Babes terrorisme djihadiste et djihâd

146 vues

Publié le

Terrorisme "djihadiste" et Djihâd : leurs incompatibilités selon la Charî’a

in
BABES Leïla, L’utopie de l’islam. La religion contre l’Etat, Armand Colin, Le Temps des Idées, 2011, p. 260-263

Leïla Babès est professeur à l’université catholique de Lille où elle enseigne la sociologie des religions et l’islamologie.

Publié dans : Sciences
0 commentaire
0 j’aime
Statistiques
Remarques
  • Soyez le premier à commenter

  • Soyez le premier à aimer ceci

Aucun téléchargement
Vues
Nombre de vues
146
Sur SlideShare
0
Issues des intégrations
0
Intégrations
38
Actions
Partages
0
Téléchargements
1
Commentaires
0
J’aime
0
Intégrations 0
Aucune incorporation

Aucune remarque pour cette diapositive

Babes terrorisme djihadiste et djihâd

  1. 1. Terrorisme "djihadiste" et Djihâd : leurs incompatibilités selon la Charî’a Quand d’anciens activistes font retour vers la Tradition BABES Leïla, L’utopie de l’islam. La religion contre l’Etat, Armand Colin, Le Temps des Idées, 2011, p. 260-263 Leïla Babès est professeur à l’université catholique de Lille où elle enseigne la sociologie des religions et l’islamologie. […] Le tournant qui annonce le retour aux sources de l'orthodoxie est visible dans les discours de tous les anciens activistes qui ont pris leur distance avec la pratique terroriste du jihâd. Le premier groupe à avoir renoncé au terrorisme est la Jamâ'a 'islâmiyya égyptienne, le plus important groupe armé issu des Frères musulmans. Après l'annonce d'un cessez-le-feu unilatéral en mai 1997, ces repentis publient en 2002, depuis leur prison, un ouvrage en quatre volumes, intitulé Correction des concepts (Taslîh al-mafâhim). Leur revirement est spectaculaire. Renonçant aux quatre mots d'ordre de leur doctrine, la violence, le jihâd, le 'amr et l'opposition aux pouvoirs politiques, ils demandent pardon à leurs victimes et regrettent l'assassinat du président Sadate en 1981, allant jusqu'à le qualifier de martyr. Al-Zawahiri, alors leader du Jihâd égyptien, avait répondu que le jihâd ne pouvait être rompu car il « a été prescrit jusqu'au dernier jour ». En Algérie, Hasan Hattab, l'ancien leader du Groupe Salafiste pour le Prêche et le Combat (GSPC), se retira dès lors que celui-ci fit allégeance à Al-Qâ'ida en janvier 200744 . Dans un document de 417 pages publié en 2009 depuis leur prison libyenne et intitulé Études rectificatives sur le jihâd, la hisba et le pouvoir, les leaders du GICL [avec à leur tête l’ancien compagnon d’armes de Ben Laden, Norman Benotman] 45 reviennent à « l'opinion établie des savants sunnites » qui interdit le recours aux armes pour changer le cours des choses. S'ils reconnaissent la légitimité de la résistance à la colonisation, ils s'opposent à tout détournement de la notion de jihâd, comme le fait d'en faire un métier pour mener des « combats de sédition (fitna) ». Dans ce « recadrage » de la pratique du jihâd, plusieurs conditions préalables sont posées : la double autorisation des parents et des autorités religieuses, la garantie que les Musulmans qui ne s'y engagent pas ne fassent point l'objet d'une quelconque diffamation, l'exclusion du meurtre de femmes, d'enfants, de personnalités 44 Au Maroc, Muhammad al-Fayzâzi, qui purge une peine de trente ans de prison pour les attentats commis à Casablanca en 2003, en réponse à la menace d’Al- Qâ’îda en Allemagne, a exprimé récemment son opposition à tout attentat terroriste sur le sol européen, qui se ferait au nom du jihâd, déclarant que les auteurs de tels attentats trahissent la religion. 45 Parmi les auteurs, certains ont séjourné plusieurs années en Afghanistan, et étaient en contact avec Oussama Ben Laden et le Mollah Omar. Ainsi, le frère de Abu Yahya al-Lîbi, chef du GICL (abattu au Pakistan en 2008), avait rejoint les rangs d’Al-Qâ’îda après son évasion de la prison afghane de Bagram en 2005. Sur le millier d’activistes emprisonnés, 705 ont déjà été libérés, dont 214 le 24 mars 2010. 1
