ! le cousin deGeneviève ? RAME, de même. – Moi connais pas. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – EtM. Dormère ? Vous le connaissez bien !L’aimez-vous ? RAME. – Moi connais pas. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ah ! je vois ceque c’est. Vous voyez que Georges et 80
  81. 81. M. Dormère n’aiment pas Geneviève ? RAME, avec colère. – Moi a dit : connais pas. « Il me fait peur avec ses yeux étincelants.Connais pas. Connais pas. Je comprends ce quecela veut dire : connais pas. » MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Voyons, monexcellent ami, ne vous fâchez pas : moi j’aimebeaucoup petite Maîtresse ; ainsi il faut aimermoi aussi, mon bon Rame, et pas faire des yeuxterribles à moi mam’selle Primerose. RAME, riant. – Vous, mam’selle ? Vous,Rose ? MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Oui, mon cherRame ; je suis Mam’selle comme Geneviève ; etpas Rose, mais Primerose. Et j’aime beaucoupma petite cousine Geneviève ; n’oubliez pas cela. Rame jeta un regard interrogateur sur Pélagieet sur Geneviève. Mlle Primerose se mit à lequestionner sur une foule de choses. Genevièvefinit par s’ennuyer de cette longue conversationet bâilla. Aussitôt Rame s’approcha d’elle et luiprit la main en disant : « Petite Maîtresse 81
  82. 82. ennuyée. Rame plus parler. » MADEMOISELLE PRIMEROSE, à mi-voix. –Tiens ! il n’est guère poli ce fidèle serviteur.C’est mal élevé ces nègres ! (Haut.) – Allons, jem’en vais. Viens-tu, Geneviève ? GENEVIÈVE. – Non, ma cousine, je reste avecRame, qui va me faire des meubles pour mapoupée avec son couteau. Mlle Primerose descendit seule et rejoignitM. Dormère et Georges qui enveloppait diversobjets que son père venait de lui donner pour lecollège. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Vous faites vosderniers préparatifs de départ, mon cousin. Je neveux pas vous déranger, je m’en vais ; au revoir,mon cousin ; adieu, Georges. M. DORMÈRE. – Adieu, adieu, ma cousine ;nous sommes un peu pressés ; nous avonsbeaucoup à faire. Le lendemain, M. Dormère et Georgess’apprêtaient pour aller gagner le chemin de fer.Geneviève mettait son chapeau dans sa chambre. 82
  83. 83. GEORGES. – Papa, je suis fâché que vousemmeniez Geneviève : elle va vous gêner pourvos courses à Paris. M. DORMÈRE. – C’est bien ce que je pense,mais elle a demandé à nous accompagner ; jecroyais que cela te ferait plaisir. GEORGES. – Moi ! pas du tout, papa ; aucontraire, elle me gêne. Et puis le nègre voudra lasuivre bien certainement. Nous allons avoirencore une scène ; vous verrez cela. M. DORMÈRE. – Je ne veux pas te contrarier,mon pauvre garçon ; je veux lui dire que j’ai desaffaires à Paris. Va l’appeler ; je le lui annonceraitout doucement. « Geneviève, Geneviève, lui cria-t-il ; tu n’aspas besoin de mettre ton beau chapeau. Papa net’emmène pas. » GENEVIÈVE, étonnée. – Pourquoi cela ? GEORGES. – Parce que tu le gênerais ; il a desaffaires à Paris, et il aime mieux être seul avecmoi. GENEVIÈVE, tristement. – Mais mon oncle 83
  84. 84. m’avait dit hier... GEORGES. – Hier n’est pas aujourd’hui ; il achangé d’idée. Je vais te dire adieu, car nouspartons. GENEVIÈVE, embrassant Georges à plusieursreprises. – Adieu, Georges, adieu. Je suis fâchéede te quitter si brusquement. Tiens, Georges,prends ce petit souvenir de moi ; il te sera utilelà-bas. Je voulais te le donner au collège. Geneviève tira de sa poche un joli portefeuilleen cuir de Russie, qu’elle lui mit dans la main.Georges, touché de cette aimable attention,embrassa affectueusement Geneviève et s’en alla,un peu repentant de cette dernière méchancetéqu’il venait de lui faire. M. DORMÈRE. – Eh bien ! Geneviève nedescend pas pour nous dire adieu ? GEORGES. – Non, papa ; elle m’a dit adieu enhaut, et elle m’a donné un joli portefeuille. Ils montèrent en voiture. Georges voulut voirle dedans du portefeuille. Il l’ouvrit et vit avecautant de plaisir que de surprise qu’il contenait un 84
