L'« antiphilosophie » de Lacan, éléments pour une réflexion

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" La psychanalyse est discours du sujet, mais n'a plus besoin de la philosophie pour faire entendre ce qu'est un sujet. La philosophie lui est inutile, et même nocive. C'est le moment de l'antiphilosophie.
Le mot a surpris. Là où Freud était plus disposé à s'appuyer des lettres et des arts, Lacan faisait constamment référence aux philosophes. Avait-il décidé de se démentir lui-même ?
Le thème naît avec la réorganisation, en 1975, du département de psychanalyse de Paris-VIII... L'institution universitaire repose sur un acte de transmission ; la légitimité d'un département universitaire se soutient donc d'une doctrine assurée de la transmissibilité de la psychanalyse. L'Université a pu devenir un lieu approprié à l'enseignement de Lacan parce que la doctrine du mathème était désormais complète...
Or, la réorganisation du département se résume sous le chef de l'antiphilosophie, qui est donc seulement un autre nom du mathème.
La thèse est : `il y a mutuelle exclusion entre la philosophie et le mathème de la psychanalyse'... "

Jean-Claude Milner : L’Œuvre claire (Paris : Seuil. 1995)

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L'« antiphilosophie » de Lacan, éléments pour une réflexion

  1. 1. L’ANALYSE DES LOGIQUES SUBJECTIVES Une logique de la déraison, une micro-sémantique du fantasme ... L'« antiphilosophie » de Lacan, éléments pour une réflexion 1) Citations de Lacan sur ce sujet : Lacan, "Écrits", 1966 : (in "DU SUJET ENFIN EN QUESTION") "Sans doute le praticien non endurci n'est-il pas insensible à une réalité rendue plus nostalgique de se soulever à sa rencontre, et répond-il en ce cas au rapport essentiel du voile à son expérience par des ébauches de mythe. Un fait contredit à cette qualification, c'est qu'on y reconnaisse non pas des mythes authentiques (entendons simplement de ceux qui ont été relevés sur le terrain), lesquels ne manquent jamais de laisser lisible la décomplétion du sujet, mais des fragments folkloriques de ces mythes, et précisément ceux qu'en ont retenu les religions de propagande dans leurs thèmes de salut. Le discuteront ceux pour qui ces thèmes abritent leur vérité, trop heureux d'y trouver à la conforter de ce qu'ils appellent herméneutique. (Exploitation à quoi une saine réforme de l'orthographe permettrait de donner la portée d'une pratique famillionnaire : celle du faufilosophe par exemple, ou de la flousophie, sans mettre plus de points ni d'i.)" Lacan, Séminaire XX "Encore", 1972 : "Par le discours analytique, le sujet se manifeste dans sa béance, à savoir dans ce qui cause son désir. S'il n'y avait pas ça, je ne pourrais faire le point avec une topologie qui pourtant ne relève pas du même ressort, du même discours, mais d'un autre, combien plus pur, et qui rend combien plus manifeste le fait qu'il n'est genèse que de discours. Que cette topologie converge avec notre expérience au point de nous permettre de l'articuler, n'est-ce pas là quelque chose qui puisse justifier ce qui, dans ce que j'avance, se supporte, se s'oupire, de ne jamais recourir à aucune substance, de ne jamais se référer à aucun être, et d'être en rupture avec quoi que ce soit qui s'énonce comme philosophie ? Tout ce qui s'est articulé de l'être suppose qu'on puisse se refuser au prédicat et dire l'homme est par exemple sans dire quoi. Ce qu'il en est de l'être est étroitement relié à cette section du prédicat." (21 NOVEMBRE 1972) "Déjà, rien qu'à nous avancer dans le courant du discours analytique, nous avons fait ce saut qui s'appelle conception du monde, et qui doit pourtant être pour nous ce qu'il y a de plus comique. Le terme de conception du monde suppose un tout autre discours que le nôtre, celui de la philosophie. Rien n'est moins assuré, si l'on sort du discours philosophique, que l'existence d'un monde. Il n'y a qu'occasion de sourire quand on entend avancer du discours