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  • Cet article est paru dans la Lettre d'ADELI n°56 en Juillet 2004. Son auteur est Pierre Fischof. Voir http:www.adeli.org
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  1. 1. Le Web et l’intelligence collective, utopie ou réalité Un Web sémantique «humanitaire» peut-il exprimer l’intelligence collective ? Pierre Fischof dans le cadre de la Commission « Homme et Technologies de l’Information » On parle souvent d’intelligence individuelle (que cela se réfère à un quotient intellectuel, émotionnel ou social) mais peut-on parler aussi d’une intelligence collective de groupe, entreprise, pays, continent, voire de l’humanité ? Et si c’est le cas, en quoi l’avènement du Web, après celui du langage et de l’écriture, pourrait-il permettre de supporter cette intelligence collective à chaque échelon de la société, jusqu’à celui de l’humanité ? C’est, entre fiction et réalité, le sens des travaux très opérationnels de Pierre Lévy, chercheur à l’université d’Ottawa au Canada, dont nous commentons une interview par Pierre Lombard dans le Journal du Net (*). Les textes en italique sont des citations extraites de cette interview. Le Web, troisième révolution du langage Les trois composantes de la humain connaissance Les réseaux informatiques nous fournissent de Les composantes de la connaissance peuvent se nouveaux supports de communication et d’expres- décliner selon les trois types suivants, que l’on sion, accessibles depuis moins de vingt ans pour ce pourrait synthétiser par le fameux triptyque : « savoir, qui est du Web. Ce nouveau vecteur culturel de pouvoir, vouloir ». l’homme pourrait permettre à celui-ci, selon Pierre Lévy, d’augmenter de façon décisive ses potentialités Les connaissances «déclaratives» ou «représen- « d’intelligence », tant sur le plan individuel que tatives» figurent la partie «perceptive» de notre collectif. intelligence, et sont représentables sous forme «d’images» reconstruites, plus ou moins précises, Tout comme l’Intranet d’une entreprise peut être le de façon visuelle, sonore, etc. Il ne faut, bien vecteur culturel interne de l’intelligence de celle-ci, et entendu, pas confondre, comme on le fait trop l’Extranet son vecteur culturel externe, le Web souvent, cette représentation de la connaissance pourrait constituer peu à peu l’infrastructure d’une (par des documents ou autres) avec la connais- nouvelle couche symbolique de langage pour l’être sance elle-même qui suppose une capacité d’utilisa- humain. tion correcte et d’interprétation des représentations. À l’échelle culturelle, les arts et les sciences «La manipulation directe des objets visuels à lécran développent ou coordonnent ces connaissances. par la main, lhypertexte, les icônes, les simulations graphiques interactives de phénomènes complexes, Les connaissances «procédurales» ou «compé- linterconnexion générale des documents, les tences» sont le «savoir-faire», elles sont fondées moteurs de recherche, les forums en ligne et les sur l’exercice courant et l’expérience, comme de mondes virtuels multi participants représentent les savoir conduire tel type de véhicule, diriger tel premiers pas dune avancée qui se poursuivra dans travail ou parler une langue. Les métiers dévelop- les années et les siècles à venir. Il sagit dune pent ou coordonnent ces connaissances. L’informa- mutation culturelle comparable à linvention de tique peut, dans certains cas, aider à perfectionner, lécriture, une nouvelle "couche symbolique" est en à connaître et à mieux coordonner les compé- train dapparaître. Disons que le langage oral porte tences. lintelligence collective de la tribu, que lécriture porte lintelligence collective de la ville, et que le futur Web Les connaissances de savoir-être sont de l’ordre sémantique exprimera lintelligence collective de de l’orientation de l’action, de l’intention, des valeurs lhumanité mondialisée interconnectée dans le cyber- et du relationnel. Celles-ci peuvent être perfection- espace. Léquipe que je suis en train de réunir au nées par une activité réfléchie de mise en cohé- Canada et dans le monde sest clairement fixé pour rence des intentions. Les philosophies, méthodes, tâche de contribuer à la constitution de cette sagesses, spiritualités et les institutions visent à troisième strate symbolique.» développer ou coordonner les intentions. Ces connaissances s’avèrent plus complexes à Mais qu’est-ce que la connaissance, qu’est-ce que représenter. l’intelligence individuelle et collective ? En synthèse, «Sans finalités fortes et convergentes, l’action est incohérente. Sans représentation de soiLa Lettre d’ADELI n°56 – ÉTÉ 2004 55