  85. 85. petit couteau, des ciseaux, un porte-plume, unporte-crayon, une petite lime, une pince,plusieurs compartiments pour mettre des papiers,et puis un compartiment plein de timbres-poste,un autre avec une petite pelote d’épingles, enfinune petite glace et un petit peigne en écaille. GEORGES. – Oh ! que c’est joli, papa ! Voyezdonc comme Geneviève est bonne ! Comme toutcela va me servir au collège ! M. DORMÈRE. – Oui, très joli et très utile.C’est fort aimable à Geneviève ; je regrette quenous ne l’ayons pas emmenée. Cette pauvreenfant, elle croit peut-être que c’est un caprice dema part ? GEORGES. – Non, papa ; je lui ai dit que vousétiez bien fâché, mais que vous aviez des affairesimportantes à régler ; elle a bien compris qu’ellevous gênerait. M. DORMÈRE. – Pauvre enfant !Heureusement qu’elle a son Rame et Pélagie quil’aiment bien qui vont la consoler. Trois heures après, M. Dormère et Georges 85
  86. 86. arrivèrent rue de Vaugirard, au collège des PèresJésuites. Georges se trouva un peu intimidé aupremier moment, mais l’accueil que lui firent lesbons Pères le rassura promptement et il demandalui-même à faire connaissance avec ses futurscamarades. Quand M. Dormère remonta dans sa voiture,une larme mouilla sa paupière ; la froideur del’adieu de son fils l’avait péniblementimpressionné. « Serait-il ingrat ? se demanda-t-il.Moi qui l’aime tant et qui ai toujours été siindulgent pour lui ! Avec quelle insouciance ilm’a quitté... Geneviève aurait témoigné plus decœur. » 86
  87. 87. X Première sortie de Georges Le premier mois de l’absence de Georges sepassa bien. M. Dormère allait le voir une fois parsemaine, le dimanche, et chaque fois il enrevenait de mauvaise humeur et disposé à trouvermal tout ce que disait et faisait Geneviève. Ilcherchait à dissimuler son peu d’amitié pour elle,mais Pélagie et Rame ne s’y trompaient pas et encausaient souvent entre eux. Un mois se passa ainsi, sans que Genevièvepût obtenir de son oncle la permission del’accompagner quand il allait voir son fils àVaugirard. Un jour qu’elle le lui demandait pourle lendemain, qui était un mercredi, M. Dormèrelui répondit : « Il est inutile que tu y ailles ; Georges doitsortir demain ; on sort par extraordinaire à six 87
  88. 88. heures du matin ; je vais coucher ce soir à Paris ;je serai au collège demain à six heures ; nousirons déjeuner au café du chemin de fer et nousprendrons le train de sept heures ; nous serons icivers neuf heures. J’amènerai aussi ton cousinJacques, qui n’a personne pour le faire sortir. » GENEVIÈVE. – Que je suis contente, mononcle, de revoir Georges et Jacques ! Mepermettez-vous d’engager Louis et Hélène àdéjeuner ? M. DORMÈRE. – Certainement ; cela fera grandplaisir à Georges. Geneviève courut chez sa bonne pour luiannoncer cette heureuse nouvelle. GENEVIÈVE. – Allons vite, ma bonne, engagerLouis et Hélène à venir passer la journée dedemain avec nous. LA BONNE. – Je ne demande pas mieux, machère petite ; je vais prévenir Rame pour qu’ilnous accompagne. Il faut nous dépêcher, il esttard. Dix minutes après, ils partaient tous les trois 88
