Jean Dresch et le Maghreb (1986)
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Jean Dresch et le Maghreb. Revue de l'Occident Musulman et de la Mediterranée (1986)

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Jean Dresch et le Maghreb (1986) Jean Dresch et le Maghreb (1986) Document Transcript

  • Jean Dresch et le Maghreb: Savoirs et pouvoirs Par: P.R. Baduel Revue de lOccident Musulman et de la Mediterranée, 1986.Depuis les indépendances des Colonies, les travaux sur la production scientifique -disons, pour faire bref -« coloniale» se sont multipliés (de Lucas et Vatin, 1975 à Vatin éd.1984, en passant, entre autres, par Nordmann et Raison éd. 1980). A ce qualificatif de«coloniale» fut attachée une connotation plutôt péjorative, comme lidée dun défautoriginel. Une certaine réévaluation de cette thèse, dans ce quelle pouvait avoir doutré, esten cours aujourdhui (voir notamment in Vatin éd. 1984), et lon voit des anthropologuesquil ne viendrait à lidée de personne de classer parmi les nostalgiques, rééditer des«classiques» (ainsi par exemple de Masqueray préfacé par F. Colonna, 1983 ou dAugustin Berque présenté par Jacques Berque, 1986). Mais il est remarquable queMohamed Naciri, présentant dans un excellent article (1984) la «géographie coloniale» auMaroc demblée en exclue un géographe majeur qui est pourtant labsolu contemporain(même sil était plus jeune) des «géographes coloniaux» examinés : Jean Dresch.Si son goût du pyrénéisme prédisposait Jean Dresch à mener des études sur lamontagne, rien ne le prédestinait à commencer sa carrière géographique par le Maroc(voir entretien ci-après). Et il aurait pu devenir un de ces universitaires «coloniaux»auxquels il fut dès le départ confié. Car dès son mémoire il est envoyé par Demangeonauprès dune de ces hautes figures de la géographie coloniale alors en poste à Rabat:Jean Célérier.Jean Célérier (R. Rayna1, 1963), naît à Chateau-Ponsae, en Haute-Vienne, en 1887.Après des études secondaires à Confolens puis à Poitiers, il entre à lÉcole NormaleSupérieure en 1906. Il arrive au Maroc en 1917, au lycée de Casablanca. En 1920 il estnommé au lycée de Rabat. Très rapidement il est détaché à lÉcole supérieure de languearabe et des dialectes berbères, qui va devenir linstitut des hautes études marocaines, ouil enseignera jusquà sa retraite. Il mène différentes études de terrain et écrit avec G.Hardy le premier ouvrage de géographie embrassant lensemble du Maroc. Il participe à laformation des instituteurs, initie les officiers des Affaires Indigènes à la connaissance deshommes et de la terre du Maroc central et méridional, et après 1945 joue un rôle actifdans divers organismes administratifs soccupant du développement rural!. Il quitte leMaroc avec le protectorat et meurt à Pau en 1962, laissant une revue presqueexclusivement marocaine. U n «géographe remarquable, sérieusement ignoré de lalittérature géographique traditionnelle », au jugement de Mohamed Naciri. Jean Dreseh dès le début a eu dautres intérêts que Célérier. Il sest voulu dès le départgéomorphologue, et lostracisme aidant de la part de ceux qui auraient dû être sescollègues les plus proches, il sest tourné vers les géologues, les naturalistes ou même lesjuristes. Mais lostracisme venait aussi sans doute de la conception que Jean Dreseh se
  • faisait lui-même de la géographie, et qui ne devait pas consonner avec celle des membresde la Société de géographie du Maroc.Lyautey avait compris très tôt quel parti il pouvait tirer de la géographie - rappelons aupassage le rôle que les géographes espagnols ont joué dans lintérêt que lEspagne avaitpris au XIX. siècle à la colonisation du Rio de Oro. Lyautey sétait fait le protecteur dèslorigine de la Société de géographie marocaine et en fit en quelque sorte durant sonrègne une institution dÉtat. Les militaires y jouaient un grand rôle. Lun des collaborateursde J. Dreseh à son guide alpin du Toubkal, Delaye, était lui-même officier. Mais lorsque J.Dreseh débarqua au Maroc en 1928, les géographes «lyautéens» faisaient en quelquesorte du renseignement. Probablement est-ce cette optique là, qui devait pourtant sembleraller de soi aux géographes français du protectorat, que J. Dreseh implicitement ouexplicitement avait refusée. Lyautey parti, les géographes perdirent progressivement leurplace en cours. 1930 est une date capitale dans la vie nationale du Maroc, eest la date depromulgation du fameux Dahir Berbère qui, cherchant à diviser la nation entre Berbères,obéissant désormais à des juridictions coutumières relevant des tribunaux français, etArabes, continuant à dépendre des juridictions islamiques (Chraa) a abouti à linverse durésultat escompté, à une unanime protestation marocaine de solidarité nationaliste (sur cetépisode voir les articles de J. Luccioni et G. Lafuente dans le n° 38 de la R.O.M.M., 1984-2). Dans la préparation de cette politique, le premier rôle revint aux ethnologues,sociologues, linguistes et historiens; pas aux géographes. Le temps du géographelyautéen était passé. Mais allait être définie pour la géographie une autre fonction :«Penser lespace pour la colonisation, analyser ses contradictions pour un meilleurréajustement de sa politique aux nouvelles réalités nées de la crise économique etpolitique de 1930 - dépression mondiale et échec du dahir berbère - qui alla samplifieravec les bouleversements de la Seconde Guerre mondiale et lémergence vigoureuse dunationalisme, revendiquant, en pleine guerre, le droit à lindépendance. Dans cesdifférents domaines, G. Hardy devait avec Célérier ouvrir, plus que quiconque, denouveaux horizons à la géographie» (Med Naciri, 1984).En somme une géographie pratique au service des desseins des prépondérants, unegéographie de techniciens de la colonisation. En avance sur ce qui se faisait en France,où la géographie de laménagement allait faire son apparition après la Seconde Guerremondiale avec Paris et le désert français de Gravier? Les colonies nont-elles pas été deslieux dexpérimentation aussi bien pour les géographes que pour dautres corps, commepar exemple celui des ingénieurs? Mais cette «science appliquée» que pouvait être lagéographie dun Célérier, se voulant directement au service des prépondérants, était unegéographie politique, en quoi elle peut être dite coloniale.Dans un registre semblable on peut relire Augustin Berque quon vient de rééditer: si dansson journal intime, on le voit assez critique, le savant administrateur ordonne sa lecturedes forces de l Algérie de l entre-deux guerres autour dune vision qui, pour ne pas seconfondre avec celle des colons, semblant avoir manqué la prise de conscience du poidsdu nationalisme révolutionnaire, perçoit les premiers signes démergence dunebourgeoisie algérienne qui dans son association avec les intérêts français, ferait primer lefront de classe sur le front nationaliste: une vision-action politique (voir dans ce mêmenuméro de la R.O.M.M. mon analyse de louvrage d A. Berque). Si beaucoupduniversitaires ou de savants plus ou moins munis des sacrements universitaires ontdonné dans cette direction, P. Pascon dans une note suggestive à propos dun rapportsecret de Doutté demande implicitement quon nimpute pas au seul système colonial cequi peut rester valable dans une relation de lÉtat-nation post-colonial à ses propres
