• Partagez
  • E-mail
  • Intégrer
  • J'aime
  • Télécharger
  • Contenu privé
Bernard lewis hist moy ori
 

Bernard lewis hist moy ori

on

  • 1,836 vues

 

Statistiques

Vues

Total des vues
1,836
Vues sur SlideShare
1,836
Vues externes
0

Actions

J'aime
0
Téléchargements
5
Commentaires
0

0 Ajouts 0

No embeds

Accessibilité

Catégories

Détails de l'import

Uploaded via as Adobe PDF

Droits d'utilisation

© Tous droits réservés

Report content

Signalé comme inapproprié Signaler comme inapproprié
Signaler comme inapproprié

Indiquez la raison pour laquelle vous avez signalé cette présentation comme n'étant pas appropriée.

Annuler
  • Full Name Full Name Comment goes here.
    Are you sure you want to
    Votre message apparaîtra ici
    Processing...
Poster un commentaire
Modifier votre commentaire

    Bernard lewis hist moy ori Bernard lewis hist moy ori Document Transcript

    • Bernard Lewis, HISTOIRE DU MOYEN-ORIENT. Deux mille ans dhistoire de la naissance du christianisme à nos joursTraduit de langlais par Jacqueline Carnaud et Jacqueline LahanaTHE MIDDLE EAST. 2000 YEARS OF HISTORY FROM THE RISE OF CHRISTIANITY TO THE PRESENT DAY, © Bernard Lewis, 1995, ©Éditions Albin Michel S.A., 1997PréfacePREMIÈRE PARTIE IntroductionDEUXIÈME PARTIE AntécédentsI. Avant le christianismeIL Avant lislamTROISIÈME PARTIE Aube et apogée de lislamIII. Les originesIV. Le califat abbassideV. Larrivée des peuples de la steppeVI. Les lendemains de la conquête mongoleVIL Les empires canonniersQUATRIÈME PARTIE TransversalesVIII. LÉtatIX. LéconomieX. Les élites 199XI. Le peupleXII. La religion et le droitXIII. La cultureCINQUIÈME PARTIE Le choc de la modernitéXIV. DéfiXV. MutationsXVI. Réaction et riposteXVII. Idées nouvellesXVIII. De guerre en guerreXIX. Dune liberté à lautreNotesOrientations bibliographiquesRemarques sur les calendriersChronologieTable des illustrationsCartesIndexTable des cartesPréfaceIl existe à présent de nombreuses histoires du Moyen-Orient en un volume. La plupart sarrêtent à lavènement duchristianisme ou commencent à celui de lislam. En prenant pour point de départ le début de lère chrétienne, javais un
    • double objectif. Dune part, je voulais sortir la Perse et Byzance du rôle modeste de toile de fond à la carrière deMahomet et à la création de lÉtat musulman qui leur est généralement attribué, aux côtés de lArabie préislamique. Cesdeux grands empires rivaux, qui se sont partagé le Moyen-Orient pendant plusieurs siècles, méritent, en effet, davantagequune simple mention. Dautre part, je souhaitais établir un lien entre le Moyen-Orient daujourdhui et les anciennescivilisations qui sy sont succédé, ainsi quen témoignent quantité de textes et de monuments. Durant les premiers sièclesde lère chrétienne ou, si lon veut, entre Jésus et Mahomet, les territoires à louest de lEmpire perse ont enregistré deprofondes transformations sous leffet de lhellénisation, de la romanisation et enfin de la christianisation, si bien que lesouvenir (mais non toutes les traces) de ces anciennes civilisations a fini par seffacer. Ce nest quà une époquerelativement récente quarchéologues et orientalistes lont fait revivre. Il nempêche, le lien qui unit le Moyen-Orientancien et contemporain, à travers lAntiquité tardive et le Moyen Age, vaut quon sy arrête.Les premières histoires modernes de la région se sont, par la force des choses, concentrées sur les événements politiqueset militaires, sans lesquels il est difficile, sinon impossible, de comprendre les évolutions plus profondes. Grâce auxtravaux de mes prédécesseurs, jai pu prendre la liberté de réduire au minimum le récit de ces événements, afin deconsacrer davantage dattention aux mutations sociales, économiques et surtout culturelles. Dans cet esprit, jai souventcité des sources de lépoque — chroniques et récits de voyage, documents et inscriptions, voire poèmes et anecdotes.Similairement, il ma paru quune illustration est parfois plus éclairante que le récit ou même lanalyse.Vouloir présenter deux mille ans dhistoire dune région aussi riche, vivante et diverse dans le cadre dun seul volumeoblige à laisser de côté bien des aspects importants. Tous ceux qui sintéressent à cette région feront leur choix. Jai faitle mien; il est forcément personnel. Jai essayé de donner leur juste place aux personnages, aux événements, auxcourants et aux réalisations qui me semblaient les plus caractéristiques et les plus révélateurs. Au lecteur de juger si jysuis parvenu.Il est à présent de mon agréable devoir de remercier David Marmer, Michael Doran, Kate Elliott et Jane Baun, quatrejeunes historiens de luniversité de Princeton qui, de différentes manières, mont aidé à préparer cet ouvrage. Ma detteest grande envers Jane Baun, dont lérudition méticuleuse et lesprit critique mont été si précieux. Je tiens également àexprimer toute ma gratitude à mon assistante Anna-marie Cerminaro pour la patience avec laquelle elle a pris soin desnombreuses versions de cet ouvrage, du premier manuscrit jusquau texte définitif. Lédition, lillustration et lapublication de ce livre doivent beaucoup au savoir-faire et à la gentillesse de Benjamin Buchan, de Tom Graves, et deDouglas Matthews qui a bien voulu se charger de létablissement de lindex.Enfin, je remercie vivement tous ceux dont jai retenu les suggestions ; que les autres veuillent bien mexcuser de ne pasmêtre rallié aux leurs. Il va de soi que jassume lentière responsabilité des fautes et des erreurs qui auraient pu subsister.Bernard Lewis Princeton, avril 1995TranscriptionLes noms arabes et persans apparaissent selon leur graphie la plus courante en Occident et les noms turcs dans uneforme légèrement modifiée de lorthographe officielle turque.PREMIÈRE PARTIEIntroduction
    • Le café ou la maison de thé sont des éléments familiers de la vie urbaine au Moyen-Orient : à toute heure de la journée,ou presque, on y trouve des hommes — rarement des femmes - attablés, en train de siroter une tasse de café ou de thé,de fumer une cigarette, de lire un journal ou de jouer à un jeu de société tout en écoutant dune oreille distraite la radioou la télévision installée dans un coin.Vu de lextérieur, le client dun café moyen-oriental ne diffère guère de son homologue européen, et surtoutméditerranéen. En revanche, il na pas grand-chose en commun avec celui qui se tenait à la même place il y a cinquanteans, et plus encore, il y a cent ans. Cest vrai aussi du client européen, mais pour des raisons très différentes. Saufexception, tous les changements qui se sont opérés dans son apparence, son allure, sa tenue, son comportement sont nésde lintérieur de la société européenne, ou de la société américaine qui lui est étroitement apparentée.Au Moyen-Orient, ces mêmes changements proviennent de sociétés et de cultures profondément étrangères auxtraditions autochtones. Lhomme au café assis sur une chaise, devant une table, en train de lire un journal, incarne lesimmenses bouleversements venus de lOccident qui, à lépoque moderne, ont transformé la vie des habitants de larégion, leur apparence extérieure, leurs activités, leur façon de se vêtir et même leur mentalité.Le premier et le plus visible de ces changements concerne le costume. Notre client porte peut-être une tenuetraditionnelle, mais en ville, cest de moins en moins fréquent. Plus probablement, il est habillé à loccidentale: chemiseet pantalon, ou encore T-shirt et jean. Les vêtements possèdent une importance considérable, parce quils permettent,non seulement de se protéger des intempéries et de ne pas attenter à la pudeur, mais aussi - et surtout dans cette partie dumonde - daffirmer son identité, de proclamer ses origines et dadresser un signe de reconnaissance à ceux qui lespartagent. Déjà au VIF siècle avant J.-O, le prophète Sophonie déclarait: «Au jour du sacrifice de Iahvé», Dieu châtiera«tous ceux qui revêtent un vêtement étranger» (I, 8). Les textes juifs et plus tard musulmans exhortent les fidèles àconserver leurs habitudes vestimentaires. « Ne vous habillez pas comme les infidèles, de crainte de devenir commeeux», dit une maxime fréquemment citée. Selon une tradition attribuée au Prophète, «le turban est la barrière qui séparelinfidélité de la foi». Selon une autre, « celui qui essaie dimiter les gens [dun autre peuple ou dune autre religion]devient lun deux». Jusque très récemment, et dans certaines régions encore aujourdhui, chaque groupe ethnique,chaque communauté religieuse, chaque tribu, chaque province, parfois chaque corps de métier possède une manièredistinctive de shabiller.Il est fort probable que notre homme assis au café porte quelque chose sur la tête, une casquette, ou bien — sauf enTurquie — une coiffure plus traditionnelle. Ceux qui ont visité un cimetière de la période ottomane se souviennent sansdoute que les stèles comportent souvent une représentation sculptée du couvre-chef que portait le défunt de son vivant.Sil était cadi, on voit une coiffe de juge; sil était janissaire, sa stèle est surmontée dune sorte de bonnet ressemblant àune manche repliée. Quel que fut le métier quil exerçât, un couvre-chef, symbole de sa profession, orne sa tombe. Pourle suivre jusque dans sa mort, ce trait distinctif devait assurément avoir une importance capitale dans sa vie. En turc, ilny a pas si longtemps, lexpression §apka giymek, mettre un chapeau, correspondait au français « retourner sa veste »,autrement dit, devenir un renégat, un apostat, passer dans lautre camp. Aujourdhui, bien entendu, la plupart des Turcsqui se couvrent la tête portent un chapeau, une casquette ou -sils sont religieux — un béret, et lexpression nest plusutilisée dans ce sens-là. Néanmoins, les couvre-chefs occidentaux demeurent rares dans les pays arabes, et plus encoreen Iran. Dune certaine façon, on peut retracer les étapes de la modernisation au Moyen-Orient en suivantloccidentalisation du vêtement et, plus particulièrement, de la coiffure.
    • Comme presque tous les autres aspects de la modernisation, lévolution du vêtement commença dans larmée. Aux yeuxdes réformateurs, les uniformes militaires occidentaux possédaient une certaine magie. Face aux défaites répétées deleurs armées, les princes musulmans finirent par adopter non seulement les armes, mais aussi lorganisation etléquipement des infidèles, uniformes compris. A la fin du XVIIIe siècle, larmée ottomane, soucieuse defficacité, setourna vers lEurope pour sapprovisionner en armes et entraîner ses soldats. En revanche, rien ne lobligeait à leurimposer le képi et la capote ajustée. Il sagissait dune décision dordre non pas militaire mais social, que reprendraientpresque tous les pays musulmans modernes, Libye et République islamique dIran incluses. Ce changement de styletémoigne du prestige et de la fascination que continue dexercer la civilisation occidentale, même chez ceux qui larejettent avec le plus de véhémence.Le couvre-chef fut le dernier élément de luniforme militaire à sacrifier à la mode européenne et, aujourdhui encore, ilest probable que, dans la plupart des pays arabes, lhomme assis dans le café porte une coiffure traditionnelle, sans douteune keffiah dont le dessin et la couleur indiquent peut-être aussi son appartenance tribale ou régionale. La valeursymbolique de la tête et de ce qui la recouvre est évidente. Pour les musulmans vient sajouter le fait que la plupart descouvre-chefs européens munis dune visière ou dun rebord gênent lobservance des rites. Comme dans le judaïsme, leshommes prient la tête couverte en signe de respect. Une visière ou un rebord les empêche de se prosterner le front àterre. Alors quelles avaient adopté des uniformes plus ou moins occidentalisés, les armées musulmanes du Moyen-Orient conservèrent pendant longtemps encore des coiffures traditionnelles. Le sultan Mahmud II, qui régna de 1808 à1839 et fut lun des premiers grands réformateurs du XIXe siècle, introduisit le fez, aussi appelé tarbouche. Au débutdétesté et rejeté parce quil représentait une innovation venue des infidèles, il finit par être accepté au point de devenirun symbole de lislam. Son abolition en 1925 par le premier président de la République turque rencontra une oppositionaussi farouche que son introduction, et pour les mêmes raisons. En interdisant le port du fez et des autres coiffuresmasculines traditionnelles au profit du chapeau ou de la casquette, Kemal Atatûrk, expert en symbolique sociale, ne selivrait pas au vain caprice dun despote. Il sagissait dune décision politique majeure, dont lui et ses partisans mesuraientparfaitement la portée, tout comme ses adversaires, naturellement.Semblable bouleversement sétait déjà produit. Au XIIIe siècle, lorsque les pays musulmans situés au cœur du Moyen-Orient tombèrent, pour la première fois depuis le prophète Mahomet, aux mains de non-musulmans, leurs habitantsadoptèrent les pratiques des conquérants, du moins dans le domaine militaire; même en Egypte, qui échappa à laconquête mongole, les grands émirs se mirent à porter le costume mongol, à se laisser pousser les cheveux et àharnacher leurs chevaux à la mode mongole. Et ce pour la même raison que les armées musulmanes daujourdhuiarborent des capotes ajustées et des képis : cétait la tenue de la victoire, celle de la plus grande puissance militaire delépoque. Il en fut ainsi, rapportent les chroniqueurs, jusquen 1315, date à laquelle, les envahisseurs sétant convertis etassimilés, le sultan dEgypte ordonna à ses officiers de couper leurs longues boucles et de revenir au costume et aucaparaçon musulmans. A ce jour, les armées modernes de lislam nont pas encore opéré ce genre de retour à la tradition.Après larmée, vint le tour du palais. Un jour, le sultan en personne se présenta dans un costume européen, légèrementadapté pour paraître différent, mais pas trop. Au palais Topkapi dIstanbul, on peut voir deux charmants portraits deMahmud II, avant et après la réforme vestimentaire de larmée. Dus à lévidence au même artiste, ils représentent lesultan caracolant sur le même cheval et vu sous le même angle. Dans lun, Mahmud II porte un costume ottoman, danslautre, un pantalon et un manteau à brandebourgs. Le harnachement de sa monture sest, lui aussi, occidentalisé. Direct,comme à son habitude, Atatûrk devait déclarer : « Nous voulons nous habiller de manière civilisée. » Mais quentendait-
    • il par là ? Et pourquoi des vêtements appartenant à des civilisations beaucoup plus anciennes ne seraient-ils pas civilisés? En fait, pour lui, « civilisé » voulait dire moderne, autrement dit occidental.A la suite du sultan, les courtisans commencèrent à shabiller à leuropéenne. Le palais était lendroit où il était le plusfacile pour le souverain dédicter des règles en matière vestimentaire et de les imposer aux civils. Les hauts serviteurs delÉtat se mirent à porter des pantalons et des redingotes. Du palais, la nouvelle mode sétendit à ladministration engénéral, si bien quà la fin du XIXe siècle, tous les fonctionnaires de lEmpire portaient des manteaux et des pantalons decoupes diverses, signe dun profond changement des valeurs sociales. De la fonction publique, elle se propagea peu àpeu dans le reste de la population, gagnant jusquau simple citoyen, du moins dans les villes. LIran connut une mêmeévolution, avec un léger décalage dans le temps; comme dans le monde ottoman, loccidentalisation du vêtement futbeaucoup plus lente en milieu ouvrier et rural, et nest pas encore achevée. Malgré la révolution islamique de 1979, lesdiplomates iraniens continuent de shabiller à leuropéenne, exception faite de la cravate, façon dexprimer leur rejet desmodes et des contraintes occidentales.Loccidentalisation - ou modernisation - du vêtement féminin se heurta à des résistances plus grandes encore. Elledébuta beaucoup plus tard et ne fut jamais aussi généralisée. Les règles musulmanes concernant la pudeur féminine enfont, encore aujourdhui, un sujet sensible, source de polémiques et de divisions. Sil interdit le fez et autres couvre-chefstraditionnels aux hommes, Atatûrk ne se hasarda pas à abolir le voile. Quelques municipalités de la République turquelégiférèrent en ce sens, mais son port disparut par une sorte dosmose, sous leffet de la pression sociale et non dune loi.Le vêtement, comme dautres choses, reste un révélateur de la condition des femmes. Dans les maisons de thé ou lescafés, les femmes sont rares et quand elles y viennent, elles sont en général couvertes des pieds à la tête. Toutefois, onpeut rencontrer des élégantes, vêtues à loccidentale, dans les grands hôtels ou les cafés fréquentés par les classes aisées.Lévolution du vêtement reflète également des changements plus larges, y compris dans les pays les plus farouchementanti-occidentaux. De même que leurs habitants continuent de porter une tenue semi-occidentalisée, de même lÉtatconserve des atours occidentaux sous la forme dune constitution écrite, dune assemblée législative et délections dungenre ou dun autre. Ainsi, la République islamique dIran ne les a pas abolis, bien quils naient de précédent ni danslIran ancien ni dans lhistoire musulmane.Au café, notre client, pour revenir à lui, est assis sur une chaise près dune table, deux autres innovations dues àlinfluence occidentale. Connues au Moyen-Orient dans lAntiquité et à lépoque romaine, tables et chaises disparurentaprès la conquête musulmane. Les Arabes venaient dune terre pauvre en forêts, où le bois était rare et précieux. Enrevanche, ils avaient de la laine et du cuir en abondance qui leur servaient non seulement à se vêtir, mais aussi à meublerleurs demeures et à orner les lieux publics. On sallongeait ou on sasseyait sur des coussins de taille et de formediverses, sur des divans ou des ottomanes — deux mots originaires du Moyen-Orient — recouverts de tapis noués outissés ; la nourriture était servie sur délégants plateaux en métal repoussé. Des miniatures ottomanes du début du XVIIIesiècle représentent des Européens invités aux fêtes de la cour du sultan. Ils se reconnaissent aisément à leur tuniqueajustée, à leur pantalon moulant et à leur chapeau, mais aussi au fait quils sont les seuls à être assis sur des chaises.Hôtes pleins dattention, les Ottomans veillaient à ce que leurs invités européens se sentent à laise.Notre homme est probablement en train de fumer une cigarette -produit occidental, et même plus précisémentaméricain. Sans doute apporté au Moyen-Orient par des marchands anglais au début du XVIIe siècle, le tabac devintrapidement très populaire. Le café était arrivé un peu plus tôt, au XVIe siècle. Cultivé en Ethiopie, il apparut dabord ausud de lArabie, puis en Egypte, en Syrie et en Turquie. Selon des chroniques turques, il fut introduit à Istanbul sous le
    • règne de Soliman le Magnifique (1520-1566) par deux Syriens, lun originaire dAlep, lautre de Damas, qui ouvrirentles premières « boutiques de café » dans la capitale turque. Ce nouveau breuvage rencontra aussitôt un succèsconsidérable, au point que le Syrien dAlep retourna dans sa ville natale au bout de trois ans seulement en possession decinq mille pièces dor gagnées grâce à son commerce. La fréquentation des cafés ne manqua pas dinquiéter les autoritéspolitiques, qui craignaient quon y fomente des actions séditieuses, ainsi que les autorités religieuses, incertaines ducaractère licite ou non de ce genre de stimulant au regard de la loi musulmane. En 1633, le sultan Murad IV interdit lecafé et le tabac, allant jusquà faire exécuter leurs amateurs. Finalement, après de longs débats, le tabac fut déclaré licitepar une fatwa du grand mufti Mehmed Bahai Efendi, lui-même fumeur invétéré, qui, en 1634, avait été destitué etenvoyé en exil parce quil refusait de renoncer à sa passion. Selon son contemporain, lauteur ottoman Kâtib Çelebi, legrand mufti naurait pas rendu cet arrêt poussé par son goût immodéré pour le tabac, mais en vertu du principe juridiqueselon lequel tout ce qui nest pas explicitement interdit est autorisé et par souci de « ce qui convient le mieux aux gens1».Fort probablement, notre homme est aussi en train de lire un journal, à moins quil nécoute quelquun en faire la lecturepublique. Lintroduction de la presse fut, à nen pas douter, lun des changements les plus révolutionnaires, tant sur leplan social quindividuel. Ce journal est imprimé en arabe, la langue qui prévaut dans la majeure partie du Moyen-Orient. En effet, dans le Croissant fertile, en Egypte et en Afrique du Nord, les langues parlées dans lAntiquité ontquasiment disparu, certaines nayant plus quun usage liturgique ou un nombre extrêmement limité de locuteurs. Laseule exception est lhébreu, que les Juifs ont conservé à travers les siècles comme langue religieuse et littéraire et quiest redevenu une langue politique et quotidienne dans lÉtat moderne dIsraël. En Perse, la langue ne fut pas supplantéepar larabe, mais se transforma. Après lavènement de lislam, elle adopta lalphabet arabe et senrichit de nombreuxemprunts. Il en alla de même du turc, jusquau moment où Kemal Atatùrk, prenant linitiative dune grande réformeculturelle, abolit lalphabet arabe au profit de lalphabet latin. Plusieurs républiques turcophones de lex-Unionsoviétique ont récemment fait le même choix.Lécriture se pratique au Moyen-Orient depuis la plus haute Antiquité. Invention moyen-orientale, lalphabet représentaun immense progrès par rapport aux divers systèmes de signes et de pictogrammes qui le précédèrent et dont quelques-uns subsistent encore dans certaines parties du monde. Les alphabets latin, grec, hébreu et arabe dérivent tous dupremier alphabet inventé par les peuples maritimes du Levant. Si lalphabet simplifia la rédaction et le déchiffrement destextes, lintroduction du papier en provenance de Chine au VIIIe siècle de notre ère facilita leur production et leurdiffusion. Toutefois, pour une raison mystérieuse, lorsquelle se fraya un chemin vers lOccident, une autre inventionchinoise, limprimerie, contourna le Moyen-Orient. Elle ny était cependant pas totalement inconnue, car des documentsattestent lexistence, au Moyen Age, de formes de bois gravées. On sait même quà la fin du XIIIe siècle, les princesmongols de Perse firent imprimer des billets de banque, mais comme ils payaient leurs employés avec tout encontinuant à exiger le versement des impôts en or, ce papier-monnaie fut accueilli avec défiance. Malheureuse,lexpérience resta sans lendemain. Lorsque limprimerie finit par arriver au Moyen-Orient, ce fut non de Chine maisdOccident où, fait remarquable, son introduction avait attiré lattention des Turcs. Ne sintéressant guère dhabitude à cequi se passait dans les contrées des infidèles, les chroniqueurs ottomans allèrent jusquà consacrer quelques lignes àGutenberg et à sa première presse. Il semble que ce soit des Juifs expulsés dEspagne en 1492 qui aient introduitlimprimerie au Moyen-Orient. Entre autres objets, idées et savoir-faire occidentaux, ils apportèrent le livre imprimé etlart de le fabriquer. Dautres communautés non musulmanes sy lancèrent à leur tour. Bien que nayant pas dimpact
    • direct sur la culture majoritaire, leur activité contribua à défricher le terrain. Comme lattestent des inventaires desuccession conservés dans les archives ottomanes, des livres en caractères arabes étaient importés dEurope par de richesmusulmans. Et lorsque la première imprimerie musulmane finit par souvrir au début du XVIIIe siècle à Istanbul, elleneut pas de mal à trouver une main-dœuvre qualifiée parmi les typographes juifs et chrétiens.Les journaux ne firent leur apparition que beaucoup plus tard ; très vite, certains intellectuels musulmans prirentconscience des avantages, mais aussi des dangers quils recelaient. Dès 1690, lambassadeur marocain en Espagne,Muhammad ibn Abd al-Wahhâb, plus connu sous le nom de al-Wazir al-Ghassânï, mentionne dans sa relation devoyage « ces moulins à écriture qui publient des rapports censés contenir des informations, mais qui bruissent demensonges sensationnels2». Au XVIIIe siècle, les Ottomans savaient quil existait une presse européenne etmanifestaient parfois de lintérêt pour ce qui sy disait sur eux, mais sans plus. Son introduction au Moyen-Orient fut uneconséquence directe de la Révolution française. En 1795, en effet, parut le premier numéro de la Gazette française deConstantinople publiée par lambassade de France. Dabord destiné aux ressortissants français, ce journal, qui fut sansdoute le premier à être imprimé dans cette partie du monde, avait aussi dautres lecteurs. Après larrivée en Egypte de laRévolution française en la personne du général Bonaparte, dautres journaux et gazettes officiels virent le jour au Caire.Les Français envisagèrent un moment de créer un journal en arabe, mais aucun exemplaire nen ayant été retrouvé, il estprobable que ce projet ne connut pas de suite.Dans les sociétés musulmanes traditionnelles, le prince disposait de plusieurs moyens pour informer ses sujetsdévénements importants. Deux dentre eux faisaient partie de ses prérogatives. En effet, la légende sur les pièces demonnaie et le sermon du vendredi dans les mosquées devaient, en principe, mentionner son nom et, le cas échéant, celuide son suzerain. Lomission ou lajout dun nom dans la prière rogatoire signifiait généralement un changement ausommet du pouvoir, suite à une succession, une révolte, ou encore un transfert dallégeance. Le reste du prône servaitparfois à annoncer une nouvelle politique ou des mesures particulières. Labolition dun impôt, mais pas sonintroduction, pouvait aussi être portée à la connaissance du peuple par des inscriptions dans les lieux publics. Les poètesde cour chantaient les louanges du prince ; leurs poèmes — facilement mémorisables et largement difïusés —entretenaient sa réputation. Des documents rédigés par des chroniqueurs officiels, tels les fathname ou lettres devictoire, par lesquelles les sultans ottomans proclamaient leurs succès militaires, étaient distribués pour faire connaîtretout événement jugé important. Utilisant depuis longtemps lécriture ou la parole comme instrument de gouvernement,les souverains musulmans surent vite tirer parti de cette invention venue dailleurs : le journal.Lhistoire de la presse locale en langue vernaculaire commence avec les deux grands dirigeants réformateurs,contemporains et rivaux, que furent Muhammad Ali Pacha en Egypte et le sultan Mahmud II en Turquie. Comme dansbien dautres domaines, Muhammad Ali prit linitiative et Mahmud II lui emboîta le pas, en vertu du principe selonlequel un sultan se devait de faire autant sinon mieux quun pacha. Le premier lança une gazette officielle, dabord enfrançais, puis en arabe ; le second, une gazette en français, puis en turc. Pendant longtemps, les journaux paraissant auMoyen-Orient furent tous des organes gouvernementaux, dont la fonction, comme lindiquait sans détour un édito-rialturc de lépoque, était de «faire connaître les intentions et les décisions du gouvernement3». Une telle conception de lanature de la presse et de son rôle na pas encore entièrement disparu dans cette partie du monde.Écrire lhistoire de la presse au Moyen-Orient nest pas une tâche aisée. De nombreux journaux ne connurent quuneexistence éphémère, cessant de paraître après quelques numéros; quant aux autres, les collections conservées dans lesarchives sont souvent incomplètes. Pour autant quon sache, le premier périodique non officiel parut à Istanbul en 1840.
    • Son propriétaire et directeur était un Anglais, William Churchill, qui réussit à obtenir un firman autorisant sonentreprise. Bien que paraissant à intervalles irréguliers, ce Journal des événements (Jeride-i Havadis) parvint à semaintenir.Lintroduction du télégraphe et la guerre de Crimée marquèrent un tournant dans lhistoire non seulement de ce journalmais aussi de lensemble de la presse au Moyen-Orient. De nombreux correspondants de guerre, français et anglais,accoururent dans la région. Churchill sarrangea avec lun deux pour quil lui fournisse le double des dépêches quilenvoyait à son journal londonien, ce qui lui permit de sortir cinq numéros par semaine, un exploit pour lépoque. Voilàcomment les Turcs et les autres peuples du Moyen-Orient devinrent dépendants dune drogue bien plus puissante,certains diraient plus nocive, que le café ou le tabac, réclamant leur dose quotidienne de nouvelles. Peu après, naquit unjournal en langue arabe destiné aux provinces arabophones de lEmpire ; il cessa de paraître au lendemain de la guerrede Crimée, contrairement à son homologue turc qui poursuivit sa carrière et fit de nombreux émules.En 1860, le gouvernement ottoman parraina un quotidien en arabe. Paraissant à Istanbul, il ne se contentait pas depublier des décrets officiels et autres informations du même genre ; cétait un authentique journal dans lequel on trouvaitdes nouvelles de lEmpire et du monde, des éditoriaux et des articles de fond. A peu près à la même époque, les jésuitesde Beyrouth fondèrent un autre journal, très certainement le premier quotidien à paraître dans un pays arabe. Quand lesmusulmans dénoncent les impérialistes et les missionnaires, ils ont au moins raison sur un point : cest à eux, en effet,quils doivent la presse quotidienne. Et, avec le développement de la presse, les directeurs de journaux, les journalisteset les lecteurs se trouvèrent confrontés à deux grands écueils : la propagande et la censure.A la fin du XIXe siècle et au début du XXe les publications — quotidiennes, hebdomadaires et mensuelles - semultiplièrent, notamment en Egypte où, en raison de loccupation britannique, les conditions étaient plus favorables. Cespublications étaient largement diffusées dans les autres pays arabophones qui, à leur tour, créèrent leurs propresjournaux et magazines. Lessor de la presse eut des répercussions considérables. Le fait dêtre régulièrement informé dece qui se passait chez lui et à létranger donna au simple citoyen capable de lire ou de se faire lire un journal uneconnaissance de sa ville, de son pays et même du monde impensable un siècle plus tôt. La presse engendra de nouvellesformes de socialisation et de politisation. Cest également pendant la guerre de Crimée que se créèrent des municipalitéssur le modèle occidental et que lÉtat commença à recourir à lemprunt public.La langue, elle aussi, subit de profondes transformations. En turc, en arabe et plus tard en persan, le style ampoulé despremiers journaux, modelé sur celui des chroniques de cour et des décrets officiels, céda progressivement la place austyle journalistique plus vigoureux que nous connaissons aujourdhui. Pour aborder les problèmes du monde moderne,les journalistes durent se forger de nouvelles formes dexpression. Le besoin dinformer le lecteur et de lui expliquer desévénements aussi abscons que linsurrection de la Pologne contre la Russie, la guerre de Sécession ou encore lesdiscours du trône de la reine Victoria fut, en grande partie, à lorigine du langage politique et journalistique du Moyen-Orient moderne.Nouveau venu sur la scène moyen-orientale, le journaliste, dont la profession était inconnue jusque-là, se mit à jouer unrôle de plus en plus important.Aujourdhui, le journal nest plus le seul moyen de communication présent dans un café. On y trouve généralement uneradio, sinon aussi une télévision. Le premier organisme de radiodiffusion au Moyen-Orient fut inauguré en Turquie en1925, trois ans seulement après celui de Londres. Etant sous domination étrangère, la plupart des autres pays de larégion durent attendre un peu plus longtemps. En Egypte, la radio ne commença à émettre quen 1934 et ne prit
    • véritablement son essor quaprès la révolution de 1952. Cest en 1964 que la Turquie, encore une fois pionnière, créa uneradio indépendante du gouvernement. Dune façon générale, le degré de liberté dont jouissent les gens de radio ou detélévision dépend de la nature du régime en place. LItalie fasciste fut apparemment la première puissance étrangère àrépandre sa propagande par la voie des ondes: en 1935, elle commença à émettre des émissions régulières en arabedepuis Bari, inaugurant ainsi une guerre de propagande dans laquelle allaient sengouffrer la Grande-Bretagne,lAllemagne, puis la France et, plus tard, les États-Unis et lUnion soviétique. A leur tour, les pays du Moyen-Orient semirent à arroser la région de leurs programmes, dispensant des informations, prodiguant des conseils et, à loccasion,appelant à la subversion. Plus coûteuse, lintroduction de la télévision fut aussi plus laborieuse, mais à lheure actuelleelle est présente dans tout le Moyen-Orient.Dans une région où lanalphabétisme reste très répandu, lapparition dinstruments modernes de communication orale eutun impact révolutionnaire, au sens propre du terme. Ainsi, la révolution iranienne de 1979 fut sans doute la premièrerévolution électronique de lhistoire : les discours de layatollah Khomeini étaient distribués sur cassettes, et sesinstructions transmises par liaisons téléphoniques directes. Grâce à ces moyens techniques, lart oratoire acquit une forceinédite et put toucher des foules immenses.Le contenu des programmes de radio et de télévision dépend beaucoup du régime en place. Très vraisemblablement, leportrait du chef de lÉtat ou du gouvernement orne lun des murs du café. Dans les rares pays qui ont adopté un systèmedémocratique à loccidentale et ont réussi à le conserver, les dirigeants sont démocratiquement élus et les médias, à côtédes positions gouvernementales, font place à un large éventail dopinions. Dans les autres, lécrasante majorité, prévalentdes régimes plus ou moins autocratiques. Quand ceux-ci revêtent un caractère traditionnel et modéré, les formes sont engénéral respectées et une certaine liberté dexpression est permise. Quand il sagit de dictatures exercées par desmilitaires ou un parti, les médias - presse, radio et télévision confondues - sont soumis à une discipline totalitaire etcontraints à lunanimisme.Toutefois, quelle que soit la nature du régime, le portrait de son chef accroché au mur constitue, par sa seule présence,une rupture radicale avec le passé. Comme le rapportait, en 1721, lambassadeur turc en France, la coutume voulait quele roi offre aux représentants étrangers «son portrait garni de diamants». Ayant expliqué quil nétait point permis auxmusulmans davoir des portraits, il reçut en échange dautres présents4. Lart du portrait nétait cependant pas inconnu auMoyen-Orient. Le sultan Mehmed II, surnommé le Conquérant, avait autorisé le peintre italien Bellini à faire sonportrait et possédait même une collection de tableaux européens. Plus pieux, son fils et successeur sen débarrassa. Par lasuite, les sultans se montrèrent moins pointilleux, si bien que le palais Topkapi à Istanbul abrite une riche galerie deportraits de souverains et autres dignitaires de lEmpire. A lépoque moderne sest développée une sorte diconographiemusulmane qui propose des portraits, à lévidence mythiques, d"Ali et de Hussein en pays shiite, et dautres figuresreligieuses, en moins grand nombre il est vrai, en pays sunnite. On rencontre peu deffigies sur les monnaies, commecest la coutume en Europe depuis lAntiquité grecque et romaine. Une seule pièce montre ce que lon suppose être leportrait dun calife abbasside. Elle est volontairement provocatrice, car non seulement elle représente le souverain, maisencore celui-ci est en train de porter une coupe à ses lèvres. Quelques pièces seljuqides à leffigie dun émir proviennentde petites principautés dAnatolie, mais cest là un phénomène purement local dû à linfluence byzantine.Il ny a sans doute pas dautres tableaux aux murs, si ce nest un texte calligraphié et encadré, reproduisant un verset duCoran ou un dit du Prophète. Depuis quatorze siècles, lislam est la principale religion de la région et, depuis presqueautant, la religion dominante. Limité à la récitation de quelques versets du Coran, le culte observé dans la mosquée est
    • simple et austère. La prière commune est un acte collectif et discipliné de soumission au Créateur, Dieu unique etimmatériel. Le culte ne tolère ni le spectaculaire ni le mystère. Il nadmet ni la poésie ni la musique liturgique, ni, afortiori^ la peinture ou la sculpture figurative que la tradition musulmane récuse comme idolâtre. Les artistes pratiquentle dessin abstrait et géométrique, et leurs motifs décoratifs sinspirent abondamment de la calligraphie. Des versets etmême des sourates entières du Coran ornent les murs et le plafond des mosquées, mais aussi des demeures privées etdes lieux publics.Cest peut-être dans les arts quapparurent les premiers signes de la pénétration culturelle de lOccident. Ainsi, dans unpays comme lIran, pourtant plus éloigné et plus refermé sur lui-même, la peinture manifeste, dès le début du XVIesiècle, des influences occidentales aussi bien dans la représentation des ombres, de la perspective que des figureshumaines. Défiant les règles de laniconisme musulman, ces dernières étaient depuis longtemps présentes dans lart perseet ottoman ; à partir de cette époque, elles sindividualisent et perdent leur caractère stéréotypé. Lart du portrait étaitégalement connu, mais limage du prince reproduite sur les pièces de monnaie, les timbres ou les murs est unphénomène récent et passe encore, dans les pays les plus conservateurs, pour un sacrilège confinant à de lidolâtrie.Contrairement au théâtre, le cinéma rencontre au Moyen-Orient un succès considérable. Dès 1897, lEgypte commença àimporter des films muets dItalie. Les séances de projections organisées à lintention des soldats alliés pendant laPremière Guerre mondiale donnèrent à de nombreux habitants de la région loccasion de découvrir ce nouveau moyendexpression. En 1917, lEgypte encore se lançait dans la production et, en 1927, elle présentait ses premiers longsmétrages. Aujourdhui, lindustrie cinématographique égyptienne occupe le troisième rang mondial, derrière celles desÉtats-Unis et de lInde.Dautres inventions occidentales sont désormais si anciennes et si bien intégrées que leur origine étrangère nest plusperçue. Si notre homme dans le café a fait des études et sest abîmé les yeux à force de lire, il porte sans doute deslunettes, invention européenne attestée au Moyen-Orient depuis le XVe siècle. Le café possède peut-être une horloge etle client une montre; encore aujourdhui, celles-ci sont probablement de fabrication étrangère — européenne ouasiatique. Lutilisation dinstruments précis pour mesurer le temps a entraîné, et continue dentraîner, de grandsbouleversements dans les modes de vie traditionnels.Il y a toutes les chances pour que notre amateur de café passe le temps, sans avoir à le mesurer, en compagnie damis etjoue à lun de ces jeux de table qui ont une très longue histoire dans la région. Les plus appréciés sont le jacquet et, dansles classes plus instruites, les échecs. Tous deux sont arrivés en Occident par lintermédiaire du Moyen-Orient, leséchecs ayant peut-être une origine indienne. Leur présence est déjà attestée en Perse préislamique. Dans le grand débatsur la question de la prédestination ou du libre arbitre qui a opposé les théologiens musulmans au Moyen Age, ces jeuxservaient parfois dillustration ou même dexemple par excellence. Faut-il comparer lexistence à une partie déchecs oùle joueur reste, à chaque coup, libre de déplacer ses pièces comme il lentend et où la victoire dépend de son talent et desa faculté danticipation ? Ou bien à une partie de jacquet, dont lissue peut être accélérée ou retardée grâce à un brindhabileté, mais dont le résultat final dépend des lancers de dés successifs, qualifiés par certains de pur hasard et pardautres de prédétermination divine? Ces deux jeux fournirent de puissantes métaphores dans ce grand débatthéologique, où la prédestination — le jacquet — finit par lemporter.Entre les nouvelles et les discours, la radio ou la télévision diffuse de la musique. Dans la plupart des cafés, il sagit demusique orientale, traditionnelle ou de variétés, ou encore de musique pop occidentale arrangée au goût oriental. Lamusique classique occidentale est presque totalement absente. Car les musulmans les plus occidentalisés ne lapprécient
    • guère, contrairement aux Japonais ou même aux Chinois qui laiment, linterprètent, voire en composent. Chez leschrétiens libanais ou les Juifs israéliens, il existe un public pour cette musique. En Turquie, où loccidentalisation aégalement touché le domaine musical, on trouve aujourdhui des orchestres symphoniques, des opéras et descompositeurs de musique classique. Pouvant, comme les arts plastiques, se passer de la langue, la musique, du moinsinstrumentale, semble a priori plus accessible aux peuples dune autre culture. Pourtant, dans presque tout le Moyen-Orient, peut-être à cause de la place quy occupe le chant, les amateurs de musique classique demeurent relativementpeu nombreux. En revanche, dès les premiers contacts avec lOccident, la peinture et larchitecture se sont transforméessous son influence ; en littérature, les genres traditionnels ont pratiquement disparu, le roman, le théâtre et la poésie seconformant aux canons esthétiques modernes. Si les arts plastiques ont été les premiers à soccidentaliser et ont poussétrès loin ce processus, la musique reste à la traîne. Ce qui ne devrait pas nous étonner car, de tous les arts, elle est celuiquun étranger a le plus de mal à comprendre, à assimiler et à jouer.Ce qui frappe le plus un visiteur occidental lorsquil entre dans un café, presque partout au Moyen-Orient, cestlabsence, ou la quasi-absence, de femmes ; lorsquil y en a, ce sont en général des étrangères.Les tables sont occupées par des hommes, seuls ou à plusieurs ; le soir, des groupes de jeunes gens se promènent dansles rues en quête de distraction. Lémancipation des femmes accuse un net retard par rapport aux progrès intervenusdans le statut des hommes et enregistre même, depuis quelque temps, des reculs dans bien des pays.Limpression quon en retire est celle dune région dotée dune culture ancienne et de fortes traditions. A certainesépoques, elle a été un centre doù ont rayonné des idées, des marchandises et parfois des armées. A dautres, elle a été unaimant attirant de nombreux étrangers, pèlerins et disciples, esclaves et prisonniers, conquérants et maîtres. Elle a été uncarrefour et un lieu déchanges, où le savoir et les biens arrivaient dantiques et lointaines contrées et repartaient, parfoisconsidérablement améliorés, vers dautres horizons.Aujourdhui, une grande majorité de ses habitants reste marquée par le choc qua représenté la pénétration dabordeuropéenne puis, plus généralement, occidentale, par les transformations — certains diraient les effets déstabilisateurs -quelle a engendrées. Lhistoire moderne du Moyen-Orient est faite dune succession quasi ininterrompue debouleversements imposés de lextérieur — de défis auxquels ont été apportées des réponses diverses pouvant allerjusquau rejet. Profonds, certains de ces bouleversements sont probablement irréversibles et beaucoup les jugent encoreinsuffisants. Plus limités et superficiels, dautres enregistrent des retours en arrière, à la plus grande satisfaction desconservateurs et des extrémistes pour qui la pénétration de la civilisation occidentale a été un désastre encore plus grandque les terribles invasions mongoles du XIIIe siècle. Il y a peu, cette pénétration était qualifiée dimpérialisme, mais ceterme nest plus approprié maintenant que la brève période de colonisation européenne séloigne dans le temps et que lesÉtats-Unis, peu désireux de simpliquer, se tiennent à distance. Une autre expression décrit mieux la façon dont elle estperçue par ceux qui la rejettent, cest celle quemployait Khomeini à propos des États-Unis : « le grand Satan ». Satannest pas un impérialiste, mais un tentateur. Il ne conquiert pas, il séduit. Laffrontement se poursuit entre ceux quihaïssent le mode de vie occidental et redoutent sa force dattraction, à leurs yeux destructrice, et ceux qui y voientloccasion de nouveaux progrès, de nouvelles ouvertures, déchanges féconds entre cultures et civilisations.Lissue de ce combat est encore incertaine. Ses origines, ses avatars et ses enjeux se comprennent sans doute mieux si onles replace dans lhistoire et la civilisation du Moyen-Orient.DEUXIÈME PARTIE
    • AntécédentsChapitre premier Avant le christianismeAu début de lère chrétienne, deux grands empires se disputaient la région que nous appelons aujourdhui le Moyen-Orient. Ce nétait ni la première ni la dernière fois de son histoire millénaire. Comprenant les pays du pourtourméditerranéen depuis le Bosphore jusquau delta du Nil, son versant occidental faisait partie de lEmpire romain. Lesanciennes civilisations qui y avaient fleuri sétaient éteintes et les cités étaient administrées par des gouverneurs romainsou des princes locaux soumis à Rome. Son versant oriental appartenait à un autre empire, que les Romains, après lesGrecs, appelaient la Perse et ses habitants lIran.La carte politique de la région était très différente de celle daujourdhui. Les pays portaient dautres noms et avaientdautres frontières. De même, la plupart des peuples parlaient dautres langues et professaient dautres religions. Il y a,bien sûr, des exceptions, mais certaines sont plus apparentes que réelles, dans la mesure où elles résultent dune volontédélibérée de faire revivre une Antiquité redécouverte, plutôt que dune transmission ininterrompue dantiques traditions.La carte de lAsie du Sud-Ouest et de lAfrique du Nord-Est à lépoque de la domination des puissances rivales, Rome etla Perse, était également très différente de celle des empires et des cultures qui les avaient précédées et qui, pour laplupart, avaient été conquis et absorbés par des voisins plus puissants, bien avant que les phalanges macédoniennes, leslégions romaines ou les cataphractes perses ny fassent irruption. Parmi les cultures qui avaient survécu jusquau débutde lère chrétienne et conservé tant bien que mal leur identité et leur langue, la plus ancienne était sans conteste lEgypte.Remarquablement caractérisé par son histoire et sa géographie, le pays comprend la basse vallée du Nil et son delta;bordé de chaque côté par le désert, il est délimité au nord par la mer. Sa civilisation était déjà plusieurs fois millénairelorsque les conquérants arrivèrent ; néanmoins, ni les Perses ni les Grecs ni les Romains ne parvinrent à en effacer lestraits distinctifs. Malgré de multiples transformations, la langue et lécriture pharaoniques présentent une étonnantecontinuité. Lancienne écriture hiéroglyphique et celle, plus cursive, qui lui succéda, le démotique, survécurent jusquauxpremiers siècles de lère chrétienne, avant dêtre finalement supplantés par le copte, dernier avatar de légyptien ancien,transcrit dans un alphabet adapté du grec et augmenté de sept lettres dérivées du démotique. Lécriture copte fit sonapparition au IIe siècle avant J.-C. et se stabilisa au cours du Ier siècle de notre ère. Lorsque les Égyptiens seconvertirent au christianisme, le copte devint la langue culturelle et nationale de lEgypte chrétienne sous dominationromaine et byzantine. Après lislamisation et larabisation du pays, même ceux qui décidèrent de rester chrétiensadoptèrent la langue arabe. Ils sappellent encore des coptes, mais leur langue sest progressivement éteinte, pour nesubsister que dans la liturgie. LEgypte avait désormais une nouvelle identité.Le pays a porté bien des noms. A la suite des Grecs et des Romains, nous lappelons «Egypte», adaptation grecque dunancien vocable égyptien. Le mot « copte » a probablement la même racine consonan-tique. Les Égyptiens lappellent «Misr », nom apporté par les conquérants arabes et apparenté aux appellations sémitiques de lEgypte que lon trouvedans la Bible et dans dautres textes anciens.La civilisation du Croissant fertile née dans les vallées du Tigre et de lEuphrate était peut-être encore plus ancienne quecelle de lEgypte, mais ne présentait ni la même unité politique ni la même continuité sociale. Au sud, au centre et aunord vivaient des peuples différents parlant des langues différentes : Sumer et Akkad, Assyrie et Babylonie. Dans laBible, la région sappelle Aram Naharayim, Aram dentre les deux fleuves. Dans le monde gréco-romain, elle sappelaitMésopotamie, mot dont la signification est à peu près identique. Au début de lère chrétienne, le centre et le sud setrouvaient entre les mains des Perses dont la capitale impériale, Ctésiphon, était située non loin du site actuel de Bagdad.
    • Dorigine perse, «Bagdad» signifie «Dieu a donné ». Cétait le nom du village où, des siècles plus tard, les Arabesfonderaient une nouvelle capitale impériale. Mot arabe, « Iraq » désignait au Moyen Age la moitié sud du pays, deBagdad jusquà la mer. Cette province était aussi appelée Iraq Arabï pour la distinguer de Iraq Ajamï, la région voisinesituée au sud-ouest de lIran.Territoire disputé, le nord de la Mésopotamie était gouverné tantôt par Rome, tantôt par la Perse, tantôt par desdynasties locales. A certaines époques, il faisait même partie de la Syrie, région délimitée au nord par la chaînemontagneuse du Taurus, au sud par le désert du Sinaï, à lest par le désert dArabie et à louest par la mer Méditerranée.Lorigine du nom « Syrie » est incertaine. Hérodote y voit une forme abrégée dAssyrie. Les historiens modernes le fontremonter à divers toponymes locaux. Il apparaît pour la première fois en grec et na pas dantécédents identifiables, nipour la forme ni pour le contenu, dans les textes préhellénistiques. Bien établi dans lusage officiel romain et byzantin, ildisparaît au VIF siècle avec la conquête arabe, mais continue à être utilisé en Europe, surtout après le renouveau desétudes classiques et de la terminologie gréco-romaine au moment de la Renaissance. Dans le monde arabe, et plusgénéralement musulman, la région autrefois appelée Syrie portait le nom de Sham, qui était aussi celui de sa villeprincipale, Damas. Hormis quelques rares occurrences dans dobscurs traités de géographie, le nom « Syrie » — enarabe « Suriya » — était inconnu jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle où il resurgit sous linfluenceeuropéenne. En 1865, il devint, sous administration ottomane, le nom officiel dune province, le vilayet de Damas, etaprès lobtention en 1920 dun mandat par les Français, celui dun État. Parmi les noms plus anciens dorigineautochtone, le plus utilisé était celui dAram, daprès le peuple — les Araméens — qui sétait installé en Syrie et enMésopotamie. De même que la Mésopotamie sappelait « Aram dentre les deux fleuves », le sud sappelait « Aram deDamas » et le nord (Alep) « Aram de Sobah » (voir, par exemple, II Samuel, VIII, 6 et X, 6).Plus couramment, cependant, les territoires formant la branche occidentale du Croissant fertile portaient les noms desroyaumes et des peuples qui les contrôlaient. Les plus connus, ou du moins ceux pour lesquels nous possédons le plusde documents, sont ceux du sud, que les premiers livres de la Bible et dautres textes anciens appellent Canaan. Après laconquête Israélite, cette zone prit le nom de «pays des enfants dIsraël » (Josué, XI, 22) ou simplement de « pays dIsraël» (I Samuel, XIII, 19). Après le partage, au Xe siècle avant J.-C, du royaume de David et de Salomon, le sud, avecJérusalem pour capitale, prit le nom de Juda, et le nord celui dIsraël, avant de prendre celui de Samarie. La régioncôtière sappelait au nord la Phénicie et au sud la Philistie, daprès les peuples qui y résidaient. Les Philistins disparurentde la scène de lhistoire au moment des conquêtes babyloniennes. Les Phéniciens continuèrent doccuper le nord dIsraëlet le sud du Liban actuels jusquà larrivée des Romains et le début du christianisme. Après la conquête perse au VIesiècle avant J.-C, la région où se réinstallèrent les exilés prit le nom de «Yehud» (voir les passages en araméen: Daniel,II, 25 et V, 13; Ezra, V, 1 et V, 8). Pour les Romains, de même que dans le Nouveau Testament, le sud, le centre et lenord sappelaient respectivement la Judée, la Samarie et la Galilée. On peut y ajouter, plus au sud, le désert que lesRomains appelaient lIdumée, daprès lEdom biblique - aujourdhui le Néguev - et, à lest du Jourdain, la Pérée.En Mésopotamie comme en Syrie, les langues dominantes étaient sémitiques mais se subdivisaient en plusieurs groupes.Le groupe le plus ancien était lakkadien, auquel appartenaient lassyrien et le babylonien, surtout pratiqués enMésopotamie. Le cananéen regroupait lhébreu biblique, le phénicien et son surgeon en Afrique du Nord, lecarthaginois, ainsi quun certain nombre dautres langues étroitement apparentées, attestées par des inscriptionsdécouvertes dans le nord et le sud de la Syrie. Au début de lère chrétienne, la plupart avaient quasiment disparu, pourêtre remplacées par des langues très proches les unes des autres appartenant à un autre ensemble sémitique, laraméen.
    • Pour ce qui est des langues cananéennes, si le phénicien était encore parlé dans les ports du Levant et les colonies nord-africaines, lhébreu ne létait plus par les Juifs, mais demeurait la langue de la religion, de la littérature et de lérudition.Quant à lassyrien et au babylonien, ils nétaient apparemment plus du tout en usage. Devenu langue internationale ducommerce et de la diplomatie, laraméen était largement répandu non seulement dans le Croissant fertile, mais aussi enPerse, en Egypte et dans le sud de la Turquie actuelle.A cette époque, larabe, dernière des langues sémitiques à faire son entrée dans la région, était pour lessentiel confinédans le centre et le nord de la péninsule Arabique. Les cités plus développées du sud-ouest — aujourdhui le Yémen -parlaient une autre langue sémitique, le sud-arabique, proche de léthiopien, que des colons venus dArabie du Sudavaient apportée avec eux dans la Corne de lAfrique. Certaines sources indiquent que, plus au nord, des locuteursarabes sétaient installés dans les marches de la Syrie et de lIrak, bien avant les grandes conquêtes du VIIe siècle quiaboutiraient au triomphe de larabe dans toute la région. De nos jours, laraméen subsiste dans le rituel de certainesEglises orientales et est encore parlé dans quelques villages reculés.Ce nest quau Moyen Age, avec larrivée des Turcs, que le pays aujourdhui appelé la Turquie prit ce nom — et encore,seulement en Europe. Pendant les premiers siècles de lère chrétienne, on parlait dAsie, ou dAsie Mineure, etdAnatolie. Désignant au départ la côte orientale de la mer Egée, ces deux termes gagnèrent, pour ainsi dire, du terrainvers lest. Plus généralement, le pays était désigné par le nom de ses différentes provinces, villes ou royaumes. Le grecétait la langue dominante et la plus couramment parlée.«Anatolie» vient dun mot grec qui signifie «lever du soleil», comme «Orient» qui vient du latin et «Levant» de litalien.Ces termes reflètent une époque où les pays de la Méditerranée orientale constituaient les limites du monde connu.Prenant peu à peu conscience de lexistence dune Asie plus lointaine et plus vaste, les peuples méditerranéensrebaptisèrent celle quils connaissaient du nom dAsie Mineure. De même, lorsque, bien des siècles plus tard, un Orientencore plus éloigné apparut à lhorizon des Occidentaux, lOrient ancien et immémorial devint le « Proche- », puis le «Moyen-Orient ». De toutes ces lointaines contrées, la plus importante mais aussi la plus menaçante pour le Moyen-Orient était lIran, plus connu en Occident sous le nom de Perse.Au sens strict, la « Perse » ou « Perside » désigne non pas un pays ou une nation, mais une province, le Pars ou Fars, ausud-ouest de lIran, en bordure du golfe Persique. Les Perses nont jamais donné ce nom à lensemble du pays, même sile dialecte de cette province finit par devenir la langue politique et culturelle dominante, au même titre que le toscan enItalie, le castillan en Espagne et le parler de la région londonienne en Angleterre. Le nom quils ont toujours utilisé etimposé au reste du monde en 1935 est lIran. Il dérive de lancien perse aryanam, un génitif pluriel qui signifie « [lepays] des Aryens » et remonte aux premières migrations des peuples indo-aryens.La carte religieuse du Moyen-Orient était encore plus complexe - et confuse - que celle de ses peuples et de ses langues.Si certaines divinités étaient tombées dans loubli, beaucoup existaient encore, non sans avoir, il est vrai, subi détrangestransformations. Au fil du temps, conquêtes et migrations, pénétration de la culture hellénistique et domination romaineavaient donné naissance à de nouvelles religions syncrétiques. Divers cultes orientaux avaient trouvé un écho auprès desRomains et se pratiquaient jusque dans la capitale de lEmpire. Ainsi, Isis dEgypte, Adonis de Syrie, Cybèle de Phrygieen Asie Mineure avaient-ils des adorateurs chez les nouveaux maîtres du Moyen-Orient.En lespace de quelques siècles, soit un laps de temps relativement court à léchelle de la région, deux nouvellesreligions apparues successivement, le christianisme et lislam, allaient supplanter toutes les anciennes divinités et leurscultes. Lavènement et le triomphe de lislam au VIIe siècle furent précédés et, en un sens, rendus possibles par le succès
    • du christianisme, qui lui-même avait une dette envers plusieurs courants antérieurs, religieux et philosophiques. Lun etlautre plongent leurs racines dans la rencontre et linterpénétration de trois civilisations universalistes du Moyen-Orientancien: les civilisations juive, perse et grecque.Le monothéisme nétait pas une idée entièrement nouvelle. On le trouve déjà, par exemple, dans le Grand HymnedAkhenaton, le pharaon qui régna sur lEgypte au XIVe siècle avant J.-C. Toutefois, faisant des apparitions sporadiqueset très localisées, il neut quun impact éphémère et géographiquement circonscrit. Les Juifs furent les premiers à fairedu monothéisme éthique lun des principes fondamentaux de leur religion; on peut dailleurs suivre lévolution de leurscroyances dun culte tribal primitif à un monothéisme éthique universel dans les livres successifs de la Bible. Ces livresmontrent également que les Juifs avaient de plus en plus conscience que cette croyance les isolait de leurs voisinsidolâtres et polythéistes. A lépoque moderne, ceux qui prétendent être les seuls détenteurs de la vérité se laissentfacilement convaincre quils en sont aussi les découvreurs. Dans les temps anciens, une telle présomption eût étéinconcevable. Confrontés à ce fait extraordinaire quils étaient les seuls à avoir reconnu son unicité, les Hébreux,incapables dimaginer quils eussent pu choisir Dieu, adoptèrent une attitude plus humble : cétait Dieu qui les avaitchoisis. Cette élection leur conférait des privilèges, mais leur imposait aussi des devoirs et se révélait parfois un fardeaubien lourd à porter. « Cest vous seuls que jai distingués entre toutes les familles de la terre, cest pourquoi je vousdemande compte de toutes vos fautes» (Amos, III, 2).Toutefois, les Juifs nétaient pas les seuls à adorer un Dieu universel et éthique. Beaucoup plus à lest, sur les hautsplateaux dIran, deux peuples apparentés, les Mèdes et les Perses, étaient peu à peu passés du paganisme à une croyanceen une seule divinité suprême incarnant le principe du bien en lutte perpétuelle contre les forces du mal. Lapparition decette religion est associée au prophète Zoroastre, dont les écrits rédigés en ancien perse ont conservé les enseignements.On ignore à quelle époque ce prophète a vécu et prêché, les estimations des historiens divergeant de mille ans ou plus.Néanmoins, il semblerait que le zoroastrisme connut son apogée aux VIe et Ve siècles avant J.-C. Pendant longtemps,les Mèdes et les Perses avaient, chacun de leur côté, poursuivi leur quête dun Dieu. Les bouleversements du VIe siècleles rapprochèrent. Les répercussions sen feraient sentir dans le monde entier des siècles durant.En 586 avant J.-C, Nabuchodonosor, roi de Babylone, conquit le royaume de Juda, sempara de Jérusalem, détruisit leTemple et, fidèle aux pratiques de lépoque, déporta la population en Babylonie. Quelques décennies plus tard, lesBabyloniens furent à leur tour submergés par un autre conquérant, Cyrus le Mède, fondateur dun nouvel empire persequi ne tarderait pas à sétendre jusquen Syrie et au-delà. Apparemment, les Mèdes avaient une vision du monde et descroyances assez proches de celles des Juifs, lun des nombreux peuples soumis de leur vaste territoire polyglotte. Cyruspermit aux exilés de regagner la terre dIsraël et ordonna la reconstruction du Temple de Jérusalem aux frais de lÉtat.Dans la Bible, il jouit dune estime accordée à aucun autre souverain non juif et à bien peu de chefs juifs. Rédigés aprèsla captivité de Babylone, les derniers chapitres du Livre dIsaïe en fournissent une illustration saisissante: «Il [Cyrus] estmon berger; il exécutera toute ma volonté, en disant à Jérusalem : "Sois rebâtie !" et au Temple : "Sois fondé!" (Isaïe,XLIV, 28). Le chapitre qui suit va encore plus loin: «Ainsi parle lÉternel à son oint, à Cyrus : "Je lai pris par la mainpour mettre les nations à ses pieds"... » (Isaïe, XLV, 1).Entre les premiers et les derniers livres de la Bible, rédigés les uns avant la captivité de Babybone, les autres après leretour des exilés, il existe de notables différences; certaines sont peut-être dues à linfluence de la pensée religieuseiranienne, en particulier, lidée dun combat cosmique entre les forces du Bien et du Mal, entre Dieu et le Démon, danslequel lhumanité aurait un rôle à jouer, laffirmation plus explicite dun jugement après la mort, dune rétribution au ciel
    • ou en enfer, lidée quun sauveur né dune « semence sacrée » et consacré par lonction viendra à la fin des temps etassurera le triomphe définitif du Bien sur le Mal. La place quoccuperont ces idées dans le judaïsme tardif et lechristianisme primitif est bien connue.Les relations entre ces deux peuples eurent également des conséquences politiques. Cyrus accorda ses faveurs aux Juifsqui, en retour, le servirent loyalement; pendant des siècles, ceux-ci, tant dans leur patrie que dans les autres territoiressous domination romaine, seront soupçonnés, non sans raison parfois, de sympathie voire de collusion avec les Persesennemis de Rome.Le philosophe allemand Karl Jaspers voit dans la période qui sétend de 600 à 300 avant J.-C. un « moment déterminant» de lhistoire de lhumanité. En effet, cest à cette époque que des peuples vivant dans des pays éloignés et apparemmentsans contact effectuèrent des percées majeures sur le plan spirituel et intellectuel, comme en témoignent Confucius etLao-tseu en Chine, Bouddha en Inde, Zoroastre ou ses principaux disciples en Iran, les prophètes en Israël et lesphilosophes en Grèce. Ils ne se connaissaient pratiquement pas. Des missionnaires bouddhistes venus de lInde auraienttenté de propager leur doctrine au Moyen-Orient, mais leurs efforts sont très mal connus et ne semblent pas avoir portéde fruit. Les fécondes relations entre les Juifs et les Perses datent de Cyrus et de ses successeurs. Etendant leursconquêtes à lAsie Mineure et à la mer Egée, ces derniers entrèrent en contact et en conflit avec les Grecs, jetant ainsi unpont entre la civilisation grecque naissante et les nombreux peuples de lEmpire perse. La Grèce avait un géniephilosophique et scientifique, plutôt que religieux, mais son apport intellectuel exercerait une profonde influence sur lescivilisations religieuses du Moyen-Orient et même du monde.Très tôt, les marchands et les mercenaires grecs partirent à la découverte du Moyen-Orient et rapportèrent de cesétranges contrées de quoi aiguiser la curiosité grandissante des philosophes et des savants. Lexpansion de lEmpireperse facilita les déplacements et les échanges, favorisa la connaissance des langues et fit entrer quantité de spécialistesgrecs à tous les échelons de ladministration impériale. Une nouvelle ère débuta avec les conquêtes dAlexandre leGrand (356-323) qui étendit la domination macédonienne et linfluence culturelle grecque, vers lest, en Iran, en Asiecentrale et jusquaux confins de lInde, vers le sud, en Syrie et en Egypte. Après sa mort, ses généraux se partagèrent sonempire et fondèrent trois royaumes, situés respectivement en Iran, en Syrie et en Egypte.Les Grecs, qui connaissaient déjà un peu la Perse avant les expéditions dAlexandre, commencèrent à se familiariseravec ces régions mystérieuses; en Mésopotamie, en Syrie et en Egypte, ils établirent une suprématie politique, quicéderait la place à celle des Romains, et une suprématie culturelle qui se poursuivrait encore plusieurs siècles. En 64avant J.-C., le général romain Pompée sempara de la Syrie et, peu après, de la Judée. En 31 avant J.-C., après la défaitedAntoine et de Cléopâtre à la bataille dActium, les Ptolémées dEgypte durent, à leur tour, faire acte de soumission àRome. Face au triomphe universel de la culture hellénistique et de la puissance romaine, seul deux peuples osèrentrésister : les Perses et les Juifs, avec des fortunes différentes.Vers 247 avant notre ère, un chef parthe, Arsace, se révolta contre les Séleucides de Syrie et fonda sa propre dynastie.Malgré plusieurs tentatives des Macédoniens pour restaurer leur suprématie, les Parthes réussirent à conserver et mêmeà étendre leur souveraineté politique, au point de devenir une grande puissance et un dangereux rival pour Rome, tout endemeurant ouverts aux influences culturelles grecques, lesquelles semblent avoir été considérables. La situation changeadu tout au tout lorsque Ardashïr (226-240 après J.-C.) renversa la dynastie parthe, fonda celle des Sassanides et restaurale zoroastrisme. Incorporé dans les institutions royales, gouvernementales et sociales, celui-ci devint la religionofficielle de lIran. Cétait sans doute la première fois dans lhistoire quune religion dÉtat possédait une hiérarchie
    • sacerdotale chargée de veiller sur lorthodoxie et de pourchasser les hérésies. A cet égard, les Sassanides marquent unerupture avec la tolérance et léclectisme des Parthes et de la Rome impériale.Étroitement liés à lÉtat, la religion et le clergé profitèrent de sa puissance, mais subirent aussi de plein fouet lesconséquences de son renversement. Les prêtres zoroastriens disparurent avec lEmpire perse. Après la conquête arabe, lezoroastrisme entama un long et inexorable déclin, et ne joua aucun rôle dans les divers renouveaux politiques etculturels que connut lIran à lépoque islamique. La résistance à lavance de lislam vint, non pas du clergé orthodoxeexerçant traditionnellement le pouvoir, mais des hérésies zoroastriennes habituées à lutter dans lopposition.Certaines dentre elles eurent un retentissement considérable au Moyen-Orient et même dans le monde. Ainsi, lemithriacisme fit de très nombreux adeptes dans lEmpire romain, en particulier parmi les soldats, et se répandit jusquenAngleterre, où lon a retrouvé les vestiges dun temple de Mithra. Tout aussi connu est le manichéisme, du Perse Mani,qui vécut de 216 à 277 et fonda une religion syncrétique alliant des éléments puisés dans le christianisme et lezoroastrisme. En 277, il fut mis à mort, mais sa doctrine, remarquablement vivace, survécut aux terribles persécutionsdont elle fut victime de la part des musulmans au Moyen-Orient et des chrétiens en Europe. Plus localisé mais tout aussiimportant, le mazdéisme fleurit au début du VIe siècle en Iran et institua une sorte de communisme religieux. Ilreprésenta une source dinspiration pour plusieurs mouvements shiites dissidents.Le zoroastrisme fut la première religion impériale à ne pas tolérer les hérésies, mais il ne semble pas que lIran ait faitœuvre de prosélytisme en dehors de son aire politique et culturelle. Comme toutes les religions antiques, le zoroastrismefut dabord lié à un peuple, devint une religion civique et disparut avec le pouvoir politique qui le soutenait. Une seulefait exception: elle survécut à la destruction de son assise politique et territoriale, et se perpétua parce quelle sut setransformer radicalement. Cest ainsi que les enfants dIsraël devinrent les Judéens et, plus tard, les Juifs.La résistance politique des Juifs à la Grèce et à Rome se solda par un échec. Si, sous les Maccabées, ils parvinrent àaffirmer leur indépendance contre les Séleucides et à restaurer le royaume de Juda, ils ne purent rien contre la puissancede Rome. Malgré de nombreuses révoltes, dont certaines furent peut-être menées à linstigation et avec laide des Perses,ils furent écrasés et réduits en esclavage. Leurs rois et leurs grands prêtres se mirent au service des vainqueurs et unprocurateur romain régna sur la Judée. La plus importante de ces révoltes commença en 66 après J.-C. En dépit de longset âpres combats, les rebelles furent vaincus ; en 70, les Romains prirent Jérusalem et détruisirent le second Temple,construit par les exilés à leur retour de Baby-lone. Mais cette défaite ne mit pas fin à la résistance juive. Après la révoltede Bar-Kokhba en 135, les Romains décidèrent de se débarrasser une fois pour toutes de ces fauteurs de troubles.Comme autrefois les Babyloniens, ils déportèrent une grande partie de la population juive et, cette fois, il ny eut pas deCyrus pour mettre fin à leur exil. Ils tentèrent deffacer jusquaux noms juifs : Jérusalem fut rebaptisée Aelia Capitolinaet un temple dédié à Jupiter érigé sur le site du sanctuaire détruit. Les appellations «Judée» et «Samarie» furent abolieset le pays nommé Palestine, daprès les Philistins, un peuple depuis longtemps tombé dans loubli.Un passage du Talmud, rapportant une conversation entre trois rabbins qui se déroula au cours du IIe siècle de notre ère,illustre avec force la façon dont les Juifs et sans doute dautres peuples du Moyen-Orient percevaient les avantages et lesinconvénients de la domination romaine :« Rabbi Yehouda ouvrit la discussion et dit : "Combien sont admirables les réalisations de cette nation [les Romains].Ils ont aménagé des marchés, lancé des ponts et construit des thermes." Rabbi Yossé garda le silence. Rabbi ShimonBar-Yokhai prit la parole et dit: "Tout ce quils ont institué, ils ne lont fait que pour servir leurs intérêts. Ils ont aménagédes marchés pour pouvoir y installer des prostituées, construit des thermes pour leur propre plaisir et lancé des ponts