  2. 2. et de l’environnement, elle est aveugle. Sans écosystème en nétudiant que les plantes… ou lescoordination des compétences, elle est impuissante». insectes ?»Cette définition de l’interdépendance des troismodalités de la connaissance permet à Pierre Lévy,de définir ce qu’est l’intelligence collective. Intelligence collective et performance durable d’entrepriseLe Web, dimension planétaire Les recherches et les réalisations évoquées ici nede la mutualisation des connaissances sont pas économiquement neutres ; au contraire, elles sont facteurs de plus d’efficacité et de perfor-Comme cela apparaît plus ou moins clairement à mance économique ; c’est la raison pour laquellechacun d’entre nous, le Web nous fournit maints États, organismes et sociétés participent à depotentiellement le moyen d’une nouvelle dimension tels travaux et les soutiennent.de la communication ainsi que de la mutualisation dela connaissance. Dans le monde professionnel, ces notions permet- tent, par exemple, de mieux comprendre l’interdépen-Mais il ne faut pas mythifier la notion d’intelligence dance des différentes dimensions de l’entreprise :collective par une vision ethnocentrique de celle-ci : «financières, managériales, marketing, production,toute société animale, par exemple de fourmis ou de technique, relationnelle, émotionnelle, humaine,singes, est caractérisée par sa propre intelligence cognitive, documentaire, "culturelle" et autres.collective. Toute société humaine, même «primitive», Dans les années à venir, une part croissante desl’a été aussi, mais celle-ci s’est développée selon un actes accomplis par une entreprise passera par lelent processus en zigzag, plein d’essais et d’erreurs. cyberespace ou laissera des traces dans celui-ci.Cette évolution «culturelle» est fortement supportée Toutes ces données pourront être traduites dans unpour l’homme par une évolution des formes du modèle visuel, analytique et synthétique delangage, augmentant sa puissance : écritures idéo- lintelligence collective de lentreprise, autorisant desgraphiques, alphabet, imprimerie, médias électro- simulations et constituant un support daide à laniques… censées conduire à une intelligence collec- décision.»tive plus efficace. Pierre Lévy fait l’hypothèse de l’existence d’une forteL’avènement du Web constitue, pour Pierre Lévy, corrélation entre l’intelligence collective de l’entre-une nouvelle étape qualitative et quantitative… mais, prise (intégrant toutes les dimensions évoquées ci-réaliste sur la vitesse d’évolution des mentalités. dessus) et ses performances économiques durables.Pierre Lévy considère qu’il faudra plusieurs Mais l’atteinte de ces objectifs est toutefois d’unegénérations culturelles pour pouvoir vraiment la grande complexité et d’un certain coût, tout commecomprendre et se l’approprier. l’est, par ailleurs, la modélisation et la réorganisation de tout système d’information. Il parvient donc logiquement aux conclusions suivantes :Comprendre l’écosystème des cultures «Le prix à payer pour ce gain dintelligibilité seraet connaissances lapprentissage de la "langue de lintelligence collec- tive", qui traduira les données textuelles, numériques,Comment peut-on gérer la connaissance ? On ne statistiques et transactionnelles en symboles visuelspeut pas découper artificiellement la vie culturelle de synthétiques, en relation dans un espacel’homme, comme on le fait trop souvent, en discipli- tridimensionnel.» (Autrement dit, si vous avez intégrénes disjointes, car cela empêche l’émergence d’une ces vingt dernières années l’usage de Merise et celuivéritable «science de l’homme». Pour parvenir à une d’UML, ne croyez pas que vous êtes arrivé au boutvision cohérente, il faut savoir unifier les disciplines, de vos peines !)traiter les connaissances selon une véritable notiond’«écosystème» indispensable à la compréhension Un Web sémantique reflétantde la nature. l’intelligence collective«La notion décosystème est particulièrement intéres-sante parce quelle permet de penser en même Pour représenter l’intelligence collective sur le Web,temps linterdépendance dans un même espace Pierre Lévy préconise la création d’un espace(lunité), la diversité des espèces, lévolution et le sémantique, une sorte de «ville abstraite» à plusieurschangement. Ainsi, il devient possible de suivre échelles de représentations. Cette ville virtuelle quilintégralité des cycles de transformation dans abritera six quartiers, lesquels correspondent auxlunivers symbolique (ou culturel) au lieu de sarrêter trois types de connaissances (représentations menta-au petit bout de circuit disciplinaire. Que dirait-on les, compétences, intentions) et aux trois sortes dedun biologiste qui prétendrait expliquer tout un réalité des univers humains, autrement dit ses trois types de réseaux : messages, sociaux, techniques.56 La Lettre d’ADELI n°56 – ÉTÉ 2004