  • intellectuels nationaux, comme on peut le voir dans le cas de la question du Saharaoccidental, oû certains universitaires - non des moindres et de différents côtés - ont aussidéveloppé une «science» éminemment politique, légitimant le discours des États. Et si auxlendemains des indépendances on a vu légitimement se développer le souci dedécoloniser la pensée scientifique, avec laffaire du Sahara occidental, le mouvementinverse sest développé, même hors du champ de confrontation, et un politiste comme M.Barbier (1984, 1985) nhésite pas lui à solliciter au profit de ses choix des textes devoyageurs ou explorateurs occidentaux des XVIII" et XIX" siècles: ces «lectures» politico-historiques seulement à partir dauteurs allogènes «< les documents historiques sont à lafois rares, brefs et imprécis jusquà la fin du XVIII" siècle», 1985 :5) font abusivementléconomie dune approche darchives locales, qui démontrent la complexité du problème,comme le prouvent par exemple les travaux du même P. Pascon sur la maison dIligh(1984, 1985). De tous temps des savants ont cherché à se concilier les faveurs -«sonnantes et trébuchantes» et pas seulement symboliques - du prince : et pour celui-cicombien sa tâche serait facilitée sil pouvait habiller le normatif de lautorité de la science :nest-ce pas dune certaine façon le rêve politique de ceux qui ont conçu laménagementdu territoire ou la planification? Ainsi pour R. Dulong, lopération daménagement duterritoire :«en imposant un langage technique au traitement des questions locales, travaille àdépolitiser les cadres locaux par la dépolitisation du mode sur lequel ils entrent en rapportentre eux et avec les représentants du pouvoir. La logique qui commande le langage delaménagement du territoire est la substitution des questions techniques à des enjeuxpolitiques; elle impose aux agents de parler le changement dans le langage de latechnocratie, au moment ou ce changement affecte gravement la société locale. Dans lemême temps quelle dépolitise les élites, elle les intègre dans le dispositif hégémoniquenouveau en les articulant directement aux instances administratives spécialisées dans letraitement de la société locale» (R. Dulong, 1978: 218).La chose est plus voyante en système colonial, ou le pouvoir pour être légal nest pas pourautant légitime. Et lon peut comprendre quun homme co mme Jean Dresch, compte-tenude ses positions idéologiques personnelles, ait pris quelque recul face à lusage politiquequon voulait faire jouer aux sciences sociales de cette époque dans une situationdillégitimité dun pouvoir colonial, qui était au total bien récemment établi lorsque J.Dresch arrive pour la première fois au Maroc et qui ne devait durer quun peu plus dundemi-siècle : là au moins on ne pouvait pas dire «le Maroc cest la France». Lyauteynavait-il pas, semble-t-il, envisagé que le Maroc pourrait redevenir assez vite indépendant(voir lexcellent article de Jean Dresch sur Lyautey, 1949)?Au total ces choix idéologiques et la conscience de la plus grande artificialité delimplantation de la France au Maroc devaient, parmi dautres éléments possibles, pousserJean Dresch à une approche «critique», à mettre le doigt sur les effets pervers du systèmecolonial. J. Dresch ne pouvait faire sienne cette définition de la vocation du géographe deCélérier (in Med Naciri, 1984):«Comprendre un peuple en fonction de son milieu, but de la géographie, cest déjà avoiren main un instrument de direction et cest en même temps prendre conscience de nosdifférences, de nos propres possibilités, en vue de trouver place à côté de ce peuple etpour agir».Mais en dehors de la dimension proprement coloniale, cest-à-dire dun pouvoir quelhistoire a condamné dans sa nature avec ses hérauts, le débat «Dresch ou Célérier» View slide
  • demeure par exemple en France entre les aménageurs type Datar et leurs critiques - euxaussi dinspiration marxiste - comme R. Dulong ou L. Quéré: une question de fond, qui estcelle des rapports du savoir et du pouvoir : de quel savoir pour quel pouvoir?Un itinéraire scientifique par mi les plus brillants de ceux qui ont travaillé sur le -Maroc - etqui soutint sa thèse dÉtat avec Jean Dresch - pourrait être interrogé, celui de Paul Pascon(1932-1985), qui mêla durant toute sa carrière le goût de laction - à la tête du bureaudétudes quil avait fondé au lendemain de lIndépendance marocaine, lE.I.R.E.S.H., puisà la tête de lOffice du Haouz de Marrakech - et le souci de la connaissance scientifique :technicien et savant. Mais on sait que le savant «critique» lui aussi mi-volontaire, mi-contraint par les circonstances dût renoncer au technicien (P.R. Baduel, 1985). Le cas deP. Pascon (et bien dautres...) mériterait une longue réflexion et permettrait de replacerlanalyse du rapport des sciences sociales à la colonisation dans me approche plusglobale, celle du rapport du savoir et du pouvoir.Et du savoir et du pouvoir qui tous deux veulent se confondre avec la rationalité: lÉtatmoderne, colonial puis national, se pense comme seul rationnel et il considère commearchaïque, dépassée, irrationnelle, toute autre organisation que la sienne, dou le refustrès vigoureux de lÉtat indépendant - plus que de lÉtat colonial qui compensait par lamanipulation des faits ethniques et tribaux son incapacité à pousser dans toutes sesconséquences un jacobinisme viscéral - de tous les particularismes sociétaux, donc detout autre pouvoir que le sien; quant à la science elle-même elle récusait quil pût y avoirdautre savoir que le si en et par conséquent récusait comme interlocuteur le fellah ou lepasteur millénaire (P.R. Baduel, 1984, 1985). ll est intéressant de noter que J. Dresch auterme dun entretien personnel, à ma question de savoir comment avec le recul du tempson peut.Juger notamment les réformes agraires au Maghreb, éprouve le besoin de dire que laquestion du développement est en définitive une question déchelle. Le traitement dudéveloppement sest fait durant deux décennies à partir de lÉtat et à léchelle du territoire :échec. Cette perspective globalisante ne fait pas suffisamment la part des «formesdorganisation régionales traditionnelles» et les «pays du Maghreb ne tiennent passuffisamment compte de leurs traditions» : une communauté rurale, cest à la fois unesociété, une culture et un terroir, cest-à-dire une organisation achevée des hommes et deleur espace. Et cest pour lavoir négligé quon est allé vers des échecs : dou, comme lepense J. Dresch, la nécessité de régionaliser lapproche du développement, ce quieffectivement pose la question de: quel savoir pour quel pouvoir ? Quelques publicationsrécentes font ces réévaluations. Parmi les toutes dernières, on retiendra comme trèssignificatives celles de Guy Duvigneau (1984) et de Claudine Chaulet (1984) qui toutesdeux portent sur l Algérie.Guy Duvigneau a travaillé durant toute la période de «lexpérience pilote du Sersou» quilrelate, soit de 1973 à 1977, au service danimation et de coordination des actions dudéveloppement auprès de la Direction de lagriculture et de la réforme agraire de la Wilayade Tiaret, dans le cadre dune O.I.R.D., Opération Intégrée de Recherche et deDéveloppement, création du ministère de l Agriculture et de la réforme agraire; la chargede lanimation fut confiée à un Institut de développement des grandes cultures; lobjectifétait dintroduire, après les avoir testées sur le terrain, des techniques du dernier cri etéconomiquement performant es en céréaliculture et élevage. Donc une action typiquementrecherche / développement impulsée par le haut, lEtat. Létude de G. Duvigneau porte surla manière dont les hommes qui ont eu à vivre cette expérience du passage dune sociétéà dominante pastorale à une société paysanne, confrontés au sein des domaines View slide
