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Boris vian eccéité de la pin-up girl

  1. 1. Boris Vian "Eccéité de la pin-up girl" La Rue, numero 11, 20 Septembre - 4 octobre 1946Je dois dire que le titre que lon mavait suggéré était: « Phénoménologie de lapin-up girl. » Malheureusement, ce nest pas du tout dans ce sens-là que jecomptais diriger cette petite étude, et, par une association didées biencompréhensible, jai pensé quil vaudrait mieux lintituler: « Eccéité de la pin-upgirl. » En effet, eccéité est un mot qui se trouve aussi dans le livre de Merleau-Ponty sur la perception, qui a une plus jolie sonorité, et qui a, tout de même,moins traîné que le premier. Jajoute quil ne veut pas dire grand-chose nonplus; mais jai peut-être tort: je crois que je ne mords pas assez à la philosophiepour pouvoir discuter définitivement ces problèmes diaboliques, et cest la findu préambule.Je ne tiendrai pas compte dune erreur communément répandue qui fait quelon assimile le terme « pin up » à lexpression « hands up ! » (libéralementemployée par les auteurs de romans à couverture illustrée, bordée de bleu,portant le générique « Le Livre national ») et dont le sens connu est « les mainsen lair ».Je nen ferai pas état, car il est évident que des deux expressions sont calquéeslune sur lautre, sauf en ce qui concerne lintervalle; le trait dunion qui comblele premier sauve la décence. Mais je quitte la sémantique pour me précipiter surle sujet, qui attend, la pointe des seins braquée vers le ciel à un angle de DCA,la taille réduite à sa plus étroite expression, et la croupe généreusementbombée, bien fendue; ses cheveux retombent, en vagues brillantes, sur desépaules dénudées mais chaudes‹ça se sent‹dont une étoffe transparentedessine la rondeur avec précision. Quand on les voit, les jambes sont longues etlisses, et lintérieur de la cuisse souvent apparent, malgré linterdiction de lacensure américaine: il doit y avoir des pin-up dorigine, moins anastasiées pourlexportation.Ceci nest quun modèle de pin-up girl. lls en font de tous les genres. Je ne vaispas vous les décrire, ce journal se refuse en général à insérer des textes trèspornographiques, et il faudrait, pour être complet, que je vous décrivisse aussimes réactions.Il est inutile dajouter, vous le savez bien, que la pin-up, ayant franchi la mareaux harengs dans les fourgons de larmée américaine, sest installée sur lacouverture de nos magazines, depuis que les contingents de papiergénéreusement alloués par une économie libérale permettent auxhebdomadaires les gros tirages que lon sait. Nous présentions à cet égard unretard considérable, soit dit en passant, puisque, bien avant la guerre, « Esquire», avec les dessins de Petty (remplacé depuis par Varga), « Pic », « Life », «Colliers », « Look » et bien dautres revues américaines donnaientfréquemment, les uns avec une grande régularité, les autres moins, autantdoccasions aux hommes de se lécher le coin gauche des badigoinces avec unregard concupiscent, et, aux filles, autant de prétex tes pour envoyer à leur tour
  2. 2. des photos delles aux petits courriers cinématographiques.Quoi quil en soit, cest de la guerre de 1942 (la guerre américaine) que date lefoudroyant développement de la pin-up girl. Voici pourquoi: à cette époque,journaux et magazines civils entreprirent la confection déditions spéciales,purgées de publicité, de format souvent réduit, destinées à divertir larmée;distribuées par le Special Service, ces feuilles entrèrent, en quelque sorte, enconcurrence avec les publications mêmes de larmée. En plein accord avec ellessans aucun doute. Toujours est-il que lhebdomadaire militaire « Yank » apublié, depuis ce temps, des photos de pin-up girls dont la collection complèteest propre à développer, chez les jeunes gens, la haine de la pédérastie. Cétaitpeut-être le but visé.Journaux civils et militaires ne firent dailleurs que respecter les règlesexplicitement admises par larmée. Je ne résiste pas à la joie de vous donner latraduction de quelques passages dune brochure réservée aux éditeurs desServices militaires dinformation américains (Département de la Guerre,brochure n° 20-3, page 9).LA FORME FEMININE DANS LES JOURNAUX DE LARMEE « Ceci ne présente pas un intérêt militaire, quoique ce soit fréquemment lesujet dintérêt du militaire. (Ils font des calembours, là-dedans. Jai essayé dedonner une équivalence). Les déshabillés artistiques, aussi bien que lesreprésentations de formes féminines plus ou moins voilées seront utilisées auchoix de léditeur, sans perdre de vue lidée que les forces combattantes desUSA ne sont composées ni de sybarites, ni dadolescents retardés. Ce nest pasune des fonctions principales des Services dinformation de larmée que dedélivrer de la beauté en vue dorner les murs des baraques. En outre, dans leslimites continentales des USA, ce sujet général est déjà si remarquablementexploité par les périodiques civils, que, pour le militaire, vouloir lutter avec euxserait porter du charbon à Newcastle. Cependant, nous ne pouvons nousempêcher de donner quelques brefs extraits dun éditorial laudatif, dédié parun journal de larmée, dans un poste isolé de lAlaska, à une artiste percutantede New York, qui a posé pour des photos inédites à lintention de cettepublication... (Suit une série dextraits). Ceci montre de façon touchante que,dans la vie de cette garnison isolée, lamabilité de lobligeante jeune femmeavait plus fait pour réchauffer la baraque que nimporte quel poêle breveté. »On sétonnera de la place que je donne, dans cet article, à la pin-up américaine;cest que les Etats-Unis sont, à cet égard, en avance sur nous.La production et la répartition de fesses sur papier à rotative-que-veux-tueurent dans larmée américaine une première série deffets que nous nerisquons guère ici, car lintendance française est moins généreuse. Les résultatsmédicaux de cette alléchante propagande sont tels que les unitésprophylactiques de lUS Army, actuellement débordées, ne peuvent accorderune interview au premier pisse-copie venu: cest vous dire quils mont flanquédehors, malgré lintérêt du sujet. Enfin, ne les plaignons pas, ils ont de lapénicilline (on notera lharmonieuse correspondance homéopathique des mots
  3. 3. « pin-up » et « pénicilline »: à côté du mal, le remède, et la même racineromaine). Par malheur, la pin-up girl est responsable dune autre fâcheuseséquelle de phénomènes graves que je ne peux passer sous silence, car je crainsleur extension à notre pays: rappelez-vous le doryphore. On assiste,actuellement, outre-Atlantique, à un extraordinaire développement du fauxsein sous toutes ses formes, depuis le simple truquage de doudounes au moyendune tringle métallique savamment recourbée ‹ destinée uniquement,prétendent ces hypocrites, à supprimer les bretelles inesthétiques, du soutien-gorge ‹ jusquà linfâme coussin rembourré, de forme judicieusement choisieen vue de lattraction maximale, sur lequel limprudent visiteur vient buter à lapremière tentative. Ça sest toujours fait, dira-t-on; daccord, mais pasindustriellement. A lheure actuelle, ça se répand en Amérique comme unetraînée de poudre; et je suis assez persuadé du mauvais goût de mescompatriotes pour ne pas supposer quils refouleront cette néfaste invention; ilsont bien sacre Berny Goodman roi du swing, à la suite des mêmes Américains.FIN

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