Enfin libres-droits-civiques

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Enfin libres-droits-civiques

  1. 1. LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISENFINLIBRES
  2. 2. « Je fais un rêve » : en août 1963, la marche sur Washington fut laplus grande manifestation politique que la nation eût jamais vue. Lafoule massée devant le Lincoln Memorial et tout autour du bassin duWashington Monument écouta l’allocution de Martin Luther King,peut-être le plus beau discours jamais prononcé par un Américain.ENFINLIBRESLE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS
  3. 3. — 1 —L’esclavage s’étend en Amérique   3Un phénomène mondial transplanté en AmériqueL’esclavage prend piedLa vie des esclaves et les institutionsLes liens familiauxencadrE : Le génie de l’Eglise noire— 2 —« Trois cinquièmes d’un homme libre » : une promesse différée   8Une terre de liberté ?La plume de Frederick DouglassLe chemin de fer clandestinLes armes à la mainJohn Brown, le rebelleLa guerre de SécessionencadrE : Les soldats noirs dans la guerre de Sécession— 3 —« Séparés mais égaux » : les Afro-Américains face à l’échecde la Reconstruction   18La Reconstruction au CongrèsPercées… et reculsL’avènement de « Jim Crow »Booker Washington : la quête de l’indépendance économiqueW. E. B. Du Bois : l’incitation à l’agitation politiqueencadrE : Marcus Garvey : une autre voie— 4 —Charles Hamilton Houston et Thurgood Marshall lancent le combatjuridique contre la ségrégation   26Charles Hamilton Houston : l’homme qui fit tomber Jim CrowThurgood Marshall : Monsieur droits civiquesL’arrêt BrownencadrE : Ralph Johnson Bunche : universitaire et homme d’EtatencadrE : Jackie Robinson : la chute de la barrière raciales o m m a i r e
  4. 4. — 5 —« Le mouvement est lancé »  35Le boycott des autobus à MontgomeryLes sit-inLes voyageurs de la libertéLe mouvement d’AlbanyArrestation à BirminghamLettre de la geôle de Birmingham« Le mouvement est lancé »La marche sur WashingtonencadrE : Rosa Parks : la mère du mouvement des droits civiquesencadrE : Les militants des droits civiques : meurtre dans le MississippiencadrE : Medgar Evers : martyr du mouvement du Mississippi— 6 —« Cela ne peut plus durer » : l’égalité inscrite dans la loi   52L’évolution politiqueLyndon Baines JohnsonLa loi de 1964 sur les droits civiquesLes dispositions de la loiLa loi de 1965 sur le droit de vote : le contexteDimanche sanglant à SelmaLa marche de Selma à MontgomeryLa promulgation de la loi sur le droit de voteLes dispositions concrètes de la loi de 1965encadrE : Les Sudistes blancs face au mouvement des droits civiquesEpilogue   65Les conquêtes du mouvement des droits civiques
  5. 5. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  3— 1 —Parmi les antiquités exposées au siège des NationsuniesàNewYorkfigureunereproductionducylindrede Cyrus. Dans ce document daté de 539 av. J.-C.,CyrusleGrand,maîtredel’Empireperseetconquérantde Babylone, garantit à ses sujets une large part des droits quenous qualifions aujourd’hui de droits civiques, parmi lesquels laliberté religieuse et la protection de la propriété individuelle.Cyrusabolitenoutrel’esclavage,« unepratiquequi,dit-il,devraitêtre éradiquée dans l’ensemble du monde ».Tout au long de l’histoire, les nations ont beaucoup variédans la définition des droits dont jouissaient leurs citoyens etdans la vigueur avec laquelle elles en assuraient effectivement lerespect. Les Etats-Unis, en tant que nation, sont fondés sur cesdroitsciviques,surlesnoblesidéauxenchâssésdanslaDéclarationd’Indépendance, sur les protections garanties par la loi inscritesdans la Constitution et, de façon éclatante, dans les dix premiersamendements à cette constitution connus sous le nom deDéclaration des droits (Bill of Rights) du peuple américain.Un groupe de nouveaux arrivants sur le sol américain nebénéficiait cependant pas de ces droits et garanties. Alors queles immigrants en provenance d’Europe profitaient dans leNouveau Monde de possibilités économiques sans précédent etd’unelargelibertéindividuelle,politiqueetreligieuse,lesAfricainsnoirs étaient transplantés de force, souvent enchaînés, sur leterritoirepouryêtrevenduscommedesimplesobjetsetcontraintsde travailler pour un « maître », le plus souvent dans les grandesplantations du Sud.Ce livre relate le combat mené par ces esclaves afro-américains et leurs descendants pour bénéficier – en droit et enpratique – des droits civiques dont jouissaient les autresAméricains. C’est l’histoire d’un combat empreint de dignité etd’obstination, avec ses héros et ses héroïnes, un combat qui finitpar réussir à contraindre la majorité des Américains à regarderen face l’abîme honteux entre leurs principes universels d’égalitéetdejusticeetl’inégalité,l’injusticeetl’oppressiondontsouffraientdes millions de leurs concitoyens.Un phénomène mondial transplanté en AmériqueLa pratique de l’esclavage remonte aux temps préhistoriques.Si les conditions de l’asservissement variaient, les antiques ci-vilisations de Mésopotamie, de Chine et d’Inde, la Grèce et laRome classiques, les Empires aztèque, inca et maya de l’Amé-rique précolombienne eurent tous recours au travail des esclaves.On lit dans la Bible que les Egyptiens utilisèrent des esclaveshébreux pour édifier les grandes pyramides et que les Hébreux,au cours de l’Exode, employaient eux-mêmes des esclaves. Lechristianisme primitif, tout comme l’islam, acceptait l’esclava-gisme. Les Arabes du Nord et de l’Est de l’Afrique asservissaientles Noirs, tandis que l’Egypte et la Syrie faisaient de même desEuropéens du pourtour méditerranéen qu’ils capturaient ouachetaient aux marchands d’esclaves et utilisaient pour la pro-duction du sucre. De nombreuses tribus amérindiennes rédui-saient en esclavage les membres des autres tribus capturés aucours des combats.Une combinaison de facteurs encouragea le commerce desesclaves d’une rive à l’autre de l’Atlantique. La conquête deConstantinopleparlesOttomansen1453bouleversalescircuitscommerciaux et priva les Européens de ce sucre dont ils étaientsifriands.DanslesillagedesPortugais,ilsselancèrentdoncdansl’explorationdescôtesdel’AfriqueoccidentaleetcommencèrentL’esclavages’étendenAmériqueDes Africains réduits en esclavage sur le pont du navire Wildfire, à Key West(Floride), en avril 1860.
  6. 6. 4  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISàacheterlesesclavesproposésparlesmarchandsafricains.Aprèsla découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en1492, les colons européens importèrent de pleines cargaisonsd’esclaves africains pour travailler la terre, et notamment pourcultiver la canne à sucre dans les Antilles. Ces îles ne tardèrentpas à satisfaire près de 90 % des besoins en sucre de l’Europeoccidentale.On imagine mal aujourd’hui la place qu’occupèrent dansl’économie mondiale des produits agricoles comme le sucre, letabac,lecotonetlesépices.En1789,parexemple,lapetitecoloniede Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) représentait près de 40 %de l’ensemble du commerce extérieur de la France. Un puissantmoteuréconomiqueentraînaitlecommercetransatlantiquedesesclaves. Au total, ce sont au moins dix millions d’Africains quisubirent l’épreuve du middle passage. Cette expression désignela traversée de l’Atlantique – le deuxième, et le plus long, côtédu triangle commercial par lequel étaient acheminés textiles,rhumetproduitsmanufacturésversl’Afrique,esclavesversl’Amé-rique, sucre, tabac et coton vers l’Europe. Le plus grand nombredes esclaves étaient expédiés vers le Brésil portugais, l’Amériquelatine espagnole et les « îles sucrières » des Antilles britanniquesou françaises. Le nombre des esclaves africains transportés versles colonies britanniques d’Amérique du Nord ne représentaitque 6 % environ. Il n’en reste pas moins que le destin des Afro-Américains fut profondément différent de celui des autres im-migrants qui allaient fonder les Etats-Unis et assurer leurexpansion.L’esclavage prend piedC’est par hasard que les tout premiers esclaves arrivèrent danslesterritoiresbritanniquesd’AmériqueduNord.Douzeansaprèsla fondation, en 1607, de la première colonie britannique perma-nente à Jamestown, en Virginie, un corsaire y accosta avec une« vingtainedenègres »qu’ilavaitcapturéssurunnavireespagnoldans les Caraïbes. Les colons achetèrent la « cargaison », originede l’esclavage dans ce qui allait devenir les Etats-Unis.Au cours des cinquante années qui suivirent, les esclavesfurentloindeconstituerunesourceconsidérabledemain-d’œuvredanslatoutejeunecoloniedeVirginie.Lespropriétairesterrienspréféraient recourir aux travailleurs blancs « sous contrat ». Ils’agissait d’immigrants européens qui s’engageaient à travaillerun certain nombre d’années pour un employeur, en échange del’argent que celui-ci leur avançait pour payer leur transport enAmérique. Tout au long de cette période, écrit le sociologueOrlandoPatterson,lesrelationsentrelesdifférentesracesétaientrelativementétroites.UnpetitnombredeNoirsparticulièrementingénieux acquirent même leur liberté et connurent laprospérité.Mais, dans la seconde moitié du xviiesiècle, on assista à laCe dessin de 1823 représente des esclaves en train de couper de la canne à sucre sur l’île d’Antigua, aux Antilles.