  • autogérés «à des techniques nouvelles et à un type induit dorganisation de leur société»,ont perçu linnovation. De létude de cette expérience qui fut un échec, Duvigneau tire desconclusions sans équivoque :«lintroduction de techniques nouvelles nest pas toujours possible dans une société ruraleen état de sous-production et de mal-développement. Le remède qui convient à une tellesociété ne saurait se trouver dabord dans linitiation à de nouvelles connaissances : enpareil cas, lincapacité à bien produire ne peut sexpliquer par un manque de savoir. Ungroupe, ou un homme, qui se croit menacé ou en minorité dans ses légitimes aspirations,dans ses besoins sociaux ou vitaux, se trouve dans lincapacité de se consacrerrésolument à lacte de produire».Il faut selon notre auteur trouver le moyen de valoriser le savoir et de laisser libre-champaux capacités de dynamisme de ces hommes: un appel à ce quailleurs on nommerait la«participation paysanne» (G. Conac éd., 1985), face à léchec du modèle dedéveloppement étatiste.La démarche de Claudine Chaulet nest pas très différente de celle de G. Duvigneau en cesens quelle aussi cherche à saisir comment les interventions de lÉtat «ont été comprises,acceptées, utilisées ou rejetées par les ruraux», et remet en cause le regard que lesétudes de sciences sociales ont porté sur les ruraux algériens: celui qui part de lÉtat, celuiqui fait donc que le chercheur a adopté-défendu le point de vue de lÉtat sur la sociétérurale. Claudine Chaulet propose quon reconnaisse enfin les producteurs agricoles et plusgénéralement les ruraux«comme des sujets, acteurs de la résistance à la colonisation et de la guerre de libération,inventeurs de lautogestion, aventuriers dans lémigration, producteurs aux techniquesautonomes, stratèges dans lutilisation des offres étatiques, traditionnels par choix quandle legs du passé permet de sadapter aux conditions concrètes dexistence et innovateursquand le progrès leur convient, contestataires souvent, conscients de leurs droits et deleurs intérêts toujours".Ceci devrait nous permettre de poursuivre notre réflexion sur les rapports du savoir et dupouvoir dans le cas des études de sciences sociales conduites sur lagriculturealgérienne : faut-il que les politiques, les décideurs et les chercheurs se soient à ce pointidentifiés à la rationalité quils en soient venus à illégitime toute parole paysanne oupastorale et que seul léchec de cette politique ait conduit à douter que la rationalité soit lemonopole de lÉtat et de la science? Est-ce parce que les sciences sociales sont fragilesdevant les pouvoirs (et donc pas seulement devant le pouvoir colonial)? Ou est-ce le lot detoutes les sciences sociales « appliquées» que de croire à leur absolu comme conditionde laction et de se révéler toujours relatives à lusage? Et lauteur de La terre, les frères etlargent de remettre en question ce que fût lobjet même des enquêtes rurales dalors : lessystèmes de production. Lanalyse à base de système de production«Induit la tentation de supposer une logique commune à tous ceux qui ont desexploitations de même taille cultivées de la même façon, donc de construire un idéal-typesur la base des seules conditions de la production agricole saisies par lenquête. Elle nepose pas le problème des conditions de la naissance dune conscience collective entrepersonnes classées dans la même catégorie. Elle ignore au terme de quelles trajectoireset avec quels projets deux exploitations se trouvent au jour de lenquête apparemmentcomparables. Elle ignore que, placés dans les mêmes conditions objectives, les hommespeuvent tenter de développer des logiques différentes, quand la situation historique
  • permet plusieurs stratégies".En somme il faut absolument réviser langle dattaque du développement, reconnaître quela société rurale nest pas seulement une matière à transformer, une pâte molle, maisquelle est un corps social vivant, fortement différencié et que le développement nestpossible quen cherchant le moyen dallier les stratégies de lÉtat et les stratégies desgroupes? Ce nest pas, comme jai écrit à propos de projets de développement en Tunisie,en décapitant les sociétés rurales quon peut ensuite trouver les leaders capablesdentraîner le développement (P.R. Baduel, 1984).On redécouvre ainsi très progressivement ce qui me paraît essentiel aujourdhui dans lesanalyses des causes de léchec relatif du développement, en ce qui concerne tout aumoins le développement rural : le problème de léchelle de laction, le rapport de lÉtat àlespace - question qui a fait lobjet de deux publications que jai dirigées dans le cadre duC.R.E.S.M. (P.R. Baduel éd. 1984 et 1985), qui rejoignent bien dautres recherches,comme celles dAydalot éd. (1984) ou de F. Auriac et R. Brunet éd. (1986). Ces deuxderniers auteurs résument assez bien le problème actuel :«Aujourdhui, la manière dont on va sortir de la crise dépend de lattitude des forcespolitiques qui sera décisive, et lon sintéresse à la capacité des groupes sociaux àlinfléchir. Le territoire, lieu ou peut sopérer un certain équilibre social, devient opératoire.Le subjectif reprend ses droits. La grande question est de savoir alors si la nation a encoreson mot à dire ou si elle na plus quà attendre sa place dans la division internationale dutravail. Jeux et enjeux de lespace sont au cœur dune question fondamentale pour lavenirde nos sociétés, question vive sil en est: à quels niveaux de lorganisation spatiale peut-on le mieux régler ou résoudre les contradictions principales?»Au fond lattention que J. Dresch a portée plutôt à ce quon nomme aujourdhui lessociétés locales dans ses études si précises de lépoque marocaine et ses réflexionsactuelles vont dans ce sens de la nécessité de penser laction en terme déchelle, enprivilégiant sans doute la grande échelle. Et cette façon de poser le problème renvoie bienà la question: quel savoir pour quel pouvoir? La question est donc on ne peut plusdactualité, et pas seulement pour les pays du Maghreb, et pas seulement pour les paysdu Tiers-Monde.La présente livraison a été conçue pour rendre hommage à cet éminent maître de la«géographie critique» quest J. Dresch à loccasion de ses quatre-vingts ans. Je laiorganisée autour de thèmes maghrébins que Jean Dresch a, à un moment ou lautre deson œuvre ou de son magistère, touchés, dans un souci de pluridisciplinarité assezétendu puisque ce volume réunit bien sûr des géographes, mais encore desarchéologues, des politistes, des anthropologues, des écologues et un agronome, choisisparmi les meilleurs spécialistes des questions traitées.Jai sollicité la collaboration darchéologues parce que larchéologie a joué à lépoquecoloniale un rôle idéologique important. Si elle a impulsé des travaux considérables, elIe aété politiquement exploitée pour légitimer historiquement la présence coloniale: le coloneuropéen était pensé comme lhéritier direct du soldat laboureur romain après laparenthèse arabe et ses «siècles obscurs».«La référence à Rome conduit essentiellement à empêcher de penser I’ Amérique du nordautrement que liée au destin de lempire et à sa puissance. Ou du moins elle traduitlimpossibilité dimaginer pour elle un autre destin» (J. Frêmeaux, 1984).