  89. 89. pour le château de Saint-Aimar. Ils ne tardèrent pas à arriver. Hélène et Louisjouaient sur l’herbe. « Mes amis, mes amis, venez demain àPlaisance ! » leur cria Geneviève du plus loinqu’elle les vit. LOUIS et HÉLÈNE, courant à Geneviève. –Pourquoi demain ? Qu’est-ce qu’il y a ? GENEVIÈVE. – Georges sort demain ; Jacquesvient avec lui. Ils arrivent à neuf heures avec mononcle, qui va coucher ce soir à Paris. LOUIS. – Je vais demander à maman ; attends-moi. Mlle Primerose, entendant causer, mit la tête àla fenêtre ; elle descendit précipitamment. « Qu’est-ce que c’est ? dit-elle. Pourquoi est-on si agité ? » GENEVIÈVE. – C’est pour demain, ma cousine.Georges sort. HÉLÈNE. – Et Jacques aussi. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Qu’est-ce que 89
  90. 90. ça fait ! Il n’y a pas de quoi courir et crier commesi le feu était à la maison. HÉLÈNE. – Geneviève nous invite à déjeuneret à dîner. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Je ne demandepas mieux ; je vous y mènerai. Tu as l’aireffrayée, Geneviève. Est-ce que ton oncle t’adéfendu de m’inviter ? GENEVIÈVE, embarrassée. – Non, macousine ; il ne m’a rien dit, mais je crains..., peut-être que..., j’ai peur qu’il ne me gronde ; il n’aimepas que j’invite sans sa permission. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Très bien. Jecomprends. Il ne veut pas de moi. Il a peur que jene voie des choses qu’il veut cacher ; c’est encorepour son méchant Georges ; mais je le saurai toutde même. Ah ! il me croit donc bien bête, bienaveugle... J’y vois, j’y vois, et mieux qu’il ne levoudrait. Écoute, ma pauvre enfant, tu ne peuxpas vivre avec cet homme ; tu es tropmalheureuse ! J’irai lui parler. GENEVIÈVE, effrayée. – Je vous en prie, je 90
  91. 91. vous en supplie, ma bonne cousine, n’en parlezpas à mon oncle ; il serait très en colère contremoi, il croirait que je vous ai porté plainte contrelui. Je vous assure qu’il est très bon pour moi,que je suis très heureuse. Et puis j’ai ma bonne etmon cher Rame qui me consolent de tout. MADEMOISELLE PRIMEROSE. – Ils teconsolent ? Tu as donc besoin d’être consolée ?Tu es donc malheureuse ? Je ne veux pas de cela,moi. Geneviève est désolée. Mlle Primerose étaitfort irritée et persistait à vouloir parlersérieusement, disait-elle, à M. Dormère. Pélagieeut beaucoup de peine à la calmer et à obtenird’elle un silence absolu au sujet de Geneviève. La visite de Geneviève ne fut pas longue,parce qu’elle craignit en la prolongeant de faireattendre son oncle pour le dîner ; elle repartitavec Pélagie et Rame, en recommandant à sesamis de venir de très bonne heure. Le lendemainelle se leva de grand matin pour cueillir des fleurset les arranger dans les vases de la chambre deGeorges. À neuf heures précises, elle entendit la 91
  92. 92. voiture qui ramenait son oncle et les deuxcollégiens. Elle descendit l’escalier et embrassaaffectueusement Georges et Jacques. GENEVIÈVE. – Comme tu as bonne mine,Georges ; et comme tu es grand, Jacques ; il y alongtemps que je ne t’ai vu. JACQUES. – Oui, il y a près de trois mois :depuis que tu es partie pour la campagne. GENEVIÈVE. – Georges, viens voir dans tachambre les jolis bouquets que j’ai mis dans tesvases. Tous les trois montèrent. JACQUES. – Ils sont jolis, en effet. Quellesbelles roses ! Et quelle odeur délicieuse ! GEORGES. – Tu aurais pu t’éviter la peine de lacueillir et de les arranger ; tu sais que je ne mesoucie pas des fleurs. GENEVIÈVE. – Mais elles sont si jolies ! Jepensais que cela te ferait plaisir. GEORGES. – Papa n’aime pas qu’on prenne cesfleurs ; cela dégarnit le jardin. 92