  7. 7. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  5diminution concomitante du prix des esclaves et du nombre desimmigrants disposés à s’engager sous contrat. L’esclave étantdevenu moins cher que le travailleur sous contrat, la pratique del’esclavageserépanditrapidement.En1770,lesAfro-Américainsreprésentaient environ 40 % de la population dans les coloniesdu Sud et étaient majoritaires en Caroline du Sud. (On trouvaitégalement des esclaves dans les colonies du Nord, mais leurnombren’excédajamais5 %delapopulation.)Faceàuneminoritéaussiimportante,oppriméeetsusceptibledeserévolter,lesgrandspropriétaires sudistes encouragèrent un durcissement du com-portement à l’égard des Afro-Américains. Les enfants nés defemmesesclaveshéritèrentdustatutd’esclave.Lesmaîtresfurentautorisés à tuer leurs esclaves en guise de châtiment. Mais le plusimportant fut peut-être l’encouragement au racisme prodiguépar les élites de Virginie, afin d’affirmer la différence entre lesNoirs et les travailleurs blancs aux revenus plus modestes.La plupart des esclaves afro-américains travaillaient dansdes fermes où prédominait la culture d’un produit de base : letabac au Maryland, en Virginie et en Caroline du Nord, le rizdans le Sud profond. En 1793, l’inventeur américain Eli Whitneymit au point la première machine à égrener le coton, qui per-mettait de séparer mécaniquement les graines de la fibre qui lesenveloppait.Ils’ensuivituneexpansionspectaculairedelaculturedu coton dans les basses plaines du Sud, culture qui s’étenditrapidement vers l’ouest à travers l’Alabama, le Mississippi et laLouisiane, jusqu’au Texas. Près de un million d’Afro-Américainsfurent déplacés vers l’ouest entre 1790 et 1860, soit près de deuxfois le nombre de ceux arrivés aux Etats-Unis en provenancede l’Afrique.La vie des esclaves et les institutionsLes esclaves afro-américains étaient contraints de travailler dur,et parfois même dans des conditions d’une extrême brutalité.Dans certains Etats, des lois spécifiques – slave codes – autori-saient les châtiments les plus sévères à l’encontre des esclavesjugés coupables de fautes. On lit dans le slave code promulguéen 1705 en Virginie :Tous les esclaves nègres, mulâtres ou indiens surce territoire […] seront considérés comme des biensimmobiliers. Si un esclave vient à résister à son maître […]le châtiment que celui-ci lui infligera, dût-il entraîner lamort du coupable […] ne sera passible d’aucune sanction[…] comme si rien ne s’était jamais passé.Le code de Virginie exigeait en outre que l’esclave obtîntune autorisation écrite avant de quitter la plantation à laquelleil était attaché. Il autorisait l’usage du fouet, le marquage au ferrouge et la mutilation, même en cas de fautes bénignes. Certainscodes interdisaient que l’on apprît aux esclaves à lire et à écrire.En Georgie, l’infraction à cette règle était punie d’une amende,éventuellement assortie du fouet si le coupable se trouvait être« un esclave, un nègre ou une personne de couleur bénéficiantdu statut d’homme libre ».Malgré la dureté de leur sort, les esclaves américains tra-vaillaientdansdesconditionsmatériellescomparables,dansunecertaine mesure, à celles que connaissaient à l’époque de nom-breux tâcherons et paysans européens. Avec cependant unedifférence : les esclaves, eux, ignoraient la liberté.La négation des droits fondamentaux de la personne para-lysait l’ascension politique et économique des Afro-Américains ;mais les esclaves firent front en créant leurs propres institutions–desinstitutionspleinesdevigueursurlesquelleslemouvementdes droits civiques du milieu du xxesiècle pourrait s’appuyer parla suite et dont il tirerait sa force et son assise sociale. Les récitsdestempsanciensdonnentsouventdesesclavesl’imagedepantinsinfantiles« manipulés »parleursmaîtresblancs ;maisnoussavonsaujourd’hui que beaucoup de communautés d’esclaves surent sedoter d’une certaine autonomie personnelle, culturelle et reli-gieuse. « Ce n’est pas que les esclaves n’agissaient pas comme desêtres humains, écrit l’historien Eugene Genovese. C’est plutôtqu’ils étaient dans l’incapacité de se saisir de la force collectivequ’ils détenaient en tant que peuple et d’agir comme des êtrespolitiques. » Genovese conclut néanmoins que la majorité desesclaves « trouva les moyens de développer et d’affirmer leurstatutd’hommeetdefemmeendépitdesdangereuxcompromisqui leur étaient imposés. »L’un de ces moyens fut « l’Eglise noire ». Au cours des ans,un nombre croissant d’Afro-Américains embrassèrent le chris-tianisme, le plus souvent à travers les églises baptistes et métho-distes qui prévalaient chez les Sudistes. Si certains maîtres crai-gnaient que les principes chrétiens ne vinssent contredire lesarguments qu’ils avançaient pour justifier l’esclavage, d’autresencourageaient au contraire leurs esclaves à assister aux officesreligieux, confinés il est vrai dans une partie de l’église qui leurétait spécifiquement réservée.Après ce contact avec la foi chrétienne, nombre d’esclavesfondèrent leurs propres églises, parallèles ou clandestines. S’ytrouvaient souvent mêlés au christianisme certains aspects descultures et croyances religieuses africaines dont les esclavesavaient hérité. Les services religieux incluaient régulièrementchantsetdanses,ainsiquecesdialoguessousformedequestionset réponses qui allaient par la suite marquer les grands sermonsde Martin Luther King et des autres grands prédicateurs afro-américains. L’Eglise noire mettait volontiers l’accent sur desaspects de la tradition chrétienne qui n’étaient pas ceux queprivilégiaient les églises blanches. Quand ces dernières voyaientdans la malédiction de Cham – « Qu’il soit pour ses frères ledernier des esclaves » – la justification de l’esclavage, les Afro-Américains, lors de leurs offices, insistaient plutôt sur la manièredont Moïse avait fait sortir les Israélites de leur conditiond’esclave.Pourlesesclavesnoirs,lareligionétaitsourcedeconsolation
  8. 8. 6  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISet d’espoir. Après que la guerre de Sécession eut mis fin àl’esclavage, les églises et les organisations confessionnelles afro-américainesrallièrentunnombrecroissantdefidèles,renforcèrentleurs structures et acquirent une influence grandissante, ce qui,le moment venu, leur permit de jouer un rôle essentiel et decontribuer largement au succès du mouvement des droitsciviques.Les liens familiauxL’étroitesse et la solidité des liens familiaux chez les esclavesallaient,ellesaussi,serévélerd’ungrandsecours.Lespropriétairesd’esclaves pouvaient, et beaucoup ne s’en privaient pas, morcelerles familles dont ils vendaient les membres à différents maîtres,séparantlemaridesonépouse,lesenfantsdeleursparents.Maisbeaucoup de familles d’esclaves demeurèrent intactes et nombrede chercheurs ont noté « la stabilité, la solidité et la durabilitéremarquables de la famille nucléaire soumise à l’esclavage ». Lesesclaves étaient généralement regroupés dans des logements oùse retrouvait la famille élargie. Selon l’historien C. Vann Wood-ward, les enfants des esclaves « jouissaient véritablement desprivilègesdel’enfance,etéchappaientautravailetàl’avilissementmême au-delà de l’âge auquel les enfants des classes laborieuses,en Angleterre et en France, étaient déjà condamnés à travaillerà la mine ou à l’usine ».La famille afro-américaine s’est structurellement adaptéepourfairefaceàl’esclavage,puisàladiscriminationetàl’inégalitééconomique. Nombreuses étaient les familles noires qui s’appa-rentaient plus à des clans qu’à des familles au sens restreint duterme. Elles étaient pour certaines organisées sous l’autorité defemmes de forte personnalité. Les propriétaires encourageaientparfois ces liens familiaux : la menace de voir leur famille dissé-minée, pensaient-ils, dissuaderait les esclaves de désobéir ou dese rebeller.Quoi qu’il en soit, la solidité des liens unissant les famillestant restreintes qu’élargies contribua à la survie des Afro-Américains. Dans les colonies des Antilles et au Brésil, le tauxde mortalité chez les esclaves dépassait celui des naissances ; auxEtats-Unis, en revanche, le taux de progression démographiqueétait le même chez les Noirs que chez les Blancs. Dans les années1770, dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord, seulunesclavesurcinqétaitnéenAfrique.Mêmeaprèsl’interdictionde l’importation des esclaves aux Etats-Unis décrétée en 1808,leurnombrenecessadecroître,passantde1,2 millionà4 millionsà la veille de la guerre de Sécession en 1861.L’ esclavageimportasurleterritoireaméricaindesAfricainsauxquelsétaientdéniéslesdroitsaccordésauximmigrantsd’ori-gine européenne. En dépit de cette situation, nombre d’Afro-Américains établirent de puissants liens familiaux et des insti-tutions à caractère religieux, jetant ainsi de solides fondationssur lesquelles les générations à venir purent bâtir un victorieuxmouvement des droits civiques. Le combat pour la liberté etl’égalité commença bien avant que Rosa Parks ne revendique ledroit de s’asseoir à l’avant de l’autobus, plus d’un siècle avant queMartin Luther King ne réveille la conscience des Américainsavec son fameux rêve.Sur ce dessin de 1860environ, un prédicateur noirs’adresse à une congrégationrassemblant des paroissiensde différentes races dansune plantation de Carolinedu Sud.
  9. 9. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  7L’apport descommunautésreligieuses afro-américaines à la sociétéaméricaine est immense.Leur moindre mérite n’estpas d’avoir offert une largeassise morale, politiqueet organisationnelle aumouvement des droitsciviques du xxesiècle nid’avoir modelé la pensée deses promoteurs, dont RosaParks et le pasteur MartinLuther King.Les Afro-Américains,qu’ils fussent esclaves oulibres, constituèrent leurspropres communautésreligieuses dès la secondemoitié du xviiiesiècle.Après la Proclamationd’émancipation, de véritableséglises constituées virent lejour. Ce que nous appelonsaujourd’hui « l’Eglise noire »englobe en fait sept grandeséglises historiques : l’Egliseépiscopale méthodisteafricaine (AME) ; l’Egliseépiscopale méthodisteafricaine de Sion (AMEZ) ;l’Eglise épiscopale méthodistechrétienne (CME) ; laConvention baptiste nationaledes Etats-Unis ; la Conventionbaptiste nationaled’Amérique ; la Conventionbaptiste nationaleprogressiste ; enfin l’Eglisede Dieu dans le Christ.Ces Eglises apparurentaprès l’émancipation desesclaves afro-américains. Elless’inspiraient essentiellementdes traditions méthodiste,baptiste ou pentecôtiste, touten accusant fréquemment desliens avec le catholicismeaméricain, l’anglicanisme,l’Eglise méthodiste unie etquantité d’autres traditions.L’immense vertu, pourne pas dire le génie, de lasensibilité religieuse des Afro-Américains est la tendance àencourager le sentimentd’appartenance identitaire.Les esclaves noirs issus dedifférentes régions d’Afriqueétaient transplantés de forceen Amérique, où ilssubissaient une terribleoppression. En proie à cedéracinement et à cetteiniquité sociale, ils trouvaientdans la foi et la pratiquereligieuses une source deréconfort et les instrumentsintellectuels propres àrésoudre ce conflitprofondément ancré dans latradition : la désobéissancecivile et la non-violence.L’Eglise noire apportaégalement aux militantspolitiques afro-américainsune solide philosophie : larecherche d’une solutionglobale valable pour tousplutôt que de palliatifsréservés à quelquesprivilégiés. Le mouvementdes droits civiques devait fairesienne cette philosophiepolitique, à savoir refuser parprincipe toute formed’oppression sur quelquegroupe humain que ce fût.Son génie découlait donc dela nature des communautésreligieuses afro-américainesqui aspiraient à donner sensau tragique de leur histoirepour se tourner vers larecherche d’un avenirmeilleur non pas seulementpour elles-mêmes mais pourla nation tout entière etl’ensemble du monde.En bref, s’il était inévitableque se manifeste quelqueforme de résistanceà l’esclavage, puis à laségrégation organisée par leslois Jim Crow, la spiritualitécollective de l’Eglise noireface à la répression contribuaà faire naître un mouvementdes droits civiques quientendait atteindre sesobjectifs par des moyenspacifiques.Nombreuses sont lesgrandes figures dumouvement – Martin LutherKing, bien sûr, mais aussides personnalités aussimarquantes que lesreprésentants au Congrès desEtats-Unis Barbara Jordanet John Lewis, le pasteurbaptiste et militant politiqueJesse Jackson, ou la légendairechanteuse de gospel MahaliaJackson – dont l’esprit futformé dans le moule religieuxde l’Eglise noire. Qui plus est,le rôle de premier plan jouépar Martin Luther Kingdans la promotion et lacoordination du mouvementdes droits civiques illustre lelien direct qui unissait lescommunautés religieusesafro-américaines et le combatpour la justice raciale etsociale aux Etats-Unis.L’influence spirituelle de lapiété religieuse afro-américaine s’étendit bienau-delà des frontières de lanation : des personnalités destature mondiale commeNelson Mandela etl’archevêque Desmond Tutuont appris de Martin LutherKing à incarner une identitéafricaine et chrétiennecharitable et universelle.La spiritualité afro-américaine n’a rien perduaujourd’hui de sa vigueur etde son engagement. Leséglises noires s’efforcent derépondre aux grands défisde notre temps, tels lapropagation du sida, lapauvreté et le taux excessif derécidivistes parmi les Afro-Américains incarcérés. Laquête d’une identité nationalecommune demeurecependant le fondementde cette spiritualité. Avecl’élection du premierprésident afro-américainet l’accession d’un nombretoujours croissant demembres des minorités àl’enseignement supérieur, laprogression vers une seule etmême identité nationale sepoursuit.En résumé, l’Eglise noireaida les Afro-Américains àsupporter les formes les plussévères de l’oppression et fitnaître l’idéal révolutionnaired’une communauté spirituelleuniverselle. L’Eglise noire nese contenta pas de formulerdes théories sur ladémocratie : elle la mit enpratique. De ses racines jaillitet s’épanouit le mouvementdes droits civiques –mouvement créatif, universelet non-violent.Par Michael BattleOrdonné prêtre parl’archevêque Desmond Tutu,le révérend Michael Battleest doyen et chanoine duCathedral Center of St. Pauldans le diocèse épiscopalde Los Angeles. Il est l’auteur,entre autres, de The BlackChurch in America: African-American Spirituality.Le gEnie de l’Eglise noireENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  7