  • Or larchéologie antique d Afrique du Nord est aujourdhui en pleine réévaluation, enrelation avec le renouveau de la question de lespace dans les sciences sociales (voir Ph.Leveau, 1984) et à la rencontre de la sociologie des sociétés locales. P. Trousset est unarchéologue typique de cette nouvelle approche, ainsi que B.D. Shaw et D. Mattingly, qui,à trois, couvrent lespace allant de la Tripolitaine à la Maurétanie Tingitane, et dont lestravaux contribuent à relocaliser en quelque sorte le passé de ces sociétés quelarchéologie dépoque coloniale avait un peu trop systématiquement «romanisé»,occidentalisé.Un second groupe détudes porte sur la période coloniale dont les effets politiques etéconomiques sur le Maghreb actuel sont évidents. J. Dresch sest intéressé à divers titresà la question des frontières. O. Vergniot retrace daprès archives comment fut déterminé lesort de Tindouf entre la colonie algérienne qui lannexa et le protectorat marocain qui leperdit.Claude Lefébure étudie leffet de la frontiérisation coloniale sur le devenir dune tribumarocaine de lAtlas, les Ayt Khebbach. De la cohorte des résistants sahariens à laconquête française, Sophie Caratini qui dans sa thèse (1984) a apporté dIe aussi deséléments intéressants sur lespace nomade Reguibat, sur Tindouf et aussi sur Ma el Aïnin- croisant ainsi encore les travaux dO. Vergniot (1984) - restitue la figure dun chef Regui-bat qui à aucun moment de sa vie ne se compromit avec les colonisateurs: Ould Bardi.Létude de C. Lacoste-Dujardin porte sur lOpération Oiseau Bleu qui se déroula en Algérieau tout début de la guerre (1956), et à laquelle est mêlée la figure dun anthropologue quitenta de faire de lanthropologie appliquée... à la guerre : Jean Servier. On retrouve cenom mêlé à divers épisodes de la guerre d Algérie.Ainsi au moment même du déclenchement de la guerre, le l er novembre 1954, il est dansles Aurès ou il enquête dans la validée de lOued Abdi, il joue un role actif en allantchercher le jeune instituteur Monnerot, mort, et sa femme blessée et en organisant ladéfense dArris (Y. Courrière, 1968 : 251, 380,409). En 1957 après avoir soutenu unethèse remarquée, dont le matériau avait été accumulé avant « les événements», il revientà Alger comme attaché au cabinet du nouveau directeur des Affaires politiques augouvernement général, le futur premier ambassadeur français en Chine révolutionnaire:Lucien Paye, et si on le retrouve mêlé à lOpération Oiseau Bleu, il va surtout menerlOpération Zaccar, crée les premières harkas appelées encore G.M.P.R. (groupes mobilesde protection rurale), est très lié à deux militaires de choc, le capitaine Hentic (celui qui vamettre fin à lOpération Oiseau Bleu) et le colonel Leroy (qui lui aussi crée des harkas),tous deux combattant en Kabylie.LOpération Zaccar prendra de lampleur et durera jusquen avril 1958, lorsque lessupplétifs passeront sous le contrôle de larmée et que leur recrutement deviendra «uneimmense affaire)); il fut alors rappelé à Alger au gouvernement général puis rejoignit sonposte de professeur à lUniversité de Montpellier (Y. Courrière, 1969). Après la fin de laguerre d’Algérie il fut chargé dun rapport sur les harkis «rapatriés)). On a effectivementavec J. Servier un cas particulièrement clair dutilisation non pas de lanthropologie, maisdune certaine anthropologie. ll ne faut cependant pas oublier que le gouverneur général de l’Algérie dalors, JacquesSoustelle, était lui même anthropologue de formation et quil pensait quelquefois lapolitique algérienne en anthropologue «<il était attaché au découpage territorial qui selon
  • lui devait correspondre à lethnographie de la région», Y. Courrière, 1969 : 95). Par ailleursdans son entourage on trouvait dautres anthropologues, de droite comme Henri PaulEydoux - qui avait déjà servi en Algérie avant la Seconde Guerre mondiale et qui avantdentrer au cabinet de Soustelle était dans le renseignement - mais aussi dauthentiqueshommes ou femmes de gauche comme Vincent Monteil ou Germaine Tillion. Celle-cicomme J. Servier connaissait bien les Aurès ou eUe avait séjourné entre 1934 et 1940, ety retourne en mission envoyée par F. Mitierand, alors ministre de lIntérieur, pour juger surplace de la situation ; elle y séjourne de décembre 1954 à février 1955.Lorsque Soustelle droitise sa politique, comme Vincent Monteil, elle démissionne. Aumoment de la bataille d Alger, elle tente courageusement une fois encore de jouer un rôle,ayant les faveurs des nationalistes algériens. Ainsi la recherche française sur l Afrique duNord à lépoque coloniale, cest sans doute Hardy, Célérier, ou encore Gauthier et Capot-Rey, cest aussi Servier, mais cest autrement Jean Dresch, Charles André Julien ouGermaine Tillion. Pour C. Lacoste-Dujardin, lanthropologie illustrée par J. Servier étaitarchaïsante.Un troisième groupe détudes est organisé autour des questions de développement de lamontagne maghrébine, et dabord marocaine. La Péninsule Tingitane est traitée par J.F.Troin et A. El Gharbaoui, le Haut Atlas central par G. Fay, A. Bellaoui et Ch. Crépeau. Silétude de J.F. Troin présente lexceptionnel encadrement urbain que connaît le nord-ouestmarocain, les quatre autres études sont plus attentives au devenir des zones rurales etfont le bilan de ces zones quarante à cinquante ans après les