    • pour encaisser un droit de péage." Yehouda, fils de prosélytes, alla rapporter ces propos aux autorités, qui déclarèrent :"Yehouda qui a fait notre éloge recevra un titre. Yossé qui sest tu sera exilé à Tsipori et Shimon qui nous a critiquéssera exécuté1." »Sur un point important, les Juifs, les Grecs et les Romains se ressemblaient tout en se distinguant des autres peuples delAntiquité - ressemblance et différence qui leur conféreraient un rôle crucial dans lessor des civilisations à venir.Phénomène universel, tous les groupes humains tracent une ligne de partage entre eux et les autres, et se définissent enrejetant létranger. Cette tendance instinctive remonte aux origines de lhumanité et même au-delà, puisquelle seretrouve dans presque toutes les formes de vie animale. Invariablement, les liens du sang, autrement dit la filiation ou,comme on dirait aujourdhui, lappartenance ethnique, constituaient le critère déterminant. Les Grecs et les Juifs, lesdeux peuples les plus conscients de leur spécificité dans le monde méditerranéen antique, nous ont légué deuxdéfinitions classiques de lAutre: respectivement, le barbare et le gentil. Les barrières quelles érigent sont imposantesmais — là résidait la nouveauté — elles nétaient pas insurmontables, contrairement à celles quopposent les définitionsplus primitives et plus universelles de la différence fondées sur le sang et la filiation. Ces barrières pouvaient êtrefranchies et même abolies, dans un cas en adoptant la langue et la culture des Grecs, dans lautre en embrassant lareligion et la loi des Juifs. Si ni les uns ni les autres ne cherchaient à sagrandir, ils accueillaient volontiers de nouveauxmembres, de sorte quau début de lère chrétienne, barbares hellénisés et gentils judaïsés faisaient partie du paysage denombreuses cités du Moyen-Orient.Les Grecs et les Juifs avaient un autre point commun qui les rendait uniques dans le monde ancien : la compassion dontils savaient faire preuve à légard de leurs ennemis. Sur ce plan, rien négale la description que donne Eschyle - il avaitparticipé aux guerres Médiques - des souffrances des Perses vaincus, ni la sollicitude du Livre de Jonas pour leshabitants de Ninive.Allant encore plus loin en matière dintégration, Rome institua peu à peu le principe dune citoyenneté commune à tousles habitants de lEmpire. Les Grecs avaient inventé la notion de citoyen — de membre dune cité ayant le droit departiciper à la formation et à la conduite du gouvernement -, mais seuls pouvaient sen réclamer ceux qui y étaient nés etleurs descendants, les autres ne pouvant aspirer au mieux quau statut de résident étranger. Les Romains adoptèrent cetteconception de la citoyenneté et, progressivement, retendirent à toutes les provinces de lEmpire.Par leur ouverture au monde extérieur, la culture hellénistique, la religion juive et la communauté politique romainefacilitèrent lessor et la propagation du christianisme, religion missionnaire dont les adeptes, persuadés de détenirlultime révélation divine, estimaient de leur devoir sacré de la transmettre au reste de lhumanité. Quelques siècles plustard surgirait une autre religion universelle, lislam, qui insufflerait à ses fidèles un élan comparable - malgré un contenuet des méthodes différents. Soutenues par la même conviction, mues par les mêmes ambitions, vivant côte à côte dans lamême région, ces deux religions universelles ne pouvaient que se heurter de front un jour ou lautre.Chapitre II Avant lislamLa période qui va de la naissance du christianisme à la naissance de lislam, soit, en gros, les six premiers siècles denotre ère, a été marquée par une succession dévénements majeurs.Le premier et, à bien des égards, le plus important fut justement lavènement du christianisme, dont la diffusionprogressive entraîna la disparition ou plutôt le lent dépérissement des cultes antérieurs, à lexception du judaïsme et desreligions perses. Le paganisme gréco-romain parvint à se maintenir pendant quelque temps et connut même un dernier
    • sursaut sous le règne de lempereur Julien (361-363), que les historiens chrétiens appellent Julien lApostat. Jusquaudébut du IVe siècle, le christianisme fut un mouvement de protestation contre lordre romain. Parfois toléré, plussouvent persécuté, il se développa, par la force des choses, comme une entité séparée de lÉtat et créa sa propreorganisation : lÉglise avec ses circonscriptions, sa direction, sa hiérarchie, ses lois, ses tribunaux qui, peu à peu,sétendirent à lensemble du monde romain.Avec la conversion de lempereur Constantin (311-337), le christianisme sempara de lEmpire romain et, en un sens,devint son prisonnier. Il en résulta une christianisation progressive des rouages de lÉtat. A la persuasion vint sajouter laforce de lautorité, au point que, sous le règne du grand empereur chrétien Justinien (527-569), le pouvoir utilisa tous lesmoyens à sa disposition, non seulement pour établir la suprématie du christianisme sur les autres religions, mais aussipour imposer la doctrine chrétienne déclarée orthodoxe par lÉtat. A cette date, en effet, il nexistait plus une, maisplusieurs Églises qui, outre des divergences théologiques importantes, étaient séparées par des loyautés personnelles,juridictionnelles, régionales et même nationales différentes.Le deuxième événement fut le déplacement du centre de gravité de lEmpire douest en est, de Rome à Constantinople,la nouvelle capitale fondée par Constantin. Avant sa mort en 395, Théodose avait partagé lEmpire entre ses deux fils.Dans un laps de temps relativement court, lEmpire dOccident, submergé par des vagues successives dinvasionsbarbares, cessa dexister. En revanche, celui dOrient repoussa les envahisseurs et vécut plus de mille ans.LEmpire romain dOrient, plus couramment appelé Empire byzantin, tire son nom de Byzance, site sur lequel fut bâtiela ville de Constantinople. Ses habitants ne se disaient pas byzantins, mais romains ; ils étaient gouvernés par unempereur romain censé appliquer la loi romaine. En fait, il y avait quelques différences. Lempereur et ses sujets étaientchrétiens et non païens, et si les habitants de la capitale se disaient romains, cétait non pas en latin - romani - mais engrec -rhomaioi. Il en allait de même dans les provinces, comme en témoignent, ici et là, ces inscriptions en grec quiprient pour « la suprématie des Romains » — hegemonia ton Rhomaion — ou encore ce prince vassal de la principautédEdesse renversé par les Perses et réinstallé sur son trône par les Romains, qui se pare fièrement du titre grec dephilorhomaios, « ami des Romains ». Lorsque Rome parvint à son apogée, le grec avait déjà le statut de seconde languede lEmpire. Dans lEmpire romain dOrient, il devint la première. Le latin résista quelque temps; des termes latinsentrèrent dans le grec de Byzance et, quelques siècles plus tard, dans larabe du califat. Toutefois, le grec devint, et pourlongtemps, la langue du gouvernement et de la culture. Même dans les provinces orientales, le copte, laraméen et, plustard, larabe seraient profondément influencés par la philosophie et la science hellénistiques.Le troisième bouleversement majeur, lhellénisation du Moyen-Orient, avait commencé plusieurs siècles auparavant,dabord sous Alexandre le Grand, puis sous les Séleucides et les Ptolémées, ses successeurs en Syrie et en Egypte.Imprégnés de culture grecque, lÉtat romain et les Eglises chrétiennes contribuèrent à sa diffusion. Inspirées desinstitutions dAlexandre et de ses successeurs, les structures politiques de lEmpire romain dOrient reflétaient uneconception de la monarchie fort différente de celle des césars romains. De même, en matière de religion, les premierschrétiens se complaisaient dans le genre de subtilités métaphysiques qui avaient longtemps préoccupé les Grecs, maisnavaient jamais beaucoup passionné les Romains ou les Juifs. Le Nouveau Testament était rédigé dans une langue qui,bien que sécartant de celle des poètes tragiques et des philosophes athéniens, était assurément du grec. Même lAncienTestament était disponible dans une traduction grecque établie des siècles plus tôt par la communauté juivedAlexandrie.
    • Un autre phénomène important, sans doute dû lui aussi à des influences antérieures, fut lintensification de ce quonappellerait aujourdhui le dirigisme économique. Cétait assez logique dans des pays dont lactivité se concentrait autourde la vallée dun fleuve, comme lEgypte par exemple, où la planification étatique avait déjà atteint un stade avancé sousla dynastie des Ptolémées. Au cours des premiers siècles de lère chrétienne, et notamment à partir du IIIe, lÉtat se mit àjouer un rôle croissant dans lindustrie, le commerce et lagriculture, sefforçant de contrôler lactivité des raresentrepreneurs privés encore existants et dimposer sa propre politique économique. Dans de nombreux domaines, il allaitjusquà se substituer au secteur privé. Ainsi, pour son armement, son équipement et, à certaines périodes, pour sesuniformes, larmée traitait avec des entreprises dÉtat. Son ravitaillement était en général assuré par des impôts en natureredistribués aux soldats sous forme de rations. Lintervention croissante de lÉtat laissait de moins en moins de place auxentrepreneurs, aux fabricants, aux fournisseurs, etc.Il en allait de même en agriculture. La législation impériale, dont une bonne partie a été conservée, témoigne à maintesreprises de linquiétude de lÉtat face à la diminution persistante des surfaces cultivées et de son désir dinciter, pardiverses mesures fiscales et autres, les paysans et les propriétaires à les remettre en culture. Il semble que cela aitconstitué un grave problème, en particulier entre le IIIe et le VIe siècle, autrement dit depuis Dioclétien (284-305),fervent partisan de linterventionnisme de lÉtat, jusquaux conquêtes musulmanes qui aboutiront à une restructurationdes pouvoirs et des fonctions économiques.LEmpire byzantin et lEmpire perse furent tous deux submergés par lislam dans les premières décennies du VIF siècle,mais sur un point au moins leur sort fut bien différent. Si les armées byzantines subirent décrasantes défaites et durentcéder aux Arabes de vastes provinces, lAsie Mineure resta grecque et chrétienne et, malgré plusieurs assauts,Constantinople, la capitale impériale, demeura inviolée derrière ses hautes murailles et ses digues. Bien quaffaibli etdiminué, lEmpire byzantin survécut encore sept cents ans, sa langue, sa culture et ses institutions continuant à sedévelopper à leur propre rythme. Et lorsque le dernier bastion de cet empire grec chrétien seffondra en 1453, il existaitun monde chrétien auquel les Byzantins purent léguer leur histoire et le souvenir de leurs traditions.Tout autre fut le destin de la Perse. Non seulement ses provinces éloignées, mais sa capitale et lensemble de sonterritoire furent conquis et incorporés dans le nouvel empire arabo-musulman. Les notables byzantins installés en Syrieet en Egypte purent trouver refuge à Byzance; en revanche, les zoroastriens de Perse neurent pas dautre choix que de sesoumettre ou de senfuir dans le seul pays disposé à les accueillir, lInde. Au cours des premiers siècles de la dominationmusulmane en Iran, lancienne langue perse et son écriture tombèrent peu à peu dans loubli, sauf au sein dune petiteminorité en constante diminution. Sous leffet de la conquête, même la langue se transforma, un peu comme langlo-saxon finit par devenir langlais. Ce nest quà une époque relativement récente que les historiens ont commencé àexhumer et à déchiffrer textes et inscriptions en vieux perse, explorant ainsi lhistoire préislamique de lIran.Du Ier au VIe siècle, lhistoire de lEmpire iranien se divise en deux grandes périodes : celle des Parthes et celle desSassanides. Le premier roi sassanide, Ardashïr (226-240), se lança dans une série de campagnes militaires contre Rome.Son successeur, Shapur Ier (240-271), réussit à capturer, sur le champ de bataille, lempereur romain Valérien, exploitqui lui causa une telle fierté quil en fit graver des représentations sur plusieurs montagnes dIran, où lon peut lescontempler encore aujourdhui. Elles montrent le shah à cheval, un pied posé sur la nuque du vaincu. LempereurValérien mourut en captivité.Cette rivalité perso-romaine puis perso-byzantine représenta le fait politique marquant de lhistoire de la région, jusquàlapparition du califat musulman qui élimina lun des rivaux et affaiblit considérablement lautre. La succession
    • apparemment interminable de guerres, ponctuées, à une exception près, de brefs intervalles de paix, contribuacertainement à ce résultat.Unique exception, la Longue Paix dura plus dun siècle. En 384, Shapur III (383-388) conclut une trêve avec Rome.Hormis quelques escarmouches aux frontières en 421-422, les hostilités ne reprirent quau début du VIe siècle et sepoursuivirent de façon presque ininterrompue jusquen 628. A cette date, une nouvelle puissance était en train de naître,qui ne tarderait pas à éclipser les deux adversaires.Pour les historiens de lépoque et plus tard du Moyen Age, le principal enjeu de ces guerres était, comme on peut sendouter, territorial. Les Romains revendiquaient lArménie et la Mésopotamie qui, pendant presque toute cette période, setrouvaient sous domination perse. Ils les revendiquaient parce que lempereur Trajan les avait conquises, ce qui leuroctroyait, selon un principe également partagé par les Perses et, plus tard, les musulmans, un droit permanent sur cesdeux régions. Les Byzantins, quant à eux, pouvaient se prévaloir dun argument supplémentaire, à savoir que leurshabitants, majoritairement chrétiens, devaient allégeance à lempereur chrétien. Les Perses, de leur côté, revendiquaientla Syrie, la Palestine et même lEgypte conquise en 525 avant J.-C. par Cambyse, le fils de Cyrus. Au fil des guerres, ilsréussirent à envahir ces contrées et même à les conserver pendant de brèves périodes. Elles nabritaient ni Perses nizoroastriens, mais dautres minorités non chrétiennes vinrent à leur aide.Les historiens contemporains ont montré que ces guerres avaient aussi dautres enjeux, notamment le contrôle des routescommerciales entre lOrient et lOccident. Deux produits dExtrême-Orient, la soie de Chine et les épices dInde et dAsiedu Sud-Est, étaient particulièrement prisés dans le monde méditerranéen. Leur commerce connut un essor considérable ;les édits romains révèlent un souci constant de le protéger contre toute ingérence. Grâce à lui, le monde romain et lemonde byzantin entrèrent en contact avec les civilisations asiatiques de la Chine et de lInde. Sils nentretenaient pas derelations régulières et, pour autant quon sache, néchangeaient que très peu de visiteurs, ils importaient de la soie et desépices en grande quantité, quils payaient en pièces dor, nayant quasiment pas dautres marchandises à offrir enéchange. Cest ainsi que des milliers de pièces dor romaines partirent pour lExtrême-Orient, mais aussi pour lOrient oùles Perses, jouant le rôle dintermédiaires, prélevaient au passage de substantiels profits, surtout lorsquils dominaientlAsie centrale et contrôlaient le commerce de la soie à son point de départ. Bien quil sen inquiétât à loccasion, lemonde romain paraît, dans lensemble, avoir remarquablement bien supporté ces ponctions de métal précieux.La voie la plus directe vers lExtrême-Orient passait par la Perse ou divers territoires sous sa domination, mais lesRomains et, plus tard, les Byzantins avaient naturellement intérêt, tant sur le plan économique que stratégique, à enchercher dautres, hors de portée des armées perses. Ils avaient le choix entre, au nord, une route terrestre qui, partant deChine, traversait les territoires turcs de la steppe eurasienne pour déboucher sur la mer Noire et lespace byzantin, et, ausud, une voie maritime qui, partant de locéan Indien, aboutissait au golfe Per-sique et en Arabie, ou bien en mer Rouge,et se poursuivait par voie terrestre à travers lEgypte et listhme de Suez, ou encore empruntait les routes caravanièresdArabie occidentale depuis le Yémen jusquaux frontières de la Syrie. De son côté, lEmpire perse entendait profiter desa position stratégique pour avoir la haute main sur le commerce byzantin, en tirer des bénéfices en temps de paix etlentraver en temps de guerre. Doù les perpétuelles luttes dinfluence que se livrèrent les deux puissances impérialesdans les pays qui leur étaient limitrophes. Leurs interventions - commerciales, diplomatiques et, plus rarement,militaires - eurent des répercussions considérables, notamment au nord, sur les tribus et les principautés turques, et ausud, sur les tribus et les principautés arabes. Ni les Turcs ni les Arabes ne semblent avoir participé de façon notable à
    • lessor des anciennes civilisations de la région. Toutefois, après plusieurs vagues dinvasions, ils seraient appelés, aucours du Moyen Age, à jouer un rôle éminent dans les pays situés au cœur du monde islamique.Durant les six premiers siècles de lère chrétienne, les uns et les autres vivaient de lautre côté des frontières impériales,dans la steppe ou le désert. Même au plus fort de leur expansion, ni les Perses ni les Romains ne jugèrent utile de lesconquérir et prirent même garde à ne pas sy frotter de trop près. Au IVe siècle, lhistorien romain Ammien Marcellin,originaire de Syrie, notait à propos des peuples de la steppe :« La population, dans toute cette contrée, est belliqueuse. A ses yeux, le suprême bonheur est de mourir en combattant;et la mort naturelle est quelque chose dignoble et de lâche» (XXIII, 5).Et il disait, à propos des habitants du désert: «Ces Sarrasins, que je ne nous souhaite ni pour amis ni pour ennemis... »(XTV, 4) *. Conquérir de tels voisins par la force eût été coûteux, difficile et risqué, pour des résultats aléatoires. Aussi,les deux empires adoptèrent-ils une politique qui deviendrait un classique du genre : ils courtisaient les tribus etsefforçaient de sattirer leurs bonnes grâces en leur octroyant des aides financières, militaires et techniques, des titres,des honneurs, etc. Très tôt, les chefs de ces tribus - appelés en grec phylarques - surent exploiter cette situation à leuravantage, penchant tantôt dun côté, tantôt de lautre, tantôt des deux, tantôt daucun. La prospérité née du commercecaravanier leur permit à certains moments de créer des villes et des royaumes poursuivant leur propre politique, commesatellites ou même alliés des puissances impériales. Quand cela leur apparaissait sans risque, celles-ci tentaient parfoisde les conquérir et de les annexer. Mais le plus souvent, elles préféraient avoir recours à une forme indirecte dedomination, telle que le clientélisme.Remontant sans doute à la plus haute Antiquité, ces pratiques nétaient pas nouvelles. En 65 avant J.-G, lorsque Pompéeavait visité la capitale nabatéenne de Pétra (aujourdhui en Jordanie), les Romains avaient eu loccasion de sy initier.Bien que de culture et de langue araméenne, les Nabatéens étaient apparemment des Arabes. Ils avaient fondé dansloasis de Pétra une florissante cité caravanière, avec laquelle Rome jugea opportun détablir des relations amicales.Pétra servait dÉtat-tampon entre ses provinces orientales et le désert ; en outre, elle constituait un auxiliaire précieuxpour atteindre lArabie du Sud et les routes commerciales de lInde. En 25 avant J.-G, lempereur Auguste décida dechanger de politique et envoya un détachement conquérir le Yémen. Lobjectif était détablir une base à lextrémité sudde la mer Rouge, afin de contrôler directement la route des Indes. Lexpédition se solda par un cuisant échec, qui ôtadéfinitivement aux Romains lenvie de recommencer. Au lieu de pénétrer par la force en Arabie, ils préférèrentdésormais sappuyer sur les villes caravanières et les États du désert pour assurer leurs besoins commerciaux en tempsde paix et stratégiques en temps de guerre.Cest cette politique qui permit lessor dune multitude de principautés arabes dont Pétra fut la première à lépoqueromaine. Dautres suivirent, en particulier Palmyre, aujourdhui Tadmor, dans le sud-est de la Syrie. Apparemment, cetteoasis avait déjà été, en des temps plus anciens, un centre de peuplement et de commerce. Disposant dun comptoir àDoura sur les bords de lEuphrate, les Palmyréniens exploitaient la route transdésertique menant de la Méditerranée à laMésopotamie et au golfe Persique, ce qui leur conférait une certaine importance commerciale et stratégique.Au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne, où sétendait la route terrestre traversant lAsie centrale jusquen Chine,prévalait une situation à bien des égards similaire. Dans le dernier quart du Ier siècle, les tribus indigènes se révoltèrentcontre la Chine qui revendiquait une suzeraineté assez vague sur lensemble de la région. Parmi elles se trouvait unetribu particulièrement farouche que les chroniqueurs chinois appellent les Xiongnu et dont sont apparemment issus lesHuns de lhistoire européenne. Un général chinois, Ban Chao, réussit à écraser la rébellion et à écarter les Xiongnu de la
    • route de la soie. Puis, continuant sur sa lancée, il conquit la région qui sappellerait plus tard le Turkestan. Grâce à lui, lapartie asiatique de la route de la soie tomba sous le contrôle de la Chine. Ce même général envoya en Occident unemission diplomatique chargée de prendre contact avec les Romains. Conduite par un certain Kang Ying, celle-ciatteignit le golfe Persique en lan 97 de notre ère.Ces manœuvres militaires et diplomatiques, ainsi que quelques autres, expliquent peut-être lambitieux programmedexpansion que lempereur romain Trajan entreprit au Moyen-Orient. En 106, renonçant à ses relations damitié avec lesNabatéens, il envahit et conquit Pétra. Réduite au rang de province romaine sous le nom de Provincia Arabia, celle-cifut désormais gouvernée par un légat de la légion stationnée à Bosra. Reliant divers canaux et affluents du Nil, Trajanouvrit également une voie navigable entre Alexandrie et Clysma, permettant ainsi aux bateaux romains daller de laMéditerranée à la mer Rouge. En 107, les Romains dépêchèrent une ambassade en Inde et, peu de temps après, tracèrentune nouvelle route entre la frontière orientale de la Syrie et la mer Rouge.Alarmés, les Parthes déclarèrent la guerre à Rome. Parti en campagne en 114, Trajan occupa lArménie, conclut unaccord avec le prince dÉdesse, une principauté chrétienne indépendante, franchit le Tigre et, en été 116, sempara de lagrande cité perse de Ctésiphon, poussant jusquaux rives du golfe Persique. Au même moment, et sans doute nest-ce pasune coïncidence, une grave révolte éclata en Judée. Après la mort de Trajan en 117, Hadrien, son successeur, se retirades territoires conquis à lest, mais conserva la Province dArabie.Vers 100 après J.-C, cest-à-dire à la veille de lexpansion romaine, la situation de la péninsule Arabique était en gros lasuivante. Lintérieur nétait soumis à aucune autorité, locale ou extérieure ; tout autour, de petits États, ou plutôt desprincipautés, entretenaient des liens de nature diverse avec dun côté les Parthes et de lautre les Romains. Ils tiraient leursubsistance du commerce caravanier qui traversait lArabie et qui, du Yémen, se rendait par voie maritime en Afrique delEst ou en Inde.Véritable tournant politique, lannexion de Pétra par les Romains rompit léquilibre des forces qui existait jusqualors.Un peu plus tard, les Romains adoptèrent la même attitude à légard de Palmyre, avant finalement de lannexer à leurempire. Bien que lon ignore la date exacte de cette annexion, des sources du IIe siècle mentionnent une garnisonromaine stationnée à Palmyre.Lavènement des Sassanides en Perse et linstauration, dans ce pays, dun gouvernement plus centralisé et beaucoup plusintransigeant bouleversèrent de nouveau léchiquier politique. Au nord-est de lArabie, les Perses subjuguèrent etabsorbèrent plusieurs petites principautés. Vers le milieu du IIIe siècle, ils détruisirent Hatra, une ancienne ville arabe,et semparèrent dune partie du littoral du golfe Persique.Les historiens romains rapportent un épisode intéressant qui se déroula dans la seconde moitié du IIIe siècle. Refusant latutelle de Rome, la reine Zénobie (nom probablement dérivé de larabe Zaynab) voulut redonner à Palmyre sonindépendance. Inquiet, Auré-lien fit le siège de la ville et Palmyre, vaincue, fut de nouveau solidement amarrée àlEmpire.Entre-temps, lextrême sud de la péninsule Arabique avait connu des bouleversements tout aussi grands. Contrairementau nord semi-désertique, le sud était cultivé et abritait des cités gouvernées par des monarchies héréditaires. La réunionde cinq dentre elles donna naissance au royaume himyarite, qui devint rapidement le théâtre des luttes dinfluence quese livraient, à louest, les rois chrétiens dEthiopie, intéressés comme de juste par ce qui se passait de lautre côté de lamer Rouge et, à lest, les Perses qui navaient de cesse de contrer la pénétration romaine et chrétienne - ils ne faisaientguère de différence entre les deux.
    • Ces lointains avant-postes de la civilisation méditerranéenne étaient eux aussi touchés par le déclin économique dumonde antique et, surtout, par le tarissement du commerce qui sétait accentué à partir du IIIe siècle, comme entémoigne le nombre de plus en plus réduit de pièces de monnaie romaines retrouvées sur les sites archéologiques. Ainsi,en Inde, rares sont les pièces postérieures au règne de Caracalla, mort en 217. Entre le IVe et le VIe siècle, lArabiesemble être retombée dans une sorte dâge des ténèbres caractérisé par un appauvrissement général, une diminution dessurfaces cultivées et un retour au nomadisme. Les premiers récits musulmans conservent un souvenir vivace de cettepériode qui a immédiatement précédé lavènement de lislam.Lune des raisons de ce déclin réside sans doute dans le fait que les deux empires rivaux avaient cessé de sintéresser àlArabie. Durant la longue paix qui dura de 384 à 502, Rome et la Perse abandonnèrent, au profit dautres parcours, lesroutes commerciales coûteuses et dangereuses qui traversaient ses déserts et ses oasis. Les revenus se tarirent, le traficcaravanier périclita et les villes se dépeuplèrent. Même les habitants des oasis allèrent sinstaller sous dautres deux ourevinrent à la vie nomade. Labaissement du niveau de vie et létiolement de la culture qui sensuivit laissèrent lArabieplus isolée du monde civilisé quelle ne lavait jamais été. Bien que plus développé, le sud fut lui aussi affecté, denombreuses tribus nomades émigrant vers le nord, dans lespoir de trouver de meilleurs pâturages. Le nomadisme, quiavait toujours occupé une place importante dans la société arabe, devint prédominant. Les musulmans appellent cettepériode Jâhiliyya, ou Temps de lignorance, par opposition à lislam, ou Temps de la lumière. En fait, elle fut sombre,non seulement par rapport à celle qui suivit, mais aussi par rapport à celle qui lavait précédée. En ce sens,lavènement de lislam peut être considéré comme une restauration, et cest dailleurs ainsi quil apparaît dans le Coran,qui y voit un retour à la religion dAbraham.Au VIe siècle, une fois de plus, la situation se renversa. Lévénement le plus déterminant fut la reprise des hostilitésentre la Perse et Byzance, après plus dun siècle de tranquillité. Du coup, lArabie redevint lenjeu de leurs rivalités, lesdeux adversaires sefforçant de courtiser ses habitants, de les combler dhonneurs et parfois dargent. En temps de paix,la route la plus commode reliant la Méditerranée à lExtrême-Orient était celle qui passait par la vallée du Tigre et delEuphrate pour déboucher sur le golfe Persique. Mis à part une courte distance terrestre, le trajet seffectuait par bateau,ce qui le rendait à la fois meilleur marché et plus sûr. Avec la reprise des hostilités, cette route devint trop incertaine, lesPerses pouvant à tout moment la couper, soit en y envoyant des soldats quand les deux empires étaient en guerre, soit enexerçant des pressions économiques lorsquils avaient conclu une trêve. Aussi, les Byzantins se mirent-ils en quêtedautres routes, hors de portée des Perses.Comme au temps des Romains, deux grandes options soffraient à eux : la steppe au nord, le désert et la mer au sud. Laréouverture de la route transasiatique donna lieu à une série de négociations amusantes entre les empereurs byzantins etles khans dAsie centrale. Des émissaires turcs commencèrent à arriver à Constantinople, mais si lon en croit leschroniqueurs byzantins, certains khans, plus malins que dautres, prenaient aussi langue avec la Perse. Toutefois, le plussouvent, cétait eux qui accusaient les Byzantins de double jeu. Lhistorien byzantin Ménandre rapporte un incidentsurvenu en 576. A une ambassade venue présenter ses lettres de créance, le khan, qui la soupçonnait de traitersimultanément avec lui et avec ses ennemis, rétorqua en enfonçant les deux mains dans la bouche :«Etes-vous de ces Romains qui ont dix langues et ne sont que duplicité?... Vous avez autant de langues que jaimaintenant de doigts dans la bouche ; vous vous servez de lune pour me tromper, dune autre pour tromper [les Avars]...Vous flattez et vous abusez tout le monde avec vos paroles fourbes et vos arrière-pensées malveillantes, vous ne
    • montrez quindifférence envers ceux qui tombent tête baissée dans le malheur, et vous vous empressez den tirer profit...Mentir nest ni dans la nature ni dans les habitudes dun Turc2. »En général, cependant, protecteurs et clients, au nord comme au sud, sentendaient plutôt bien.Au VIe siècle, la route méridionale prit le pas sur la route du nord, dune part parce quelle était plus éloignée de laPerse, dautre part parce quelle offrait plusieurs trajets possibles. Les sources permettent de se faire une idée assezprécise de la politique suivie par les trois principaux acteurs en présence. Les Byzantins voulaient disposer dune voie decommunication avec lInde à labri des incursions perses; les Perses faisaient tout pour sy opposer ; et les différentspeuples installés le long de cette voie sefforçaient de la garder ouverte, puisque cétait à lévidence leur intérêt, tout enempêchant les Byzantins den avoir le monopole, de façon à conserver leur rôle.Bien des événements survenus à cette époque trouvent là leur explication, comme, par exemple, la réapparition dÉtatsvassaux aux frontières de Byzance et de la Perse. La principauté de Ghassan, qui couvrait à peu près le territoire actuelde la Jordanie, et celle, plus à lest, de Hïra étaient toutes deux arabes, chrétiennes et de culture araméenne, mais luneétait lalliée de lEmpire byzantin et lautre de lEmpire perse.Vers 527, lempereur Justinien poussa Ghassan à faire la guerre à Hïra. Ce conflit par États interposés devint un modèledu genre, les deux véritables protagonistes étant en loccurrence Byzance et la Perse. Elevé au rang de patricien delEmpire romain, le prince de Ghassan reçut un accueil fastueux à Constantinople, fut comblé dhonneurs et revintabondamment pourvu en conseillers militaires, en armes et en or. Du côté perse, les sources sont moins loquaces, maison peut supposer quil en allait de même.Ainsi sexplique également la brève réapparition sur la scène de lhistoire de la petite île de Tiran, aussi appelée Yotabe.Située au milieu du détroit du même nom, à lextrémité sud de la péninsule du Sinaï, elle sadonnait depuis longtemps aucommerce de transit. En 473, des chefs de tribu commencèrent à se rendre à Constantinople ; ils étaient perçus tantôtcomme amis tantôt comme ennemis de lEmpire. A partir dune certaine date, les habitants de cette île sont qualifiés deJuifs ; sagissait-il de Juifs installés depuis longtemps, de convertis ou de nouveaux immigrants venus de Judée, lessources ne le disent pas. Ayant pour principale occupation le commerce vers le sud, ils étaient au départ indépendants etplutôt antibyzantins. Mais au VIe siècle, lorsque le commerce dans la mer Rouge devint un enjeu majeur, Tiran passasous domination byzantine et fut confiée par commodité à un prince ghassanide.Lannée 525 est intéressante à plus dun égard. Les Juifs de Tiran-Yotabe perdirent leur indépendance, mais dautressurgirent à la pointe sud de la mer Rouge où le roi dHimyar se convertit au judaïsme, donnant ainsi naissance à unenouvelle monarchie juive, cette fois au sud-ouest de lArabie. Il existe certainement un lien entre ces deux populationsjuives, apparues de façon soudaine et quasi simultanée à chaque extrémité de la mer Rouge, lune et lautre engagéesdans le commerce et poursuivant une politique pro-perse et donc antibyzantine.La politique de Byzance était bien entendu dabord dirigée contre la Perse, mais pas uniquement. Antineutraliste, ellevisait également à éliminer ou à subjuguer les dynasties locales, afin de sassurer la suprématie dans la région et lemonopole du commerce dun bout à lautre de la mer Rouge. Au nord, les Byzantins y parvinrent sans difficulté,sappuyant à loccasion sur leurs vassaux arabes ; au sud, où lentreprise dépassait leurs capacités, ils relevèrent le défi enpersuadant lEthiopie dentrer en lice à leurs côtés. Allié aux Byzantins contre les Juifs du Yémen et les Perses qui lessoutenaient, cet État chrétien était déjà une puissance commerciale internationale, avec ses navires faisant voile jusquenInde et ses soldats stationnés en Arabie. Convertis de fraîche date, les Éthiopiens professaient un christianisme ferventet étaient tout prêts à répondre aux attentes byzantines.
    • Malheureusement pour eux, ils ne furent pas en mesure daccomplir la tâche qui leur était assignée. Sils réussirent àvaincre le dernier État indépendant dArabie du Sud et à louvrir aux influences extérieures, chrétiennes notamment, ilsne purent sy maintenir de façon durable. Ils tentèrent également de progresser vers le nord et, en 507, attaquèrent LaMecque, un comptoir commercial yéménite sur la route cara-vanière. Mais ils furent vaincus et bientôt refoulés à la merpar les Perses débarqués au Yémen.Au moment de la naissance de Mahomet, le Yémen, entièrement soumis, devint une satrapie perse. Ce fut là une défaitemajeure pour Byzance qui perdit ainsi le contrôle de sa route commerciale vers lest. Toutefois, ironie du sort, un autreévénement allait considérablement réduire limportance de cet enjeu. Pendant des siècles, la fabrication de la soie étaitrestée un secret étroitement gardé. En Chine, lexportation de vers à soie était un crime passible de mort. En 552, deuxmoines nestoriens rapportèrent en contrebande à Byzance des œufs de bombyx; au début du VIIe siècle, la séricicultureétait largement développée en Asie Mineure. Si la soie chinoise était encore appréciée pour sa beauté et sa qualitésupérieure, la Chine avait perdu son monopole mondial.Le VIe siècle sacheva avec le repli ou laffaiblissement des deux adversaires. Les Ethiopiens furent évincés dArabie etleur État, même en métropole, commença à vaciller. Les Perses réussirent à se maintenir pendant quelque temps, maiseux aussi étaient minés par une crise de succession et des dissensions au sein du zoroastrisme. Les Byzantins avaientégalement leurs problèmes, dus entre autres aux interventions malheureuses de Justinien dans les affaires religieuses.Les principautés du sud, derniers États indépendants dArabie, disparurent, cédant la place à des envahisseurs étrangers.Tous ces événements transformèrent en profondeur la péninsule Arabique. Colons, réfugiés et autres émigrantsapportèrent de nouveaux modes de vie, de nouveaux objets et de nouvelles idées. Le conflit perso-byzantin séternisant,les routes commerciales qui y transitaient sétaient consolidées et connaissaient un trafic non négligeable en hommes eten marchandises. Même au nord, des États, vassaux mais conscients de leur arabité, avaient resurgi aux frontières desEmpires.Les Arabes apprirent à manier les armes, à porter les armures et à appliquer les tactiques militaires de leur époque -savoir qui ne tarderait pas à se révéler utile. Percevant rapidement les avantages des produits quapportaient lesmarchands, ils les adoptèrent en même temps que certains des goûts des sociétés plus avancées. Sur le plan intellectuelet même spirituel, ils commencèrent à se familiariser avec la religion et la culture de leurs voisins, créèrent une écritureet y couchèrent leur propre langue. Plus important peut-être, ils prirent conscience des limites du paganisme primitifquils professaient et se mirent en quête de réponses plus satisfaisantes.Plusieurs religions soffraient à eux. Le christianisme avait enregistré des progrès considérables. La majorité des Arabesvivant aux frontières de la Perse et de Byzance étaient chrétiens, et lon trouvait des colons chrétiens tout au sud, àNadjrân et au Yémen. Il y avait également des Juifs, notamment au Yémen mais aussi en différents endroits du Hedjaz.Certains étaient sans doute des descendants des réfugiés de Judée, dautres des convertis au judaïsme. Au VIIe siècle,chrétiens et Juifs dArabie étaient totalement arabisés et faisaient partie intégrante de la communauté arabe. Lesreligions de Perse navaient pas fait beaucoup dadeptes - ce qui nest pas surprenant car elles étaient trop fortementnationales pour séduire des non-Perses.Les anciennes chroniques musulmanes rapportent que vivaient à La Mecque des Arabes, appelés Hanifi qui tendaient aumonothéisme sans adhérer à lune ou lautre des grandes doctrines religieuses qui se faisaient alors concurrence. Ilsseraient parmi les premiers à se convertir à la nouvelle foi, lislam.
    • TROISIÈME PARTIEAube et apogée de lislamChapitre III Les originesLavènement de lislam, la vie de Mahomet, celle de ses premiers compagnons et disciples ne sont connus quà travers leCoran, la Tradition (ou recueil de hadiths) et la mémoire collective des musulmans. Il fallut quelque temps pour que cesévénements attirent lattention du reste du monde et suscitent des témoignages de la part dobservateurs non engagés. Acet égard, lislam pose à lhistorien le même genre de problèmes que le judaïsme, le christianisme ou dautres grandesreligions de lhumanité. Dès le Moyen Age, tout en acceptant sans réserve la véridicité et la perfection de son messagereligieux, quelques érudits musulmans, plus rigoureux que dautres, sinterrogèrent sur lexactitude voire lauthenticité detelle ou telle tradition biographique ou historique. Nétant pas tenue par les exigences de la foi, la critique moderne asoulevé des questions plus nombreuses encore, mais tant que des sources indépendantes - inscriptions et autresdocuments datant de lépoque - nauront pas été découvertes, lhistoire des débuts de lislam telle que la léguée laTradition restera forcément en grande partie problématique et lhistoriographie moderne un ensemble de suppositions.Pour les musulmans, cette histoire, sauf détails mineurs, est limpide et bien établie. La mission du Prophète, ses combatset son triomphe, la formation de la communauté musulmane, les vicissitudes de ses disciples et de ses successeurs sontconnus grâce au Coran et aux récits des différents protagonistes recueillis par les traditionnistes ; ensemble, ilsconstituent le noyau de la conscience historique de tous les musulmans dans le monde. Selon la Tradition, Mahomet, filsde Abdallah, aurait été appelé à la prophétie alors quil approchait de sa quarantième année. Une nuit du mois deRamadan, lange Gabriel lui apparut sur le mont Hirâ, où il sétait retiré, et lui dit : « Lis ! » Mahomet hésita. Lange dutsy reprendre à trois fois en serrant létoffe autour du cou du dormeur, avant que celui-ci ne demande: «Que dois-jelire?» «Lis au nom de ton Seigneur qui a créé! Il a créé lhomme dun caillot de sang. Lis ! Car ton Seigneur est le Très-Généreux qui a instruit lhomme au moyen du calame, et lui a enseigné ce quil ignorait. » Tels sont les quatre premiersversets de la quatre-vingt-seizième sourate du Coran. Le mot «Coran», qui signifie à la fois « lecture » et « récitation »,désigne le livre renfermant les révélations que Dieu, selon la foi musulmane, a accordées à Mahomet. Cette premièrerévélation fut suivie par bien dautres, que le Prophète communiqua aux habitants de sa ville natale, les pressantdabandonner leurs croyances et pratiques idolâtres, pour nadorer quun seul dieu universel.Toujours selon la Tradition, Mahomet serait né vers 571 à La Mecque, une petite ville du Hedjaz en Arabie occidentale,au sein dune famille de la tribu des Quraysh. A lépoque, lArabie nétait pour ainsi dire quun désert inhabité ponctué derares oasis que traversaient quelques routes caravanières. Sa population se composait en majorité de nomades quivivaient de lélevage de moutons, de chèvres et de chameaux, et se livraient de temps à autre à des razzias contre destribus rivales installées dans les oasis ou les principautés frontalières. Une minorité cultivait le sol, là où cétait possible ;dautres faisaient du commerce lorsque la situation internationale ramenait les marchands sur les routes transarabiques.La reprise des hostilités entre Rome et la Perse au VIe siècle fut lune de ces occasions favorables qui permit à plusieursbourgades situées le long de la route caravanière reliant la Méditerranée à lOrient de connaître un bref épanouissement.Tel fut le cas de La Mecque.Au cours des premières années de sa mission, Mahomet gagna à sa cause un certain nombre dadeptes, dabord au seinde sa propre famille, puis dans des cercles de plus en plus larges. Toutefois, ses enseignements ne tardèrent pas àéveiller la méfiance et lanimosité de loligarchie de La Mecque qui y voyait une menace non seulement pour la religion
    • établie, mais aussi pour sa propre suprématie. Selon sa biographie, certains de ses fidèles, victimes de pressions et mêmede persécutions, finirent par se réfugier en Ethiopie, de lautre côté de la mer Rouge. En 622, soit treize ans après la datetraditionnellement retenue de sa première révélation, lui-même conclut un pacte avec des émissaires venus de Yathrib,une oasis située à 350 kilomètres au nord de La Mecque. Ceux-ci lui proposèrent de devenir larbitre de leurs querelleset sengagèrent à le défendre, lui et ses compagnons, comme sils faisaient partie de leur propre peuple. Mahomet envoyaen avant une soixantaine de ses disciples et leurs familles, quil rejoignit en automne de la même année. Connu en arabesous le nom de Hijra, littéralement « émigration », linstallation du Prophète et de ses compagnons à Yathrib estconsidérée par les musulmans comme un tournant dans son apostolat. Par la suite, lors de létablissement du calendriermusulman, cest cette date qui marquerait le point de départ de la numération des années. Devenu le siège de la foi et dela communauté musulmanes, Yathrib sappela bientôt tout simplement Al-Madina - la Ville. La communauté prit le nomdumma, terme dont le sens allait évoluer en même temps que son objet.A La Mecque, Mahomet nétait quun simple citoyen en butte à lindifférence puis à lhostilité des notables. A Médine, ildevint un chef doté dune autorité religieuse, mais aussi politique et militaire. Très vite, la guerre éclata entre Médine etLa Mecque. Au bout de huit ans de combats, Mahomet conquit la ville, abrogea le culte idolâtre des Mecquois etinstitua à la place la religion islamique.Les fondateurs des trois grandes religions monothéistes connurent donc un destin très différent. Moïse ne fut pasautorisé à entrer en terre dIsraël et séteignit, laissant son peuple poursuivre sa route. Jésus mourut sur la croix et lechristianisme resta pendant plusieurs siècles une religion minoritaire persécutée, jusquau jour où un empereur romain,Constantin, sy convertit et donna un statut à ceux qui la professaient. En revanche, Mahomet conquit sa terre promise,vainquit ses ennemis et, de son vivant, parvint au faîte du pouvoir où il exerça une autorité prophétique, mais aussipolitique. En tant quenvoyé de Dieu, il enseigna une religion révélée. Simultanément, en tant que chef de Yummamusulmane, il promulgua des lois, rendit la justice, leva des impôts, conduisit la diplomatie, fit la guerre et conclut lapaix. De communauté, Yumma devint un État. Ce serait bientôt un empire.Lorsquil mourut le 8 juin 632, Mahomet avait accompli sa mission. Celle-ci avait pour but, dune part, de restaurer lemonothéisme des premiers prophètes quavec le temps ses adeptes avaient dénaturé ou abandonné; dautre part, dabolirle polythéisme et dapporter aux hommes lultime révélation divine, incarnation de la loi et de la vraie foi. Cest pourquoiles musulmans appellent Mahomet le « sceau », le dernier, des prophètes. Par son intermédiaire, Dieu avait entièrementrévélé son dessein. Après lui, il ne pouvait plus y avoir ni prophète ni révélation.Ayant rempli son office, la fonction spirituelle navait plus de raison dêtre. En revanche, chargée de perpétuer la loidivine et de la faire connaître au reste de lhumanité, la fonction religieuse restait une nécessité. Son déploiement concretrequérait lexercice du pouvoir politique et militaire - autrement dit de la souveraineté - dans le cadre dun État.Mahomet ne sétait jamais prétendu ni divin ni immortel ; il nétait que lenvoyé de Dieu et le chef de son peuple. «Mahomet, dit le Coran, nest quun prophète ; des prophètes ont vécu avant lui. Retour-neriez-vous sur vos pas, silmourait, ou sil était tué?» (III, 144).Mahomet était mort ; en tant que prophète, il ne pouvait être remplacé. En tant que chef de la communauté et de lÉtatmusulman, il devait avoir un successeur. Devant lurgence, le cercle étroit des disciples choisit lun des siens, Abu Bakr,qui avait été parmi les premiers à embrasser la nouvelle foi et qui jouissait dun très grand respect. La traditionhistoriographique rapporte quil prit le titre de khalïfa, vocable arabe qui, par un heureux hasard, signifie à la fois «successeur » et «lieutenant». Selon un hadith, il se fit appeler khalïfatu RasûlAllah, « successeur du Prophète de Dieu » ;
    • selon un autre, khalïfat Allah, «lieutenant de Dieu» - une prétention aux conséquences considérables. Au moment de sonaccession, il est peu vraisemblable quAbû Bakr et ceux qui lélirent en aient mesuré toute la portée. Mais de leur actionimprovisée naquit une grande institution, le califat, organe suprême du pouvoir souverain dans le monde musulman.Tout comme la vie du Prophète, les débuts du califat sont essentiellement connus au travers de sources musulmanes ; cenest que plus tard que des historiens dautres pays commencèrent à faire état de ce nouveau pouvoir politique etreligieux. Transmis oralement pendant des générations avant dêtre couchés par écrit, les récits musulmans sont sujets àcaution, non seulement à cause de la faillibilité de la mémoire humaine qui, certes, était moins grande dans les sociétésde tradition orale, mais aussi et surtout à cause des innombrables querelles personnelles, familiales, tribales, sectaires etpartisanes qui divisaient les premiers musulmans et qui, de ce fait, marquent les différentes traditions historiographiquesqui nous sont parvenues. Même des événements aussi simples que la succession chronologique de certaines batailles etleur issue diffèrent dune version à lautre.Selon les historiens musulmans, à la mort du Prophète, la religion quil avait fondée ne sétait pas répandue au-delà decertaines régions de la péninsule Arabique. Mis à part quelques incursions dans le Croissant fertile, les Arabes, à qui illavait fait connaître, navaient pas, eux non plus, encore franchi ces limites géographiques. Les vastes territoires situésen Asie du Sud-Ouest, en Afrique du Nord et ailleurs qui constitueraient la terre dislam, le royaume des califes et, pourutiliser un langage moderne, le monde arabe, parlaient encore dautres langues, professaient dautres religions etobéissaient à dautres maîtres. En lespace dun siècle environ, tous connaîtraient de profonds bouleversements, les plusrapides et les plus spectaculaires de lhistoire de lhumanité. A la fin du VIIe siècle, le monde fut obligé de constaterquil existait une nouvelle religion doublée dun nouveau pouvoir, lempire musulman des califes qui sétendait, à lest,jusquen Asie, voire au-delà des frontières de lInde et de la Chine, à louest, le long de la côte méridionale de laMéditerranée jusquà lAtlantique, au sud, jusquaux contrées des peuples noirs dAfrique et, au nord, jusquaux terresdes peuples blancs dEurope. Dans cet empire, lislam était religion dÉtat et larabe supplantait rapidement les autreslangues comme principal moyen de communication dans la vie publique.Aujourdhui, plus de quatorze siècles après le début de lère musulmane, lempire des califes nest plus quun souvenir.Cependant, dans tous les pays conquis par les Arabes, exception faite de lEurope à louest, de lIran et de lAsie centraleà lest, larabe dialectal demeure la principale langue parlée, et larabe littéraire, celle du commerce, de la culture et dugouvernement. En tant que langue de la religion - du Coran, de la théologie et du droit — larabe est présent dans uneaire encore plus vaste qui comprend des régions dAsie et dAfrique nayant jamais connu la domination arabe.La propagation de la foi musulmane et lexpansion de lEmpire arabe durent beaucoup aux peuples conquis qui, ennombre de plus en plus grand, se convertirent et se rallièrent au nouveau pouvoir. Après avoir opposé une faroucherésistance aux envahisseurs, les Berbères dAfrique du Nord se joignirent à eux pour conquérir lEspagne, avant dallereux-mêmes coloniser et islamiser de nombreux peuples noirs au sud du Sahara. Une fois leur empire détruit et leurclergé réduit à limpuissance, les Perses trouvèrent une nouvelle raison dêtre dans lislam et contribuèrent à sapropagation dans les populations iraniennes et turques dAsie centrale. Longtemps sujets de lEmpire perse et delEmpire byzantin, les chrétiens de langue araméenne du Croissant fertile et ceux de langue copte dEgypte changèrentde maîtres et purent constater que les nouveaux étaient moins exigeants, pi-us tolérants et surtout mieux disposés à leurégard.Dans toutes ces contrées, le passage à lislam et à larabisme fut relativement aisé. Les Arabes réclamaient des impôtsmoins lourds que les Byzantins, des musulmans bien sûr, mais aussi du reste de la population. Leur loi reconnaissait au
    • même titre toutes les confessions chrétiennes, sans se soucier des querelles de doctrine qui avaient tant compliqué la viedes chrétiens non orthodoxes et de leurs Églises sous Byzance. Après avoir joui dune relative tolérance sous les Partheset les Romains, puis connu des moments difficiles sous les Sassanides et les Byzantins, les Juifs virent leur situationsaméliorer légèrement.Les chefs politiques et militaires arabes venaient en majorité des villes oasis de La Mecque et de Médine. Mais demême que le gros de leurs troupes qui sortait tout droit du désert, ils étaient encore proches de leurs origines nomades.Leur stratégie de conquête reposait essentiellement sur une habile utilisation du désert, tout comme, beaucoup plus tard,les puissances coloniales occidentales se serviraient de la mer pour bâtir leurs empires. Si pour leurs ennemis, le désertnétait quembûches et dangers, eux sy mouvaient comme dans leur élément. Ils pouvaient aisément y faire transiter desmessages, des approvisionnements et des renforts, y trouver refuge en cas de retraite précipitée ou sen servir detremplin vers la victoire en cas de succès des armes. LEmpire arabe possédait également son canal de Suez: la piste dudésert qui reliait lAsie à lAfrique en passant par listhme de Suez.Dans les pays conquis, les Arabes établissaient leur principale base militaire et administrative à la limite du désert et desterres cultivées. Quand une ville bien située, comme Damas, existait déjà, ils en faisaient leur capitale. Sinon, ils enfondaient de nouvelles, plus adaptées à leurs besoins stratégiques et impériaux. Parmi les plus importantes, on peut citerKufa et Bassora en Irak, Qom en Iran, Fustat en Egypte et Kairouan en Tunisie.Appelées amsâr (sing. misr) - ancien mot sémitique signifiant à lorigine frontière, limite et, plus tard, zone ou provincefrontière — ces villes de garnison furent pour lEmpire arabe à ses débuts autant de Gibraltar, de Singapour, de Bombayet de Calcutta. Entre parenthèses, cest la même racine qui donna son nom à lEgypte en hébreu biblique, en araméen eten arabe. Les amsâr jouèrent un rôle vital dans lassujettissement des provinces conquises et leur arabisation. Au début,les Arabes constituaient une petite minorité, dominante mais isolée, au sein de lempire quils avaient créé. Dans lesamsâr, ils étaient majoritaires et lemploi de leur langue était de règle. Regroupés par tribus, ils vivaient dans descasernes situées au centre de la ville. Dans les faubourgs habitaient les artisans, les boutiquiers et tous ceux qui, issus dela population locale, pourvoyaient à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Ces faubourgs sagrandirent, prospérèrent,gagnèrent en importance et finirent par attirer quantité de fonctionnaires indigènes engagés au service de lÉtat. Par laforce des choses, tous apprirent la langue des conquérants et furent influencés par leurs goûts, leurs comportements etleurs idées.On dit parfois que lislam se propagea par la conquête. Ce nest pas tout à fait exact, même si, dans une large mesure, ildut son expansion à un double processus de conquête et de colonisation. Le principal but de guerre des conquérantsnétait pas dimposer leur religion par la force. Sur ce point, le Coran est très explicite : « Pas de contrainte en religion!»(11,256). En vertu de linterprétation couramment donnée à ce verset, ceux qui professaient une foi monothéiste etrévéraient des Ecritures reconnues comme une étape antérieure de la révélation divine pouvaient pratiquer leur religiondans les conditions édictées par la loi musulmane. Les autres étaient soumis à un régime plus sévère, mais leur nombreétait très faible, voire nul, dans les premières régions conquises. Divers avantages leur étaient proposés, comme, parexemple, une diminution du taux dimposition pour les inciter à se convertir à lislam, mais rien ne les y obligeait. Entout cas, lÉtat ne cherchait pas à les assimiler ou à en faire des Arabes. Au contraire, les premières générations deconquérants maintinrent de strictes barrières sociales entre eux et les non-Arabes, même quand ces derniersembrassaient la foi musulmane et adoptaient la langue arabe. Les mariages entre une Arabe et un non-Arabe - mais paslinverse — étaient fortement déconseillés. En fait, les nouveaux convertis ne bénéficieraient dune complète égalité
    • sociale, économique et politique quaprès les profonds bouleversements du IIe siècle de lhégire qui mirent fin auxprivilèges des Arabes et, du même coup, accélérèrent larabisation des populations.Plutôt que la conquête elle-même, cest larabisation et lislamisation des régions conquises qui forcent ladmiration. Lapériode de suprématie politique et militaire des Arabes fut de courte durée. Très vite, ils furent obligés de céder àdautres peuples le contrôle de leur empire et même de leur civilisation. Toutefois, leur langue, leur religion et leur droitrestèrent - et restent encore - un monument durable de leur hégémonie dantan.Ce grand changement saccomplit, pour lessentiel, grâce à un double processus de colonisation et dassimilation. Onadmet généralement que lun des moteurs de lexpansion arabe fut la pression démographique qui pesait sur les terresarides de lArabie; dès le début, ses habitants furent nombreux à aller sinstaller dans les zones fertiles des empiresconquis. Ils formaient alors une minorité dirigeante — une armée doccupation composée de soldats, de hautsfonctionnaires et de propriétaires terriens. Ayant confisqué les terres domaniales, ainsi que celles des ennemis dunouveau régime et de tous ceux qui avaient pris la fuite devant les envahisseurs, lÉtat disposait dimmenses domainesquil pouvait offrir aux nouveaux colons ou leur louer à des conditions avantageuses. Les Arabes payaient moinsdimpôts fonciers que les indigènes. Les plus gros propriétaires résidaient dan.s les villes de garnison et faisaient appel àla main-dœuvre locale pour cultiver leurs terres.Linfluence arabe rayonnait dans les campagnes environnantes; les vecteurs en étaient les Arabes eux-mêmes, mais aussiles convertis, dont beaucoup servaient dans larmée. Bien que regardés de haut par les Arabes de souche et nebénéficiant pas des mêmes avantages économiques et sociaux, les autochtones étaient de plus en plus nombreux à seconvertir à la religion des conquérants et donc à adopter leur langue.Le prestige attaché au parler dune aristocratie de conquérants, limportance pratique que revêtait la langue dugouvernement et du commerce, la richesse et la diversité de la civilisation impériale et, plus que tout peut-être, lavénération que suscitait la langue sacrée dans laquelle était écrite la nouvelle révélation, tous ces facteurs contribuèrentégalement à accélérer lassimilation des peuples soumis.Les bouleversements militaires et politiques du Ier siècle de lhégire eurent dimportantes répercussions économiques etsociales. Comme toutes les conquêtes, la conquête arabe remit en circulation dimmenses richesses accumulées au fil dutemps par des institutions privées, publiques ou religieuses. Les premiers historiens arabes rapportent quantitédanecdotes faisant état de fabuleux butins et de dépenses somptuaires. Ainsi, al-Masûdï, qui vivait au Xe siècle, décritquelques-unes des grandes fortunes amassées par les conquérants. Le jour où le calife Uthmàn fut assassiné, écrit-il,«son trésorier avait en caisse 150 000 dinars [pièces dor romaines et byzantines] et un million de dirhams [piècesdargent perses]. Ses fermes... valaient 100 000 dinars, sans compter un nombre considérable de chevaux et dechameaux ». Al-Zubayr ibn d-Awwâm, compagnon du Prophète et figure importante du début de lhistoire musulmane,possédait des maisons à Bassora et à Kufa en Irak, à Fustat et à Alexandrie en Egypte. «Il se fit bâtir à Bassora, dit al-Masûdï, un hôtel qui, aujourdhui (332 de lhégire / 943), est encore bien connu et sert de demeure aux marchands, auxbanquiers, aux négociants maritimes, etc. A sa mort, il laissa des propriétés valant 50 000 dinars, 1 000 chevaux, 1 000esclaves des deux sexes et de vastes terrains dans les villes que nous venons de nommer. » Un autre compagnon duProphète, Talha ibn Ubaydallâh al-Taymï avait une grande maison à Kufa «et ses terres dIrak lui donnaient un revenude 1 000 dinars, ou même davantage, par jour; son domaine dal-Sharâh produisait plus encore. Il se fit construire àMédine une maison en plâtre, en brique et en bois de teck. De même, Abd al-Rahmân ibn Awf... avait au piquet centchevaux et possédait mille chameaux et 10 000 brebis... Le quart de sa succession sélevait à 84 000 dinars ». Lorsque
    • Zayd ibn Thabit mourut, « il laissa des lingots dor et dargent quon fendit à coups de hache, indépendamment de sesterres et de ses fermes qui valaient 100 000 dinars ». Quant à Yalâ ibn Munya, il « laissa en mourant 500 000 dinars, denombreuses créances, des immeubles et dautres biens pour une valeur de 300 000 dinars1 ».Ces récits, et bien dautres, exagèrent probablement les fortunes acquises par les conquérants ; néanmoins, ils brossentun tableau éloquent dune aristocratie conquérante possédant dimmenses richesses, jouissant des commodités et desplaisirs des pays avancés où ils se trouvaient et dépensant sans compter.Il ne fait pas de doute que les Arabes ne furent pas les seuls à prospérer sous le nouvel ordre. Bien dautres, cependant, ycompris des Arabes, restèrent sur le bord du chemin ou nen tirèrent pas autant de profit quils lespéraient. Leschroniques, la littérature et notamment la poésie reflètent les tensions sociales et politiques, et donc indirectement,économiques, de cette période, ainsi que le mécontentement de divers groupes ou individus. La conquête etlinstauration dun nouveau régime lèsent inévitablement dimportantes catégories qui, jusque-là, avaient joui dumonopole de la richesse et du pouvoir. Elles eurent certainement un impact beaucoup plus grand dans les provincesorientales, autrefois perses, que dans les provinces occidentales, autrefois byzantines. En Syrie et en Egypte, lesnotables byzantins, vaincus et dépossédés, avaient toujours la possibilité de se retirer dans la capitale byzantine et lesprovinces centrales, quitte à laisser leurs terres et leurs gens aux nouveaux maîtres. Ceux de lEmpire perse ne pouvaienten faire autant, leur capitale impériale étant tombée aux mains des Arabes ; sauf rares exceptions, ils restèrent où ilsétaient et sefforcèrent de se refaire une place au soleil sous le nouveau régime. Encore imbus de leur glorieux passé etpossédant une expérience de ladministration impériale, ils contribuèrent de façon significative au développement dugouvernement et de la culture islamiques.Au début, cette ancienne classe dirigeante perse semble sêtre accommodée du nouveau pouvoir et avoir conservé laplupart de ses fonctions et certains de ses privilèges. Mais avec la consolidation de lÉtat arabe, larrivée massive detribus arabes, la montée en flèche des convertis revendiquant légalité des droits et surtout le développement des villes,de nouvelles réalités sociales se dessinèrent, et donc de nouveaux conflits. Dans les anciennes provinces byzantines, oùlurbanisation était plus avancée, il y eut relativement peu de changements. Dans lancien Empire perse, encore trèsrural, le développement soudain de cités musulmanes engendra des tensions et des antagonismes.Au début de lère islamique, les conflits les plus graves, entendez les plus dangereux pour la stabilité de lÉtat et lacohésion de Yumma, nétaient pas ceux qui opposaient musulmans arabes et non arabes, encore moins musulmans etnon-musulmans, mais les Arabes entre eux; à savoir, les tribus du nord de lArabie et celles du sud, les colons qui étaientarrivés les premiers et ceux qui étaient venus après, ceux qui avaient réussi et les autres, ceux qui étaient nés de parentsarabes libres et ceux dont le père était un Arabe libre, mais la mère une concubine étrangère. Lexercice des droitsimmémoriaux des vainqueurs sur les vaincus accrut rapidement le nombre de ces demi-Arabes.La tradition historiographique arabe explique ces conflits surtout en termes tribaux, personnels ou parfois religieux. Cesfacteurs jouèrent assurément un rôle important, mais à lévidence ils ne furent pas seuls en cause. Souvent violents, cesconflits furent à lorigine de plusieurs guerres interarabes ; avec le temps, de plus en plus de musulmans non arabes sytrouvèrent impliqués, si bien que les mécontentements et les revendications des différentes factions eurent tendance àrevêtir une forme religieuse.La création de lEmpire arabe mit fin aux interminables rivalités entre Rome et la Perse qui se disputaient la maîtrise desroutes commerciales et, pour la première fois depuis Alexandre le Grand, le Moyen-Orient, de lAsie centrale jusquà laMéditerranée, se trouva réuni dans un seul et même système impérial et marchand. Pendant quelque temps, les pièces
    • dor byzantines et les pièces dargent perses continuèrent à circuler. La régulation des taux de change devint un objet deréflexion des premiers juristes musulmans et le changeur une figure familière des foires et des marchés. Lunification dela région et 1 apparition dune nouvelle classe dirigeante disposant dimportantes liquidités favorisèrent lessor delindustrie et du commerce. Comme les Vikings en Europe de lOuest, les conquérants arabes recherchaient des étoffesprécieuses, prisées par la cour et laristocratie. La construction de palais royaux et de somptueuses demeures privées, demosquées et dautres édifices publics, ainsi que la satisfaction des besoins nombreux et variés de colons et de soldatsbien payés donnèrent un coup de fouet à léconomie. Le mécontentement perceptible dans les villes en rapide expansiondécoulait sans doute davantage de frustrations diverses que de réelles difficultés matérielles. Les demi-Arabes, quicomptaient quantité dhommes de talent, de richesse et même de pouvoir, supportaient mal dêtre exclus des plus hautséchelons de la société et du gouvernement. Les convertis non arabes, notamment perses, considéraient comme unaffront le statut inférieur qui leur était imposé et exigeaient légalité des droits promise par le message universel delislam. Par ailleurs, les moyens de subsistance augmentant moins rapidement que la population, une foule de paysanssans terre, de travailleurs non qualifiés, de vagabonds, de pauvres et de petits délinquants vivait dans des conditionsprécaires. Les sources arabes brossent un tableau pittoresque de ce monde relégué aux marges de la société.Venant sajouter aux tensions dues à la rapidité de lexpansion musulmane, ces antagonismes compliquèrentsingulièrement la tâche des dirigeants de lEmpire, au point que les premiers califes se trouvèrent bientôt confrontés àdes situations difficiles et à des problèmes finalement insurmontables.Connus sous le nom de ràshidûn, les « bien-dirigés », les quatre premiers califes accédèrent au pouvoir selon uneprocédure non pas héréditaire mais, pour reprendre la terminologie des juristes sunnites, élective. Par sa sainteté etlexemple moral quil propose, leur règne représente pour les sunnites un âge dor, seulement dépassé par la vie duProphète lui-même. Bien que «dinspiration droite», tous, sauf le premier, périrent de mort violente. Le deuxième, Omaribn al-Khattâb, tomba sous les coups dun esclave chrétien mécontent de son sort. Plus grave, le troisième et lequatrième, Uthman et Ali, furent assassinés par des rebelles arabo-musulmans. A peine un quart de siècle après ladisparition de Mahomet, la communauté musulmane était déchirée par de profondes divisions et lÉtat secoué par dessoulèvements et des guerres civiles opposant non pas conquérants et conquis, anciens et nouveaux musulmans, mais desArabes entre eux.En 634, Omar ibn al-Khattâb succéda à Abu Bakr. Ses dix ans de règne jouèrent un rôle capital dans la formation delÉtat islamique et, plus encore peut-être, dans la mémoire collective des musulmans. Selon une traditionhistoriographique largement acceptée, cest sur son lit de mort quAbû Bakr aurait choisi Omar comme successeur. Defait, celui-ci fut immédiatement reconnu comme tel par la plupart des compagnons du Prophète et gouverna sansrencontrer dopposition sérieuse. Il avait pour seuls adversaires les partisans dAli, cousin et gendre de Mahomet, dontles prétentions au califat reposaient, pour les uns, sur ses qualités personnelles et, pour les autres, sur une sorte de droitlégitime à succéder au Prophète. Soutenu par la grande majorité des Arabes, Omar réussit non seulement à préserverlunité de lÉtat, mais aussi à jeter les bases dun système efficace de gouvernement impérial. A côté du titre de khalïfa,de lieutenant de Dieu sur terre, il prit, dit-on, celui de Amïr al-muminïn, de «Commandeur des croyants », quiexprimait de façon plus explicite le caractère tout à la fois politique, militaire et religieux de son autorité. Ce titre devintle plus communément utilisé par les califes et même une de leurs prérogatives tant que cette institution continuadexister.