  10. 10. 8  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS— 2 —« Troiscinquièmesd’unhommelibre »une promesse diffErEeTout au long du xixesiècle et au début du xxe,lesAfro-AméricainsetlesBlancsquimilitaientà leurs côtés mirent en œuvre de multiplesstratégies pour mettre fin à l’esclavage et as-surer l’égalité devant la loi des « affranchis ». La progressionvers l’égalité raciale ne pouvait qu’être lente, pour la simpleraison que l’esclavage et l’oppression des Noirs faisaientpartiedescompromispolitiquessurlesquelsreposaitl’uniténationale. La guerre de Sécession de 1861-1865 allait abolirl’esclavage aux Etats-Unis ; mais une fois le conflit terminé,lavolontépolitiquenordistedevaincrelarésistanceopposéepar le Sud à l’égalité raciale s’émoussa peu à peu. La miseenplacedansl’ensembledesEtatssudistesd’unelégislationségrégationniste, dite « Jim Crow », mit un coup d’arrêtbrutal à toute évolution positive. Néanmoins, les dirigeantsafro-américains continuèrent à consolider les fondationsintellectuelles et institutionnelles sur lesquelles s’appuie-raientlesmouvementsdesdroitsciviquesdanslasecondemoitiédu xxesiècle.Une terre de liberté ?L’esclavage fut pour les Américains un facteur de division dès lepremier jour de leur indépendance. Tandis que s’accroissait ladépendance du Sud par rapport à une nouvelle production debase – « le Roi Coton » – dont la culture employait de nombreuxesclaves,laperspective d’un affrontement avec les Etats du Nord,de plus en plus antiesclavagistes, paraissait inéluctable. La jeunenation s’efforça de retarder le conflit par une série de dérobadesmorales et de compromis politiques.La Déclaration d’Indépendance (1776) inclut des phrasesvibrantes sur la fraternité universelle : « Nous tenons pour évi-dentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommessontcrééségaux ;ilssontdouésparleCréateurdecertainsdroitsinaliénables ; parmi ces droits figurent la vie, la liberté et la re-cherche du bonheur. » Et pourtant, son principal rédacteur, leVirginien Thomas Jefferson, possédait lui-même des esclaves.Jefferson était conscient de cette contradiction, et son texteoriginel condamnait non pas l’esclavage proprement dit, mais lecommercedesesclaves,qualifiéde« violationsauvagedelanaturehumaine ». Toutefois, le Congrès continental qui, à l’époque,assumaitdefaitlegouvernementdel’Amérique,soucieuxd’évitertoute controverse susceptible de briser le consensus en faveurdel’indépendance,nefitpasfigurercettedernièreréférencedansla Déclaration. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière fois que l’op-portunisme politique prendra le pas sur les impératifs moraux.Dès 1787, nombre d’Américains étaient déterminés à rem-placer l’alliance lâche et décentralisée des treize Etats par ungouvernement fédéral doté de pouvoirs plus étendus. LaConventionconstituanteréunieàPhiladelphiedemaiàseptembrede la même année rédigea un projet pour la mise en place d’untel gouvernement. « La Convention fut ponctuée de sévères af-frontements sur la question de l’esclavage », écrit David StewartdansTheSummerof1787:TheMenWhoInventedtheConstitution.Alors que « beaucoup de délégués étaient en conscience aboli-tionnistes […] l’opinion publique ne penchait pas à l’époque enfaveur de l’abolition. »Dans la mesure où tout projet constitutionnel ne pouvaitprendre effet avant d’avoir été ratifié par neuf des treize Etats, ilétait nécessaire de parvenir à un compromis sur le statut desesclavesafro-américains.Lesdéléguésnordistes,souslaconduitedeJamesWilson,déléguédePennsylvanie,parvinrentàunaccordavec trois grands Etats esclavagistes. Aux termes de cet accord,cinq « personnes non libres » – entendons par là cinq esclaves– seraient comptabilisées comme trois personnes dans le calculdu nombre de représentants d’un Etat au Congrès. Il était éga-lemententenduqueleCongrèsdesEtats-UnisnepourraitpendantGeorge Washington en compagnie de ses ouvriers agricoles noirs dans sapropriété de Mount Vernon (Virginie), en 1757.
  11. 11. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  9vingt ans adopter la moindre loi visant à interdire l’importationd’esclaves. (L’abolition effective par le Congrès du commerce desesclaves intervint en 1808.)Ce« compromisdestroiscinquièmes »aétéqualifiédepacteavec le diable ou de péché originel de l’Amérique. Comme entémoigne la question posée en 1829 par David Walker, un Noiraffranchi du Nord : « M. Jefferson a-t-il publiquement déclaréque nous étions inférieurs aux Blancs, à la fois physiquement etintellectuellement ? » Toujours est-il que ce compromis permità l’esclavage de perdurer dans les Etats du Sud, où l’invention, en1793,del’égreneuseàcotonencouragearadicalementcettecultureintensive qui employait de nombreux esclaves. Ce compromiseutaussidelourdesconséquencespolitiquespourlajeunenation.Lors de l’élection présidentielle âprement disputée de 1800, lepoids électoral des Etats du Sud, bénéficiant de l’apport dû à leurforte population d’esclaves, permit à Jefferson de l’emporter surle président sortant John Adams, du Massachusetts.Plus important encore fut le rôle joué par l’esclavage dansl’expansion de la nation. La question de savoir si l’esclavage seraitautorisédanslesnouveauxEtatsrevêtaituneimportancedécisivepour l’équilibre au sein du Congrès entre Etats esclavagistes etnon esclavagistes. Au cours de la première moitié du xixesiècle,leCongrèsélaborauncertainnombredecompromisquivisaientgénéralement à permettre l’entrée en nombre égal d’Etats escla-vagistes et d’Etats abolitionnistes. C’est ainsi que le compromisduMissouri,lecompromisde1850etlaloisurleKansas-Nebraskamaintinrentl’équilibrepolitique.Mais,en1857,laCoursuprême,dans son arrêt Dred Scott contre Sanford, affirma que le Congrèsne pouvait interdire l’esclavage dans les territoires de l’Ouest quin’avaient pas encore obtenu le statut d’Etat. Cette décision neferaqu’aggraverl’antagonismeautourdelaquestiondel’esclavageet précipiter l’inévitable confrontation.Tandis que le système politique de la jeune nation se révélaitincapabled’assurerauxAfro-Américainslesdroitsciviquesdontjouissaient leurs concitoyens blancs, des hommes et des femmescourageuxneménageaientpasleurseffortspourabolirl’esclavageet faire en sorte que les Etats-Unis se montrent dignes de leursidéaux les plus nobles.Cette carte des Etats-Unis de 1857 montre les Etats « libres » en vert foncé,les Etats esclavagistes en rouge et rouge clair, et les territoires (les terresaméricaines n’ayant pas encore le statut d’Etat) en vert clair.
  12. 12. 10  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISLa plume de Frederick DouglassMalgré l’incapacité avérée du systèmepolitique d’éliminer l’esclavage dans leSud,« l’institutionparticulière »,commelesSudistesavaientcoutumedel’appeler,n’était pas sans susciter des oppositions.Des hommes et des femmes déterminés–desNoirsetdesBlancs–consacrèrentleur vie à la cause de l’abolition, c’est-à-dire l’interdiction légale de l’esclavage.Ils recoururent à un large éventail destratégies, violentes ou non violentes.Toutcommeàl’époquedeMartinLutherKing, l’écrit et l’appel à la conscience serévélèrentdesarmesefficaces.Silaguerrede Sécession n’avait pas pour seule mo-tivation l’affranchissement des esclaves,les abolitionnistes n’en réussirent pasmoins à convaincre de nombreux Nor-distes de partager le sentiment expriméen1858paruncandidatauSénatdunomd’Abraham Lincoln : « Une maison divi-séecontreelle-mêmenepeutresterdebout.Jecroisquecerégimede mi-esclavage mi-liberté ne peut demeurer de façonpermanente. »Les propos vibrants d’hommes de bon sens, blancs et noirs,conduisirent nombre de leurs concitoyens à regarder en face lacontradiction entre leurs nobles idéaux et l’état de servitudeimposé aux Afro-Américains dans le Sud. La plume la plus per-cutantefutpeut-êtrecelled’unesclavefugitif,FrederickDouglass,devenu journaliste, éditeur et champion de la liberté. Né en es-clavage en 1817 ou 1818, Douglass apprit à lire grâce à sa proprié-taire. A l’âge de 13 ans, il acheta son premier livre. Dès lorss’aiguisèrent les qualités qui allaient faire de Douglass l’un desorateurs les plus éloquents et les plus persuasifs de son temps.En 1838, il s’échappa de la plantation où il travaillait commeouvrieragricoleets’établitàNewBedford,dansleMassachusetts,où il allait entamer une remarquable carrière.En 1841, William Lloyd Garrison, chef de file blanc du mou-vement abolitionniste, organisa une convention à Nantucket,dans le Massachusetts. L’un des participants, qui avait déjà en-tendulesallocutionsdeFrederickDouglassdansleséglisesnoireslocales, l’invita à prendre la parole. « C’est avec la plus grandedifficulté que j’ai réussi à me tenir debout, devait-il écrire plustard, et à articuler deux mots sans hésiter ni bredouiller. » Maisses paroles émurent la foule. La Massachusetts Anti-SlaverySociety, organisatrice de la convention, demanda aussitôt àDouglass de travailler pour elle.Dans le cadre de sa nouvelle carrière, Douglass participaactivementàdesréunionspubliquesdanstoutleNorddesEtats-Unis, condamnant l’esclavage et faisant valoir que les Afro-Américains étaient juridiquement fondés à bénéficier des droitsciviques que la Constitution accordait aux autres Américains.En plusieurs occasions, des bandes racistes s’en prirent avecviolenceàcesréunionsdemilitantsabolitionnistes,maisd’autresBlancs prirent le parti de Douglass et défendirent sa cause. Aprèsqu’un de ses camarades blancs eut perdu ses dents dans uneviolente bagarre où il lui avait sauvé la vie, Douglass lui écrivit :« Jamaisjen’oublieraicommentnousétions,commedeuxfrères,prêts à nous battre et même à mourir l’un pour l’autre. » Et ilcélèbre la détermination de son camarade à « abandonner unevie aisée et même luxueuse […] pour tenter de briser les chaînesdes esclaves et de sortir les Noirs du mépris. »En1845,Douglasspubliesonpremierrécitautobiographique ;plusieurs autres suivront, tous suscitant un large écho dans lepublic. Instruisant les Blancs américains sur ce qu’est la vie danslesplantations,illesconvaincdelafaussetédel’idéeselonlaquellel’esclavage sert d’une certaine manière le « bien » des Noirs, etleur fait prendre conscience qu’aucune société juste ne sauraittolérer une telle pratique. Mais sa soudaine réputation fait courirà Douglass un danger bien réel : que son maître le retrouve et leremette en esclavage. Prudemment, il quitte les Etats-Unis etentreprend une tournée de conférences de deux ans à traversl’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande. Tandis qu’il voyage à l’étranger,ses amis achètent sa liberté : un peu plus de 700 dollars, tel est leprix de l’un des plus grands hommes que compte la nation.EnGrande-Bretagne,Douglassdécouvreuneidéologieabo-litionnistepolitiquementplusagressive.DeretourauxEtats-UnisUne réunion antiesclavagiste à Boston, en 1835, attire à la fois des Blancs etdes Noirs affranchis.