premiers travaux marocainsde J. Dresch. Notons que dans le cadre du Projet Ounein que dirigeait Paul Pascon, J.Dresch a eu loccasion de revenir récemment dans cette région et den mesurer leschangements (cf. article de Ch. Crépeau). Ces études sur la montagne maghrébinesachèvent par un texte dHabib Attia sur les atouts et les faiblesses, en termes derégionalisation, du Nord-Ouest tunisien.Dans les dernières lignes d un géographe au déclin des empires (1979), J. Dresch écrit:«La géographie est, comme toutes les autres disciplines, de plus en plus compliquée,parce que les documentations à rassembler et à traiter saccumulent, les orientations sediversifient, les méthodes sont de plus en plus exigeantes. Nul ne saurait être universel,même dans sa propre discipline. Cest pourquoi, si le combat politique demeure pour moiune obligation intellectuelle et morale conforme aux sentiments et aux réflexionsquavaient suscités en 1928 mes premiers contacts avec le Tiers-Monde, je suis revenu àmes premières orientations de recherche en géographie physique."Et très particulièrement sur les problèmes des «régions arides» ou «géosystèmesdésertiques », termes quil préfère à «désert» car laridité a une «significationbioclimatique», peut être quantifiée, faire lobjet dune typologie et dune cartographie sansces se perfectionnée (J. Dresch, 1982). Ainsi si la montagne est à lorigine de sa vocationgéographique, les zones arides avec le temps sont devenues un objet privilégié de sesrecherches. Il ne sest pas pour autant désintéressé des questions de géographie«humaine », comme en témoignent en particulier sa participation à la question desfrontières (J. Dresch, 1982) ou un de ses tout récents articles sur la Libye.Aussi le dernier groupe détudes réunit aussi bien des recherches plus sensibles auxaspects physiques - ainsi des travaux dE. Le Floch, Ch. Floret, tous deux écologues auCentre Louis Emberger de Montpellier, et R. Pontannier pédologue à lO.R.S.T.O.M., sur ladésertisation, en Tunisie notamment - et des recherches plus sensibles aux aspectsgéopolitiques, quillustre larticle dYves Lacoste. Si les études sur la Montagne
  • maghrébine ont été surtout consacrées au Maroc, celles sur le désert traitent aussi biende l Algérie que de la Tunisie ou de la Mauritanie. Au delà des études citées plus haut,deux autres portent sur la société nomade: H. Claudot sur les Touaregs, en termesdanthropologie de l espace, et J. Bisson et Yann Callot, en géographes, sur lespopulations du Grand Erg occidental. Quant à D. Dubost, A. Abaab et P. Bonte, ils font lepoint sur lagriculture saharienne, le premier en agronome sur le Sahara algérien, lesecond en géographe sur la Djeffara tunisienne et le troisième en anthropologue sur laMauritanie. Au total un florilège détudes qui contribuent aujourdhui à la connaissance deterrains ouverts hier par J. Dresch. JEAN DRESCH ET LE MAGHREB EntretienVous êtes venu pour la première fois au Maroc en 1928. L’essentiel de vos travauxjusquau début de la Seconde Guerre mondiale a été consacré au Maroc, et par lasuite I’ Afrique du Nord a conservé une place importante dans vos recherches.Quest-ce qui vous prédisposait à entreprendre votre carrière scientifique par leMaroc ? Et, question préalable peut-être, quelle est lorigine de votre vocationgéographique ?Fils duniversitaire germaniste, professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, jai faitdans cette ville toutes mes études secondaires. Mais cest à partir de 1923 que, mon pèreayant été nommé à Toulouse, jai eu loccasion de circuler lhiver, et surtout lété, dans lesPyrénées, devenues plus proches. Cette chaîne était à lépoque peu fréquentée par lestouristes, beaucoup moins que les Alpes. lai été impressionné par son aspect sauvage,surtout sur le versant espagnol. Gagné au pyrénéisme, jai recherché le contact avec laroche, lappel des grands horizons, lexplication des faces et des arêtes, à la fois lattrait etle mystère des formes.Entré à lÉcole normale supérieure en 1926, je navais pas pris de décision sur lorientationde mes études. La philosophie mattirait par lampleur de ses thèmes mais lesinterminables discussions avec mes camarades au bistrot voisin me rejetèrent sur ladiscipline géographique : ses thèmes nétaient pas moins variés et me permettaient decomprendre les formes et les attraits de mes chères Pyrénées. Aussi ai-je préparé lescertificats qui composaient alors la licence dhistoire et géographie. Encore ai-je consacréune part privilégiée de mon temps à la géographie physique et à la géologie et me suis-jeattaché plus à de Martonne quà Demangeon, les deux grands patrons de lentre-deuxguerres.Le premier pratiquait davantage la géographie de terrain, aux environs de Paris et mêmeau-delà. Je me préparais, sous sa direction, à consacrer aux Pyrénées le diplômedÉtudes supérieures, lactuel mémoire. Mais le hasard voulut que Demangeon me fitbrusquement abandonner les Pyrénées. Il avait eu loccasion daller au Maghreb, y avaitrencontré le géographe local, professeur à lInstitut des hautes études, embryonduniversité, J. Célérier. Celui-ci lavait informé quune bourse pourrait être accordée en1928-1929, à un étudiant français. Et Demangeon de retour vint me la proposer à lécole :il me trouva au tennis ou je jouais et mapprêtais à servir. « Voulez-vous aller au Maroc?»