    • Omar qui, selon la Tradition, navait que cinquante-trois ans quand il fut mortellement blessé, navait pris aucunedisposition concernant sa succession. Sur son lit de mort, il réunit une shûrâ (ou «comité») composée de six descompagnons du Prophète, en leur enjoignant de choisir lun deux comme nouveau calife. Leur choix sarrêta surUthmân qui appartenait à la grande famille des Omeyyades et était le seul représentant de laristocratie mecquoise dansle petit cercle des convertis de la première heure.Les premiers califes ne disposaient ni de garde prétorienne ni même darmée régulière, chaque tribu arabe fournissant,quand cétait nécessaire, un contingent de soldats ; pour régner, ils sappuyaient avant tout sur leur prestige et leurautorité - sur le prestige dont ils jouissaient en tant que successeurs du Prophète et sur lautorité que leur valaient leursqualités personnelles.Faible de caractère, Uthmân ninspirait pas le même respect que ses deux prédécesseurs. De plus, une décennie après lamort de Mahomet, le lien religieux commençait déjà à perdre de sa force, dautant que 1 oligarchie mecquoise entendaitprofiter au maximum de laccession de 1 un des siens à la plus haute charge de lÉtat. Enfin, lexistence dune autoritésupérieure, toujours mal acceptée par les nomades, leur paraissait désormais insupportable.Uthmàn fut nommé calife en 644. A cette époque, la Syrie et lEgypte à louest, lIrak et une bonne partie de lIran à lest,étaient déjà tombés aux mains des musulmans. A la bataille des Mâts (654-655), la flotte musulmane à peine crééeremporta une grande victoire sur les forces navales byzantines. LEmpire perse nexistait plus. Le moment était venu defaire une pause. Linterruption des combats donna aux hommes des tribus le loisir de méditer sur leurs griefs ; ilsensuivit une série dévastatrice de guerres civiles entre Arabes.La première éclata le 17 juin 656, lorsquun groupe de mutins de larmée dEgypte venus à Médine pour présenter leursdoléances pénétrèrent dans les appartements du calife Uthmàn et le blessèrent mortellement. Ce meurtre et les luttesquil déclencha marquèrent un tournant dans lhistoire de lislam. Pour la première fois - mais ce ne serait pas la dernière- un calife était assassiné par des coreligionnaires, et les armées musulmanes se livraient des combats sans merci. Lesmutins installèrent Ali sur le trône de calife.Dans cette première guerre civile aux aspects multiples et complexes, Ali ibn Abï Tâlib, cousin et gendre du Prophète,occupa une position clé. En tant quépoux de Fatima, fille de Mahomet, il ne pouvait sattendre à un traitement defaveur, la parenté par alliance comptant peu dans une société polygame. En revanche, en tant que membre du mêmeclan, il pouvait, selon les usages en vigueur dans lArabie préislamique, prétendre à la succession du Prophète et hériterdune partie au moins de son autorité politique et religieuse. Ses qualités personnelles et sa réputation en faisaientdailleurs un candidat très sérieux. En outre, il sétait acquis le soutien de nombreux musulmans qui, déçus par les califesélus et leurs séides, espéraient quun régime conduit par un parent du Prophète entraînerait un retour au message originelde lislam. Ces hommes formaient le parti dAli, shïatu Ali, doù leur nom de shiites.En janvier 661, après cinq ans dun règne particulièrement agité, Ali fut à son tour assassiné, non par des soldats mutins,mais par un membre dune secte religieuse extrémiste. Un deuxième précédent avait été créé, dont les conséquencesauraient une vaste portée.De toutes les factions impliquées dans la première guerre civile musulmane, ce fut celle conduite par Muâwiya ibn AbïSufyân, gouverneur de Syrie, qui sortit victorieuse. A plus dun titre, la position de Muâwiya était très forte.Appartenant à la famille mecquoise des Omeyyades et cousin de Uthmàn, le calife assassiné, il avait le droit, et mêmele devoir, en accord avec une vieille coutume arabe sanctionnée par le Coran, dexiger une exacte compensation pour lemeurtre de son parent. Il avait été nommé à son poste par le calife Omar, bien avant les querelles et les rivalités qui
    • avaient secoué le règne des deux derniers califes. Gouverneur de la Syrie, province qui séparait le monde musulman dumonde byzantin, il était à la tête dune armée disciplinée et bien entraînée, tout auréolée de la gloire acquise dans laguerre sainte et disposant dune solide expérience.Après lassassinat dAli, son fils Hasan, en qui certains voyaient leur nouveau chef, renonça à ses prérogatives au profitde Muâwiya, lequel, proclamé calife en Syrie, fut bientôt reconnu sur toute létendue de lempire. Ainsi souvrit unenouvelle ère dans lhistoire musulmane : le califat omeyyade. La succession devint héréditaire, mais seulement dans lesfaits. Il ny avait ni règle ni droit en la matière - dailleurs, les dynasties musulmanes ultérieures, sans nul douteintimidées par les forts sentiments antimonarchiques du Coran et des anciens hadiths, refuseraient toute règle précise,que ce soit par ordre de primogéniture ou autre. En choisissant, de son vivant, son fils Yazïd comme dauphin, Muâwiyacréa un précédent que suivraient la plupart des califes. Cette anecdote, rapportée par un auteur du IXe siècle, illustre demanière imagée la portée de son geste :«Les gens se rassemblèrent en présence de Muâwiya et les orateurs se levèrent pour proclamer Yazïd héritier du calife.Certains ayant manifesté leur désapprobation, un homme de la tribu de Udhra... bondit sur ses pieds, dégagea son épéedu fourreau et déclara en montrant Muâwiya:Voici le Commandeur des croyants ! Sil meurt, poursuivit-il en montrant Yazïd, ce sera celui-là. Et si quelquun nestpas daccord, conclut-il en montrant son épée, alors, ce sera elle !"Tu es le prince des orateurs", le complimenta Muâwiya2. »Ce califat dura un peu moins dun siècle. En grande partie postérieure, la tradition historiographique arabo-musulmaneest très sévère à son égard. Pour les shiites, les Omeyyades furent des usurpateurs et des tyrans : ils subtilisèrent lepouvoir à Ali et à son fils, chefs légitimes de la communauté musulmane, massacrèrent ou persécutèrent leursdescendants, abandonnèrent ou corrompirent les véritables enseignements de lislam. Pour les sunnites, ils furent aussides usurpateurs, mais pas forcément des tyrans ; trop attachés aux biens de ce monde, ils manquèrent de piété danslexercice du pouvoir. Qualifiant leur règne de «royauté temporelle» {mulk), les historiens classiques y voient unintermède entre le règne des califes « bien dirigés » et celui des califes de droit divin qui leur succéderaient.Globalement hostiles aux Omeyyades, ils rendent un hommage, il est vrai fort mitigé, à lhabileté politique etdiplomatique de Muàwiya.Moins critiques dans leur ensemble, les historiens modernes saluent leurs qualités de dirigeants et soulignent enparticulier quils surent maintenir la stabilité et la continuité de lÉtat, à une époque où la société musulmane connaissaitde graves dissensions.En effet, grâce à une série de compromis et darrangements provisoires, les Omeyyades réussirent à préserver unminimum dunité qui leur permit de poursuivre la conquête, mais aussi de jeter les bases dune administration, dunesociété et dune culture impériales. Toutefois, ce fut au prix dune certaine dilution du message islamique originel. Lerégicide et la guerre civile ayant considérablement affaibli le prestige de lautorité religieuse et les liens de solidaritéentre croyants, ils sefforcèrent de créer un « royaume arabe » fondé sur lascendance. Seuls les vrais Arabes nés deparents arabes des deux côtés pouvaient accéder aux plus hautes sphères du pouvoir. Les demi-Arabes nés dun pèrearabe et dune mère non arabe, très souvent esclave, avaient la possibilité de gravir quelques échelons mais restaientexclus des postes les plus élevés. Ainsi, bien que fils de lun des plus grands califes omeyyades et excellent chefmilitaire, le prince Maslama fut davance écarté de la succession, parce quil était né dune esclave.
    • Venaient ensuite, dans léchelle sociale, les convertis non arabes, puis la masse des non-musulmans qui, à cette époque,formaient encore la vaste majorité de la population. Cependant, tout en étant exclus du pouvoir politique et militaire, lesnon-Arabes, convertis ou non, jouèrent un rôle important sous le califat omeyyade. Par un autre de ces compromis quela tradition historiographique lui reprocherait, certains préceptes coraniques, en matière dimpôt par exemple, furenttacitement abandonnés, et lappareil administratif, dans la capitale comme dans les provinces, eut de plus en plus recoursà lorganisation, aux méthodes et surtout aux fonctionnaires des empires que le califat musulman avait renversés.Ce phénomène, loin de passer inaperçu, suscita une opposition non seulement morale mais aussi armée. Loppositionarmée fut notamment le fait de deux factions; leurs critiques à lencontre du régime omeyyade sexprimant en termesreligieux, leur mouvement revêtit le caractère dune secte. Durant la première guerre civile, les kharijites -littéralement«ceux qui font sécession» -, après avoir soutenu Ali, sétaient retournés contre lui. Cétait dailleurs lun des leurs quilavait assassiné. Incarnant la forme la plus extrême dindépendance tribale, ils refusaient toute autorité à laquelle ilsnavaient pas donné leur libre consentement, lequel était à tout moment révocable; selon eux, tout musulman, quel quefût son origine ethnique ou son rang, pouvait être élu calife par la communauté, à condition dêtre moralementirréprochable. Professant un point de vue diamétralement opposé, les shiites soutenaient que le califat revenait de droitdivin aux descendants du Prophète. Ces deux factions furent à lorigine de plusieurs rébellions qui entendaient renverserlordre établi et instaurer à la place un régime islamique plus authentique.La deuxième guerre civile fut déclenchée par lune de ces révoltes qui, sur le coup, eut relativement peu dimplicationspolitiques et militaires, mais dont le retentissement religieux, et donc historique, allait se révéler immense. En 680,Hussein, un autre fils dAli, prit la tête dune insurrection en Irak. Le dixième jour du mois de Muharram, lui et sespartisans se heurtèrent, en un lieu nommé Karbala, à un détachement de soldats omeyyades qui les écrasa. Selon latradition, cette bataille aurait fait environ soixante-dix morts du côté shiite et laissé un unique survivant, Ali, le fils deHussein qui, malade, reposait sous une tente et put ainsi raconter le drame. Le massacre de Karbala occupe une placecentrale dans la vision shiite de lhistoire musulmane et le dixième jour de Muharram représente lune des grandes datesdu calendrier shiite. Ce jour-là, les shiites du monde entier commémorent le martyre du petit-fils du Prophète et de safamille, font pénitence pour ceux qui ne parvinrent pas à les sauver et dénoncent la perversité de leurs assassins, en selivrant à une série de rites spectaculaires, où dominent les puissants thèmes du sacrifice, de la culpabilité et delexpiation. Leurs divergences doctrinales avec le sunnisme sont mineures, et en tout cas bien moindres que celles quiopposent les différentes confessions chrétiennes. Cependant, leur sensibilité au martyre et à la persécution, exacerbéepar des siècles dexpérience minoritaire et de soumission à des souverains tenus pour des usurpateurs, modela leurcomportement politique et religieux, et dressa entre eux et les sunnites dinsurmontables barrières psychologiques.Le massacre de Karbala accéléra la transformation du shiisme, au départ parti politique, en secte religieuse et conféra àla deuxième guerre civile une intensité particulière. Une fois encore, les terres du califat furent, pendant des années,ravagées par des luttes intestines, où - phénomène nouveau et inquiétant - se trouvaient mêlés des non-Arabes. Bien quelourde de conséquences à long terme, la révolte des Alides ne fut pas sur le moment la plus dangereuse pour lordreétabli. Parmi les innombrables soulèvements et mouvements de contestation auxquels dut faire face le calife omeyyadecAbd al-Malik lors de son accession en 685, la révolte des frères Musab et Abdallah ibn al-Zubayr fut certainement laplus sérieuse. Sétant proclamé calife en 683 dans le Hedjaz, Abdallah réussit pendant quelque temps à étendre soncontrôle à lIrak et à se faire plus ou moins reconnaître par dautres provinces. Ce nest quaprès sa mort en 692 que Abd
    • al-Malik parvint à vaincre toute résistance, à restaurer et même à renforcer lautorité dun État aux tendancesmonarchiques de plus en plus accentuées.Sous son règne (685-705) et sous celui du plus notable de ses successeurs, Hishàm (724-743), lappareil gouvernementalconnut une phase «dorganisation et dadaptation», pour reprendre les termes de lhistoriographie arabe. Un nouvel ordreimpérial remplaça les anciennes structures héritées des Byzantins et des Sassanides ; larabe supplanta le grec et lepersan comme langue officielle de ladministration et de la comptabilité. Les historiens arabes attribuent ce train deréformes à Abd al-Malik et, sur ce point, la recherche leur donne raison. En 694, ce même calife créa une pièce dorarabe, initiative aux implications considérables. Le monnayage en or était à lépoque un monopole byzantin hérité desRomains. Les Arabes se contentaient de fabriquer des pièces dargent à limitation des pièces perses et byzantines -indiquant en surcharge le nom du nouveau calife - et importaient de Byzance les pièces dor. Baptisées « dinars » -daprès le latin denarius - celles émises par Abd al-Malik furent considérées, à juste titre, comme une provocation parlempereur byzantin qui, furieux, rouvrit les hostilités. Elles portaient en légende des versets du Coran exaltant le credomusulman :« Il ny a de Dieu que lui, à lexclusion de ce quils lui associent. Cest lui qui a envoyé son Prophète avec la Direction etla Religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion» (IX, 31, 33). « Dieu est un. Cest le Dieu éternel. Ilnengendre pas ; il nest pas engendré» (CXII, 1-3).Ces textes coraniques, qui se veulent un défi aux doctrines chrétiennes, figurent également sur le Dôme du Rocher, lamosquée que Abd al-Malik fit construire en lan 72 de lhégire (691-692) à lemplacement du Temple de Jérusalem.Lédifice et les inscriptions qui lornent ont une fonction religieuse. Les routes, dont les bornes portent les noms descalifes, ont une fonction impériale. La monnaie possède lune et lautre. Visiblement, un nouvel État universel et unenouvelle religion mondiale étaient nés, qui contestaient les prétentions de lEmpire byzantin et du message chrétien.Formant le premier grand ensemble architectural religieux de lislam, le Dôme du Rocher et la mosquée voisine Al-Aqsàinaugurèrent une ère nouvelle. Le temps des emprunts, des adaptations et de limprovisation était révolu. Le califatomeyyade nétait plus lhéritier de Rome ou de la Perse, mais un nouvel État universel. Lislam nétait plus seulementlhéritier du christianisme, mais une nouvelle religion elle aussi à vocation universelle. Le site, larchitecture et surtoutlornementation du Dôme du Rocher révèlent sa finalité. Par son style et ses dimensions imposantes, il devait rivaliseravec léglise du Saint-Sépulcre, sinon léclipser. Le choix de Jérusalem, la ville la plus sainte de la terre aux yeux desdeux religions antérieures, le judaïsme et le christianisme, nétait pas non plus le fait du hasard.Jérusalem napparaît nulle part dans le Coran et cest en vain quon chercherait son nom dans les premiers écritsmusulmans. Quand il lui arrive dêtre mentionnée, comme, par exemple, sur les bornes érigées par Abd al-Malik, cestsous le nom dAelia, imposé par les Romains, qui voulaient lui retirer tout caractère sacré et en effacer les résonancesjuives mais aussi chrétiennes. Lemplacement retenu pour le premier grand lieu de culte musulman est encore pluséloquent. En effet, le Mont du Temple avait été le théâtre dévénements majeurs de lhistoire sainte, tant juive quechrétienne. Plus précisément, le rocher qui lui sert de socle était, selon la tradition rabbinique, celui sur lequel Abrahamsétait apprêté à sacrifier son fils et où, plus tard, avait reposé lArche dalliance du premier Temple. Tout se passecomme si Abd al-Malik voulait dire: voici le sanctuaire de lultime révélation, le nouveau Temple consacré à la religiondAbraham, qui remplace celui de Salo-mon, prolonge les révélations accordées aux Juifs et aux chrétiens, et redresseles errements dans lesquels ils sont tombés.
    • Le caractère polémique de cette mosquée est accentué par le choix des versets coraniques et autres inscriptions qui endécorent lintérieur. Un verset ne cesse de revenir: «Dieu est un, sans partenaire, sans compagnon. » Le rejet de ladoctrine chrétienne de la Trinité est catégorique ; il est confirmé par dautres inscriptions :«Loué soit Dieu qui nengendre pas de fils, et qui na pas de partenaire dans son royaume ; qui na besoin de personnepour le protéger de lhumiliation ; oui, exaltez-le pour sa grandeur et sa gloire ! »Une autre inscription récurrente est la célèbre sourate CXII, reprise dans sa totalité: «Dis: "Lui, Dieu est un! Dieu!LImpénétrable! Il nengendre pas ; il nest pas engendré ; nul nest égal à lui !" » Une autre lance un avertissement sanséquivoque aux chrétiens :« O gens du Livre ! Ne dépassez pas la mesure dans votre religion ; ne dites, sur Dieu, que la vérité. Oui, le Messie,Jésus, fils de Marie, est le Prophète de Dieu... Croyez donc en Dieu et en ses prophètes. Ne dites pas: "Trois" ; cessez dele faire ; ce sera mieux pour vous. Dieu est unique ! Gloire à lui! Comment aurait-il un fils?» (Coran, IV, 171).Une autre encore met en garde les récipiendaires des deux révélations antérieures :« Dieu témoigne et avec lui les anges et ceux qui sont doués dintelligence : "Il ny a de Dieu que lui ; lui qui maintientla justice. Il ny a de Dieu que lui, le Puissant, le Sage!" La religion, aux yeux de Dieu, est vraiment lislam... Quant àcelui qui ne croit pas aux signes de Dieu, quil sache que Dieu est prompt dans ses comptes» (Coran, III, 18-19).Lobjectif de tout ceci est à la fois politique et religieux. Seule la religion justifie lexistence de lempire. Seul un empirepeut assurer la pérennité de la religion. Par lintermédiaire de son envoyé Mahomet et de son lieutenant le calife, Dieu adonné au monde une nouvelle révélation et un nouvel ordre. Par ce premier grand édifice religieux consacré à lanouvelle foi, le calife Abd al-Malik, son chef temporel, affirme le lien qui unit lislam aux religions qui lont précédé,mais aussi que cette nouvelle révélation vient corriger leurs erreurs et les supplanter.Des considérations analogues ont sans doute inspiré la construction de la Grande Mosquée de Damas entreprise par lefils et successeur de Abd al-Malik, le calife al-Walïd. Un géographe du Xe siècle, al-Muqad-dasï, rapporte à ce proposune intéressante conversation :« Un jour, je dis à mon oncle : "[le calife al-Walîd] a eu tort de dilapider les richesses des musulmans pour construire lamosquée de Damas. Il eût été plus judicieux et plus méritoire de consacrer cet argent à entretenir les routes et lesciternes et à réparer les forteresses." Ce à quoi mon oncle répondit: "Ne crois pas cela, mon garçon. Al-Walîd avait debonnes raisons dagir ainsi. Il voyait que la Syrie, terre chrétienne, était couverte déglises magnifiques et prestigieuses,comme celles de la Résurrection [le Saint-Sépulcre], de Lydda et dÉdesse. Aussi offrit-il aux musulmans une mosquéecapable de détourner leurs regards de ces églises et décida-t-il den faire lune des merveilles du monde. De même, cesten voyant limmense coupole de léglise de la Résurrection que Abd al-Malik, de crainte quelle ne dominât le cœur desmusulmans, fit édifier le Dôme que nous pouvons admirer sur le Rocher3."»Cest peut-être à cause de cette grande mosquée et de son emplacement rappelant le Temple de Salomon que Jérusalemprit pendant un temps le nom de Bayt al-Maqdis, calque évident de lhébreu Beit ha-Miqdash, nom biblique du Temple.Par la suite, elle sappela al-Quds, «la [Ville] sainte» (cf. Isaïe, LU, 1 ; Néhémie, XI, 1 ; XI, 18, etc.). Un verset duCoran (XVII, 1) raconte comment Dieu transporta de nuit le Prophète de la mosquée sacrée (La Mecque) à la mosquée «très éloignée» (en arabe, al-Masjid al-Aqsa). Selon une ancienne tradition exé-gétique, cette mosquée se situait au ciel ;selon une autre, à Jérusalem. Cest cette dernière interprétation qui prévalut. Pourtant, ce verset ne figure pas parmi lesinscriptions qui ornent le Dôme du Rocher. En effet, une tradition opposée, aussi ancienne, niait le caractère sacré deJérusalem pour lislam. Seules La Mecque et Médine étaient des villes saintes et vénérer le Mont du Temple était une
    • erreur judaïsante. Le débat se poursuivit pendant des siècles et ce nest quà une époque relativement récente quil seconclut en faveur de la sainteté de la ville.Une fresque de Qusayr Amra, un pavillon de chasse situé dans le désert jordanien à environ quatre-vingts kilomètres àlest dAmman, livre un message encore plus ouvertement politique. Datant probablement du début du VIIIe siècle, ellereprésente le calife assis recevant les hommages des six grands souverains des infidèles. Leur nom apparaît à la fois engrec et en arabe. Quatre ont été identifiés : César, cest-à-dire lempereur byzantin, Rodéric, le dernier roi wisigothdEspagne battu par les Arabes en 711, Khosro, lempereur perse, et le Négus dEthiopie. Les deux autres ont étédéfigurés au point dêtre méconnaissables ; il pourrait sagir de lempereur de Chine et dun prince turc ou indien. Faitremarquable, ces rois ne sont pas représentés comme des captifs humiliés, sort autrefois réservé aux ennemis vaincus,mais comme des vassaux rendant hommage à leur suzerain. Dans cette fresque, il nest pas tant question de conquête etde sujétion - deux des pays, la Chine et lEthiopie, navaient pas été conquis — que de reconnaissance par les grands dece monde de la supériorité de lislam et de la prééminence du calife musulman, héritier des uns et seigneur de tous.A la fin de la période omeyyade, les califes et leurs conseillers sefforcèrent dunifier les différents systèmes fiscaux envigueur en créant un mode dimposition spécifiquement musulman. Une tradition histo-riographique postérieureattribue, dans ce domaine, un rôle décisif à Umar ibn Abd al-Azïz, le seul Omeyyade auquel elle accorde le titre de «calife », les autres ne méritant que celui de « roi ».Néanmoins, les griefs persistaient, et le clan des mécontents recevait le renfort des demi-Arabes et des musulmans nonarabes dont le nombre augmentait rapidement. Même ceux qui nopposaient pas de résistance armée ni ne proposaientdautre doctrine avaient le sentiment croissant, comme en témoignent quantité de textes, que lhistoire de lislam avaitpris une mauvaise direction, que les chefs entraînaient la communauté vers le péché. Il en résulta un repli sur soi et unedésaffection pour la chose publique, se mettre au service de lÉtat paraissant dégradant et indigne dun homme imbu deses devoirs religieux.Un changement radical simposait. De fait, lavènement de lislam avait déjà représenté une sorte de révolution. Lanouvelle foi avait submergé les religions en place, apportant non pas un testament venant sajouter aux deux autres, maisun nouveau livre destiné à les supplanter. Portés au pouvoir par la conquête, les nouveaux dirigeants avaient renversélordre ancien, politique, religieux et social, et en avaient instauré un autre. Lislam, dans sa version idéale, ne devaitavoir ni prêtres ni Église, ni rois ni nobles, ni ordres ni castes privilégiés; il ne reconnaissait que lévidente supériorité deceux qui acceptaient la vraie foi sur ceux qui sobstinaient à la rejeter et, bien sûr, celle, naturelle, de lhomme sur lafemme et celle, sociale, du maître sur lesclave. Cependant, même ces inégalités étaient adoucies et rendues plushumaines. Lesclave nétait plus, comme dans le monde antique, une chose, mais une personne dotée dun statutjuridique et moral reconnu. Bien quencore soumises aux règles de la polygamie et du concubinage, les femmesbénéficiaient de droits en matière de propriété que leurs sœurs dOccident nobtiendraient que des siècles plus tard.Enfin, malgré certaines incapacités fiscales et sociales, les non-musulmans jouissaient dun degré de tolérance et desécurité incomparablement plus grand que les non-chrétiens dans la Chrétienté médiévale et parfois même moderne.En principe, tous les guerriers arabes avaient droit à une part du butin et du tribut arrachés aux vaincus. Beaucoupsefforçaient dobtenir des avantages supplémentaires - parfois contradictoires. Les hommes des tribus réclamaient despâturages, les habitants des oasis recherchaient des terres plus étendues et plus fertiles, les marchands mecquoisentendaient tirer profit de lactivité commerciale des grandes villes. Les Omeyyades, et en particulier Uthmàn, le
    • troisième calife, étaient souvent accusés dêtre plus sensibles aux demandes de ces catégories quau bien général delislam.Habitués à la liberté des grands espaces désertiques, les Arabes étaient traditionnellement rétifs à toute forme dautoritépolitique ; la puissance croissante de lÉtat et de ceux qui le contrôlaient leur paraissait un affront et une trahison delauthentique message de lislam.Aussi bien pour les dévots que pour les rebelles, le califat avait pour raison dêtre de préserver et de transmettre cemessage. Créé pour servir lislam, il tenait son autorité du consentement, librement accordé et toujours révocable, delensemble des musulmans. Or, aux yeux de beaucoup, lÉtat, loin de remplir sa mission, servait les intérêts de petitsgroupes de riches et de puissants, dont les méthodes — au sein du gouvernement et ailleurs — ressemblaient de plus enplus à celles des empires que lislam avait renversés. Tous ces reproches se cristallisèrent dans le débat qui suivitlassassinat de Uthmân. Selon les uns, il sagissait dun meurtre avec préméditation, dun acte de rébellion contrelautorité légitime, qui devait être puni avec toute la rigueur de la loi. Selon les autres, il sagissait au contraire duneexécution, dun juste châtiment infligé à un homme qui avait mésusé de la plus haute charge au sein de la communautéislamique, qui lavait pervertie - pire, qui lavait usurpée, diraient les shiites. Pendant des siècles, cette polémiquecontinuerait, sous diverses formes, dagiter la pensée et la vie politique musulmane.Au début, les enjeux avoués en étaient, dune part, le califat: qui devait régner et comment, dautre part, la restauration -et la définition - dun islam authentique.Par un tragique paradoxe, seul le renforcement de lÉtat pouvait maintenir la cohésion de la communauté, mais pluslÉtat se renforçait, plus il devait faire des concessions et transiger sur les principes sociaux et éthiques de lislam.Lopposition à ce processus fut constante et vigoureuse, parfois couronnée de succès, lorsque les rebelles parvenaient àsemparer du pouvoir, mais toujours vaine dans la mesure où la victoire, quelle revînt aux rebelles ou à leursadversaires, entraînait invariablement un renforcement de lautocratie et du centralisme étatique, plus proche desméthodes de gouvernement des anciens empires du Moyen-Orient que de lidéal islamique. Ce phénomène favorisalapparition de sectes religieuses, différant par leur doctrine et leur recrutement social, mais semblables dans leur désirde retrouver lélan originel des fondateurs de lislam. Tant que « arabe » et « musulman » demeurèrent des termesquasiment synonymes, le combat prit la forme dune guerre civile entre Arabes. Mais lorsque lislam commença à serépandre parmi les peuples conquis, les convertis occupèrent une place grandissante, et parfois dominante, dans cesmouvements. Le fait quaucun des grands mouvements de contestation qui se développèrent au sein de lislam ne se soitretourné contre lui témoigne avec éclat de la force de son message universaliste et révolutionnaire.Les quatre courts règnes qui suivirent la mort de Hishâm en 743 acheminèrent rapidement le califat omeyyade vers sachute. Le retour des querelles tribales, lexacerbation du sectarisme kharijite et shiite, ainsi que lapparition dunepuissante opposition dans le Khorassan, une province de lest de lIran, affaiblirent le pouvoir central qui se vitrapidement contesté en Syrie même et méprisé partout ailleurs. Bien que le dernier des Omeyyades, Marwân II (744-750) fut un souverain capable, il venait trop tard pour sauver la dynastie. Une nouvelle force, une nouvelle lignée et unenouvelle ère de lhistoire de lislam étaient en train de naître plus à lest.Chapitre IV Le califat abbassideLe 25 du mois de Ramadan 129 (9 juin 747), Abu Muslim, un esclave perse affranchi qui appartenait à une secteactiviste, brandit létendard noir de la révolte dans le Khorassan. Depuis une trentaine dannées, lui et ses prédécesseurs
    • fustigeaient les Omeyyades impies et soutenaient la cause des membres de la famille de Mahomet, en particulier lesAbbassides qui descendaient dal-Abbâs, un oncle du Prophète. Son appel rencontra un écho immédiat. Les Iraniensconvertis supportaient de plus en plus mal la condition inférieure que leur réservait le régime omeyyade; les soldats etles colons arabes, déjà à demi iranisés, continuaient à sentre-déchirer dans des querelles tribales, alors même que lesrebelles sapprochaient de leur objectif. Fort du soutien des non-Arabes, mais aussi dune fraction non négligeable de lapopulation arabe, Abu Muslim sempara du Khorassan, traversa lIran et ne tarda pas à atteindre lancienne provincemétropolitaine dIrak. En 749, ses hommes franchirent lEuphrate et écrasèrent une autre armée omeyyade ; la mêmeannée à Kufa, AbuVAbbâs, le chef de la secte, fut proclamé calife par ses troupes, sous le nom dal-Saffah, « leSanguinaire ». Dautres victoires en Irak puis en Syrie scellèrent le sort des Omeyyades. Lautorité du nouveau califesimposa rapidement sur toute létendue de lempire musulman.Plus quun changement de dynastie, le remplacement du califat omeyyade par celui des Abbassides fut une révolutiondans lhistoire de lislam.Depuis longtemps reconnu tant par les orientalistes européens que par les historiens musulmans, le caractèrerévolutionnaire de la victoire abbasside a fait lobjet de bien des interprétations. Influencés par les théories nationales, etmême raciales, de lhistoire, certains y ont vu une victoire des Perses sur les Arabes, la destruction du « Royaume arabe» des Omeyyades et linstauration dun nouvel empire perse sous couvert dun islam iranisé.Certains faits semblaient confirmer cette thèse: par exemple, le grand nombre de Perses dabord parmi les chefs de larébellion, puis parmi les ministres et les dignitaires du nouveau régime, ou encore les fortes influences perses présentesdans la culture politique des Abbassi-des. Toutefois, des recherches plus poussées ont obligé les historiens à y apporterdes correctifs sur plusieurs points importants. On a, en effet, pu montrer que le shiisme, considéré par certainsspécialistes, occidentaux au XIXe siècle et iraniens au XXe, comme lexpression dune « conscience nationaleiranienne», avait en fait des origines arabes. Particulièrement bien implanté dans la population mélangée du sud delIrak, il fut introduit en Iran par des colons arabes qui pendant longtemps en furent les principaux tenants. La révoltedAbù Muslim était dirigée, non pas contre les Arabes en tant que tels, mais contre le régime omeyyade et lhégémoniesyrienne. Le mouvement pro-abbasside comptait de nombreux Arabes, jusque dans les rangs de ses chefs politiques etmilitaires. Si les antagonismes ethniques jouèrent assurément un rôle et si les Perses occupèrent une place éminenteparmi les vainqueurs, ce mouvement soutenait un candidat arabe. Lorsque celui-ci accéda au pouvoir, de nombreusesresponsabilités gouvernementales restèrent réservées aux Arabes, larabe demeura la seule langue du gouvernement etde la culture, les terres arabes conservèrent leurs privilèges fiscaux et le principe de la supériorité arabe fut maintenu, aumoins sur le plan social. Les Arabes avaient perdu, non pas, comme on le croyait naguère, la réalité du pouvoir - celaviendrait plus tard -, mais le droit exclusif de jouir de ses prérogatives, étant désormais obligés de les partager avecdautres, notamment les demi-Arabes. Sous les Omeyyades, seuls les Arabes de souche pouvaient briguer les plus hautescharges de lÉtat. Sous les Abbassides, les demi-Arabes mais aussi les Perses et dautres purent sélever à la cour ducalife, où la raveur du prince, plus que lascendance noble, constituait un passeport vers la puissance et la gloire. Si lonveut fixer une date à la fin du Royaume arabe, cest plus tard quil faut la situer, lorsque les guerriers arabes cessèrent deformer une caste privilégiée, que les généraux turcs prirent le pouvoir dans la capitale et que des dynasties autonomescommencèrent à apparaître dans les provinces.Comme dans tant dautres révolutions, les changements les plus profonds furent progressifs, précédant les changementspolitiques et se poursuivant après. Marwân II, le dernier calife omeyyade, était le fils dune esclave kurde; en revanche,
    • né dune mère arabe libre, al-Saffâh, le premier calife abbasside, fut, pour cette raison dit-on, préféré à son frère, nédune esclave berbère. Néanmoins, à sa mort, ce frère lui succéda sous le nom de règne dal-Mansùr (754-775) et fut, àbien des égards, larchitecte de la grandeur abbasside. Sauf rares exceptions, presque tous les dynastes musulmanspostérieurs naîtraient de pères célèbres, souvent royaux, et de mères esclaves, généralement étrangères.La portée de la victoire abbasside apparaît encore plus clairement si lon considère, non pas le mouvement qui la renditpossible, mais les bouleversements quelle entraîna. Le premier fut le transfert de la capitale, de la Syrie où lesOmeyyades avaient régné pendant un siècle, en Irak, centre de gravité des grands empires cosmopolites du Moyen-Orient ancien. Si al-Saffâh sinstalla sur une rive de lEuphrate, cest son successeur, al-Mansûr, qui établit le siègedéfinitif de la capitale abbasside dans une ville quil fit bâtir sur la rive ouest du Tigre, au carrefour de plusieurs routescommerciales, près du site de lancienne capitale sassanide, Ctésiphon. Un historien arabe du Moyen Age rapporte quelors de la construction de lune de ses résidences, le calife — décision éminemment symbolique — ordonna aux maçonsdemployer des briques récupérées sur les ruines du palais de Khosro.Cette nouvelle capitale reçut le nom officiel de Madïnat al-Salâm, « la cité de la paix » ; elle est aujourdhui plus connuesous celui du village persan qui occupait le site auparavant : Bagdad. Cest de là que les califes de la maison des Abbâsrégnèrent sur la presque totalité du monde musulman pendant cinq siècles - dabord comme souverains effectifs delEmpire et ensuite, après une période de rapide déclin politique, comme suzerains de nom, la réalité du pouvoir étantdétenue par dautres, le plus souvent des militaires.Comme beaucoup de dirigeants portés au pouvoir par un mouvement révolutionnaire, les Abbassides furent très viteobligés de choisir entre leurs idéaux et les impératifs de lÉtat. Ayant opté pour le consensus et la continuité, ils seheurtèrent à une vive opposition de la part de leurs partisans les plus intransigeants, quils réprimèrent. Ainsi, AbuMuslim, le principal artisan de leur victoire, fut exécuté avec plusieurs de ses compagnons. Cette répression leur aliénale soutien des éléments les plus extrémistes - ceux-ci trouveraient plus tard dautres moyens dexprimer leurmécontentement. En revanche, elle rassura la grande masse des musulmans modérés et permit à al-Mansûr de mener desguerres victorieuses à lextérieur, de mater des rébellions à lintérieur et, au cours dun long règne particulièrementbrillant, délaborer les institutions étatiques, juridiques, administratives et militaires de lempire.Dans cette entreprise, il fut efficacement secondé par une famille qui jouerait un rôle éminent pendant les cinquantepremières années du califat abbasside. On dit souvent que les Barmécides étaient des Perses. Plus précisément, ilsétaient des Iraniens dAsie centrale descendant dune famille de prêtres bouddhistes de la ville de Balkh. Peu après lafondation de Bagdad, Khâlid al-Barmakï devint le grand vizir (wazïren arabe) dal-Mansùr. Lui et ses descendantsorganisèrent et dirigèrent ladministration de lEmpire, jusquà leur destitution en 803, sous le règne dHârûn al-Rashîd.En se déplaçant vers lest, la capitale se rapprocha des anciens centres de la civilisation iranienne. Les Arabes perdirentle monopole du pouvoir et les Iraniens islamisés sintégrèrent dans lélite dirigeante. Possédant une plus grandeexpérience des affaires de lÉtat, ils occupaient des postes à tous les niveaux de la fonction publique ; solidementinstallés à la tête de lappareil administratif, les wazïrs ne devaient de comptes quau calife lui-même. Aussi nest-il pasétonnant que linfluence iranienne ne cessât de croître. On se mit à traduire ou à adapter des textes sassanides en arabe,on fit revivre des traditions sassanides, le cérémonial de la cour et lorganisation des services gouvernementauxsinspirèrent de ceux de la Perse sassanide. Tout cela représentait une profonde rupture avec les coutumes tribales desArabes, lesquelles nétaient d ailleurs plus adaptées à la situation. La création, pour la première fois dans un pays
    • musulman, dune armée régulière sur le modèle perse réduisit la dépendance de la dynastie à légard des tribus qui luifournissaient des soldats et donc diminua encore davantage le poids des Arabes dans la capitale.Sur bien des plans, les premiers califes abbassides poursuivirent la même politique que leurs prédécesseurs ; en tous lescas, ils sen écartèrent beaucoup moins quon ne la dit autrefois. Certaines évolutions, déjà apparentes sous les derniersOmeyyades, allèrent en saccélérant. Le calife nétait plus un primus inter pares gouvernant avec le consentement à toutmoment révocable des chefs tribaux. Autocrate sur le modèle des anciens despotes orientaux, il revendiquait uneautorité de droit divin, sappuyait sur armée régulière et disposait dune bureaucratie tentaculaire. De ce point de vue, lesAbbassides étaient plus puissants que les Omeyyades, mais plus faibles que les anciens despotes, dans la mesure où,dune part, ils ne pouvaient pas se reposer sur une caste féodale et un clergé institutionnalisés et où, dautre part, ilsétaient soumis, en vertu dun des principes fondamentaux de leur religion, à une loi divine quils ne pouvaient ni abrogerni même modifier.Pour pallier cet inconvénient mais aussi laffaiblissement de la cohésion ethnique des Arabes, les califes, soucieuxdimposer à leur vaste empire une même foi et une même culture, entreprirent dexalter lidentité musulmane et leconformisme doctrinal. Sinspirant, là encore, des Sassanides, ils mirent en avant la dimension religieuse de lautorité etde la fonction califales et, avec laide de théologiens autorisés et dociles, sefforcèrent détayer leur régime sur une classede clercs officiels - un clergé au sens, non pas sacerdotal, mais sociologique. Dans ce but, ils reconstruisirent les villessaintes de La Mecque et de Médine, y organisèrent des pèlerinages réguliers à partir de lIrak et pourchassèrent lessectes musulmanes dissidentes, notamment les manichéens qui, à cette époque, attiraient apparemment beaucoupdadeptes. Le calife al-Mamûn (813-833) et ses successeurs voulurent faire du mutazilisme la doctrine officielle delÉtat et persécutèrent les tenants des autres écoles théologiques. Cependant, lorsque al-Muta-wakkil (847-861) eutbesoin du soutien populaire pour lutter contre linsubordination des mercenaires turcs, il dut revenir au sunnisme etréprima le mutazilisme. A cette date, le sunnisme et ses ulémas étaient suffisamment forts pour sopposer efficacementà un souverain voulant leur imposer sa volonté en matière doctrinale, fut-il sunnite et légitime. Lexpérience dun islamérastien ne fut pas renouvelée. Après al-Muta-wakkil, les Abbassides adhérèrent, du moins officiellement, à lorthodoxiela plus stricte, et plus aucune dynastie, à moins dêtre ouvertement hérétique, ne tenta daffirmer sa suprématie enmatière de doctrine sur linstitution religieuse.Bien que généralement considéré comme lapogée de la puissance abbasside, le règne dHârûn al-Rashïd (786-809)renfermait les germes de son déclin. Sous ses successeurs, lautorité califale subit une rapide désagrégation dans lesprovinces. Depuis plusieurs décennies déjà, lEspagne, le Maroc et la Tunisie étaient gouvernés par des émirs qui nereconnaissaient aux Abbassides quune suzeraineté de pure forme. En 868, lEgypte fit sécession: son gouverneurAhmad ibn Tulun, un mercenaire turc envoyé de Bagdad, réussit à saffranchir de la tutelle du calife, puis étendit sadomination à la Syrie. La chute des Tulunides fut suivie de lavènement dune autre dynastie, elle aussi dorigine turque.Mis à part un bref interrègne, lEgypte ne fut plus jamais gouvernée depuis Bagdad. Lapparition dun centreindépendant de pouvoir au Caire, qui souvent sétendait jusquen Syrie, créa un nouveau no man jr land entre la Syrie etlIrak et permit aux tribus bédouines vivant en lisière du désert de recouvrer leur autonomie. A certains moments, celles-ci parvinrent à étendre leur contrôle sur les terres cultivées de Syrie et de Mésopotamie, à semparer de villes et à fonderdéphémères dynasties.A lest, le morcellement politique de lEmpire revêtit une forme quelque peu différente. Des troubles intérieurs dorigineobscure affectèrent lalliance des califes abbassides avec leurs partisans iraniens et finirent par entraîner la chute des
    • Barmécides, Hârùn prenant lui-même les rênes du pouvoir. Après la mort du calife, les dissensions entre ses fils al-Amïn et al-Mamùn éclatèrent au grand jour et dégénérèrent en guerre civile. Les partisans du premier se recrutaientessentiellement dans la capitale et en Irak, ceux du second plutôt en Iran. Aussi crut-on voir dans cette guerre, qui setermina par la victoire des Perses, un conflit national entre Arabes et Iraniens. En fait, il sagissait sans doute dunevieille agitation sociale à laquelle vint se greffer une rivalité régionale - plutôt que nationale - entre lIran et lIrak.Soutenu par les provinces orientales, al-Mamûn songea un moment à transférer la capitale à Merv, mais devant lafarouche résistance des habitants de Bagdad et même de lIrak, il y renonça. A la suite de ce conflit de succession, lesaspirations des Iraniens trouvèrent un exutoire dans la formation de dynasties locales. En 820, Tâhir, un général iranienau service dal-Mamùn dans le Khorassan, fonda dans cette province une dynastie quasi indépendante — précédent quebeaucoup dautres sempressèrent dimiter. Reconnaissant, pour la plupart, la suzeraineté du calife, chef suprême delislam sunnite, ils le dépouillèrent peu à peu de tout pouvoir dans les régions quils contrôlaient.Dans les provinces éloignées, la fonction du calife se réduisait à entériner une situation de fait, en conférant après couplinvestiture aux dynastes locaux ; cependant, même dans la province métropolitaine dIrak, son autorité ne cessait dedécliner. Tant que Bagdad garda le contrôle des grandes routes commerciales qui y convergeaient, léclatement politiquenempêcha pas lessor de la vie économique et culturelle, au contraire. Toutefois, dautres dangers se profilaient àlhorizon. Le luxe effréné de la cour et le poids écrasant de la bureaucratie entraînèrent des crises financières àrépétition, aggravées par la perte des recettes fiscales venant traditionnellement des provinces, lépuisement des minesdor et dargent ou leur conquête par des envahisseurs. Les califes crurent trouver un remède à leurs difficultés detrésorerie en concédant à ferme les revenus de lÉtat, le plus souvent aux gouverneurs locaux. Ces gouverneurs-fermiersgénéraux devinrent rapidement les véritables maîtres de lempire, surtout sils cumulaient aussi la fonction decommandant militaire, ce dernier étant le seul à avoir les moyens dimposer lobéissance. A dater du règne dal-Mutasim(833-842) et dal-Wâthiq (842-847), les califes ne furent plus que des jouets aux mains de leurs généraux qui pouvaient,à leur guise, les nommer ou les déposer.Au début du Xe siècle, lautorité califale était en pleine décomposition. Lévénement généralement retenu pour marquerson effondrement est la création, pour le gouverneur militaire de Bagdad, Ibn Ràiq, du titre àamîr al-umarâ,«commandant des commandants», dont la finalité immédiate était sans aucun doute daffirmer sa primauté sur sescollègues de province. Toutefois, cétait aussi une façon de reconnaître officiellement quil existait, à côté du calife, uneautre autorité suprême qui exerçait la réalité du pouvoir politique et militaire, le souverain ne conservant que la dignitéde chef temporel et spirituel et le rôle de représentant de lunité religieuse de lislam. Loccupation, le 17 janvier 945, deBagdad par la dynastie shiite des Buyides, qui régnait sur un État pratiquement indépendant dans louest de lIran, sonnale glas de lautorité califale. Le souverain nétait plus maître dans sa propre capitale. Pire, le chef suprême de lislamsunnite se trouvait désormais sous la coupe dun shiite, qui le laissait sur son trône, uniquement parce quil pouvait luiêtre utile. Par la suite, les shiites seffaceraient devant des sunnites, mais le calife ne retrouverait pas pour autant sesprérogatives.Jusquà la prise de la ville par les Mongols en 1258, le califat ne fut plus quun symbole de lunité de lislam sunnite etune instance de légitimation des nombreux chefs militaires qui exerçaient la souveraineté de fait. A lexception dunebrève période à cheval sur la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe, les califes étaient à leur merci.Larrivée des Buyides à Bagdad ne marqua pas seulement un tournant dans lévolution politique du califat ; ellereprésenta également un moment important de ce quon a appelé l«intermède iranien» dans lhistoire du Moyen-Orient.
    • Entre le déclin de la puissance arabe au IXe siècle et linstauration définitive de la puissance turque au XIe se produisitun renouveau perse, cette fois de caractère nettement national. Fortes du soutien de leurs sujets, des dynasties iraniennesindépendantes implantées sur le sol iranien encouragèrent une renaissance de lesprit national et de la culture iranienne,au sein dune autre religion, lislam. A lest, il y eut les Tahirides (821-873), les Saffarides (867-903) et les Samanides(875-999), au nord et à louest, les Buyides (932-1055) et quelques autres. Encore imprégnés des idéaux arabo-musul-mans, certains de ces dynastes étaient, au départ, indifférents à la culture perse, mais le cours des événements et lanature des forces qui les soutenaient les obligèrent, bon gré mal gré, à se faire les artisans de cette renaissance. Les plusactifs furent les Samanides, dont la capitale, Boukhara, devint un haut lieu de la culture iranienne. Pendant la quasi-totalité de leur règne, la langue officielle fut le persan. Ils protégèrent les poètes et les savants. Au Xe et au XIe siècle, lalittérature persane connut un nouvel essor; bien quutilisant lalphabet arabe et subissant de profondes influencesmusulmanes, elle était foncièrement iranienne.Le règne des Buyides se caractérisa à la fois par une renaissance shiite et une renaissance iranienne, ce qui expliquequon les ait souvent confondues. A tort, cependant. Lavènement des Abbassides avait considérablement modifié lesprétentions shiites à exercer lautorité suprême sur la communauté musulmane. Sous les Omeyyades, les prétendantsshiites avançaient comme argument leur parenté avec le Prophète dans la lignée mâle: ils descendaient dAli, le cousinde Mahomet et non de Fatima, sa fille. Certains soutenaient donc des descendants dAli issus dautres épouses queFatima, ou même des descendants de la famille du Prophète par dautres lignées, comme les Abbassides, dont la luttepour le pouvoir commença au sein de la secte shiite. Après lappropriation des revendications alides par leurs cousinsabbassides, les shiites mirent laccent sur la descendance en ligne directe du Prophète au travers de Fatima; avec letemps, celle-ci devint leur principal, puis leur seul argument. Ils donnèrent aux fils, petits-fils et autres descendants dAliet de Fatima le titre dimam. Après la mort, en 765, du sixième calife fatimide Jafar al-Sâdiq, ses partisans se scindèrenten deux groupes, lun soutenant les prétentions de son fils Mûsâ, lautre de son fils Ismàil. Les premiers reconnurentMûsâ et ses descendants comme imams légitimes du monde musulman jusquau douzième après Ali. Depuis ladisparition de ce dernier dans dobscures circonstances, les shiites duodécimains attendent son retour messianique. Surle plan doctrinal, ils sont généralement modérés, ne sécar-tant de lislam sunnite que sur des points relativementmineurs.Les seconds, appelés ismaïliens parce que partisans dIsmàil, reprirent à leur compte les doctrines extrémistes et lesméthodes insurrectionnelles du shiisme sous les Omeyyades et les appliquèrent à la nouvelle situation. Lessor ducommerce et de lindustrie, le développement des villes, la bureaucratisation et la militarisation du gouvernement, lacomplexité et la diversification croissantes de la société soumirent les structures sociales encore très lâches de lempire àde graves tensions et engendrèrent un mécontentement généralisé. Lenrichissement du débat intellectuel, ainsi que lechoc des cultures et des idées, favorisèrent la montée de sectes religieuses, vecteurs naturels, dans une sociététhéocratique, de la contestation de lordre établi. A la fin du IXe siècle et au début du Xe, les dirigeants de lislam setrouvèrent confrontés à une succession de défis allant de linsurrection armée des Qarmates dans lest de lArabie et enSyrie-Mésopotamie à la prédication séditieuse des ismaïliens, sans compter la critique plus subtile et finalement plusefficace de paisibles moralistes ou mystiques à Bagdad même. Les califes finirent, non sans mal, par venir à bout desrebelles qarmates en Syrie et en Mésopotamie et à les isoler dans lest de lArabie. Toutefois, au Yémen, les ismaïliensremportèrent une victoire plus durable et prirent le pouvoir.
    • Du Yémen, les nouveaux dirigeants envoyèrent des émissaires en Afrique du Nord. En Tunisie, ceux-ci réussirent sibien dans leur mission quen 908, ils installèrent sur le trône le prétendant ismaïlien Ubaydallah, premier calife dunenouvelle dynastie, appelée fatimide, parce que descendant du Prophète par sa fille Fatima. Les trois premiers califesfatimides étendirent leur autorité sur lensemble de lAfrique du Nord; en 969, le quatrième, al-Muizz, conquit lEgypteet se fit construire une nouvelle capitale, Le Caire.Cétait la première fois quune puissante dynastie indépendante implantée au Moyen-Orient refusait de reconnaîtrelautorité, ne serait-ce que nominale des Abbassides, et allait jusquà fonder son propre califat, contestant aux tenants dutitre la direction du monde musulman et rejetant même les fondements théoriques du califat sunnite. Actifs sur le planpolitique, militaire et religieux, les Fatimides poursuivirent également une habile politique économique, sefforçant dedétourner le commerce oriental du golfe Persique vers la mer Rouge, afin de favoriser le développement de lEgypte audétriment de lIrak.Ils étendirent rapidement leur emprise sur la Palestine, la Syrie et lArabie, surpassant de loin - pour un temps - lapuissance et le rayonnement des califes sunnites de Bagdad. Lapogée de la période fatimide en Egypte fut le règne ducalife al-Mustansir (1036-1094), dont lempire engloba la totalité de lAfrique du Nord, la Sicile, lEgypte, la Syrie etlArabie occidentale. En 1056-1057, un général pro-fatimide réussit à semparer de Bagdad et à faire proclamer lasouveraineté du calife fatimide dans les mosquées de la capitale abbas-side. Il en fut toutefois chassé lannée suivante,date à laquelle la puissance fatimide entama son déclin. Cet effritement affecta dabord 1 administration civile etentraîna lapparition dune série de militaires autocrates qui exercèrent leur autorité au Caire, tout comme leurshomologues lavaient fait à Bagdad quelque temps auparavant. Privés de tout pouvoir réel et réduits à létat de fantoches,les califes perdirent progressivement le soutien des ismaïliens ; leur régime fut finalement renverse et lEgypte revintdans le giron de lislam sunnite.A son apogée en Egypte, le régime des Fatimides différait à plus dun titre de ceux qui lavaient précédé. Au sommet setrouvait limam infaillible, monarque absolu gouvernant par droit héréditaire en vertu de la volonté divine, laquelle avaitsanctifié sa famille. Le gouvernement était centralisé, hiérarchisé et divisé en trois départements: religieux, militaire etadministratif. Les deux derniers étaient confiés à un vizir, haut fonctionnaire civil directement responsable devant lecalife. Le département religieux consistait en un réseau de missionnaires de différents grades placés sous lautorité dunmissionnaire en chef, personnage politique extrêmement influent. Ce département contrôlait les établissementsdenseignement supérieur et lorganisation de la propagande ismaïlienne, ressemblant en cela au parti unique de certainsÉtats modernes. Le service de propagande disposait dune vaste armée dagents dans les provinces orientales restées sousla suzeraineté nominale des califes abbassides de Bagdad. Lefficacité de son action est visible dans plusieurs domaines.De lIrak jusquaux frontières de lInde, des émeutes répétées attestent lactivité des agents ismaïliens, tandis que la vieintellectuelle de lensemble du monde musulman témoigne de lattrait exercé par les doctrines ismaïliennes.La période fatimide fut aussi une époque dépanouissement commercial et manufacturier pour lEgypte. A lexception dequelques famines dues aux irrégularités du Nil ou aux exactions de cliques militaires, ce fut un temps de grandeprospérité. Très vite, les Fatimides comprirent limportance du commerce à la fois pour le bien-être de leur empire etpour lexpansion de leur influence. Le vizir Yaqûb ibn Killis lui donna une impulsion que les souverains postérieursprolongèrent. Le commerce extérieur de lEgypte préfatimide avait été peu actif et géographiquement limité. Lesdirigeants de la nouvelle dynastie développèrent lagriculture, multiplièrent les ateliers et encouragèrent les exportationsde produits égyptiens. En outre, ils créèrent un vaste réseau de relations commerciales, notamment avec lEurope et avec
    • lInde. En Occident, ils resserrèrent leurs liens - dont certains remontaient à leur séjour en Tunisie - avec plusieursRépubliques italiennes. Leurs échanges maritimes avec lOccident augmentèrent en volume; leur flotte simposa dans lebassin oriental de la Méditerranée. Plus à lest, ils nouèrent dimportants contacts avec lInde, étendant graduellementleur souveraineté vers le sud, sur les deux rives de la mer Rouge.Une grande partie du commerce indien transitait par leur grand port de Avdhâb, sur la côte soudanaise. Partout où serendaient les marchands zvotiens, arrivaient dans leur sillage des missionnaires ismaïliens, si bien quun mêmebouillonnement didées agitait tous les musulmans de lInde à lEspagne.Toutefois, les Fatimides ne réussirent pas à remporter une victoire définitive sur les Abbassides. Après la mort du califeal-Mustansir en 1094, leur puissance déclina, et ils ne furent plus jamais en mesure de contester sérieusement lasuprématie abbasside. Une des raisons de leur échec tient à lénergie gaspillée dans le conflit qui opposait les ismaïliensaux duodécimains. Ces derniers disposaient dimportants soutiens, notamment auprès de plusieurs dynasties localesiraniennes. Ironie du sort, lorsque les Fatimides lancèrent leur grand défi à Bagdad, les califes abbassides eux-mêmes setrouvaient sous la coupe démirs buyides duodécimains. Bien que shiites, les Buyides ne cherchèrent pas à installer unAlide sur le trône - leur douzième imam avait disparu quelque soixante-dix ans plus tôt — mais préférèrent garder lesAbbassides comme façade et comme instrument de leur politique dans le monde sunnite.Chapitre V Larrivée des peuples de la steppeAu XIe siècle, le monde musulman présentait de nombreux signes de faiblesse. LEmpire était morcelé en plusieursentités politiques autonomes ; jusque dans sa capitale, le calife avait beaucoup perdu de son pouvoir et de son prestige ;les structures politiques et administratives mises en place par lÉtat musulman sur des bases héritées de Byzance et delIran sassanide seffritaient. Si le pouvoir politique du calife était passé aux mains de chefs militaires autocrates, sonautorité religieuse en tant que chef de lislam sunnite était ravalée au plus bas niveau : des pans entiers de la sociétéadhéraient à des sectes dissidentes et la presque totalité de lEmpire, de lIran à lEgypte, y compris Bagdad, étaitgouvernée par des généraux et des princes shiites.Les signes dune détérioration économique se manifestèrent un peu plus tard. Pendant un temps, en effet, les Buyidesrestaurèrent lordre et ramenèrent la prospérité dans les provinces centrales. De son côté, lEgypte sous les Fatimidesconnaissait une période de prospérité exceptionnelle. Toutefois, les difficultés qui saccumulaient en Orient finirentaussi par latteindre. Le commerce avec la Chine, naguère si lucratif, périclita, en partie à cause de la situation de cepays. Les échanges avec la Russie et les pays Baltes, qui sétaient multipliés au cours des VIIIe, IXe et Xe siècles, setarirent, cependant que la raréfaction des métaux précieux étouffait le commerce intérieur de lEmpire et accélérait ledéveloppement dune économie quasi féodale.Sur le plan culturel, les VIIIe, IXe et Xe siècles avaient été particulièrement fastes. Lexpansion économique favorisaitlessor des villes où vivait une population curieuse, raffinée et disposant de loisirs. Tandis nue la traduction en arabe detraités scientifiques et philosophiques arecs inaugurait une «Renaissance de lislam», lislam sunnite traditionnel, enréaction contre les sciences grecques et la sagesse profane perse, renouvelait et enrichissait lancien héritage arabeauquel il sidentifiait de plus en plus. Cependant, cet épanouissement intellectuel fut fragile et de courte durée. Ilreposait sur une culture des villes, limitée à détroites fractions des classes urbaines de loisirs. Ses liens avec la Traditionet, à travers elle, avec les aspects plus profonds de la vie religieuse musulmane étaient ténus et incertains.
    • Au XIe siècle et au début du XIIe, attaqué presque simultanément de lintérieur et de lextérieur, lEmpire révélalampleur de sa faiblesse. En Espagne et en Sicile, les armées chrétiennes progressaient, arrachant de vastes territoiresaux musulmans dans un processus de reconquête qui culminerait avec le débarquement des croisés au Levant. Soutenuspar un mouvement dinspiration religieuse, les Berbères fondèrent un nouveau royaume au Maghreb et en Andalousie.Surgies de Haute-Egypte, deux grandes tribus bédouines, les Banu Hilàl et les Banu Sulaym, se répandirent en Libye eten Tunisie, semant la ruine et la terreur; de cette invasion, lAfrique du Nord arabe ne se relèverait jamais vraiment. A lafrontière nord du califat déjà affaiblie par les offensives byzantines et les raids khazars des siècles précédents, lesGéorgiens chrétiens réunifièrent leur royaume, qui sétendait désormais de la mer Noire aux contreforts du Daghestan,puis pénétrèrent en territoire musulman.Cependant, de toutes les invasions, la plus durable dans ses effets fut celle qui vint de lest, des immenses steppesasiatiques où vivaient les peuples altaïques. Les musulmans, qui avaient déjà rencontré les Turcs sur les frontièresorientales de leur Empire, les importaient depuis quelque temps comme esclaves, les formant dès lenfance pour servirdans 1 armée ; on les appellerait plus tard mamelouks - « possédés » en arabe — pour les distinguer des autres esclavesutilisés comme domestiques ou dans les différents secteurs de la production. Les esclaves turcs nrent leur apparitiondans lEmpire sous les Abbassides et même avant, mais le premier à y recourir massivement fut le calife al-Mutasim(833-842) qui, avant même son avènement, rassembla une puissante armée d esclaves militaires et sarrangea ensuitepour en recevoir chaque année d importants contingents, au titre du tribut que lui devaient les provinces orientales. Sousses successeurs, le califat dépendit de plus en plus des soldats et des généraux turcs qui finirent par semparer du pouvoirmilitaire, puis politique, et par en chasser les Arabes et les Perses. La caste militaire se trouvant peu à peu investie parles Turcs et les régimes du monde musulman allant en se militarisant, les Turcs furent en mesure détablir unedomination qui durerait un millénaire. Dès 868, un esclave turc fonda la première dynastie indépendante dans lEgyptemusulmane; la plupart des régimes ultérieurs auraient la même origine. En Iran, les dynasties autochtones se maintinrentun peu plus longtemps, mais la plus importante et la plus longue, celle des Samanides, tomba sous la coupe de soldatsturcs avant dêtre supplantée par lune des plus remarquables dynasties turques, celle des Ghaznévides (962-1186),fondée par un ancien capitaine des gardes au service des Samanides.Cependant, il ne sagissait encore que de soldats isolés ou de petits groupes qui, après être entrés au service dessouverains musulmans comme esclaves ou mercenaires, parvenaient à les renverser. En 960, se produisit un événementdune tout autre portée : installée de lautre côté de la frontière du monde musulman, la dynastie des Karakhanidesembrassa lislam. Cétait la première fois quun peuple turc tout entier, libre et comptant, selon un chroniqueur arabe,deux cent mille tentes, se convertissait, formant ainsi le premier des royaumes turcs musulmans au-delà du Iaxarte. Unefois convertis, les Karakhanides oublièrent, semble-t-il, leur passé turc préislamique et sidentifièrent complètement à lacivilisation musulmane du Moyen-Orient.Cette façon de sabandonner corps et âme à la nouvelle religion fut, dès le début, lune des caractéristiques de lislamturc. Parce que la foi quils rencontraient à la frontière entre lislam et le monde païen était simple et intense, parce queleur conversion les entraînait aussitôt dans une guerre sainte contre leurs frères demeurés païens, les Turcs convertisrenoncèrent à leur identité nationale et se fondirent dans lislam comme jamais les Arabes ni les Perses ne lavaient fait.On ne trouve pas chez les Turcs de textes comparables aux épopées arabes exaltant les jours héroïques de lArabiepaïenne, ou de sentiments rappelant lorgueil perse pour les splendeurs révolues de lancien Iran. Des civilisations, desroyaumes, des religions et des littératures turcs préislamiques, il ne reste que quelques fragments de poèmes populaires
    • et de légendes généalogiques. Pour les Turcs eux-mêmes comme pour les Occidentaux «turc» finit par devenirsynonyme de musulman. Aucun autre peuple ne montra autant de fidélité et dattachement à lislam. Aussi nest-il pasétonnant que ce soit sous légide de dynasties turques que se déploya le grand renouveau sunnite.Au début du XIe siècle, le califat fatimide, encore puissant, sétendait de lEgypte à la Syrie et à lArabie occidentale, oùil devait cependant coexister avec plusieurs dynasties bédouines du désert. En Irak et dans louest de lIran régnaient desdynasties iraniennes, la plus importante étant celle des Buyides établie dans les provinces centrales. A lest, deuxdynasties, celle des Ghaznévides installée au sud de lOxus et celle des Karakhanides installée au nord, se partageaientlhéritage des Samani-des. Bien que turques lune et lautre, elles ne se ressemblaient guère. La première avait mis enplace un État musulman classique dirigé par un général turc à la tête dune armée de mamelouks; la seconde un État turcgouverné par un khan entouré dhommes libres de son clan.Cest vers cette époque que deux grandes migrations de peuples turcs changèrent la face du Moyen-Orient et même,pendant un temps, de lest de lEurope. Tout au nord, au-delà du Iaxarte vivaient les Turcs oghuz et plus loin, près de larivière Irtych, les Kiptchaks. Sétant mis en mouvement vers le Iaxarte, ces derniers repoussèrent les Oghuz etpoursuivirent leur route vers la Russie, puis lest de lEurope, où les Slaves les appelaient les Polovtses, et les Latins lesComans. Expulsés de leurs terres, les Oghuz pénétrèrent dans le territoire du califat, en plusieurs vagues de migration, laplus importante étant celle des Selju-qides, ainsi appelés daprès le nom de la tribu qui les dirigeait. Seljuq et sa familleentrèrent en terre musulmane vers la fin du Xe siècle, sinstallèrent dans la province de Boukhara et embrassèrentlislam. A la tête de petites armées, les fils du clan se mirent au service de plusieurs dynasties musulmanes, en dernierlieu, les Ghaznévides, contre lesquels ils finirent par se retourner et remporter une prompte victoire. Les petits-fils deSeljuq, Tughrul Beg et Tchagri Beg, conduisirent leur armée dans le Khorassan, écrasèrent les Ghaznévides etsemparèrent des grandes villes.1res vite, ils commencèrent à agir pour leur propre compte. En 1037, ils firent réciter des prières en leur nom dans lesmosquées de Merv et de Nichapur ; après avoir assujetti les autres provinces orientales de lIran, ils partirent à laconquête de louest du pays. En 1055, Tughrul Beg entra dans Bagdad, chassant de la ville le dernier des émirs buyides.Un nouvel empire était né au sein du monde musulman. En 1079, les Seljuqides prirent la Syrie et la Palestine auxprinces locaux et aux Fatimides affaiblis ; puis, réussissant là où les Arabes et les Perses avaient échoué, ils enlevèrentaux Byzantins une grande partie de lAnatolie, terre désormais turque et musulmane.Les conquêtes seljuqides instaurèrent un nouvel ordre au Moyen-Orient. Pour la première fois depuis le début du califatabbasside, celui-ci se trouvait de nouveau réuni sous une seule et même autorité. Musulmans sunnites, les Seljuqidesreconnurent la souveraineté nominale du calife, renforçant même sa position sur deux points importants: dune part, enétendant la zone placée sous sa suzeraineté, dautre part, en éliminant les régimes sectaires qui lui déniaient son titre dechef spirituel de lislam. Les vrais maîtres de lEmpire étaient les grands sultans seljuqides qui avaient balayé les petitesprincipautés, facteurs de division et qui, à louest, avaient vaincu aussi bien les Byzantins que les Fatimides. Le titre desultan adopté par Tughrul après sa conquête de Bagdad en 1055 est souvent attribué par les chroniqueurs à des dynastesantérieurs, comme les Buyides ou les Ghaznévides, qui nexerçaient pas une souveraineté califale. Pourtant, ce sont lesSeljuqides qui furent les premiers à se parer officiellement de ce titre et à le graver sur leur monnaie. Cest ce titre queporteraient désormais tous les détenteurs du pouvoir temporel suprême.Dans la seconde moitié du XIe siècle, les grands Seljuqides régnaient sur un empire unifié qui, outre lAnatolie,englobait la presque totalité des territoires du califat en Asie du Sud-Ouest. Après la mort, en 1092, du troisième sultan
    • Malikshah, une guerre civile éclata entre ses fils ; lEmpire se morcela de nouveau en plusieurs principautés dirigées,cette fois, par des branches de la famille seljuqide. Les plus importantes étaient les monarchies du Kerman, dIrak, deSyrie et dAnatolie, qui toutes rendaient hommage du bout des lèvres au grand sultan installé dans le Khorassan.Cest durant cette période de faiblesse et de division quen 1096 les croisés débarquèrent au Proche-Orient. Pendant lestrois premières décennies, les envahisseurs progressèrent rapidement le long des côtes syriennes, pénétrèrent enPalestine et créèrent des principautés franques à Antioche, Édesse, Tripoli et Jérusalem. Cependant, malgré leurs succèsinitiaux, ils se limitèrent, pour lessentiel, aux plaines et aux collines tournées vers le littoral méditerranéen et le mondeoccidental. A lintérieur, dans le désert et en Irak, la contre-offensive se préparait. Les princes seljuqides dAlep et deDamas nétant pas en mesure de faire grand-chose, limpulsion vint de territoires situés encore plus à lest. En 1127,Zanki, un officier turc au service des Seljuqides, sempara de Mossoul et, au cours des années qui suivirent, édifia unpuissant État musulman dans le nord de la Mésopotamie et en Syrie. En 1154, son fils Nûr al-Dïn prit Damas, créant dumême coup un seul État musulman unifié sur toute létendue de la Syrie et obligeant pour la première fois les croisés àaffronter un adversaire réellement redoutable.Désormais, lenjeu pour les deux camps était le contrôle de lEgypte, où le califat fatimide sacheminait lentement maissûrement vers sa fin. Un officier kurde, Salâh al-Dïn - plus connu en Occident sous le nom de Saladin - fut envoyé enEgypte pour servir de vizir aux Fatimides tout en représentant les intérêts de Nûr al-Dïn. En 1172, il renversa le califatfatimide, restaura la suprématie en titre des califes abbassides et prit les rênes du pouvoir tout en proclamant sonallégeance à Nûr al-Dïn. Profitant de la mort de ce dernier en 1174, il élimina tous ses rivaux en Syrie et, en 1187,déclara la guerre sainte aux croisés. A sa mort en 1193, il avait repris Jérusalem et une grande partie du territoire franc,ne laissant aux croisés quune étroite bande côtière. Léclatement de lempire syro-égyptien de Saladin en uneconstellation de petites principautés permit finalement aux royaumes latins de se maintenir tant bien que mal encore unecentaine dannées, cest-à-dire jusquà ce que la reconstitution, au XIIIe siècle, dun État syro-égyptien sous légide desmamelouks ne scelle leur chute définitive, en même temps que celle des autres principautés syriennes.En Anatolie, loccupation turque semble avoir été le fait de tribus engagées dans un mouvement de migration, plutôt quele résultat dune action concertée des grands Seljuqides. Après la conquête, cependant, Suleymân ibn Kutlumush, unprince seljuqide, fut envoyé sur place pour organiser la nouvelle province; à la fin du XIIe siècle, ses successeurs yavaient édifié une puissante monarchie turque, avec pour capitale Konya (lancienne Iconion). Sous le règne desSeljuqides dAnatolie, lequel, sous diverses formes, se prolongea jusquau début du XIVe siècle, le centre et Test decette région devinrent progressivement des terres turques. Dinnombrables immigrants venant de lest y firent souche etune civilisation turque musulmane remplaça la civilisation grecque chrétienne.Pendant ce temps, les États seljuqides de lest, affaiblis par dincessantes querelles, étaient confrontés à de nouveauxennemis, tant extérieurs quintérieurs. Au nord-est, un autre peuple de la steppe, les Kara-Khitaï avaient surgi auxfrontières de lislam. Présage dun péril encore plus grand, ces nouveaux arrivants venus de Chine étaient doriginemongole. Vers le milieu du XIIe siècle, ils enlevèrent la Transoxiane aux Karakhanides et constituèrent un vaste empiresétendant de lOxus à lIenisseï et aux frontières de la Chine. La guerre sainte lancée contre ces envahisseurs infidèles sesolda en 1141, lors de la bataille de Katvan, par la défaite et la fuite du sultan seljuqide Sanjar. Parvenue jusque dans lalointaine Europe chrétienne, la nouvelle de ce désastre infligé aux armées musulmanes redonna du courage aux croisés.Diverses révoltes de tribus turques nomades accélérèrent le déclin de la puissance seljuqide; après la mort, en 1157, deSanjar, son royaume déjà chancelant éclata en plusieurs petits États, dirigés pour la plupart par danciens officiers