analytique qu'il comporte quelque chose de l'ordre d'une telle conception." (...) "D'une façon générale, le langage s'avère un champ beaucoup plus riche de ressources que d'être simplement celui où s'est inscrit, au cours des temps, le discours philosophique. Mais, de ce discours, certains points de repère sont énoncés qui sont difficiles à éliminer complètement de tout usage du langage. Par là, il n'y a rien de plus facile que de retomber dans ce que j'ai appelé ironiquement conception du monde, mais qui a un nom plus modéré et plus précis, l'ontologie. L'ontologie est ce qui a mis en valeur dans le langage l'usage de la copule, l'isolant comme signifiant. S'arrêter au verbe être - ce verbe qui n'est même pas, dans le champ complet de la diversité des langues, d'un usage qu'on puisse qualifier d'universel - le produire comme tel, c'est là une accentuation pleine de risques." (...) "Toute dimension de l'être se produit dans le courant du discours du maître, de celui qui, proférant le signifiant, en attend ce qui est un de ses effets de lien à ne pas négliger, qui tient à ceci que le signifiant commande. Le signifiant est d'abord impératif." (...) "La dernière fois, je vous ai fait entrevoir le discours philosophique comme ce qu'il est, une
  2. 2. variante du discours du maître." "C'est là que de toujours s'est marquée l'impasse, la vacillation résultant de cette cosmologie qui consiste dans l'admission d'un monde. Au contraire est-ce qu'il n'y a pas dans le discours analytique de quoi nous introduire à ceci que toute subsistance, toute persistance du monde comme tel doit être abandonnée ? Le langage - la langue forgée du discours philosophique - est tel qu'à tout instant, vous le voyez, je ne peux faire que je ne régisse dans ce monde, dans ce supposé d'une substance qui se trouve imprégnée de la fonction de l'être." "Je me distingue du langage de l'être (...) cet être, on ne fait que le supposer à certains mots, individu par exemple, ou substance. Pour moi, ce n'est qu'un fait de dit (...). C'est là que j'arrive au sens du mot sujet dans le discours analytique. Ce qui parle sans le savoir me fait je, sujet du verbe (...). Le je n'est pas un être, c'est un supposé à ce qui parle." Lacan, l'Étourdit : « Pour être le langage le plus propre au discours scientifique, la mathématique est la science sans conscience dont fait promesse notre bon Rabelais, celle à laquelle un philosophe ne peut que rester bouché. » Lacan, Intervention au Congrès de Rome (31.10.1974 / 3.11.74), "Comment vous sortir de la tête l'emploi philosophique de mes termes, c'est-à-dire l'emploi ordurier, quand d'autre part il faut bien que ça entre, mais ça vaudrait mieux que ça entre ailleurs. Vous vous imaginez que la pensée, ça se tient dans la cervelle." 2) Un passage de mon résumé de Milner sur mon site, à lire ABSOLUMENT tant il est LIMPIDE et ÉCLAIRANT … Résumé du livre de J.-C. Milner : L’Œuvre claire, chapitre IV Référence : Jean-Claude Milner : L’Œuvre claire (Paris : Seuil. 1995) CHAPITRE IV. Le second classicisme lacanien 5. L'antiphilosophie La psychanalyse est discours du sujet, mais n'a plus besoin de la philosophie pour faire entendre ce qu'est un sujet. La philosophie lui est inutile, et même nocive. C'est le moment de l'antiphilosophie. Le mot a surpris. Là où Freud était plus disposé à s'appuyer des lettres et des arts, Lacan faisait constamment référence aux philosophes. Avait-il décidé de se démentir lui-même ? Le thème naît avec la réorganisation, en 1975, du département de psychanalyse de Paris-VIII. Il resurgit en 1980 dans une polémique engagée par L. Althusser. Mais rien des circonstances d'anecdote ne légitime un mot aussi violent. Les causes sont à rechercher dans le second classicisme, dans le mathème. Longtemps Lacan hésita à s'inscrire dans l'Université. Après 1970, il accepta qu'un département se réclamât directement de lui. Changement de causes multiples. Lacan semblait interpréter le bouleversement de