  13. 13. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  11en1847,ilromptavecWilliamLloydGarrison.Cedernierprêcheune action purement morale et non violente contre l’esclavageet souhaite voir le Nord sortir de l’Union pour éviter de subir la« tachemorale »del’esclavage.PourDouglass,unetelledémarchene serait d’aucun secours pour les esclaves noirs du Sud ; il seprononceaucontraireenfaveurd’actionsmilitantesplusradicalesetapportesonsoutienauxpartispolitiquesdéterminésàs’opposerà l’extension de l’esclavage dans les territoires de l’Ouest ainsiqu’à ceux qui exigent son abolition pure et simple dans toutel’Union. Il fait de sa propre maison une étape du « chemin de ferclandestin » (Underground Railroad) – réseau qui permet auxesclaves fugitifs de rejoindre les Etats du Nord – et se lie d’amitiéavec le militant abolitionniste John Brown qui rêve de déclen-cher un soulèvement massif des esclaves.En1847,DouglasslanceTheNorthStar,premierdesdifférentsjournaux qu’il publiera afin de promouvoir la cause de l’égalitédes droits pour les Noirs et pour les femmes. « Le Droit n’a pasde sexe – la Vérité n’a pas de couleur – Dieu est notre père à touset nous sommes tous frères », tel est son slogan. Douglass est unfervent pionnier du combat pour l’égalité des sexes. En 1872, ilsera candidat à la vice-présidence sur le ticket du Parti pourl’égalité des droits, aux côtés de Victoria Claflin Woodhull, lapremière femme candidate à la présidence des Etats-Unis.Lors de l’élection présidentielle de 1860, Douglass fait cam-pagne pour Lincoln. Quand, peu après l’investiture de Lincoln,éclate la guerre de Sécession – dressant les Etats nordistes del’UnioncontrelaConfédérationsécessionnisteduSud–Douglassfait valoir que l’Union doit mobiliser des troupes noires. « Si vouspermettez au Noir de porter sur sa poitrine les lettres de cuivreU.S. ;sivousluipermettezd’affichersursonuniformelesboutonsmarqués de l’aigle ; si vous lui mettez un fusil à l’épaule et desballes dans la poche, alors aucun pouvoir au monde ne pourranier qu’il a gagné le droit à la citoyenneté. » Trop âgé lui-mêmepour combattre, Douglass recrute des soldats noirs pour les54eet 55erégiments du Massachusetts, deux unités composéesde Noirs qui vont manifester un extrême courage au combat.Au cours de ce long conflit, les relations de Douglass avecLincoln sont au début un peu houleuses, dans la mesure oùl’objectif du Président est tout d’abord d’obtenir le ralliement desEtats esclavagistes limitrophes, d’une importance cruciale pourl’effortdeguerredel’Union.Mais,le22 septembre,Lincolnlancela Proclamation d’émancipation, affranchissant à compter du1erjanvier1863touslesesclavesdanslesEtatsconfédérésrebelles.En mars 1863, Lincoln approuve le recrutement de soldats noirset, l’année suivante, rejette catégoriquement la suggestion d’en-tamer des négociations de paix tant que le Sud n’aura pas offi-ciellement accepté l’abolition de l’esclavage. Le Président inviterapardeuxfoisDouglassàvenirlerencontreràlaMaison-Blanche.Et à propos de Lincoln, Douglass écrira par la suite : « Jamais, ensa compagnie, je n’ai eu à me souvenir de quelque façon de l’hu-militédemesoriginesnidelacouleurdemapeau.[…]LePrésidentme recevait exactement comme un gentleman en reçoit norma-lement un autre. »Douglass poursuit après la guerre sa remarquable carrière.Il milite en faveur de l’adoption des Treizième, Quatorzième etQuinzième Amendements à la Constitution – ceux-là mêmesqui énumèrent les droits dont bénéficient tous les hommes, etnon pas seulement les Blancs, et interdisent à tout Etat de dénierindividuellement ces droits. Il faudra encore le combat de touteunegénérationdecourageuxmilitantspourquecesamendementssoient effectivement appliqués, mais ils s’appuieront sur les fon-dationsconstitutionnellesmisesenplaceparDouglassetquelquesautres.Douglassvaencoreoccuperuncertainnombredechargeslocales à Washington, la capitale fédérale, et poursuivre soncombat en faveur du droit de vote et de l’égalité des femmes. Ilmeurt en 1895, considéré à juste titre comme la personnalitéafro-américaine la plus marquante du xixesiècle.Le chemin de fer clandestinFrederick Douglass fut sans nul doute un homme doué de rarescompétences ; mais des Blancs et d’autres Noirs recoururentparallèlement à un large éventail de stratégies pour combattrel’esclavage et faire bénéficier les Afro-Américains de leurs droitsciviques. Dans une nation coupée en deux par la pratique del’esclavage, une stratégie évidente consistait à faire passer clan-destinementlesesclavesdanslesEtatsnonesclavagistesduNord ;et c’est dans cette démarche que s’engagèrent les membres deplusieurs Eglises. Au début du xixesiècle, des quakers (un mou-vement religieux fondé en Angleterre et très influent en Penn-sylvanie) commencèrent à offrir aide et assistance aux esclavesHarriet Tubman conduisant des esclaves fugitifs vers la liberté au Canada.
  14. 14. 12  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISen fuite, les aidant soit à commencer une nouvelle vie dans leNord des Etats-Unis, soit à atteindre le Canada. Certes, les légis-lations adoptées en 1793 et en 1850 prévoyaient la capture et leretour à leur propriétaire des esclaves fugitifs, mais les quakers,adeptes de la non-violence, étaient déterminés à enfreindre desloisqu’ilsjugeaientinjustes.Méthodistes,presbytériensetcongré-gationalistes ne tardèrent pas à se joindre à leurs efforts, dans lebut avoué d’aider les esclaves en fuite à sortir des Etats du Sud.Des Noirs libres allaient jouer un rôle de plus en plus im-portant dans cette entreprise connue sous le nom de « cheminde fer clandestin » – non parce qu’elle utilisait des tunnels ou destrains, mais simplement parce qu’elle employait le langage descheminots. Un « chef de train » (conductor) familier de la régionconduisait un ou plusieurs esclaves jusqu’à une « gare » (station),le plus souvent la maison d’un « chef de gare » (stationmaster) ;puis jusqu’à une autre gare, et ainsi de suite jusqu’à ce que lesesclaves se trouvent en territoire libre. Les esclaves profitaientgénéralement de l’obscurité pour se déplacer, parcourant dequinze à trente kilomètres par nuit. L’entreprise était extrême-ment périlleuse : les guides, comme les esclaves, encouraient desévères châtiments, voire la mort, s’ils se faisaient prendre.Lepluscélèbreconductorétaitunefemme,uneesclavenoirequi avait elle-même fui la servitude, nommée Harriet Tubman.Après avoir obtenu, en 1849, le statut de femme libre, elle revintdans le Sud pour y accomplir quelque vingt missions dans lecadredel’UndergroundRailroad,aucoursdesquellesellepermità environ trois cents esclaves, dont ses propres frère, sœur etparents, de gagner la liberté. Elle possédait au plus haut pointl’art du déguisement. Aucun des esclaves qu’elle avait pris sousson aile ne s’étant jamais fait prendre, les Afro-Américains quirêvaient de gagner le Nord l’avaient surnommée « Moïse », et larivière Ohio, qui marquait la frontière entre Etats esclavagisteset non esclavagistes, était devenue « le Jourdain », en référencebiblique à la Terre promise. Les propriétaires d’esclaves offrirentunerécompensede40 000 dollarsàquiparviendraitàlacapturer,et John Brown l’appelait « General Tubman ».En 1850, un compromis politique se traduisit par l’adop-tion d’une nouvelle loi sur les esclaves fugitifs, plus sévère quecelle de 1793 que beaucoup d’Etats nordistes s’étaient sim-plement refusés à appliquer. La nouvelle législation créait descommissaires spéciaux autorisés à poursuivre devant les tri-bunaux fédéraux les esclaves en fuite sur simple réquisitionde leur propriétaire. Elle soumettait à de lourdes amendesquiconque porterait assistance à un esclave fugitif. Aussil’Underground Railroad se vit-il contraint de recourir à desméthodes plus radicales, allant jusqu’à faire échapper desNoirs des tribunaux, ou même à les arracher à la garde despoliciers fédéraux.Bien que les « employés », « chefs de gare » et « chefs detrain » du « chemin de fer clandestin » fussent relativementpeu nombreux, leurs efforts permirent d’affranchir des dizainesdemilliersd’esclaves.Leurcourageetleuraltruismecontribuèrentà intensifier dans les Etats du Nord le sentiment d’hostilité àl’esclavage. Leur attitude et la résistance nordiste à la loi sur lesesclaves fugitifs de 1850 convainquirent de nombreux Sudistesque le Nord n’accepterait pas indéfiniment une nation dont unemoitié était esclavagiste.Les armes à la mainDès 1663, année où plusieurs Noirs du comté de Gloucester, enVirginie, furent décapités pour avoir fomenté une révolte, desesclaves se rebellèrent contre leurs propriétaires. Ils pouvaientprendre exemple sur Haïti, où les indigènes, après avoir chasséles colons français et mis fin au système d’exploitation agricolefondésurl’esclavage,avaientétabliunerépubliqueindépendante.A Philadelphie, James Forten, un entrepreneur noir qui avaitréussi, estimait lui aussi que les Afro-Américains « ne pouvaientêtre indéfiniment maintenus dans un état de servitude ». Dansles Etats du Sud, les planteurs blancs, craignant qu’il n’eût raison,réagissaient brutalement au plus léger signe annonciateur d’uneéventuelle révolte.Cela n’entama cependant pas la détermination de quelquesintrépides Afro-Américains à prendre les armes en dépit desdifficultés. La rébellion la plus connue survint en Virginie en1831. Nat Turner (1800-1831) était esclave dans le comté deSouthampton. Son premier maître lui ayant permis d’apprendreà lire et à écrire et de suivre des cours de catéchisme, Turner semit à prêcher. Il ne tarda pas à attirer des disciples et, selon cer-tains, en vint à se croire appelé par la volonté divine à conduireson peuple vers la liberté. Le 22 août 1831, Turner, à la tête d’ungroupe de cinquante à soixante-quinze esclaves armés de cou-teaux, de serpes et de haches, se rendit de maison en maisonpour libérer les esclaves, massacrant en deux jours plus de cin-quante Blancs, dont beaucoup de femmes et d’enfants.La réaction fut aussi rapide que brutale. La milice localetraqua les rebelles ; quarante-huit d’entre eux passèrent en juge-Illustration de la révolte des esclaves menée par Nat Turner en Virginie, en 1831.