    • seljuqides. Même le calife de Bagdad réussit, pendant un temps, à reprendre son indépendance, à réaffirmer son autoritéspirituelle et à maintenir un semblant dÉtat califal dans lancienne capitale de lislam sunnite. Plus à lest, le gouverneurturc du Khorezm, une province située au sud de la mer dAral, fonda un nouvel empire qui, pendant sa brève existence,faillit hériter des territoires et de la puissance des grands Seljuqides.Cette période de migration des Turcs et de consolidation de leur suprématie politique et militaire vit aussi dimportantschangements économiques, sociaux, culturels et religieux.Pour administrer leur empire, les Seljuqides sappuyaient essentiellement sur des Perses et sur une bureaucratieiranienne solidement implantée. Personnage remarquable, le grand vizir Nizâm al-Mulk poursuivit et systématisa lapratique de la concession à ferme des impôts instituée sous les Buyides, accélérant ainsi lévolution vers le féodalisme.Les abus dautrefois devinrent la règle dun nouvel ordre social et administratif fondé sur la terre et non plus sur largent.Des terres étaient cédées à des hauts fonctionnaires (ou prises doffice par eux) qui, en échange, devaient fournir unquota dhommes en armes. Ces concessions donnaient droit, non seulement à une commission rémunérant la collecte desimpôts, mais aussi à une part sur les recettes elles-mêmes, si bien que pour maintenir ses revenus lÉtat devait sans cesseaugmenter le quota des hommes en armes et créer de nouveaux impôts, en plus de la capitation et des taxes foncièresprévues par la sharia.Dans une période de changements aussi profonds, des troubles sociaux étaient inévitables. Évincée par la montée dunenouvelle classe dirigeante composée de soldats turcs, laristocratie iranienne allait en sappauvrissant. Les propriétairesterriens étaient directement lésés par lapparition de nouveaux seigneurs résidant en ville. Largent se faisant plus rare,les marchands et les artisans étaient gênés dans leur activité.Le principal mouvement dopposition vint, une fois de plus, du shiisme ismaïlien, lequel, cependant, allait subir unetransformation radicale. Après la mort, en 1094, du calife fatimide al-Mustansir, les ismaïliens se scindèrent en deuxbranches, lune voyant dans son fils cadet le prétendant légitime au trône du Caire, lautre proclamant son allégeance aufils aîné qui avait été écarté du pouvoir et qui, à la suite dune révolte, serait exécuté à Alexandrie. Conduits par Hasan-iÇabbâh, les ismaïliens de Perse refusèrent de reconnaître le nouveau calife fatimide et rompirent tout lien avec Le Caire.Simultanément, ils repensèrent leur doctrine et entamèrent une nouvelle campagne dagitation et de violences dans lespossessions seljuqides. Les partisans de la « Nouvelle Prédication » - nom donné à lismaïlisme réformé dHasan-iSabbâh - sont généralement appelés «Assassins». Ce terme, dérivé de 1 arabe hashish, faisait probablement allusion à labizarrerie de leur comportement. Son sens européen moderne fait référence à leurs méthodes politiques.En 1090, Hasan-i Sabbâh sétait emparé dAlamut, une forteresse inaccessible dans les montagnes du nord de la Perse.Cest de ce nid d aigle et dautres places fortes établies en Syrie au cours du siècle suivant que les grands maîtres de lasecte dirigeaient des commandos des partisans aveugles et fanatiques, chargés, au nom dun mystérieux mam caché, derépandre la terreur en assassinant les rois et les princes de lislam sunnite. Dans une série dopérations audacieuses, ilséliminèrent déminents hauts fonctionnaires civils et militaires, dont Nizâm al-Mulk lui-même en 1092. Leurs actions deterreur ne cessèrent quavec les invasions mongoles au XIIIe siècle; par la suite, devenu une secte marginale,lismaïlisme se contenta de végéter.Les Assassins furent les derniers shiites à tenter sérieusement de renverser le califat et lestablishment religieux sunnite.Au même moment, le sunnisme connaissait un grand renouveau qui, au fil du temps, finirait par pénétrer tous les aspectsde la vie, de la pensée et des lettres musulmanes. Ses racines remontaient loin dans le passé. Sétant depuis longtempsaffranchie de lÉtat, linstitution religieuse défendait jalousement ses prérogatives en matière de doctrine, de droit,
    • déducation et daction sociale. Se développant selon sa propre logique, elle nétait quindirectement affectée par lesimpératifs de lÉtat et les pressions du pouvoir politique. Cette situation lui procurait certains avantages, mais recelaitaussi un danger: labsence de coordination. Les tensions entre la religion et lÉtat saggravèrent lorsque la victoireremportée par les chefs militaires dans la lutte pour le pouvoir suprême fit reposer le lien entre lÉtat et ses sujetsuniquement sur la force et le réduisit à la seule perception de taxes. Le fossé se creusa encore davantage lorsque lesmilitaires cessèrent dêtre de la même origine ethnique que la population et devinrent une caste, et lorsque lautoritépolitique suprême tomba entre les mains de sectes hostiles aux principes politiques de lislam orthodoxe. La disparitiondes derniers liens moraux et personnels entre gouvernants et gouvernés dans une société conçue comme théocratiquedéclencha une profonde crise religieuse. Si le gouvernement se trouvait sous la coupe de généraux et de sectes,ladministration était tenue par une classe de scribes dont la mentalité et les méthodes senracinaient dans lépoquepréislamique. Même dans le domaine religieux, les sectes dissidentes, dont les doctrines paraissaient plus séduisantesque les enseignements sunnites, gagnaient du terrain, en particulier dans les villes.Le renouveau sunnite commença au début du XIe siècle dans le Khorassan qui, sous le règne des Ghaznévides turcs,était la seule région importante du monde musulman à ne pas être contrôlée par des shiites. Ceux-ci ne ménagèrent pasleurs efforts pour gagner à leur cause Mahmûd de Ghazni (971-1030) qui finalement préféra apporter son soutien à lasecte des karramites. Bien quaccusés eux aussi dhérésie, les karramites devinrent le fer de lance du combat sunnitecontre les shiites. Après les Ghaznévides, les Seljuqides reprirent le flambeau de la lutte et le portèrent jusquà Bagdadet au-delà. La prise de la ville aux Buyides shiites fut accueillie par les sunnites comme une libération.Les objectifs, conscients ou non, du renouveau sunnite étaient, en gros, au nombre de trois : renverser les régimes shiiteset restaurer le califat, relever le défi intellectuel posé par les doctrines shiites et diffuser lorthodoxie sunnite, enfin, leplus difficile, intégrer linstitution religieuse dans la vie politique de lislam.Le premier fut presque entièrement atteint. A lest, les Buyides, ainsi que dautres dynasties shiites, furent renversés etlislam sunnite retrouva son unité politique. Après la disparition du califat fatimide en 1171, des prières furent récitéesau nom du calife sunnite de Bagdad dans toutes les terres dislam, depuis lAsie centrale jusquau Maghreb. Bien quetoujours actifs, les Assassins furent contenus dans leurs forteresses montagneuses et leurs menées subversivessystématiquement contrées. La puissance militaire, la ténacité politique et lengagement religieux des Turcs qui avaientpermis ces succès donnèrent également au monde musulman la capacité daffronter et de vaincre les infidèles, deconquérir lAnatolie au bénéfice de lislam et de repousser les attaques de lOccident chrétien.La lutte contre lhérésie shiite vola de succès en succès. Elle débuta dans le Khorassan sous la puissance tutélaire dusunnisme politique. Au début du XIe siècle, les théologiens et les juristes sunnites commencèrent à mettre sur pied descollèges - madrassa - sur le modèle des écoles missionnaires ismaïliennes du Caire et dailleurs, où les Fatimides avaientformé leurs propagandistes religieux. Après les conquêtes seljuqides, Nizâm al-Mulk fonda une madrassa à Bagdad;dautres ne tardèrent pas à apparaître dans différentes villes de lEmpire. Saladin et ses successeurs étendirent le réseaudes madrassa à lEgypte. Dans ces collèges denseignement religieux, des théologiens élaboraient et propageaient desréponses sunnites aux doctrines répandues par les collèges et les missions fatimides et à celles, postérieures et plusradicales, des émissaires secrets des Assassins.La victoire du sunnisme fut presque totale. La faiblesse et le mauvais gouvernement des Buyides et des Fatimidesdiscréditèrent le shiisme, dans ses deux versions. Sur le plan théologique, les thèses sunnites des écoles acharites etmaturidites firent autorité et réduisirent les shiites purs et durs à de petites minorités. En ce qui concerne la piété
    • populaire, une grande partie du contenu émotionnel du shiisme passa dans le soufisme qui, bien que représentant la foiintuitive et mystique des masses par opposition au dogmatisme froid de lÉtat orthodoxe et de la hiérarchie religieuse,resta dans le giron du sunnisme.Progressivement, linstitution religieuse retrouva sa vitalité; bien plus, elle se tailla au sein de lÉtat une positionnettement meilleure que celle quelle avait occupée au début de lère musulmane. Une nouvelle bureaucratie sunnite,formée dans les madrassa, remplaça la classe des scribes; en devenant lun des piliers de lordre social et politique,linstitution religieuse, dotée dune hiérarchie incontestée et de prérogatives jalousement gardées, acquit pour la premièrefois un statut officiel et reconnu. Lancienne dichotomie entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, entre la religion etlÉtat, entre la rigueur de la loi et lopportunisme, fut maintenue et même institutionnalisée dans les deux fonctionsparallèles du calife et du sultan. Cependant, linstitution religieuse avait remporté des gains non négligeables.Voué dès son origine à la défense et au progrès de la foi musulmane, lislam turc ne perdit jamais son caractère militant.Né sur les frontières orientales de lEmpire en réaction au paganisme, il se transporta jusquà sa frontière occidentalepour lutter contre le christianisme et sempara du califat à un moment où le monde musulman devait faire face auxassauts simultanés des païens dOrient, des chrétiens dOccident et des hérésies internes. Ce long et âpre combat,finalement couronné de succès, ne pouvait manquer davoir des répercussions sur la société et les institutionsmusulmanes. Sous les Seljuqides, une profonde foi religieuse commença à imprégner les structures du gouvernement etde ladministration, comme en témoignent le pouvoir accru de la hiérarchie sunnite, son prestige et sa meilleureorganisation, ainsi que limportance croissante accordée à léducation religieuse et à la piété des serviteurs de lÉtat.Après avoir codifié ses doctrines, linstitution religieuse renforça sa cohésion et étendit son autorité aussi bien sur lepeuple que sur les gouvernants. Son intégration définitive dans les structures du pouvoir politique se produirait sous lessultans ottomans.Pendant ce temps, un nouveau danger extérieur, plus redoutable que tous les précédents, se levait à lest. Au fin fond delAsie orientale, après une féroce guerre intestine, Temujin, un prince mongol, avait unifié les tribus nomades et sétaitrendu maître de la Mongolie sous le nom de règne de Gengis Khan. Au printemps 1206, il convoqua les tribus mongolesà une grande assemblée près des sources de lOnon, déploya devant elles létendard blanc à neuf queues de cheval et leurdemanda de renouveler leur serment de fidélité à sa personne. Ce quelles firent. Le puissant empire mongol était né.Au cours des années suivantes, il soumit par la force ou la terreur les autres peuplades mongoles, les Turcs païens etmême les tribus sylvestres du sud de la Sibérie, puis lança les peuples de la steppe dans une vaste entreprise deconquête. En 1218, une fois la Chine pratiquement vaincue, il se tourna vers louest. Sous le commandement du généralJebe Noyon, ses hommes envahirent le pays des Kara-Khitaï et savancèrent jusquà la frontière du sultanat, turc etmusulman, du Khorezm. Lannée suivante, à Otrar, une ville frontalière située sur le Iaxarte, le gouverneur duBChorezm donna lordre à ses troupes dattaquer une caravane qui revenait de Mongolie; au nombre de quatre centcinquante, les marchands, presque tous des musulmans, furent passés au fil de 1 epee.Terrible, la vengeance de Gengis Khan ne se fit pas attendre. En 1219, ses armées franchirent le Iaxarte et pénétrèrenten terre musulmane. En 1220, elles semparèrent de Boukhara, de Samarcande et de la Transoxiane. En 1221, aprèsavoir franchi sans difficulté lOxus, elles déferlèrent sur Merv, Nichapur et tout lIran oriental.En 1227, la mort de Gengis Khan marqua une pause, mais très vite son successeur repartit à lassaut. En 1230, lesMongols lancèrent une nouvelle offensive contre ce qui restait du Khorezm et de son armée. Uix ans plus tard, ils
    • avaient conquis louest de lIran et envahi la Géorgie, lArménie et le nord de la Mésopotamie. En 1243, ils avaient défaitles forces du sultan seljuqide dAnatolie.Vers le milieu du XIIIe siècle, ils reprirent leur avance vers louest. Envoyé par le Grand Khan de Mongolie qui régnaitalors depuis Pékin, un petit-fils de Gengis Khan, Hùlâgù, franchit lOxus avec ordre de -onquerir toutes les terres delislam jusquaux confins de lEgypte. En quelques mois, les cavaliers aux cheveux longs traversèrent lIran, balayanttout sur leur passage, y compris les Assassins qui, retranchés dans leurs forteresses, avaient jusque-là repoussé tous leursennemis.En janvier 1258, les armées mongoles convergèrent vers Bagdad. Après une brève tentative de résistance, le derniercalife, al-Musta sim, demanda à négocier les termes de sa reddition. En vain. La ville fut prise dassaut, pillée etincendiée. Le 20 février, le Commandeur des croyants et tous les membres présents de sa famille furent exécutés. Ainsisacheva le règne de la maison des Abbâs qui, pendant près de cinq siècles, avait présidé aux destinées de lislamsunnite.Lanéantissement de la grande et vénérable institution du califat, qui même à lépoque de sa décadence était encore lecentre légal de lislam et le symbole de son unité, marqua la fin dune ère ; non seulement les structures politiques delislam changèrent, mais aussi sa civilisation qui, après la dernière grande vague dinvasions des peuples de la steppe,emprunta de nouvelles directions. Toutefois, sur le coup, limpact moral de la destruction du califat ne fut sans doute pasaussi grand quon la parfois prétendu. Depuis longtemps, le calife avait perdu tout pouvoir réel et les Mongols ne firentquenterrer le fantôme dune institution déjà morte. Pour les véritables détenteurs du pouvoir politique et militaire, ladisparition du califat ne changea pas grand-chose. Dans tous les États musulmans, le sultanat avait obtenu lareconnaissance des juristes et des autorités religieuses, et certains sultans sarrogeaient déjà des titres et des prérogativesspirituelles auparavant réservés aux califes.De même, lampleur des destructions mongoles et leurs répercussions à long terme ont été surestimés. A une certaineépoque, il était courant dattribuer à la brutalité mongole le déclin de la civilisation islamique classique, voire tous leséchecs, économiques, sociaux, culturels et politiques, subis depuis lors par le Moyen-Orient. La plupart des historiensmodernes ont abandonné, ou fondamentalement modifié, cette vision des choses, une étude plus approfondie du passé etune expérience plus directe de la guerre et de la barbarie ayant adouci les jugements dune époque plus innocente que lanôtre. Il est aujourdhui admis que les effets destructeurs des conquêtes mongoles ne furent ni aussi catastrophiques, niaussi durables, ni même aussi étendus quon la cru. Certes, les coups portés par les Mongols, qui aujourdhui paraîtraientbien modestes, furent terribles, des régions entières furent ravagées, dépeuplées et ruinées. Cependant, lEgypte qui, àcette éooque était devenu le principal foyer de culture arabe - et le resterait - ne fut jamais conquise et donc ne souffritpas directement. Après la victoire décisive des armées mameloukes à la bataille de Ayn Jâlût (1260), la Syrie, quinavait essuyé que quelques raids, fut incorporée dans le sultanat dEgypte et protégée des attaques mongoles. Bien quelongtemps éclipsée par la monarchie mongole dIran, lAnatolie fut peu touchée dans ses affaires intérieures et put mêmedevenir le berceau du dernier et du plus grand des empires islamiques. Certes, lIran fut durement secoué, mais pas danstoutes ses provinces. Au sud, les dynasties locales se soumirent delles-mêmes aux Mongols, et leurs villes, épargnéespar les envahisseurs, continuèrent à prospérer. Le Fars (lancienne Perside) redevint un haut lieu de la vie nationaleperse, et la ville de Chiraz, à une cinquantaine de kilomètres du site de Persépolis, connut, après les Mongols, un brillantépanouissement culturel. Parmi les grandes figures de lépoque, il convient de citer Sadï (1213-1291) et Hâfiz (v. 1320-
    • 1389), deux poètes, lastronome Qutb al-Dïn (mort en 1310) et Qawàm al-Dïn (mort en 1439), le bâtisseur de lamosquée Gawar Shâd à Meched, considérée comme lune des merveilles de larchitecture iranienne.Même les régions dIran effectivement envahies se relevèrent rapidement. Après le choc initial de la conquête, les khansmongols inaugurèrent une période de relative stabilité politique, reconstruisirent les villes, encouragèrent le redémarragede lindustrie et du commerce, soutinrent les sciences quils jugeaient utiles et, après leur conversion à lislam en 1295,protégèrent les lettres et les études musulmanes. Dès le XIVe siècle, ils se mirent à ériger de magnifiques lieux de cultemusulmans. En fait, sur un plan au moins, les conquêtes mongoles insufflèrent une nouvelle vigueur à la civilisationlanguissante du Moyen-Orient. Tout comme les premiers conquérants arabes, en réunissant dans un même État lescivilisations de lIran et de la Méditerranée orientale, avaient ouvert une nouvelle ère déchanges sociaux et culturels, lesMongols, en rapprochant sous une même dynastie les civilisations du Moyen- et de lExtrême-Orient, favorisèrentlépanouissement du commerce et de la culture. En outre, ils permirent le développement de contacts avantageux pourtous avec lEurope ; saisissant 1 occasion offerte par la présence de souverains non musulmans au Moyen-Orient, denombreux Européens explorèrent les routes terrestres vers la Chine. La Somme des chroniques {Jâmi al-tawârïkh) delhistorien persan Rashïd al-Dïn (1247-1318) constitue un bon exemple de ces échanges fructueux entre différentescivilisations. Juif converti à lislam, médecin, savant et vizir, Rashïd al-Dïn se vit confier par les khans Ghazan et Oljeitula tâche de concevoir une histoire universelle. Avec laide dune équipe comprenant, entre autres, deux savants chinois,un ermite bouddhiste du Cachemire, un spécialiste mongol des traditions tribales, un moine franc et plusieurs éruditspersans, il rédigea une vaste histoire du monde, de lAngleterre à la Chine. Notons entre parenthèses, quen se lançantdans cette entreprise qui ne se limitait pas à leur propre civilisation, Rashïd al-Dïn et ses mécènes étaient en avance surlEurope dun demi-millénaire.Dans une région cependant, les invasions mongoles causèrent des destructions irréparables : Bagdad et lIrak neretrouvèrent jamais leur prééminence dans le monde islamique. Les invasions eurent pour effets immédiatsleffondrement du gouvernement civil et la ruine des ouvrages dirrigation dont dépendaient le développementéconomique et même la survie du pays. Alors quen Iran lordre et la prospérité revinrent dès que le nouveau régime futsolidement installé, en Irak, tout resta à labandon. Les princes mongols dIran établirent leur capitale à Tabriz, une villedAzerbaïdjan qui se transforma en une grande cité florissante. LIrak devint une province périphérique, livrée auxincursions destructrices des Bédouins qui sengouffraient dans les brèches ouvertes par les Mongols, mais qui,contrairement à eux, en profitaient pour rester. Coupée des pays méditerranéens par une frontière de sable et dacier,bordée à lest par un centre de pouvoir iranien en plein essor auquel elle était assujettie, la vallée du Tigre et delEuphrate cessa dêtre une voie de passage pour le commerce est-ouest. Celui-ci se déplaça au nord et à lest verslAnatolie et lIran, à louest et au sud vers lEgypte et la mer Rouge, abandonnant lIrak et lancienne ville des califes àdes siècles de pauvreté et de déclin.Après la destruction du califat, le Moyen-Orient se divisa en deux grandes aires culturelles. Au nord, la zone decivilisation persane, qui avait pour centre le plateau iranien, sétendait de lAnatolie et des territoires conquis en Europepar les Turcs ottomans à lAsie centrale et aux nouveaux empires musulmans de lInde. Dans ces pays, larabe demeuraitla langue de la religion et de la théologie, du droit et de la tradition. En revanche, la littérature et les arts étaient dominéspar les canons esthétiques de lIran musulman; nés pendant «lintermède iranien », poursuivis sous les dynasties turques,ces derniers connurent une nouvelle renaissance sous les Mongols et leurs successeurs. En Iran même, le persan était à
    • la fois la langue de tous les jours et celle de la culture. En Asie centrale et en Anatolie, de nouvelles langues turquesapparurent, donnant naissance à des littératures fortement influencées par les classiques persans.Au sud de cette zone iranienne, se trouvaient les anciens foyers de civilisation arabophones, lIrak, province à présentdélaissée, et lEgypte, nouveau centre de pouvoir qui se prolongeait à louest et au sud dans le continent africain. Malgréquelques influences persanes dans les arts et notamment en architecture, la langue et les lettres persanes étaient peuconnues dans ces pays, où la culture littéraire continuait de sinspirer des anciennes humanités arabes.Politiquement, les Turcs et les Mongols occupaient partout une position dominante. Leurs dynasties régnaient de laMéditerranée à lAsie centrale et à lInde. Même lempire syro-égyptien des mamelouks était soutenu et défendu par uneélite militaire dorigine turque et surtout kiptchak, importée du nord de la mer Noire. Par la suite, ceux-ci seraientépaulés, et parfois supplantés, par des Circassiens et dautres peuples du Caucase.Alors que les différences culturelles et les antagonismes politiques entre ces deux aires ne faisaient que saccentuer, leprincipal facteur dunification était lislam, et plus particulièrement le soufisme qui ne cessait de se répandre depuisqual-Ghazâlï avait réalisé, à lépoque des Seljuqides, une synthèse entre le mysticisme et lislam officiel. Le renouveausunnite du XIe siècle avait beaucoup fait pour redonner vigueur et unité à lislam, mais son œuvre était restée inachevée.Les paysans et les nomades sen tenaient éloignés ; ces derniers jouaient un rôle dautant plus important que legouvernement civil était en déroute et le monde musulman secoué par de grands mouvements de population. Les tribusturques furent les plus touchées par le soufisme. Elles avaient été converties à lislam par des mystiques et des moinesitinérants, turcs pour la plupart, qui prêchaient une foi bien différente de la subtile scolastique des théologiens. Lasynthèse dal-Ghazâlï ouvrit lavoie à une interpénétration du mysticisme et de la théologie. Le choc de la conquête et de la domination païennes jetales théologiens et le peuple dans les bras lun de lautre. Dès lors, les souris et les traditionalistes professèrent la mêmeorthodoxie sunnite, avec cependant des différences de culte et de croyances et des conflits assez fréquents.A partir du XIIIe siècle, le soufisme devint la forme par excellence de la religiosité populaire, le ciment de lunitémusulmane, la principale expression de lattachement à lislam. Bientôt, il inspira également la vie intellectuelle etparfois même le pouvoir politique. Les dynasties qui régnèrent en Turquie et en Iran, ces deux puissances rivales qui sedisputaient lhégémonie sur le Moyen-Orient musulman au début de lépoque moderne, furent à lorigine profondémentmarquées par les idéaux et les institutions soufis.Chapitre VI Les lendemains de la conquête mongoleAu cours des siècles qui suivirent la conquête mongole et la destruction du califat, trois grands centres de pouvoirapparurent au Moyen-Orient musulman: lIran, la Turquie et lEgypte. Le premier était dirigé par une dynastie de khans,dabord païens puis convertis à lislam mais conservant une forte identité mongole. Gouverné par des princes turcsmusulmans, le deuxième, pendant un temps sous suzeraineté mongole, fut profondément marqué par la civilisationirano-mongole. Dirigé par des sultans mamelouks, presque toujours turcs, le troisième échappa à la conquête mongole,mais adopta sur bien des plans la culture des maîtres du monde dalors. Deux autres khanats situés aux marges duMoyen-Orient, en Russie et en Asie centrale, jouèrent un certain rôle dans la politique de laire mongole et, notammentaprès leur conversion à lislam, dans celle du Moyen-Orient.Le principal centre de pouvoir fut dabord lIran. Après sêtre emparé de Bagdad, Hùlàgù se retira dans le nord-ouest dupays doù, pendant près de quatre-vingts ans, lui et ses descendants régnèrent sur lIran et les contrées limitrophes sous le
    • nom de Il-Khans, en raison de leur subordination aux Grands Khans de Mongolie dont ils reconnaissaient la suprématie.Dans lensemble, lIran connut sous leur gouvernement une période de tranquillité, les Il-Khans, avant leur conversion àlislam, accordant un égal degré de tolérance et de liberté à tous leurs sujets, sans distinction de religion. A lextérieur,les Il-Khans sefforcèrent détendre leurs conquêtes vers louest. Après avoir soumis les sultans seljuqides, ils secontentèrent de leur vassalité et dune zonedoccupation en Anatolie. Dune autre ampleur fut la lutte contre le sultanat mamelouk. En 1259, Hùlàgù partit de Tabrizpour une nouvelle campagne militaire. Après avoir conquis lArménie et la Haute-Mésopotamie, il se dirigea vers laSyrie, où il prit Alep et Damas. Toutefois, en septembre 1260, au lieu-dit Ayn Jâlùt, la source de Goliath, en Palestine,un régiment égyptien commandé par Baybars, un général mamelouk dorigine kiptchak, écrasa une colonne avancéemongole et, sur sa lancée, libéra la Syrie jusquà lEuphrate. Toutes les tentatives ultérieures de réoccupation mongoleseraient chaque fois repoussées par les mamelouks.Vers cette époque, les Mongols envoyèrent plusieurs missions diplomatiques en Europe, afin de persuader les chrétiensdouvrir un second front contre les musulmans, leur ennemi commun. Sans résultat. De son côté, Baybars, devenu sultandEgypte, contra cette manœuvre en salliant avec Berke, un descendant de Gengis Khan en Russie. Après avoir pris sesdistances vis-à-vis des Grands Khans, Berke Khan avait embrassé lislam et son royaume, plus tard connu sous le nomde Khanat de la Horde dor, devenait un État musulman peuplé en majorité de Turcs kiptchaks.Le conflit entre lIran et lEgypte se prolongea pendant plusieurs décennies, et même après la conversion de GhazanKhan à lislam. Une paix fut finalement conclue en 1323. A cette date, le royaume des Ilkhanides était soumis auxmêmes facteurs de déstabilisation que ses prédécesseurs ; après la mort, en 1336, du Il-Khan Abu Saïd, lIran semorcela de nouveau. Cependant, Je règne des petites dynasties se partageant le pays serait éphémère. En effet, en 1380,après avoir abattu la puissance mongole en Asie centrale, un certain Timur Lang (Timur le Boiteux), plus connu enEurope sous le nom de Tamerlan, se fit proclamer roi de Transoxiane et du Khorezm, envahit lIran et sen rendit maîtreen sept ans. Vainqueur à deux reprises du khan de la Horde dor, il détruisit lempire des Indes, annexa lIrak, puissubmergea la Syrie et força le sultan mamelouk à devenir son vassal. En 1394 puis en 1400, il envahit lAnatolie et, en1402, infligea une défaite écrasante aux Ottomans à la bataille dAnkara, faisant prisonnier le sultan Bayazid. Il mouruten 1405, alors quil se disposait à attaquer la Chine.Timur Lang était né dans une tribu mongole turquisée et islamisée. Dorigine modeste, il avait épousé une princesseappartenant à la famille de Gengis Khan, lettre de noblesse fièrement inscrite sur sa tombe à Samarcande. Il commandaitune armée où les Mongols fournissaient lencadrement et les Turcs le gros des troupes. A la différence des souverainsmongols antérieurs, il était, ou prétendait être, un pieux musulman, prenant toujours soin de traiter les lieux de culte etleurs serviteurs avec tout le respect qui leur était dû. Plus destructrices encore que celles de Hiïlàgû, ses conquêtesfurent les dernières convulsions dues aux invasions altaïques. Sa mort marqua larrêt des grandes migrations des peuplesde la steppe qui, depuis le Xe siècle, avaient profondément transformé le Moyen-Orient; par la suite, des tribuscontinuèrent à sinfiltrer dans la région, mais, surtout, les nomades déjà sur place sintégrèrent peu à peu dans la vieurbaine.Timur était un grand conquérant, mais pas un bâtisseur dempire. Après sa mort, ses vastes possessions se disloquèrent.En Anatolie et en Syrie, les Ottomans et les mamelouks reprirent le dessus. Deux clans de Turkmènes, les Ak Koynlu(Moutons blancs) et les Kara Koynlu (Moutons noirs), sarrogèrent le contrôle de louest de lIran, de la Mésopotamie etde lest de lAnatolie. Les Timurides ne régnaient plus que sur lIran oriental et la Transoxiane. Leurs capitales, Bou-
    • khara, Samarcande et surtout Herat, devinrent de magnifiques foyers de civilisation, où sépanouirent les arts du livre,larchitecture, les sciences, mais aussi la littérature en persan et en turc oriental. Pour cette dernière, ce fut même un âgedor: les œuvres écrites en tcha-ghataï à cette époque exerceraient une influence durable sur toutes les cultures turquesde Constantinople à lInde et à lExtrême-Orient.Dans les pays arabophones, le centre de gravité sétait finalement déplacé de lIrak à lEgypte. Désorganisé, affaibli etéloigné de la mer Méditerranée doù viendraient les envahisseurs et les marchands, lIrak pouvait difficilement servir debase aux forces musulmanes pendant les croisades. Autre voie de passage commerciale et vallée irriguée par un seulfleuve exigeant un gouvernement unique et centralisé, lEgypte, en revanche, réunissait toutes les conditions. Elle servitde tremplin aux guerres de reconquête qui finirent par expulser les croisés du Proche-Orient, fournit aux mamelouks lesressources nécessaires pour repousser les armées des Il-Khans et préserver le monde arabe des invasions mongoles.Vers le milieu du XIIIe siècle, la dynastie ayyubide fondée par Saladin se voyait peu à peu dépouillée de son pouvoirpar les mamelouks turcs. La mort du sultan en 1250 pendant la septième croisade commandée par Saint Louis lui portaun coup fatal. LÉtat musulman et son armée ne durent leur survie quà la présence desprit de la concubine du sultandéfunt, Shajar al-Durr (littéralement, « larbre de perles »), qui garda sa mort secrète et continua de gouverner en sonnom jusquà larrivée de son fils Turan Shah, alors en Mésopotamie. Turan Shah réussit à encercler les croisés, à lesbattre et à les faire prisonniers ; Saint Louis obtint sa libération et celle dune partie de ses hommes contre rançon etcession de Damiette. Conduits par Baybars, les mamelouks se retournèrent alors contre Turan et lassassinèrent. Voulantencore maintenir une façade de légitimité ayyubide, ils hissèrent Shajar al-Durr sur le trône du sultan. Ce geste ne suffitpas à calmer la colère des princes ayyubides de Syrie, qui se coalisèrent pour exiger la destitution de la «sultane». Bienquindirectement impliqué, le calife de Bagdad protesta, lui aussi, contre lintronisation dune femme - qui avaitappartenu à son harem et dont il avait fait cadeau au sultan dEgypte. Il apporta son soutien aux princes ayyubides deSyrie et ordonna aux mamelouks dEgypte de se choisir un autre sultan : « Si vous navez plus aucun homme susceptibledêtre nommé, leur aurait-il écrit selon un chroniqueur égyptien, faites-le-nous savoir et nous vous en enverrons un1.»En 1260, après une période de confusion suite à la mort du dernier Ayyubide, Baybars, encore tout auréolé de savictoire sur les Mongols, se fit proclamer sultan. Comme Saladin, mais de façon plus durable, il réunit la Syrie etlEgypte musulmanes sous une même autorité. Il vainquit ceux qui, à lest et à louest, voulaient envahir le pays etentreprit dinstaurer un nouvel ordre social. Saladin avait marqué de façon symbolique le retour de lEgypte au sein dusun-nisme en reconnaissant officiellement la suzeraineté du calife abbas-side demeurant à Bagdad. En accueillant ledernier Abbasside rescapé de la destruction de Bagdad par les Mongols et en faisant de lui le premier dune lignée decalifes fantoches, Baybars transféra le califat au Caire. Les «califes» du Caire ne disposaient daucun pouvoir; entretenuspar la cour, ils nexerçaient que des fonctions honorifiques lors de lavènement dun nouveau sultan. Après laconquête de lÉevpte par les Turcs ottomans en 1517, linstitution tomba rapidement dans loubli.Le système mamelouk de Baybars et de ses successeurs était une adaptation de lordre quasi féodal des Seljuqides,instauré en Syrie et en Egypte par les Ayyubides. Il sinspirait également du système mongol et portait lempreinte desMongols venus de lest pour faire carrière en Egypte. Même dans ce bastion de la résistance islamique, tout ce qui étaitmongol jouissait dun très grand prestige ; pendant un certain temps, les mamelouks adoptèrent les armes et les tactiquesmilitaires des maîtres de lheure et même leur costume et leurs habitudes.En échange de ses services, un officier mamelouk recevait un domaine pour une durée déterminée ou à vie. En général,il ne résidait pas sur ses terres, mais au Caire ou au chef-lieu de district. Les revenus de son domaine lintéressaient
    • davantage que sa possession. Contrairement au système féodal européen, cette pratique nengendra ni châteaux, nimanoirs ni puissances locales. On ne vit naître aucun lien dinféodation secondaire et même le partage de lEgypte enfiefs ne fut pas permanent : il était périodiquement procédé à une complète redistribution des terres.Les mamelouks étaient achetés comme esclaves, formés et élevés en Egypte. Ce furent dabord des Turcs kiptchaksoriginaires des rives septentrionales de la mer Noire, auxquels vinrent sajouter ensuite des déserteurs mongols et desreprésentants dautres races : des Circassiens surtout, mais aussi des Grecs, des Kurdes et même quelques Européens.Cependant, le turc et le circassien restèrent la langue des élites dirigeantes, dont beaucoup de membres, y compris dessultans, parlaient à peine larabe. LÉtat mamelouk édifié par Baybars et ses successeurs reposait sur une doubleadministration, civile et militaire, assez développée ; des officiers mamelouks contrôlaient les deux hiérarchies aveclaide de hauts fonctionnaires civils. Jusquen 1383, les sultans mamelouks se succédèrent régulièrement, de manièreplus ou moins héréditaire. Après cette date, sous le sultanat des mamelouks circassiens, le trône revint au général le pluspuissant. A la mort du sultan, son fils lui succédait pour un bref interrègne, le temps de choisir le nouveau souverain.Le commerce avec lEurope, et plus particulièrement le commerce de transit entre celle-ci et lOrient, était vital pourlEgypte qui en retirait aussi de substantielles taxes douanières. Les gouvernements mamelouks protégeaient etencourageaient ces échanges, qui apportaient à lEgypte une certaine prospérité. Toutefois, le péril mongol, repoussé parBay-bars, navait pas totalement disparu. En 1400-1401, les armées turco-mongoles de Tamerlan ravagèrent la Syrie etmirent à sac Damas. Après leur départ, la peste, les invasions de sauterelles et les déprédations des Bédouins achevèrentde désoler le pays. De ce choc économique et militaire le sultanat mamelouk ne se relèverait jamais complètement. AuXVe siècle, les difficultés économiques et financières obligèrent le gouvernement à concevoir une nouvelle politiquefiscale destinée à tirer le maximum de profit du commerce de transit. LÉtat imposa un monopole sur les principauxproduits locaux et les marchandises en transit. La hausse des prix qui en résulta provoqua, de la part de lEurope, desreprésailles dont léconomie égyptienne fit les frais.Sous les Seljuqides de Konya (ou de Rum), le centre et lest de lAnatolie devinrent partie intégrante de la civilisationmusulmane du Proche et du Moyen-Orient. Les hommes des frontières et des tribus qui avaient conquis et colonisé lepays perdirent leur indépendance devant la centralisation progressive de la monarchie ; la conformité de leur adhésion àlislam fut soumise au contrôle dune hiérarchie de docteurs de la loi. Venus des villes où sépanouissait la hautecivilisation islamique classique, fonctionnaires et hommes de lettres, juristes et théologiens, marchands et artisanspropagèrent le mode de vie musulman et veillèrent sur ses institutions politiques.Larrivée des Mongols ébranla jusque dans ses fondements le sultanat seljuqide qui, après une agonie dune cinquantainedannées, finit par disparaître au début du XIVe siècle. Leffondrement de lautorité centrale et lirruption en Anatolie denouvelles vagues de nomades turcs fuyant devant les Mongols entraînèrent une reprise de la guerre aux frontières. Dèsla fin du XIIIe siècle et au XIVe, les derviches, sur le plan religieux, les soldats des marches, sur le plan militaire etpolitique, en vinrent à occuper une position dominante en Anatolie occidentale. Une autre vague dexpansion audétriment de Byzance étendit la domination turque musulmane à lensemble de la région.Lune des principautés qui se partageaient ces nouvelles conquêtes allait devenir un vaste et puissant empire. Elle doitson nom à son fondateur éponyme, Osman, dont la carrière et les exploits, selon la Tradition, couvrirent le premier quartdu XIVe siècle. Située à lextrême ouest de lAnatolie, à la frontière de la Bithynie byzantine et au pied des défenses deConstantinople, elle se trouva investie de tâches plus grandes, recueillit de ce fait des soutiens extérieurs et sut tirer partide sa position. Osman et son successeur menèrent une incessante guerre de harcèlement contre les Byzantins. En 1326,
    • ils semparèrent de Brousse, dont ils firent leur capitale. En 1354, les Ottomans franchirent les Dardanelles et, enquelques années, conquirent les villes de Gallipoli et dAndrinople, qui pendant près dun siècle seraient leursprincipales bases en Europe. Plusieurs victoires contre les Serbes et les Bulgares, notamment lors de la bataille deMaritza (1371) et du Kosovo (1389), firent passer une grande partie de la péninsule des Balkans sous leur domination etle reste sous leur suzeraineté. Dautres triomphes suivirent en Macédoine, en Bulgarie et en Serbie. Chaque guerre deconquête en Europe était précédée dune expansion, parfois pacifique, en Anatolie, qui venait renforcer le siège de leurpuissance.Larrivée des Ottomans sur le théâtre européen neut pas quun aspect militaire. A peine installés, ils furent approchés parles Génois en guerre contre les Vénitiens, leurs principaux concurrents. En échange dune aide militaire, «les Génois,rapporte Cantacuzène, un historien byzantin de lépoque, ... promirent une grosse somme dargent et affirmèrent quecette bonne action resterait à jamais gravée dans la mémoire du Sénat et du peuple de Gênes2 ». La signature, en 1352,dun premier traité commercial entre les Ottomans et les Génois consacra ce qui deviendrait lun des grands leitmotivedes rapports entre lEurope et le Moyen-Orient.Le quatrième souverain ottoman, Bayazid Ier (1389-1401), hérita de possessions considérables en Europe et en Asie.Cet homme aux vastes ambitions voulait donner une autre dimension à son royaume. Tournant dabord son attentionvers lest, il conquit un à un tous les émirats turcs et annexa lensemble de lAnatolie. Depuis le début ou presque, lessouverains ottomans utilisaient le titre de «sultan» dans un sens général. Bayazid lui en donna un plus précis, endemandant au « calife » du Caire de le reconnaître comme « sultan de Rum ». Par ce titre, qui avait autrefois appartenuaux Seljuqides dAnatolie, il voulait montrer quil se considérait comme lhéritier de lancienne monarchie anato-lienne,voire de lEmpire musulman du Moyen-Orient. Une victoire éclatante remportée à Nicopolis en 1396 sur la fine fleurdes chevaliers dOccident venus libérer les Balkans ne fit que le renforcer dans ses ambitions. Toutefois, il se heurta —après, peut-être, lavoir provoqué — à plus grand conquérant que lui. Vaincu et fait prisonnier par Tamer-lan à labataille décisive dAnkara en 1402, il se suicida en captivité. Réduit à ses premières dimensions, le territoire ottomandevint le théâtre dune ruineuse guerre civile entre les fils de Bayazid, puis dun soulèvement, probablement de caractèresocial, inspiré et conduit par les derviches. Ce nest quen 1413 que Mehmed Ier réussit à évincer ses frères, maispendant quelques années, lui et son successeur eurent encore à affronter des révoltes dorigines diverses.Le premier souci de Mehmed fut de restaurer et de consolider lÉtat ottoman. En revanche, son fils Murad II (qui régnade 1421 à 1444 et de 1446 à 1451) renoua avec lexpansion territoriale et remporta dimportantes victoires en Europe,contre les Grecs, les Serbes, les Hongrois et les croisés. En Anatolie, il récupéra la plupart des anciennes possessions deBayazid. Par la suite, sinstaura une période de paix et de consolidation, durant laquelle les sultans ottomanssentourèrent dune véritable cour musulmane accueillant écrivains, savants et poètes. Chose intéressante, cest à cetteépoque quapparaît dans la littérature le sentiment dune conscience nationale turque. Murad y était favorable et, àloccasion, composait lui-même des vers sur ce thème. Sous son règne, lhistoire et les légendes des Oghuz devinrentobjets détude et entrèrent dans la tradition historiographique ; on découvrit que la famille royale ottomane appartenaitau monde légendaire des tribus turques et descendait dOghuz Khan. Ces nouvelles conceptions de la cour et de ladynastie avaient le soutien dun noyau de généraux et de conseillers convaincus de limportance du principe dun Étatmusulman héréditaire et entièrement dévoués à la maison ottomane.Vers la fin du XIVe siècle et surtout à partir de 1430, elles reçurent un renfort considérable avec lintroduction dudevshirme, ou «cueillette » de garçons chrétiens élevés dans la religion musulmane pour le seul exercice de la guerre et
    • le service du prince. Voici la description quen donne Sadeddin, un historien ottoman du XVIe siècle connu sous le nomde Hoca Efendi :«Sa Très Gracieuse Majesté... entra en consultation avec ses ministres dÉtat ; il en ressortit que, pour les années àvenir, il convenait de choisir, parmi les enfants des infidèles, de jeunes garçons valeureux et travailleurs, aptes auservice, que la religion musulmane anoblirait; ce système leur permettrait de devenir riches et contribuerait peut-êtreaussi à réduire les bastions des infidèles. Cest ainsi que plusieurs personnes se virent confier cette tâche par le roi etreçurent lordre de collecter dans diverses régions plus dun millier denfants infidèles à qui elles inculqueraient ladiscipline et quelles formeraient pour devenir des auxiliaires... dabord au contact dhommes pieux, puis au service desadorateurs du Dieu unique, puisse la lumière de lislam pénétrer dans leur cœur et les laver de la souillure dun cultetrompeur ; puissent leurs désirs se fixer sur ce qui en est digne et leurs espoirs se placer sur les progrès de leur carrière ;puissent-ils accomplir avec loyauté leurs devoirs et leur service. Leurs gages furent fixés à un aspre par jour, pouvantéventuellement être augmentés selon leurs capacités et leurs mérites. Ils sappelèrent les janissaires [nouvelle milice].Ces hommes courageux se montrèrent si habiles dans les campagnes militaires et sur les champs de bataille que leurstrès gracieuses Majestés en tirèrent grande gloire et renommée. Leurs précieux services les firent accéder à un rangéminent ; ce que voyant, de nombreux parents désirèrent de tout cœur que leurs enfants fussent enrôlés et en firent lademande ; tant et si bien quen peu de temps, plusieurs milliers dinfidèles connurent la gloire grâce à lislam 3. »Cest ainsi que la vigueur des populations chrétiennes et lesprit combattant des soldats guerroyant aux frontières furentmis au service de la dynastie ottomane et quune solution harmonieuse fut apportée aux problèmes soulevés par lacoopération entre une armée encore imprégnée de traditions tribales et un État qui sinspirait du modèle islamiqueorthodoxe, revu et corrigé par les Seljuqides et leurs successeurs.Sous les Ottomans, linstitution religieuse musulmane arriva à maturité et sintégra définitivement dans lÉtat sunnite.Devenu une institution, lislam était désormais doté dune véritable organisation, dune hiérarchie de cadres religieux auxfonctions et aux pouvoirs précis, de juridictions territoriales placées sous la direction dune autorité religieuse suprême,reconnue comme la plus haute instance de la sharia. De tous les souverains qui régnèrent sur un État islamiqueprésentant un haut degré de civilisation matérielle, les Ottomans furent peut-être les seuls à vouloir sérieusement fairede la Loi musulmane la loi du pays. Ils conférèrent à ses interprètes et à ses juges un statut, une autorité et un pouvoirdont ceux-ci navaient jamais joui auparavant. Lorsquen 1451, Mehmed II succéda à Murad, son père, lEmpire étaitencore divisé en deux. Vieille terre musulmane, lAnatolie faisait désormais partie intégrante de la civilisation islamiquedu Moyen-Orient. Fraîchement conquise, la Roumélie restait imprégnée des idéaux et des coutumes des hommes desfrontières, de la foi éclectique et mystique des derviches. Entre les deux - entre lancienne capitale, Brousse, et lanouvelle, Andrinople - un pont devait être jeté. Le 29 mai 1453, deux ans après lavènement du sultan et sept semainesaprès le début du siège, les janissaires se lancèrent une nouvelle fois à lassaut des murailles chancelantes deConstantinople. Le dernier des Constantin mourut au combat; le croissant fut hissé sur le dôme de Sainte-Sophie et lesultan établit sa résidence dans la ville impériale.Chapitre VII Les empires canonniersAvec la prise de Constantinople, objectif convoité depuis des siècles par les armées musulmanes, le puzzle étaitcomplet. Mehmed II, désormais appelé Fatih, le Conquérant, avait scellé lunion des deux continents composant sonhéritage, lAsie et lAfrique, et des deux traditions, lislam et lesprit des frontières, qui les avaient façonnés. La
    • principauté de guerriers des marches était devenue un empire et son chef, un empereur. Cette victoire avait fait dusultanat ottoman le fer de lance de lislam pointé vers lOccident, et lui avait conféré un immense prestige au sein dumonde musulman.Pendant le reste de son règne, Mehmed mena une série de campagnes militaires aussi bien en Europe quen Asie. EnEurope, les armées ottomanes soumirent les derniers potentats grecs de Morée, annexèrent la Serbie et la Bosnie etconquirent plusieurs îles grecques. En Asie, elles prirent Amasya aux Génois, Sinope à lémir musulman qui y régnait etTrébizonde à lempereur byzantin. Fait révélateur, le sultan refusa de se laisser entraîner plus à lest ou dans un combatcontre dautres souverains musulmans. Ainsi, en 1473, il écrasa Uzun Hasan, un dynaste turkmène dAnatolie orientaleet de Mésopotamie qui le défiait, mais ne chercha pas à pousser plus loin son avantage. Dans une conversation rapportéepar Kemal Pacha Zadeh, un historien du XVIe siècle, le sultan donne ses raisons : il était juste et nécessaire de châtierUzun Hasan pour sa témérité, mais il aurait été erroné danéantir sa lignée, car « chercher à détruire les anciennesdynasties des grands sultans de lislam nest pas de bonne pratique1 ». Plus précisément, cela laurait distrait dune affaireautrement plus grave : la guerre sainte en Europe.Toutefois, les sultans ottomans ne pouvaient pas se permettre de négliger ce qui se passait dans les pays musulmanssitués au sud et à lest de leur empire. Dimportantes transformations y étaient en cours ; ainsi, le sultanat mameloukinstallé en Egypte et en Syrie depuis le milieu du XIIIe siècle connaissait un déclin manifeste. En un sens, il étaitdevenu, sur la fin, une sorte de Byzance arabe. Au nord et à lest, sur les plateaux dAnatolie et en Iran, chez les Turcs etles Perses qui avaient pris la direction politique et culturelle de lislam, un nouvel État se constituait, une nouvellesociété se développait, porteuse dune nouvelle civilisation ayant pour langue principale le persan dun côté, le turc delautre. En Egypte et en Syrie, malgré des influences orientales de plus en plus fortes, lordre ancien se perpétuait. Lapremière culture islamique de caractère arabe entamait son long âge dargent. Les soldats mamelouks défendaient leroyaume et préservaient la vallée du Nil des invasions. Les scribes et les savants syriens et égyptiens, pour beaucoup filsou petits-fils de mamelouks, administraient lÉtat, tout en conservant, interprétant et enrichissant lhéritage de lislamclassique.Le sultanat syro-égyptien était affaibli par tout un ensemble de facteurs, à la fois internes et externes: guerre destructricecontre Tamerlan, tarissement des ressources dû à une mauvaise gestion des finances et à la désorganisation deléconomie, épidémies de peste, périodes de sécheresse, famines et effondrement de lordre social mamelouk.Les coups fatals vinrent du dehors, de louest et du nord. Le premier fut économique. En effet, à la suite de la découvertede la route du Cap par les Portugais, lEgypte perdit lexclusivité du marché des produits indiens transitant vers lEurope.A long terme, cela neut pas des conséquences aussi catastrophiques quon a pu le dire, puisquau XVF siècle leséchanges passant par le Levant connurent un nouvel et considérable essor. A court terme, en revanche, cette perte setraduisit par une double crise, commerciale et financière. Poussé par les Vénitiens, le sultan mamelouk Qansuh al-Ghuri(1500-1516) dépêcha contre les Portugais en Inde une flotte qui, après quelques succès initiaux, fut détruite. Dès lors,les Portugais sattachèrent à couler systématiquement les navires marchands musulmans qui se hasardaient dans locéanIndien. Plusieurs de leurs vaisseaux pénétrèrent jusque dans le golfe Persique et la mer Rouge.Le second coup, mortel, fut militaire. Jusque-là relativement amicales, les relations entre le sultanat mamelouk et lesultanat ottoman se détériorèrent durant la deuxième moitié du XVe siècle. Entre 1485 et 1490, ils se livrèrent uneguerre dans laquelle les mamelouks prirent légèrement le dessus, sans toutefois remporter de victoire décisive.
    • Cependant, léquilibre des forces tourna bientôt à lavantage des Ottomans. Ceux-ci, en effet, introduisirent les armes àfeu — mousquets et canons — à grande échelle. Les mamelouks, eux, nétaient pas prêts à en faire autant. Dune part,leurs terres étaient pauvres en métaux, dautre part, et cétait là un important facteur de résistance sociale etpsychologique, les émirs refusaient dabandonner les armes « licites » et « honorables » du passé, méprisant les armes àfeu et reprochant à ceux qui en faisaient usage leur manque desprit chevaleresque et de sens de lhonneur. Dans lesdernières années de leur règne, cependant, ils se résignèrent à en équiper des unités spéciales composées desclaves noirset de fils de mamelouks, et même une sorte de milice comprenant des artisans locaux et des mercenaires étrangers dediverses origines. Ces efforts furent décevants. Fleurons de larmée mamelouke, les lanciers, les sabreurs et les archersmontés restaient désespérément inférieurs aux fantassins armés de mousquets et aux artilleurs ottomans.Toutefois, avant den finir avec les mamelouks, les Ottomans devaient se défaire dun autre ennemi musulman, beaucoupplus dangereux. Un demi-siècle après la conquête de Constantinople, leur prééminence était contestée, non plus par deschrétiens, mais par une nouvelle dynastie, celle des Safavides en Iran. Portée au pouvoir par un mouvement shiiteextrémiste, cette dynastie avait créé, pour la première fois depuis des siècles, un État unifié et puissant, contrôlant toutela région depuis les pays du pourtour méditerranéen jusquaux confins de lAsie centrale et de lInde. Linstauration dunpouvoir activiste à Tabriz sinspirant de doctrines shiites radicales et situé aux frontières de lEmpire ottoman constituaitaux yeux de la Turquie à la fois une menace et un défi, et conféra un caractère religieux à la rivalité qui avait toujoursopposé les maîtres de lAnatolie à ceux du plateau iranien. Des millions de musulmans sunnites résidaient encore enIran, où ils formaient peut-être la majorité. Des centaines de milliers de shiites peuplaient les terres ottomanes etpouvaient être suspectés de sympathies pour le nouveau régime installé de lautre côté de la frontière. Le sultan ottomanet le shah safavide se considéraient mutuellement comme des hérétiques et des usurpateurs. Pour les Ottomans, lamenace iranienne était dautant plus aiguë et immédiate que la dynastie safavide avait des origines turques et disposaitdun large soutien en Anatolie.La riposte ottomane ne se fit pas attendre. Dès 1502, le sultan Bayazid II ordonna la déportation en Grèce des shiitesdAnatolie et déploya ses troupes le long de la frontière iranienne. En 1511, une grave insurrection shiite se produisit enAnatolie centrale. Lannée suivante, le sultan vieillissant abdiqua en faveur de son fils, Selim Ier (1512-1520), connusous le nom de «Yavuz Selim» (Selim le Cruel). Bientôt, la rivalité entre Selim le Turc et Ismàïl Ier lIranien setransforma en guerre ouverte. Paradoxalement, la correspondance de plus en plus acerbe quéchangèrent les deuxmonarques jusquau déclenchement des hostilités révèle que le sultan écrivait au shah en persan, langue des citadinscultivés, alors que le shah sadressait au sultan en turc, langue de ses origines rurales et tribales.La guerre se solda provisoirement par une victoire ottomane. Le 23 août 1514, dans la plaine de Tchaldiran, à lafrontière entre les deux Empires, les janissaires et lartillerie ottomane mirent en échec les forces iraniennes, et le 7septembre, le sultan occupa la capitale, Tabriz. Comme son prédécesseur Mehmed II, Selim renonça à pousser plus àlest et se retira en Turquie, laissant le shah vaincu et affaibli, mais encore maître dun État shiite en Iran. Les deuxEmpires poursuivirent un long et âpre combat dans lequel le sang des martyrs - shiites en Turquie et sunnites en Iran -alimentait leur haine et leur crainte réciproques.Ce combat, qui avait pour enjeux la direction de lislam et le contrôle du Moyen-Orient, ne se déroula pas seulement surles champs de bataille, mais prit aussi la forme dune guerre de propagande entre le sunnisme et le shiisme dont le sultanottoman et le shah safavide sétaient faits respectivement les champions. Ayant finalement remporté une victoire limitée- larrêt de lexpansion de lEmpire iranien, mais pas sa destruction -, les Ottomans purent passer à létape suivante:
    • labsorption des pays arabophones situés au sud de leur empire. A lissue dune violente mais brève campagne (1516-1517), ils renversèrent le sultanat mamelouk qui régnait depuis deux siècles et demi sur lEgypte, la Syrie et louest delArabie. Puis, partant de ces nouvelles possessions, ils étendirent leur souveraineté, ou leur suzeraineté, dans plusieursdirections, vers louest, en Afrique du Nord jusquaux frontières du Maroc, vers le sud, le long des deux rives de la merRouge, en Afrique et en Arabie, vers lest, dans locéan Indien et, un peu plus tard, en Irak, quils arrachèrent de hautelutte au shah dIran, prenant ainsi pied dans le golfe Persique. Les sultans ottomans régnaient désormais sur La Mecqueet Médine, les deux villes saintes, ainsi que sur les pays arabes formant le cœur de lislam, doù un surplus de prestige,mais aussi de responsabilités.Une fois les Perses neutralisés et les mamelouks conquis, les Ottomans purent de nouveau se consacrer à leur principaleentreprise: la guerre en Europe. Sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), lEmpire était à lapogée de sapuissance. En 1526, à la bataille de Mohacs, ses soldats mirent en pièces larmée du royaume de Hongrie. Kemal PachaZadeh célébra cette victoire dans une prose rimée quasi épique :«Lépée à la main, ils se précipitèrent en flammes brûlantes contre les infidèles au cœur dur. Ces glorieuses phalanges,qui ressemblaient à des montagnes semées de tulipes, se teignirent en un instant, dans le festin du combat, dun sangrouge et vermeil comme les fioles remplies de vin. Les têtes devinrent semblables à la fleur de larbre de Judée, les yeuxà la cornaline brillante, et les mains à la branche de corail... [La lutte se prolongea] jusquau moment où les extrémitésde lhippodrome du ciel se teignirent des couleurs sanglantes du crépuscule... Cependant, le kral, après avoir couvertdacier tous les démons maudits qui le suivaient, sétait avancé sur le champ de bataille, au milieu dun nuage depoussière qui voilait lOrient et lOccident... Sans se laisser intimider par les décharges de lartillerie et de lamousqueterie, avec un cœur inaccessible à la crainte, il chargea à la tête de sa cavalerie impétueuse et se précipita dunseul bond sur les janissaires, ces braves entre les braves... Il parvint ainsi jusquaux batteries. Là, il fut accueilli par lesfusiliers qui, envoyant dans les airs un nuage de fumée, firent pleuvoir une grêle de balles si meurtrière, que les fleurs duparterre de lexistence de lennemi languirent et se fanèrent... »Après une longue bataille désespérée, le roi est finalement vaincu:« Daprès lordre du sultan, les fusiliers des janissaires, dirigeant leurs coups contre lennemi... en firent tomber en enfer,dans lespace dun moment, des centaines ou plutôt des milliers... Le rouleau de sa vie étant arrivé à sa fin, la révolutiondes jours de sa puissance fut définitivement arrêtée. Le registre de son existence passagère fut clos par la perte de cemonde et de la félicité éternelle 2. »Les armées victorieuses de Soliman traversèrent la Hongrie et, en 1529, mirent le siège devant Vienne. Pendant cetemps, à lest, la flotte ottomane harcelait les Portugais dans locéan Indien, et à louest, forte de ses bases en Afrique duNord, faisait des incursions dans locéan Atlantique, allant jusquà menacer les côtes européennes. Une fois de plus,lexpansion de lislam faisait peser un danger mortel sur la Chrétienté. Les croisades avaient fait long feu, mais le djihadse rallumait. Quand il qualifiait lEmpire turc de présent Terror ofthe World, lhistorien élisabéthain des Turcs, RichardKnolles, exprimait assurément le sentiment général des Européens.Au XVIe siècle, la marée turque atteignit sa plus haute amplitude, mais amorça également son reflux. En Europecentrale, le premier échec du siège de Vienne inaugura un siècle et demi dengagements sanglants, mais vains, qui setermineraient, en 1683, par un second échec, cette fois définitif, devant la capitale autrichienne. A lest, sap-puyant surleurs bases en Egypte et plus tard en Irak, les Ottomans affirmèrent leur suprématie navale dans le golfe Persique et lamer Rouge, installant pendant quelque temps des gouverneurs au Yémen et dans la Corne de lAfrique. Ils allèrent
    • jusquà envoyer un contingent dartilleurs en Asie du Sud-Est pour aider les souverains musulmans locaux à se défairede leurs ennemis européens. Sans résultat. Leur flotte ne pouvait rivaliser avec les bateaux de guerre occidentaux,notamment portugais, et malgré lappui de leurs alliés, ils durent abandonner la région aux puissances maritimesoccidentales en pleine expansion.En Méditerranée, les Ottomans subirent leur première grande défaite à la bataille de Lépante en 1571. Le grand vizirLûtfi Pacha raconte en quels termes il souleva la question de la puissance navale de lEmpire devant Soliman leMagnifique : « Sous les précédents sultans, lui dit-il, nombreux étaient ceux qui régnaient sur la terre, mais rares ceuxqui régnaient sur la mer. Dans la conduite de la guerre navale, les infidèles nous sont supérieurs. Nous devons lesvaincre3. » Ce nest pas ce qui arriva, mais il fallut quelque temps avant que les conséquences de cette défaite ottomanene se fassent sentir. La bataille de Lépante fut célébrée dans toute la Chrétienté comme une immense victoire. Pourtant,elle fut beaucoup moins décisive que la défaite et la destruction de la flotte ottomane en Asie. En effet, les Ottomansréussirent en peu de temps à reconstituer leurs forces en Méditerranée et à protéger leurs possessions européennes desattaques extérieures. Un chroniqueur turc rapporte une conversation entre Selim II (1566-1574) et son grand vizirSokollu Mehmed Pacha à propos de la construction de nouveaux navires destinés à remplacer ceux perdus à Lépante.Au sultan qui lui demandait combien cela coûterait, le grand vizir répondit : « La puissance de lEmpire est telle que, sinous le voulions, nous pourrions équiper toute la flotte dancres en argent, de cordages en soie et de voiles en satin4. »La flotte fut effectivement reconstruite, il est vrai sans tout ce luxe, et jusquau XVIIe siècle, les musulmanscontinuèrent à dominer la Méditerranée et à saventurer dans lAtlantique à partir de leurs bases du Proche-Orient etdAfrique du Nord. Bien que le rapport de forces entre le monde islamique et lEurope chrétienne eût déjà commencé àbasculer en faveur de cette dernière, limposante puissance militaire ottomane masquait encore ce changement, aussibien aux yeux des chrétiens que des musulmans.Vers le milieu du XVIe siècle, Ogier Ghiselin de Busbecq, ambassadeur du Saint Empire romain germanique à la courde Soliman le Magnifique, se montrait très inquiet pour lavenir de lEurope chrétienne face à un Empire ottomanapparemment tout-puissant.« Seule la Perse, écrivait-il, sinterpose en notre faveur ; car lennemi, tout impatient dattaquer, doit garder un œil fixésur cette menace en son arrière... La Perse ne fait que reculer notre destin; elle ne peut nous sauver. Quand les Turcs seseront entendus avec la Perse, ils nous sauteront à la gorge, soutenus par la puissance de lOrient tout entier ; combiennous sommes mal préparés, je nose le dire 5. »Toutefois, les Ottomans ne «conclurent pas dentente avec la Perse ». Ils continuèrent à guerroyer contre leur voisin etrival oriental jusquau début du XIXe siècle, époque à laquelle ni la Turquie ni la Perse nétaient plus en mesure demenacer lOccident.Considérant avec mépris les armes à feu, les shahs dIran, comme les sultans mamelouks dEgypte, négligèrent dendoter leurs armées. Ils ne comprirent leur erreur que lorsquils eurent à affronter les arquebusiers et les artilleursottomans sur le terrain. Toutefois, contrairement aux mamelouks, dautres occasions leur furent données den tirer laleçon. A partir du XVIe siècle et surtout au XVIIe, ils se mirent à acheter des fusils et des pièces dartillerie. Dune façongénérale, les souverains musulmans neurent jamais de mal à trouver, dans lEurope chrétienne, des fabricants, desmarchands et des experts prêts à équiper et à entraîner leurs armées ou même des soldats disposés à louer ou vendreleurs services. Leurs principaux fournisseurs semblent avoir été Venise, le Portugal et lAngleterre.
    • Malgré leurs réticences premières, les Perses apprirent rapidement lart de fabriquer et de manier des armes à feuportatives. Dans un rapport soumis au Conseil des Dix le 24 septembre 1572, un envoyé vénitien, Vincenzo diAlessandri, remarquait :« Ils se servent de sabres, de lances et darquebuses, dont tous les soldats connaissent le maniement; leurs armes sontégalement supérieures et mieux trempées que celles des autres nations. Le canon de leurs arquebuses mesure environ sixempans et la balle quil contient pèse moins de trois onces. Ils les manient avec tant de dextérité que cela ne les empêchepas de tendre leur arc ou de brandir leur sabre, ce dernier restant fixé à larçon tant quils nen nont pas besoin. Ils fontalors glisser larquebuse dans leur dos, de sorte quune arme ne gêne pas lutilisation de lautre 6. »Cette description dun cavalier persan équipé de façon à pouvoir se servir presque simultanément dun arc, dun sabre etdune arme à feu illustre bien la complexité des transformations qui étaient à lœuvre. Au XVIe et au XVIIe siècle, lessouverains perses, malgré leurs réticences, firent de plus en plus appel aux armes à feu portatives et en équipèrent unnombre non négligeable de leurs soldats. Comme les Ottomans, mais à beaucoup moins grande échelle, ils déployèrentégalement une artillerie de siège. En revanche, leur artillerie de campagne, de capacité limitée, se révéla dans lensemblepeu efficace.Abbâs Ier (1587-1629) fut sans aucun doute le successeur le plus remarquable du shah Ismâïl. Il commença parmoderniser linfanterie et lartillerie sur le modèle ottoman. Dans cette tâche, il fut grandement aidé par deux Anglais,les frères Anthony et Robert Shirley qui, débarqués en Iran en 1598 avec vingt-six compagnons, se mirent pendantplusieurs années au service de la Perse. Abbâs devait à tout prix arrêter les Ouzbeks dAsie centrale qui sétaientemparés de plusieurs villes dans lest du pays. Afin davoir les mains libres, il fit la paix avec les Ottomans, leurabandonnant la Géorgie, lAzerbaïdjan et même Tabriz, lancienne capitale des Safavides. Une fois les Ouzbeks vaincuset les provinces récupérées, il tourna de nouveau son attention vers louest. En 1603, ses armées reprirent Tabriz,poursuivirent leur marche victorieuse, semparèrent de nouveaux territoires ainsi que dune bonne partie de lIrak tombéaux mains des Ottomans. Cest également sous son règne que naquit, en 1616, la Compagnie anglaise des Indesorientales, basée à Surat en Inde. Les Portugais, qui jusque-là jouissaient dun quasi monopole du commerce occidentalen Iran, essayèrent, sans succès, de sopposer à la pénétration anglaise. En 1622, la Compagnie aida larmée perse àreprendre Ormuz, port du golfe Persique tenu par les Portugais depuis 1514. Cette victoire perse fut célébrée dans unlong poème épique composé pour la circonstance.Le règne de Abbâs le Grand marqua à bien des égards lapogée de la période safavide. Les rivalités commerciales despuissances occidentales — Portugal, Pays-Bas, Angleterre - dans le golfe Persique et locéan Indien ouvraient desperspectives que le shah sempressa dexploiter. En 1597, il transféra une fois de plus sa capitale. Après Tabriz etQazvïn, il choisit le site plus central dIspahan doù il pouvait mieux diriger les opérations contre ses ennemis, lesOuzbeks à lest et les Ottomans à louest. Les nombreux édifices quil fit reconstruire ou ériger durant son règne donnentjusquaujourdhui à cette ville un éclat particulier et justifient la fierté de ses habitants qui la surnomment la «Moitié duMonde» {Isfahân nisf-ijehàri).Après sa mort, la dysnatie safavide connut un rapide déclin. Les Ottomans reprirent Bagdad et dautres territoiresconquis par Abbâs ; les Afghans et les Ouzbeks recommencèrent leurs incursions dévastatrices, mais surtout, plusinquiétant pour lavenir, une première mission russe arriva à Ispahan en 1664, tandis que les Cosaques organisaient desraids aux frontières de la Perse et du Caucase.