l'institution universitaire française en 1968 comme une décadence, et en conclut qu'il ne coûterait plus grand-chose d'utiliser les moyens encore disponibles au sein d'une institution obsolescente. De plus, l'institution universitaire repose sur un acte de transmission ; la légitimité d'un département universitaire se soutient donc d'une doctrine assurée de la transmissibilité de la psychanalyse. L'Université a pu devenir un lieu approprié à l'enseignement de Lacan parce que la doctrine du mathème était désormais complète. L'activation de la voie universitaire requiert le second classicisme comme sa condition nécessaire. Or, la réorganisation du département se résume sous le chef de l'antiphilosophie, qui est donc seulement un autre nom du mathème. La thèse est : • `il y a mutuelle exclusion entre la philosophie et le mathème de la psychanalyse'. L'argument prend à la lettre ce que tant de philosophes disent : qu'ils dépendent de la philosophie grecque. Or celle-ci est nouée au monde de l'epistèmè, qui n'est entièrement autorisée que par la philosophie. En retour, le philosophe ne peut être indifférent à l'epistèmè (qu'il nie ou affirme sa possibilité), à ce savoir qui requiert l'âme et la convoque.
  3. 3. Le mot "philosophie" touche aux fondements d'un tel monde. Le nécessaire, la ressemblance, l'âme, voilà ce que la philosophie et l'epistèmè déploient ; le nom qui les résume est "sophia", cette sagesse qu'il faut aimer comme soi-même (philein). La science moderne renonce à celà. La psychanalyse déploie cette renonciation. Elle est donc l'inverse de la philosophie. Conclusion : 'il n'y a pas de philosophie qui soit intégralement synchrone de la science moderne, en serait-elle contemporaine'. La philosophie contemporaine de la science moderne témoigne de dispositifs qui lui sont étrangers ; d'où son apparentement à la mathématique, pour peu qu'elle ne soit pas définie en termes langagiers. Mais la psychanalyse est synchrone de la science moderne, donc d'un autre temps que la philosophie. Pour dire sa propre synchronie, elle ne disposait plus, après Freud, que du langage adultéré de la science idéale. Dans le premier classicisme, Lacan use de la philosophie pour insérer un coin entre la psychanalyse et la science idéale de Freud. En témoignent l'axiome du sujet et son homonymie métaphysique. Le recours de Freud à la culture humaniste – littérature, histoire, archéologie – n'avait pas suffi, surtout après l'effondrement des contrées où l'humanisme classique avait longtemps survécu. La science idéale avait gagné en puissance depuis 45. La victoire de la démocratie libérale des ingénieurs et des marchands était aussi celle de la plus obtuse des sciences. Pour le retour à Freud et contre le scientisme dévoyé de l'Internationale, les armes de la philosophie étaient désormais plus fortes que celles de la culture. Pour montrer son appartenance à l'univers de la science, Lacan dissout la fausse appartenance construite par la psychanalyse anglophone. À cette fin, la philosophie seule se présente, dans l'ordre de la systématicité et de la démonstration, comme Autre que la science. L'usage alors répété de la philosophie par Lacan ne contredit pas la mutuelle exclusion avec la psychanalyse, mais la suppose. L'usage de la philosophie est le revers exact de l'antiphilosophie, qui en est l'avers. Un retournement s'est produit, avec la création du mot, de la pile à la face. Lacan a sans doute jugé gagnée sa première bataille contre la science idéale des WASP. Grâce peut-être à des causes externes : 68, qui aurait mis un point d'arrêt à son expansion. Peut-être aussi le LEM alunissant, irruption du réel réussie par la science, qui la délivre de ses lestages imaginaires pour la convoquer à sa seule mathématisation. Il s'y s'adjoint une cause interne : l'émergence du mathème, consolidé par l'apparition du nœud. Au temps du premier classicisme, le nom d'antiphilosophie, qui concerne spécifiquement la transmission, n'a pas