  15. 15. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  13mentetdix-huitfurentcondamnésàlapendaison.Turnerréussità s’échapper ; mais, le 30 octobre, il fut finalement cerné dansune grotte. Jugé et reconnu coupable, il fut pendu et son cadavreécorché, décapité et écartelé. Dans le même temps, des bandesde Blancs assoiffés de vengeance agressaient tous les Noirs quileur tombaient sous la main. Environ deux cents Noirs furentainsi molestés, lynchés ou massacrés.Les conséquences politiques de la rébellion de Nat Turnerdépassèrent largement les frontières du comté de Southampton.Le mouvement antiesclavagiste fut interdit dans tous les Etatsdu Sud, où furent adoptées de nouvelles lois restreignant encoreplus sévèrement que par le passé les libertés des Noirs. Pendantce temps, à Boston, William Lloyd Garrison taxait d’hypocrisieceux qui accusaient le mouvement antiesclavagiste d’être res-ponsable de la révolte de Turner. Les esclaves, faisait valoirGarrison, s’étaient battus pour les libertés mêmes que les Blancsaméricains célébraient si fièrement à la moindre occasion :Vous accusez les partisans pacifiques de l’émancipationd’inciter les esclaves à la révolte. Retirez cette accusation,car c’est une odieuse calomnie. Lesesclaves n’ont pas besoin de nosincitations : ils les trouvent dans lamarque des coups de fouet sur leurscorps émaciés – dans leur incessantlabeur – dans l’ignorance danslaquelle ils sont tenus – dans chaquechamp, chaque vallée, chaquecolline, chaque montagne, partoutoù vous et vos pères se sont battuspour la liberté – dans vos discours,vos propos, vos commémorations,vos pamphlets, vos journaux – dansles voix dont résonne l’air, dans lesbruits qui leur parviennent de l’autrecôté de l’Océan, dans les invitationsà résister qu’ils entendent partoutautour d’eux ! De quoi d’autre ont-ils besoin ? Soumis à detelles influences et saignant de leurs blessures nouvelles,est-il surprenant de les voir se dresser et tenter d’arracher dehaute lutte – comme l’ont fait d’autres « héros » – les droitsqu’on leur refuse ? Non, cela n’a rien de surprenant.John Brown, le rebelleUne autre célèbre entreprise visant à libérer par les armes lesesclaves fut celle menée par John Brown, un Blanc natif de laNouvelle-Angleterre. Brown caressait depuis longtemps l’idéed’obtenir l’abolition par la force ; en 1847, il s’était ouvert de ceprojet à Frederick Douglass. En 1855, il se rendit sur le territoiredu Kansas, théâtre de violents affrontements entre factions es-clavagistes et antiesclavagistes. L’enjeu était de savoir si le Kansasentreraitdansl’Unionentantqu’Etatoùl’esclavageseraitinterdit(free-soil)ou,aucontraire,autorisé.Chaquefactionavaitconstituéses propres bastions.Après que des tenants de l’esclavage eurent conduit un raidsur la colonie « libre » de Lawrence, Brown et quatre de ses filsfirent une descente sur le village esclavagiste de Pottawatomieoù ils tuèrent cinq hommes, épisode resté dans l’histoire sous lenom de Massacre de Pottawatomie. Il lança par la suite une séried’actionsdeguérillacontredesbandesarméesesclavagistes.Puisil rentra en Nouvelle-Angleterre avec l’espoir – sans lendemain– de lever une force armée afro-américaine, et celui – davantagecouronné de succès – d’obtenir un soutien financier des aboli-tionnistes les plus influents.Aprèsqu’uneconventiondesespartisans,réunieauCanada,l’eutnommécommandantenchefd’ungouvernementprovisoiredont l’ambition était de déposer les propriétaires d’esclaves su-distes, Brown établit une base secrète dans le Maryland, à proxi-mitédeHarpersFerry,enVirginie(l’actuelleVirginie-Occidentale),où il attendit l’arrivée de partisans qui, pour la plupart, ne seprésentèrentpas.Le16 octobre1859,Brown,àlatêted’unetrouped’une vingtaine d’hommes, blancs et noirs, s’empara de l’arsenalfédéral de Harpers Ferry, prenant en otages soixantenotables locaux. Son plan était d’armer des groupesd’esclavesfugitifsetdesedirigerverslesud,enlibérantd’autres esclaves. Mais Brown, ayant trop tardé à semettre en marche, fut bientôt encerclé par une com-pagnie de fusiliers marins commandée par le lieute-nant-colonel Robert Lee (qui allait diriger les forcessudistesdurantlaguerredeSécession).Brownrefusade se rendre. Blessé et fait prisonnier au cours de labataille qui s’ensuivit, il fut traduit en justice enVirginieetreconnucoupabledetrahison,conspirationet meurtre. Après l’annonce du verdict, il s’adressaau jury en ces termes :J’ai la conviction qu’avoir agi comme je l’ai fait– ainsi que j’ai toujours reconnu l’avoir fait au nom desHarpers Ferry, en Virginie (aujourd’hui la Virginie-Occidentale), site del’incursion tristement célèbre de John Brown.John Brown, représenté icivers 1859, mena uneincursion malheureuse àHarpers Ferry en Virginie(actuelle Virginie-Occidentale), dans l’espoirde susciter un plus vastesoulèvement des esclaves.
  16. 16. 14  FREE AT LAST: THE U.S. CIVIL RIGHTS MOVEMENTAbraham Lincoln représenté devant le texte desa Proclamation d’émancipation, qui à compterdu 1erjanvier 1863 affranchit tous les esclavesdans les territoires encore rebelles.
  17. 17. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  15pauvres créatures divines frappées par le mépris – n’étaitpas une faute, mais une démarche juste. Mais s’il s’avèrenécessaire que je donne ma vie pour la poursuite de l’œuvrede justice, et que je mêle mon sang à celui de mes enfantset de millions d’êtres humains dont les droits, dans ce paysesclavagiste, sont bafoués par des agissements immoraux,injustes et cruels, je me soumets : que cela s’accomplisse !John Brown fut pendu le 2 décembre 1859, martyr de lacause antiesclavagiste. Au cours de la guerre de Sécession quiéclata une année plus tard, les soldats de l’Union marchaient auxaccentsdedifférentesversionsd’unchantauquelilsavaientdonnéle nom de John Brown’s Body. L’une des versions, écrite par JuliaWard Howe, allait devenir The Battle Hymn of the Republic, dontl’un des couplets est le suivant :Le corps du vieux John Brown pourrit dans la poussière,Le fusil du vieux John Brown est rouge de taches de sangdevenues taches de rouille,La lance du vieux John Brown a porté son dernier etinfaillible coup,Son âme marche d’un pas ferme !La guerre de SécessionLa question de l’esclavage et le statut des Noirs américains mi-nèrent les relations entre le Nord et le Sud dès les premiers joursde l’indépendance et jusqu’à l’élection d’Abraham Lincoln à laprésidence en 1860. Lincoln était opposé à l’esclavage, qu’il qua-lifiait de « monstrueuse injustice » ; mais son souci prioritaireétait la sauvegarde de l’Union. Tout en étant donc prêt à tolérerl’esclavage dans les Etats où il existait déjà, il était en revancherésolu à en interdire l’extension dans les territoires de l’Ouest.Celan’empêchaitpaslesSudistesdevoirdansl’électiondeLincolnune menace pour leur système social. Suivant l’exemple de laCaroline du Sud en décembre 1860, dix autres Etats firent séces-sion pour constituer les Etats Confédérés d’Amérique.Pour Lincoln et pour des millions de Nordistes, l’Unionétait, selon les termes de l’historien James McPherson, « un lienunissant l’ensemble du peuple américain, et non une associationbénévole d’Etats qui pouvait se défaire par l’action de l’un ou deplusieurs d’entre eux ». Comme le Président le déclare à sonsecrétaire privé : « Nous devons régler maintenant la questionde savoir si, dans un gouvernement libre, la minorité a le droitde briser ce gouvernement quand elle en a envie. » Lincoln, dèsle début de la guerre, expose sans ambiguïté ses vues : « Monobjectif primordial dans cet affrontement est de sauvegarderl’Union, et non pas de maintenir ou de supprimer l’esclavage. Sije pouvais sauver l’Union sans affranchir un seul esclave, je leferais ;sijepouvaislasauverenlesaffranchissanttous,jeleferais ;et si je pouvais la sauver en en affranchissant certains sans tou-cher au sort des autres, je le ferais aussi. »Mais la question de l’esclavage attise le conflit entre les deuxcamps. A mesure que se poursuit cette guerre cruelle, de nom-breux Nordistes se sentent moins disposés à tolérer l’esclavagesousquelqueprétextequecesoit.Lessoldatsnordistesquientrenten contact direct avec les Noirs du Sud sont souvent pris decompassion pour leur sort misérable. Lincoln, de son côté, aconscience que la libération des esclaves porterait un coup auxfondationséconomiquesdesEtatsConfédérésetàleurscapacitésde soutenir leur effort de guerre. Une fois libres, les anciens es-claves pourraient en outre prendre les armes pour défendre lacause de l’Union, et « gagner » ainsi leur liberté. Pour toutes cesraisons, la libération des esclaves sert l’objectif de la guerre pourles Nordistes : la sauvegarde de l’Union.LaProclamationd’émancipationdeLincoln,quiprendeffetle 1erjanvier 1863, déclare tous les esclaves des Etats dissidents« désormais et à jamais libres ». « Jamais de ma vie, je n’ai eu da-vantage la certitude de bien faire qu’en signant ce document »,déclare Lincoln au moment de parapher la Proclamation.Le futur dirigeant afro-américain Booker Washington aenviron sept ans quand lecture est faite sur sa plantation de laProclamationd’émancipation.Ilrapporteainsil’événementdansson autobiographie Up From Slavery, publiée en 1901 :Tandis que se rapprochait le grand jour, on entendaitrésonner plus de chants que d’habitude dans le quartierdes esclaves. Les chants étaient plus assurés, plus sonores,et se prolongeaient plus avant dans la nuit. La plupart desparoles des chansons faisaient plus ou moins référence àla liberté. […] Un homme a fait un petit discours et puiss’est mis à lire un document assez long – la Proclamationd’émancipation, je pense. La lecture terminée, on nous adit que nous étions tous libres, que nous pouvions aller làoù nous voulions, quand nous le voulions. Ma mère, quise tenait debout à mes côtés, s’est penchée pour embrasserses enfants, tandis que des larmes de joie ruisselaient surses joues. Elle nous a expliqué ce que tout cela voulaitdire, qu’elle priait pour ce jour depuis si longtemps, tout encraignant de ne jamais le voir arriver.Les Etats sécessionnistes furent contraints de ratifier lesTreizième, Quatorzième et Quinzième Amendements à laConstitution des Etats-Unis, car c’était une condition pour re-trouver leurs représentants au Congrès. Ces « Amendements,de la Reconstruction » abolissaient l’esclavage, garantissaient àtous les citoyens une égale protection de la loi – y compris de lapart des Etats – et interdisaient toute discrimination en matièrede droit de vote fondée sur « la race, la couleur ou la conditionantérieure de servitude ». Au cours des années qui suivirent laguerredeSécessionfurentposéeslesbasesjuridiquesgarantissantaux Noirs les droits civiques accordés aux autres Américains.Mais il faut honteusement reconnaître que la signification clairede ces lois allait rester lettre morte pendant près d’un siècle, lapolitique de compromis continuant de l’emporter sur la justice,pour le malheur des Afro-Américains.