  2. 2. religieuses, d'employés, d'ambassadeurs, de commerçants (parmi d'autres professions), l'interdiction d'actes de mutilation des cadavres et le respect des droits des prisonniers. Innovantes, ces révisions ? Au regard de la pratique terroriste du «jihâd mondial », pour reprendre le concept défendu par le mentor de Ben Laden, 'Abdallah 'Azzâm, certainement ; par rapport à l'éthique de la jurisprudence islamique, nullement. Ce à quoi on assiste avec ce phénomène du repentir, c'est un retour à l'éthique de la sharî'a. Le jihâd est donc replacé dans son cadre de guerre défensive contre des troupes armées, ce qui exonère les non-combattants et les civils « qui ne doivent être visés nulle part dans le monde », comme le précise Noman Benotman46 . Plus originale encore est son analyse des notions de Dâr al-islâm (Territoire de l'islam) et Dâr al-harb (Territoire de la guerre, de l'ennemi), qu'il revisite à la lumière de notre temps, soulignant que la division du monde actuel en deux camps n'ayant plus de sens, le terrorisme ne saurait se justifier. « L'ère des minorités appartient au passé. »47 Enfin, dans sa conclusion, le document des repentis libyens donne le coup de grâce à l'une des failles théologico-politiques les plus (auto)destructrices de l'islam : la violence au nom de la « réforme » (ou au nom du 'amr, ce qui revient au même) : « L'Islam est une religion pragmatique qui reconnaît que la guerre fait partie de l'existence humaine, mais qui n'appelle pas à l'utilisation de la violence au nom du changement et de la réforme. » En 2007 et 2009 parurent deux autres écrits critiques, l'un intitulé Document d'orientation pour l'activité du jihâd en Egypte et dans le monde, et l'autre L'Avenir du conflit entre les Taliban et l'Amérique en Afghanistan. Bien que leur contenu soit moins radical que le document du GICL, leur intérêt tient à ce que leur auteur n'est autre que l'ancien leader du Jihâd égyptien (prédécesseur de Ayman al-Zawâhiri jusqu'en 1993, et comme lui, chirurgien), Sayyid Imam 'Abd al-'Azîz al-Sharîf, plus connu sous le nom de Dr Fadl. Bien plus qu'un simple leader, il était considéré comme le théoricien du jihâd terroriste48 . Après avoir pris ses distances avec Al- Qâ'îda à la suite des attentats du 11 septembre et des massacres commis en Irak, il 46 « Le véritable principe islamique stipule que tout être humain, qu’il soit musulman ou non, chrétien, juif, bouddhiste, sikh ou athée, ne doit être ni tué ni visé dès lors qu’il ne s’engage pas lui-même dans le combat et dans la guerre. C’est le principe fondamental, qui n’a strictement rien à voir avec la question des deux camps. » 47 « L’Occident accueille désormais des dizaines de millions de musulmans, dont un grand nombre de citoyens. Ils ne vivent pas dans une région en guerre, et sont plutôt bien traités, jouissant de droits et de libertés qu’ils n’auraient jamais pu avoir dans les pays musulmans. Or Al-Qâ’îda et les groupes armés attendent d’eux qu’ils s’attaquent aux intérêts, aux biens et aux citoyens de leur propre pays, en un mot qu’ils trahissent leur patrie. Si le Prophète a refusé de l’argent pris aux idolâtres de Quraysh, comment se serait-il permis de voler les Gens du Livre ? Alors, selon quel point de vue légal (islamique), Al-Qâ’îda se prévaut-elle d’une autorité quelconque sur ces personnes pour les pousser à détruire leurs propres sociétés ? » 48 Ses Guide essentiel à la préparation (au jihâd) et Recueil de la poursuite de la connaissance divine, servaient de manuels doctrinaires dans les camps d’entraînement d’Al-Qâ’îda dans les zones frontalières entre le Pakistan et l’Afghanistan dans les années 1990. Il fut extradé du Yémen vers l’Egypte en 2004. 2