à être proféré parce que la transmissibilité intégrale de la psychanalyse n'a pas été abordée de front. Durant cette période, Lacan maintient haut la relation de la psychanalyse à la science moderne et use incessamment d'objets mathématiques, mais ne dit pas que la seule transmission possible s'opère par la lettre mathématique, parce qu'il n'a pas entièrement autonomisé la doctrine de la lettre et qu'il ne définit pas la mathématique par la lettre. Dès que sont proférées les thèses touchant la lettre, la mathématique et la transmission, le retournement peut s'accomplir : « Pour être le langage le plus propice au discours scientifique, la mathématique est la science sans conscience dont fait promesse notre bon Rabelais, celle à laquelle un philosophe ne peut que rester bouché » ; « L'avènement du réel, l'alunissage s'est produit [ ... ] sans que le philosophe qu'il y a en chacun par la voie du journal s'en émeuve... » ; « Je m'insurge, si je puis dire, contre la philosophie. Ce qui est sûr, c'est que c'est une chose finie. » Alors, après avoir fréquenté les textes philosophiques, lu Hegel, traduit Heidegger, commenté Platon et Descartes, cité Aristote et saint Thomas d'Aquin, Lacan invente un mot que les philosophes ont pris pour une injure. Il en va de la philosophie comme de la politique : « La métaphysique n'a jamais rien été et ne saurait se prolonger qu'à s'occuper de boucher le trou de la politique. ». Car la politique aussi se révèle désynchronisée de l'univers moderne. Parlant d'État, de démocratie, de domination, de liberté, elle parle grec et latin. Par cette fondamentale dyschronie, elle appelle de la part de la psychanalyse une indifférence de principe. Elles n'appartiennent ni au même monde ni au même univers. De même que la science et la politique n'ont rien à faire ensemble – sinon commettre des crimes, de même la
  4. 4. psychanalyse n'a rien à faire avec la politique – sinon dire des bêtises. Telle était la position de Freud : « agnosticisme politique », « indifférence ». Antipolitique parallèle à l'antiphilosophie. L'indifférence ne conduit pas nécessairement à se taire sur ce dont la politique parle. Lacan n'est pas demeuré toujours muet à cet égard : la théorie des quatre discours est une intervention dans le champ empirique des objets dont la politique s'occupe. Elle ne corrige en rien la radicale indifférence de Freud, puisque les propos politiques les plus opposés peuvent y apparaître comme les valeurs différentes d'une même variable. Il y a de même une radicale indifférence philosophique de la psychanalyse. Tel est le ressort des surabondantes références au corpus philosophique. Il faut être profondément indifférent en philosophie pour user avec autant de liberté, d'autant de concepts et d'allusions, et considérer que la philosophie forme une constellation de textes étincelants, mais pas une pensée. On retrouve l'antiphilosophie, sous la forme de la culture philosophique la plus étendue. Comme pour l'indifférence politique, l'antiphilosophie ne doit pas empêcher de parler de ce dont parle la philosophie. La psychanalyse a non seulement le droit, mais le devoir de parler de ce dont parle la philosophie, parce qu'elle a exactement les mêmes objets. Son point d'intervention est le passage de l'instant antérieur où l'être parlant pourrait être autre qu'il n'est, à l'instant ultérieur où du fait de sa contingence même, il est devenu pareil à une nécessité éternelle. La psychanalyse ne parle que de la conversion de chaque singularité subjective en une loi aussi nécessaire que les lois de la nature, aussi contingente qu'elles et aussi absolue. Or, la philosophie n'a cessé de traiter cet instant, elle l'a proprement inventé; mais le décrit par les voies du hors-univers. Or, la psychanalyse maintient qu'il n'y a pas de hors-univers. Là seulement réside ce qu'il y a de structural et de non chronologique dans sa relation à la science moderne. Donc la philosophie et la psychanalyse parlent