  18. 18. Les soldats noirsdans la guerre de SEcessionQuand éclatala guerre deSécession, en 1861,Jacob Dodson, Noiraméricain libre résidant àWashington, écrivit ausecrétaire à la Guerre, SimonCameron, pour l’informerqu’il connaissait « trois centscitoyens de couleur, libres etdignes de confiance »désireux de s’enrôler pourdéfendre la ville. « Ceministère n’a nullementl’intention, présentement,de recruter au service dugouvernement des soldats decouleur », répondit Cameron.Peu importait que des Noirs,esclaves ou libres, eussentservi dans les milicescoloniales et combattu dansl’un ou l’autre camps au coursde la guerre d’Indépendance.Nombre de Noirs estimaientque servir dans les rangs del’armée était un moyen degagner la liberté et d’obtenirla citoyenneté à part entière.Pourquoi tant deresponsables civils etmilitaires rejetaient-ils l’idéede recruter des soldats decouleur ? Pour certains, lessoldats noirs se révéleraienttrop peureux pour affronterdes soldats blancs, pourd’autres ils seraient de piètrescombattants ; et d’autresencore estimaient que lessoldats blancs refuseraient deservir aux côtés de soldatsnoirs. Quelques chefsmilitaires ne partageaientcependant pas ces vues.Le 31 mars 1862, près d’unan après les premiers coupsde feu à Fort Sumter, enCaroline du Sud, quimarquèrent le début de laguerre, les troupes de l’Union(nordistes) commandées parle général David Hunters’assurèrent le contrôle desîles au large des côtes du nordde la Floride, de la Georgie etde la Caroline du Sud, tandisque les propriétaires blancsdes riches plantations localesde coton et de riz fuyaientvers le continent aux mainsdes troupes des Etatsconfédérés (sudistes),abandonnant sur place leursesclaves. Ceux-ci furentbientôt rejoints par desesclaves noirs échappés ducontinent, qui pensaientse retrouver libres s’ilsparvenaient à gagner leslignes de l’Union. Mais leschoses n’allaient pas se révéleraussi simples.Hunter, à ce momentprécis, ne disposait pas desuffisamment d’hommespour contrôler les nombreuxestuaires et îles de la régionoù les Confédérés menaientune guérilla acharnée.Constatant combien lesesclaves échappés ducontinent grossissaient lapopulation noire des îles,l’idée lui vint que les Afro-Américains pourraient peut-être remédier à sa pénuried’effectifs. Il conçut alors unplan radical.Abolitionniste convaincu,Hunter prit sur lui de libérerles esclaves – non passeulement des îles mais dela Caroline du Sud, de laGeorgie et de la Floride auxmains des Confédérés – etde recruter des Noirssusceptibles de servir en tantque soldats de l’Union. Ils’attacha dès lors à former etentraîner le premier régimententièrement noir de la guerrede Sécession.Les informationscirculaient lentement àl’époque et ce n’est qu’en juinque le président Lincoln eutconnaissance de l’initiativede Hunter. Bien qu’opposéà l’esclavage, Lincoln nesouhaitait pas brusquerl’opinion publique dans lesFrederick Douglass : « Si vous permettez au Noir de porter sur sa poitrine les lettres decuivre U.S. ; […] si vous lui mettez un fusil à l’épaule et des balles dans la poche, alorsaucun pouvoir au monde ne pourra nier qu’il a gagné le droit à la citoyenneté. »16  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS
  19. 19. Etats du Nord engagés dans laguerre – et notamment dansles Etats esclavagisteslimitrophes qui avaient pris leparti de l’Union. Par ailleurs,il se montrait inflexible sur leprincipe selon lequel « aucungénéral n’est habilité àprendre sur le terrain unetelle initiative relevant de maseule responsabilité sansm’avoir auparavant consulté ».Dans une lettre pleine defureur, le Président écrivit augénéral Hunter que ni lui niaucun autre subordonnén’étaient habilités à accorderle statut d’homme libre àqui que ce fût, bien qu’il seréservât le droit d’émanciperlui-même les esclaves aumoment qu’il jugeraitopportun. Hunter reçutl’ordre de dissoudre lerégiment, mais la graine qu’ilavait semée ne devait pastarder à germer.En août 1862, soit deuxsemaines après que Huntereut démantelé son régiment,le département de la Guerreautorisa le général RufusSaxton à constituer le premierrégiment noir officiel del’armée de l’Union, le PremierRégiment de Volontaires deCaroline du Sud. Avecd’autres unités de mêmenature constituées dans leszones côtières, il défendit avecsuccès tout au long de laguerre les îles disséminéesle long du littoral.A peu près à la mêmeépoque fut aussi constitué,mais cette fois sansl’autorisation officielle dudépartement de la Guerre,le Premier Régiment deVolontaires de couleur duKansas. Entre-temps, leprésident Lincoln avaitsoigneusement préparéle terrain en vue del’émancipation et del’inclusion dans l’arméed’hommes d’ascendanceafricaine. Les Blancs des Etatsdu Nord ayant pris de plus enplus conscience que lesesclaves noirs étaient d’uneimportance cruciale pourl’économie des Etatsconfédérés et la poursuite deleur effort de guerre, Lincolnpouvait justifier leurémancipation en arguant dufait que c’était une nécessitémilitaire.Quand Abraham Lincolnsigna la Proclamationd’émancipation le 1erjanvier1863, la politique sur laquestion des esclaves se fitplus claire. Tous ceux quiavaient gagné les lignes del’Union seraient libres. Enoutre, le département de laGuerre commença à recruterdes soldats noirs et à lesincorporer dans les régimentsnouvellement constitués pourformer les United StatesColored Troops (USCT).Cependant, tous les officiersde ces unités seraient blancs.A l’automne 1864, quelque140 régiments noirs avaientété levés dans les Etats duNord et dans les territoires duSud pris par l’Union. Environ180 000 Afro-Américainsservirent pendant la guerrede Sécession, dont plus de75 000 volontaires noirs desEtats du Nord.Bien que séparés de leurshomologues blancs, lesrégiments noirs participèrentaux mêmes batailles. Lesunités noires combattirentavec courage et succès, alorsmême qu’elles devaient faireface à la fois aux troupesconfédérées et à la suspiciondes autres unités de l’Union.Après leur incorporation,les Noirs étaient souventcantonnés dans les garnisonset les corvées. Le colonelRobert Gould Shaw, quicommandait le célèbre 54eRégiment du Massachusetts,demanda avec insistance à sessupérieurs que soit donnée àses hommes l’occasion decombattre sur le champ debataille et de prouver leursqualités de soldats. D’autresofficiers firent la mêmedémarche. Les militaires noirsdurent se battre pour obtenirla même solde que leurshomologues blancs. Certainsrégiments refusèrent d’êtrepayés au rabais. Ce n’est qu’en1865, l’année qui devaitmarquer la fin de la guerre,que le Congrès adopta une loigarantissant la même soldepour les soldats noirs.Malgré ces limitations, lesunités de couleur des Etats-Unis participèrent avecsuccès à 449 engagements surle terrain, dont 39 bataillesimportantes. Ellescombattirent, entre autres,en Caroline du Sud, enLouisiane, en Floride, enVirginie, dans le Tennesseeet en Alabama. Elles prirentcourageusement d’assaut desforts et firent face au feu descanons, tout en sachant queleurs soldats, s’ils étaientcapturés par l’ennemi, nebénéficieraient pas des droitsdes prisonniers de guerre,mais seraient vendus commeesclaves. Les troupes noiresassumèrent dans l’honneur etavec bravoure tous les devoirsdu soldat.En dépit de la politique quivoulait que tous les officiersfussent blancs, une centainede soldats noirs sortirentfinalement du rang etaccédèrent au grade d’officier.Huit chirurgiens noirs furentégalement promus dans lesUSCT. Plus d’une dizaine decombattants de ces unitésreçurent la Médailled’honneur du Congrès pouractes de bravoure.En 1948, le présidentHarry Truman décréta ladéségrégation au sein desforces armées. L’arméecontinue aujourd’hui d’offriraux Noirs américains unmoyen de promotion socialeet économique. Mais ce sontles sacrifices consentis par lessoldats noirs durant la guerrede Sécession qui ouvrirent lavoie à la pleine acceptationdes Afro-Américains dansles forces armées. Plusfondamentalement, leursefforts jouèrent un rôleimportant dans le combatdes Noirs américains pourla liberté et la dignité.Par Joyce HansenQuatre fois lauréate duCoretta Scott King HonorBook Award, Joyce Hansenest l’auteur de nouvelles etde quinze ouvrages pour lesjeunes, notamment BetweenTwo Fires: Black Soldiers inthe Civil War.Avec la Proclamationd’émancipation, l’armée de l’Union(nordiste) commença activement àrecruter des soldats afro-américains.ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  17
  20. 20. 18  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS— 3 —« Séparésmaiségaux »les Afro-AmEricains face A l’Echecde la ReconstructionPlus de 600 000 Américains périrent au cours de laguerredeSécession.Leursacrificepermitderésoudrecertains des conflits les plus inextricables auxquelsétait confrontée la nation : l’esclavage fut prohibé, etétabli le principe selon lequel nul Etat ne pouvait se détacherde l’Union. Mais des conceptions incompatibles de la sociétéaméricaine persistaient, dont les conséquences pour les Noirsaméricains allaient se révéler immenses.L’unedesconceptions,associéeauPartidémocrateaucoursduxixesiècleetaudébutduxxe,mêlaitindividualisme,suspicionà l’égard de l’emprise de l’administration, préférence accordée àl’autoritédesEtatssurlepouvoirfédéralet,aumoinsdansleSud,croyancetenaceenlasupérioritédesBlancs.LePartirépublicain,fondé dans les années 1850, était davantage favorable au recoursaupouvoirfédéralpourfavoriserledéveloppementéconomique.Son credo de base était souvent résumé dans le slogan free labor,ou « liberté dans le travail ». Pour des millions de Nordistes, laformule signifiait qu’ un homme – le concept ne s’appliquant àl’époque qu’au seul sexe masculin – était libre de travailler où etcomme il le voulait, d’accumuler des biens à son propre nom et,surtout, de s’élever aussi haut que ses talents et ses compétencesle lui permettaient.Abraham Lincoln était l’exemple même de ce self-mademan. « Je confesse sans honte qu’il y a vingt-cinq ans, j’étais unsimple tâcheron, employé à tailler des planches de palissade ouà travailler sur une barge. […] », disait-il volontiers après avoiraccédéàlaprésidence.Sibeaucoupderépublicainscondamnaientl’esclavage parce qu’ils le jugeaient contraire à la morale, tousestimaient que le Sud était à la traîne à la fois sur le plan du dé-Cette gravure sur bois de l’époque de la Reconstruction dépeint unreprésentant du Bureau des affranchis au milieu d’Américains noirs et blancsen armes. L’échec de la Reconstruction annonçait l’ère de la ségrégation« Jim Crow » dans le Sud des Etats-Unis.