    • Entre-temps, dimportants bouleversements sétaient produits plus au nord. En 1480, Ivan III, grand-prince de Moscou,avait finalement réussi à se libérer du « joug tatar », pour reprendre une expression des historiens russes, et à saffranchirde toute forme de tribut et de dépendance. Comme les Espagnols et les Portugais avant eux, les Russes, après sêtredéfaits de la domination musulmane, se lancèrent à la poursuite de leurs anciens maîtres. En 1552, au terme dun long etdifficile combat, ils semparèrent de Kazan, la capitale des Tatars de la Volga, et en firent une terre russe. Continuantleur progression le long de la Volga, ils prirent le port dAstrakhan en 1556. Ils contrôlaient désormais tout le cours de laVolga et avaient accès à la mer Caspienne. Ayant vaincu la plupart de leurs ennemis musulmans sur la route du sud, ilspouvaient maintenant songer à des actions directes sur les territoires ottoman et tatar de Crimée. Conscients du danger,les Ottomans essayèrent de contre-attaquer. Ils lancèrent une grande expédition contre Astrakhan. Leur objectif était desemparer du port et de percer un canal entre le Don et la Volga pour assurer la libre circulation de leurs navires entre lamer Noire et la mer Caspienne. Ce projet naboutit pas. Les Khans tatars de Crimée réussirent un temps à parer lesattaques russes et à maintenir leurs liens avec le sultan ottoman dont ils avaient accepté la suzeraineté. La mer Noireresta pour lheure sous le contrôle des Turcs et des Tatars et, entre la Crimée et Istanbul, se développa un commerceimportant, notamment de denrées alimentaires et desclaves originaires dEurope orientale.Toutefois, la voie était désormais ouverte à lexpansion russe en Asie. Au cours du XVIIe siècle, partant dAstrakhan,celle-ci se fit au détriment des États musulmans indépendants du nord du Caucase. Peu de temps après, Astrakhandevint la capitale administrative dune province de lEmpire russe sétendant de lembouchure du Don à celle de laVolga. En 1637, agissant pour leur propre compte, les Cosaques du Don semparèrent dAzov, la forteresse navale desTurcs non loin de la mer Noire. Après lavoir défendue pendant plusieurs années contre les attaques terrestres et navalesdes Turcs, ils loffrirent au tsar, lequel, après mûre réflexion, préféra refuser ce cadeau plutôt que de risquer une guerregénéralisée avec lEmpire ottoman. Les Russes navaient pas encore accès à la mer Noire, mais la route était tracée.Dès 1606, le traité de Zsitva-Torok conclu entre lEmpire ottoman et lEmpire des Habsbourg révéla un autrechangement de taille. Il ne sagissait plus, comme par le passé dune trêve octroyée par le vainqueur siégeant dans sacapitale, mais dun traité négocié entre égaux à la frontière. Dans sa version turque, le sultan concède le titre depadishah, souverain suprême, à lempereur habsbourgeois que, jusque-là, le protocole ottoman désignaitdédaigneusement sous le titre de «roi de Vienne». Au début de leur avancée en Europe, les Ottomans ne se souciaientguère de conclure des traités, ni même de négocier. Conçu comme un devoir religieux permanent, létat de guerre entreun monde musulman en expansion et ses ennemis infidèles était parfois interrompu par des trêves dictées dIstanbul parle sultan victorieux. Ce changement sur le fond et dans la forme du traité de Zsitva-Torok reflétait, en fait, une nouvelleréalité sur le terrain.Après sêtre ouvert sur la reconnaissance dune égalité concédée à contrecœur, le XVIIe siècle sacheva, pour lesOttomans, par un clair aveu de défaite. Lévolution du rapport de forces politique et militaire entre le monde musulmanet le monde chrétien fut lente et graduelle, si bien quil fallut du temps pour en mesurer la portée. Les disparitéséconomiques furent encore moins immédiatement apparentes; pourtant, elles furent plus profondes et plus décisives.Après les grands voyages dexploration des océans, les principaux centres européens de commerce, et donc de pouvoir,se déplacèrent de la Méditerranée vers lAtlantique, du centre et du sud de lEurope vers les pays maritimes de louest ducontinent.Dans leurs rapports avec les pays musulmans, les Occidentaux bénéficiaient davantages considérables. Conçus pouraffronter les tempêtes de lAtlantique, leurs bateaux étaient plus puissants, plus gros et plus facilement manœuvrables
    • que ceux des puissances musulmanes de la Méditerranée et de locéan Indien. Ils pouvaient transporter, en temps deguerre, davantage de canons et, en temps de paix, des cargaisons plus importantes, tout en parcourant des distances plusgrandes à des coûts inférieurs. Lorsquelles commencèrent à installer des colonies dans les régions tropicales et semi-tropicales dAmérique centrale et dAsie du Sud et du Sud-Est, les puissances maritimes dEurope occidentale furent enmesure de cultiver quantité de plantes jusque-là inconnues ou introuvables en Europe. Grâce à ces cultures, mais aussigrâce au développement interne de leur économie, à lafflux dor américain et à de nouveaux instruments de crédit, ellespurent déverser sur les marchés du Moyen-Orient un large éventail de produits.Mais plus importante que la transformation des termes des échanges était la différence croissante dattitude envers laproduction et le commerce. A partir du XVIe siècle, le développement du mercantilisme dans des sociétés tournées versla production permit aux compagnies commerciales européennes et aux États qui les protégeaient datteindre un niveaudorganisation et de concentration économique inconnu dans lEmpire ottoman et les autres pays musulmans, davantagetournés vers la consommation. Leur activité commerciale sélargit considérablement lorsque linstallation des Européensen Inde et en Indonésie, non plus seulement comme marchands mais aussi comme gouvernants, leur donna lapossibilité, grâce à leur suprématie navale, de prendre de bout en bout le contrôle du commerce des épices et dautresproduits entre lAsie et lEurope.Toutefois, le renversement du rapport de forces économique entre les deux mondes ne peut être uniquement attribué à lamontée en puissance de lOccident. Le déclin relatif des pays musulmans sexplique également par des causes internes.Pendant la première moitié du XVIe siècle, le système ottoman classique était au sommet de sa gloire, au point que lesobservateurs européens de lépoque voyaient en lui le modèle par excellence dun gouvernement absolu, centralisé etefficace. Hormis ceux qui, attachés aux privilèges immuables de lancien ordre européen, considéraient le sultanatcomme un exemple redoutable de pouvoir arbitraire et capricieux, les autres attendaient avec impatience lavènementdune nouvelle ère faite dÉtats-nations placés sous un despotisme éclairé et voyaient dans la Turquie larchétype dunemonarchie moderne et disciplinée.Ironie de lhistoire, au moment même où Machiavel et dautres penseurs politiques européens opposaient la faiblesse duroi de France et la puissance du sultan turc, ces deux pays connaissaient des transformations qui finiraient par renverserles termes de léquation. En France, les nobles devenaient des courtisans, les provinces indépendantes des divisionsadministratives et le roi étendait son autorité à lensemble de ses sujets et de son royaume au point de pouvoir déclarer :« LÉtat cest moi. » Dans les empires musulmans, « sultan » avait toujours désigné à la fois lÉtat et le souverain ; maisprogressivement, les courtisans devinrent de puissants personnages, les provinces, des principautés, les esclaves de lamaison impériale, ses maîtres et le « seigneur du monde », le jouet de son armée, de sa fonction et de sa cour.En 1520, lorsquil fut ceint de lépée dOsman, Soliman le Magnifique hérita dun parfait instrument de pouvoir absolusur un empire qui sétendait de la Hongrie aux frontières de la Perse, de la mer Noire à locéan Indien. Certes, il devait seconformer aux prescriptions inaltérables de la Loi divine, mais celle-ci lui concédait un pouvoir quasi absolu, et sesinterprètes autorisés représentaient le plus ferme soutien de lautorité impériale auprès du peuple. Le gouvernement etlarmée — ceux qui administraient le pays et ceux qui le défendaient — étaient ses esclaves : dotés de privilèges etprotégés des attaques de la population, ils étaient entièrement soumis à sa volonté. Le remplacement normal des ancienscadres par de nouveaux contingents desclaves dhumble origine empêchait le développement, dans les centres depouvoir, dune aristocratie héréditaire, même si la petite noblesse féodale, liée au sultan par des fiefs de fonction
    • révocables, se sentait suffisamment installée dans ses biens pour assurer la prospérité de lagriculture et le bien-être descampagnes.Le grand défi du XVIe siècle qui obligea lEurope à chercher de nouveaux modes de développement économique etpolitique ne concernait pas vraiment lEmpire ottoman. La Turquie était le seul des pays européens à posséder déjà leterritoire, les ressources humaines et matérielles, ainsi que le pouvoir centralisé nécessaires à lédification et aufinancement dun nouvel appareil militaire. Alors que les peuples d Europe entraient dans une ère bouillonnante dedécouvertes et de progrès, les Turcs pouvaient se reposer sur leurs lauriers et se contenter de rester immobiles ; maislimmobilisme est le plus sûr chemin vers la régression.Les historiens ottomans font remonter le déclin de lEmpire à la mort de Soliman le Magnifique ; cest, en effet, au coursde la seconde moitié du XVIe siècle que commencèrent à apparaître les premières failles dans les institutions impériales.Celles-ci font dailleurs lobjet de toute une série de remarquables mémoires historiques rédigés par des responsablespolitiques et des hauts fonctionnaires de la fin du XVIe siècle aux derniers jours de lEmpire.Ainsi, nombreux sont les mémorialistes qui évoquent le dépérissement de la classe des sipahi- la petite noblesse féodale,épine dorsale de lÉtat ottoman à ses débuts et, pendant longtemps, lune de ses composantes essentielles. Plusieursfacteurs sont à mettre en cause. Tout dabord, le fait que le sultan préférait, aux levées féodales, des armées de métiercomposées d« esclaves », jugés plus efficaces et moins remuants. Ensuite, les progrès techniques de la guerre quiexigeaient la création de régiments de plus en plus spécialisés de canonniers, de bombardiers, de sapeurs, lesquelsréduisaient limportance de la cavalerie féodale.Le timar, ou fief militaire, était révocable, transférable et dépendait de laccomplissement du service militaire. Si, enpratique, il était fréquent quun fils de sipahi hérite du fief de son père, ce nétait pas un droit et il devait, pour ce faire,servir dans larmée. Les sipahi pouvaient être déplacés dun fief à un autre ou dune province à une autre - ce qui seproduisait souvent. Vers la fin du XVIe siècle, il devint de plus en plus courant quà la mort ou à la mutation de leurdétenteur, les terres perdent leur statut de timar et réintègrent le domaine du sultan. Lexamen des cadastres montre, àpartir du XVIe siècle, en Europe, mais surtout en Asie, une diminution régulière du nombre des fiefs et uneaugmentation correspondante des terres domaniales.Tandis que la cavalerie féodale périclitait, les effectifs de larmée régulière, et donc le coût de son entretien, ne cessaientdaugmenter. Cet accroissement des dépenses explique sans doute en partie la saisie des fiefs vacants. Pour sassurer desrentrées dargent rapides et faciles, le sultan nadministrait pas directement les revenus de ces terres, mais les affermaitselon différents types de baux ou de concessions, tous de nature monétaire, et non plus militaire. Dabord accordée àtitre temporaire, cette dotation se transforma en concession à vie, puis, par abus, devint transmissible et aliénable. Lesystème se répandit rapidement sur toute létendue de lEmpire et ne concerna plus seulement les terres de la couronne.De nombreux fiefs furent distribués à des dignitaires ou des favoris de la cour qui les exploitèrent de la même façon, etquantité de sipahi finirent, eux aussi, par affermer les revenus de leur timar.Restant toujours entre les mêmes mains, les baux et les fermages des impôts donnèrent naissance, dans les provinces, àune nouvelle et puissante classe de propriétaires qui commencèrent bientôt à occuper une place de premier plan dans lesaffaires locales. Jouant le rôle dintermédiaires entre le gouvernement et la masse des paysans, ils interceptaient unebonne part des recettes. En théorie, ils ne possédaient des terres quà titre de locataires à bail ou fermiers des impôts,mais plus le pouvoir central saffaiblissait et perdait le contrôle des provinces, et plus ils augmentaient le volume de
    • leurs biens et consolidaient leurs titres de propriété. Au XVIIe siècle, ils en vinrent même à usurper certaines desfonctions du gouvernement.Dans lhistoire ottomane, ils sont connus sous le nom de ayàn, que lon traduit généralement par «notables». Au début,ce terme était utilisé dans son sens général de notables locaux ou provinciaux, lesquels étaient souvent des marchands.Par la suite, il en vint à désigner une catégorie ou une classe sociale précise, celle des anciens et nouveaux propriétairesterriens exerçant dimportantes fonctions politiques. Ces derniers furent dabord considérés comme des usurpateurs;mais, au XVIIIe siècle, confronté à des difficultés financières et administratives, le pouvoir central jugea plus utile deleurs déléguer de plus en plus de responsabilités dans la conduite des affaires provinciales et notamment desmunicipalités. Cest ainsi que les ayàn devinrent des propriétaires fonciers libres de toute obligation.De son côté, lélite esclave connaissait des transformations tout aussi profondes, que lon date généralement de laseconde moitié du XVIe siècle, lorsque la politique de recrutement commença à se modifier. Très puissants et unis parun solide esprit de corps, les janissaires formaient une corporation fermée et privilégiée. Au début, ils étaientuniquement recrutés parmi les jeunes captifs et esclaves chrétiens, selon le système du devshirme. Membres de laconfrérie mystique des bek-tashis, dont le corps des janissaires était proche depuis sa fondation, ces recruesconstituaient une armée dévouée de célibataires, ayant pour foyer leur caserne et pour seule famille leurs camarades.Les officiers avaient le droit de se marier, de même que les soldats plus âgés à la retraite ou en garnison. Comme ledéclarait le règlement {Kavânïn-i-Yenicheriyân) :« Depuis que cette institution existe, les janissaires nont pas le droit de se marier ; seuls peuvent le faire, après en avoirsollicité lautorisation auprès du Sultan, les officiers mais aussi les simples soldats déjà âgés et définitivement inaptes auservice. Etre janissaire, cest être célibataire ; cest pourquoi on leur a construit des casernes 7. »Le corps commença à décliner lorsque lenrôlement se fit par héritage ou par achat. Ces nouvelles méthodes qui, audébut, ne faisaient que compléter le devshirme, finirent par le supplanter entièrement. Laugmentation constante desmariages ouvrit une première brèche dans ce système rigide de recrutement. Déjà très répandu sous Soliman leMagnifique, le mariage fut reconnu comme un droit par Selim II à son avènement; dès lors, les janissaires, officiers ousimples soldats, furent de plus en plus nombreux à être des hommes mariés vivant en famille.Qui dit mariage dit enfants. Il était naturel que des pères appartenant à une catégorie privilégiée essaient dobtenir lesmêmes privilèges pour leurs fils. En 1568, Selim II, cédant à des demandes répétées, autorisa les fils de janissaires àémarger au budget de larmée. Dabord cadets, ils recevaient des rations et une petite solde, puis devenaient membres àpart entière du corps. Ces « fils desclaves », comme on les appelait pour les distinguer des vrais «esclaves», nétaient niaussi rigoureusement sélectionnés ni aussi soigneusement entraînés que les recrues du devshirme. En 1592, ils étaientdevenus majoritaires.Une fois la brèche ouverte, dautres sy engouffrèrent. Pendant la guerre avec lIran vers la fin du XVIe siècle, le corpssouvrit à tous ceux qui, quel que fut leur origine ou leur statut, pouvaient acheter le droit de figurer sur ces registres. «Sous le règne de feu le sultan Murad Khan [1574-1595], rapporte lhistorien Selaniki Mustafa,«... une vile foule dintrus méprisables sintroduisit dans cette maison respectée et, la corruption aidant, les régiments dejanissaires, darmuriers et de canonniers souvrirent aux journaliers, aux paysans qui avaient abandonné leur ferme, auxTats, aux Chepnis, aux Tsiganes, aux Juifs, aux Lazes, aux Russes et au petit peuple des villes... Avec leur arrivée, lesens du respect et de la tradition disparut complètement ; le rideau de déférence qui entourait le gouvernement sedéchira, et des hommes nayant ni les capacités ni lexpérience des affaires semparèrent des postes de pouvoir8... »
    • Devenue fréquente, cette critique est reprise par le mémorialiste Koçu Bey (début du XVIIe siècle) qui regrette que laracaille se soit introduite dans le corps des janissaires: «Des hommes sans foi ni religion, des fils du bas peuple, desTurkmènes, des Tsiganes, des Tats, des Kurdes, des étrangers, des Lazes, des nomades, des muletiers, des chameliers,des porteurs, des vendeurs de sirop, des bandits de grand chemin, des coupe-jarrets et toutes sortes dautres fripouilles, sibien que lordre et la discipline se sont évanouis, que la loi et la tradition se sont perdues9... »Recruté à Goritza (Macédoine) par le devshirme, Koçu Bey, consterné par cette situation, rappelle au sultan quil na pasbesoin davoir recours à de tels vauriens pour remplir les rangs de son armée : « En Bosnie et en Albanie, il existeencore des hommes... dont les fils sont braves et intrépides...»Mais il était trop tard. Dans un laps de temps très court, ces méthodes hasardeuses de recrutement, dues aux difficultésmilitaires et financières de la fin du XVIe siècle, changèrent la nature même du corps des janissaires. Avec labandon dudevshirme et lentrée de musulmans nés libres, celui-ci devint une corporation héréditaire défendant jalousement sesprivilèges, individuels et collectifs. On pouvait y accéder par héritage, mais aussi moyennant espèces sonnantes ettrébuchantes : plus dun marchand ou dun artisan achetèrent pour eux, ou leurs descendants, le droit dêtre inscrit dansles registres des janissaires. Bien que théoriquement esclaves du sultan, les janissaires étaient souvent ses maîtres ; bienque soldats de métier, ils devinrent des milices armées, prêtes à descendre dans la rue pour défendre leurs intérêts oupour repondre à lappel de chefs religieux ou de dignitaires du palais, mais de peu defficacité contre une armée ennemiedisciplinée.L abandon du devshirme eut aussi de graves conséquences sur lécole des pages du palais, où se recrutaient lesserviteurs du sultan et les hauts fonctionnaires de lÉtat. Jusquà un certain point, la diminution des captifs et desrenégats dEurope fut compensée par limportation desclaves du Caucase. Les femmes de cette région étaient depuistoujours appréciées dans les harems du Moyen-Orient, et les hommes avaient joué un certain rôle, notamment enEgypte, à la fin du sultanat mamelouk. Dans lEmpire ottoman, ils étaient éclipsés, dans larmée et ailleurs, par lesesclaves importés des Balkans et dautres régions européennes. Toutefois, vers la fin du XVIe siècle, Géorgiens,Circassiens, Tchétchènes et Abazins commencèrent à apparaître dans lélite dirigeante de lEmpire. Le premier grandvizir dorigine caucasienne avérée semble avoir été un certain Hadim Mehmed Pacha : né en Géorgie et eunuque dupalais, il occupa son poste pendant quatre mois entre 1622 et 1623. Par la suite, les Caucasiens se firent plus nombreux;au XVIIe et au XVIIIe siècle, on en compte beaucoup parmi les généraux, les gouverneurs et les ministres de lEmpire.Les luttes de factions dans la capitale revêtaient des formes multiples, les alliances se faisaient et se défaisaient sanscesse. Deux pôles, cependant, semblent se dégager: dun côté, le grand vizirat, qui avait le soutien des hommes libres deladministration et dune grande partie de la hiérarchie religieuse, de lautre, le palais et le harem, qui possédaient unvaste réseau dinfluences et des représentants, libres ou esclaves, dans tout lappareil administratif de lEmpire.On a souvent comparé le heurt entre lEurope chrétienne et lislam ottoman à celui, plus récent, entre le monde libre etlUnion soviétique. Ce rapprochement nest pas dénué de fondement. Dans les deux cas, lOccident était menacé par unÉtat activiste aux visées expansionnistes, armé des deux attributs impériaux que sont la soif de puissance et le sentimentdaccomplir une mission, auxquels venait sajouter la croyance dogmatique en un combat perpétuel et une victoireinéluctable. Mais on aurait tort de pousser la comparaison trop loin. Dans le premier cas, lexaltation et le dogmatismeexistaient dans les deux camps, avec toutefois une plus grande tolérance du côté turc. Au XVe et au XVIe siècle, ledéplacement des réfugiés, de ceux qui, selon lexpression de Lénine, « votent avec leurs pieds », se faisait douest en est,et non comme aujourdhui dest en ouest. Le cas des Juifs expulsés dEspagne en 1492 et trouvant refuge en Turquie est
    • bien connu, mais il est loin dêtre unique. Quantité de chrétiens dissidents persécutés par lEglise officielle dans leurspays trouvèrent une terre daccueil dans lEmpire ottoman. Quand les Ottomans se retirèrent dEurope après des sièclesde domination, les nations chrétiennes navaient perdu ni leur langue, ni leur culture, ni leur religion, ni même parfoisleurs institutions; aussi purent-elles aussitôt renouer avec leur existence nationale indépendante. On ne peut en direautant des communautés musulmanes qui restèrent dans les Balkans après le départ des Turcs, ou en Espagne après lafin de la domination arabe.Ces réfugiés ne furent pas les seuls Européens à éprouver les bienfaits de la domination ottomane. Les paysans desprovinces conquises virent, eux aussi, leur sort saméliorer de multiples façons. Le gouvernement impérial instauralordre, la sécurité et lunité. Sur le plan économique et social, les changements furent également de taille. Au cours desguerres de conquête, une grande partie de la noblesse terrienne fut détruite, et les domaines restés vacants attribuéscomme fiefs aux soldats ottomans. Dans le système ottoman cependant, un fief correspondait dabord et avant tout audroit de collecter des revenus. Il était, en principe, accordé à vie, ou pour une période plus courte, et cessait lorsque sondétenteur quittait les rangs de larmée. Il nimpliquait aucun droit héréditaire, aucune juridiction seigneuriale. Lespaysans, en revanche, jouissaient dune sorte de propriété quasi héréditaire, dans la mesure où lusage ottoman protégeaitles terres aussi bien du partage que de la concentration. Leur liberté était donc plus grande que sous les souverainschrétiens. Les impôts dont ils devaient sacquitter étaient plus modestes et collectés avec plus dhumanité que sous lesrégimes antérieurs, mais aussi voisins. Cette sécurité et cette prospérité contribuèrent à les réconcilier avec dautresaspects, moins agréables, de la domination ottomane et expliquent, en grande partie, la longue période de calme queconnurent les provinces ottomanes jusquà lirruption déstabilisatrice des idées nationalistes venues de lOccident.Encore au XIXe siècle, les voyageurs européens dans les Balkans s émerveillaient de trouver des paysans satisfaits deleur sort, lequel était souvent bien meilleur que dans lEurope chrétienne. Le contraste était encore plus frappant au XVeet au XVIe siècle, époque où lEurope était ravagée par de grandes révoltes paysannes. Même lenrôlement de force dejeunes chrétiens, dénoncé avec tant de vigueur, nétait pas dénué davantages. Grâce au devshirme, le plus humble desvillageois pouvait se hisser jusquaux plus hautes fonctions de lÉtat. Beaucoup prirent ce chemin et en firent profiterleur famille - forme de mobilité sociale impensable dans les sociétés aristocratiques de la Chrétienté dalors.LEmpire ottoman eut des rapports variés avec lEurope. Pendant longtemps, et même une fois le danger passé, ilreprésenta un ennemi dont le seul nom suscitait leffroi. Pour les marchands, les fabricants, et plus tard, les financiers,cétait un marché riche et de plus en plus ouvert; pour beaucoup dautres - et, là encore, ce nest pas sans rappeler le faceà face contemporain évoqué plus haut - il exerçait une puissante fascination. Les mécontents et les ambitieux de toutpoil étaient attirés par les chances quil semblait offrir ; ceux que lEurope appelait des « renégats » et les musulmans desmuhtadï (littéralement, « ceux qui ont trouvé la vraie voie ») firent souvent de brillantes carrières à son service. Despaysans opprimés se tournaient avec espoir vers les ennemis de leurs maîtres. Dans son « Appel à la prière contre lesTurcs» publié en 1541, Martin Luther lançait cette mise en garde: écrasés par la cupidité des princes, des seigneurs etdes bourgeois, les pauvres risquent de préférer vivre sous les Turcs que sous des chrétiens aussi indignes. Même lesdéfenseurs de lordre établi ne cachaient pas leur admiration pour lefficacité politique et militaire de lEmpire ottomanalors à son apogée. Une bonne partie de limmense littérature européenne consacrée au péril turc rend hommage auxmérites de son système politique et souligne la sagesse quil y aurait à sen inspirer.Dans la nuit du 5 au 6 septembre 1566, durant le siège de Szigétvâr en Hongrie, Soliman le Magnifique rendit lâmesous sa tente. La bataille faisait encore rage, lissue était incertaine, et lhéritier du trône se trouvait à des milles de
    • distance. Redoutant une crise, le grand vizir décida de garder secrète la mort du sultan. Partiellement embaumé, le corpsdu défunt continua pendant trois semaines dêtre transporté sur une litière, à labri des regards. Ce nest que lorsqueparvint la nouvelle que son successeur, Selim II, avait été couronné à Istanbul que la mort de Soliman fut annoncée.Le sultan mort, commandant encore ses armées de derrière les rideaux de sa litière, représentait un symbole.Incompétent et débauché, le nouveau sultan, que les annales turques surnomment «Selim lIvrogne», annonça le débutdu déclin de lEmpire. Ses armées sétaient retirées de Vienne, sa flotte avait dû quitter locéan Indien.Pendant quelque temps, sa puissance militaire continua à faire illusion, à masquer un incontestable recul. Dans lacapitale, Murad IV (1623-1640), souverain capable mais féroce, puis deux grands vizirs, lAlbanais Mehmed Kôprùlù etson fils Ahmed, qui dirigèrent le pays de 1656 à 1678, réussirent à endiguer le processus de décomposition interne etmême à remporter quelques victoires à lextérieur. En 1683, sous la direction dun autre grand vizir, Karamustafa Pacha,beau-frère dAhmed Kôprùliï, les Ottomans tentèrent, pour la seconde fois, de prendre Vienne.Mais il était trop tard. La défaite fut totale et définitive. Désormais, ce nétait plus la force, mais au contraire la faiblessede lÉtat ottoman qui posait un problème à lEurope, problème qui prendrait bientôt le nom de « question dOrient ».QUATRIEME PARTIETransversalesChapitre VIII LÉtatDArabie où il vivait, rapporte la Tradition, le prophète Mahomet envoya des lettres aux rois et aux princes des infidèles,les informant de sa mission et les sommant dembrasser lislam. De nombreux souverains, gouverneurs et évêquesauraient reçu de telles missives, en particulier « César » et « Khosro », entendez, lempereur de Byzance et celui dePerse qui, à lépoque, se partageaient le Moyen-Orient.Naturellement, lempereur de Constantinople portait le titre de «César», parce quil était le successeur des empereurs deRome et, depuis Constantin, le chef dun empire chrétien. La nature de la dignité impériale, telle que la concevait lanouvelle religion, est expliquée par Agapet, diacre de léglise Sainte-Sophie (en grec, Hagia Sophia), qui, vers 530,écrivait dans une adresse à lempereur Justinien :«En exerçant une dignité que lon place au-dessus de tous les honneurs, sire, vous rendez dabord hommage à Dieu, quivous la conférée ; Il vous a donné le sceptre du pouvoir temporel à limage du royaume céleste, afin que vous ordonniezaux hommes de faire prévaloir la cause de la justice et de réprimer les rugissements de ceux qui se déchaînent contreelle ; étant vous-même sous la souveraineté de la loi de justice et roi légitime de ceux qui sont vos sujetsl. »Dans la Rome païenne, lempereur était roi, prêtre et même, en un sens, dieu. Après sa conversion au christianisme, ilcessa de revendiquer un caractère divin et finit par reconnaître lexistence dune distinction -mais non dune séparation -entre Yimperium et le sacerdotium, entre le pouvoir impérial et le pouvoir sacerdotal. Cette distinction entre le politiqueet le religieux — ou, pour employer un langage plus moderne, entre lÉtat et lEglise — est déjà implicite dans lesÉvangiles, où, comme il est dit, le fondateur du christianisme enjoint à ses disciples de rendre «à César ce qui est àCésar, et à Dieu ce qui est à Dieu» (Matthieu, XXII, 21). Cest apparemment lempereur Justinien qui la rendit explicite.Dans la préface à la sixième novella quil adressa au patriarche de Constantinople à propos de lordination des évêques etautres membres du clergé, on peut lire :
    • «Les plus grands bienfaits de lhumanité sont les dons que Dieu nous a accordés du haut de sa grâce: le clergé etlautorité impériale. Le clergé administre les choses divines ; lautorité impériale gouverne et prend soin des choseshumaines; mais tous deux procèdent dune seule et même source, et embellissent lexistence humaine2. »Les premiers empereurs byzantins portaient encore des titres romains tels que imperator, caesar, augustus. Ceux quisuivirent étaient communément désignés par deux termes grecs, basileus (roi) et auto-krator. Afin de mettre en évidencela nature de sa souveraineté, lempereur promulguait ses décrets « au nom du Seigneur Jésus-Christ », en onomati touDespotou Iesou Khristou. Il était responsable en dernière instance de lÉglise et de lÉtat ; il devait approuver et imposerl« opinion droite » - orthe doxa, expression empruntée à Platon - telle que la définissaient les autorités ecclésiastiques.Il concevait sa mission comme universelle. A la tête dun empire et de la seule vraie religion révélée, il avait pour devoirdapporter la paix impériale et la foi chrétienne à lhumanité tout entière. Le cérémonial lui donnait le titre dekosmokrator, maître du monde, et même de khronokrator, maître du temps. De tous les insignes et emblèmes de sasouveraineté impériale et universelle, le plus éclatant était le solidus ou denarius; portant en empreinte le nom du césarromain ou de Xautokrator byzantin, cette pièce dor eut cours et circula pendant des siècles dans tout le monde connu.Les troubles et les désordres du IIIe siècle laissèrent les empereurs byzantins à la tête dun royaume singulièrementrétréci, dune armée affaiblie et dune administration appauvrie. Poursuivies et complétéesoar ses successeurs, les réformes de Constantin renforcèrent le gouvernement impérial et lui permirent daffronter lesdangers et les défaites que lavenir lui réservait. Ladministration centrale fut divisée en plusieurs départements, défense,sécurité de lÉtat, chancellerie, politique étrangère, etc., sans oublier les finances. Des provinces, plus petites mais plusnombreuses, remplacèrent les anciennes satrapies et furent regroupées en quatre préfectures, dirigées chacune par unpréfet du prétoire. Ce dernier possédait des pouvoirs considérables et jouissait dune grande autonomie en matièrefiscale et militaire, mais il était personnellement responsable devant le souverain.Lefficacité de ce nouveau système reposait en grande partie sur lappareil militaire. Dotée dune grande mobilité et bienentraînée, larmée régulière était attachée à la personne de lempereur et servait aussi bien à réprimer les révoltesintérieures quà repousser les ennemis extérieurs.Le premier de ces ennemis était, bien entendu, le roi de Perse, seul autre prétendant à lautorité impériale. Dans uneinscription de 260 après J.-C. proclamant sa victoire sur les Romains, Shapur Ier se présentait ainsi :« Moi, seigneur Shapur, adorateur de Mazda, roi des rois dIran et de non-Iran, de la race des dieux, fils dArdashïr,adorateur de Mazda, roi des rois dIran, de la race des dieux, petit-fils de Papak... je règne sur le pays dIran3.»Shapur avait, en effet, remporté une grande victoire sur les Romains, mais aux siècles suivants, alors que lEmpireromain se réorganisait et gagnait en puissance, lIran navait cessé de saffaiblir.Le règne de Khosro Ier, dit « Anosharvan » — « la Grande Ame » — (531-579), fut marqué par une recrudescence destroubles et par de profonds bouleversements. Sous son père et prédécesseur Qobad Ier (448-496; 499-531), Mazdak, undissident probablement manichéen qui s était mis à prêcher une doctrine égalitariste et communisante, avait bénéficiépendant un temps de la protection du roi, qui y voyait, peut-être, une bonne façon de contrer les prétentions de lanoblesse féodale. Khrosro ramena lordre et un certain calme. Tout en pourchassant les adeptes de Mazdak, il entrepritde réorganiser lÉtat, le gouvernement et larmée. Il y réussit assez bien et vit sa force militaire augmenter.Toutefois, lEmpire était ébranlé dans ses fondements. Lordre féodal se brisa et fut remplacé par un despotismemilitaire, fondé sur une armée de métier. Les classes privilégiées continuèrent à être exemptées dimpôts et devinrent deplus en plus dépendantes du roi, la cour formant le centre de leur vie. Cependant, dautres changements étaient à venir.
    • Lancien esprit dindépendance restait vivace, si bien quaprès Khosro, les nobles se rebellèrent à nouveau contre lacouronne. Pendant les guerres et les troubles civils du VIe siècle, même les commandements militaires eurent tendanceà se transformer en fiefs. Un nouveau type de féodalisme dominé par les généraux commença à se développer, mais ilneut pas le temps de se consolider.Au début du VIIe siècle, lorsque les Arabes musulmans envahirent lIran, lautorité centrale était en pleinedécomposition. Après la défaite des armées impériales, les princes furent vaincus un à un et leurs principautés,absorbées par le royaume des califes. La crise sociale et politique du dernier siècle sassanide saccompagna desoulèvements religieux. Une succession dhérésies zoroastriennes, dont le manichéisme et ses diverses variantes,contestèrent lautorité royale et religieuse. Bien que vaincus à plusieurs reprises, ces mouvements sapèrent la cohésion etlautorité des institutions zoroastriennes.Tel était le système politique que trouvèrent les musulmans en Iran et dont sinspirerait le califat abbasside. Despotismetempéré par la déposition et lassassinat, il était soutenu par des rituels et des cérémonials compliqués qui firent forteimpression sur les conquérants arabes. Il leur légua également un autre héritage, bureaucratique et clérical. Si lanciennenoblesse féodale persane, ou ce qui en restait, avait perdu toute capacité militaire, les familles aristocratiques parvinrentà conserver leur pouvoir et leur influence en occupant les hauts postes de ladministration ; les idées et les compétencesde cette classe patricienne de scribes marqueraient les institutions musulmanes.La conception persane de la royauté était fondamentalement religieuse. Contrairement aux Parthes, les Sassanidesavaient instauré une sorte dÉglise officielle qui, à son tour, sanctifiait le pouvoir royal et prenait une part active à la viepolitique et sociale. Placée sous lautorité suprême dun grand prêtre et encadrée par un clergé très hiérarchisé, elleexerçait une autorité spirituelle mais aussi temporelle, possédait des terres, percevait des dîmes et jouissait de privilèges.Appartenant à laristocratie, ses hauts dignitaires formaient une sorte de noblesse de robe.La Perse sassanide était une société éminemment aristocratique, où navait un rang que celui qui appartenait aux classessupérieures les plus fermées. Ce système avait des défauts, mais aussi les qualités de sesdéfauts: en particulier, une tradition de chevalerie et de courtoisie, dont le monde gréco-romain était généralementdépourvu.Déjà gravement ébranlés par les soubresauts du VIe siècle, les fondements aristocratiques de lÉtat ne purent résister à ladémocratisation apportée par lislam.Une comparaison entre Byzance et la Perse, deux empires vaincus par les Arabes, serait sans doute instructive. Ilsprésentent une ressemblance frappante sur le plan géographique. En effet, lun et lautre occupaient un haut plateau, oùla langue et la culture dominantes — grecque et chrétienne en Anatolie, persane et zoroastrienne en Iran — étaientcelles du peuple impérial dominant. Ils contrôlaient des territoires limitrophes, habités par des peuples dont lidiome etles croyances religieuses différaient des leurs. Les sujets byzantins en Syrie, et perses en Irak, étaient majoritairementdes chrétiens orthodoxes de langue araméenne. En Syrie, les Byzantins étaient également confrontés à lopposition degroupes dissidents à lintérieur des Églises orthodoxes, groupes qui, peu à peu, se forgeraient une identité distincte, sedoteraient dun clergé et de leur propre liturgie.En revanche, les deux capitales impériales connurent un sort radicalement différent. Située à louest du plateauanatolien, Constantinople était à labri derrière ses hauts murs. Toutes les tentatives des Arabes pour la conquérir sesoldèrent par un échec ; lEmpire put chaque fois regrouper ses forces et survivre encore quelques siècles. Situé à louest
    • du plateau iranien, en Irak, Ctésiphon, la capitale sassanide, succomba au premier assaut en 637 ; dès lors, les princesperses neurent plus de base où se rallier, relever leur armée et préparer une contre-attaque.Au cours de leur expansion, les Arabes musulmans rencontrèrent deux empires très différents, le romain et le perse, qui,chacun à leur manière, exercèrent sur eux une profonde influence. En outre, ils se distinguaient nettement des autresconquérants, antérieurs et postérieurs, qui submergèrent de grands empires. Les peuples germaniques qui envahirentlEmpire romain dOccident trouvèrent une entité politique et une religion - lEmpire romain et lEglise chrétienne —possédant leurs propres lois, leurs institutions, leur hiérarchie de fonctionnaires ou de prêtres. Ils les reconnurent, dumoins en principe, et poursuivirent leurs objectifs à lintérieur de cette double structure. Lempereur dOccident devintun jouet aux mains de ses maîtres barbares, mais ce jeu leur convenait, et lorsque lEmpire dOccident finit par mourirdinanition, un nouveau Saint Empire romain germanique vit le jour quelques siècles plus tard en Allemagne. En Perseet à Byzance, les conquérants arabes se comportèrent tout autrement: de façon délibérée, ils abolirent lordre ancien et ysubstituèrent leurs propres institutions souveraines. En revanche, les conquérants venus de lest qui envahiraient lemonde de lislam se comporteraient davantage comme les peuples germaniques en Europe. En effet, les Turcs et, aprèsleur conversion, les Mongols préservèrent les institutions religieuses musulmanes, ainsi que le califat et le sultanat, etsen servirent à leurs propres fins. Les Germains conservèrent le latin ; eux adoptèrent larabe et le persan, et même lescultivèrent.A linstar dautres peuples, les musulmans gouvernaient, levaient des impôts et faisaient la guerre. Mais, dans toutes cesactivités, leur religion était infiniment plus présente. Les chrétiens et les musulmans, en particulier, avaient uneexpérience de lhistoire profondément différente. Pendant trois siècles, jusquà la conversion de Constantin, les chrétiensavaient constitué une minorité, toujours suspecte et souvent en butte aux persécutions de lÉtat. Cest à cette époquequils sétaient créé leurs institutions devenues lÉglise. Mahomet, le fondateur de lislam, fut son propre Constantin. Deson vivant, lislam devint une appartenance religieuse mais aussi politique, et la communauté du Prophète à Médine setransforma en un État ayant pour souverain le Prophète en personne. Le souvenir de son action en tant que maître dunterritoire et dun peuple est pieusement conservé dans le Coran et dans les plus anciennes traditions narratives, lesquelsforment le cœur de la mémoire collective des musulmans partout dans le monde.Ainsi, pour Mahomet et ses compagnons, le choix entre Dieu et César, ce piège dans lequel, non pas Jésus, mais tant dechrétiens sempêtreraient, ne se posa pas. Selon la doctrine et la pratique musulmanes, il ny avait pas de César. Dieuétait à la tête de lÉtat et Mahomet son prophète enseignait et gouvernait en son nom. En tant que prophète, il neut pas -ni ne pouvait avoir - de successeur. En tant que chef suprême de la communauté politico-religieuse musulmane, il eutpour héritiers une longue succession de califes.On dit parfois que le calife était chef de lÉtat et de lÉglise, quil unissait dans sa personne la dignité de pape et celledempereur. Cette formulation en termes occidentaux et chrétiens est trompeuse. En effet, il ny avait pas, comme danslEmpire chrétien, de distinction entre ïimperium et le sacerdotium, ni dinstitution ecclésiastique indépendante, niÉglise, ni clergé. Le califat représentait une fonction religieuse, et le calife avait pour première mission de sauvegarderlhéritage du Prophète et de faire prévaloir la Loi divine. Toutefois, il navait aucune fonction pontificale ni mêmecléricale et nappartenait ni par formation ni par expérience professionnelle au corps des ulémas. On attendait de lui, nonpas quil expose ou quil interprète la loi, mais quil la maintienne et la fasse respecter, afin que soient réunies lesconditions permettant à ses sujets de mener une vie de bon musulman dans ce monde et de se préparer au monde àvenir. Aussi devait-il perpétuer la Loi divine à lintérieur des frontières de lÉtat musulman, mais également défendre et,
    • si possible, étendre, ces frontières, de sorte quà la fin des temps, lhumanité tout entière s ouvre à la lumière de lislam.Dans lhistoriographie musulmane, les premières conquêtes sont désignées sous le nom arabe de futûh, littéralement «ouvertures ».Le calife porte plusieurs titres symbolisant les différents aspects de sa charge. Les théologiens et les juristes lappellentgénéralement imam qui signifie «Guide suprême» de la communauté musulmane, avec pour sens premier «guide de laprière». Amïr al-muminîn, que lon traduit généralement par «Commandeur des croyants», désigne ses fonctionspolitiques et militaires. Cétait là son titre le plus fréquemment utilisé. Khalïfa était le terme communément employé parles Historiens ; il apparaît souvent sur les pièces de monnaie. En principe, mais aussi dans les faits durant les premierssiècles de lhégire, il ny avait quune seule communauté musulmane, regroupée dans un seul État, dont le calife était leseul chef. A la différence de la Chrétienté, la titulature de la souveraineté dans le monde musulman na normalement pasrecours à des caractérisations géographiques ou ethniques. Des expressions telles que « roi dAngleterre », « roi deFrance » ou « roi dEspagne» ny ont pas déquivalent. Durant les grandes guerres qui opposèrent la Turquie et lIran auXVIe siècle, le sultan et le shah se traitaient mutuellement de rois, pour rabaisser lautre. Chacun dans son propreroyaume était le représentant de Dieu sur terre et le chef des musulmans. Son adversaire nétait quun dissident, unrebelle, au mieux un potentat local.Les grandes questions qui se posaient aux premiers musulmans au moment où le califat se cherchait une définitionétaient les suivantes : qui peut être calife? Comment doit-on le choisir? Quels sont ses devoirs ? Quelles sont les limitesde son pouvoir ? Peut-on le déposer ? Qui doit lui succéder ? Ces questions donnèrent lieu à dintenses débats et, parfois,à de vives polémiques entre juristes et théologiens, chacun arguant des principes de la religion et du droit musulman,tout en sappuyant sur la réalité historique des débuts du califat. Les shiites soutenaient que la fonction devait êtrehéréditaire, que ses détenteurs devaient descendre du Prophète et donc que tous les califes, sauf Ali et son fils Hasan,dont le règne avait été fort bref, étaient des usurpateurs. Plus communément accepté, le point de vue des sunnites étaitque le califat devait être électif et que tout Qurayshite, ou membre de la tribu du Prophète, était éligible. Les juristessunnites concevaient cette élection sur le modèle du choix dun nouveau chef par les anciennes tribus arabes. Ni lacomposition de lélectorat, ni les procédures de vote ne furent jamais établies de façon autorisée. Certains juristesexigeaient la réunion de tous les électeurs compétents, sans préciser en quoi consistait leur compétence. Dautressouhaitaient la constitution dun quorum de cinq électeurs, trois, deux, voire un seul. Létape suivante fut daccepter quece seul électeur soit le calife en titre, afin quil puisse désigner son dauphin.Ces discussions montrent quérudits et pieux juristes finirent tant bien que mal par se résigner à la réalité politique. Onpeut distinguer quatre périodes dans lévolution du califat. La première est celle que les historiens appellent le califatpatriarcal, et les musulmans sunnites, le califat « bien dirigé ». Les quatre califes de cette première période furent tous,dune manière ou dune autre, choisis par leur prédécesseur ou leurs pairs; aucun narriva sur le trône par droithéréditaire. Cependant, le califat patriarcal, et avec lui lexpérience dune souveraineté élective, sachevèrent dans lerégicide et la guerre civile. En pratique, sinon dans le principe, le califat devint alors héréditaire, au sein de deuxdynasties successives, les Omeyyades et les Abbassides. Lidéal électif conserva suffisamment de force pour empêcherlapparition de toute règle de succession, par exemple, par ordre de primogéniture, comme cétait le cas dans lesmonarchies européennes. Sur presque tous les autres plans, le système et le style de gouvernement ressemblèrent de plusen plus à ceux des anciens empires que les musulmans avaient conquis, et de moins en moins à la communauté duProphète à Médine.
    • Les pouvoirs dont disposaient les premiers califes navaient pas grand-chose à voir avec ceux des despotes qui lesavaient précédés et qui leur succéderaient. Ils étaient limités par léthique politique de lislam, par les mœurs et lestraditions antiautoritaires de lancienne Arabie. Dans un vers qui lui est attribué, le poète arabe préislamique Abïd ibnal-Abras qualifie sa tribu de laqàh, vocable qui, selon les anciens commentateurs et lexicographes, sapplique à celle quine sest jamais soumise à un roi. Comme le souligne Abïd avec fierté :« Ils refusaient de servir des rois et ne furent jamais gouvernés par aucun ; Mais lorsquon les appelait en renfort pour laguerre, ils acceptaient avec joie4.»Comme les anciens israélites décrits dans le Livre des Juges et dans Samuel, les anciens Arabes se méfiaient des rois etde la royauté. Certes, ils savaient que plusieurs pays voisins sétaient dotés dune monarchie, et certains dentre euxfurent même conduits à adopter cette institution. Il y avait des rois dans les États de lArabie du Sud et dans lesprincipautés frontalières du Nord ; mais tous occupaient, à des degrés divers, une position marginale par rapport àlArabie. Les royaumes sédentaires du Sud parlaient une autre langue et appartenaient à une autre culture. Bienquauthentiquement arabes, les principautés frontalières du Nord subissaient linfluence du système politique impérialperse et byzantin, et représentaient un élément quelque peu étranger à lancien monde arabe. Pourtant, le titre de roinétait pas entièrement inconnu des tribus. En effet, la plus ancienne inscription en langue arabe qui nous soit parvenue -une inscription funéraire découverte à Namara, aux frontières de la Syrie, et datant de 328 après J.-C. -commémoreImru1-Qays ibn Amr, «roi de tous les Arabes, qui porta le diadème et soumit Asad, Nizâr et leurs rois ». Cette épitaphese clôt sur laffirmation quaucun roi, jusque-là, « ne sétait élevé aussi haut5». Celui quelle honore ainsi régnaprobablement sur lune des principautés frontalières.Encore mal connue, lhistoire préislamique de lArabie est entourée de toutes sortes de mythes et de légendes. Latradition historique conserve le souvenir dune éphémère monarchie — le royaume de Kinda qui fleurit à la fin du Ve etau début du VIe siècle. Après sa désintégration, les habitants de lArabie, sédentaires comme nomades, eurentgénéralement une attitude hostile à légard de la monarchie. Même dans une oasis comme La Mecque, ils préférèrentêtre dirigés par des chefs consensuels, plutôt que commandés par des monarques. Cette méfiance vis-à-vis de lamonarchie se retrouve dans le Coran et les traditions. Le mot malik (roi) y apparaît comme lun des attributs de Dieu et,à ce titre, revêt un caractère sacré. Mais lorsquil est appliqué à des hommes, il revêt généralement une connotationpéjorative. Ainsi, dans le Coran (voir, par exemple, X, 83 ; XXVIII, 4), il sert communément à désigner Pharaon,archétype du pouvoir injuste et tyrannique. Dans un autre passage (XXVII, 34), la reine de Saba dit au roi Salomon:«Quand les rois pénètrent dans une cité, ils la saccagent et ils font de ses plus nobles habitants, les plus misérables deshommes. Cest ainsi quils agissent. » Connaissant dassez près le pouvoir monarchique tel que lexerçaient lEmpireperse et lEmpire byzantin, les premiers musulmans étaient convaincus que lÉtat fondé par le Prophète et ensuitegouverné par les califes, ses successeurs, représentait un système politique nouveau et différent. Aussi ne manquaient-ilspas de critiquer tout ce qui leur paraissait être une volonté de transformer la direction religieuse de lislam en un nouvelEmpire. Dans un pamphlet justifiant le renversement des Omeyyades par les Abbassides, lécrivain arabe du IXe siècle,al-Jâhiz dénonce le comportement de Muâwiya :«Alors lannée quils nomment "année de la réunion", Muàwiya sinstalla au pouvoir et se proclama seul chef, contre lavolonté des autres conseillers et de la communauté des musulmans, aussi bien les défenseurs [médinois] que lescompagnons [mecquois]. Mais loin dêtre lannée de la réunion, ce fut celle de la division, de la force, de loppression etde la violence, lannée où limamat revêtit les atours du royaume de Khosro et le califat ceux de la tyrannie de César6. »
    • Lorsquil attribue ces changements à Muàwiya, al-Jâhiz devance un peu les événements. Néanmoins, il donne unedescription exacte dune évolution qui commença à se faire jour sous le règne des derniers Omeyyades et, ironie delhistoire, fut menée à son terme par les califes abbassides dont il défendait la cause.La mention des « conseillers », en arabe shûrà est révélatrice, car elle fait allusion à danciennes traditions islamiques etmême préislamiques. Avant lavènement de lislam, le cheikh - lancien - ou le sayyid -seigneur ou maître — exerçait sesfonctions aussi longtemps quil disposait du consentement, librement accordé, de «ceux qui lient et délient», cest-à-diredes hommes les plus âgés et les plus respectés de la tribu à qui il revenait de nommer le chef et, éventuellement, de ledémettre. Primus interpares et arbitre des disputes, ce chef nexerçait de véritable commandement que sur le champ debataille. Dans lexercice de ses fonctions, en temps de guerre comme en temps de paix, il était censé respecter lescoutumes immémoriales de la tribu.Même si, en pratique, il se cantonnait souvent aux membres dune même famille, le choix dun nouveau chef nétait régipar aucune règle de succession. Ce nouveau chef était généralement choisi dans une famille considérée comme noble,voire sainte, dont les descendants recevaient par héritage la garde dun sanctuaire ou dun objet sacré. Le choix étaitindividuel et se fondait sur les qualités personnelles du candidat, sur sa capacité à susciter et à conserver la loyauté deses pairs. Il devait ses responsabilités davantage à son prestige quà son autorité. Avec lavènement de lislam, lessentiments antimonarchiques et anti-dynastiques se trouvèrent renforcés par un antiaristocratisme né de la croyance enlégalité des fidèles et du rejet de toute primauté, sauf celle reposant sur la piété ou le mérite personnel. Malgrélévolution de fait u cahfet, la doctrine de la succession élective resta inscrite dans le droit et la jurisprudence sunnites ;prenant de plus en plus la forme de la nomination par le souverain de son successeur, la fiction dune élection seperpétua jusquaux dernières dynasties califales.Il ne fait pas de doute que les premiers musulmans considéraient le califat comme une variante élargie de lautorité ducheikh, sétendant non plus à une seule tribu, mais à toutes les tribus qui, réunies, formaient la communauté politique delislam; en elle, la religion et la loi musulmanes avaient successivement complété, modifié, incorporé et supplanté lestraditions tribales. A lépoque de lexpansion, où létat de guerre était quasi permanent, la fonction de commandant desarmées, déjà présente dans lancien système, vit son importance saccroître.Le chef dune tribu avait aussi pour fonction de présider le majlis, parfois aussi appelé jamâa, ou conseil des notables.Dans leur sens premier, majlis signifie lendroit où lon est assis, et jamâa, réunion. Dans lancienne Arabie, le majlissemble avoir été une sorte de conseil oligarchique, où le chef, entouré de notables, dispensait la justice, prenait desdécisions politiques, recevait des visiteurs, écoutait des poètes et dirigeait les débats sur des sujets dactualité. Cettepratique se prolongea sous les premiers califes, avec cependant une étiquette et un cérémonial plus strictement réglés.Lorsque lEmpire sagrandit et que sa vie politique devint plus complexe, le majlis à lancienne ne suffit plus à la tâche.Quand il décida de prendre son fils Yazïd pour dauphin, le calife Muâwiya envoya et reçut quantité de délégations(wafd), afin dobtenir le soutien des chefs les plus influents des tribus arabes. Il y réussit suffisamment pour assurer sasuccession, mais dut, pour la confirmer, remporter une guerre civile. Lexemple classique du choix dun successeur parune forme de consultation est fourni par la fameuse shûrâ convoquée par Omar sur son lit de mort. Bien que réputéeclassique, cette procédure ne fut pas reprise.Deux versets du Coran (III, 159 et XLII, 38) sont souvent cités pour montrer que le chef a le devoir de consulter sessubordonnés. Les auteurs musulmans opposent la consultation au pouvoir personnel arbitraire, louant lune et réprouvantlautre. On trouve à lappui de la consultation un vaste corpus de textes dus à des traditionnistes rapportant les
    • enseignements et les actions du Prophète, à des commentateurs interprétant et développant les références à laconsultation présentes dans le Coran, enfin à quantité dauteurs ultérieursécrivant en arabe, en persan ou en turc, et appartenant aussi bien à la classe des juristes quà celle des scribes. Engénéral, les ulémas insistent sur le fait que le souverain doit consulter les ulémas, et les fonctionnaires ceux qui serventlÉtat. Mais si la consultation était recommandée et le pouvoir arbitraire condamné, lune nétait pas obligatoire et lautrepas interdit. Le cours des événements lui-même poussait vers un accroissement des pouvoirs du souverain et de sesreprésentants. Le caractère de plus en plus autoritaire du gouvernement et le désenchantement de ceux qui avaientsoutenu la révolution abbasside contre les Omeyyades dans lespoir dun progrès ressortent avec force dun passagesouvent repris par les auteurs classiques. Un certain Sudayf, partisan des Abbassides, sy répand en plaintes amères : «Par Dieu, notre butin, que nous partagions, est devenu la chasse gardée des riches. Notre gouvernement, qui étaitconsultatif, est devenu arbitraire. Notre succession, qui était élective, est devenue héréditaire7. »Une forme ou une autre dassemblée publique se perpétua sous les califes les plus autocrates. Durant ces réunions, desreprésentants des différents ordres sociaux étaient admis en la présence du souverain, ou dun haut dignitaire agissant enson nom, et autorisés à présenter des pétitions. Des poètes et des savants en quête de protecteurs pouvaient aussi yassister et ainsi promouvoir leur carrière. Cette procédure augmenta linfluence et parfois même le pouvoir de ceux -chambellans et autres - qui contrôlaient laccès au calife. A lépoque ottomane, le conseil impérial {divan-i humayuri)devint une institution. Au début du XVe siècle, sinon plus tôt, le sultan présidait régulièrement un conseil des pachas.Entre la mort dun sultan et lintronisation de son successeur, le divan pouvait, à titre exceptionnel, se réunir de sa propreautorité. Mehmed II semble avoir été le premier sultan à renoncer à la présidence du divan, et à labandonner au grandvizir. Si 1 on en croit une anecdote rapportée par les historiens ottomans, un jour un paysan se présenta avec unedoléance et demanda aux dignitaires rassemblés : « Lequel dentre vous est le sultan ? Jai un grief à exprimer. » Lesultan sen offensa ; le grand vizir saisit cette occasion pour lui suggérer de ne plus apparaître en personne au divan, afind éviter un tel affront, et den suivre les débats derrière une grille ou un écran8.Vue cette anecdote soit vraie ou non, les règles de procédure promulguées par Mehmed II confirment le retrait dusultan. Il y est explicitement indiqué que celui-ci se tient assis derrière un écran. Il en fut ainsi jusquà Soliman leMagnifique, qui renonça définitivement à assister aux travaux de ce conseil. Au XVIe siècle, le divan se réunissaitquatre fois par semaine, dès laube, pour examiner les affaires de lÉtat. La matinée était généralement réservée à desséances publiques et notamment à laudition de requêtes et de doléances auxquelles répondait le conseiller concerné oule grand vizir en personne. Vers midi, la masse des solliciteurs se retirait et le déjeuner était servi aux membres du divanqui examinaient alors les affaires en suspens. Les descriptions qui en sont faites montrent clairement que ce conseilnavait quune voix purement consultative: la décision finale appartenait au grand vizir et, au-delà, au sultan. Face à unproblème précis, le grand vizir pouvait demander de plus amples informations et, éventuellement, un avis à lun oulautre des membres du divan, mais jamais au divan à titre collectif. Les affaires militaires étaient transmises à laga desjanissaires, les affaires navales au grand amiral, kapudan pacha, les affaires juridiques aux hauts magistrats, et ainsi desuite.Si ce conseil nous apparaît plus complexe et plus institutionnalisé, cest assurément parce que nous disposons de sourcesplus complètes et de meilleure qualité sur la période ottomane, mais cest aussi le reflet dune évolution générale. Aprèslarrivée au Moyen-Orient des peuples de la steppe, les Turcs puis les Mongols, des textes attestent lexistence, pour lapremière fois dans lhistoire musulmane, de conseils consultatifs réguliers et permanents. Ainsi, les souverains mongols
    • de Perse avaient lhabitude de réunir un conseil de hauts dignitaires, présidé par le vizir. Cette assemblée, appelée enpersan le grand divan {dïvân-i buzurg), sinspirait peut-être du kurultay, le conseil tribal mongol. Comme en témoignentdes sources persanes et autres, elle continua dexister après la fin de la domination mongole. De même, dans lEgyptedes mamelouks, il semble quil y ait eu une sorte de conseil suprême composé démirs de haut rang; toutefois, sous lesderniers mamelouks, il y est fait de plus en plus rarement allusion.Dans lEmpire ottoman, à côté du dïvân-i humayun, dont la composition et les dates de réunion étaient fixes, et quidélibérait selon un ordre du jour établi à lavance, il existait un autre type dassemblée, appelée meshveret (consultation).Ce vocable arabe, de même racine que shûrà, ne sappliquait pas au divan, mais à des réunions ad hoc de chefs militaireset autres dignitaires convoqués par le sultan ou le grand vizir pour débattre dun problème déterminé. Il semble quellesaient été nombreuses durant les guerres balkaniques du XVe siècle. Elles se poursuivirent au XVIe et au XVIIe siècle, etdevinrent très fréquentes durant les crises de la fin du XVIIIe. Une ancienne tradition historiographique ottomane vajusquà attribuer la fondation de la dynastie ottomane à un meshveret. Les beys se seraient réunis pour se donner unchef: « Après de longues discussions, ils choisirent Osman bey et lui demandèrent de devenir leur chef. Il accepta9.» Ilest difficile de juger de lauthenticité de ce récit, mais à supposer que ce soit une légende, le fait que les premierschroniqueurs laient retenue et enchâssée dans lhistoire de la naissance de lÉtat ottoman est en soi assez éloquent.Plus le pouvoir autocratique du califat abbasside se renforçait, plus celui, personnel, du calife installé à Bagdad sedélitait; à partir du Xe siècle, le Commandeur des croyants, naguère chef incontesté du monde musulman, se trouvasuccessivement dépouillé du contrôle de ses provinces, de sa capitale et, finalement, de son palais.Touchant dabord les provinces les plus reculées, ce phénomène gagna peu à peu lensemble de lEmpire musulman, àlexception des environs immédiats de la capitale. Dans un premier temps, les califes réussirent à maintenir lautorité dugouvernement central dans les provinces grâce à une sorte de séparation des pouvoirs : ladministration, les finances etles communications étaient confiées à des hommes différents, directement responsables devant Bagdad. Le gouverneurde la province avait en charge les forces armées ; il faisait régner le calme aux frontières et veillait au maintien de lordredans les zones urbaines. Lintendant des finances était chargé de la collecte des impôts et des tributs ; il remettait lessommes perçues au ministère des finances à Bagdad, soustraction raite des dépenses locales. Le maître des postes étaitresponsable de 1 acheminement du courrier impérial et devait soumettre des rapports réguliers sur ce qui se passait dansson district au directeur des postes et du renseignement résidant dans la capitale. Toutefois, il arrivait souvent que I unde ces hauts fonctionnaires, en général le gouverneur, prenne le dessus sur les deux autres et sarrange pour faire de songouvernorat une principauté autonome, souvent héréditaire.Au Xe siècle, lancien Empire islamique était presque entièrement divisé en principautés héréditaires reconnaissant pourla forme la suzeraineté du calife, mentionnant son nom lors de la prière du vendredi, linscrivant parfois sur les pièces demonnaie, mais jouissant dans tous les domaines importants dune totale indépendance. Lorsque les Fati-mides sedéclarèrent califes et contestèrent aux Abbassides la direction du monde musulman, même ce semblant de suzerainetédisparut. Rétabli après la chute des Fatimides, il perdit le peu de contenu quil possédait encore lorsque les Mongolsdétruisirent les derniers vestiges du califat abbasside en 1258. Pendant un temps, les sultans mamelouks dEgyptemaintinrent une lignée de califes fantômes, qui prit fin avec la conquête ottomane en 1517.Les vrais détenteurs du pouvoir nétaient plus les califes, mais les émirs, ou commandants militaires, et, à partir du Xesiècle, lémir des émirs {amïr al-umarâ). A lui seul, ce titre est révélateur; il rappelle lIran préislamique, où lecommandant en chef sappelait « commandant des commandants», le grand prêtre, «prêtre des prêtres», et lempereur
    • «roi des rois» {shâhanshàh). Vers le milieu du Xe siècle, des dynastes commencèrent à se parer du titre de roi (malik),comme lattestent des inscriptions et des pièces de monnaie. Les premiers à le faire furent des Iraniens. La pratique futreprise par les Seljuqides, puis par les descendants de Saladin et dautres chefs de moindre importance. Lutilisation dece titre nimpliquait pas, apparemment, une prétention à légalité avec le calife ou, plus tard, avec le sultan. Elle visaitplutôt à affirmer une souveraineté locale placée sous la vague suzeraineté dun souverain impérial. En ce sens, ce titreéquivalait à peu près à celui de « roi » que se donnaient, à la même époque, les monarques européens sous la suprématienominale de lempereur germanique.Il nest pas difficile de deviner la raison qui présida au choix de ce titre royal, parmi les multiples possibilités offertespar les abondantes ressources lexicales de la langue arabe. Les premiers à lutiliser régnaient sur des pays de cultureiranienne, où les traditions monarchiques de lIran ancien étaient encore très vivaces. Sous linfluence de hautsfonctionnaires dorigine iranienne, et par le biais de la traduction danciens traités, le cérémonial du palais, létiquette etmême la titula-ture iranienne marquèrent de leur empreinte la dynastie abbasside. Ces influences se faisaientparticulièrement sentir dans la capitale des nouvelles principautés qui se partageaient le territoire iranien. Le titre persande «shah» était encore trop étranger et trop païen pour être repris par les dynastes musulmans, mais son équivalent arabemalik en tenait lieu. Le titre de malik al-mulûk, « roi des rois », qui apparut un peu plus tard, est à lévidence un calquede lancien persan shâhanshâh. Bien quune ancienne tradition le condamne car, aurait déclaré le Prophète, seul Dieupeut se dire « roi des rois », ce titre fut repris par des Buyides, des Ayyubides et des souverains dautres dynasties. Lemessage était clair. Si les maîtres dune province étaient des rois, le maître de la capitale était forcément le roi des rois.Cest ainsi que, remontant des provinces jusquau centre, un nouveau système dautorité impériale prit formeparallèlement à lautorité du calife, mais usurpant la quasi-totalité de ses pouvoirs en matière politique et militaire. Cetteévolution trouva son aboutissement vers le milieu du XIe siècle, avec la conquête de la plus grande partie de lAsie duSud-Ouest par les Turcs seljuqides et la création de ce qui deviendrait « le Grand Sultanat ».Sultan est, en arabe, un substantif abstrait signifiant à la fois « autorité » et « pouvoir ». A lorigine, il servit à désignerle gouvernement et, dune façon plus générale, les autorités. Dans une société où lÉtat et son chef étaient souventconfondus, il en vint à sappliquer non seulement à lautorité politique mais aussi à ses détenteurs, ministres,gouverneurs et même à loccasion califes, fatimides ou abbassides. Au Xe siècle, cétait devenu la façon courante dedésigner un dynaste indépendant par opposition à celui qui était encore nommé et - de plus en plus rarement - démis parun supérieur. Toutefois, ce nest quau XIe siècle que ce titre revêtit un caractère officiel, lorsque les Seljuqides en firentleur principal titre de règne. Sous cette dynastie, il acquit un nouveau sens et symbolisa une nouvelle revendication,celle au pouvoir politique suprême sur lensemble du monde musulman, parallèle et au moins égal à la primautéreligieuse du calife. Cest ce que tient à faire savoir le sultan seljuqide Sanjar dans une lettre adressée en 1133 au vizirdu calife :«Nous avons reçu du maître du monde... la royauté du monde; nous avons reçue de droit et par héritage, ainsi que dupère et du grand-père au commandeur des croyants... nous sommes en possession dun écrit et dun pacte établissantnotre droit10. »En dautres termes, octroyée par Dieu et confirmée par le calife, la plus haute autorité religieuse, la souverainetéappartient à la dynastie des Seljuqides. De même quil ny avait quun seul calife pour présider aux destinées religieusesde lislam, de même il ne pouvait y avoir quun seul sultan, responsable de lordre, de la sécurité et du gouvernement delEmpire islamique. Avec le temps, ce partage du pouvoir entre le califat et le sultanat devint si bien établi, quun sultan
    • seljuqide et son porte-parole protestèrent vigoureusement lorsquun calife, profitant dun moment de faiblesse du régime,voulut sarroger une parcelle dautorité politique. Il sagissait là, affirmèrent-ils, dun empiétement intolérable sur lesprérogatives du sultan. Le calife devait se consacrer à ses devoirs dimam, de guide de la prière, tâche la plus haute et laplus glorieuse, véritable bouclier des souverains du monde, et laisser au sultan, à qui il avait été confié, le soin degouverner11.Les auteurs musulmans écrivant sur lart de gouverner et la politique étaient parfaitement conscients de lapparitiondune double souveraineté. Naturellement, cette conscience était encore plus nette chez ceux qui possédaient uneexpérience concrète de la politique. Toutefois, elle apparaît aussi chez les théologiens et les juristes. Ni les uns ni lesautres ne la concevaient selon les termes de la vieille dichotomie chrétienne entre imperium et sacerdotium, et encoremoins sur le modèle de la séparation moderne entre lEglise et lÉtat. Au même titre que le califat, le sultanatreprésentait une institution religieuse soutenue par la Loi divine et la perpétuant; sous les Seljuqides et leurssuccesseurs, les relations entre lÉtat et les ulémas devinrent beaucoup plus étroites quelles ne lavaient jamais été sousles califes. En outre, le calife et les ulémas ne constituaient aucunement un clergé. Pour les auteurs musulmans duMoyen Age, surtout persans, la véritable distinction résidait entre deux espèces dautorité, lune prophétique, lautremonarchique, mais toutes deux religieuses. Envoyé de Dieu, le Prophète a pour mission de promulguer et de faireprévaloir la Loi divine. La cité quil fonde est de nature divine. En revanche, la cité humaine doit être gouvernée par unmonarque qui obtient son pouvoir, le conserve et lexerce par des moyens politiques et militaires. Ce pouvoir lautorise àdonner des ordres et à châtier les transgresseurs, indépendamment de la Loi divine, encore quil ne puisse aller à sonencontre. Toutes les époques nont pas besoin dun Prophète ; dailleurs, il ny en a pas eu depuis Mahomet, et il ny enaura plus ; mais il doit toujours y avoir un monarque, sinon ce serait lanarchie.Le lien entre orthodoxie religieuse et stabilité politique était bien compris. Il est tout entier contenu dans une maximesouvent citée par les auteurs musulmans, soit comme un exemple de lancienne sagesse persane, soit même comme undit du Prophète : « Lislam (la religion) et le gouvernement sont des frères jumeaux. Lun ne peut prospérer sans lautre.Lislam est fondation, et le gouvernement gardien. Ce qui na pas de fondation seffondre, ce qui na pas de gardien périt.» Le sultan choisissait et nommait lui-même le calife, puis lui prêtait allégeance en tant que chef de la communauté etsymbole de lunité sunnite. La distinction entre les deux fonctions rappelle celle quétablissait Walter Bagehot entre lesparties « nobles » et les parties « efficientes » du gouvernement - entre celles qui « suscitent et entretiennent le respectde la population » et celles « par lesquelles il gouverne effectivement ». Bagehot décrivait la constitution britannique etles relations entre la monarchie et le Parlement, mais sa distinction sapplique parfaitement au système musulman envigueur au Moyen Age. Le calife incarnait lautorité ; le sultan, le pouvoir. Le sultan nommait le calife qui, en retour, lelégitimait dans sa fonction. Le calife régnait mais ne gouvernait pas ; le sultan régnait et gouvernait.Pendant un temps, le sultanat seljuqide bénéficia du statut respecté dinstitution sunnite, une et universelle. Lorsquilseffondra, le titre de sultan commença à se répandre plus largement et, peu à peu, devint le titre habituel de toutsouverain sunnite ne reconnaissant aucun suzerain. Au début du XVIe siècle, trois grands États se partageaient leMoyen-Orient. Deux dentre eux, la Turquie et lEgypte, étaient gouvernés par un sultan, et le troisième, lIran, par unshah. Après la conquête de lEgypte par les Ottomans en 1517, le dernier des califes abbassides fantômes fut envoyé àIstanbul, et revint au Caire quelques années plus tard comme simple personne privée. Par la suite, il ny eut plus decalifes, et les sultans ottomans, de même que leurs pâles épi-gones ailleurs, régnèrent seuls, maîtres suprêmes dans leursroyaumes, chaque sultan étant son propre calife. « Calife » devint lun des nom-reux titres que les sultans ajoutaient à