  3. 3. Là où l’on se rapproche avec joie des plus Une équipe internationale a été formée, composée merveilleux romans d’anticipation de Jules Verne, pour moitié de spécialistes des sciences humaines et c’est lorsque le scientifique précise les modalités pour moitié de spécialistes des technologies de d’organisation de ces quartiers virtuels. Chacun de l’information. Ceux-ci travaillent actuellement en ces six quartiers serait organisé en zones Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en sémantiques, chaque zone étant signalée par un Europe. idéogramme universel. De plus, chaque partie de la ville contiendrait des liens avec les autres parties. «Outre les membres de léquipe scientifique Notons que l’on rencontre déjà des sites Web : proprement dite, un grand nombre de personnes, de encyclopédies électroniques ou logiciels de gestion consultants, dorganisations internationales, dentre- de connaissances qui cherchent à se structurer sur prises, dadministrations sintéressent à cette problé- un modèle proche de celui-ci. matique de lintelligence collective. Le rôle du futur "Collective Intelligence Network" est de constituer «Les objets informationnels (sciences, arts, métiers, une sorte de communauté de pratique internationale institutions, documents, messages, personnes, sur ce sujet. Ce club déchanges didées, de équipements) seront représentés comme des êtres1 méthodes et doutils réunira aussi bien des membres qui relient les différentes parties de la ville en de la communauté académique que des transportant des ressources dune zone à lautre. En responsables dentreprises, des animateurs dONG visitant la ville, on découvrira donc la structure des ou des cadres dadministrations publiques… À terme, relations entre les zones sémantiques, cest-à-dire la notre but est de constituer un champ de recherche et structure de lintelligence collective considérée, que denseignement à part entière à léchelle internatio- ce soit à léchelle dun document, dune entreprise, nale. La question de la coordination de la diversité dune ville, dun pays ou à léchelle de tout ce qui est donc centrale… En France, un premier groupe de circule sur le Web. » réflexion sest constitué autour de Philippe Durrance et Jean-Michel Cornu de la FING2. L’université de L’universalité d’un nouveau langage Limoges propose déjà un DESS en management de lintelligence collective.» idéographique Quelques commentaires et questions Cette organisation des connaissances se voulant «transculturelle» privilégiera en conséquence l’usage Après ce superbe voyage entre anticipation et réalité, d’idéogrammes (ou d’icônes). Les idéogrammes ont il est possible de revenir à des données plus « terre à l’avantage d’être indépendants des langues natu- terre ». relles. (Ainsi ceux que l’on voit parfois dans les Le langage oral était l’unique mode de transmission aéroports, hôtels, lors des Jeux Olympiques ou sur des contes et chants dans nos provinces. Cette les panneaux de circulation routière communs à la tradition avait en outre la vertu de réunir les familles planète.) Les idéogrammes de la langue de du village, autour de chaleureuses veillées. l’intelligence collective représentent des zones sémantiques beaucoup plus vastes que les mots des L’écriture qui pérennise la transmission du patrimoine langues naturelles. Ils «condensent le contenu dun culturel et de ses valeurs, participe plus largement grand nombre de liens, de transactions et dinforma- encore à l’organisation de la mémoire de la société. tions ayant des fonctions voisines dans lécosystème L’apparition des technologies Web fait de chacun de de lintelligence collective… Ces idéogrammes nous un acteur potentiel de la transmission et du pourront devenir nos partenaires dans le pilotage de partage des connaissances et de l’information. lintelligence collective à lépoque de la cyberculture, comme les idéogrammes statiques et les caractères alphabétiques lavaient été à lépoque des civili- Les très intéressantes idées de Pierre Lévy