  21. 21. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  19veloppementéconomiqueetdel’évolutionsociale.Commel’écritl’historienne Antonia Etheart, les républicains voyaient dans leSud« unsystèmehiérarchiquetotalementfigé,dominéparl’aris-tocratie des propriétaires d’esclaves ».Après que le Nord eut, par sa victoire, mis fin à l’esclavage,son idéologie exigeait que les affranchis bénéficient des droitsdu citoyen. Dans les années qui suivirent la guerre de Sécession,les républicains manifestèrent tout d’abord leur volonté de « re-construire » le Sud selon les principes du free labor. Malgré larésistance de nombreux Sudistes, les forces nordistes purent untemps assurer aux Noirs le droit de vote, l’accès à l’éducation et,plus généralement, le bénéfice des droits constitutionnels dontjouissaient les autres Américains. Mais la détermination desNordistesàsoutenirlesaspirationsdesNoirss’émoussaàmesureque grandissait leur désir de réconciliation avec le Sud. A la findu xixesiècle, les élites sudistes avaient réduit à néant nombredesavantagesoctroyésauxNoirsetinstituéunsystèmeoppressifde ségrégation légale.La Reconstruction au CongrèsL’assassinat d’Abraham Lincoln en avril 1865 valut au vice-présidentAndrewJohnsond’accéderàlaprésidence.Démocratedu Tennessee, choisi en 1864 comme colistier de Lincoln afinde marquer la modération et le désir de réconciliation nationale,Johnson ne tarda pas à réintégrer les Etats de la Confédérationcomme membres à part entière de l’Union. Les Etats sudistesdurentratifierleTreizièmeAmendement,quiprohibaitl’esclavage,mais il ne leur était pas demandé de garantir l’égalité et les droitsciviquesdeleurpopulationafro-américaine.LesgouvernementsdesEtatssudistes,oùlesBlancsfaisaientlaloi,sehâtèrentd’adopterdes législations, dites Black Codes, qui encadraient sévèrementla vie des Afro-Américains, théoriquement « libres ». Parallèle-ment,Johnsonordonnalarestitutiondesplantationsabandonnéesà leurs anciens propriétaires esclavagistes.NombredeNordistes,indignés,clamèrentqu’ilsnes’étaientpas battus au péril leur vie pour rétablir l’aristocratie raciste duSud.Lesélectionsde1866virentleretourauCongrèsd’unnombreimportant de « républicains radicaux » déterminés à faire pluslargement bénéficier les Noirs de leurs droits civiques et, plusgénéralement,àmenerlareconstructionduSudselonlesnormesdu Nord. Ce 40eCongrès refusa l’admission de membres élussouslesgouvernementsdesEtatsavalisésparleprésidentJohnson.Puis, il annula le veto de Johnson frappant plusieurs lois impor-tantes sur les droits civiques.L’une d’elles élargissait les compétences du Bureau des af-franchis, l’agence fédérale créée avant la mort de Lincoln pouraiderlesesclavesémancipés.Elleleurfournitl’assistancemédicale,construisit des centaines d’écoles à l’usage de leurs enfants et lesassistadanslanégociationdecontratsdetravailavecleursancienspropriétaires ou avec d’autres employeurs.Une seconde loi, le Civil Rights Act de 1866, stipulait quetoute personne née sur le territoire des Etats-Unis bénéficiait dudroit de citoyenneté, indépendamment de sa race, de sa couleurde peau ou de son statut antérieur. Ainsi les Afro-Américainspouvaients’engagerparcontrat,sepourvoirdevantlestribunauxet accéder à la propriété.Devant l’opposition de Johnson à ces lois et sa tentativecontestable d’en subvertir l’application, la Chambre des repré-sentants, en 1868, entama à son encontre une procédure d’im-peachment–lavoieconstitutionnellementprescritepourobtenirle retrait du président. Le Sénat vota l’acquittementà une voix de majorité, mais Johnson évita, jusqu’àla fin de son mandat, de s’opposer au programme dereconstruction du Congrès.Surtout, le Congrès fit clairement savoir que lesanciens Etats rebelles ne pourraient retrouver leurreprésentation au Congrès tant qu’ils n’auraient pasratifiéleQuatorzièmeAmendementàlaConstitutiondes Etats-Unis, lequel allait constituer la base juri-dique sur laquelle s’appuierait le mouvement mo-dernedesdroitsciviquespourexigerl’égalitéraciale.Lesdixpremiersamendements,connussouslenomde Bill of Rights, assuraient la protection desAméricains contre les empiètements du gouverne-ment fédéral ; mais ils ne mettaient guère les Afro-Américainsàl’abridesloisracialespromulguéesparles gouvernements des Etats. Le QuatorzièmeAmendement,ratifiéenjuillet 1868,remédiaitàcettelacune. « Aucun Etat, spécifiait-il, ne fera ou n’appli-quera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunitésdes citoyens des Etats-Unis ; ne privera une personne de sa vie,L’assassinat d’Abraham Lincoln allait amener le Sudiste Andrew Johnsonà la présidence. Ci-dessus : Johnson pardonne aux rebelles blancs d’avoirpris les armes contre l’Union.
  22. 22. 20  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISde sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ninerefuseraàquiconquerelèvedesajuridictionl’égaleprotectiondes lois. » Le Quinzième Amendement, adopté peu après, pré-cisait :« LedroitdevotedescitoyensdesEtats-Unisneseradéniéou limité par les Etats-Unis, ou par quelque Etat que ce soit, pourdes raisons de race, de couleur ou de condition antérieure deservitude. »Percées… et reversGrâce à la présence des troupes nordistes qui veillaient à l’appli-cationdesloisdelaReconstruction,lesAfro-Américainsacquirentdes avantages substantiels. La structure matérielle du systèmeesclavagiste–habitatséparé,travailcollectif,etc.–futdémantelée.Les Noirs fondèrent de plus en plus leurs propres églises. Souslahoulettedepasteursnoirs,ellesallaientconstituerlesfondationssur lesquelles Martin Luther King et quelques autres construi-raient par la suite le mouvement moderne des droits civiques.Alliés à une petite fraction de Blancs, les électeurs noirsréussirent, dans plusieurs Etats sudistes, à installer au pouvoirdesgouvernementsàmajoritérépublicaineetdenombreuxNoirsoccupèrentdeschargespubliquesimportantesauniveaudel’Etatet des comtés. Deux Afro-Américains furent élus au Sénat desEtats-UnisetquatorzeàlaChambredesreprésentants.Exemplaireà cet égard est le parcours de Benjamin Sterling Turner, premierNoirdel’AlabamaàsiégerauCongrès.Néesclave,Turneraccédaà la liberté grâce à la Proclamation d’émancipation de Lincoln.Il ne tarda pas à créer sa propre entreprise et fut peu après éluaupostedereceveurdesimpôtsetauconseilmunicipaldeSelma,futur théâtre d’un épisode crucial de la lutte pour les droits ci-viques.EluauCongrèsen1870,ilobtintl’allocationd’unepensionmensuelle pour les anciens combattants noirs de la guerre deSécession et fit campagne pour obtenir un accroissement descrédits fédéraux pour son district.DansleSud,legouvernementdel’Etat,làouilétaitàmajoritérépublicaine,euttendanceàaugmenterlesimpôtsetàdévelopperl’aide sociale avec des initiatives telles que la mise en place desystèmes éducatifs financés par l’Etat et de mesures visant àsubventionner le développement économique. Les Afro-Américains bénéficièrent largement de ces initiatives et l’on putcroire, durant un temps, que leurs droits civiques leur étaientdéfinitivement acquis.Mais la majorité des Blancs, dans les Etats du Sud, étaientrésolus à s’opposer à l’égalité des Noirs. Nombre d’entre eux nepouvaient se défaire des idées stéréotypées sur l’infériorité desNoirs. Beaucoup de Blancs, eux-mêmes très pauvres, fondaientleur identité sur un sentiment de supériorité raciale. Les couchessupérieures de la société sudiste avaient conscience que cettefracture raciale pouvait faire obstacle à une politique d’allianceentrelesdeuxracesvisantàpromouvoirlesintérêtséconomiquescommuns aux Blancs et aux Noirs. Elles voyaient souvent dansle ressentiment des Blancs un outil commode pour rasseoir leurpouvoir politique.Les Blancs des Etats du Sud, liés à cette époque au Partidémocrate, lancèrent une virulente offensive contre les Sudistesblancs sympathisants du Parti républicain.LaréactioncontrelesAfro-Américainsnouvellementéman-cipés était encore plus dure. Des organisations terroristes clan-destines, telles que les Chevaliers du Camélia blanc et le Ku KluxKlan (KKK) lancèrent de violentes opérations pour intimider lesélecteurs noirs et leur interdire l’accès aux bureaux de vote. Leprésident Ulysses Grant dépêcha trois régiments d’infanterie etune flottille de navires de guerre pour assurer des élections hon-nêtes à La Nouvelle-Orléans en 1874 ; il fit appel à des troupesfédérales pour briser le Klan, mais les violences persistèrent, lesactivistes blancs ayant constitué des « clubs » qualifiés par l’his-torien James McPherson d’« organisations paramilitaires qui,dans les Etats du Sud, faisaient office d’auxiliaires armés du Partidémocrate dans ses efforts pour “sauver” le Sud de “la mainmisedes nègres et des carpetbaggers”. »Un certain nombre de Nordistes craignaient que Grant nefûtallétroploinet,plussimplement,étaientlasdesaffrontements.Comme l’écrit McPherson :Nombreux étaient les Nordistes à souhaiter « que la pestes’abatte sur les uns et les autres », face aux Ligues blancheset aux gouvernements des Etats aux mains « des nègres etdes carpetbaggers ». Que l’on retire les troupes fédérales,disaient-ils, et qu’on laisse les gens du Sud régler leursBenjamin Sterling Turner, représentant de l’Alabama au Congrès des Etats-Unis, fut élu à l’époque de la Reconstruction. Avec la fin de la Reconstructionet le retrait des troupes de l’Union du Sud du pays, les Afro-Américains decette région se virent systématiquement privés de leurs droits politiques.
  23. 23. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  21problèmes, même si cela signifiait le ralliement massif duSud au Parti démocrate et à la suprématie blanche.Et c’est bien ce qui, pour l’essentiel, se produisit. Dans desélections entachées de fraude, d’intimidation et de violence, lesdémocratess’emparèrentpeuàpeudesgouvernementsdesEtatsdans tout le Sud. En 1877, à l’issue d’un marchandage politique,lerépublicainRutherfordHayesfutdéclarévainqueurdel’électionprésidentielle chaudement disputée de 1876. En contrepartie,Hayes retira les dernières troupes fédérales encore présentesdans le Sud. Les Noirs américains qui, dans leur immense ma-jorité, vivaient alors dans les Etats de l’ancienne Confédération,setrouvèrentdenouveauàlamercidesloisracistespromulguéespar les gouvernements de ces Etats.L’avènement de « Jim Crow »Dèslors,etnotammentaprès1890,cesgouvernementsadoptèrentdes lois ségrégationnistes imposant la séparation des races danspresquetouslesdomainesdelaviequotidienne :écolespubliques,wagonsdechemindeferetbibliothèquesmunicipales ;fontaines,restaurants et hôtels. Ce système fut baptisé « Jim Crow », enréférence à un spectacle de 1828 intitulé « Jump Jim Crow » danslequel des acteurs blancs grimés en Noirs offraient la caricaturedu « nègre » ignare et inférieur.Le système Jim Crow n’aurait sans doute jamais vu le joursi les tribunaux fédéraux avaient donné une large interprétationdes garanties constitutionnelles applicables. Mais le pouvoirjudiciaire préféra s’en tenir aux considérations d’ordre techniqueet profiter des lacunes de la loi pour ne pas avoir à condamnerles lois ségrégationnistes. En 1875, le Congrès vota ce qui allaitrester,pendantprèsd’unsiècle,ladernièreloienfaveurdesdroitsciviques. Elle interdisait à « toute personne » de refuser à un ci-toyen, quelles que fussent sa race ou sa couleur de peau, un égaltraitement dans les lieux publics tels que restaurants, théâtres etlieux de distraction, ainsi que dans les transports en commun.En 1883, la Cour suprême déclara cette loi inconstitutionnelle,en se fondant sur le fait que le Quatorzième Amendement in-terdisait la discrimination de la part des Etats, mais non desindividus. Le Congrès ne pouvait en conséquence prohiber lesactes individuels de discrimination.La décision de justice peut-être la plus importante date de1896. Six ans plus tôt, la Louisiane avait adopté une loi exigeantque des wagons séparés fussent réservés aux Blancs, aux Noirsetauxmétis(coloreds).Ungroupemultiracialdecitoyensopposésà cette législation persuada Homer Plessy – un défenseur del’enseignement public au teint clair, mais qui comptait dans sesancêtres une arrière-grand-mère noire – de tester cette règle.Plessy acheta donc un billet de chemin de fer lui donnant accèsà une voiture réservée aux Blancs. Après avoir pris place, il révélaau contrôleur ses antécédents. Arrêté, il fut traduit en justice.En 1896, l’affaire fut soumise à la Cour suprême. Dans sadécision, adoptée à sept contre un, la Cour confirma la consti-tutionnalité de la législation de la Louisiane, soutenant que « lefaitd’imposerlaséparationdesdeuxracesnerevenaitpasàtaxerd’infériorité les gens de couleur ». Le désaccord des Noirs netenait qu’à leur mauvaise interprétation de la loi. Ainsi la Coursuprême, avec tout le prestige qui lui était attaché, accordait-elleson imprimatur au désormais célèbre principe « séparés maiségaux », sur lequel s’appuyait la ségrégation raciale.L’un des problèmes que posait l’arrêt Plessy contre Ferguson,commedevaientinlassablementtenterdeledémontrerlesavocatsdesdroitsciviques,c’étaitquelaséparationn’allaitjamaisdepairavec l’égalité. Les écoles et autres services publics réservés auxgens de couleur étaient toujours de qualité inférieure, et la dif-férenceétaitsouventchoquante.Toutefois,lavraiequestionétaitdesavoirsiunelecturehonnêtedelaConstitutionpouvaitjustifierque l’on sépare les Américains en fonction de leur race. JohnMarshall Harlan, le juge de la Cour suprême en désaccord avecl’arrêt Plessy, avança des arguments qui gardent aujourd’huiencore toute leur vibrante puissance :Selon la Constitution, au regard de la loi, il n’existe dansce pays aucune classe supérieure, dominante, dirigeantede citoyens. Il n’existe ici aucune caste. Notre Constitutionignore la couleur de la peau ; elle ne connaît ni ne tolèrela division des citoyens en classes. S’agissant des droitsciviques, tous les citoyens sont égaux devant la loi.L’ avis du juge Harlan allait enfin prévaloir en 1954, lorsquela décision unanime de la Cour suprême dans l’affaire Browncontre Board of Education annula l’arrêt Plessy contre Ferguson.Booker Washington se fit l’avocat de l’indépendance économique commemoyen pour les Afro-Américains d’obtenir d’autres gains politiques.