    • leur titulature. Quasiment vidé <je tout contenu, il ne reprendrait vigueur quà la fin du XVIIIe siècle, dans descirconstances bien différentes.Dès leur début, le gouvernement du calife et celui du sultan reposèrent sur un appareil administratif de plus en plusétendu et complexe. Les sources montrent sans conteste que la conquête ne bouleversa pas ladministration, du moins enprovince, que les fonctionnaires, perses en Irak et en Iran, chrétiens en Syrie et en Egypte, continuèrent à administrer lesdifférents services, à expédier les affaires courantes et à collecter les impôts à peu près comme avant. Seule différence,ils remettaient désormais le produit de leur collecte aux nouvelles autorités arabes. Larabisation et la standardisation desprocédures gouvernementales, de même que la création dune administration impériale centrale semblent avoir été engrande partie lœuvre des derniers califes omeyya-des. Cest au calife Omar que les historiens arabes attribuent lacréation dun registre central ou dïwân, dont lobjectif premier était financier : enregistrer les recettes du Trésor, établirla liste de ceux ayant droit à des émoluments, sassurer de la rapidité et du caractère équitable de la redistribution. OmarII, semble-t-il, aurait essayé de freiner le développement de la bureaucratie. Selon lun des tout premiers historiens dugouvernement, à son secrétaire qui lui réclamait davantage de papyrus, il aurait répondu :« "Taille ta plume et écris moins. Tu seras dautant plus vite compris." A un autre fonctionnaire qui, lui aussi, seplaignait du manque de papyrus, il écrivit: "Raccourcis ta plume et tes mots, et contente-toi de la quantité dont tudisposes12..." »Naturellement, lintroduction du papier accéléra la prolifération de ladministration. On ne dispose darchives détailléesquà partir de la période ottomane, mais ce que nous savons des périodes antérieures, grâce aux chroniques, aux écritsadministratifs et à quantité dautres sources, permet de se faire une assez bonne idée de la façon dont elle fonctionnait.Comme dans les États daujourdhui, ladministration était divisée en départements, appelés dïwân à lépoque abbasside,chacun ayant sa propre tâche. Les deux plus importants étaient la chancellerie, responsable de la correspondance(diplomatie et archives), et les finances chargées de fixer lassiette des impôts et de les lever. Autres départementsimportants : larmée, les travaux publics, la sécurité intérieure, les terres domaniales, les esclaves et les affranchis dusouverain, les postes Cet lespionnage), les fondations pieuses et les œuvres de charité. Leur organisation varia selon lesrégimes et les périodes. Ils étaient en général regroupés sous trois grandes rubriques : la correspondance, les ressourcesfinancières et les forces armées. Il existait également des dïwân de supervision, qui avaient pour fonction de contrôlerles autres. Le dïwân des « doléances » jouait, un peu à la manière de la « cour de la chancellerie» dans lAngleterremédiévale, le rôle dune juridiction dappel statuant sur les questions non traitées par la sharia.Sous le calife, et plus tard le sultan, le chef de lappareil gouvernemental était le vizir (en arabe wazïr). Ce mot, quisignifie « celui qui est chargé dun fardeau ou dun devoir », est peut-être arabe dorigine, mais il se peut, également,quil soit dérivé dun ancien terme persan. La fonction semble avoir été introduite par les Abbassides, au titre desnombreux emprunts faits aux Sassanides. Sous les califes, le wazïr dirigeait toute ladministration, chancellerie etfinances comprises. A lexception des temps les plus anciens où il était recruté au sein dune seule et même famille nobledorigine est-iranienne, le wazïr venait de la classe des scribes et montait un à un les échelons de ladministration. Il étaitgénéralement choisi parmi les directeurs des différents dïwân. Sa charge étant essentiellement civile, il prenait rarement,sinon jamais, part aux opérations militaires.La montée en puissance des émirs saccompagna dun déclin de la fonction de wazïr. Les Buyides avaient aussi leurwazïr, premier secrétaire et intendant des finances, mais celui-ci, comme son maître, était aussi un commandantmilitaire. Le vizirat réapparut, transformé, sous les sultans et acquit une nouvelle importance. Hommes dépée, les
    • sultans étaient souvent analphabètes et ignoraient les langues du gouvernement, à savoir larabe et le persan. Cettesituation donna à la fonction du wazïr un répit qui, cependant, prit fin avec le sultanat seljuqide. Peu à peu, en effet, lecontrôle de ladministration, comme tout le reste, échut aux officiers de larmée. Dans lEgypte des mamelouks, le chefde ladministration était un haut fonctionnaire militaire, I dawâdâr (littéralement «encrier»). Sous sa direction, une vasteureaucratie vit le jour, responsable de la conduite du gouvernement et aussi de sa longévité.^es sultans ottomans choisissaient, parmi leurs émirs, un certain nombre de leurs vizirs, dont le chef, connu en Europenous le nom de grand vizir, exerçait des pouvoirs très étendus dans le domaine civil, militaire et même judiciaire. Sesémoluments étaient à la mesure de sa puissance et de ses responsabilités. Grand vizir sous Soliman le Magnifique, LûtfiPacha déclare que ses revenus annuels sélevaient à environ deux millions et demi daspres, « ce qui, grâce à Dieu,permet de vivre largement dans lEmpire ottoman13 ». En tant que grand vizir, précise-t-il, il en dépensait un million etdemi à la nourriture et à lentretien de ses gens, un demi-million pour les donations aux œuvres de bienfaisance, si bienquil lui restait un demi-million pour sa cassette personnelle. Les shahs safavides dIran employaient, eux aussi, un hautdignitaire bénéficiant dun statut et assumant des fonctions comparables.Les finances, à savoir les recettes et les dépenses de lÉtat, occupaient une grande partie de ladministrationgouvernementale. On dispose, pour la période ottomane, notamment à partir du XVIe siècle, dimportantes collectionsdarchives, centrales et régionales; grâce à elles, on peut reconstituer avec précision la façon dont étaient gérées lesfinances. En revanche, en ce qui concerne les empires islamiques antérieurs, les archives, qui existaient certainement,ont disparu, si bien que les données dont dispose lhistorien ne sont ni aussi détaillées ni aussi concrètes que pour leMoyen-Orient ottoman ou même lOccident médiéval. Toutefois, grâce au nombre considérable de documents conservésdans de petites collections, que la chance ou le hasard ont préservés de la destruction, et aux innombrables informationsque lon peut glaner dans les écrits historiques, géographiques, juridiques et surtout administratifs, il est possible de sefaire une idée relativement précise du fonctionnement des institutions financières de lislam médiéval.Sous les premiers Abbassides, les finances, comme tous les autres départements de ladministration, relevaient de laresponsabilité directe du vizir. Par la suite apparurent des fonctionnaires plus spécialisés soccupant exclusivement desaffaires financières. En Perse et en Turquie, on les appelait defterdâr, terme qui signifie littéralement «celui qui tient lesregistres » et que lon peut traduire approximativement par « intendant des finances ».La loi musulmane et lusage commun à pratiquement tous les gouvernements musulmans exigeaient la tenue de deuxtrésoreries distinctes lune générale et lautre «spéciale» (kbâssa), placées sous lautorité de lintendant des finances. Cequi les séparait nest pas toujours clair, mais il semblerait que la seconde servait parfois à combler le déficit de lapremière. La trésorerie générale avait deux missions principales: lentretien des forces militaires stationnées dans lacapitale et les dépenses de la cour. Daprès un document datant du règne du calife al-Mamûn, cela lui coûtait six milledinars par jour.Si la trésorerie générale couvrait donc les dépenses du souverain agissant en sa capacité de chef suprême, politique etmilitaire, la trésorerie «spéciale» couvrait celles qui lui incombaient en tant que chef religieux de la communautémusulmane. Ainsi, elle prenait à sa charge les frais occasionnés par le pèlerinage de La Mecque, lentretien desforteresses construites aux frontières pour le djihad, les salaires des cadis et autres fonctionnaires religieux chargés defaire respecter la sharia, le service des postes et autres dépenses telles que le versement de rançons, la réception desambassadeurs, la distribution de largesses aux poètes et autres protégés de la cour.
    • En principe, les revenus de lÉtat provenaient dimpôts fixés par la sharia : la dîme (zakât ou ushr) due par lesmusulmans, la taxe foncière {kharâj) et la capitation {djizyd) dues par les non-musulmans. Les recettes de ces impôtsétaient versées à la trésorerie générale. Vinrent sy ajouter par la suite toute une série de taxes, de droits et autrescontributions regroupés sous le nom de mukûs. Bien que critiqués et même condamnés par les juristes, ils étaient levéspar tous les souverains musulmans. Les ressources de la trésorerie « spéciale » provenaient des domaines et des revenusdu calife, ainsi que des amendes, des confiscations de biens et des déshérences.Les impôts étaient fixés et collectés aussi bien en espèces quen nature. En Irak et en Iran, anciens territoires sassanides,comme dans leurs prolongements en Asie centrale et en Inde du Nord-Ouest, lunité monétaire était le dirham dargent.Dans les anciens territoires byzantins, a savoir le Levant et lEgypte, mais aussi dans louest et le sud-ouest de lArabie,cétait le dinar, monnaie dor. Bien entendu, le taux de change entre ces deux monnaies variait en fonction du cours delor et de 1 argent. En théorie, un dinar valait dix dirhams. Toutefois, les livres de comptes officiels révèlent que le dinarséchangeait parfois contre vingt dirhams ou plus.Les archives contiennent plusieurs tableaux sur lesquels figurent les revenus nets encaissés par le Trésor impérial, unefois déduite la part revenant aux gouvernements locaux et provinciaux. Le plus ancien remonte au règne dal-Hàdî (785-786) ; un autre, à celui dHârûn al-Rashïd (786-809). Ceux des derniers califes illustrent à la fois la continuité et lechangement. Les chiffres montrent que le gouvernement central tirait des provinces orientales environ quatre centsmillions de dirhams et cinq millions de dinars des provinces occidentales.Les registres conservés énumèrent, à côté des revenus en espèces, les impôts et les tributs fixés et collectés en nature.Ceux du Sind, par exemple, comprenaient trois éléphants, quatre mille ceintures, mille paires de sandales et quatre centsmaunds de bois daloès. Ceux de Qûmis sélevaient à deux mille lingots dargent et quarante mille grenades. Ceux duFars, à cent cinquante mille ratls de grenades et de coings, trente mille flacons deau de rose et quinze mille ratls defruits confits. Ceux dIspahan, à vingt mille ratls de miel et autant de cire ; ceux du Sijistan, à trois cents vêtements àcarreaux et vingt mille ratls de sucre; ceux dArménie, à vingt tapis brodés, cinquante-huit ratls détoffes diverses etvingt mille ratls (dix mille de chaque) de deux variétés de poisson salé. Habituées depuis les Romains et les Byzantins àrégler leur dû en espèces, la Syrie et lEgypte livraient de bien moins grandes quantités en nature. Il sagissaitessentiellement de denrées alimentaires et, secondairement, de vêtements et de tissus. Chevaux, mules, faucons etesclaves pouvaient également faire partie des livraisons en nature.Les registres ultérieurs font apparaître une baisse des recettes. Les versements en nature sont peu à peu supprimés, auprofit de ceux en espèces. Mais ces derniers diminuent également, à cause des changements économiques, mais aussiparce que les gouverneurs de province, les émirs et les fermiers de limpôt prélèvent au passage un pourcentage de plusen plus élevé des sommes collectées. Un récapitulatif pour lannée 918-919 du règne dal-Muqtadir fait état dun revenunet global des provinces de 14 501 904 dinars, dont 1 768 000 provenant des terres domaniales. Il énonce tous lesrevenus effectivement perçus, y compris les confiscations de biens et les droits qui ne figuraient pas dans les registresantérieurs.Avec le déclin du califat abbasside et leffritement de son administration, les chiffres se font plus rares et perdent enfiabilité. Ce nest quà la période ottomane que les données fiscales sont de nouveau systématiquement consignées surtoute létendue de lEmpire. Le budget établi pour lannée financière 1669-1670 constitue une bonne illustration. Leschiffres sont donnés en aspres {akçeen turc), à lorigine petite pièce dargent correspondant à peu près au dirham delépoque classique, puis monnaie de compte séchangeant à des taux variables contre des devises fortes. Pour cette
    • année-là, le revenu global de lÉtat ottoman sélevait à 612 528 960 aspres, impôt foncier, capitation, redevances,contributions et droits divers, déshérences et recettes des affermages compris. De leur côté, les dépenses se montaient à637 206 348 aspres, dont 398 392 602 pour larmée et le matériel de guerre, 180 208 403 pour les palais, 5 032 512 pourla maison du sultan et ladministration centrale, et les 44 572 831 restants pour les dépenses diverses. Comme dans lesanciens registres, les recettes sont ventilées selon les régions et le type dimpôt. En revanche, les paiements en nature nyfigurent pas au titre des recettes fiscales. Ce qui nempêche pas lexistence de listes extrêmement détaillées indiquant letype, la quantité, etc. des denrées alimentaires livrées aux cuisines du palais et des matières premières fournies auxateliers impériaux « en sus des versements en espèces ».Les musulmans ont envers lÉtat une attitude ambivalente. En effet, la doctrine religieuse veut que lÉtat soit uneinstitution prescrite par Dieu et nécessaire au maintien de lordre et à laccomplissement du dessein divin. Pourtant, ilétait généralement perçu comme un mal, contaminant ceux qui participaient à son œuvre et dangereux pour quiconqueavait dune façon ou dune autre affaire à lui. Le gouvernement et le paradis, dit une maxime du Prophète (maislattribution est douteuse) ne vont pas de pair. Autrement dit, laction du gouvernement s accompagne nécessairementdactes répréhensibles et de péchés. 1 el est même, parfois, le point de vue attribué à ses membres. « Gouverner reposesur limposture. Si elle réussit et perdure, elle devient politique », aurait déclaré un vizir de Bagdad au IXe sièclel4. Aucours u une discussion sur la nature du bonheur, raconte une anecdote, quelquun demanda au calife al-Mansûr sadéfinition de lhomme véritablement heureux. Le calife répondit: «Je ne connais pas cet homme, et il ne me connaît pas.» Le sens est clair : moins on a affaire au gouvernement, mieux on se porte. La même ambivalence se retrouve danslimage pastorale du gouvernement que lislam partage avec dautres religions. Ainsi, il existe de nombreux textes danslesquels le calife ou le sultan apparaît comme le berger de ses sujets, comme celui qui doit répondre de son troupeaudevant Dieu. En revanche, une remarque attribuée à Amr ibn al-Âs, le conquérant arabe de lEgypte, exprime uneperception inverse. En effet, lorsque le calife Uthmàn lui proposa de le maintenir au poste de gouverneur militaire delEgypte et de confier à un autre la collecte des impôts, Amr refusa : « Ce serait comme si je devais tenir les cornes de lavache pendant quil la trait15. » Certaines maximes sur lart de gouverner rassemblées par un lettré arabe du début duXIXe siècle illustrent la grande diversité des conceptions relatives à la nature et à la finalité du gouvernement que sefaisaient les musulmans au Moyen Age :«Lislam assigne quatre tâches au gouvernement: la justice, le butin, la prière du vendredi et le djihad. »« Lislam, le gouvernement et le peuple peuvent se comparer à une tente.La toile est lislam, le mât est le gouvernement,les cordes et les piquets sont le peuple. Aucun ne peut agir sans les autres. »« Khosro dit : "Ne restez pas dans un pays dépourvu de lune de ces cinq choses: un pouvoir fort, un juge équitable, unmarché réglementé, un médecin perspicace et une rivière abondante." »« [Le calife] Omar ibn al-Khattâb dit : "Seul est capable de gouverner celui qui est doux sans faiblesse et fort sansdureté16." »Enfin, cette remarque attribuée à un roi dont le nom nest pas donné représente, peut-être, la formulation la pluséloquente de lidéal islamique classique de lart de gouverner: «Jai engrangé dans le cœur de mes sujets un respect purde toute haine, et un amour pur de toute irrévérence. »Chapitre IX Léconomie
    • Encore peu étudiée, lhistoire économique et sociale du Moyen-Orient à lépoque prémoderne est mal connue et pastoujours bien comprise. La principale raison de ce retard par rapport à dautres domaines de lhistoriographie réside danslétat de la documentation. En Europe occidentale, par exemple, les États médiévaux se transformèrent progressivementen États modernes, et leurs archives, souvent utiles à des fins pratiques, furent conservées et constituent aujourdhui uneprécieuse source dinformations pour lhistorien. Au Moyen-Orient, tous les États médiévaux, sauf lEmpire ottoman,disparurent à la suite dinvasions ou de soulèvements internes ; ne répondant plus à aucune utilité, leurs archives furentlaissées à labandon, dispersées et finalement perdues.Jusquà lintroduction de nouvelles méthodes administratives sous linfluence de lOccident, lEmpire ottoman fut le seulà navoir pas connu, entre la fin du Moyen Age et le début du XXe siècle, de brutales discontinuités politiques etadministratives. Ses archives sont donc plus ou moins intactes. Comme celles de nombreux pays et principautés enEurope, elles ont survécu à la dangereuse transition entre lère où les ronds ne sont conservés que pour des raisonsutilitaires et celle où ils sont destinés à la recherche historique. Leur exploration a déjà jeté des nots de lumière surlhistoire du Moyen-Orient sous le règne des ottomans, et même éclairé certaines zones dombre des siècles antérieurs.Immenses, ces archives sont dune difficulté redoutable, si bien qu il reste encore beaucoup à faire avant que lhistoire dela région, et en particulier son histoire économique et sociale, atteigne un niveau considéré comme acceptable dansdautres secteurs, plus favorisés.Néanmoins, grâce aux données déjà recueillies, il est possible de retracer, dans ses grandes lignes, lévolution deséconomies et des sociétés du Moyen-Orient et, par la même occasion, celle des structures politiques quelles soutenaient.Dès les temps les plus anciens, lagriculture était, et de loin, lactivité économique la plus importante - ce qui reste engrande partie vrai encore aujourdhui. La vaste majorité de la population vivait du travail de la terre et lÉtat, jusquà uneépoque relativement récente, tirait lessentiel de ses revenus de ce labeur.Il y avait traditionnellement deux types dagriculture : celle pratiquée dans les vallées fluviales comme le Nil, le Tigre etlEuphrate, lOxus et le Iaxarte — deux fleuves dAsie centrale -, et celle qui dépendait des précipitations, comme dansles vallées de la Syrie, le long du littoral syro-palestinien, certaines régions dIran et lessentiel de la Turquie actuelle.Plus délicate, cette dernière avait un rendement moins élevé. En outre, elle était pauvre et sous-développée, mêmecomparée à dautres parties du monde comme lEurope occidentale et la Chine.Le Moyen-Orient dans son ensemble se caractérise par une absence de forêts, et donc de bois. Si, à lépoque biblique,les cèdres du Liban servirent à construire le temple de Jérusalem, au Moyen Age, le Moyen-Orient musulman étaitobligé dimporter du bois dAfrique et, plus encore, de lInde et de lAsie du Sud-Est où poussaient des essences dures,indispensables matériaux de construction.Les cultures les plus importantes étaient les céréales. Les plus anciennes semblent avoir été lorge, le millet et certainesvariétés primitives de blé. A partir du début du Moyen Age, le blé simposa, comme cest encore le cas aujourdhui. Aune date difficile à déterminer, le riz arriva de lInde et se répandit en Iran et en Irak, puis en Syrie et en Egypte. Au VIIesiècle, les conquérants arabes le découvrirent en Irak et, si lon en croit les anciennes chroniques, cétait vraiment unenouveauté pour eux. Un mémorialiste ayant participé à la conquête de la région de Bassora raconte :« Un détachement de cavaliers persans surpris par des soldats arabes dans les marais prit la fuite et laissa derrière luideux paniers, lun contenant des dattes, lautre ce qui se révéla plus tard être du riz non décortiqué. Lofficier arabe dit àses hommes : "Mangez les dattes, mais ne touchez pas au reste, car cest sans doute du poison que lennemi vous apréparé." Ils mangèrent donc les dattes et écartèrent lautre panier. Mais, tandis quils se sustentaient, lun de leurs
    • chevaux se dégagea de ses liens et se mit à manger le riz. Ils allaient abattre lanimal, afin de sen nourrir avant que lepoison ne contamine sa chair, lorsque le propriétaire leur dit dattendre, quil le ferait lui-même le moment voulu. Lelendemain matin, constatant que le cheval était toujours en excellente santé, ils allumèrent un feu sous le riz et ledébarrassèrent de sa balle. Lofficier dit alors: "Prononcez la bénédiction au nom dAllah et mangez-le." Ils obéirent et letrouvèrent fort à leur goût1.»Sous la domination arabe, la culture et la consommation du riz progressèrent vers louest. Les sources mentionnentdautres céréales, dont le sorgho. On cultivait aussi des plantes légumineuses — haricots, pois, lentilles, pois chiches,etc. — nourriture de base dans de nombreuses parties du Moyen-Orient jusquà nos jours, notamment en Egypte.Les plantes oléagineuses occupaient, bien entendu, une place très importante, puisquon avait besoin dhuile pour lacuisine, léclairage et les articles de toilette, en particulier le savon. La principale culture, dest en ouest, était lolivier.Lhuile était également extraite dune grande diversité de graines. Venue dExtrême-Orient, la canne à sucre fit sonapparition à lépoque arabo-musulmane. En Perse, elle possédait deux noms, sheker et qand, encore présents, sous uneforme dérivée, dans la langue anglaise - et française - moderne. Très peu connu dans le monde gréco-romain, le sucrenétait utilisé quà des fins médicales, et encore. Le cas échéant, la nourriture et les boissons étaient adoucies avec dumiel. Pendant le Moyen Age musulman, la culture et le raffinage du sucre gagnèrent lEgypte et lAfrique du Nord, tantet si bien que le sucre devint le principal produit dexportation du Moyen-Orient islamique vers lEurope chrétienne.DAfrique du Nord, les techniques de plantation de la canne et sa culture passèrent avec les Arabes en Espagne, puisdans les îles de locéan Atlantique et finalement débarquèrent dans le Nouveau Monde.Les épices étaient cultivées un peu partout au Moyen-Orient, mais aussi importées en grande quantité de lAsie du Sudet du Sud-Est.Elles occupèrent une place de choix parmi les exportations vers le monde occidental, jusquau moment où les puissancesmaritimes européennes ouvrirent une route océanique vers lAsie, puis en prirent le contrôle. Avant linvention desméthodes modernes de réfrigération, la nourriture dans ces climats chauds se gâtait rapidement. Pour la conserver, on lasalait ou on la faisait mariner de diverses façons, et il fallait beaucoup dépices et de condiments pour la rendre agréableau goût.Dans des sociétés dépendant très largement de lélevage pour le transport et la viande, les plantes fourragères avaientune importance vitale ; dans une région où la laine et le cuir, matières premières les plus communément utilisées ailleurspour se protéger du froid, étaient souvent inadaptées, dautres plantes industrielles servaient à la fabrication desvêtements. Ainsi, le lin était cultivé au Moyen-Orient depuis la plus haute Antiquité, notamment en Egypte, comme entémoignent les bandelettes enveloppant les momies. Originaire dExtrême-Orient, le coton est dabord attesté en Perse,doù il se répandit continûment vers louest. Nourrissant la chenille du ver à soie, le mûrier était cultivé au Moyen-Orientdepuis le VIe siècle. Les soies de Perse et de Syrie étaient particulièrement appréciées. Diverses plantes tinctoriales etodoriférantes permettaient de parfaire la mise des élégants.Autre culture dimportance capitale, le papyrus, roseau des bords du Nil, constituait le principal support de lécrituredans le bassin oriental de la Méditerranée, avant dêtre supplanté par le parchemin, puis le papier.La culture des fruits et des légumes était également très développée. Dans des temps plus anciens, les fruits les plusconsommés étaient le raisin, les figues et les dattes. La vigne nétait pas seulement cultivée pour le raisin, mais aussipour le vin et semble avoir été beaucoup plus répandue avant lavènement de lislam quaprès. Les dattes constituaientune denrée de base dans les oasis et les régions semi-désertiques. La plupart des autres fruits présents au Moyen-Orient,
    • tels que la pêche et labricot, venaient de Perse ou de contrées encore plus à lest. Certains légumes comme les épinards,les aubergines et les artichauts ont gardé en Occident le nom persan ou arabe sous lequel ils ont été introduits.La culture des agrumes a une histoire étrange et quelque peu obscure. Dans la plupart des langues actuelles du Moyen-Orient, lorange sappelle « Portugal » — bortaqal en arabe, portakal en turc, et autres variantes dans des pays aussi àlest que lAfghanistan. En effet, lorange douce, connue depuis longtemps en Inde et en Chine, fut introduite au début duXVIe siècle par des marchands portugais. Toutefois, les agrumes étaient présents dans lEmpire perse bien avantlavènement de lislam; ainsi, des sources persanes, mais aussi talmudiques, décrivent longuement le turunj, cédrat (doùlhébreu ethrôg et larabe utrûjd), ainsi quun petit fruit amer avec de jolies fleurs - nârang en persan, doù larabe nâranj— qui était utilisé à des fins ornementales, cosmétiques et parfois culinaires, notamment pour la préparation de sorbetset dassaisonnements. Au Portugal et dans dautres pays dOccident, cest le fruit à la saveur douce qui porte des nomsdérivés de celui-ci. Narang apparaît déjà sous la plume du poète arabe du IXe siècle Ibn al-Mutazz, qui le compare auxjoues dune jeune fille. Ce poète mentionne également le citron, qui arriva probablement des Indes vers cette époque. Laculture du citron et du citron vert se répandit rapidement au Moyen-Orient et en Europe où, dans certains pays, ces deuxfruits sont encore connus sous leur nom perso-indien. Originaires dExtrême-Orient, ils furent sans aucun doute apportésau Moyen-Orient par des marchands caravaniers et, de là, en Europe par les croisés et les négociants qui lesaccompagnaient.Cest fort probablement à des Portugais et à dautres Européens de lOuest que lon doit lintroduction au Moyen-Orientde plantes américaines jusque-là inconnues, telles que le tabac, le maïs, la pomme de terre et la tomate. Lhistorien turcIbrahim Pechevi rapportait vers 1635:«Le tabac à la fumée fétide et nauséabonde a été apporté en lan 1009 [1600-1601] par des infidèles anglais qui levendaient comme remède contre certaines maladies dues à lhumidité. Des hédonistes et des sensualités... y prirent goût,au point de ne plus pouvoir sen passer et, bientôt, d autres suivirent leur exemple. Il nest pas jusquaux grands ulémas etaux puissants qui naient succombé à cette dépendance2.»Deux autres plantes, introduites dans la région, auraient beaucoup plus tard dimportantes répercussions économiques etplus encore sociales. Décrivant à ses lecteurs les merveilles de la mystérieuse terre de Chine, un voyageur arabe dudébut du Moyen Age raconte cette curieuse histoire :«Au roi sont attribués en propre, comme sources importantes de revenus, le sel et une herbe quils boivent avec de leauchaude et dont on vend dans chaque ville pour des sommes considérables : ils lappellent sakh. Elle a plus de feuillesque le trèfle, est un peu plus parfumée que lui mais est amère : on fait bouillir de leau que lon verse dessus... la totalitéde ce qui entre au Trésor est constituée par limpôt, le sel et cette herbe3. »Quelque temps après, un autre auteur du début du XIe siècle, le célèbre al-Bïrûnï, donne une description plus complètedu thé, ainsi que quelques détails sur sa culture et son usage en Chine et au Tibet. Apparemment introduite dès le XIIIesiècle en Iran par les conquérants mongols, la consommation du thé végéta. Lengouement pour cette boisson ne dateque du début du XIXe siècle, lorsquelle fut relancée par les Russes. Encouragée par les autorités iraniennes et turques,sans doute pour réduire les besoins en café que ces deux pays ne pouvaient satisfaire, la culture extensive du thécommença au XXe siècle. Néanmoins, elle occupa une place relativement restreinte, répondant essentiellement à laconsommation intérieure et dégageant un léger surplus pour lexportation. Une autre région de grande consommation estlouest du Maghreb, où le thé est mentionné pour la première fois vers 1700. Il y fut introduit et commercialisé par des
    • marchands français et anglais qui voyaient dans lAfrique du Nord un prolongement lucratif de leurs marchés européens.Infusé avec des feuilles de menthe, cest devenu la boisson nationale du Maroc.Au Moyen-Orient dans son ensemble, le café demeurait une boisson beaucoup plus répandue. Originaire, selon touteprobabilité, dEthiopie, il tire peut-être même son nom de la province de Kaffa, où le caféier pousse encore à létatsauvage. Au XIVe ou au XVe siècle, il fit son apparition au Yémen. Comme lécrit un auteur égyptien, « au début de cesiècle [XVIe], la nouvelle nous parvint en Egypte quune boisson appelée qahwa sétait répandue au Yémen, que descheikhs soufis en buvaient pour rester réveillés pendant leurs exercices de dévotion... ». Dutilisation courante enEthiopie, le café, précise-t-il, avait été apporté par un voyageur.« Tombé malade à son retour dAden, il se souvint de cette boisson, en but et se sentit mieux. Entre autres propriétés,elle chassait la fatigue et la torpeur, elle redonnait au corps tonus et vigueur. Lorsquil était devenu soufi à Aden, lui etses compagnons sétaient mis à en consommer... Cherchant soutien dans leurs études, leur métier ou leur art, les gens,instruits ou non, suivirent son exemple et cest ainsi que le café continua à se répandre4.»Et comment ! Attesté dès 1511 dans la ville sainte de La Mecque, le café gagna, sans doute par le truchement depèlerins et de marchands, lEgypte, la Syrie, le centre de lEmpire ottoman et lIran, où il resterait la boisson la pluscourante jusquau début du XIXe siècle. Contrairement au thé, que le monde occidental pouvait se procurer plusfacilement, à des coûts moins élevés et en quantités plus abondantes en Inde et en Chine, le café demeura pendant uncertain temps le monopole du Moyen-Orient.En Europe, les premières allusions au café, à ceux qui en boivent et aux lieux qui le servent sont assez méprisantes. Unenvoyé vénitien, Gianfrancesco Morosini, décrit ainsi en 1585 le café quil visita à Istanbul :«Les clients sont plutôt de vile extraction, de pauvre mise et de très maigres compétences, si bien que la plupart passentleur temps plongés dans loisiveté. Ils sont là, assis, et pour se distraire, ont pris lhabitude de boire en public, dans deséchoppes ou dans la rue, un liquide noir bouillant extrait dune graine quils appellent Cavee. »Un Anglais, George Sandys, qui visita la Turquie en 1610, tient des propos encore plus critiques: «Là [dans les cafés],ils restent assis presque toute la journée à bavarder en sirotant une boisson appelée Coffa... aussi brûlante quils peuventla supporter: noire comme la suie et guère plus agréable au goût... » Il nempêche, les Européens sentichèrent eux aussidu café et des établissements le servant; cultivé surtout au Yémen, le café devint lun des premiers produits dexportationdu Moyen-Orient vers lEurope. Pour les marchands égyptiens, son commerce remplaça avantageusement celui desépices quils étaient en train de perdre. En Europe, le premier café souvrit à Vienne, après second siège de la ville parles Turcs. Il appartenait à un Arménienqui avait obtenu lexclusivité de ce commerce en récompense de services rendus à larmée autrichienne derrière leslignes turques.On peut aisément comprendre pourquoi le thé et le café connurent un tel succès au Moyen-Orient, pourquoi lesétablissements qui les servaient devinrent des lieux privilégiés de sociabilité. A la différence du christianisme et dujudaïsme, lislam interdit toute boisson alcoolisée. Certes, cette interdiction était loin dêtre partout et toujours respectée,comme en témoignent les nombreuses allusions aux plaisirs du vin et à livresse que lon trouve dans la poésie et laprose. Mais la consommation dalcool devait, par nécessité, emprunter des voies clandestines ou, du moins, avoir ladécence de se cacher derrière les hauts murs des demeures privées, y compris chez les non-musulmans. Dans la poésieclassique arabe et persane, le monastère chrétien, les acolytes et les mages zoroastriens sont souvent une métaphorepoétique pour taverne et cabaretiers. Cependant, ces écarts, même lorsquils étaient tolérés, devaient se faire discrets ; il
    • nexistait ni taverne ni estaminet dans les villes musulmanes médiévales. Les maisons de thé et les cafés remplirent cevide. Très vite, des voix sélevèrent, reprochant aux cafés dêtre devenus des lieux propices à la calomnie, à la séditionet, pire encore, aux jeux de hasard.Les méthodes de culture étaient rudimentaires. Encore de nos jours, on trouve dans certaines parties de la région lasimple charrue en bois, sans roue, héritée de lAntiquité. Souvent dépourvue davant-train, elle est tirée par des bœufs oudes mules, parfois des buffles, exceptionnellement des chevaux. Dans les riches vallées fluviales, on obtenait sans tropde peine jusquà deux ou trois récoltes abondantes par an, ce qui nincitait guère à chercher à améliorer les techniques,comme dans les contrées au climat plus rude et aux sols plus lourds.Ce retard sexplique peut-être aussi par labsence, dans ces sociétés, de deux phénomènes typiquement européens, dunepart, le monastère où des hommes instruits se consacraient avec ferveur à lagriculture, dautre part, le fermier éclairéqui, comme le gentleman-farmer anglais, après avoir suivi des études supérieures, revenait diriger sa propre exploitationen mettant ses connaissances au service de la terre. A de rares exceptions près, un homme instruit, au Moyen-Orient, nesintéressait pas à lagriculture. Les paysans étaient dépourvus dinstruction. Le mélange de discipline intellectuelle, desavoir-faire technique et dintérêt pour cette activité si indispensable au progrès faisait défaut.Hormis lirrigation, lapport de lislam classique aux méthodes agricoles fut mince ; en revanche, les paysans et lesmarchands du Moyen-Orient musulman enrichirent considérablement léventail des plantes cultivées, en particuliercelles destinées à lalimentation. La progression vers louest de certaines productions originaires dAsie de lEst et du Sudavait déjà commencé avant lavènement de lislam ; ainsi, comme lattestent des textes moyen-persans et talmudiques, oncultivait déjà diverses plantes asiatiques dans lancienne Perse et en Irak. Plus à louest, elles étaient parfois connues,mais passaient pour un luxe aussi coûteux quexotique. A Rome, par exemple, on connaissait la pêche, dont le nommoderne dérive du latin persicum malum («pomme de Perse»). Avec lavènement de lislam, une aire sétendant delEurope aux frontières de lInde et de la Chine se trouva, pour la première fois de lhistoire, politiquement etéconomiquement unifiée. Les soldats et les voyageurs musulmans en Asie centrale, les marins et les marchands quisillonnaient les mers entre le golfe Persique et lInde jouèrent sans aucun doute un rôle déterminant dans la découverte etla propagation de nouvelles cultures. A cette époque progressèrent dest en ouest - dIran et du Croissant fertile jusquenAfrique du Nord et en Europe - le riz, le sorgho, la canne à sucre, le coton, les pastèques, les aubergines, les artichauts,les oranges et les bananes, de nombreux épices et condiments, ainsi que quantité de plantes potagères, fourragères,textiles, médicinales et dautres entrant dans la composition de produits de beauté. Dans leurs écrits, les voyageursmusulmans du Moyen Age font état dune étonnante diversité despèces et de sous-espèces. Une description du littoralnord-africain rédigée vers 1400 cite soixante-cinq variétés de raisins, trente-six de poires, vingt-huit de figues et seizedabricots.Cependant, cest dans lart de lirrigation - dans la construction et 1 entretien de systèmes complexes de digues, deréservoirs et de canaux destinés à recueillir et distribuer les eaux de crue des grands neuves - que les habitants duMoyen-Orient déployèrent leur véritable talent. Bien entendu, ce fut lœuvre des paysans, mais aussi de techniciens etdadministrateurs. Certains historiens ont vu dans les travaux dirrigation entrepris par des sociétés bénéficiant dunevallée fluviale lorigine de lÉtat moderne bureaucratique et de léconomie planifiée.La moisson seffectuait généralement avec des faucilles, afin déviter toute perte, et le grain était broyé à la main dans unmortier ou entre des meules actionnées par des esclaves ou des bêtes de somme — spectacle que lon peut encore voiraujourdhui dans certaines parties de la région.
    • En Egypte, les engrais étaient superflus, puisque chaque année les alluvions du Nil refertilisaient la terre. Ailleurs, ilsétaient indispensables, mais manquaient le plus souvent, doù de graves problèmes dépuisement des sols. En Irak, dessédiments salins déposés par les rivières multipliaient les difficultés. En temps de paix, ils étaient drainés, mais enpériode de troubles, ils avaient tendance à saccumuler. Sauf dans les vallées fluviales, où leau était suffisammentabondante, la terre était cultivée une année et restait en jachère lannée suivante.Déjà un problème dans lAntiquité, lérosion le redevint au Moyen Age et à lépoque moderne. Chaque fois que lordrecivil seffondrait, les nomades sortaient du désert et se répandaient dans les terres cultivées qui retournaient alors à létatinculte.Lérosion avait plusieurs causes. Il fallait édifier des défenses pour empêcher le désert de gagner du terrain. Lorsque lepouvoir central vacillait, ces défenses seffritaient et le désert reprenait ses droits. Il existait un autre facteur plus visiblede destruction : la chèvre. Contrairement au mouton qui broute lherbe, la chèvre larrache, enlevant en même temps lacouche arable ou la rendant si fragile que le moindre déplacement dair lemporte. En outre, elle se nourrit volontiers delécorce des arbres, qui alors dépérissent et laissent les plaines ouvertes à tout vent. Ces raisons et quelques autres fontque les sols se sont considérablement appauvris, au point que, lorsquon compare les zones cultivées aujourdhui aveccelles que révèlent les fouilles archéologiques, la différence est parfois saisissante. Historien et philosophe arabe duXIVe siècle, Ibn Khaldûn rapporte comment, déjà à son époque, lAfrique du Nord nétait que « ruine et désolation »,alors que dans le passé elle avait porté une « civilisation florissante, comme le montrent les édifices et les statues encoredebout, les vestiges de villages et dagglomérations 5 ».Les registres fiscaux et dautres sources indiquent, à partir de la fin de lépoque romaine, un déclin généralisé desrendements et des revenus agricoles. Ce processus était apparemment déjà bien avancé au moment des invasions arabes.Après un bref répit, il se poursuivit pendant le Moyen Age musulman. Plusieurs indices en témoignent. Les découvertesarchéologiques - puits et fermes abandonnés, terrasses effondrées, villages désertés dans de nombreuses régions duMoyen-Orient et dAfrique du Nord - sont confirmées par les sources littéraires et documentaires indiquant uneréduction de la production et donc des revenus. Cette évolution saccompagna dune baisse de la population et dunexode rural généralement attribués au poids des impôts, aux abus des prêteurs dargent et autres causes de ce genre.Assurément, le déclin général de la production agricole était aussi dû au peu destime dans lequel les autorités, lesclasses supérieures et, dans une certaine mesure, la religion tenaient le travail de la terre et ceux qui sy consacraient.Lislam était né dans une ville caravanière et son Prophète appartenait à une famille de marchands. Après la mort deMahomet, ses disciples conquirent un vaste empire quils dirigèrent et exploitèrent à partir dun réseau de villes degarnison. Ces villes devinrent rapidement des foyers de culture et détudes musulmanes, alors que les campagnesrestèrent longtemps fidèles aux anciennes religions préislamiques. Certes, avec le temps, elles finirent par se convertir àlislam, mais les vieux préjugés persistèrent. Et lorsque les musulmans créèrent de nouveaux empires en Inde et dans lesBalkans, le même schéma se reproduisit. Bien des traditions attribuées au Prophète font léloge du commerce, mais peumontrent de lestime pour lagriculture. De même, la sharia se préoccupe dabord de la vie et des problèmes des citadins,quelle examine et règle dans leurs moindres détails. Elle accorde remarquablement peu dattention à la condition despaysans, en dehors des taxes dont ils doivent sacquitter. La situation se trouva certainement aggravée par la tendancecroissante de lÉtat à diriger 1 économie et par le passage des terres agricoles sous le contrôle dofficiers de larméeignorant tout ou presque de lagriculture et se souciant peu de lenrichissement à long terme de leurs domaines.
    • La région est constituée, pour lessentiel, de terres semi-arides au sol trop pauvre pour être cultivé ou pour servir depâturage au gros bétail, oeuls les moutons et les chèvres y trouvent de quoi se nourrir. Outre la viande, la laine et le cuir,ceux-ci fournissent du yogourt et du fromage, éléments de base du régime alimentaire des habitants du Moyen-Orient.Existant dans la région depuis des millénaires, une culture pastorale nomade associée aux premiers rudiments delagriculture permit la naissance de la civilisation. Remontant, lui aussi, à lépoque préhistorique, lélevage de chameauxétait au cœur de léconomie et du mode de vie bédouins et assurait lun des principaux moyens de transport, en temps depaix comme en temps de guerre. Dans lancienne Arabie, les chevaux étaient rares, mais très prisés et connus par leurnom et leur pedigree. Après lavènement de lislam, tirant parti des immenses steppes, les éleveurs arabes accrurent leurstroupeaux dans des proportions considérables, grâce à des pur-sang byzantins, persans et, plus tard, berbères. Chez lespeuples nomades de la steppe eurasienne, les chevaux et les poneys possédaient une importance vitale. Les animaux deferme ou de compagnie étaient rares. Le porc, si présent dans léconomie rurale dautres civilisations, était banni à causedu tabou que la religion musulmane partageait avec le judaïsme. Certains historiens sont allés jusquà affirmer que cetanimal détermina les limites de lexpansion géographique de lislam: malgré des siècles de domination, la religion deMahomet ne réussit pas à simplanter en Espagne, dans les Balkans et dans louest de la Chine, contrées où lespopulations ont toujours été friandes de porc. Les animaux de basse-cour étaient élevés pour la viande et les œufs ; enEgypte (et peut-être ailleurs), les éleveurs mirent au point de nouvelles techniques qui étonnèrent les visiteursoccidentaux. Ainsi, le voyageur français Jean de Thévenot, qui visita lEgypte en 1655, écrit:« La première de ces choses extraordinaires que jai vue au Caire, cest la façon de faire éclore les poulets par artifice ; ilsemble dabord que ce soit une fable de dire que lon fait éclore des poulets, sans faire couver les œufs par des poules, etencore plus de dire quon vend ces poulets au boisseau, cependant lun et lautre est véritable, et pour faire cela, ilsmettent des œufs dans des fours quils chauffent dune température si tempérée, et qui imite si bien celle de la nature,que les poulets sy forment, et sy éclosent... Ils les chauffent dune chaleur fort tempérée avec seulement de la cendrechaude de fiente de bœufs, chameaux, et semblables, laquelle ils mettent à lentrée de chaque four, et la changent chaquejour, y en mettant de nouvelle, et toute chaude... Plusieurs croient que cela ne peut se faire quen Egypte, à cause de lachaleur du climat, mais le grand-duc de Florence ayant fait venir chez lui un de ces gens-là, il en fit éclore aussi bienquen Egypte, et on ma dit quon lavait fait en Pologne6. »Comme le note Thévenot, lEurope adopta cette méthode dincubation et sen servit largement.En Europe occidentale, lagriculture et lélevage étaient étroitement associés et, dailleurs, se trouvaient souvent entre lesmêmes mains. Au Moyen-Orient, il existait un conflit immémorial entre le cultivateur sédentaire et le pasteur nomade.Lagriculture et lélevage étaient des activités distinctes et généralement opposées. Si le paysan possédait parfoisquelques animaux pour ses besoins personnels immédiats, lélevage pour la nourriture ou le transport revenait aunomade. Une telle division du travail donnait fréquemment lieu à des conflits dintérêts préjudiciables aux deux parties.Cet antagonisme apparaît déjà dans lun des plus anciens récits historiques que nous possédons sur le Moyen-Orient:lhistoire de Caïn et dAbel. Chacun des deux frères offrit à Dieu des produits de son industrie, qui de ses troupeaux, quide ses récoltes. Dieu agréa loffrande dAbel, le pasteur nomade, et se détourna de celle de Caïn, le cultivateursédentaire. Jaloux de la faveur dont bénéficiait son frère, Caïn tua Abel. Plus souvent dans lhistoire du Moyen-Orient,ce fut au contraire le paysan qui eut à pâtir des déprédations causées par les nomades. Dans la région, en effet, les terrescultivées ne sont jamais loin des déserts que sillonnent des nomades prêts à tirer parti de la moindre faille dans les
    • défenses érigées par les autorités civiles. Et de lautre côté de la frontière, au nord et au sud des pays civilisés, dans lessteppes eurasiennes et le désert dArabie, des principautés et des royaumes nomades aspiraient à devenir des empires.L agriculture et lélevage fournissaient des matières premières, notamment à lindustrie textile, principale activitémanufacturière durant lépoque médiévale. Originaire du Moyen-Orient, le nom de nombreux tissus atteste la placequoccupaient les exportations de ces produits vers lEurope; citons, par exemple, mousseline (dérivé de Mossoul),damas (de Damas), gaze (de larabe qazz), mohair (de mu-khayyar), taffetas (du persan tâftah). Étaient exportés destapisseries, des coussins, des tissus dameublement, ainsi que des vêtements. Les paysans fournissaient le lin et le coton,les nomades, la laine et les peaux. Le bois, autre matière première cruciale, était rare, importé et donc cher.Les minerais occupaient naturellement une place de choix. Roche, argile, etc. étaient exploitées dans des carrières ; lesmétaux, en revanche, devaient être extraits de mines. Des mines dor, dargent et de cuivre étaient déjà exploitées àlépoque préhistorique au Moyen-Orient. Le bronze était fabriqué en Mésopotamie orientale dès le IIIe millénaire avantJ.-C. et dès le second en Egypte. Létain était importé de Cornouailles, tandis que le fer venait dArménie, de Trans-caucasie et de lest de la Turquie moderne. Au Moyen-Orient même, de nombreuses mines étaient déjà épuisées danslAntiquité, si bien que, pour satisfaire leurs besoins, les États musulmans durent importer de plus en plus de métaux dufin fond de leurs provinces et encore de plus loin.Les principales mines en activité se trouvaient en Arménie, en Iran, dans la Haute-Egypte et au Soudan ; il y en avaittrès peu dans les pays situés au cœur du Moyen-Orient, à savoir le Croissant fertile et lEgypte. Lor et largent devaientêtre importés. La recherche de ces métaux et les voies par lesquelles ils étaient acheminés influèrent souvent sur le coursde lhistoire. Les mines dAfrique, notamment celles de Allâqï au sud dAssouan, représentaient, pour le mondemusulman, lune des plus riches sources dapprovisionnement en or. Il ne fait pas de doute que la quête dor et desclavesfut lun des principaux moteurs de lexpansion musulmane en Afrique subsaharienne. Largent était exploité dansdifférents endroits, mais surtout dans les anciens territoires sassanides.Les techniques industrielles étaient rudimentaires. Sauf exception, la force animale et humaine constituaient luniquesource dénergie. Quelques petits automates avaient été inventés, mais surtout comme jouets. Les seules machinesétaient les moulins et les lanceurs de projectiles. A vent ou à eau, les moulins sont attestés dans la région depuis lestemps les plus anciens et restent encore utilisés aujourdhui. Toutefois, même comparés à lEurope du haut Moyen Age,ils étaient très peu nombreux et ne servaient quà irriguer les terres et à broyer les céréales - jamais à des finsindustrielles. Les catapultes et autres engins similaires étaient destinés, en temps de guerre, à projeter sur les villes oules bateaux ennemis des chaudrons remplis dun liquide incendiaire. En usage jusquà lapparition, vers la fin du MoyenAge, de canons et de canonniers venus dEurope, ils fonctionnaient par tension, torsion ou, dans leur version améliorée,par la mise en mouvement de poids et de contrepoids, méthode qui permettait denvoyer des projectiles plus lourds, plusloin et avec plus de force. Dautres armes - épées, dagues, boucliers, armures et pièces dartillerie (telles quemangonneaux et balistes) - occupaient une place non négligeable aussi bien dans lindustrie manufacturière que dans lecommerce international.Lune des raisons de cet immobilisme dans le domaine de la production dénergie résidait évidemment dans le manquede matières premières adéquates, comme en possédait lEurope occidentale avec le charbon, le bois, le charbon de boisou encore leau de ses innombrables rivières et cascades. Il y avait bien sûr du pétrole en abondance, mais le secret deson extraction et de son utilisation ne serait découvert que bien plus tard. Dans lAntiquité et au Moyen Age, il étaitrecueilli lorsquil jaillissait spontanément. Dans la Perse zoroastrienne, il servait à entretenir la flamme sacrée des
    • temples. Dans lEmpire byzantin et lEmpire islamique, il entrait dans la composition de mélanges explosifs utiliséscomme armes de guerre.De même que se vêtir, avoir un toit était un besoin universel; quantité dindustries se développèrent pour construire,meubler et décorer édifices publics et privés. Les habitants des villes avaient également besoin de marmites, decasseroles et autres ustensiles de cuisine, de savon, de parfums et donguents, sans oublier le nécessaire pour écrire:encre, parchemin, papyrus et, plus tard, papier.Les transports, qui dans dautres civilisations contribuaient de façon notable à lessor de la production industrielle,jouaient un rôle moindre en terre dislam. La pénurie de bois et de métaux explique peut-être la rareté des véhicules àroues et donc des routes qui leur étaient destinées. De temps en temps, on trouve des descriptions et même desillustrations de charrettes, mais visiblement celles-ci sont considérées comme quelque chose de tout à fait inhabituel.Ainsi le géographe et historien marocain du XIVe siècle, Ibn Battûta, les jugea-t-il suffisamment remarquables, lors dunvoyage en Asie centrale, pour les inclure dans sa description des peuples turcs de la steppe. Encore au XVIIIe siècle,Volney, un voyageur français, écrivait :« Il est remarquable que dans toute la Syrie lon ne voit pas un chariot ni une charrette ; ce qui vient sans doute de lacrainte de les voir prendre par les gens du gouvernement, et de faire dun seul coup une grosse perte7. »Le transport seffectuait normalement par bêtes de somme ou par voie deau. Domestiqués au IIe millénaire avant J.-C,le chameau peut porter jusquà six cents kilos, parcourir trois cent cinquante kilomètres par jour et sabstenir de boirependant dix-sept jours. Toutefois, les chameaux ne peuvent être utilisés partout. Emmenés en grand nombre dAnatolieet de Syrie pour transporter ravitaillement et matériel militaire, beaucoup ne supportèrent pas le climat humide desBalkans et périrent, retardant ainsi la progression des armées ottomanes. Sous le climat sec du Moyen-Orient,cependant, ces bêtes revenaient certainement moins cher que des routes et des charrettes. Même lhumble mule ou lânerépondaient parfaitement aux besoins de transport de marchandises et de personnes sur de courtes distances. Enrevanche, le transport par voie deau était largement répandu depuis des temps immémoriaux et lon construisait desbateaux capables de naviguer en Méditerranée, mais aussi dans les mers orientales et sur les rivières. Les historiens ontcalculé quà lépoque romaine, il revenait plus cher de transporter du blé par chariot sur cent kilomètres que par mer dunbout à lautre de la Méditerranée. Il devait en être à peu près de même à lépoque musulmane.La forme de production la plus courante, notamment dans le textile, était domestique, lartisan travaillant à domicile,parfois avec des membres de sa famille, ou dans de petits ateliers. La production répondait essentiellement aux besoinsfamiliaux et locaux; seuls quelques produits, comme les tapis, étaient exportés à létranger. Parfois, lindustrie revêtait deplus amples dimensions. Ainsi, certains documents de lEgypte médiévale montrent que les ouvriers du lin étaientemployés par un entrepreneur et payés à la journée. On trouve une même organisation du travail pour le raffinage dusucre, autre industrie égyptienne importante. De son côté, lÉtat intervenait de multiples façons, soit en protégeant telleindustrie, soit en y investissant de largent, soit en sen arrogeant le monopole.Cest ce qui advint au tirâz. En arabe classique, ce terme désigne une pièce de brocart dont le port ou loctroi représentaitune prérogative royale. Seuls pouvaient sen revêtir les souverains ou ceux quils désiraient honorer. Le tirâz devint unsystème de récompenses et de décorations. A cause de son statut très particulier, sa fabrication était, dans les premierssiècles de lhégire, un monopole jalousement gardé. Les ateliers appartenaient à lÉtat et leurs directeurs étaient desfonctionnaires. La production de guerre, comme, par exemple, la construction navale et la fabrication de certainesarmes, était, elle aussi, parfois contrôlée par lÉtat.
    • Il arrivait également que lÉtat intervienne dans la fixation des prix. Cette pratique remonte à lAntiquité, en particulier àlempereur Dioclétien, qui, semble-t-il, fut le premier à avoir voulu le faire à grande échelle. Malgré un hadith attribuéau Prophète selon lequel « seul Dieu peut fixer les prix » - éloquente déclaration de laisser-faire économique -, lesautorités musulmanes tentèrent souvent dimposer ce que les économistes du Moyen Age appelaient « un juste prix ».Sans succès. Franchissant un pas de plus, certains souverains sattribuèrent des monopoles. Estimant sans douteinsuffisants les profits quils retiraient de la taxation du commerce du poivre, plusieurs sultans, notamment en Egypte àla fin de lépoque mamelouke, décidèrent den prendre le contrôle. Lun deux, Bârsbây (1422-1438) étendit cettepolitique à dautres marchandises. Leffondrement du commerce de transit qui en résulta fut lune des principales raisonsqui poussèrent les Portugais à entreprendre leur grand périple autour de lAfrique.Dans lindustrie comme dans dautres domaines, lun des principaux apports de la période islamique résida danslharmonieux mélange de traditions et de techniques héritées des anciennes civilisations de la Méditerranée orientale etdu monde iranien, comme en témoigne lart de la poterie musulmane. Au XIIIe siècle, les invasions mongoles réunirent,pour la première fois dans lhistoire, lest et louest de lAsie sous une même autorité politique et ouvrirent le Moyen-Orient, notamment la Perse, aux goûts et aux styles extrême-orientaux.La quête et lextraction de métaux précieux encouragèrent et facilitèrent la création dun système étendu de distributionet déchange. Lemploi simultané de deux monnaies, lor dans les anciens territoires byzantins et largent dans les anciensterritoires sassanides, donna naissance à une économie bimétallique et entraîna le développement dun système dechange. Le grand commerce engendra, dans les principaux centres marchands, une classe de changeurs et favorisaensuite lapparition dun système bancaire complexe et ramifié.Le monde musulman médiéval offrait des conditions idéales à lessor du commerce sur de vastes distances. Pour lapremière fois, une immense région abritant de vieilles civilisations et sétendant des rives de lAtlantique aux frontièresde lInde et de la Chine formait une seule entité politique et culturelle, qui plus est placée, pendant quelque temps, sousune même autorité centrale. Riche, subtile et sophistiquée, la langue arabe était comprise dun bout à lautre du mondemusulman et servait de moyen de communication international et interrégional.« Dieu a permis la vente et il a interdit lusure... Ceux qui retournent à lusure seront les hôtes du feu où ils demeurerontimmortels », dit le Coran (II, 275). Linterdiction de lusure, exprimée avec force par les Écritures, revient avecinsistance dans les traditions et les commentaires, dont lun va jusquà affirmer quun seul délit dusure est pire quetrente-trois actes de fornication. Prise très au sérieux par les musulmans, cette interdiction constitue encore aujourdhui,pour les plus pieux, un obstacle aux activités bancaires et dinvestissement. Selon lécrasante majorité des théologiens etdes juristes, elle sapplique à toute forme dintérêt, et pas seulement à lintérêt de taux excessif — règle qui, si elle avaitété strictement appliquée, aurait empêché le développement du crédit et, donc, du commerce à grande échelle. Dans cedomaine, comme dans bien dautres, marchands et juristes imaginèrent des procédures — appelées, en langagetechnique, hïla shariyya ou «stratagèmes juridiques» — qui, tout en respectant la lettre de la loi, leur permirentdorganiser le crédit, les investissements, de mettre sur pied des sociétés en commandite et même des services bancaires.Constituant lun des « piliers de lislam », le pèlerinage à La Mecque, que tout musulman doit accomplir au moins unefois dans sa vie, a grandement favorisé lessor du commerce sur de longues distances. Se tenant chaque année, le hajj,qui rassemblait, dans le même lieu saint, des foules de croyants venus de tous les coins du monde musulman pourcommunier dans les mêmes rites, contribua certainement à créer et à perpétuer un sentiment didentité commune.
    • Le monde musulman avait des traditions locales, souvent très vigoureuses, mais développa, dès lorigine oupresque, un degré dunité — reflété dans les valeurs, les normes et les mœurs de sa civilisation urbaine — sanséquivalent dans le monde chrétien médiéval. «Les Francs, observait Rashïd al-Dïn, parlent vingt-cinq langues et aucundes peuples ne comprend la langue des autres8. » Cette remarque na rien de surprenant de la part dun musulmanhabitué à lunité linguistique du monde musulman, dans lequel deux ou parfois trois langues principales répondaient nonseulement aux besoins dune petite classe de clercs (comme le latin en Europe occidentale), mais servaient aussidinstruments de communication universelle, supplantant les langues et dialectes locaux à tous les niveaux sauf les plusbas. Grâce à une mobilité géographique, mais aussi sociale et intellectuelle sans précédent dans lAntiquité ou au MoyenAge, le monde musulman mit sur pied un vaste réseau de communication, sur terre et sur mer.Quel que fut lélément choisi, voyager était périlleux, à cause des brigands et des pirates. De tels déplacements étaientlents et pénibles ; coûteux aussi, quoique beaucoup moins par bateau. Pour toutes ces raisons, le commerce sur degrandes distances se limitait, pour lessentiel, à un petit éventail de produits dont les prix étaient suffisamment élevéspour justifier les risques.Ainsi, les denrées alimentaires, si importantes dans le commerce moderne, occupaient une place moindre à lépoque.Généralement bon marché et devant être transportées en quantité, leur commerce nétait pas rentable. Les coûts étaienttrop élevés, les bénéfices trop faibles et les aléas trop grands. La consommation alimentaire reposait presqueentièrement sur la production locale. Le grand commerce concernait trois principaux types de marchandises, dont larareté et le coût justifiaient les risques et les rigueurs de longs voyages par bateau ou par caravane. Il sagissait avanttout de minerais, desclaves et de produits de luxe.Produites en général localement, les denrées alimentaires dépendaient très peu des importations. En revanche, lor,largent et le fer devaient être importés à tout prix.Le commerce, à grande échelle et sur de vastes distances, de personnes se développa pour lessentiel durant la périodeislamique et ce, triste paradoxe, en raison des progrès humains apportés par la législation musulmane. Dans les anciensempires, et même au début de lère chrétienne, la nombreuse population servile se recrutait principalement sur place. Lessources dapprovisionnement se renouvelaient de diverses manières: par lasservissement des criminels et des débiteurs,par l« adoption » comme esclaves denfants abandonnés par leurs parents, par ceux qui vendaient leurs propres enfantsou se vendaient eux-mêmes. Tout changea avec les conquêtes islamiques et lapplication progressive de la loimusulmane. Selon un principe fondamental énoncé par les juristes et généralement respecté par les souverains, lacondition naturelle de lhomme est la liberté. Quils fussent musulmans ou adeptes de lune ou lautre des religionsautorisées, les sujets nés libres dun État musulman ne pouvaient être asservis ni pour dettes ni pour crime hormis celuide révolte armée. Les enfants abandonnés devaient être présumés libres jusquà preuve du contraire. Les enfantsdesclaves naissaient et restaient esclaves, à moins dêtre affranchis. Les seules personnes de condition libre pouvant êtrelégalement réduites en esclavage étaient les infidèles capturés dans une guerre sainte. Butin licite, eux et leur familledevenaient la propriété des vainqueurs. Laugmentation naturelle de la population servile ne pouvant répondre auxbesoins inextinguibles de la société musulmane, un vaste trafic desclaves infidèles se développa de lautre côté desfrontières de lEmpire. Bien que cette marchandise fut périssable, son prix élevé, surtout sagissant de jeunes filles,compensait largement les risques. La castration pouvait considérablement augmenter le prix dun jeune esclave mâle ; eneffet, les eunuques étaient très recherchés par les propriétaires de palais et de riches demeures, mais aussi pour
    • lentretien et la protection de certains lieux de culte. La loi islamique interdisant la mutilation, les eunuques étaient «traités » à la frontière, avant de pénétrer en terre dislam.LEurope, la steppe eurasienne et lAfrique représentaient les trois grandes zones dapprovisionnement. Certains esclavesvenaient parfois de plus loin, de Chine, de lInde ou dailleurs, mais cétait exceptionnel. Du Moyen Age jusquà lépoquemoderne, la majorité des esclaves se recrutaient dans trois populations principales. Les peuples slaves dEurope centraleet orientale (doù létymologie du mot «esclave») fournissaient dimportants contingents à lEspagne et à lAfrique duNord musulmanes. Au Moyen Age, leur commerce était entre les mains de marchands et de commanditaires ouest-européens. Lors de leur propression dans les Balkans, les Ottomans court-circuitèrent ces intermédiaires etsapprovisionnèrent directement à la source. Un autre contingent, plus petit mais non négligeable desclaves dEuropeoccidentale résultait des raids des pirates barbaresques qui, au XVIIe siècle, étendirent leurs activités des côtes de laMéditerranée à celles de lAtlantique. En 1627, ils ramenèrent dIrlande deux cent quarante-deux captifs quils vendirentau marché des esclaves dAlger. Le 20 juin 1631, ils lancèrent un raid contre le village de pêcheurs de Baltimore, enIrlande. Un rapport envoyé à Londres dresse la liste des habitants « emmenés » par les corsaires avec femmes, enfants etservantes, soit cent sept personnes, auxquelles venaient sen ajouter quarante-sept « capturées dans dautres endroits».Un témoin de lépoque, le prêtre français Pierre Dan, décrit leur arrivée à destination :«... Ils les menèrent en Alger, où ce fut une chose pitoyable de les voir exposer en vente : car alors on sépara les femmesdavec les maris, et les enfants davec les pères. Alors, dis-je, on vendit le mari dun côté, et la femme de lautre, en luiarrachant la fille dentre les bras, sans espérance de se revoir jamais plus 9. »A la même époque, les khans tatars dEurope orientale razziaient les campagnes russes, polonaises et ukrainiennes etramenaient chaque année des milliers de jeunes esclaves («la moisson des steppes») qui étaient expédiés à Istanbul etvendus dans les villes de lEmpire ottoman. Ce trafic se poursuivit jusquà la fin du XVIIIe siècle et sarrêta, en 1783,avec lannexion de la Crimée par les Russes.Le deuxième grand groupe desclaves était formé par les Turcs dEu-rasie qui, dès le début de lère musulmane, serecrutaient par capture ou par achat depuis le nord de la mer Noire jusquaux frontières de la Chine et de la Mongolie.Représentant, au Moyen Age, le gros des esclaves blancs du monde musulman oriental, ils étaient sunout employés danslarmée. Après lislamisation de la steppe turque, cette source dapprovisionnement devint illicite, mais une nouvelle seprésenta avec le Caucase, doù lEmpire ottoman et la Perse importèrent en grand nombre des esclaves géorgiens etcircassiens des deux sexes. Elle se tarit à son tour dans le premier quart du XIXe siècle, lorsque les Russes semparèrentdu Caucase.Le troisième groupe se composait des esclaves noirs de lAfrique subsaharienne, dont le trafic serait le dernier àdisparaître. Si leur présence était déjà attestée à lépoque romaine, notamment en Egypte où ils existaient depuis la plushaute Antiquité, ils constituaient en général une rareté. Limportation massive desclaves noirs date de lavancée desarmées musulmanes sur le continent africain. Les esclaves empruntaient trois grandes routes : dAfrique de lEst, ilstraversaient la mer Rouge et le golfe Persique, débarquaient en Arabie et poursuivaient leur route jusquen Iran et au-delà; du Soudan, ils gagnaient lEgypte par caravane en longeant la vallée du Nil; de lAfrique de lOuest, ils remontaientvers le nord, traversaient le Sahara et arrivaient dans les pays du Maghreb et en Egypte. La colonisation européenne enAfrique tropicale interrompit un moment ce trafic. Les esclaves noirs étaient employés à différentes tâches - agricoles,industrielles, commerciales, mais surtout domestiques. Malgré leur présence dans lagriculture, par exemple, dans lestravaux de drainage en Irak, dans les mines, notamment de sel et dor en Nubie et au Sahara, et dans certains secteurs de