de la même chose en termes d'autant plus identiques qu'ils visent un effet opposé. Le mot "antiphilosophie" est construit comme le nom d'Antéchrist – tel qu'avant Nietzsche le présentait saint Jean : « Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres ». Ainsi pourraient parler des lacaniens les philosophes : l'Antéchrist doit parler exactement comme le Christ. Son discours requiert le discours dont il n'a que faire, il lui ressemble absolument, il parle des mêmes choses, en usant des mêmes termes, et cela parce qu'il n'a aucun rapport avec lui. La différence avec saint Jean, c'est que les modernes ne croient pas à la finitude, donc au Jugement dernier. Si l'Antéchrist et le Christ poursuivent la disparition l'un de l'autre, c'est parce que les Temps sont proches. Pour l'antiphilosophie et la philosophie, en revanche, les temps sont ouverts, infiniment. Dans cette infinité, leur mutuelle exclusion se convertit en un enveloppement réciproque. 3) Citation indirecte de Freud : - Dans l'article La psychanalyse n’est pas une école de sagesse, Patrice Fabrizi écrit, non sans humour (je souligne) : " Visions du monde et bonnets de nuit Ce désir philosophique, on sait que Freud, à l’orée de ses découvertes, s’en méfiait, au point de se priver de la lecture de certaines œuvres, dont celle de Nietzsche. Il s’en justifiait par la crainte que la démarche spéculative du philosophe et la rencontre soudaine d’intuitions communes eussent pu le rendre aveugle à l’objection des faits et du matériau clinique. Prudence positiviste, de l’avis de Freud. Plus précisément, à mon sens, une position assez kantienne, non formulée comme telle, mais qui est un des épicentres constants de l’épistémologie freudienne en tant que celle-ci a à résoudre le problème suivant : il y a du transcendantal (origine phylogénétique de l’Œdipe pour Freud, logique du signifiant depuis Lacan), ce n’est pas une raison pour donner dans le délire théorique, l’expérience doit rester la pierre de touche. On ne s’étonnera donc pas (trop) de voir Freud, dans la 35e des Nouvelles conférences critiquer la philosophie au même titre que la religion, réduire leurs productions à des systèmes dogmatiques et complets, des Weltanschauung(en), des « construction(s) intellectuelle(s) qui réso(lvent), de façon homogène, tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse qui commande le tout, où, par conséquent, aucun problème ne reste ouvert, et où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée ». À cet égard, un passage de cette même 35e conférence pourrait être éclairant. Il s’agit d’ un petit distique de Heine, cité donc par Freud, et qui raille le philosophe :
  5. 5. « Avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde » Retenons-en d’abord quelques traits : – l’époque : un moment de l’histoire du monde où, justement, ça ne fait plus monde, cosmos. Plus de macrocosme, microcosme, correspondance entre l’un et l’autre ; partant : plus de réglage du second sur le premier, ce qui faisait définition de la sagesse. (...) " - Et dans l'article La métaphysique, c’est l’hystérie, Marc Morali compare Freud et Lacan (je souligne) : "Freud s’est empêtré dans la notion de représentation : « Cet inconscient auquel Freud ne comprenait rien, ce sont des représentations inconscientes. Unbewuste Vorstellungen, j’ai essayé de fomenter cela pour l’instituer au niveau du symbolique, qui n’a rien n’a faire avec des représentations [...] l’inconscient n’a de corps que de mots. [...] L’idée de représentation inconsciente est une idée totalement vide, folle. C’est une abstraction qui ôte au Réel tout son poids concret » (J. Lacan, Propos sur l’hystérie, 1977). Sur le concept d’inconscient, Lacan s’était déjà séparé de Freud dès 1976. Il tire ici une des conditions de ce franchissement. Cela le conduit alors à souligner la propension de l’hystérique à se retrancher derrière des représentations de circonstances, concluant par une formule péremptoire : la