  93. 93. GENEVIÈVE. – Oh ! il y en a tant ! D’ailleurs,j’ai demandé hier à mon oncle la permission d’encueillir, et il m’a dit de prendre tout ce que jevoudrais, puisque c’était pour toi. JACQUES. – Je serais bien content d’avoir de sijolies fleurs dans ma chambre. GEORGES. – Oh ! toi, tu es toujours content detout. JACQUES. – C’est pour cela que je suistoujours gai et heureux. GENEVIÈVE. – Et toi, Georges, es-tu heureuxau collège ? GEORGES. – Oui, très heureux ; les Pères sonttrès bons ; seulement je trouve qu’ils font troptravailler. JACQUES. – Tu dis cela parce que tu n’as pasencore pris l’habitude de travailler. Quand tuseras habitué, tu ne trouveras pas que ce soit trop. GEORGES. – Rodolphe ne dit pas comme toi. JACQUES. – Je crois bien, un paresseux fini ;un vrai cancre, qui ne veut pas travailler. Je teconseille de ne pas l’écouter ; tu te feras punir si 93
  94. 94. tu fais comme lui. GEORGES. – Tu es ennuyeux, toi ; tu prêchestoujours. JACQUES. – Je ne te prêche pas ; je te donne unbon conseil. GEORGES. – Je n’ai pas besoin de conseils ; jesais ce que je dois faire. JACQUES. – Fais comme tu voudras ;seulement je vois bien que tu écoutes tropRodolphe, et comme tu es mon cousin, je seraisfâché de te voir faire comme lui. Dis donc,Geneviève, je voudrais bien voir Rame, ce bonnègre qui t’aime tant. GENEVIÈVE. – Comment sais-tu cela ? JACQUES. – C’est Georges qui me l’a dit ; ilm’a dit que Rame ne te quittait jamais, qu’ilfaisait tout ce que tu voulais, qu’un jour même ilavait voulu se faire manger les pieds par desécrevisses pour te faire plaisir. GENEVIÈVE, avec indignation. – Pour me faireplaisir ! Et tu as cru cela ! Pauvre Rame ! Je teraconterai cela. Il est excellent mon pauvre 94
  95. 95. Rame, mais je ne veux pas qu’il souffre pourmoi. Je serais bien méchante si j’avais fait cequ’a dit Georges. Viens le voir ; il est chez mabonne. Viens-tu, Georges ? GEORGES, avec dédain. – Non, merci ; je vaisvous attendre au potager. Geneviève amena Jacques chez Pélagie ;Rame y était en effet. « Bonjour, Pélagie, bonjour, Rame », ditJacques en entrant. GENEVIÈVE. – Mon bon Rame, voici Jacques ;il faut que tu l’aimes beaucoup, car il est très bon. RAME. – Si Moussu Jacques aimer petiteMaîtresse, moi aimer Moussu Jacques. GENEVIÈVE. – Oui, oui, Rame, il m’aimebeaucoup, n’est-ce pas, Jacques ? – Oui certainement, répondit Jacques enl’embrassant et en riant. Qui est-ce qui net’aimerait pas ? RAME, riant. – Bon ça ! Moussu Jacques,bonne figure ; gentil Moussu. Rame l’aimer biensûr. Et moussu Georges ? Lui pas venir à 95
  96. 96. château ? JACQUES. – Il est venu avec moi ; je crois qu’ilest au potager. Veux-tu venir, ma petiteGeneviève ? GENEVIÈVE. – Oui, certainement. J’irai partoutavec toi. Il ne faut pas que tu viennes, monpauvre Rame. JACQUES. – Pourquoi cela ? laisse-le venir ; jeserai bien content de le voir. GENEVIÈVE. – Non, Jacques ; Georges nel’aime pas, il ne serait pas content. JACQUES, étonné. – Georges ne l’aime pas !Pourquoi cela ? Il a l’air si bon, et il t’aime tant. Rame riait en montrant ses dents blanches etse frottait les mains. RAME. – Bon petit Moussu ! Lui comprendre ;lui bon cœur. Pas comme Moussu Georges ; luipas aimer Rame. Rame trop aimer petiteMaîtresse ; lui jaloux ; lui pas aimer petiteMaîtresse ; lui faire gronder petite Maîtresse,faire pleurer petite Maîtresse : Rame pas aimerlui. 96
  97. 97. En attendant Louis et Hélène, qui n’arrivaientpas, ils allèrent au potager et rejoignirent Georgesqui avait la bouche remplie par un gros abricot, etle menton et les joues barbouillés par le jus ;c’était le quatrième qu’il mangeait, et il n’avaitpas choisi les plus petits. Il n’y eut aucunequerelle, aucune discussion. M. Dormère vint lesjoindre, et ils firent une bonne promenade dansles bois. L’heure du déjeuner était arrivée ;voyant que leurs amis ne venaient décidémentpas, ils rentrèrent et se mirent à table. Le déjeunerétait bon et copieux ; les enfants mangèrentcomme des affamés, à l’exception de Georges,que ses quatre abricots avaient à demi rassasié.M. Dormère paraissait très heureux d’avoir sonfils, il était très aimable pour Jacques et beaucoupplus affectueux pour Geneviève. Dans l’après-midi, pendant que Rame faisaitun arc et des flèches pour Jacques et pourGeneviève, M. Dormère emmena Georges dans lepotager. M. DORMÈRE. – Je vais te donner deux beauxabricots que j’ai gardés pour toi, mon ami, et tu 97