  3. 3. s'en prend violemment à Ben Laden et Al-Zawâhiri, les accusant d'être à l'origine des malheurs des Musulmans. En dépit d'une polémique plus personnalisée avec Al- Zawâhiri qui vient se greffer sur l'analyse, émaillée de réfutations et de contre- réfutations, nuisant ainsi au débat de fond, ces écrits soulèvent d'abord des questions d'ordre géostratégique. Le Dr Fadl incrimine personnellement Ben Laden dans tous les événements qui se sont produits en Afghanistan, l'accusant d'avoir commandité les attaques du 11 septembre 2001 à l'insu des Taliban à seule fin de faire tomber leur régime, parce qu'ils refusaient de lui obéir. Il l'accuse également d'avoir provoqué délibérément l'invasion américaine en Irak. Il accuse son ex- compagnon du Jihâd, Al-Zawâhiri, d'avoir dirigé les attaques contre le gouvernement égyptien pour remercier les services de renseignements soudanais qui lui avaient accordé l'asile dans les années 1990, et contre de l'argent. II accuse enfin les deux leaders d'Al-Qâ'îda, qu'il appelle à être jugés par un tribunal islamique, d'instrumentaliser la cause palestinienne et le combat contre l'Amérique à des fins démagogiques dans le but d'accéder au leadership de l'ensemble de la mouvance islamiste. Si le palestinien 'Abdallah 'Azzâm49 est bien à l'origine du concept de « jihâd mondial », à l'époque du combat contre l'occupation soviétique en Afghanistan, il considérait que la présence des Arabes sur ce front n'aurait plus de raison d'être après le retrait de l'occupant, et que le jihâd prendrait fin. Or, dès cet instant, naquit chez les futurs leaders d'Al-Qâ'îda, le projet d'un jihâd abstrait, global, déterritorialisé. Ce changement dans la nature du mouvement qui se transforma en secte, se fit particulièrement sentir après le retour de Ben Laden en Afghanistan en 1996, et la création, en février 1998, du « Front islamique mondial pour le jihâd contre les Juifs et les Croisés ». Sur le versant plus théologique, le Dr Fadl déclare illicites les attentats à la bombe perpétrés dans les pays occidentaux, expliquant qu'un musulman qui commet de tels actes est coupable de fraude et trahison dans la mesure où il est arrivé sur ces territoires sur la base d'un contrat de sécurité ('amân, tel le visa touristique), ce que l'islam interdit formellement. On aura évidemment noté que la quasi-totalité de ces repentis ont été arrêtés et jugés, ou sont encore en prison. Certains d'entre eux ont suivi des programmes de réinsertion en Malaisie, en Algérie, en Egypte, en Arabie-Saoudite et au Yémen. Faut-il en conclure que ce discours du repentir n'est pas sincère, que ces nouvelles analyses on été faites sous la contrainte et qu'elles sont le fruit d'une manipulation des services secrets des différents pays ? Au vu de l'effort de réflexion et, pour reprendre le concept approprié, d'ijtihâd, jamais accompli par les clercs officiels eux- mêmes, force est de reconnaître que le soupçon n'est pas justifié. Si la notion de repentir (tawba), par-delà ses significations islamiques, a une quelconque pertinence, alors il faut admettre qu'il y a quelque chose dans la pratique aveugle de la violence qui finit par dégoûter de la violence. Hors même des cercles étroits des terroristes, il suffit d'observer les interrogations et les réactions d'indignation que les attentats d'Alger, de Casablanca ou de Madrid ont provoqué chez des musulmans, et même des islamistes convaincus, pour se convaincre que la limite du supportable a été franchie. Le nombre de victimes d'Al-Qâ'îda parmi les Occidentaux n'atteindrait que 15 % du nombre total des morts (3 010), entre 2004 et 2008, et seulement 2 % entre 2006 et 2008, soit 98 % de victimes musulmanes50 . 