suscitent sations nées de lécriture.». quelques questions, à la fois critiques et construc- tives. Perspectives, difficultés et organisation Première question : En valorisant, à juste raison, les du projet possibilités offertes par les nouvelles technologies, ces idées ne masquent-elles pas la diminution croissante de la communication humaine dans nos Pour ce qui est des difficultés, le scientifique explique sociétés contemporaines : désaffection des lieux de quil est encore tôt pour les circonscrire entièrement, rencontres informelles dans l’entreprise (cantines, mais, au-delà de la complexité technique, la princi- couloirs, cafétérias), dissolution de la convivialité pale tient à «létrangeté culturelle» de lentreprise, qui familiale dans la consommation de programmes en conséquence, nécessitera un gros effort méthodo- télévisés, ignorance de l’autre et replis logique et, plus encore, pédagogique. communautaires, accroissement de l’individua- 1 2 NDLR : ou «agents» FING – Fondation Internet Nouvelle Génération www.fing.orgLa Lettre d’ADELI n°56 – ÉTÉ 2004 57
  4. 4. lisme ?… N’est-ce pas là un paradoxe de nos Quatrième et dernière question, prolongeant la progrès technologiques ? précédente : Comment pourrait-t-on accéder à une information par son contenu sans connaître la Deuxième question : Les descriptions de la ville culture de son émetteur et celle de son sémantique proposées par Pierre Lévy ne destinataire ? (Par exemple, à quoi servirait-il contiennent-elles pas une part d’utopie ? Quel d’accéder à un Opéra de Pékin, si l’on n’en volume de travail suppose la constitution documen- comprend ni les idées, ni le contexte culturel, taire, au cas par cas, d’une telle ville, au-delà même contexte qui fournit les clés nécessaires pour le de la construction du modèle d’architecture ? comprendre ?) Troisième question : Serait-t-il possible et pertinent Ces limites esquissées et ces questions ne remettent d’accéder à un concept par son idéogramme nullement en cause la pertinence et l’intérêt réel des lorsqu’on n’a aucune notion véritable du domaine de idées exprimées ici. Peut-être permettent-elles connaissance concerné ? Ceci ne constituera-t-il simplement, de les resituer, en revanche, à leur juste pas une limite naturelle ? Quel degré de connais- place, d’en réaliser en même temps toutes les sances préalables suppose l’utilisation efficace d’un potentialités mais aussi la part de relativité. ▲ tel accès ? pierre.fischof@adeli.orgBibliographie de Pierre Lévy L’interview de Pierre Lévy par Pierre Lombard dans le Journal du Net : (*) http://www.journaldunet.com/itws/it_plevy.shtml « Pour l’intelligence collective », article de Pierre Lévy paru dans Le Monde diplomatique doctobre 1995 : http://www.monde-diplomatique.fr/1995/10/LEVY/1857 « L’intelligence collective », Pierre Lévy, La Découverte, Paris, 1994, « Les Arbres de connaissances », Pierre Lévy et Michel Authier, La Découverte, Paris, 1992.Dans La Lettre d’ADELI « Les référentiels de connaissances Travail collaboratif et intelligence collective » (Présentation des concepts fondamentaux des référentiels de connaissances). Jean-Michel Penalva et Jacky Montmain - Lettre n°48 - Juillet 2002 « Modélisation de lutilisateur, systèmes dinformations stratégiques et intelligence économique » Odile Thiéry, Amos David - Lettre n°47 - Avril 2002Sur le Web sémantique http://solutions.journaldunet.com/0308/030822_owl.shtml « OWL: naissance dun nouvel outil sur le terrain du Web sémantique », Août 2003Brève biographie de Pierre Lévy Pierre Lévy, 47 ans, est docteur en philosophie. Il sintéresse depuis le début des années 1980 à la signification des technologies numériques dans nos sociétés. Professeur au département hypermédia de luniversité Paris-VIII, puis à luniversité du Québec, il obtient en 2002 à luniversité dOttawa la chaire dintelligence collective rattachée aux départements Communication et Psychologie cognitive. Pierre Lévy a publié une douzaine douvrages dont, en 1987, « La machine Univers », sur les implications culturelles de linformatisation et ses racines dans lhistoire de l’Occident. Son dernier ouvrage « Cyberdémocratie » (Odile Jacob, Paris, 2002), essai de philosophie politique explore les nouveaux chemins de la vie publique dans la cyberculture. Il a contribué à la fondation en 1992 la société Trivium, qui développe et commercialise le logiciel et la méthode des arbres de connaissances.58 La Lettre d’ADELI n°56 – ÉTÉ 2004

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