  • Jai servi en disant oui...Jai donc abandonné les Pyrénées et, dans létonnement dun premier voyage hors deFrance, découvert le Maroc. Sur la suggestion de J. Célérier, je choisis comme sujet lemassif de Moulay Idriss, sanctuaire de la première dynastie marocaine au nord deMeknès, bel exemple de géomorphologie structurale et des formes traditionnellesdoccupation du sol. Mais mon séjour marocain fut assez long pour que je prenne le tempsde traverser le Maroc centra!, pousser jusquau Haut Atlas occidental et même jusquàTiznit, alors à la limite de la dissidence : une coupe méridienne, du Maroc méditerranéenau Maroc pré désertique, dominé par une chaîne plus haute et non moins austère que lesPyrénées!Rentré à lécole, le temps de passer le diplôme, puis lagrégation, puis de faire monservice militaire,... et de me marier, je conservais de si pesants souvenirs du Maroc, deses beautés si variées, de son intérêt scientifique, de ses habitants si cordialementaccueillants que je décidai de consacrer à ce pays les débuts de ma carrière denseignant-chercheur. Je craignis de ny pas parvenir parce que javais acquis, auprès deladministration, une réputation néfaste pour avoir collaboré, à lécole, à une revue jugéeantimilitariste! Mais je fus affecté à un «collège musulman» inclus dans le «mechouar»,grande cour du pal ais royal, à Rabat. Javais à y préparer la première promotion délèvesparvenant au bac, comportant les mêmes épreuves que le bac des lycées français. Onmavait confié le latin, outre lhistoire et la géographie. Dans ces conditions, linitiation à lapédagogie fut dun intérêt exceptionnel : apprendre et enseigner en même temps lhistoireet la géographie du Maroc, tenter par une excursion de leur faire connaître et comprendreleur pays, leurs ports en voie de modernisation, le premier grand barrage dirrigation, lepétrole jailli du Tselfat, la tribu des Beni Mtir dépouillée par la colonisation, le Marocberbérophone au collège berbère d Azrou et le nomadisme zayan, fût-ce trois ans aprèsle dahir berbère et au moment ou se terminait la dissidence, quelle expérience, un peuaventureuse! Elle fut interrompue partiellement par le directeur de lInstruction publiquequi, après un congé dun an pour avancer mes recherches, maffecta au lycée oulenseignement était beaucoup plus lourd et très «métropolitain». Mais il y avait quelquesMarocains, dont Ben Barka qui devint mon ami!Car sans pour autant me désintéresser des autres régions du Maroc, jai consacrélessentiel de mon temps libre, toutes mes vacances scolaires et lannée de congé àparcourir le Haut-Atlas occidental et les piémonts nord et sud. Ceux-ci étaient accessiblesen voiture, mais la montagne ne létait, en dehors des trois à quatre routes transversales,quà pied. Jai repris mes habitudes pyrénéennes, bientôt améliorées, il est vrai, parlemploi du mulet. Les parcours de vallée à vallée nécessitaient une charge alourdie pardes appareils, des échantillons. Nomade, jallais de village à village, de bergerie enbergerie, japprenais à connaître les alliances et lhistoire, les histoires plutôt, de vallée àvallée. Jétais reçu en ami et ai pu dautant mieux rassembler la documentation sur lapopulation et les «leff», sur lirrigation et les cultures, sur les parcours de transhumance etles bergeries. Cétait là le travail des soirées autour des verres de thé, des arrêts casse-croûte et des rencontres au bord du sentier. Mais lessentiel était létude de la montagne :je devais mefforcer dexprimer loriginalité de cette chaîne dressée le long de faillesactives au-dessus de plaines basses, niveaux de base régionaux quil fallait bien, aussi,cartographier et analyser des plaines semi-arides aux versants forestiers et aux sommetsfroids peu éloignés de la limite des neiges persistantes, quel surprenant étagement deformes actuelles ou héritées! Monsoud, désormais, fut de consacrer mes recherches auMaghreb et aux régions méditerranéennes sèches, si anciennement peuplées que lesdivers écosystèmes y ont été particulièrement dégradés; et ces recherches mont conduit
  • dans les régions arides chaudes pour comprendre leurs dynamiques et leur diversité.La guerre, en 1939, puis Vichy, ont interrompu recherches et séjour marocains. Renvoyéedans la France occupée, ma famille vint sinstaller à Paris à la rentrée de 194l, après quejai pu soutenir ma thèse à Paris en juillet. Affecté au lycée Voltaire, chargé de cours à laSorbonne, puis à Caen pour suppléer M. Musset déporté, je fus écarté dune des troischaires de géographie coloniale créées en 1943 sur proposition de de Martonne. Lessoucis de combiner des enseignements lourds et la Résistance, ceux de la vie quotidienneéloignaient le Maghreb et toute recherche. Paris, puis la France libérées, je pus êtreaffecté à la chaire restée inoccupée et localisée à Strasbourg ou jai enseigné deux ans.Jy retrouvais l Alsace et de vieilles traditions familiales avant de succéder à P. Gourou àlÉcole coloniale puis à M. Larnaude à la Sorbonne dans une chaire de géographie de lAfrique du Nord. Le contact avec le Maghreb était rétabli. Jai pu revenir assez souvent auMaroc ou jai abordé le Haut-Atlas central, mais ou, désormais, jai surtout suivi les travauxde la nouvelle génération des géographes français au Maroc, auteurs de thèses degéomorphologie qui ont progressivement couvert la plus grande partie du pays. Mais jaieu aussi loccasion de visiter, dans des conditions comparables, lAlgérie et, surtout, laTunisie, fût-ce pour suivre des recherches de géographie alors dite humaine.Mais en 1945, jai aussi pris contact avec lAfrique Noire à loccasion dune mission duministère des Colonies sur le travail forcé en Côte dIvoire, lancienne Haute Volta etlancienne Gold Coast. Lethnographe M. Leiris et moi fûmes chargés denquêter dans lestrois pays, daller chercher le président du Syndicat des planteurs africains àYamoussoukro afin de concilier planteurs africains et français : une instructive introductionà la brousse et aux sociétés rurales africaines, aux problèmes de colonisation et dedéveloppement propres à l’Afrique au sud du Sahara. Au cours de nombreuses missions,jai étendu cette expérience à toute lAfrique occidentale et centrale, et jusquàMadagascar ou La Réunion. Pendant les années 50 ou le Maroc ma été pratiquementfermé par les autorités françaises, jai eu loccasion de visiter la plupart des pays del’Amérique latine, des parties du Proche Orient et de lIran, de lU.R.S.S., de la Chine, delAustralie et de Nouvelle Zélande. Voyages généralement rapides, mais les comparaisonssont particulièrement utiles au géographe.Au surplus, lintérêt pris en Afrique du Nord pour les problèmes des régions arides et semi-arides a constamment orienté mes recherches. Quelles soient orientées vers le Sahara,lAfrique soudanaise ou les autres régions visitées, elles ont porté sur la géomorphologie,le milieu physique global aride, leurs relations avec lhomme, son histoire et son devenir, lasurprenante variété des types régionaux de «déserts».Quelques-unes de vos nombreuses publications sont cosignées. Si certains de vospartenaires nont pas besoin dêtre présentés comme R. Raynal, P. Birot, F. Joly ouJ. Cabot, il nen est pas de même des cosignataires de votre période marocaine :Ed. Roch, L. Moret, ou J. de Lépiney, sans parler dauteurs comme R. Hoffherr, R.Morris ou P. Mauchaussé qui ont dirigé des ouvrages auxquels vous avez participé.Qui étaient-ils?Mes débuts de chercheur au Maroc et mes longues tournées en montagne, ou dans lespiémonts, ont été très solitaires. Certes, japprenais beaucoup de mes hôtes ou au hasarddes rencontres. Mais en géomorphologie, jétais mon propre interlocuteur car legéographe local J. Célérier sest peu intéressé à la géographie physique et lespaceséparant lenseignement supérieur (lInstitut des hautes études marocaines) etlenseignement secondaire était un fossé difficilement franchissable. Seul de Martonne, de