49 Assassiné en 1989, selon la rumeur, sur l’ordre de Al-Zawâhiri. 3
  4. 4. C'est dans ce cadre que s'inscrit le débat sur la notion de tatarrus, la licéité du meurtre de musulmans lors d'une offensive contre des « infidèles ». Ibn Taymiya, on l'a vu, défendait ce principe. Al-Zawâhiri aussi, qui l'invoque pour justifier le meurtre de civils musulmans, s'appuyant tout particulièrement sur l'écrit de Abu Yahya al- Lîbi51 , Al-tatarrus dans le jihâd contemporain. Mais pour que le leader d'Al-Qâ'îda s'émeuve des tueries perpétrées par Abu Mus'ab al-Zarqâwi en Irak en juillet 2005 (et de surcroît filmées) et qu'il lui envoie une lettre d'avertissement, il eut fallu qu'il comprît que les terroristes ne pouvaient continuer de commettre de telles atrocités sans s'aliéner les Musulmans du monde entier. Pour donner un fondement canonique au meurtre de civils musulmans, Abu Yahya al-Lîbi étend la signification jurisprudentielle de la notion de tatarrus qui autorise cette possibilité lorsque des musulmans sont détenus sous forme de « bouclier humain », à un contexte plus large, incluant des musulmans en affaire (dans le commerce ou l'industrie) avec le camp ennemi. L'argument vise non seulement à légitimer les attentats du 11 septembre 2001, mais en plus rend licite toutes sortes de dommages « collatéraux » parmi les musulmans, où qu'ils soient et quoiqu'ils y fassent. Comme l'ont fait les repentis libyens pour le jihâd, le shaykh marocain Abdelbari Zemzmi clarifie le concept de tatarrus, à l'encontre de l'interprétation dévoyée d'Al- Qâ'îda, sapant sérieusement ses arguments « canoniques »52 : « Le concept de tatarrus s'applique lorsque, durant une bataille entre une armée musulmane et une armée ennemie, l'ennemi capture un groupe de musulmans et le place à l'avant de ses rangs, en pensant que l'armée musulmane va se retenir de tirer pour sauver les vies de ces musulmans. L'ennemi peut alors attaquer sévèrement, en profitant de la faiblesse qui s'emparerait des rangs de l'armée musulmane. La loi islamique appliquée par les érudits dans ce cas autorise le sacrifice de ces musulmans pour contrer l'attaque de l'ennemi, dans le respect du principe selon lequel si deux dommages sont inévitables, le moindre doit être encouru. La mort de ces otages musulmans est certes une grande peine... (mais) cette règle ne s'applique pas aux opérations d'Al-Qâ'îda parce qu'Al-Qâ'îda n'opère pas sur un champ de bataille. Ils se cachent derrière des montagnes et n'envoient leurs hommes que pour frapper dans les villes. Et ce sont les civils qui habitent en ville, pas les militaires... Vous ne pouvez que combattre un ennemi qui vous fait face ou qui occupe votre terre. Mais bombarder des gens innocents dans leurs maisons, est injuste et traître. Et le fait qu'ils soient ou non des Musulmans ne fait aucune différence... » 50 Selon une étude publiée en décembre 2007 par le Centre de Lutte contre le Terrorisme de l’Académie Militaire américaine de West Point. 51 Qui s’est échappé de la base aérienne de Bagram où il était emprisonné, en 2005. 52 Interview publiée le 18 avril 2008. magharebia.com. C’est moi qui souligne. 4

×