  98. 98. en emporteras deux autres pour te rafraîchir enroute. GEORGES. – Mais Jacques les verra, papa ; ilfaudra que je lui en donne un. M. DORMÈRE. – Non ; j’en donnerai deuxpetits à Jacques ; les tiens sont remarquablementbons et beaux. Quand ils arrivèrent près de l’espalier,M. Dormère ne trouva plus les beaux abricots. « Eh bien, dit-il avec surprise, que sont-ilsdevenus ? Il n’en reste plus que des petits. Jules,Jules, venez par ici ; où sont les quatre beauxabricots que j’avais fait garder pour mon fils ? » LE JARDINIER. – Je ne sais pas, Monsieur ; ilsy étaient ce matin. M. DORMÈRE. – Vous laissez donc cueillirmes fruits ? LE JARDINIER. – Jamais, Monsieur ; personnen’entre au jardin. M. DORMÈRE. – Mais comment cesmagnifiques abricots ont-ils disparu ! Quelqu’unest-il venu au potager ? 98
  99. 99. LE JARDINIER. – Personne, Monsieur, exceptéles enfants. M. Jacques est resté avec moi pourme voir semer des pois ; Mlle Geneviève a étérejoindre M. Georges qui examinait les espaliers. M. DORMÈRE. – Est-ce toi, Georges ? Avoue-le, si c’est toi ; tu sais que tu as la permission deprendre tout ce que tu voudras. GEORGES, avec hésitation. – Non, papa, cen’est pas moi. M. DORMÈRE. – Mais alors c’est doncGeneviève. LE JARDINIER, vivement. – Mlle Geneviève netouche jamais à rien, Monsieur, je suis bien sûrque ce n’est pas elle. M. DORMÈRE, sèchement. – Je ne vousdemande pas votre avis ; gardez vos réflexionspour vous. Ce qui est certain, c’est que lesabricots n’y sont plus. LE JARDINIER. – Mais voici les noyaux,Monsieur ; encore tout frais, au pied de l’espalier. M. DORMÈRE. – C’est vrai. Cueillez dans lesautres arbres six abricots bien mûrs. 99
  100. 100. Le jardinier en apporta six très bons, maisbeaucoup moins beaux que ceux qui avaient étémangés par Georges. M. Dormère lui en fitmanger deux et garda les autres pour les partageravec Jacques. « Geneviève a certainement mangé ceux quej’avais gardés pour mon pauvre Georges, se dit-ilavec humeur. Vilaine petite fille ! » En revenant près du château, Georges vitJacques et Geneviève qui lançaient des flèches. GEORGES. – Tiens ! Rame leur a fait des arcset des flèches, et moi je n’en ai pas. M. DORMÈRE. – Tu vas en avoir, mon pauvreenfant. GEORGES. – Mais Rame ne voudra pas m’enfaire, papa. M. DORMÈRE. – Il faudra bien qu’il le fasse sije lui ordonne. Mais, pour ne pas te faire attendre,je vais te faire donner celui de Geneviève. M. Dormère s’approcha de Geneviève. M. DORMÈRE. – Donnez votre arc et vosflèches à Georges, Mademoiselle. C’est un jeu de 100
  101. 101. garçon et qui ne vous convient pas. JACQUES. – Mon oncle, nous jouons au paysdes Amazones ; Geneviève est une Amazone etprend une leçon d’arc. GENEVIÈVE. – Cela ne fait rien, Jacques,puisque mon oncle désire que je donne mon arc àGeorges. Tiens, Georges, il est excellent ; lesflèches passent au-dessus du grand sapin. Georges prit l’arc et les flèches avec un peud’embarras. Jacques le regarda avec étonnement. « Mon oncle, dit-il en se retournant versM. Dormère, permettez-vous que nouscontinuions notre jeu d’Amazone ? Genevièvetirera avec mon arc. – Fais comme tu veux, mon ami, réponditM. Dormère un peu honteux de son injustice. – Merci, mon oncle, dit Geneviève avec sabonne humeur habituelle. Merci, Jacques, tu esbien bon ; nous tirerons chacun à notre tour. » Après avoir joué quelque temps encore,M. Dormère prévint Georges et Jacques qu’ilétait temps de partir : 101