  • loin, me pressait de finir et H. Baulig menvoyait la bibliographie des Américains quidécrivaient des paysages comparables dans louest des Etats-Unis. La collaboration avecles géologues du Service géologique du Maroc et avec ceux qui venaient de France enmission fut beaucoup plus confiante. Je naurais pu aborder létude dun massifmontagneux aussi étendu si la structure géologique nen avait pas été au moinsesquissée, au moment même oû je commençais mes recherches, par L. Moret et Ed.Roch, plus tard par L. Neltner. Le premier était professeur à Grenoble ; le second,géologue au Service géologique à Rabat. Nous avons fait ensemble du terrain et publiéles résultats à la Société géologique de France. Ma tache fut de corriger les erreurs et decombler les lacunes de la carte topographique à laide de photos davion et de dessins, dyreporter au l/l00000 des contours géologiques publiés au l/200000, plus précis et pluscomplets.Jai travaillé aussi avec des biologistes de lInstitut scientifique chérifien. Lun, J. deLépiney, était un spécialiste de biologie animale et poursuivait à lépoque des recherchessur le bayoud, maladie des palmiers-dattiers. Ce ne sont du reste pas ces recherches quifurent loccasion de nos « courses» communes en montagne car le palmier ny pénètrepas - ou guère. De LépiIiey était un alpiniste passionné, un des meilleurs alpinistes desAlpes à lépoque. Lalpinisme rapproche et la corde est à lorigine des plus sûres amitiés.Nous avons fait ensemble les sommets du massif du Toubkal, par des voies le plussouvent nouvelles. Cest pourquoi lOffice chérifien du tourisme nous demanda depréparer, avec un officier du Service géographique, Th. J. Delaye, un guide «alpin» dumassif du Toubkal, publié en 1938. Nous lavions introduit par des exposés sur lamontagne, sa végétation présentée par L. Emberger, sa faune, par J. de Lépiney, seshabitants. Javais profité de cette publication pour faire adopter, avec la complicité desbergers du village d Aremd, initiés désormais au métier de guide, une toponymie enlangue berbère.La montagne ne fut pas la raison de mes relations avec R. HofIherr, R. Morris ou P.Mauchaussé. Le premier était directeur des «Centres juridiques» à lInstitut des hautesétudes marocaines, les autres y enseignaient. Économistes, juristes, ils avaient lancé lapublication dun très utile Bulletin éeonomique et social du Maroe qui a subsisté aprèslIndépendance. Us eurent moins de scrupules que leurs collègues «littéraires» à avoirrecours aux services dun géographe, surtout pour illustrer de cartes géographiques leursarticles du Bul/etin et les publications des «Centres». Jai, dans ces conditions, pensé àpréparer un Atlas du Maroc et esquissé à laide de la documentation alors disponible descartes de lagriculture, des migrations de travailleurs, des grands travaux dhydraulique,des cartes démographique, ethnolinguistique, des souks, etc. Jai tenté dassocier à cettetache très pédagogique les instituteurs. Mais un veto de la direction de lenseignement mitfin à cette initiative aventureuse...Vous avez bien connu L. Emberger au Maroc?Oui, jai connu Emberger, le botaniste de lInstitut scientifique chérifien, au point quil fut unami bien que nos idées politiques ou religieuses fussent plutôt divergentes. Mais presqueautant que celle des géologues, sa collaboration était pour le géographe dun intérêtexceptionnel. Dans une montagne ou les observations météorologiques étaient et sontencore très insuffisantes, limitées, sauf rares exceptions, aux deux grands axes routiers,létude des écosystèmes dont les composants ont des besoins par ailleurs connus, est uncomplément majeur de lanalyse du paysage. Au cours de plusieurs tournées, L. Embergerma aidé à comprendre les étages qui se succèdent du bas en haut de la montagne, leursrelations avec les étages morphogénétiques et loccupation du sol, les activités humaines,
  • depuis laride chaud des piémonts à lhumide doux de la chênaie de chêne vert, au semi -aride froid des hauts paturages selon les expressions alors utilisées.Après la guerre, donc, vous continuez à vous intéresser à lAfrique du Nord...En publiant peu parce quil sagissait surtout de directions de recherches...Mais vos écrits, notamment aux débuts de la guerre dAlgérie, témoignent de votreengagement - qui certes remonte à lentre-deux guerres - mais désormais avec unretentissement certain : comme Y. Lacoste le rappelle dans la notice deprésentation de votre recueil darticles introuvables Un géographe au déclin desEmpires, vous jouez un rôle important dans lévolution des prises de position duParti communiste avec votre article sur «Le fait national algérien» (1956) et vousparticipez, aux côtés de Gh. A. Julien, H. l. Marrou, A. Sauvy et P. Stibbe à unouvrage sur La question algérienne (1957). Gomment avez-vous concilié science etengagement? En termes plus explicites, votre engagement étant marxiste,considérez-vous votre géographie comme marxiste?Oui, sans doute. Ma formation politique a été liée moins à des influences de personnes oude lectures quà une réflexion critique sur le milieu universitaire et même familial danslequel se sont écoulées mes années de formation, puis sur lenseignement sorbonnard engéographie humaine et en histoire contemporaine qui négligeait trop, à mon sens,lanalyse des systèmes de production et de leurs relations avec les structures sociales.Paris et lécole de la me dUlm étaient certes des milieux favorables aux discussionscontradictoires. Mais ma première sortie de la métropole fut particulièrement révélatrice.La misère que jignorais en France mavait impressionné sitôt débarqué au Maroc. La jetéedu port de Casablanca, expression du puissant essor donné par le protectorat français àléconomie marocaine et, tout proche, le spectacle poignant de la misère dans la medinaavaient provoqué chez moi à la fois un sentiment de pitié, dinjustice et le besoin duneexplication, dun changement qui me renvoyaient à «limpérialisme, stade suprême ducapitalisme». Revenu deux ans plus tard, je me suis vite habitué aux formescontradictoires de lurbanisation spéculative et de lextension simultanée, incontrôlable,des bidonvilles, jai vu le tracteur du colon côtoyant laraire tiré par un âne et un mulet.Spectacles coutumiers que je ne retrouvais pas dans la montagne. Mais je minquiétais dudevenir de cette société de cultivateurs-pasteurs qui avaient si bien réussi à aménager undur milieu, mais étaient lentement menacés par les progrès de leur insertion dans unesociété de consommation, dans