  24. 24. 22  ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNISBooker WashingtonLa quête de l’indépendance économiqueL’échecdelaReconstructionetlamiseenplaced’uneségrégationlégale acculaient les Afro-Américains à des choix difficiles. L’im-mensemajoritéd’entreeuxvivaitencoredansleSudetseheurtaità une opposition acharnée, voire violente, au principe de l’égalitédes droits. Certains en vinrent à penser que l’action politiquedirecte visant à affirmer et faire respecter leurs droits civiquesétaitvouéeàl’échec.DerrièreBookerWashington,ilsestimaientplus efficace de se concentrer sur le développement économiquedesNoirs.D’autres,commel’éminentWilliamEdwardBurghardt(W. E. B.) Du Bois, étaient partisans de mener un combat sansconcession pour bénéficier du droit de vote et des autres droitsciviques promis par la Constitution et les amendements adoptésaprès la guerre.Né en esclavage, Booker Washington avait environ neuf ansau moment de l’émancipation. Il suivit les cours du HamptonNormalandAgriculturalInstitute–l’actuelleuniversitéHampton– dans le sud-est de la Virginie. Après de très brillantes études,il trouva un poste de maître d’école. En 1881 il se vit confier ladirection d’une nouvelle école ouverte pour les élèves afro-américains dans le comté de Macon, en Alabama.Washingtonestimaitquel’acquisitiondecompétencestech-niques et l’accession à l’indépendance économique étaient lesclés du progrès social des Noirs. Il décida donc de centrer leprogramme de sa nouvelle école, rebaptisée Tuskegee Normaland Industrial Institute – l’actuelle université Tuskegee – surl’enseignement des techniques industrielles. Les garçons étaientformés à des métiers tels que charpentier ou forgeron, tandis quelesfillesapprenaientceluid’infirmièreoudecouturière.L’institutTuskegee formait également des professeurs à destinationdes écoles réservées aux Afro-Américains dans tous lesEtats du Sud. Cette stratégie assurait l’émergence de ci-toyens noirs productifs sur le plan économique, sans quelanationfûtcontrainted’affronterdefaçonbrutalelaques-tion des droits civiques. Des philanthropes de premierplan, tels que le magnat du pétrole John Rockefeller, le si-dérurgisteAndrewCarnegieetJuliusRosenwald,dirigeantde la société Sears, Roebuck, apportèrent leur soutien auTuskegee Institute dont l’importance, la réputation et leprestige ne cessèrent de grandir.En septembre 1895, devant une assistance majoritai-rement blanche, Washington prononça son fameux dis-cours dit du compromis d’Atlanta. Le plus grand dangerqui nous menace, prévint-il,est que, dans le grand bond de l’esclavage à la liberté,nous ne tenions pas compte du fait que l’immensemajorité d’entre nous doit vivre du produit de sesmains, et que nous oubliions que nous prospéreronsen proportion de ce que nous aurons appris pour conférerdignité et gloire au travail courant et aurons mis nosintelligences et nos compétences au service des activitésordinaires de la vie. […] C’est par le bas de l’échelle qu’ilnous faut commencer et non par le haut. Et nous ne devonspas laisser nos griefs éclipser les chances qui nous sontoffertes.Bien entendu, les Blancs trouvaient rassurant un discoursqui incitait les Noirs à acquérir des terres ou des compétencesindustrielles plutôt qu’à briguer un mandat politique, projetapparemment compatible avec le système Jim Crow : « Pourl’instant, il vaut mieux gagner un dollar dans une usine quedépenser un dollar à l’opéra. »MaisuneétudeattentivedudiscoursdeWashingtonindiquequ’il n’entendait pas accepter l’inégalité à titre permanent. Ilappelait en fait les Afro-Américains à acquérir un poids écono-mique dans la société. Comme il le dit plus brutalement : « Nulleracecapabled’apportersacontributionsurlesmarchésdumondene peut vivre longtemps dans l’ostracisme. »Washington resta longtemps la figure de proue des Afro-Américains, même si un nombre croissant de Noirs se détournapeu à peu de sa vision des choses. L’un des problèmes tenait aufaitqueleSuddel’après-guerreétaitlui-mêmeréduitàlapauvreté,traînant loin derrière le Nord sur le chemin de la modernisationet du développement économique. L’avenir pour les Sudistes,noirs ou blancs, n’était tout simplement pas aussi prometteurque l’espérait Booker Washington. En outre, son patient réfor-misme était inacceptable aux yeux de beaucoup de Noirs quin’entendaient pas voir indéfiniment reportée la satisfaction deleurs exigences en matière de pleine égalité des droits civiques.W. E. B. Dubois, l’une des grandes figures américaines du xxesiècle, fait unedéclaration au Congrès en 1945.
  25. 25. ENFIN LIBRES : LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES AUX ETATS-UNIS  23W. E. B. Du Bois : l’incitation à l’agitation politiqueNombreux furent ceux qui se rangèrent derrière l’historien etsociologue W. E. B. Du Bois (1868-1963). Diplômé de l’universitéFisk, établissement traditionnellement réservé aux Noirs sis àNashville,dansleTennessee,DuBoisobtintundoctoratd’histoirede Harvard et entama une carrière de professeur à l’universitéd’Atlanta, fondée sous le patronage du Bureau des affranchis etspécialisée dans la formation de professeurs, bibliothécaires, etc.Du Bois écrivit et publia un certain nombre d’essais décrivantla vie des Noirs aux Etats-Unis. Les sciences sociales, estimait-il,seraient la clé de l’amélioration des relations raciales.Mais voyant la ségrégation raciale – souvent accompagnéede lynchages – se répandre à travers le Sud, Du Bois parvint peuà peu à la conclusion que seules l’action politique directe et lesmanifestations de protestation pouvaient faire avancer la causedesdroitsciviques.Ilenvintinévitablementàs’opposeràBookerWashington,quitissaitpaisiblementdesliensaveclesrépublicainsauniveaunationalafindeseménageruncertainsoutienpolitique,même si sa priorité demeurait le développement économiquede la population noire.En 1903, Du Bois publia The Souls of Black Folk. Qualifié de« réaction passionnée contre l’idéologie raciale selon laquelle lesNoirs devaient se montrer humbles et conciliants », par le spé-cialiste Shelby Steele, l’ouvrage affirmait que « le problème duxxesiècle [était] le problème de la barrière de la couleur ». Apropos des positions de Booker Washington, Du Bois avançaitnotamment quesa doctrine encourage les Blancs, du Nord comme du Sud,à se décharger sur les épaules des Noirs du fardeau duproblème noir et à se tenir à l’écart en spectateurs critiqueset plutôt pessimistes ; mais le fardeau est en fait celui de lanation tout entière ; et aucun de nous ne pourra prétendreavoir les mains propres si nous n’appliquons pas toute notreénergie à redresser ces immenses torts.Du Bois n’était pas non plus d’accord avec Washington encequiconcernaitl’acquisitiondusavoir-faireartisanalprivilégiéepar ce dernier. « La race noire, comme toutes les races, écrivait-ilen 1903, sera sauvée par ses hommes d’exception. » Ces « 10 %d’Afro-Américains talentueux « doivent être promus guidesspirituels et missionnaires de la culture au sein de leur peuple ».Pour cette mission, la formation pratique qu’offrait BookerWashington au Tuskegee Institute ne suffirait pas :Si nous faisons de l’argent le but de l’apprentissagehumain, nous formerons des faiseurs de dollars, mais pasnécessairement des hommes ; si nous faisons du savoir-fairetechnique le but de l’éducation, nous disposerons peut-êtred’artisans, mais pas d’êtres humains dans leur essence.Nous n’aurons de véritables hommes que si nous faisons del’acquisition des qualités proprement humaines l’objectifde l’enseignement dispensé dans les écoles – intelligence,large compassion, connaissance du monde passé et présentet de la relation que l’homme entretient avec lui. […] Surcette base, nous pourrons assurer l’émergence d’hommescapables de gagner leur pain, habiles de leurs mains etvifs d’esprit, sans avoir jamais à craindre que ni l’enfant nil’homme ne confondent les moyens de gagner sa vie avec lebut véritable de la vie.Deux ans plus tard, Du Bois et un certain nombre d’émi-nentes personnalités intellectuelles noires formèrent le NiagaraMovement, organisation militante clairement opposée à la po-litique de conciliation et de lente progression prônée parWashington.« Nousvoulonsundroitdevotepleinetentierpourles hommes, et nous le voulons tout de suite ! », lança Du Bois.(Il plaida aussi en faveur du droit de vote des femmes.) Le mou-vementtinten1906unemémorableconférenceàHarpersFerry,en Virginie-Occidentale, théâtre de la révolte de John Brown. IlfitcampagnecontrelesloisJimCrow,diffusapamphletsettractset, d’une manière générale, s’attacha à soulever les problèmes desdroits civiques et de la justice. Mais le mouvement, souffrantd’unemauvaiseorganisationetd’unsoutienfinancierinsuffisant,disparut en 1910. Une organisation nouvelle et plus solide étaitalors prête à le remplacer.En août 1908, une accusation infondée selon laquelle unNoiravaittentédeviolerunefemmeblanchefutàl’origined’uneémeuteanti-NoirsàSpringfield,dansl’Illinois.Lesaffrontementsfirent sept morts et forcèrent des milliers d’Afro-Américains àfuir la ville. La suffragette Mary White Ovington appela à uneréunion des militants réformateurs. « Il faut ranimer l’esprit abo-litionniste », écrivit-elle par la suite. Son groupe ne tarda pas àgrossir et se rapprocha de Du Bois et d’autres militants afro-américains. En 1910, ils fondèrent la National Association for theAdvancement of Colored People (NAACP). Parmi les dirigeantsfiguraient des Blancs, dont beaucoup de Juifs, ainsi que Du Boisqui assumait la direction éditoriale de la très influente revue dumouvement, The Crisis.En1913,aprèsqueleprésidentWoodrowWilson,originaireduSud,eutautorisélaségrégationauseindelafonctionpubliquefédérale,laNAACPentamauneactionenjustice,premièreétaped’unecampagnedeplusieursdizainesd’années.TheCrisisanalysalesaffairesencoursetfitconnaîtrelesœuvresdesgrandsécrivainsde la Renaissance de Harlem, parmi lesquels Langston Hugheset Countee Cullen. Selon certaines estimations, sa diffusiondépassait les 100 000 exemplaires.DuBoiscontinuad’écrire,s’affirmantcommel’undesgrandspenseurs américains du siècle en même temps qu’un instigateurdumouvementanticolonialisteetunéminentspécialistedel’his-toireafricaine.En1934,IlrompitaveclaNAACPintégrationniste.Ildevaitvivreau-delàde90ans,aprèsavoirendossélanationalitéghanéenne et embrassé ouvertement le communisme.Mais la NAACP, qu’il avait contribué à fonder, allait être àl’origine du combat moderne pour les droits civiques.

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