    • la production industrielle, léconomie du monde musulman médiéval, contrairement à celle du monde antique, nereposait pas sur le travail servile.Enfin, il y avait le commerce des produits de luxe, objets peu encombrants, légers, coûteux et très recherchés.Au premier rang venaient les textiles, en particulier la soie et les brocarts. A la fin de lépoque romaine, byzantine etpersane, ainsi quau début de lère islamique, la soie joua un très grand rôle commercial, mais aussi politique. Sonimportation et, plus tard, sa fabrication étaient souvent des monopoles royaux. Lorsquun roi voulait honorer un princebarbare, il lui offrait parfois un manteau fait de cette étoffe précieuse; ainsi la soie revêtait-elle également uneimportance diplomatique. Son importation dExtrême-Orient constitua pendant un temps lun des principaux leitmotivede lhistoire politique et militaire des contrées par où elle transitait.Autre produit recherché, lencens qui, avec dautres plantes aromatiques, venait du sud de lArabie et de régions plus àlest. Abondamment utilisé dans les temples du monde gréco-romain et, plus tard, dans les églises chrétiennes, lencensoccupait une place de premier plan dans le commerce. Certains historiens modernes ont été jusquà comparer sonrôle à celui du pétrole aujourdhui : il faisait tourner la machine - au sens figuré.Après lavènement de lislam, dont les rites et le culte ne nécessitent pas dencens, ce produit perdit de son importancedans le monde musulman, tout en continuant à être demandé dans lEurope chrétienne. Le commerce des épices,notamment du poivre en provenance de la côte de Malabar, sy substitua en partie. Poivre, épices et condimentsreprésentaient un marché lucratif en terre musulmane et ailleurs; ceux qui en faisaient le négoce formaient une classe demarchands prospères et respectés.Les pierres précieuses avaient, elles aussi, lavantage de peser peu et de valoir beaucoup. Cela était vrai également delivoire, des bois rares et précieux, et même de certains animaux exotiques que les Romains importaient en grandnombre pour les jeux du cirque.Au début du Moyen Age, le commerce du Moyen-Orient musulman était à tous égards plus avancé que celui delEurope : il était plus riche, plus étendu et mieux organisé, il disposait dun réseau de relations plus ramifié, les produitsofferts à la vente étaient plus nombreux, largent plus disponible pour les acheter. Vers la fin du Moyen Age, la situationse renversa. Les voyages de découverte et larrivée des Portugais en Asie ne mirent pas fin, contrairement à ce quon acru, au commerce moyen-oriental: on sait aujourdhui que celui-ci se poursuivit pendant plus dun siècle après queVasco de Gama débarqua aux Indes. De même, son déclin ne peut être attribué aux découvertes transocéaniques, dontles répercussions économiques furent une des conséquences et non la cause des changements que connut le Moyen-Orient. Fait remarquable, les Portugais, petit peuple vivant dans un petit pays de louest de lEurope, réussirent àaffirmer en Extrême-Orient une présence - et même pendant un temps une suprématie - navale et commerciale, alorsque, plus étonnant encore, les grandes puissances du Moyen-Orient - lEgypte des mamelouks, la 1 urquie ottomane etlIran safavide - se montrèrent incapables de se mobiliser, soit économiquement pour leur faire concurrence, soitmilitairement pour les vaincre. Les découvertes ont sans doute accéléré le déclin du commerce moyen-oriental, maiselles ne lont pas provoqué ; historien doit en rechercher les causes ailleurs.Ce déclin naffecta dailleurs pas seulement les pays musulmans. Il toucha également ce qui restait de territoiresbyzantins et même, à un moindre degré, lEurope méditerranéenne, en particulier lItalie, où les grands Étatscommerciaux se virent supplantés par la montée en puissance des pays du nord-ouest de lEurope. De même, on nesaurait attribuer ce déclin aux attitudes religieuses et aux dispositions de la loi musulmane. Leur existence navait pas,dans le passé, entravé lessor du commerce ; leur inexistence ailleurs ne sauva ni Byzance ni lItalie.
    • Plusieurs causes matérielles sont faciles à identifier. Lépuisement, ou la conquête par des envahisseurs, de mines et deréserves de métaux précieux laissa les pays musulmans à court dargent au moment précis où leurs concurrentseuropéens découvraient de nouveaux gisements dor et dargent dans les Amériques. La peste noire et quelques autresfléaux avaient aussi cruellement frappés la Chrétienté que lislam, mais les pays musulmans avaient, en plus, eu à pâtirdinvasions destructrices, en particulier celles des Mongols à lest et celles des Banu Hilâl, ces tribus bédouines quidévastèrent lAfrique du Nord.Peut-être encore plus déstabilisateurs sur le long terme furent les changement politiques internes et laccaparement delÉtat par des aristocraties militaires indifférentes au commerce et à la production. Même le commerce maritime enMéditerranée tomba aux mains des cités italiennes — sans conquête, sans pression daucune sorte, simplement grâce àdes méthodes commerciales plus dynamiques et plus efficaces. Mis à part quelques denrées telles que le sucre et, plustard, le café, lagriculture et lindustrie moyen-orientales cessèrent de produire des surplus exportables, si bien que lesmarchands dépendirent de plus en plus du commerce de transit entre lEurope et lExtrême-Orient. Aussi ledétournement de ce commerce porta-t-il un coup particulièrement dur à la région. Pendant ce temps, les progrèstechniques, financiers et commerciaux réalisés à lOuest donnaient aux marchands européens les instruments et lesressources pour dominer les marchés du Moyen-Orient, dont laccès leur était pour le moins facilité par lunité et lastabilité de lEmpire ottoman. Les armées de lEmpire lemportaient sur terre, sa flotte était maîtresse des mers ; pendantce temps-là, les marchands européens semparaient pacifiquement et sans mot dire de ses marchés.Chapitre X Les élitesComme toutes les civilisations, lislam établissait une distinction entre de petits groupes plus ou moins privilégiés et lereste de la population. En arabe classique, ces deux catégories étaient le plus souvent désignées par khâssa et âmma,deux termes signifiant « particulier» et «général». Égalitaire sur le plan des principes, lislam ne reconnaissait, entre sesfidèles, aucune supériorité liée à la naissance, à la race, à la nationalité ou au statut social. A linstar des autres religionsmonothéistes, il admettait lexistence dune inégalité fondamentale entre hommes et femmes, hommes libres et esclaves,fidèles et infidèles, et imposait à ces derniers un statut inférieur conformément aux préceptes de la loi divine. En dehorsde ces inégalités établies et reconnues, la doctrine et le droit traitaient sur le même pied tous les croyants. Surpassant enmérite la richesse, le pouvoir et la naissance, seules la piété et les bonnes actions pouvaient conférer rang et honneurs.Dans les faits, cependant, ceux qui avaient la chance de posséder des richesses, du pouvoir ou même de linstructionsouhaitaient en général transmettre ces atouts à leurs enfants, doù une tendance inévitable à 1 apparition de classesprivilégiées héréditaires. Jusquà lépoque ottomane, peu de régimes politiques vécurent suffisamment longtemps pourengendrer une aristocratie durable veillant jalousement sur ses prérogatives; la plupart succombèrent sous le coup desoulèvements internes ou, plus souvent, de conquérants venus de lextérieur. Les nouveaux dirigeants, entourés de leurparentèle, de leurs hommes de mains et de leurs partisans, fondaient à leur tour une nouvelle aristocratie de largent etdu pouvoir. Bien entendu, la conquête favorisait ceux qui étaient de même origine ethnique que les conquérants, mais ceprivilège était de courte durée. Deux cas font exception : les Arabes qui créèrent la communauté musulmane et lagouvernèrent pendant quelque temps; les Turcs qui, de la fin du Moyen Age jusquaux Temps modernes, eurent lequasi-monopole de la souveraineté politique et du commandement militaire. Avec le temps, et chacun à leur manière, ilsperdirent leur identité ethnique dorigine — les Arabes en se fondant dans les populations autochtones arabisées, lesTurcs en sinté-grant dans les élites gouvernementales et administratives pluriethniques de lEmpire ottoman.
    • Les docteurs de la loi ne se penchent sur la notion de classe sociale que dans un seul contexte, celui où sont examinéesles règles de la kafiza, en gros de légalité de naissance et de statut social dans le mariage. Ce principe ne constitue enaucune façon la reconnaissance de privilèges aristocratiques. Il ninterdit pas les mariages inégalitaires, les juristes étantdailleurs loin de sentendre sur la notion dinégalité. Il a pour objet de protéger lhonneur des familles respectables enleur donnant la possibilité, si elles le souhaitent, de sopposer à un mariage inopportun. Il peut être invoqué par le pèreou le tuteur légal dune femme pour lempêcher de contracter un mariage sans autorisation, ou lannuler sil a déjà eu lieuou si lautorisation a été obtenue par tromperie; cela à condition quil ny ait ni enfant ni grossesse en cours. Il peutégalement être invoqué pour empêcher une femme dépouser un homme de condition sociale inférieure, ce quidéshonorerait la famille. En revanche, un homme pouvait épouser une femme de rang social inférieur, puisque, auxyeux des juristes, une femme était de toute façon inférieure et que, par conséquent, un tel mariage navait rien dunemésalliance.Les juristes proposent des définitions très différentes de la kafia. Pour certains, ne concernant que la religion, elle estdestinée à protéger une femme pieuse que lon veut donner en mariage, contre sa volonté, à un homme aux mœursdissolues. Sinon, comme laffirme le grand juriste Màlik ibn Anas, « tous les peuples de lislam sont égaux entre eux,conformément à la Révélation divinel ». Mais pour une autre école juridique, peut-être influencée par la sociétéhiérarchisée de la Perse préislamique, outre la piété et les mœurs, elle concerne lextraction sociale, la profession, lasituation financière et, pour les enfants et petits-enfants de convertis ou desclaves affranchis, la date à laquelle leurfamille a embrassé lislam ou est devenue libre.A lévidence, la distinction entre khàssa et âmma nétait pas simplement de nature économique - entre les nantis et lesautres. Le jeune homme pauvre mais méritant et le riche parvenu sont des personnages bien connus de la littératuremusulmane. Cependant, il est clair quêtre pauvre depuis des générations ne permettait pas dappartenir à la khàssa. Cequi distinguait ces deux catégories nétait pas non plus la naissance, lorigine ethnique ou le statut, même si ces critèresentraient aussi en ligne de compte. Être né dun père khàssa et être élevé dans un foyer khàssa entraînait au moins uneprésomption de statut khàssa. Comme sous dautres deux et en dautres temps, les distinctions sociales avaient tendanceà se perpétuer, alors quavaient disparu les conditions économiques et politiques qui les avaient engendrées. Quand on aperdu pouvoir et richesses, on garde parfois un sentiment de supériorité sociale. Naturellement, lactivité constituait unautre critère ; les auteurs musulmans médiévaux sattachent à classer les différents métiers, artisanats et professions,indiquant leur place dans léchelle sociale.Linstruction revêtait également une importance particulière dans cette société qui accordait un statut divin à sesEcritures, vénérait la langue dans laquelle elles étaient couchées et tenait en haute estime ceux qui savaient la manieravec élégance. Une langue, puis deux et finalement trois - larabe, le persan et le turc - modelèrent lidentité culturelledes principales régions du Moyen-Orient musulman et conférèrent aux classes cultivées une remarquable unitéculturelle et spirituelle. Si 1 àmma parlait une multiplicité didiomes et de dialectes, la khàssa était unie par une mêmelangue littéraire, une même tradition classique et scripturaire et, à travers elles, par les mêmes règles de conduite et desavoir-vivre. Au début de lère islamique, notamment a Bagdad sous les Abbassides et au Caire sous les Fatimides, ilnétait pas indispensable dappartenir à la religion dominante pour faire partie des élites. Des poètes, des savants, desérudits chrétiens et juifs fréquentaient les mêmes cercles que leurs homologues musulmans - pas seulement en tant quecollègues, mais aussi comme amis, associés, élevés et maîtres. Par la suite, surtout à cause des combats religieux menésà lintérieur et à lextérieur, les attitudes se durcirent et les nonmusulmans, bien que bénéficiant toujours de la tolérance
    • prescrite par la sharia, se virent peu à peu relégués aux marges de la société musulmane. A la fin du Moyen Age et audébut des temps modernes, si les médecins et autres spécialistes non musulmans occupaient encore des positions parfoistrès élevées, les contacts sociaux et même intellectuels entre gens de religion différente se réduisirent comme peau dechagrin.Les sources littéraires et documentaires sur les débuts de lère islamique proviennent presque tous de la khâssa; aussinest-il pas étonnant que ces témoignages du passé, ainsi que la recherche historique moderne qui sappuie dessus,reflètent avant tout les centres dintérêt, les activités et les préoccupations de cette couche sociale. Ce nest que depuisquelques années que les historiens ont commencé à étudier la vie du menu peuple : les paysans, les artisans et lespauvres des villes. Bien quon dispose dun certain nombre de documents passionnants remontant au Moyen Age, cetteétude porte principalement sur la période ottomane, qui, seule, offre des archives en quantité suffisante.Les sources littéraires pour létude de lhistoire du monde musulman - livres, correspondances et autres écrits -proviennent essentiellement de deux grands groupes sociaux, les scribes et les religieux. La fonction administrativeexiste depuis des temps immémoriaux et est même peut-être née au Moyen-Orient, où elle est apparue pour répondre àdivers impératifs concrets, notamment la création et lentretien de systèmes dirrigation dans les riches vallées fluviales.Dès la seconde moitié du IVe millénaire avant J.-G, les pharaons de lancien royaume dEgypte asséchèrent des marais,développèrent lirrigation, construisirent des villes et organisèrent le commerce par voie terrestre et maritime, afin deprocurer au pays le bois et les métaux qui lui faisaient défaut. Lessor du gouvernement et de ladministration, laconstruction de palais et de temples requéraient la tenue de registres et de comptes. Ainsi naquit le « mystère » delécriture et, avec lui, une classe spécialisée de scribes et demployés, ainsi que la possibilité révolutionnaire deconsigner des connaissances, de les accumuler et de les transmettre. La bureaucratie sépanouit en Egypte, malgré denombreux changements de régimes et de civilisations qui virent se succéder les pharaons, les souverains hellénistiques,les Romains, les Byzantins, les Arabes et leurs divers héritiers musulmans. Un même phénomène se produisit en Irak eten Iran où des traditions bureaucratiques remontant à Babylone et à lancienne Perse se perpétuèrent sous les Sassanides,puis sous les califes et sultans musulmans. Leur modèle était Ezra le scribe, dont les compétences et les responsabilitéssont décrites dans le livre de la Bible qui porte son nom.Un certain nombre de traits caractérisent toutes ces bureaucraties. Le plus important et le plus persistant peut-être est lacontinuité et le fait que cette forme de gouvernement passe par lécrit. Courrier et comptes représentent une partessentielle du travail administratif; ceux qui sy consacrent doivent obligatoirement savoir écrire et compter. Uneproportion considérable de la littérature islamique classique a été rédigée par des scribes pour des scribes et reflète aussibien leur ethos que leurs intérêts et leurs préoccupations professionnelles. Elle fait apparaître une organisationhiérarchisée et différenciée selon les fonctions. Chaque employé y remplit une tâche pour laquelle il a été mandaté parun supérieur. Sa fonction est précisément définie, son mandat limité. Ce système possède une chaîne decommandement, qui est aussi une échelle davancement. Chacun sait à peu près ce que lavenir lui réserve et ce quil doitfaire pour obtenir la promotion convoitée. Ce type dorganisation hiérarchisée implique également la notion desupervision et de contrôle, et fait intervenir un principe important, celui de responsabilité.Autre trait caractéristique de la bureaucratie : ses modes de recrutement et de rémunération. Typiquement, le scribe estun employé salarié. Il ne tire pas ses gains dun héritage, de la possession dun bien ou dun titre. Il nest pas propriétairede sa source de revenus ni titulaire dune concession. Il perçoit un salaire en échange dun travail donné. Dans lesbureaucraties les mieux organisées et les plus efficaces, son salaire lui est versé en espèces. En période de difficultés
    • financières, les gouvernants rétribuaient leurs fonctionnaires en leur accordant des faveurs - recette assurée dunedécomposition de ladministration.Malgré de nombreux changements de gouvernement, de religion, de culture et même décriture et de langue, lesbureaucraties moyen-orientales ont fait preuve, au cours des millénaires, dune remarquable longévité, ainsi que dunegrande continuité. Durant les sept siècles qui séparent lavènement du christianisme de celui de lislam, la région eut unsystème administratif hellénistique sur son versant occidental, et persan sur son versant oriental. A louest de lIrak, dansles pays sous domination romaine puis byzantine, ladministration avait hérité de la langue — le grec — et des pratiquesdes monarchies hellénistiques. Par bonheur pour lhistorien, les conditions particulières de lEgypte - une administrationcentralisée, une relative stabilité et un climat sec — ont permis la conservation, jusquà nos jours, dun grand nombre dedocuments administratifs. Grâce à eux, on peut reconstituer, avec un degré de précision impossible ailleurs, lefonctionnement, et éventuellement lévolution, de ladministration romaine, byzantine et musulmane. Bien quon nepossède pas de sources aussi abondantes pour la Syrie, tout laisse penser que les mêmes processus y étaient à lœuvre.Là aussi, une administration romaine puis byzantine utilisait le grec comme langue quotidienne, tenait ses comptes etrédigeait son courrier en grec. La plupart des fonctionnaires se recrutaient parmi les autochtones hellénisés. A la veillede la conquête musulmane, ils étaient dans leur écrasante majorité chrétiens.Dans lEmpire perse, les aléas climatiques et les bouleversements politiques ont empêché la préservation dun fonds dedocuments aussi important. Néanmoins, des témoignages extérieurs émanant de la Bible ou des auteurs grecs décriventune chancellerie affairée et professionnelle travaillant sous lautorité du shah, et les sources musulmanes ultérieuresattestent lexistence dun système complexe denregistrement des opérations financières, fiscales et autres. Les volumesreliés sous forme de codex, dans lesquels les données étaient copiées et conservées pour consultation future, sontprobablement une invention de ladministration persane. Le papyrus, couramment utilisé dans ladministration romaineet byzantine, ne se prêtait pas à la fabrication de codex ; les registres comme les livres se présentaient généralement sousla forme de rouleaux. Plus commodes et plus solides, le parchemin et le vélin servaient communément, au début de lèrechrétienne, à fabriquer des livres qui peu à peu revêtiraient laspect que nous leur connaissons. Dans lEmpire perse, ilsservaient aussi de support à des documents darchives qui, par la suite, seraient souvent consultés par les nouveauxmaîtres arabes. Lintroduction du papier généralisa la tenue de registres en terre dislam.La situation qui prévalut après les conquêtes arabo-musulmanes du VIF siècle offre peut-être lexemple le plus étonnantde continuité bureaucratique. LEmpire perse cessa dexister et de vastes territoires, enlevés aux Byzantins, furentincorporés dans le nouvel Empire arabo-musulman. Pourtant, malgré ces bouleversements, les papyrus administratifségyptiens montrent clairement quau moins en ce qui concerne le fonctionnement quotidien du gouvernement, rien nechangea. Les fonctionnaires chrétiens dEgypte continuèrent à recouvrer les mêmes impôts selon les mêmes règles et àrédiger les mêmes documents administratifs, toujours datés selon lancien calendrier chrétien égyptien. Seule changea ladestination ultime des recettes; pour le reste, tout continua à lidentique. Il fallut plus dun siècle pour que de réelschangements commencent à se produire. Les papyrus bilingues, rédigés à la fois en grec et en arabe, ne firent quetardivement leur apparition. Puis, avec le temps, les documents en arabe prirent le pas sur ceux en grec, qui finirent pardisparaître à la fin du VIIIe siècle. Les sources écrites montrent quun phénomène analogue se produisit en Syrie et enIrak, et aussi plus à lest où larabe supplanta lécriture et la langue persanes.Pour autant, les anciens fonctionnaires ne perdirent pas leurs postes. Encore longtemps après larrivée des Arabes, lesvieilles familles de scribes conservèrent les secrets de leur art, en particulier ceux relatifs à la comptabilité. De
    • nombreuses chroniques arabes racontent comment les conquérants essayèrent de prendre les rênes de ladministration,mais étant incapables de lire les comptes et de traiter le courrier, ils durent y renoncer. Bien quils fussent, politiquementet militairement, les maîtres incontestés de lEmpire, ils neurent dautre choix que de laisser les fonctionnaires continuerdassumer leur travail. Au IIe siècle de lhégire, après de longs efforts, ils réussirent enfin à imposer la langue arabe auxserviteurs de lÉtat et une certaine uniformisation des procédures aux différentes provinces. Pour ne pas être écartées, lesanciennes familles de scribes se mirent à apprendre larabe et, à cette occasion, beaucoup dentre elles, mais pas toutes,embrassèrent lislam. Encore au XIIIe et au XIVe siècle en Egypte, on peut voir de pieux musulmans se plaindreamèrement de ce que les coptes tiennent ladministration et recouvrent les impôts, alors quun honnête musulman resteexclu de ces fonctions.Cette extraordinaire persistance des traditions bureaucratiques sexplique par lexistence de grandes familles de scribesquelles contribuèrent a perpétuer. Lhistoriographie traditionnelle fait la part belle aux califes et aux sultans, aux émirset aux gouverneurs, aux grandes figures politiques et militaires. Pourtant, ceux dont les noms sont rarement mentionnéspar les chroniqueurs et que seule létude des sources permet didentifier, parfois avec difficulté, mériteraient au moinsautant dattention, quil sagisse des responsables de départements, des chefs de chancellerie, des intendants des finances,des inspecteurs et des percepteurs de limpôt, et de leurs divers collaborateurs qui, de génération en génération et siècleaprès siècle, assurèrent le bon fonctionnement de lÉtat, créant des traditions dynastiques qui firent deux une sortedaristocratie de la fonction publique. Dans une lettre adressée à ses collègues, un fonctionnaire du début du VIIIe siècleparle avec fierté de leur rôle dans la pérennité de lÉtat et de la société :«Dieu... a fait de vous des secrétaires élevés aux plus hautes fonctions, des hommes de culture et de vertu, de savoir etde discernement. Grâce à vos talents, les institutions du califat sont bien ordonnées et ses affaires honnêtement gérées.Au travers de vos conseils, Dieu adapte le gouvernement au peuple et le pays prospère. Le calife ne peut se passer devous et cest seulement parmi vous que lon peut trouver des gens compétents. Vous êtes les oreilles grâce auxquelles lesrois entendent, les yeux grâce auxquels ils voient, les langues avec lesquelles ils parlent, les mains avec lesquelles ilsfrappent2.»Le désir naturel quavaient les fonctionnaires, comme tous ceux qui détenaient une parcelle de pouvoir, de transmettreleurs privilèges à leurs enfants eut dimportantes répercussions dans le domaine de léducation. Pour recruter leursserviteurs, les empires musulmans ne disposaient pas dun système dexamens publics — de même que limprimerie et lapoudre, cette invention chinoise ne ferait son apparition quavec larrivée des puissances coloniales occidentales. Lerecrutement seffectuait par lapprentissage. Au moment opportun, un fonctionnaire faisait entrer son fils, son neveu ouson protégé, qui commençait à travailler en bas de léchelle, généralement sans salaire, avant de gravir tous les échelons.Cette méthode faite de protection et de népotisme prévalut jusquaux temps modernes; pouvoir nommer ou mêmerecommander quelquun représentait lun des plus puissants leviers politiques. Là comme ailleurs, le clientélisme régnaiten maître.Cependant, contrairement à ce qui se passait dans dautres secteurs dactivité, recommandation et protection nesuffisaient pas pour faire carrière dans ladministration. Lapprenti devait posséder un niveau suffisant dinstruction pourpouvoir acquérir les compétences quon attendait de lui. Ainsi se créa un lien entre la classe des scribes et celle deslettrés - pas aussi étroit que dans la Chrétienté médiévale, mais qui alla en se renforçant au cours du Moyen Age.Possédant deux classes instruites distinctes, le monde islamique médiéval donna naissance à deux types de littérature etde savoir. Vadab englobait la poésie, lhistoire, les belles-lettres et une grande diversité douvrages illustrant ce quun
    • homme cultivé était censé connaître et apprécier. Vilm (littéralement «connaissance») était le territoire des ulémas etsintéressait avant tout aux questions religieuses : le Coran et ses interprétations, la vie et les traditions du Prophète, lesprécédents institués par lui et ses compagnons, ainsi que les sciences qui en découlaient, à savoir le droit et la théologie.Avec le temps, les administrations byzantine et persane se modifièrent, sadaptèrent, sassimilèrent, bref, sarabisèrent etsislamisèrent. Une nouvelle étape souvrit avec les invasions des peuples de la steppe, lorsque les Turcs puis lesMongols établirent leur domination sur le Moyen-Orient et que le monde musulman se trouva déchiré par des conflitsreligieux, opposant sunnites et shiites, Abbassides et Fati-mides, ainsi que modérés et radicaux à lintérieur de chaquecamp. Durant cette période, un changement perceptible se fit jour dans la formation des élites bureaucratiques, leurethos et leur conception générale des choses. Lislam, et en particulier le droit et la jurisprudence, occupa une placecroissante dans leurs études et eux-mêmes devinrent de plus en plus le produit dune éducation religieuse dispensée parla classe des ulémas.Les fonctionnaires, ou scribes (en arabe, kâtib), formaient une catégorie sociale nombreuse, puissante et consciente deses particularités. Ils portaient un vêtement distinctif, le darrâa, avaient leur propre chef, le vizir, qui dirigeaitladministration sous lautorité du calife ou du sultan. Avant que le gouvernement ne se militarise, le vizir avait lapréséance sur tous les autres dignitaires de lEmpire ; lors des cérémonies officielles, il était précédé de lemblème de sacharge : un encrier.On dit souvent que lislam na pas de clergé. Cest vrai sur le plan theologique. Il nexiste ni ordination, ni fonctionsacerdotale, ni sacrements que seul un prêtre ordonné peut administrer. En principe, tout fidèle possédant lesconnaissances requises peut conduire la prière, prêcher à la mosquée, officier à un mariage ou à un enterrement. Il ny apas non plus dintercession sacerdotale entre Dieu et les croyants. Puisquil ny a pas de clergé, il ny a pas de hiérarchiecléricale, ni dévêques ni de cardinaux, ni de synodes ni de conciles. Certains se consacraient à létude des questionsreligieuses, mais ils étaient censés gagner leur vie par dautres moyens, en exerçant une profession honorable, danslartisanat ou le commerce, par exemple. Sur ce point, la position de lislam, très différente de celle du christianisme, serapprochait de celle du judaïsme qui, depuis la destruction du Temple et la dissolution de son clergé, nen reconnaissaitaucun et considérait les rabbins uniquement comme des maîtres et des juristes. Dans Les Maximes des Pères, ouvragerabbinique compilé vers le IIIe siècle après J.-C, un célèbre aphorisme met en garde ceux qui étudient et enseignent laTorah : « Nen faites ni une couronne pour briller, ni une bêche pour creuser. » On trouve des admonestations du mêmeordre dans les écrits musulmans.Naturellement, la réalité était quelque peu différente et, avec le temps, rabbins et ulémas devinrent des professionnels dela religion. Le droit sétendant et se compliquant, il fallait des experts à plein temps pour lénoncer et lappliquer. Plus lalittérature religieuse ajoutait des commentaires et des interprétations aux Écritures, plus son étude exigeait desspécialistes, eux aussi à plein temps. Il nexistait pas dordination, mais les musulmans, comme les Juifs, mirent au pointun système dhabilitation, en vertu duquel, après avoir suivi un cursus obligatoire, un étudiant pouvait recevoir de son oude ses maîtres un certificat attestant quil était un érudit accompli et un expert en sciences religieuses. Comme lesthéologiens, et même les étudiants en théologie, devaient manger, il fallut imaginer un système capable de subvenir àleurs besoins matériels. Certes, il ny avait pas de clergé en islam, mais il se forma une classe dhommes de religionprofessionnels et dûment formés, que lon peut effectivement qualifier de clergé. Comme les scribes, ces hommesportaient un vêtement distinctif, dont la pièce la plus caractéristique était le turban. Celui-ci devint leur emblème et leurprivilège.
    • La classe des ulémas englobait aussi bien le modeste officiant de village ou dune mosquée de quartier que de hautsdignitaires, tels que le cadi et le mufti. En islam, rappelons-le, il ny a en principe quune seule loi, la loi révélée parDieu. Le droit relève donc des sciences religieuses et ses interprètes appartiennent à la catégorie des ulémas. Le cadi estun juge nommé par le souverain pour faire appliquer la loi divine ou sharia; le mufti est un jurisconsulte chargé detrancher ou de donner son avis sur des problèmes de droit controversés; le muhtasib est un fonctionnaire dugouvernement responsable de la police des marchés et des mœurs, dont la tâche consiste «à commander le bien et àinterdire le mal», selon cette injonction si souvent répétée dans le Coran (III, 104, 110; XXII, 41, etc.) et à laquelle doitobéir tout musulman. Jusquau XIXe siècle, il ny avait pas davocats - leur fonction et leur profession étant inconnues dela jurisprudence musulmane.Durant les premiers siècles de lhistoire de lislam, les relations entre lÉtat et les ulémas étaient faites de distance,parfois même de méfiance réciproque. Pour les plus pieux, lÉtat était un mal nécessaire, avec lequel toutefois unhomme de bien ne devait pas frayer. Servir lÉtat était une activité dégradante et même pécheresse ; en effet, lÉtatassurant ses revenus par lextorsion, quiconque percevait un salaire de lui se rendait complice de ce péché. Se voir offrirun emploi rémunéré par lÉtat et le décliner devint un lieu commun des biographies consacrées aux pieux érudits. Loffreconfirmait la célébrité du héros, le refus son intégrité. Certes, le cadi était un fonctionnaire de lÉtat, mais le folkloremusulman et la religion populaire en firent un personnage ridicule. Indépendant, le mufti jouissait dune plus grandeconsidération. Il était coopté par ses prédécesseurs, et ses émoluments provenaient dhonoraires ou de fondationspieuses. Dune façon générale, les ulémas et leurs institutions dépendaient principalement des subsides que leuraccordaient les fondations pieuses - en arabe, waqf, biens de mainmorte à usage pieux.Aux termes de cette tacite séparation des pouvoirs, lÉtat concédait généralement aux ulémas une compétence exclusivepour tout ce qui concernait la loi divine. Cette reconnaissance, ainsi que leur distance vis-à-vis de lÉtat, conféra auxulémas une immense autorité morale, surtout sils ne détenaient aucune fonction publique. La sharia réglant presque tousles aspects de la vie sociale et personnelle, ses interprètes autorisés exerçaient une influence omniprésente sur la société.La masse des croyants sadressaient à eux pour être guidés dans leur conduite ou pour obtenir des décisions dans toutessortes de domaines, notamment en matière de mariage, de divorce ou de problèmes de succession.Cette relation, ou plutôt cette absence de relation, entre les hommes de religion et le pouvoir politique soulevait desérieuses difficultés dordre pratique. Les ulémas avaient élaboré leur propre conception des droits et devoirs enverslÉtat, que les souverains, pour des raisons politiques, jugeaient, à bien des égards, irréaliste. Souvent, ces derniersavaient besoin du soutien des ulémas ; quand ils le sollicitaient, ils se voyaient demander en retour dappliquer unedoctrine idéale fondée sur un passé sacralisé et hissé au rang de mythe. Pour les ulémas sunnites, cette doctrinecomprenait les précédents institués par les quatre califes «bien dirigés», ainsi que ceux du calife omeyyade Omar ILPour les ulémas shiites, seuls étaient valides les précédents du Prophète et du calife Ali, les califes « bien dirigés » nelayant nullement été.Bien entendu, les ulémas ne se tinrent jamais complètement à lécart de la vie politique et une sorte de trêve ou demodus vivendi sinstaura progressivement entre les deux parties. Le souverain reconnaissait la primauté de la loi divine,évitait de contrevenir ouvertement à ses préceptes, surtout en matière de culte et de mœurs, et, de temps en temps,consultait les ulémas ou les élevait à de hautes fonctions. De leur côté, les ulémas évitaient dentretenir des liens tropétroits avec les autorités publiques. Lorsquils acceptaient une charge, ils le faisaient avec toutes les réticences requiseset au risque dêtre regardés de travers par leurs collègues plus pieux.
    • En conséquence, les ulémas avaient tendance à se scinder en deux groupes : dun côté, les vrais dévots, considérés parleurs pairs et par la masse des croyants comme les gardiens intransigeants et intègres de la vérité; de lautre, les docilesou les pragmatiques qui avaient accepté une charge publique et, de ce fait, perdu une bonne part de leur autorité morale.Cette situation, où les moins consciencieux et les moins scrupuleux entraient au service de lÉtat, tandis que les plushonnêtes et les plus pieux sen abstenaient, avait des effets pernicieux aussi bien pour lÉtat que pour la religion. Lessympathies du peuple allaient nettement aux ulémas qui refusaient de devenir fonctionnaires, et bien desrecommandations de la littérature pieuse appellent quasiment à un boycott du service public.Dimportants changements se produisirent au XIIe et au XIIIe siècle. Ce fut une époque de grands conflits religieux qui,un temps, parurent menacer la survie même de la foi et de la communauté musulmanes. Lislam était confronté à desennemis intérieurs, mais aussi extérieurs venus dOccident et dOrient. Devant le danger, les rangs se resserrèrent etcertaines composantes, jusque-là distinctes ou même opposées, de la société musulmane se rapprochèrent. Lesserviteurs de lÉtat, civils ou militaires, sintéressèrent davantage à la religion; les hommes de religion devinrent moinshostiles à lÉtat.Dans ce rapprochement entre le gouvernement et la religion et entre ceux qui les servaient, la madrassa, sorte deséminaire ou de collège devenu le haut lieu de lenseignement supérieur musulman, joua un rôle déterminant. Au débutde lhégire, linstruction primaire et secondaire était dispensée par les mosquées ou en association avec elles ; au IXe etau Xe siècle, quelques mosquées avaient même des établissements denseignement supérieur, où lon pouvait apprendreles sciences religieuses, mais aussi certaines matières profanes. Ces établissements recevaient des subsides du souverainet des dons de personnes privées. Les plus grands possédaient des bibliothèques ouvertes aux étudiants et auxspécialistes. Il y avait également des bibliothèques semi-publiques qui abritaient des livres relatifs à des disciplines nonreligieuses, telles que les mathématiques, la médecine, la chimie, la philosophie et la musique. Au début du IXe siècle,le calife abbasside al-Mamûn fonda, à Bagdad, la célèbre «maison de la sagesse». Cette académie, qui ferait denombreux émules, avait sans doute pour modèle celle, plus ancienne, de Gondeshapur en Perse, ce haut lieu dessciences hellénistiques et surtout des études médicales fondé par des chrétiens nesto-nens persécutés par Byzance etréfugiés dans lEmpire sassanide, qui s étaient eux-mêmes inspirés des écoles grecques dAlexandrie et dAn-tioche.La madrassa, dans sa forme classique, remonte au XIe siècle. Il sen construirait sur tout le territoire du mondemusulman. Les madrassas etait tantôt liées à une mosquée, tantôt indépendantes; dans ce cas, elles possédaient un petitlieu de prière - une sorte de chapelle – ouvert aux professeurs et aux étudiants. Par la suite, elles sorganiseraient encollèges, se dotant dun programme et dun calendrier détudes, dun corps enseignant permanent et appointé, de locauxet de bourses pour les étudiants. Comme les écoles cathédrales qui voyaient le jour en Europe, elles enseignaientprincipalement la religion et le droit, qui en islam sont deux aspects dun même tout. Par la suite, cependant, à limagedes collèges et des universités en Occident, elles en vinrent à jouer un rôle décisif dans la formation des élites cultivéesen général.De même que les serviteurs de lÉtat commencèrent à manifester un engagement religieux plus profond, de même leshommes de religion acceptèrent plus volontiers dentrer à son service. Dans lEmpire ottoman, sans doute souslinfluence des institutions chrétiennes en vigueur dans les territoires conquis, les professionnels de la religionmusulmane devinrent partie intégrante de lappareil de gouvernement. Fonctionnaires de lÉtat, le cadi et le mufti étaientenvoyés dans le district qui se trouvait placé sous leur juridiction et quon pourrait, sans forcer le trait, appeler undiocèse. Le corps des ulémas devint, à côté de ladministration et de larmée, le troisième pilier du gouvernement
    • impérial ; il avait sa propre hiérarchie coiffée par le sheykh al-islam, le grand mufti dIstanbul, que lon pourraitégalement, sans trop dabus de langage, qualifier de primat de lEmpire ottoman.Par la force des choses, en se rapprochant de lÉtat, les ulémas perdirent une grande partie de leur influence auprès dupeuple. Ils furent remplacés par les cheikhs soufis qui incarnaient une forme assez différente de religiosité. A la fin duMoyen Age, les soufis sorganisèrent en confréries se réclamant de diverses traditions mystiques. Parfois appelés «derviches », les chefs et les membres de ces confréries venaient combler des besoins que lislam officiel ne parvenaitplus à satisfaire. Les rassemblements et les rites derviches apportaient communion et réconfort spirituel et, le caséchéant, aide et solidarité dans les difficultés de la vie quotidienne.Les auteurs musulmans du Moyen Age divisent souvent la société — par quoi ils semblent plutôt entendre ceux qui ladirigent — en deux groupes principaux : les hommes dépée et les hommes de plume. Les premiers étaient, bien sûr, lesmilitaires, les seconds les fonctionnaires et les religieux. Cependant, dautres vivaient aussi de leurs talents intellectuelsou littéraires mais ne rentraient pas vraiment dans lune ou lautre de ces catégories. Par exemple, les médecins quioccupent une place de choix dans les chroniques historiques et les biographies, tantôt comme conseillers médicaux duprince, tantôt en raison de leur pratique dans les nombreux hôpitaux dont senorgueillissait le monde musulman, tantôtencore en raison de leurs travaux de recherche ou de leurs livres. Lart de la médecine sappuyait sur des sourceshellénistiques. Grâce aux apports des musulmans, il atteignit dès le haut Moyen Age un niveau infiniment supérieur àcelui qui prévalait en Europe.Toutefois, au début des Temps modernes, la médecine moyen-orientale accusait un très sérieux retard. Seuls quelquestraités médicaux européens avaient été traduits. Au XVe et au XVIe siècle, des médecins européens, juifs pour laplupart, vinrent exercer leur art dans le monde musulman. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, quelques chrétiens ottomanspartirent se former en Europe et revinrent sinstaller dans leur pays. Mais ce nest quau XIXe siècle que des souverains,particulièrement attachés aux réformes, envoyèrent des étudiants dans les facultés de médecine européennes ou encréèrent sur place avec laide de professeurs étrangers, arrachant ainsi cette discipline aux vieilles pratiques hellénistico-musulmanes qui sétaient perpétuées sans grand changement depuis le Moyen Age.Parmi les hommes de plume - ou plutôt de la parole -, il y avait également les poètes. Même le plus modeste despotentats en entretenait au moins un pour chanter ses louanges dans des vers faciles à mémoriser. Les plus puissantssentouraient dune armée de poètes de cour qui jouaient en quelque sorte le rôle dun ministre de la propagande.Certains poètes mettaient leurs talents au service de riches particuliers, célébrant naissances, mariages et autresévénements familiaux. A une époque où les moyens de communication de masse n existaient pas, la poésie et les poètesremplissaient un rôle important dans la diffusion des nouvelles et la construction dimages positives.Si le poète avait pour tâche de soigner limage du souverain aux yeux de ses sujets, lhistorien était responsable de cellequil convenait de transmettre à la postérité. Au Moyen Age, les historiens, à la différence °-es poètes, nétaient ni deschercheurs indépendants ni des employés du palais. Ils appartenaient pour la plupart à la classe des scribes ou desulémas. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, sous les califes, ils purent conserver une assez grande libertédexpression. Par la suite, les souverains prirent lhabitude davoir, à côté de leurs poètes, des historiens de cour. SouslEmpire ottoman, cette pratique sinstitutionnalisa et donna naissance au poste dhistoriographe impérial. Nommé par lesultan, le détenteur de cette charge avait pour première mission de poursuivre lœuvre de ses prédécesseurs en tenant lesannales de lEmpire. Cette fonction se perpétua jusquau début du XXe siècle, le dernier historiographe impérialdevenant le premier président de la Société dhistoire ottomane.
    • Il existait naturellement dautres professions supérieures ; cependant, au fil du temps, astronomes et astrologues, artisteset calligraphes, architectes et ingénieurs devinrent de plus en plus liés à linstitution qui les employait. Ainsi, à lépoqueottomane, larchitecture et lingénierie étaient des activités presque exclusivement militaires.Au Moyen-Orient, comme ailleurs, les souverains entretenaient des armées, parfois pour repousser des envahisseurs,toujours pour maintenir lordre dans le pays et défendre lautorité de lÉtat.Du temps de Rome, la défense de lEmpire et le maintien de lordre public étaient assurés par des légions romaines,secondées par des forces supplétives recrutées sur place. Leur nombre était étonnamment faible. Alors quil y en avaithuit dans les provinces germaniques frontalières, en temps de paix il nen stationna jamais plus de quatre en Syrie,province limitrophe de la Perse et la plus étroitement surveillée de la région. En temps de guerre, naturellement, legouvernement augmentait leur nombre, les déplaçait ou les renforçait, selon les besoins. Les guerres dArménie (58-66)et la révolte juive (66-70) entraînèrent divers changements importants : en particulier, la Xe légion, Fretensis, futtransférée du nord de la Syrie à Jérusalem, pour servir de garnison permanente dans la province nouvellement constituéede Judée.Les légions nacceptaient dans leurs rangs que des citoyens romains ; avec lextension progressive de la citoyennetéromaine, de nombreux habitants des provinces purent sy enrôler. En Asie Mineure et au Levant, comme ailleurs danslEmpire, les légionnaires recrutés sur place servaient parfois dans la région, mais jamais dans leur pays dorigine. Destroupes auxiliaires prêtaient main-forte aux légions, surtout pour le maintien de lordre. Certaines, plus ou moinsromanisées, appartenaient aux princes vassaux de Rome ; dautres, plus spécialisées,comme les Alae Dromedariorum etles archers montés, étaient directement recrutées et formées par les Romains. Les Arabes issus des tribus du désert quiservaient dans ces unités se familiarisèrent avec des techniques guerrières qui leur seraient fort utiles lors des conquêtesmusulmanes. Les missions de police étaient en général confiées à des cohortes de supplétifs. Leur nom survécut dans levocable arabe shurta> qui désignait les forces de police du califat et des régimes musulmans ultérieurs.LEmpire perse était une formidable puissance militaire et un digne rival de Rome. Si son infanterie, recrutée par lesseigneurs féodaux dans la paysannerie, ninspirait pas trop de crainte, ses mercenaires montés et ses auxiliaires issus despeuples guerriers des frontières passaient pour de redoutables combattants. Les nobles formaient le noyau dur de larmée; composées de cavaliers en cotte de mailles armés de lances et darcs, les cataphractes persanes comptaient parmi lesunités militaires les plus effrayantes de lépoque. Passés maîtres dans les attaques éclairs, les célèbres archers montésparthes semaient la terreur. Autre invention des Perses, létrier redoublait la force du lancier en armure, ce « chardassaut » des armées du début du Moyen Age.Sous le règne de Khosro Ier (531-579), lEmpire perse connut dimportantes transformations, notamment dans sonorganisation militaire qui devint moins féodale et plus professionnelle. Les soldats étaient soumis à un long et difficileentraînement, ainsi quà une stricte discipline ; ils recevaient une solde et des indemnités déquipement. Larmée elle-même nétait plus placée sous lautorité unique dun commandant suprême, V eranspahbadh, qui cumulait les fonctionsde ministre de la défense, de chef détat-major et, le cas échéant, de négociateur, mais sous une hiérarchie dofficiers, degouverneurs et de généraux. Larmée de Khosro remporta certaines victoires : elle mit fin à la guerre civile, pacifia leszones frontalières, chassa les Éthiopiens du Yémen, vainquit les Huns hephtalites et, pendant la guerre contre Byzance,envahit la tyne et mit à sac Antioche. En revanche, elle ne put résister aux assauts des Arabes musulmans. La notiondune armée régulière et de métier, distincte du reste de la population adulte mâle, comme celle de monarchie à laquelle
    • elle était associée, était étrangère à lArabie préislamique et lui répugnait. Dans es pays frontaliers du Nord régnaient desroitelets, dont les sujets servaient parfois dans les troupes auxiliaires de Byzance ou de Perse. Sans doute les Étatssédentaires plus avancés du Sud avaient-ils, eux aussi, des soldats de métier, dun genre ou dun autre. Mais danspresque tout le reste de lArabie, larmée était tout simplement la tribu en armes, mobilisée pour une razzia ou uneguerre.Les récits des premiers chroniqueurs musulmans montrent que lavènement de lislam modifia assez profondément cettesituation. Mahomet et ses successeurs étaient à la tête dune tribu, mais surtout dune communauté politico-religieuseregroupant des hommes dorigines très diverses, issus parfois de tribus ou de pays jadis ennemis. Ils étaient presquecontinuellement en guerre — Mahomet contre les tribus païennes du Quraysh, ses successeurs pour conquérirdimmenses territoires. Longues et couvrant une vaste zone, ces guerres de conquête favorisèrent une spécialisation etune professionnalisation croissantes. Les sources arabes montrent quon distinguait de plus en plus nettement - et cétaitnouveau, surtout dans le centre et le nord de lArabie - combattants et non-combattants et, chez les premiers, soldatsspécialisés servant de longues périodes et auxiliaires ou soldats doccasion mobilisés pour une opération ponctuelle.Selon le principe formulé plus tard par les juristes, le djihad était un devoir sacré qui incombait, dans la défensive, àchaque musulman valide, et dans loffensive, à la communauté tout entière. Telle était sans doute la situation au momentdes conquêtes, lorsque chaque tribu devait fournir son quota de combattants, lesquels étaient en général des volontaires.Même ceux qui servaient de longues périodes nétaient pas des soldats de métier à plein temps. Quand ils ne faisaientpas la guerre, la plupart dentre eux sadonnaient à dautres activités. Sauf exception, ils ne vivaient pas dans descasernes, séparés de leur famille. Néanmoins, la guerre constituait leur principale occupation et leur première source derevenus. Le butin pris à lennemi durant les guerres de conquête assurait généreusement leur entretien.Sauf en Syrie qui, sous les califes omeyyades, devint la province métropolitaine de lEmpire, les armées arabes étaientinstallées dans des camps, dont certains se transformeraient en villes de garnison comme Bassora et Kufa en Irak, Fustaten Egypte, Kairouan en Tunisie et Qom en Perse. La Syrie était divisée en districts militaires - du nord au sud: Homs,Damas, Jordanie et Palestine - correspondant aux anciennes divisions territoriales byzantines. Les troupes arabes deSyrie participaient aux campagnes saisonnières contre Byzance, mais aussi à des expéditions de plus grande envergure,comme le siège de Constantinople. Plus expérimentées, plus compétentes et aussi mieux payées, elles se transformèrentpeu à peu en une armée permanente, larmée régulière des califes omeyyades établis en Syrie. Aucune organisationcomparable nexistait en Irak et en Egypte, où les armées arabes retrouvaient leur statut de milices tribales, hostiles auservice militaire régulier.Les Abbassides conservèrent le même système, à cette seule différence près quils remplacèrent larmée régulièresyrienne par une armée recrutée au Khorassan, la province de lEst iranien qui leur avait servi de tremplin vers lepouvoir et qui resterait longtemps leur principal soutien militaire.Un changement de première importance sensuivit. Au début, les armées du califat étaient composées, dans leurécrasante majorité, dArabes; rien nétait fait pour recruter dans la population locale de Syrie ou dEgypte, laquelle,dailleurs, après des siècles de domination romaine puis byzantine, avait perdu toute disposition ou goût pour les armes.Tel nétait pas le cas dans les provinces orientales de lEmpire, autrefois iraniennes. Contrairement à leurs voisins, lesIraniens navaient pas seulement troqué un maître pour un autre. Gardant un souvenir vivace de leur grandeur impérialeet de leurs traditions martiales, il était naturel quaprès avoir embrassé lislam, ils se sentent en droit de jouer un rôle depremier plan dans son gouvernement et son armée. Cest aussi ce qui se produisit, quoique de façon un peu différente,
    • avec les populations berbères insoumises des anciennes provinces romaines dAfrique du Nord, lorsquelles passèrentsous domination arabe.Très tôt, les chefs de guerre arabes commencèrent à enrôler leurs mawàlï, des non-Arabes convertis à lislam et clientsde leurs tribus. Bien quoccupant des postes subalternes, ces derniers virent leur rôle s accroître, notamment auxmarches de lEmpire, où les peuples guerriers des frontières contribuèrent de façon non négligeable à la progression desforces musulmanes. Les armées arabo-musulmanes qui conquirent lEspagne étaient en grande partie composées deBerbères dAfrique du Nord. Les peuples dAsie centrale et du nord de lIran participèrent activement à la propagation deleur nouvelle foi chez les peuples apparentés qui vivaient de lautre côté des frontières de lEmpire.Cependant, tous ces hommes, même au temps glorieux de leurs plus grandes victoires, nétaient que des auxiliaires quine faisaient pas partie intégrante de larmée impériale et étaient tenus à lécart de la capitale. Larrivée en Irak des soldatsdu Khorassan marqua un tournant. En principe, ils étaient dorigine arabe, mais vivant depuis des générations dans leKhorassan, ils avaient épousé des Iraniennes et adopté de nombreuses coutumes du pays. Très vite, leurs régimentscomptèrent dans leurs rangs dauthentiques Iraniens de lEst.Peu à peu, les Abbassides cessèrent de verser automatiquement une solde aux Arabes inscrits sur les rôles de larmée. Apartir du Xe siècle, ne furent payés que les hommes étant effectivement en service. Il existait deux catégories de soldats:les soldats de métier à temps complet qui touchaient une solde et les volontaire engagés pour une campagne dont larétribution était prélevée sur le butin.La garde prétorienne du Khorassan instituée par les califes abbassides neut pas une existence plus longue que larméerégulière syrienne des Omeyyades, leurs prédécesseurs ; après un siècle à peine de domination abbasside, elle futremplacée par un nouveau type darmée recrutée sur des bases entièrement différentes — armée qui façonnerait lavenirmilitaire, et donc politique, des États musulmans pendant un millénaire ou plus.Lesclave soldat et le supplétif barbare étaient des personnages déjà connus dans lAntiquité. A la fin du Ve siècle et audébut du IVe avant J.-C, la police dAthènes était assurée par un corps desclaves scythes armés, propriété de la ville. ARome, certains dignitaires avaient pour gardes du corps des esclaves armés, en général dorigine barbare. Lorsquils semirent à recruter des soldats dans les « races martiales » vivant aux confins de lEmpire ou au-delà de ses frontières, lessouverains musulmans adoptèrent une pratique que les Romains, les Perses et les Chinois avaient utilisée bien avant euxet que reprendraient les puissances coloniales occidentales des siècles plus tard. Toutefois, lhistoire militaire des paysmusulmans fait apparaître un phénomène nouveau et tout à fait particulier : lesclave soldat faisant partie dune arméeformée desclaves, commandée par des généraux esclaves et finissant - ultime paradoxe - par servir des rois et desdynasties dorigine servile.La logique du système est bien expliquée par Paul Rycaut, un Anglais qui visita la Turquie au milieu du XVIIe siècle.Contrairement aux princes des pays occidentaux qui sentourent dhommes devant leurs fonctions à leur «famille, leurlignage et leur condition», écrivait-il,« [le Turc]... aime être servi par des gens à lui, quil a élevés et éduqués et qui sont obligés de mettre à son service lesbienfaits quil leur a dispensés ; [des gens] quil a nourris et dont il a fortifié lâme en leur inculquant sagesse et vertu, etqui, arrivés à lâge dhomme, lui rendent les intérêts de ses soins et de ses dépenses ; sont à son service ceux dont il peutpromouvoir la carrière sans susciter de jalousies et quil peut détruire sans danger. Ainsi, les jeunes garçons destinés auxhautes charges de lEmpire... doivent-ils avoir été capturés à la guerre ou provenir de régions éloignées... La Politique[qui préside à ce choix] est claire: ayant été éduqués selon dautres principes et dautres coutumes, ils prendront leurs
    • parents en aversion ; ou bien, venant de contrées éloignées, ils ne connaîtront personne, si bien que, de lécole augouvernement, ils nauront dautres relations ou dépendance utiles que celles de leur Maître, auquel léducation et lanécessité leur commandent dêtre fidèles3 ».A lévidence, cette institution avait pour but de résoudre lun des problèmes fondamentaux du souverain autocrate:comment trouver des serviteurs, civils et militaires, de qualité et dignes de confiance, sans créer, au sein de lÉtat, uncorps puissant et uni susceptible de limiter son pouvoir ou même de le renverser. Lhistoire montre que les solutionsvarièrent selon les époques et les pays. Celle adoptée très tôt par les souverains musulmans fut de créer une armée demétier composée de soldats dorigine étrangère qui, capturés et asservis à un âge très tendre, ne devaient allégeance oufidélité quà celui qui avait veillé à leur formation. Originaires de provinces lointaines ou de pays limitrophes, ilsnentretenaient pas de liens de parenté ou damitié avec les populations locales, avec lesquelles, dailleurs, ils pouvaient àpeine communiquer. Géographiquement et culturellement coupés de leur ramille et de leur milieu, ils navaient nicousins ni proches sur qui compter. Et comme à chaque génération, ils étaient remplacés, non pas par leurs fils, mais parde nouveaux contingents desclaves venus de loin, ils étaient dans limpossibilité de former une aristocratie militairesusceptible de contester le pouvoir absolu du souverain autocrate.Ce système avait ses failles. Parfois les esclaves se regroupaient par affinités ethniques ou même formaient desrégiments cantonnés dans leur pays ou territoire tribal dorigine. Parfois, notamment dans lEmpire ottoman, ils restaienten contact avec leurs parents et alliés, et lorsquils accédaient à des postes de pouvoir et dargent, ils les faisaient venirafin queux aussi profitent de ces avantages. Comme tout un chacun, ils souhaitaient assurer lavenir de leurs fils, et si,sauf exception, ils ne pouvaient pas les faire entrer dans larmée, ils pouvaient du moins en faire des fonctionnaires oudes hommes de religion. Cest dailleurs ainsi que naquirent certaines des grandes familles de scribes et dulémas de lafin du Moyen Age.Dans lensemble, toutefois, ce système se révéla extraordinairement efficace. Il créa de puissantes armées qui permirentau Moyen-Orient musulman de chasser les croisés et darrêter lavance dennemis encore plus dangereux, les Mongols.Sur un point, cependant, les régiments desclaves ne donnèrent pas entièrement satisfaction aux monarques qui lespossédaient et les entretenaient. En théorie, un esclave soldat ne devait fidélité quà son souverain. Dans les faits, safidélité allait à son régiment et aux officiers qui le commandaient. Egalement dorigine esclave, ces commandantsmilitaires ne tardèrent pas à devenir les véritables maîtres des provinces de lEmpire, voire de la capitale, où régnaientdes califes sans pouvoir. A la fin, certains prendraient la place du monarque et fonderaient des dynasties éphémères ou,comme dans lEgypte de la fin du Moyen Age, étendraient au sultanat le principe du recrutement et de la successionserviles.Il y avait déjà des esclaves soldats au début de lère musulmane, mais il sagissait de cas individuels, la plupart du tempsdaffranchis « recrutés » par leurs maîtres ou leurs anciens maîtres. La création dun régiment esclave est généralementattribuée au calife abbasside al-Mutasim qui régna de 833 à 842. Ce régiment se composait de Turcs capturés dans lessteppes dEurasie et formés depuis lenfance à lart militaire. En un temps remarquablement court, les unitéscombattantes et les forces de garnison de presque tous les souverains musulmans ne comptèrent plus que des esclaves,turcs dans leur majorité. En Afrique du Nord et en Espagne, un petit nombre dentre eux étaient des Slaves dEurope,mais cette source finit par se tarir. Au Maroc et en Egypte notamment, il y avait aussi des Noirs. Toutefois, jusquà leurislamisation qui rendit légalement impossible leur asservissement, les Turcs représentèrent lécrasante majorité des
    • soldats esclaves. Une fois au pouvoir, ceux-ci recrutèrent leurs soldats chez les peuples non musulmans du Caucase etdes Balkans.Avec lévolution des techniques militaires et surtout lintroduction des armes à feu, les anciennes armées desclavesdevinrent obsolètes. La dernière de ces grandes armées, le corps ottoman des janissaires, continua dexister jusquaudébut du XIXe siècle, mais cessa de recruter des esclaves dès le début du XVIIe. Pour autant, cette coutume ne disparutpas entièrement. Encore au XIXe siècle, les souverains égyptiens avaient largement recours aux esclaves soldats noirs.Ainsi, le corps expéditionnaire envoyé en 1863 à Mexico par Said Pacha pour soutenir son ami Napoléon III était-ilmajoritairement composé de Noirs enlevés lors de razzias dans le haut Nil.Sur le plan économique, la terre et le commerce représentaient les deux principales sources de richesses et,accessoirement, de pouvoir. En général, les membres des différentes élites — administrative, militaire, religieuse etmême royale - investissaient au moins une partie de leur capital dans lun de ces secteurs ou les deux.Dès son avènement, lislam considéra le commerce dun œil favorable, comme en témoignent certains passages duCoran qui approuvent cette activité et interdisent lusure. Dautres versets déclarent licites les échanges honnêtes,prescrivent de donner le poids et la mesure exacts, de rembourser ses dettes à léchéance et dhonorer ses contrats(Coran, II, 275 sq., 282 sq, IV, 33, VI, 152). Cette approbation coranique est confirmée par un grand nombre detraditions attribuées au Prophète et à certains de ses compagnons qui font léloge de lhonnête marchand.Plusieurs hadiths prennent même la défense des produits de luxe -tels que soieries, brocarts, pierres précieuses etesclaves des deux sexes -achetés ou vendus par cet honnête marchand. Selon lun deux, le A rophète aurait dit : « QuandDieu accorde la richesse à un homme, H veut que cela se voie. » Encore plus frappante est cette anecdote que rapportelun des premiers ouvrages shiites sur limam Jafar al-Sâdiq. A un disciple qui lui reprochait ses élégants atours alorsque ses ancêtres sétaient contentés de vêtements simples et grossiers, limam aurait répondu que ses ancêtres avaientvécu à une époque de pauvreté, que lui vivait à une époque dabondance et que chacun devait se conformer à sontemps4.A lévidence, ces traditions vraisemblablement apocryphes visaient à justifier le luxe et son commerce, face auxtendances à lascétisme qui reviennent si souvent dans les écrits musulmans. Pour Muhammad al-Shaybànï (mort en804), la sharia ne se contente pas dautoriser un musulman à gagner sa subsistance ; elle lui en fait obligation. Lepremier devoir de lhomme, explique-t-il, est de servir Dieu. Mais pour ce faire, il doit être convenablement nourri, logéet vêtu, ce qui suppose quil travaille et gagne de largent5. En outre, fait-il remarquer, un musulman nest pas obligé dese satisfaire du minimum vital, il peut aussi acquérir et consommer des produits de luxe. Lidée mise en avant par al-Shaybànï et divers auteurs ultérieurs est que largent gagné en sadonnant au commerce ou à lartisanat est plus agréableà Dieu que celui reçu du gouvernement en échange de services rendus, civils ou militaires. Al-Jâhiz (mort en 869), undes plus grands auteurs arabes classiques, va encore plus loin. Dans un essai intitulé « Éloge des marchands etcondamnation des fonctionnaires », il oppose la sécurité, la dignité et lindépendance des premiers à linsécurité, àlhumiliation et à la flagornerie qui sont le lot des serviteurs du prince ; exaltant leur piété et leur érudition, il prend ladéfense des marchands contre leurs détracteurs. En choisissant une famille de marchands pour transmettre son ultimerévélation prophétique, affirme-t-il, Dieu lui-même a montré quil approuvait le commerce. De même, le grandthéologien al-Ghazâlï (mort en 1111) brosse un portrait du marchand idéal et estime que le commerce est un moyen dese préparer au monde à venir.
    • Dans une économie essentiellement agraire, la propriété ou le contrôle de la terre revêt une importance sociale etpolitique capitale. Et de fait, dans la société islamique classique, les propriétaires fonciers formaient une catégorieinfluente. Toutefois, il convient de définir plus précisément ce quil faut entendre par propriété. En effet, si le petitpropriétaire indépendant tel quon le connaît en Europe occidentale et ailleurs existe aujourdhui au Moyen-Orient, ilétait autrefois rare et exceptionnel. Là où lagriculture dépend de grands travaux dirrigation, planifiés et contrôlés parlÉtat, la petite propriété a du mal à se développer. Dans la plupart des pays de la région, cest la grande propriété, sousdiverses formes, qui domine. Les études modernes sur lorganisation agraire, passée et présente, du Moyen-Orientparlent souvent de « fief» et de « féodalité », mais ce sont là des termes appartenant à lhistoire de lEurope occidentale,dont lapplication rigide aux réalités de la région ne peut quinduire en erreur.Il existait plusieurs régimes de propriété foncière. Lun, appelé milk dans le droit musulman, correspond grosso modo àla propriété privative. Sous les Ottomans — première période pour laquelle nous disposons darchives détaillées -, on latrouvait surtout dans les villes et leurs environs immédiats. Outre les terrains bâtis, elle concernait essentiellement desvignobles, des vergers et des jardins maraîchers.Cette forme de propriété était rare dans les campagnes, où la plupart des terres agricoles, regroupées en grandsdomaines, représentaient, en théorie du moins, des concessions accordées par lÉtat. Sous les premiers califes, ellesconsacraient lattribution à un individu de terres acquises au cours des conquêtes par le nouvel État arabe. Ellesprovenaient principalement de deux sources : les terres domaniales des pays conquis, à savoir Byzance et la Perse, et lesterres abandonnées par leurs propriétaires. Quand les Arabes envahirent le Levant, lEgypte et lAfrique du Nord, denombreux princes et riches byzantins prirent la fuite, et leurs domaines revinrent à lÉtat, au même titre que les terresdomaniales. Pouvaient être également concédées les terres dites « mortes », cest-à-dire en friche ou inutilisées.Concédées à titre permanent et irrévocable, ces terres devenaient aliénables et transmissibles ; en outre, elles nedépendaient pas de la fonction ou du statut du concessionnaire. Toutefois, celui-ci devait payer au trésor public les taxesdues sur ces terres, lui-même étant chargé de prélever limpôt auprès des paysans. La différence entre ce quil collectaitet ce quil versait à lÉtat représentait les revenus de cette concession.Ce système, proche et sans doute inspiré de lemphytéose byzantine, prit fin avec larrêt des conquêtes pour êtreremplacé par un autre, beaucoup plus courant, revêtant la forme dune délégation par lÉtat de ses droits fiscaux sur laterre. Ainsi, au lieu de lui verser un salaire pour son travail, lÉtat accordait à un individu - fonctionnaire civil et de plusen plus fréquemment chef militaire - le droit de collecter des impôts dans une région. LÉtat était censé payer ses agentsen argent, mais la pénurie de liquidités entraîna une généralisation de ce système. Le récipendiaire de cette délégationdevait sarranger pour collecter les impôts. Lui-même en était exempt, et ce quil collectait lui servait de salaire.En principe, ce droit était octroyé en échange dun service rendu. Si le récipiendaire cessait de servir lÉtat, ce droitprenait fin. A la différence de celles octroyées par les premiers califes, ces concessions nétaient ni irrévocables nipermanentes. Elles étaient, au contraire, temporaires, limitées, révocables et personnelles, cest-à-dire inaliénables etintransmissibles. Cependant, en contravention avec la loi, beaucoup finirent par devenir permanentes, aliénables ettransmissibles ; ou encore, leurs détenteurs les conservaient même après avoir cessé de servir lÉtat. Cest alors que cesystème commença à ressembler au régime féodal de lEurope médiévale.Toutefois, les différences lemportèrent toujours sur les ressemblances. Le concessionnaire avait tous les droits dunpropriétaire, mais aucun droit de « seigneur ». Ainsi, il navait aucun droit sur les paysans résidant sur ses terres, autreque celui de collecter limpôt, ce qui, bien sûr, impliquait le droit de recourir à la force en cas de besoin. Il ne dispensait