une économie monétaire répondant à une augmentationinévitable de leurs besoins. Point dautres solutions que lémigration du travail et lamutation progressive du petit propriétaire pourvu de 2 à 3 hectares et de quelquesmoutons en un prolétaire salarié. Et la mutation se poursuit inexorablement, que le Marocsoit «protégé» ou indépendant.Avant la dernière guerre, le régime du protectorat, jusquen 1936, ne permettait guère uneactivité politique. Le parti socialiste, seul parti de gauche autorisé à partir de 1933,accueillait les communistes qui y étaient actifs; ils furent autorisés à sorganiser à leur touren 1936. Lagitation métropolitaine gagna la «colonie» française au Maroc. Mais il nétaitguère question de critiquer le système, aussi bien le système colonial que le systèmepolitique. Pourtant, un mouvement national marocain se développa à partir de 1930, semanifesta en 1934 par un comité daction qui publia un plan de réformes. Il inquiéta leParti socialiste, fut victime de la répression à partir de 1937. Je connaissaispersonnellement plusieurs dirigeants et ne pouvais pas ne pas approuver le principemême de leur revendication nationale, nécessaire étape vers des réformes économiques
  • et sociales. Dans un journal du Parti communiste, jai exposé des exemples précis desconséquences économiques et sociales de la colonisation agricole. Je me suis aventuré àcritiquer la politique adoptée par le protectorat en faveur des grands caïds et spécialementdu Glaoui dont javais eu tant doccasions de constater les abus : le journal fut saisi. Uneautre fois, jai pris parti pour les jeunes intellectuels victimes de la répression et justifié leurrevendication nationale. Le journal fut de nouveau saisi : le régime montrait de quelrespect des libertés il était capable !Mon séjour marocain ma de la sorte convaincu quune étude des systèmes de productionet de leurs relations avec les régimes sociaux devait être complétée par celles dessuperstructures politiques, voire culturelles, avec plus dévidence encore dans les coloniesque dans la métropole. lai été convaincu de même que le métier de géographe nécessitaitun choix, une prise de position sur les problèmes étudiés, en particulier ceux dudéveloppement, par respect autant pour la discipline que pour soi-même : une géographieappliquée, certes; lapplication, telle quelle est conçue, conduit souvent à accepter biendes contraintes. Elle exige pourtant une prise de position de principe sur les systèmesétudiés.La guerre en 1939-41 et, dans les années suivantes, les comportements sociaux devantlinvasion puis la Résistance ont accru la gravité de ces réflexions. Mes premiers contactsavec l Afrique noire me rendirent plus sévère encore à légard du système colonial. laitenté dexpliquer léconomie de traite en essayant danalyser la géographie desinvestissements de capitaux, tache ingrate pour un géographe sans moyens, mais quimontrait du moins la complexité du système colonial, la diversité des formes dexploitation,les liens entre pouvoirs dÉtat et pouvoirs financiers, parfois même les contradictions. Cest pourquoi, j ai encore moins hésité à prendre parti pour lIndépendance de l Algérie en1956, surpris que chez beaucoup dintellectuels de gauche, fussent-ils parfoiscommunistes, cette notion napparût pas dans toute son évidence.En 1963 sortaient en librairie deux ouvrages de réflexion sur le Maghreb auxquelsvous avez participé : lun sur la réforme agraire, avec notamment Ben Barka, lautresur le développement industrie avec, entre autres, Belal, Serfaty et Bouabid. Avec lerecul du temps et au vu de votre expérience des multiples pays du monde auxrégimes politiques différents que vous avez visités, quel regard portez-vous surlévolution économique du Maghreb durant le dernier quart de siècle?La réflexion sur lévolution économique du Maghreb et les problèmes de sondéveloppement a suscité discussions, réunions souvent internationales, dautant plusnombreuses, parfois passionnées, que les régimes politiques et les programmes dedéveloppement ont différé. Le poids de lhéritage colonial est lourd dans les trois pays :organisation de lÉtat et structures administratives, rôle dune bourgeoisie forméeprincipalement en France et francophone, importance de lémigration et des rentréesmonétaires qui en sont la conséquence, importance des investissements, descoopérations techniques, des échanges économiques, malgré les efforts des trois Étatspour diversifier leurs relations extérieures. C’est pourquoi les États maghrébins, si prochesde lancienne métropole de lautre côté de la Méditerranée, sont un cas original danslhistoire de la décolonisation.Bien des problèmes de développement sont comparables dans les trois États etpassionnants pour le géographe : croissance démographique que lIslam modère aveclenteur ou pas du tout; urbanisation très rapide favorisant les grandes villes et de plus enplus les villes moyennes au point que les pays du Maghreb, hier de ruraux, deviennent de
  • plus en plus des pays de citadins, même le Maroc ou la proportion de 50 % est dépassée;difficultés de laménagement des régions afin déviter le développement déséquilibré desrégions littorales.Mais les pays du Maghreb nont pas adopté les mêmes orientations de développement.Chacun est un cas plein dintérêt. Au Maroc, les gouvernements de la monarchie ontorienté léconomie vers lagriculture et une mobilisation des ressources en eau, en effetsupérieures à celles des autres pays. Mais ils nont pas trouvé de solution pour ledéveloppement des cultures sèches, essentiellement céréalières, entre les mains de petitspropriétaires. Les problèmes de réforme agraire, de statut des terres, de coopération, dudevenir des sociétés rurales sont matière à conférences et colloques. Mais le Maroc doitimporter une part importante des céréales nécessaires à lalimentation, la bourgeoisieinvestit peu, les industries progressent lentement, le niveau de vie baisse, le nombre deschômeurs croît. Chacun sait que l Algérie a suivi une voie très différente. Le pétrole apermis des investissements orientés principale ment vers lindustrie. Mais ni lautogestionagricole ni la réforme agraire ne permettent à l’Algérie de se nourrir. Le socialisme adoptélaisse à lentreprise une part croissante qui ne résout pas les divers problèmesdorganisation de la production, de la distribution, du travail comme des régions. LaTunisie, elle, après une expérience socialisante, est revenue à un système ou dominelentreprise privée et ou se poursuivent des programmes de développement tant agricolequindustriel.. ou touristique.La diversité de ces expériences inspire des comparaisons. Dans la crise générale actuelle,aucune ne peut être présentée comme une réussite. Le milieu naturel et lhistoirepermettent désormais déviter les catastrophes. Mais les pays maghrébins, comme leurshabitants que la soixantaine dannées, pendant lesquelles je les ai étudiés, non sansinquiétude ou angoisse, a si profondément transformés, suscitent en moi le même intérêt,le même attachement quavait ressentis le jeune géographe débarquant au Maroc. Puisse-t-il être très largement partagé !Propos recueillis par P.R. Baduel.Revus par J. Dresch.Paris, le 15 octobre 1986.