  102. 102. « Voici bientôt cinq heures, dit-il ; nousn’avons que le temps d’aller au chemin de fer ;nous serons à Paris à sept heures ; nous dîneronsau restaurant ; je vous ramènerai au collège à huitheures et demie et je serai de retour ici avant onzeheures. » Jacques et Georges firent leurs adieux àGeneviève ; Jacques serra la main à Pélagie et àRame et s’apprêtait à monter en voiture, quandM. Dormère lui mit deux abricots dans la main endisant : « Tu les mangeras en route, mon ami. » JACQUES. – Et Georges et Geneviève ? M. DORMÈRE. – Georges en a deux commetoi ; quant à Geneviève, elle a mangé ce matin lesquatre beaux abricots que j’avais fait réserverpour Georges, ainsi elle en a eu sa large part. GENEVIÈVE. – Je n’en ai pas mangé un seul,mon oncle, je vous assure. Je savais que vous lesréserviez pour Georges et je me serais biengardée d’y toucher. D’ailleurs, mon oncle, voussavez que jamais je ne touche à un fruit du 102
  103. 103. potager sans votre permission. M. DORMÈRE. – Ce que je sais, c’est que tu asmangé ceux dont je te parle. Le jardinier m’a ditque tu t’étais promenée le long des espaliers avecGeorges, et nous avons trouvé par terre les quatrenoyaux des abricots. JACQUES, avec vivacité. – Mais, mon oncle,c’étaient les noyaux des abricots que Georgesavait mangés avant que nous fussions entrés ; ilen avait encore plein la bouche, le jus desabricots coulait sur son menton, quand noussommes arrivés. M. DORMÈRE. – Comment, Georges ? Tu m’asdit que tu n’en avais pas mangé. GEORGES. – Non, papa, je n’en ai pas mangé ;il dit cela pour excuser Geneviève. JACQUES, avec colère. – Ah çà ! dis donc, toi ;vas-tu m’accuser de mentir quand c’est toi quimens ? Et je vais prouver à mon oncle que tumens et que tu laisses lâchement accuserGeneviève. Tire de ta poche le mouchoir aveclequel tu t’es essuyé la bouche ; je parie que mon 103
  104. 104. oncle va y trouver les traces de ton abricot. Et situ en as mangé un, tu peux bien avoir mangé lesquatre. Georges devint rouge ; il eut peur et voulutmonter en voiture sans répondre à Jacques ; maiscelui-ci le tira vigoureusement par le bras. JACQUES, avec fermeté. – Tu ne t’en iras pascomme cela, je te dis ; montre-moi ton mouchoir. M. DORMÈRE. – Donne-le, Georges ; ce sera lemoyen de te justifier si tu es innocent. JACQUES. – Et de te convaincre si tu escoupable. En disant ces mots, Jacques entra sa main dansla poche de Georges tremblant, en tira lemouchoir, le déploya, et chacun put voir lestraces orangées et très visibles des abricots dumatin. JACQUES. – Eh bien ! mon oncle, qui est-cequi a dit vrai ? M. DORMÈRE. – C’est toi, mon ami, biencertainement. JACQUES. – Et Geneviève aussi, que vous 104
  105. 105. soupçonniez, mon oncle. M. DORMÈRE, tristement. – Tu as raison et j’aieu tort. Je ne pouvais croire que Georges pûtmentir aussi effrontément. M. Dormère embrassa Geneviève comme pourlui demander pardon de son injustice et il montaen voiture ; Jacques l’embrassa aussi avectriomphe en lui disant tout bas : « Comme je suis content d’avoir pu tejustifier ! » Geneviève l’embrassa bien fort : « Combien je te remercie, mon bon, mon cherJacques ! » Rame, qui était près de Geneviève,saisit la main de Jacques et la baisa à plusieursreprises. Georges était déjà monté dans lavoiture ; Jacques s’y plaça à son tour, et lavoiture s’éloigna. 105

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