métaphysique, c’est l’hystérie. Comme il n’a jamais cessé de le répéter, Lacan est lecteur de Freud, précisément parce qu’il sait que Freud anticipe scientifiquement la déconstruction de la métaphysique : « Je pense que pour une bonne part, la conception mythologique du monde [...] n’est pas autre qu’une psychologie projetée dans le monde. L’obscure connaissance des facteurs et faits psychiques de l’inconscient (autrement dit la perception endopsychique) se reflète (...) dans la construction d’une réalité suprasensible que la science transforme en une psychologie de l’inconscient. On pourrait se donner pour tache de décomposer les mythes relatifs à Dieu, au bien et au mal, et de traduire la métaphysique en métapsychologie ». Quand la métaphysique bouche le trou du politique La métaphysique, c’est l’hystérie ! Le poids de cette formule s’apprécie lorsqu’on se souvient de la critique de Lacan à Heidegger : la métaphysique bouche le trou du politique. Nous pourrions aisément rajouter : comme l’hystérie comble la faille ouverte par le sexuel. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Freud, dans une phrase empruntée à Heinrich Heine, chassait déjà sur ces mêmes terres : « Avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre, (le philosophe) bouche les trous de l’édifice du monde ».
  6. 6. « Avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde » Retenons-en d’abord quelques traits : – l’époque : un moment de l’histoire du monde où, justement, ça ne fait plus monde, cosmos. Plus de macrocosme, microcosme, correspondance entre l’un et l’autre ; partant : plus de réglage du second sur le premier, ce qui faisait définition de la sagesse. (...) " - Et dans l'article La métaphysique, c’est l’hystérie, Marc Morali compare Freud et Lacan (je souligne) : "Freud s’est empêtré dans la notion de représentation : « Cet inconscient auquel Freud ne comprenait rien, ce sont des représentations inconscientes. Unbewuste Vorstellungen, j’ai essayé de fomenter cela pour l’instituer au niveau du symbolique, qui n’a rien n’a faire avec des représentations [...] l’inconscient n’a de corps que de mots. [...] L’idée de représentation inconsciente est une idée totalement vide, folle. C’est une abstraction qui ôte au Réel tout son poids concret » (J. Lacan, Propos sur l’hystérie, 1977). Sur le concept d’inconscient, Lacan s’était déjà séparé de Freud dès 1976. Il tire ici une des conditions de ce franchissement. Cela le conduit alors à souligner la propension de l’hystérique à se retrancher derrière des représentations de circonstances, concluant par une formule péremptoire : la métaphysique, c’est l’hystérie. Comme il n’a jamais cessé de le répéter, Lacan est lecteur de Freud, précisément parce qu’il sait que Freud anticipe scientifiquement la déconstruction de la métaphysique : « Je pense que pour une bonne part, la conception mythologique du monde [...] n’est pas autre qu’une psychologie projetée dans le monde. L’obscure connaissance des facteurs et faits psychiques de l’inconscient (autrement dit la perception endopsychique) se reflète (...) dans la construction d’une réalité suprasensible que la science transforme en une psychologie de l’inconscient. On pourrait se donner pour tache de décomposer les mythes relatifs à Dieu, au bien et au mal, et de traduire la métaphysique en métapsychologie ». Quand la métaphysique bouche le trou du politique La métaphysique, c’est l’hystérie ! Le poids de cette formule s’apprécie lorsqu’on se souvient de la critique de Lacan à Heidegger : la métaphysique bouche le trou du politique. Nous pourrions aisément rajouter : comme l’hystérie comble la faille ouverte par le sexuel. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Freud, dans une phrase empruntée à Heinrich Heine, chassait déjà sur ces mêmes terres : « Avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre, (le philosophe) bouche les trous de l’édifice du monde ».

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