    • pas la justice, ne pouvait octroyer de petits fiefs à lintérieur de son domaine, ni entretenir une armée choisie parmi lesgens de son entourage - même si cette dernière pratique se répandit par la suite. Contrairement au seigneur féodaleuropéen, il ne résidait pas sur son domaine et ne le dirigeait pas comme une principauté quasi autonome.Selon un autre type darrangement, lÉtat se dessaisissait des recettes fiscales dues par une région, un domaine ou unecatégorie sociale, en échange dune somme globale fixée à lavance. Lui et ses agents nétaient plus directementimpliqués dans la répartition et la collecte des impôts. Ces tâches étaient déléguées à un intermédiaire, chef tribal, chefdune communauté religieuse ou personne privée qui achetait une charge dans un but lucratif. Ce type de chargespouvait être acquis directement auprès de lÉtat, ou auprès de ceux, civils ou militaires, qui les détenaient. Le fermier delimpôt était obligé de remettre la somme fixée au trésor ou à celui avec qui il avait passé contrat. Le montant quilcollectait et la façon dont il sy prenait ne regardaient que lui.Quand il se faisait représenter, ce qui narrivait pas souvent, lÉtat dépêchait un inspecteur qui se contentait de surveillerles opérations, sans y participer. Seul lÉtat ou un propriétaire privé aurait pu se soucier de la prospérité à long termedun domaine. Le fermier des impôts cherchait dabord et avant tout à récupérer son investissement et, éventuellement, àréaliser un bénéfice. Les affermages étaient généralement concédés sur une base annuelle.En période dincertitude et de troubles - invasion, guerre civile, affaiblissement du pouvoir central, etc. -, la taille desconcessions foncières et fiscales avait tendance à saccroître. Ainsi, un grand propriétaire pouvait étendre sa protection àdes voisins plus petits et trop faibles pour défendre leurs biens. Inversement, un petit propriétaire en difficulté pouvaitrechercher laide dun puissant voisin et, en échange dun revenu garanti, lui céder ses droits. Ce type de protection setransforma peu à peu en une quasi-dépossession des petits propriétaires par les gros. Parfois, les changements étaientbeaucoup plus radicaux. Lorsquun régime tombait et quun autre le remplaçait, les concessions foncières et fiscalespassaient entre de nouvelles mains ou, plus souvent encore, retombaient sous le contrôle de lÉtat, étaient redécoupées etoctroyées à dautres bénéficiaires.Dune façon générale, la distinction entre terres privées et terres concédées par lÉtat était loin dêtre nette. Lorsquil étaitpuissant, lÉtat avait tendance à sétendre aux dépens de la propriété privée. Lorsquil était faible politiquement et sedécentralisait, les propriétaires privés avaient tendance à usurper le pouvoir de lÉtat et parfois même à empiéter sur sesbiens. Alors, comme par exemple à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe, les concessions foncières pouvaient setransformer en propriétés héréditaires, que rien dans les faits ne distinguait de la propriété privative. Le terme d«usurpation » était parfois utilisé aussi bien lorsque les terres domaniales devenaient privées que lorsque des terresprivées tombaient dans lescarcelle de lÉtat.Tout comme le terme occidental de « féodalisme », ceux de gentry et de « noblesse » conviennent mal à la sociétémoyen-orientale, même si, a certaines époques, il semblerait que se soit effectivement constituée une classe héréditairede propriétaires fonciers détenant, à titre privatif, de concession ou même daffermage, des terres quils se transmettaientde génération en génération. La plupart des souverains musulmans sefforcèrent dempêcher, de freiner ou de renverserce processus, préférant une situation dans laquelle tout le pouvoir, toutes les richesses et toute lautorité émanaientdirectement de lÉtat, et non dun legs ou dun statut social assuré et reconnu. Le plus souvent, les monarques absoluscherchèrent à détruire ou à affaiblir ceux qui, au lieu de dépendre de leurs faveurs, bénéficiaient dun héritage — parexemple, les gros propriétaires terriens — ou encore ceux qui jouissaient du respect et de la reconnaissance de lapopulation - par exemple, les ulémas ou, à certaines époques, les hobereaux de province. Quand, pour une raison oupour une autre, lautorité royale saffaiblissait, ces catégories sociales, qui ne dépendaient que delles-mêmes, se
    • formaient et parvenaient à se maintenir; quand lautorité royale se renforçait, notamment après une nouvelle conquête,elles perdaient de leur influence, se voyaient remplacées, ou étaient purement et simplement détruites.Cet affrontement parcourt toute lhistoire du monde musulman. A lépoque moderne, semble-t-il, la balance a finalementpenché en faveur de lÉtat autocratique, au détriment des forces sociales qui auraient pu en limiter le pouvoir. Une desraisons en est lapparition des techniques modernes, en particulier larmement et les communications. Grâce à elles,lautocratie centralisée a fini par vaincre les obstacles matériels qui lempêchaient de sépanouir. Dans les sociétéstraditionnelles, le pouvoir du souverain, bien quen principe absolu, était en fait limité par toute une série de corps et depouvoirs intermédiaires. Depuis la disparition des premiers et lélimination des seconds, lÉtat jouit dun pouvoir illimité,au point que le plus modeste des dictateurs modernes a plus dautorité que le plus puissant des califes arabes, des shahsde Perse ou des sultans turcs. Les barrières traditionnellement élevées contre la tyrannie se sont effondrées. La quête denouveaux instruments pour tenter de la brider se poursuit.Chapitre XI Le peupleLislam est souvent décrit comme une religion égalitaire ; à bien des égards, il lest effectivement. Si, au moment de sonavènement, on compare sa doctrine et, dans une large mesure, ses pratiques à celles des sociétés qui lentouraient - leféodalisme rigide de lIran, le système des castes en Inde, les privilèges aristocratiques en Europe byzantine et latine -,cest bien un message dégalité quapporta la révélation islamique. Lislam ne reprit pas à son compte de tels systèmes dedifférenciation sociale ou tribale ; bien plus, il les rejeta avec force. Le Coran est tout à fait explicite à ce sujet :« O vous, les hommes ! Nous vous avons créés dun mâle et dune femelle. Nous vous avons constitués en peuples et entribus pour que vous vous connaissiez entre vous. Le plus noble dentre vous auprès de Dieu est celui qui Le craint leplus» (Coran, XLIX, 13).La Tradition rassemblant les actions et les dits du Prophète, ainsi que les précédents institués par les premiers califes,condamne avec vigueur les privilèges liés à la naissance, au statut, à la fortune ou même à la race, et répète avecinsistance que le rang et les honneurs doivent être conditionnés par la piété et le mérite.De telles idées nétaient pas entièrement nouvelles. « Il ny a ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme nifemme ; car vous êtes tous un en Jésus-Christ », affirme un verset bien connu du Nouveau Testament (Gai., III, 28 ; voirégalement I Cor., XII, 13 ; Col., III, 11).Plus ancien encore, le Livre de Job proclame la commune appartenance du maître et de lesclave à lhumanité (Job,XXXI, 15).Cependant, cette commune appartenance nempêche pas lexistence de distinctions fondamentales entre les hommes.Ainsi, les exégètes chrétiens nont jamais pensé que ce passage de lEpître aux Galates niait limportance des différencesethniques, sociales ou de sexe, ou même proposait leur abolition, mais simplement que celles-ci ne conféraient aucunprivilège en religion. Quant à la fin du verset, elle établit très nettement une ligne de partage entre le croyant etlincroyant. Les trois religions insistent sur la valeur et lautonomie de lindividu, sur lunicité de chaque créature auxyeux de Dieu. Toutes trois affirment que la piété et les bonnes actions lemportent sur la richesse, le pouvoir et lanaissance. Néanmoins, si, dans le principe, elles saccordent à reconnaître légalité de tous, historiquement, elles enlimitèrent le plein exercice à ceux qui possédaient quatre qualités indispensables: être libre, adulte, de sexe masculin etprofesser une même religion. Autrement dit, toutes trois partaient du postulat que lesclave, lenfant, la femme etlincroyant étaient, dun certain point de vue, des êtres inférieurs. Et toutes expliquaient doù procédaient ces inégalités et
    • selon quelles modalités il était éventuellement possible dy mettre fin. Lesclave pouvait être affranchi par son maître ;lincroyant pouvait se libérer de son incroyance en embrassant la vraie foi ; lenfant, en son heure, devenait un adulte.Seule la femme, selon la conception religieuse et traditionnelle du monde, était irrémédiablement condamnée à resterinférieure.Aux yeux des Juifs, des chrétiens et des musulmans, les incroyants létaient par choix. Toutefois, des différencesimportantes distinguaient les trois religions dans leur définition et leur conception de lincroyance et du statut delincroyant non encore converti. Ces différences étaient moindres concernant les autres catégories. Les femmes et lesenfants naissant tels, rien ne permettait dacquérir leur statut. Un enfant né dun parent esclave était esclave. Seconformant en cela aux pratiques de lAntiquité, le judaïsme et le christianisme admettaient que des individus librespussent être réduits en esclavage. Très tôt, lislam imposa des restrictions à lasservissement de personnes libres, lelimitant aux non-musulmans conquis ou faits prisonniers lors dune guerre.Ces quatre formes dinégalité sociale comportaient également des catégories intermédiaires, définies différemment selonles religions. Entre lhomme libre et lesclave, il y avait laffranchi, lancien esclave qui, bien que juridiquement libre,restait encore lié par un ensemble de devoirs et dobligations à son ancien maître. Entre lenfant et ladulte, il y avaitladolescent, catégorie dont la portée était limitée sur le plan juridique, mais considérable sur le plan social. Entrelhomme et la femme, il y avait leunuque qui, seul, pouvait se mouvoir librement entre lespace masculin et lespaceféminin. Enfin, entre le croyant et lincroyant, il y avait ceux qui détenaient une partie, mais une partie seulement, de lavérité divine.Cest à légard de cette dernière catégorie que lattitude des trois religions différait le plus. Pour le Juif, lautre, létranger,était le gentil - notion plus proche du concept grec de barbare que de celui, chrétien et musulman, dincroyant. Lesbarrières nétaient pas infranchissables : un barbare pouvait shelléniser et un gentil devenir juif; dans ce cas, ils étaientacceptés comme membres à part entière de la communauté (Lév. XIX, 33-34). Mais cette transformation nétait pasattendue deux, encore moins exigée. Les Juifs comme les Grecs estimaient que des étrangers pouvaient tendre au bien,y compris selon leur propre définition, sans nécessairement devenir juifs ou grecs. Les Justes de toutes les nations, dit latradition rabbinique, ont une place au Paradis. Pour les chrétiens et les musulmans, en revanche, ceux qui nepartageaient pas leurs croyances et restaient réfractaires à la conversion niaient la parole de Dieu, en tout ou en partie.Cest pourquoi ils étaient soumis ici-bas à des pénalités et à des incapacités juridiques et voués, dans lau-delà, à ladamnation éternelle.Les trois catégories dinférieurs adultes - lesclave, la femme et lincroyant — étaient considérées comme nécessaires, ouau moins utiles, et chacune avait sa place et sa fonction au sein de la société musulmane, même si de temps à autre desdoutes surgissaient à propos des incroyants. Cest de son plein gré - ou plutôt, dirait un musulman, sous 1 effet dun folentêtement - que lincroyant consentait à son statut d infériorité, puisquil avait, à tout moment, la faculté dy mettre finen adoptant lislam; après quoi, toutes les portes souvraient devant lui. Un esclave pouvait, lui aussi, changer de statut etdevenir un homme libre, mais cela exigeait une procédure légale et, de plus, dépendait de la seule volonté du maître.Pour les femmes, la situation était sans issue, puisquil leur était impossible de changer de sexe.Une autre différence importante distinguait ces trois catégories dinférieurs. En terre dislam, les esclaves étaient plussouvent utilisés aux tâches domestiques que dans la production, si bien quils avaient, comme les femmes, leur placedans la famille et la maison de leur maître. Les lois relatives à lesclavage faisaient donc partie du droit régissant lestatut personnel - cœur de la sharia. Le statut du non-musulman, en revanche, relevait de la sphère publique et était, par
    • conséquent, différemment perçu. Les restrictions qui pesaient sur lui ne visaient pas, comme dans le cas de lesclave etde la femme, à protéger la sainteté du foyer musulman, mais à maintenir la suprématie de lislam dans lÉtat et la sociétéque les musulmans avaient édifiés. Tenter damoindrir et, a fortiori, dabolir la subordination légale de ces troiscatégories aurait atteint lhomme libre et musulman en deux points sensibles : son autorité dans sa propre maison, et saprimauté, en tant que communauté, au sein de lÉtat musulman. Tout au long de lhistoire, de nombreux mouvementssociaux ou religieux cherchèrent à renverser les barrières qui, périodiquement, surgissaient entre les bien-nés et lesautres, entre les riches et les pauvres, les Arabes et les non-Arabes, les Blancs et les Noirs, puisque toutes étaientcontraires à lesprit véritable de la fraternité musulmane. Mais, fait remarquable, aucun deux ne remit jamais enquestion les trois sacro-saintes distinctions établissant le statut subordonné de lesclave, de la femme et de lincroyant.Deux facteurs limitèrent les progrès humains apportés par lislam : les usages romains et perses en vigueur dans lesprovinces conquises par les Arabes, mais surtout laugmentation rapide du nombre des esclaves acquis grâce auxconquêtes, au tribut ou à lachat. Dimportantes incapacités juridiques frappaient les esclaves. Ainsi, ils étaient exclus detoute fonction entraînant un pouvoir de juridiction sur des hommes libres. Ils ne pouvaient témoigner en justice. En droitpénal, ils pesaient moins quun homme libre, la peine encourue pour un délit commis contre eux étant moitié moinslourde. Ils jouissaient, cependant, dun petit nombre de droits civils en matière de propriété et dhéritage. En outre, la loistipulait quils avaient droit à des soins médicaux, à une alimentation convenable et à un soutien dans leur vieil âge. Siun maître manquait à ces obligations, un cadi pouvait lui ordonner daffranchir son esclave. La loi recommandait detraiter les esclaves avec humanité et de ne pas les épuiser au travail. Un esclave pouvait se marier, mais seulement avecle consentement de son maître. En théorie, rien ne sopposait à ce quil épouse une femme libre, mais cétait chose plutôtrare. Un maître pouvait épouser une esclave, à condition de lavoir affranchie. La loi musulmane offrait quantité devoies et de moyens pour affranchir les esclaves.En lan 31 de lhégire (651-652) selon la tradition historiographique musulmane, les armées arabes dEgypte conclurentavec les Nubiens un armistice au terme duquel les deux belligérants sengageaient à cesser leurs razzias sur le territoirede lautre. En outre, les Nubiens étaient tenus de fournir chaque année trois cent soixante esclaves aux musulmans,contre une quantité fixée de viande et de lentilles. Dans sa version définitive, ce traité comportait la clause suivante :«Chaque année, vous livrerez trois cent soixante esclaves à lImam des musulmans. Ces esclaves devront être de votrepays, de bonne qualité, sans défaut, des deux sexes, dun âge ni trop avancé ni trop tendre. Vous les remettrez augouverneur dAssouan. Si vous recueillez un esclave fugitif appartenant à un musulman, si vous tuez un musulman ouun dhimmï [non-musulman bénéficiant de la protection de lÉtat musulman], si vous cherchez à détruire la mosquée queles musulmans ont édifiée dans le centre de votre ville ou si vous livrez moins de trois cent soixante esclaves, la trêve etla tranquillité seront rompues et nous reprendrons les hostilités, jusquà ce que Dieu nous départage, car il nest pas demeilleur juge1.»Selon dautres sources, les Nubiens devaient aussi fournir quarante esclaves à lusage personnel du gouverneur. Bien quedauthenticité douteuse, ce traité fut reconnu par la plupart des juristes et permit dentériner un accord où les deux partiestrouvaient leur compte: la Nubie restait indépendante, mais devenait tributaire de lEmpire musulman. Interdisantlasservissement et la mutilation sur tout le territoire musulman, la loi islamique restreignait les sourcesdapprovisionnement internes en esclaves et en eunuques. Toutefois, elle ninterdisait pas leur importation, doù lintérêtde cet arrangement avec la Nubie.
    • Les esclaves occupaient de multiples emplois. A la différence du monde gréco-romain, léconomie du monde musulmannétait pas fondée sur une main-dœuvre servile. Lagriculture dépendait essentiellement de paysans libres ou semi-libres,lindustrie dartisans libres. Il y avait néanmoins des exceptions. Ainsi, de nombreux esclaves, en majorité des NoirsdAfrique, participèrent à de grands travaux ; par exemple, au drainage, dès le début de lère islamique, des maraissalants du sud de lIrak, où les dures conditions de travail donnèrent lieu à plusieurs révoltes, mais aussi à lexploitationdes mines dor de Haute-Egypte et du Soudan, ou encore à celle des mines de sel au Sahara.Pour lessentiel, cependant, les esclaves étaient employés à des tâches domestiques ou militaires. Généralementoriginaires dAfrique, les premiers servaient dans les palais et les maisons privées, les boutiques et les marchés, lessanctuaires et les mosquées. Blancs pour la plupart, les seconds servaient, en nombre sans cesse croissant, dans lesarmées de lislam.Des femmes esclaves, de toute origine ethnique, peuplaient les harems du monde musulman, soit comme concubines,soit comme servantes — ces deux fonctions nétant pas toujours bien distinctes. Les filles qui manifestaient quelquetalent recevaient une éducation et devenaient chanteuses, danseuses ou musiciennes. Quelques-unes occupèrent mêmeune place distinguée dans la littérature musulmane. Mais elles appartenaient davantage à lélite quau peuple, toutcomme ces femmes cloîtrées dans les harems royaux ou impériaux qui, en tant que favorites ou mères du sultan,exerçaient parfois une influence discrète mais décisive sur les affaires de lÉtat.Lesclavage se perpétua et prospéra jusquà lépoque moderne. Dans les empires coloniaux, il fut aboli au XIXe siècle etseulement au XXe dans les États indépendants de la région.En Arabie, lavènement de lislam améliora considérablement la condition de la femme, en lui donnant certains droits, enparticulier de propriété, et en la protégeant, jusquà un certain point, contre les mauvais traitements que pouvaient luiinfliger son mari ou son propriétaire. Linfanticide des filles, admis par la coutume dans lArabie païenne, fut interdit.Pourtant, le sort des femmes resta précaire et saggrava lorsque, dans ce domaine comme dans bien dautres, le messagede lislam perdit de sa force et céda du terrain devant les mœurs et les habitudes héritées du passé. Bien que limitée àquatre épouses, la polygamie demeura légale. Concrètement, elle se rencontrait surtout chez les riches et les puissants.En revanche, tout aussi légal, le concubinage était une pratique courante. Une esclave célibataire était à la disposition deson propriétaire. Toutefois, une femme libre ne possédait pas de tels droits sur ses esclaves de sexe masculin. Lesjuristes définissaient sa place dans la société par sa fonction au sein de la famille : une femme était dabord fille, sœur,épouse ou mère, et non une personne à part entière. Maigre consolation, elle était, dans certains cas, légale de lhommeen matière de propriété et encourait des sanctions moins sévères si elle désobéissait aux lois religieuses; ainsi, le crimedapostasie lui valait emprisonnement et flagellation, au lieu de la peine de mort. Mais les juristes y voyaient davantageune marque dinfériorité quun privilège. Enfin, comme le dhimmï et lesclave, elle était aussi inférieure devant la loi:son témoignage dans un procès pesait deux fois moins que celui dun homme et, dans une succession, sa part était deuxfois moindre.Termes juridiques, dhimmï ou ahl al-dhimmay désignaient les communautés non musulmanes — chrétiennes, juives etzoroastriennes - qui bénéficiaient de la tolérance et de la protection de lÉtat musulman. Perçue comme un pacte passéentre le souverain musulman et ces communautés, la dhimma, qui fixait leur statut, avait une valeur contractuelle. Lesdhimmï reconnaissaient la suprématie de lislam, ainsi que le primat de lÉtat musulman, et acceptaient une position desubordination symbolisée par diverses contraintes sociales et par le paiement dune capitation {djizyd) à laquelle lesmusulmans nétaient pas assujettis. En contrepartie, lÉtat assurait la sécurité de leur personne et de leurs biens, les
    • protégeait des envahisseurs étrangers, leur accordait la liberté de culte et une large autonomie dans la conduite de leursaffaires internes. Les dhimmï jouissaient donc dun statut bien plus enviable que celui des esclaves, mais nettementinférieur à celui des musulmans libres. Concernant les femmes, les communautés dhimmï suivaient leurs propres règles.Ainsi, la loi juive, telle quelle était interprétée et appliquée en terre dislam, autorisait la polygamie, mais interdisait etpunissait le concubinage. La loi chrétienne - sous toutes ses variantes - interdisait lun et lautre, les contrevenantssexposant à diverses peines, dont lexcommunication.Les dispositions juridiques réglant le statut dinfériorité de lesclave, de la femme et de lincroyant nétaient pas toujoursà la hauteur des grands principes moraux et religieux de lislam. Cependant, force est de reconnaître que leur conditionétait parfois meilleure que ne le laisserait penser le simple énoncé de ces règles. Ainsi, les dhimmï étaient inférieurs auxmusulmans, mais certains dentre eux devinrent fort riches et occupèrent des postes dinfluence, dans léconomie oumême, plus rarement, dans la politique. Les femmes étaient inférieures aux hommes, mais certaines dentre ellesjouèrent un rôle de premier plan dans la maison, au marché ou au palais. Les esclaves étaient inférieurs aux hommeslibres, mais au cours des siècles, ils furent de plus en plus nombreux à être soldats, commandants, gouverneurs et mêmemonarques.A presque toutes les époques de lhistoire islamique prémoderne, le statut et la condition des sujets non musulmansfurent sensiblement meilleurs que ceux prescrits par la loi. A elle seule, la fréquence avec laquelle la loi était réaffirméemontre que les restrictions quelle édictait nétaient pas toujours strictement appliquées. Dune façon générale, lessouverains sunnites se montrèrent les plus bienveillants à légard des dhimmï. Sous la plupart des califes et des sultans,les Juifs et les chrétiens participèrent au fonctionnement de lÉtat, notamment en travaillant dans ses servicesadministratifs. Il ne semble pas que cela ait soulevé une vive opposition. Sil y eut çà et là des campagnes contre lesfonctionnaires chrétiens, voire quelques émeutes, cest généralement parce quon estimait quils avaient commis un abusde pouvoir.Pour autant, les dhimmï nétaient pas des égaux devant la loi et on ne leur laissait guère le loisir de loublier. Leurtémoignage nétait pas recevable devant un tribunal musulman, et comme les esclaves et les femmes, ils touchaientmoins dindemnités en cas de dommages subis. Ils ne pouvaient pas épouser une femme musulmane sous peine de mort,alors quun musulman était libre dépouser une chrétienne ou une Juive. Ils étaient soumis à diverses restrictions enmatière vestimentaire et devaient en outre arborer des signes distinctifs sur leurs habits ; ils ne pouvaient se déplacer àcheval, seuls lâne et la mule leur étant autorisés ; ils avaient le droit de réparer leurs lieux de culte, mais pas denconstruire de nouveaux. Même si elles nétaient pas toujours appliquées avec rigueur, ces règles discriminatoirespouvaient toujours être invoquées. Sil arrivait souvent que des dhimmï possèdent une assise financière et économiqueconsidérable, ne pouvoir tirer profit des avantages sociaux et politiques que celle-ci procurait généralement les obligeaità recourir à lintrigue pour atteindre leurs fins politiques — pratique dommageable aussi bien pour eux-mêmes que pourlÉtat et la société musulmane.En terre dislam, lhomme libre musulman jouissait de facilités considérables. Porteuse dun message révolutionnairecondamnant tout privilège héréditaire et même la monarchie, la révélation islamique entraîna dimmensesbouleversements sociaux dans les pays conquis. Bien quil évoluât et saffadît avec le temps, son égalitarisme origineldemeura suffisamment fort pour empêcher la formation dune caste sacerdotale comme les brahmanes ou dune classesociale comme la noblesse, et pour inspirer une société où le mérite et lambition pouvaient encore espérer trouverrécompense. Vers la fin de lépoque ottomane, cet égalitarisme connut quelques restrictions. Linterdiction de recruter
    • des esclaves dans la fonction publique mit fin au principal moyen de sélever dans la société, tandis que lapparition et lapersistance, dans la plus longue des monarchies que connut lislam, de catégories farouchement attachées à leursprivilèges, telles que les notables et les ulémas, fermèrent bien des portes aux nouveaux postulants. Il nen reste pasmoins quencore au début du XIXe siècle, un homme pauvre et dhumble origine avait plus de chances de devenir riche,puissant et respecté dans lEmpire ottoman que dans nimporte quel pays de lEurope chrétienne, y compris la Francedaprès la Révolution.On accuse souvent les historiens de ne sintéresser quà ceux qui possèdent richesses, pouvoir et savoir, de prétendreécrire lhistoire dune nation, dun pays, dune époque, alors quen réalité ils ne traitent que de quelques milliers deprivilégiés et ignorent la grande masse du peuple. Ce reproche est en grande partie justifié. Pourtant, la faute ne leur enrevient pas. Contrairement aux auteurs de romans et autres œuvres de fiction, lhistorien est limité dans son travail parles documents dont il dispose. Jusquà une époque relativement récente, et dans certains pays encore aujourdhui, écrireétait lapanage des puissants, des riches et des lettrés, ou de ceux quils employaient. Ce sont eux, et quasiment euxseuls, qui nous ont laissé des livres, des documents, des inscriptions ou autres traces à partir desquels lhistorien sefforcede reconstruire le passé.Cependant, la situation nest pas aussi sombre. Ces dernières années, rassemblant avec peine des bribes dinformationéparpillées, des historiens ont effectué une plongée dans lhistoire des masses silencieuses. Concernant le monde gréco-romain, lEurope chrétienne et, dans une certaine mesure, lEmpire ottoman, létude des couches inférieures de la sociétéa enregistré quelques progrès. Mais, pour lislam médiéval, les recherches ont tout juste commencé. Certains ont étudiéla ville et diverses composantes de sa population — sous un angle plus économique que social, il est vrai. De brefsarticles ici ou là, quelques chapitres de livres essentiellement consacrés à dautres sujets constituent la maigrebibliographie relative à la vie quotidienne des gens ordinaires dans lislam médiéval. A partir de la fin du XVe siècle, lesarchives ottomanes, impériales et provinciales, fournissent une étonnante abondance de documents sur la vie dans lesvilles et même les villages. Pour lépoque médiévale, la tâche, quoique plus ardue, nest pas impossible. Si les archivessont loin dêtre aussi fournies que celles de lEmpire ottoman ou des pays européens, un fonds relativement important dedocuments a été préservé, notamment en Egypte. Ces sources, complétées et interprétées à la lumière de diverstémoignages littéraires, permettent de se faire une idée de la vie du peuple ( âmma), par opposition aux élites (khâssa).Le tableau qui sen dégage est celui dune population urbaine, extrêmement diverse et active. Les boutiquiers et lesartisans en formaient le substrat. Regroupés par quartiers, maîtres, apprentis, compagnons, ouvriers étaient organisés enguildes, selon leur métier, parfois aussi selon leur appartenance ethnique ou religieuse. Les classes politique, militaire etreligieuse comptaient des membres de rang inférieur, employés dans des tâches subalternes moins bien payées; par leurmentalité et leur niveau de vie, ceux-ci appartenaient davantage aux couches populaires quà lélite. Le maintien delordre était assuré par plusieurs forces de police, les unes rattachées à larmée, les autres, une majorité, recrutées surplace dans la population des villes. Ainsi, il y avait la garde de nuit ( osas) et Yahdàth, sorte de milice principalementcomposée de jeunes apprentis.Ces forces de lordre navaient pas la tâche facile. Quelques textes arabes nous font pénétrer dans les activités, les mœurset même la langue des habitants des bas-fonds. Il y avait la pègre composée de voleurs, descrocs, de truands etdassassins. Il y avait les amuseurs publics — acrobates, jongleurs, danseurs, etc., auxquels on peut ajouter lesprédicateurs itinérants et les conteurs professionnels. Il y avait les charlatans, qui jouaient tout à la fois le rôle demédecin, dentiste, pharmacien, psychiatre, et dont les soins étaient les seuls auxquels avait accès la masse des gens. Il y
    • avait les magiciens, les astrologues, les vendeurs damulettes. Et aussi les colporteurs, qui proposaient des marchandisessimples et bon marché. Les marchands ambulants et les charlatans remplissaient auprès du menu peuple la mêmefonction économique et sociale que les commerçants et les médecins auprès des couches privilégiées. Comme entémoignent les sources, les mendiants occupaient une place à part. En permettant aux pieux musulmans daccomplir leurdevoir de charité, ils remplissaient une fonction religieuse indispensable. Dans lexercice de leur art, ils faisaient preuvedune étonnante habileté, utilisant toutes sortes dartifices et de ruses que les textes littéraires se plaisent à décrire.Certes, les vagabonds de lEurope médiévale ont fait lobjet détudes plus documentées et plus approfondies, mais ceuxdu Moyen Age musulman méritent aussi quelque attention.Dans la culture arabe, même les mendiants avaient leurs poètes. Un texte du Xe siècle proclame dans le grand styleclassique : « Cest nous les gars, les seuls qui vaillent, sur terre ou sur mer.De la Chine jusquen Egypte et à Tanger,nous soutirons un tribut à tous les hommes ; nos coursiers sillonnent le vaste monde. Quand ça chauffe de trop dans uneprovince, nous en gagnons une autre. Terre dislam ou terre de lincroyance, le monde nous appartient, avec tout ce quilrenferme. Nous passons lété dans les contrées neigeuses et migrons lhiver vers celles où poussent les dattes. Noussommes la confrérie des mendiants, personne ne peut nous ravir notre auguste fierté3. »Autre catégorie à part, les brigands et les bandits qui, bien entendu, prospéraient chaque fois que de riches caravanessaventuraient dans des régions isolées, traversant déserts et montagnes par des pistes difficiles. Certains étaient desimples criminels; perçus comme tels, ils étaient aussi traités en conséquence. Dautres, parce quils incarnaient uneforme de contestation sociale, suscitaient ladmiration et faisaient parfois lobjet, comme les «poètes-brigands» {sulùk,plur., saâlïk) de lArabie ancienne, dun véritable culte populaire et même littéraire. Les saâlïk étaient des hors-la-loivivant en marge du système tribal et ne bénéficiant pas de la protection quil offrait. Très particulière, leur poésie occupeune place éminente dans lhistoire de la littérature. Tout autres étaient les bandes de brigands (jelâli) qui ravagèrentlAnatolie ottomane au XVIe et au XVIIe siècle notamment. Composées de soldats démobilisés, de paysans sans terre,de diplômés des écoles religieuses nayant pas trouvé demploi et dautres mécontents, elles connurent la célébrité ;encore aujourdhui, le folklore et la poésie populaire dAna-tolie chantent les exploits de certains de leurs chefs.La mémoire collective sest montrée moins indulgente à légard dautres formes de contestation, quelle a préférécondamner ou oublier. Tel est le cas, par exemple, des révoltes desclaves. Les Noirs dAfrique de lEst qui travaillaient,au début du Moyen Age, dans de grands travaux agricoles en Irak se soulevèrent à maintes reprises. La plus longue deleurs révoltes dura quinze ans, de 868 à 883. Ils réussirent à tenir en échec plusieurs régiments de larmée impériale et,pendant un temps, semblèrent même menacer le pouvoir califal de Bagdad. En 1446 se produisit en Egypte une curieuserévolte desclaves contre danciens esclaves. Cette année-là, rapportent les chroniqueurs, près de cinq cents Noirs quigardaient les chevaux de leurs maîtres mamelouks dans des pâturages aux environs du Caire prirent les armes etfondèrent un mini-État. Se faisant appeler « sultan », leur chef sinstalla sur le trône et, imitant les usages de la cour desmamelouks, gratifia ses principaux partisans du titre de vizir, de commandant en chef et même de gouverneur. Ilsvécurent en sattaquant aux caravanes, jusquau jour où, profitant de dissensions internes, le pouvoir central écrasa leurrébellion.Beaucoup plus dangereuses pour lordre politique et social du monde musulman furent les révoltes populaires, dont lesrevendications, généralement exprimées en termes religieux, reflétaient souvent un mécontentement de natureéconomique et sociale. Dénonçant le caractère de plus en plus autocratique de lÉtat musulman, les kharijites trouvèrentun large soutien auprès des nomades, des Arabes, de ceux pour qui toute forme dautorité représentait une atteinte à leur
    • liberté et à leur dignité. Soutenant les prétentions au califat des descendants du Prophète et, donc, contestant lalégitimité du calife en place, les shiites exprimaient les revendications des opprimés ou des laissés-pour-compte etservaient dexutoire à leur colère. Certains de ces mouvements - les Abbassides au VIIIe siècle, les Fatimides au Xe, lesSafavides au XVIe - réussirent à semparer du pouvoir, mais devant leur incapacité — somme toute prévisible — àrépondre aux attentes placées en eux, les plus déçus de leurs partisans allèrent grossir les rangs de mouvements encoreplus extrémistes. Il nest pas jusquaux confréries soufies, généralement plus pacifiques, qui ne participèrent à de vastessoulèvements bénéficiant du soutien populaire.Contrairement à une idée communément répandue, lislam médiéval fut une civilisation urbaine, et non rurale ou dudésert. Ses historiens, ses écrivains, ses juristes traitent des problèmes des villes et reflètent les conditions qui yrégnaient. Ce nest quà partir de lépoque ottomane que les archives permettent détudier la vie quotidienne du mondepaysan; jusquà une époque toute récente, on ne trouve pas douvrages décrivant les conditions de vie dans lescampagnes - et encore moins de littérature paysanne. Si lon sait pas mal de choses sur les techniques agricoles et lessystèmes dirrigation, sur lutilisation des terres et les régimes de propriété, on ignore quasiment tout des paysans qui, aulong des siècles ou presque, constituèrent limmense majorité de la population du Moyen-Orient.Les paysans - à savoir ceux qui cultivent réellement la terre et non ceux qui recueillent les fruits de leur labeur - sont lesgrands oubliés de lhistoire. Leurs idées, leurs sentiments ne trouvent guère déchos dans la littérature et les documentsqui forment les principales sources dinformations pour lhistorien. De temps en temps, des hommes dorigine paysannesortaient de lombre, devenaient marchands, ulémas, propriétaires terriens, fonctionnaires ou officiers et se frayaient unchemin dans les couches supérieures de la société ; mais alors, ils cessaient, pour la plupart, dêtre des paysans et derefléter les mentalités de leur milieu dorigine. Seuls quelques bandits ou chefs de révolte semblent être restés prochesdu peuple, mais, là encore, les archives sont quasiment muettes. Même aujourdhui, avec tous les moyens decommunication dont nous disposons, il reste extrêmement difficile de savoir ce que les paysans pensent vraiment dansces pays. Le folklore, les contes, la littérature populaire et les proverbes offrent probablement le meilleur témoignagesur la façon dont ils voyaient le monde. Renfermant dinterminables procès-verbaux de doléances, de querelles,denquêtes et de décisions, les archives ottomanes constituent pour ainsi dire lunique moyen dexplorer leurs conditionsde vie.Au-delà des campagnes - mais dans la plupart des pays du Moyen-Orient, la distance nétait jamais grande - sétendait ledésert. Là vivaient des tribus nomades qui tiraient tant bien que mal leur subsistance de lélevage et complétaient leurordinaire en se livrant à des razzias. Produisant de la viande, des peaux et des animaux pour le transport, les Berbères duMaghreb, les Bédouins dAfrique septentrionale et dAsie du Sud-Ouest, les tribus turques et iraniennes des plateauxdAnatolie, dIran et dAsie centrale jouaient un rôle économique important et parfois aussi politique. Remplissant, dansune région où lagriculture et lélevage étaient des activités séparées, une fonction économique indispensable, lesnomades purent conserver leur mode de vie, malgré les efforts répétés des autorités centrales régnant sur les villes et lescampagnes pour les soumettre à leur contrôle. Quand le pouvoir était fort, les nomades se tenaient relativementtranquilles; quand il montrait des signes de faiblesse, ils saffirmaient plus nettement, reprenaient de lindépendance,pillaient les oasis et les villages, sattaquaient aux caravanes et faisaient paître leurs troupeaux sur des terres autrefoiscultivées. Emmenés par des chefs religieux prêchant un retour à la vraie foi des origines, certains dentre eux quittèrentle désert, envahirent des contrées fertiles et fondèrent de nouveaux royaumes et de nouvelles dynasties.
    • Chapitre XII La religion et le droitDepuis le milieu du VIF siècle et la création de lEmpire islamique, lislam est la religion dominante au Moyen-Orient.Au début, seule une petite minorité de conquérants, de colons et de dirigeants sen réclamait, les habitants des anciennesprovinces perses et byzantines restant, dans leur immense majorité, attachés à leur foi traditionnelle. Au fil du temps - ilest difficile de préciser exactement quand et comment - les musulmans devinrent majoritaires au sein de la population ;dans la plupart des pays de la région, ils le sont encore, et même dans des proportions plus importantes. Une contréeétait interdite aux non-musulmans. Selon la tradition, en effet, le calife Omar aurait décrété quen Terre sainte - entendezlArabie, patrie du Prophète -une seule religion, lislam, avait droit de cité ; chrétiens et Juifs furent donc obligés departir. Néanmoins, cette interdiction ne sappliqua pas au sud de lArabie, où le christianisme se perpétua pendantquelques siècles, et où le judaïsme reste présent jusquà lheure actuelle.Ailleurs, le sort des communautés non musulmanes sous domination ou sous influence musulmane fut très variableselon le temps et le lieu. Aux confins de lEmpire islamique, certains pays - la Géorgie et lArménie au nord, lEthiopieau sud - demeurèrent chrétiens, et certains conservèrent aussi leur indépendance. En Egypte et dans le Croissant fertile,les Églises chrétiennes, malgré une lente érosion de leurs effectifs, continuèrent à prospérer, dautant que Byzance nétaitplus là pour leur imposer une stricte orthodoxie. En Afrique du Nord, au contraire, le christianisme finit par séteindre.Bien implantées un peu partout, lescommunautés juives se virent accorder un statut similaire à celui des communautés chrétiennes — ce qui représentait unprogrès considérable par rapport à ce quelles avaient connu sous domination chrétienne. Ne bénéficiant pas, comme leschrétiens, du soutien de puissants amis à létranger et nayant pas appris, comme les Juifs, lart amer de la survie dans desconditions extrêmes, les adeptes du zoroastrisme tombèrent dans le découragement et le déclin. Certains trouvèrentrefuge en Inde, où leurs descendants, les parsis, forment encore une petite communauté. En Iran même, les zoroastriensorthodoxes virent leur nombre chuter de façon dramatique. Moins dépendantes du pouvoir de lÉtat et de la disciplineimposée par un clergé constitué, les sectes dissidentes sen tirèrent mieux et jouèrent un rôle non négligeable dans la viesociale, culturelle et même politique de lIran pendant les premiers siècles de domination musulmane. Parmi elles, il fautmentionner les manichéens qui, bien que persécutés par les zoroastriens, les musulmans et les chrétiens, au Moyen-Orient comme en Europe, réussirent à se maintenir et continuèrent à recruter des disciples dans les trois religions.En Asie du Sud-Ouest et en Afrique du Nord, dans les pays formant le cœur du califat à lépoque classique, sedéveloppa une civilisation profondément marquée par les anciennes cultures de la région et considérablement enrichiepar lapport des différentes minorités non musulmanes. Pourtant, cette civilisation était dabord et avant tout islamique,comme en témoignent sa philosophie, sa science, sa littérature, son art, son mode de vie - et même linfluence quelleexerça jusque dans les affaires internes des communautés non musulmanes.«Islam» signifie en arabe «soumission» et, plus précisément, soumission du croyant à Dieu. Dérivé de la même racine,le participe «musulman» désigne celui qui accomplit cet acte de soumission. A lorigine, il semblerait que ce termevéhiculait aussi une autre notion, bien attestée en arabe et dans les autres langues sémitiques, celle de complétude. Lemusulman était ainsi celui qui sabandonnait complètement à un seul Dieu, à lexclusion de tous les autres, et qui, en tantque monothéiste, se distinguait des polythéistes de lArabie païenne du VIF siècle.Pour la tradition musulmane, la prédication de Mahomet ne constitue pas une innovation mais la continuation, et mêmele point dorgue, dun long combat entre le monothéisme et le polythéisme. Venant après Moïse, David et Jésus,Mahomet était le « sceau des prophètes » (Coran, XXXIII, 40), le dernier dune longue succession dapôtres envoyés par
    • Dieu qui, tous, avaient apporté aux hommes un livre révélé : la Torah, les Psaumes et lEvangile. Mahomet était ledernier et le plus grand dentre eux; son livre, le Coran, complétait et supplantait toutes les révélations antérieures.Ainsi, dans la perspective musulmane, le judaïsme et le christianisme, authentiques religions au moment de leuravènement, représentaient deux maillons antérieurs dune même chaîne de missions prophétiques et de révélations.Toutefois, lapostolat de Mahomet les avaient rendues périmées. Lislam avait préservé ce que leurs Ecrituresrenfermaient de vrai. Le reste nétait quajouts et distorsions introduits par leurs indignes dépositaires.«Islam» sentend dans plusieurs sens. Stricto sensu, il désigne la seule religion authentique qui existe depuis la créationdu monde ; en ce sens, Adam, Moïse, David, Jésus, etc. étaient tous musulmans. Plus communément - étant donné queceux qui sont restés fidèles aux anciennes Révélations divines continuent à exister sous dautres appellations -, il nesapplique quà la dernière, celle de Mahomet et du Coran. Mais là encore, il possède plusieurs acceptions. En premierlieu, il qualifie la religion enseignée par le Prophète au travers du Coran, mais aussi au travers de ses préceptes et de sesactes, tels que les ont recueillis et transmis les générations ultérieures. Peu à peu, il en est venu à désigner ce corpuscomplexe de théologie, de droit et de coutumes, élaboré au fil des siècles à partir des enseignements du Prophète et detout ce qui lui était attribué. En ce sens, il englobe la loi islamique, ou sharia, et la théologie musulmane, appelée kalàm.Dans un sens plus général encore, il est souvent employé, notamment par les non-musulmans, comme un équivalent nonpas de christianisme mais de chrétienté, pour désigner cette riche civilisation qui sest développée sous les auspices de lareligion et de la société musulmanes. Il recouvre alors non pas ce que les musulmans croient ou sont censés croire, maisce quils font - autrement dit, la civilisation islamique, telle que lhistoire nous la révèle et telle quelle existe encoreaujourdhui.Le mot «mosquée», sous diverses formes et par différentes voies, sest frayé un chemin dans toutes les langues de laChrétienté pour désigner le lieu consacré au culte de la religion musulmane. Dérivé de larabe masjiei, il signifielittéralement « lieu de prosternation », endroit où les fidèles se prosternent, ou plus précisément sagenouillent devantDieu. Toutefois, on ne saurait y voir un équivalent de léglise chrétienne ou ecclesia. La mosquée est un édifice, un lieude culte, souvent aussi de réunion et détudes, mais pas davantage. Elle na jamais renvoyé à une institution dotée duneorganisation, dune hiérarchie, de lois et dune juridiction qui lui seraient propres. Au début de lère islamique, cétaitmême rarement un édifice - juste un endroit où les croyants se rassemblaient pour prier ensemble. Ces prièrescommunautaires pouvaient être récitées dans une demeure privée, un lieu public, en plein air ou, comme au tout débutdes conquêtes, dans des lieux de culte consacrés à dautres religions. Cest ainsi que les conquérants arabescommencèrent par partager avec les chrétiens la basilique Saint-Jean-Baptiste de Damas, avant de se lapproprier et deladapter à leurs besoins ; et cest ainsi que, bien des siècles plus tard, ils transformèrent la grande cathédrale Sainte-Sophie à Constantinople en mosquée impériale. A lextérieur, ils surmontèrent le dôme dun croissant et ajoutèrent auxquatre coins de lédifice un minaret, du haut duquel un muezzin proclamait lunité de Dieu et la mission de Mahomet ; àlintérieur, ils retirèrent les images et les symboles chrétiens, ou les recouvrirent de versets du Coran et dautres textestraditionnels.Lintérieur dune mosquée est simple et austère. Lislam nayant ni sacrements ni clergé ordonné, elle ne comprend niautel ni sanctuaire. Limam na pas de fonction sacerdotale ; il ne fait que guider la prière. Tout musulman connaissant lerituel peut remplir cet office, même si, avec le temps, limamat est devenu une charge permanente, réservée à desprofessionnels. Les deux éléments saillants de lintérieur dune mosquée sont le minbar et le mihràb. Le premier est unesorte de chaire surélevée utilisée lors de la prière du vendredi. Le mihràb est une niche {qibld) pratiquée dans lun des
    • murs et indiquant la direction de La Mecque, vers laquelle doivent se tourner tous les musulmans en prière.Généralement placé au centre du mur, il détermine laxe de symétrie de lédifice. La prière publique musulmane est unacte discipliné et collectif de soumission au Créateur, au Dieu unique, universel et immatériel. Mystère et dramaturgie,musique et poésie liturgiques ny ont aucune place, a fortiorilart votif. La sculpture, en particulier, est condamnéecomme un sacrilège confinant à lidolâtrie. En lieu et place, les artistes musulmans ont recours à des dessins abstraits etgéométriques, et fondent leur programme décoratif sur lutilisation généralisée et systématique dinscriptions. Les nomsde Dieu, du Prophète et des premiers califes, la profession de foi musulmane, des versets ou même des sourates entièresdu Coran ornent les murs et le plafond. Pour les musulmans, le texte coranique est divin ; lécrire ou le lire est en soi unacte de foi. Pratiqué par de grands maîtres, lart de la calligraphie, avec ses nombreux styles décriture, peut atteindre unebeauté subtile et énigmatique. Ces textes décoratifs sont les hymnes, les fugues et les icônes de la dévotion musulmane,et lune des clés de la piété et de lesthétique musulmanes.Lélément extérieur le plus familier et le plus caractéristique de la mosquée est son minaret, généralement uneconstruction séparée, du haut de laquelle le muezzin (en arabe mu adhdhiri) appelle les fidèles à la prière. Le minaretincarne à la fois lunité et la diversité du monde musulman. Partout, il remplit la même fonction religieuse et sociale, sedressant au-dessus de lanimation des ruelles et des marchés, comme un rappel et un avertissement aux croyants. Dans lemême temps, chaque grande région du monde musulman possède son propre style de minaret, souvent inspiré demonuments plus anciens, pas toujours religieux : en Babylonie, les ziggourats ; en Syrie, les clochers déglise ; enEgypte, les phares.Considérée sous un autre angle, la mosquée, centre de la vie politique et sociale musulmane, notamment dans lesnouvelles villes de garnison, était lhéritière du forum romain et de lagora grecque. Le minbarservait de tribune nonseulement au prédicateur et au chef de la prière, mais aussi pour annoncer dimportantes nouvelles, telles que lanomination ou la révocation dun haut fonctionnaire, lintronisation dun souverain, larrivée dun nouveau gouverneur,une victoire militaire, la conquête dun territoire. Dans les villes de garnison, la mosquée, les services administratifs —alors encore réduits — et les quartiers militaires formaient une sorte de citadelle, et cétait souvent le gouverneur enpersonne qui montait en chaire pour faire connaître les événements importants. Dès les temps les plus anciens, lacoutume voulait que lorateur tienne à la main une épée ou un bâton, symbolisant la suprématie de lislam : une épée si laville avait été prise de force, un bâton si elle avait négocié sa reddition.Avec la complexité croissante du gouvernement et de la société musulmane, la fonction politique de la mosquéediminua mais ne disparut jamais entièrement. Les changements importants, par exemple laccession au trône dunnouveau calife, étaient encore proclamés du haut de la chaire, et le prône du vendredi {khutbd) continuait à citer le nomdu prince et celui du gouverneur. Etre mentionné dans le sermon hebdomadaire était, en effet, lun des signes reconnusde lautorité politique en terre dislam - du pouvoir suprême du calife et de lallégeance de ses vassaux. Omettre le nomdu suzerain constituait une déclaration dindépendance.Un verset du Coran, fréquemment repris, exhorte les musulmans à «obéir à Dieu, à obéir au Prophète et à ceux [...] quidétiennent lautorité» (Coran, IV, 59). Sappuyant sur ce verset, les docteurs de la loi ont conféré une autorité égale auCoran et aux traditions, hadiths, relatives aux paroles et aux actes du Prophète, lequel, selon la croyance musulmane,était divinement inspiré non seulement comme messager de la Révélation mais aussi dans tout ce quil dit et fit. Dabordorale, cette tradition se transmit de génération en génération, avant dêtre finalement consignée par écrit dans de grandsrecueils, dont certains font autorité pour les musulmans. Dès le Moyen Age, des docteurs de la loi sinterrogèrent sur
    • lauthenticité de certaines de ces traditions ; la critique moderne a été encore plus sévère. Néanmoins, aux yeux desmusulmans, les grands recueils de hadiths revêtent un caractère presque aussi sacré que le Coran. Ensemble, ilsconstituent le fondement de la sharia. Ce magnifique corpus de lois, élaboré amoureusement par des générations dejuristes et de théologiens, est lune des grandes réalisations intellectuelles de lislam, celle qui, peut-être, témoigne leplus parfaitement de la spécificité et du génie de la civilisation islamique.En voyage en Angleterre vers la fin du XVIIIe siècle, un musulman, Mïrzâ Abu Tâlib - lun des premiers à avoir laisséun récit de ses impressions - décrit sa visite à la Chambre des communes et son étonnement lorsquon lui expliqua quecelle-ci avait, entre autres, pour fonction de promulguer des lois et de déterminer des peines pour ceux qui ycontrevenaient. Contrairement aux musulmans, explique-t-il à ses lecteurs, les Anglais, nayant pas reçu unerévélation divine, en sont réduits à faire leurs propres lois « selon les circonstances et les nécessités de lheure, selon lesconditions présentes et lexpérience des juges! ».Dans son principe, le système juridique musulman était totalement différent de celui que notre voyageur découvrit enAngleterre. Pour les musulmans, la seule loi recevable était celle que Dieu avait révélée aux hommes, celle-là même quele Coran et le hadith renfermaient, et que les théologiens et les juristes avaient interprétée et prolongée. Là où le droit estdit par Dieu et promulgué par le Prophète, juristes et théologiens appartiennent à deux branches dune même profession.Ces spécialistes de la sharia étant des personnes privées, et non des fonctionnaires de lÉtat, leurs décisions navaient pasforce de loi et pouvaient même varier. Nommé par lÉtat, le cadi rendait la justice dans son tribunal. Il avait pour tâchedappliquer la loi. Linterprétation de celle-ci incombait au mufti, jurisconsulte dont les opinions ou les décisionsjuridiques, appelées fatwas — terme dérivé de la même racine — pouvaient être invoquées comme faisant autorité, maisnon comme ayant force de loi.En principe, la sharia embrassait tous les aspects, public et privé, communautaire et individuel, de lexistence. Certainesde ses dispositions, notamment celles relatives au mariage, au divorce, à la propriété, aux successions et autres affairesrelevant du statut personnel, revêtirent la forme dun code de lois normatif auquel le fidèle devait se soumettre et quelÉtat se chargeait de faire appliquer. Dans dautres domaines, la sharia ressemblait davantage à un ensemble didéauxauxquels chaque individu et la communauté dans son ensemble devaient tendre. Les dispositions dordre politique ouconstitutionnel réglant la conduite du gouvernement se situaient quelque part entre les deux, à distance variable de lunou de lautre selon le temps et le lieu.Les juristes musulmans distinguent dans la sharia deux grands versants : le premier soccupe de lesprit et du cœur ducroyant, autrement dit de doctrine et de morale; le second de ses relations avec Dieu et avec son prochain, autrement ditdu culte, dun côté, du droit civil, pénal et public, de lautre. Le droit a pour fin de définir un système de règles, dontlobservance permettra au croyant de mener une vie droite ici-bas et de se préparer à la félicité éternelle dans lau-delà.La fonction principale de lÉtat et de la société est dassurer lapplication et la pérennité de ces règles.En réalité, le fonctionnement du droit dans le monde musulman et en Occident nétait pas aussi différent que lesobservations de Mïrzâ Abu Tâlib le laissent penser. Si la sharia ne reconnaissait à lhomme aucun pouvoir législatif danslÉtat musulman, en pratique, les souverains et les juristes, au cours des quatorze siècles qui sécoulèrent depuis laprédication de Mahomet, furent confrontés à une foule de problèmes auxquels la Révélation ne fournissait pas desolution explicite, et quils durent résoudre. Les solutions apportées nétaient pas perçues ni présentées comme desdécrets ou des lois. Celles qui venaient den bas étaient baptisées coutumes, celles qui venaient den haut, règles. Si,comme cétait le cas le plus fréquent, elles émanaient de juristes, elles étaient baptisées interprétations, et les
    • jurisconsultes de lislam se montrèrent aussi habiles que les théoriciens du droit dans dautres sociétés à réinterpréter lestextes sacrés. Sur un point, cependant, Mïrzâ Abu Tâlib avait certainement raison. Lélaboration dune nouvelle loi, faitpourtant courant et fort répandu, revêtait toujours des formes déguisées, presque secrètes, si bien quil ny avait pas placepour des commissions ou des assemblées législatives, semblables à celles qui donnèrent naissance à la démocratie detype européen.Malgré les contraintes imposées par le caractère intangible du texte coranique et du corpus reconnu de hadiths, maispartant du principe édicté par les juristes selon lequel « les règles changent avec le temps », les musulmans réussirent àmodifier et à enrichir leurs lois de façon remarquable. Deux facteurs jouèrent un rôle particulièrement important: lespouvoirs discrétionnaires du souverain et le consensus des savants.Pour les juristes sunnites, lÉtat musulman était une théocratie, Dieu étant la seule source de souveraineté, de légitimitéet du droit, et le prince son instrument et son représentant - ou, pour reprendre un titre dont se paraient les califes et lessultans, «lombre de Dieu sur terre ». Cependant, les musulmans saperçurent très vite que, pour faire fonctionner lÉtat,même le plus pieux des souverains devait exercer des pouvoirs, édicter des règles et infliger des peines allant au-delà deceux fixés par la loi divine. Cest ce quexpriment le terme arabe siyâsa et ses équivalents dans les autres langues dumonde musulman. Signifiant à lorigine « dresser un cheval, le faire manœuvrer», et aujourdhui «art de gouverner» ouencore «politique», siyâsa désignait au Moyen Age et à lépoque ottomane les pouvoirs discrétionnaires dont disposaitun souverain, outre ceux que lui conférait la loi divine, et plus particulièrement les peines, y compris la peine capitale,quil pouvait prononcer en vertu de ces pouvoirs. Les docteurs de la loi finirent par reconnaître le caractèreindispensable de ces deux formes dautorité, si bien quà lépoque ottomane les sultans en vinrent à promulguer desensembles structurés de règles, kânùn, régissant les affaires dune province, dun service ministériel ou même de lamonarchie et du gouvernement central. Sil ne pouvait en aucun cas supplanter ou abroger la sharia, un kânûn pouvaitprolonger et mettre à jour ses prescriptions en sappuyant sur le droit coutumier et sur les édits royaux antérieurs.Pour promulguer et faire appliquer ces règles, les souverains, surtout les plus dévots et les plus soucieux du bien public,comme les Ottomans, avaient besoin du soutien ou du moins de laccord tacite des ulémas. Au début, les plus pieux etles plus respectés des ulémas se tenaient à lécart des affaires de lÉtat et évitaient de le servir, de crainte de se souillermoralement. Mais, à partir du XIe siècle, de nouveaux périls, intérieurs comme extérieurs, rapprochèrent les deuxparties. Sous les Seljuqides et plus encore sous les sultans ottomans et leurs contemporains dans le reste du mondemusulman, les ulémas, notamment les juristes, simpliquèrent beaucoup plus dans les affaires de lÉtat et, à certainségards, devinrent partie intégrante de lappareil de gouvernement.Néanmoins, ils ne formèrent jamais une Eglise, et lislam ne produisit jamais une orthodoxie, au sens chrétien du terme.En terre dislam, il ny a ni conciles ni synodes chargés de statuer sur le dogme et de dénoncer lerreur, ni papes niprélats ni inquisiteurs pour annoncer, mettre à lépreuve et imposer la croyance juste. En tant que membres dune écoleou quagents de la fonction publique, les ulémas, les théologiens et les juristes peuvent, à titre individuel, formuler unpoint de doctrine et interpréter les Ecritures, mais ils ne forment pas une autorité ecclésiastique constituée ayant pourtâche de décider de la doctrine et de linterprétation orthodoxe, dont toute déviation représenterait une hérésie. Il ny eutdonc jamais dÉglise pour imposer un ensemble de croyances officielles. Certes, lÉtat sy essaya, mais rarement et sansgrand succès.Il existe, cependant, pour déterminer la justesse dune croyance, un critère universellement accepté, Yijmâ ou consensusunanime de la communauté en ses représentants qualifiés, ce quen termes plus modernes, on pourrait rendre par
    • lopinion dominante des milieux éclairés et des puissants. Cette notion de consensus a pour fondement théorique unhadith attribué au Prophète : « Ma communauté ne tombera pas daccord sur une erreur. » Selon linterprétation qui enfut donnée, il signifie quaprès la mort de Mahomet, la guidance divine est passée à la communauté musulmane toutentière, et donc que ce que la communauté pense et fait constitue précisément la doctrine et la pratique musulmanescorrectes. Les juristes sunnites admettaient généralement que des hommes pieux et savants pussent, en toute bonne foi,avoir des opinions divergentes, à condition bien entendu que ces divergences nexcèdent pas certaines limites. Cest ainsiquils justifiaient la coexistence et la tolérance mutuelle de différentes écoles juridiques. Quatre dentre elles, celle deshanafites, des shafiites, des malikites et des hanbalites, existent encore aujourdhui et se partagent lensemble de lislamsunnite. Cette doctrine de Xijma permit et même facilita la diversité et ladaptation.Variant avec le temps et le lieu, ce type de consensus peut sembler vague et inconstant comparé à dautres systèmes plusstructurés et plus autoritaires. Au tout début de lislam, il létait effectivement, si bien quune large place était laissée auraisonnement et au jugement personnel, ijtihâd selon la terminologie de la sharia. Peu à peu, cependant, les possibilitésde divergences se réduisirent, avant dêtre finalement limitées aux questions dimportance secondaire, de portée localeou, exception de taille, aux questions nouvelles. A partir du Xe siècle, les juristes sunnites — mais pas les shiites —saccordèrent à penser que tous les grands problèmes avaient été résolus et donc, selon lexpression consacrée, que «lesportes de Y ijtihâd étaient désormais fermées». Toutefois, de nouveaux problèmes ne cessaient de se poser. Parexemple, à propos du café, du tabac et des armes à feu, pour ne prendre que le début de lépoque moderne. Aujourdhui,ils sont bien plus nombreux encore. Aussi, certains juristes ne manquèrent-ils pas de plaider en faveur dune réouverturedes portes. Les shiites nayant jamais admis quelles sétaient fermées, leurs ulémas sappelaient des mujtahidun —littéralement, ceux qui pratiquent Xijtihâd. Pour autant, ils ne se montrèrent guère plus innovants que leurs collèguessunnites.Grâce au consensus et à lexercice indépendant du jugement, un ensemble considérable de règles fixant la conduite et lacroyance justes - fondement du droit et de la théologie musulmane - vit le jour et obtint une reconnaissance quasiuniverselle. Un principe guida son élaboration: le respect de la Tradition ou sunna. Dans lancienne Arabie, celle-cienglobait le droit coutumier et les précédents institués par les ancêtres de la tribu. Au tout début de lère islamique, lasunna représentait encore une tradition vivante, non plus de la tribu mais de la communauté, que venaient enrichir lesactes des premiers califes, des compagnons et des successeurs de Mahomet. Vers le IIe siècle de lhégire, cependant, unevision plus traditionaliste prévalut. La sunna fut restreinte aux pratiques et aux préceptes du Prophète tels que lesavaient transmis les collecteurs de traditions authentiques, et passa pour lemporter sur tout, sauf le Coran. Aveclacceptation généralisée de cette vision et du corpus de traditions présentées, avec des degrés divers de vraisemblance,comme rapportant les précédents institués par le Prophète, le rôle de lopinion et donc du consensus se réduisit, mêmesil ne disparut jamais entièrement. Au lieu de Xijtihâd, les ulémas invoquèrent de plus en plus le taqlïd lacceptationsans réserve des doctrines établies. Ainsi naquit une sorte dorthodoxie musulmane, par où il faut entendre, non pas uncorps de doctrines déclarées comme vraies par une autorité ecclésiastique constituée, mais plutôt un ensemblegénéralement accepté de doctrines et de pratiques traditionnelles, par rapport auquel tout écart ou déviation peut êtredénoncé, selon les circonstances, comme une erreur, un crime ou un péché.Ceux qui adhéraient à cette orthodoxie sappelaient sunnites, terme qui exprime la fidélité à une communauté et à sestraditions, plus que la croyance en un dogme officiel et la soumission à une autorité ecclésiastique. Les mêmes
    • connotations communautaires et sociales se retrouvent dans les divers termes techniques qui désignent lécart parrapport à la sunna.Bid% innovation, est peut-être celui qui se rapproche le plus du concept chrétien dhérésie. La conformité à la traditionest bonne, et cest par elle que se définit lislam sunnite; tout écart constitue une bida et est mauvais, jusquà preuve ducontraire. Un hadith attribué au Prophète résume bien la position la plus conservatrice : « Il ny a rien de pire que lesnouveautés. Chaque nouveauté est une innovation, chaque innovation est une erreur, et chaque erreur mène aux feux delenfer. » Le premier reproche adressé à une doctrine qualifiée de bida nétait pas quelle était fausse, mais nouvelle -quelle constituait une infraction à la coutume et à la Tradition, au respect qui leur était dû et que venait renforcer lacroyance dans le caractère définitif et parfait de la Révélation musulmane.Il existe donc une différence importante entre la notion chrétienne dhérésie et celle de bida. Lhérésie est une erreurthéologique, une altération de la doctrine. Linnovation est moins une erreur théologique quune faute envers la société.Il en va de même de deux autres accusations: la déviation (du droit chemin), ilhâd, et lexcès, ghuluww, terme dérivédune racine arabe signifiant «outrepasser», «dépasser les limites ». Ce dernier apparaît dans un verset du Coran quisadresse dabord aux Juifs et aux chrétiens : « O gens du Livre ! Ne dépassez pas la mesure dans votre religion ; nedites, sur Dieu, que la vérité » (Coran, IV, 171). Ici, il est fait clairement allusion aux croyances chrétiennes que lislamjuge « excessives ». Par la suite, ghuluww servira plus couramment à désigner les erreurs au sein de lislam.Une certaine diversité dopinions est considérée comme sans danger, voire bénéfique. «La différence dopinions dans macommunauté est une bénédiction divine», dit une maxime attribuée au juriste Abu Hanïfa, le fondateur de lécolehanafite, et plus tard au Prophète en personne. Les différentes écoles dinterprétation de la sharia avaient chacune leursprincipes, leurs manuels et leurs organisations judiciaires, mais se montraient tolérantes les unes envers les autres. Si laplupart de leurs divergences portaient sur le rituel, quelques-unes concernaient des points de doctrine. Toutefois, il yavait des limites à ne pas franchir. Ceux qui poussaient leurs divergences jusquà lexcès, ghuluww, étaient des ghulât(smg. ghâlï) ou des déviationnistes, malàhida (sing. mulhid). Pour beaucoup de théologiens, ils ne pouvaient plus êtreconsidérés comme musulmans.Mais où tracer la frontière ? De façon caractéristique, les théologiens nétaient pas daccord entre eux. La plupartvoulaient exclure de la communauté les sectes shiites les plus extrémistes et radicales, les ismaïliens par exemple.Cependant, les société musulmanes étaient, en général, prêtes à les tolérer et même à accorder le statut de musulman àleurs membres, à condition quils ne se livrent pas à des activités mettant en danger lordre social ou politique. Encoreaujourdhui, cette forme peu orthodoxe de tolérance sapplique à des sectes aussi marginales que les alaouites et lesdruzes au Levant, les ismaïliens dans plusieurs pays musulmans. La situation des shiites « modérés », lesquels ont detout temps constitué la plus importante communauté non sunnite dans le monde musulman, est un peu plus complexe.Lhérésie nétant pas une catégorie de la théologie musulmane, elle ne fait pas partie du droit. Le musulman qui nerépond pas aux exigences minimales des théologiens est passible dune accusation beaucoup plus grave, celledincroyance, voire dapostasie. Sils nhésitaient pas à dénoncer les doctrines quils désapprouvaient en les accusantdinnovation, dexcès ou de déviation, les théologiens répugnaient, le plus souvent, à pousser ce genre daccusationjusquà sa conclusion logique. Qualifier une doctrine de non musulmane signifiait que ses tenants étaient des apostats etdevaient donc subir la loi dans toute sa rigueur. Bien quavec le temps, le consensus pût exclure certaines de sescroyances du courant principal de lislam, le membre dune secte restait un musulman et continuait de bénéficier dustatut et des privilèges sociaux que cela impliquait en matière de propriété, de mariage, dhéritage, de témoignage et
    • daccès à la fonction publique. Sil était fait prisonnier dans une guerre, ou arrêté lors dune insurrection, il devait êtretraité comme un musulman: il ne pouvait être sommairement exécuté ou vendu en esclavage ; sa famille et ses biensrestaient protégés par la loi. Il était un pécheur, mais pas un incroyant, et pouvait même aspirer à une place dans lemonde futur. La frontière passait, non pas entre le sunnite et le membre dune secte, mais entre ce dernier et lapostat.Lapostasie était un péché, mais aussi un crime ; celui qui sen rendait coupable était damné dans ce monde-ci et danslautre. Il avait trahi et déserté la communauté à laquelle il appartenait et à laquelle il devait fidélité. Sa vie était perdue,et ses biens confisqués. Membre gangrené, il devait être amputé sans pitié.Les accusations dapostasie nétaient pas rares, et au début de lhistoire musulmane, « incroyant » et « apostat »revenaient souvent dans la polémique religieuse. «La piété pour un théologien, déclare al-Jâhiz (mort en 869), consiste àsempresser de dénoncer les dissidents comme incroyants2. » Ghazâlï (mort en 1111) parle avec mépris de ceux « quivoudraient limiter limmense miséricorde de Dieu à ses seuls serviteurs et faire du paradis lenclos réservé (waqf) dunepetite clique de théologiens3 ». Concrètement, ces accusations étaient peu suivies deffet. En général, les victimesnétaient pas inquiétées et certaines occupaient même parfois de hautes charges publiques. Avec la codification du droitmusulman et lapplication plus systématique des sanctions, les accusations dapostasie devinrent moins fréquentes. Peude théologiens avaient à la fois la volonté et la capacité de requérir les peines prévues pour lapostasie contre ceux quiprofessaient des doctrines différentes des leurs. Même un aussi farouche adversaire de linnovation que le juriste syrienIbn Taymiyya (mort en 1328) penchait pour une sorte de mise en quarantaine des sectes ou des individus suspects,suivie si nécessaire dune sévère mise en garde et, dans les cas les plus graves, de mesures coercitives. Ce nest quelorsquune bida revêtait une forme excessive, persistante et agressive que ses adeptes étaient chassés de la communautémusulmane et mis hors la loi.Cette absence dun dogme unique et imposé den haut ne devait rien au hasard ; elle était au contraire le fruit dunevolonté délibérée de ne pas senfermer dans un carcan que les sunnites jugeaient étranger au génie de leur religion etdangereux pour les intérêts de leur communauté. Mais, tout comme les fidèles des autres religions, les musulmansfaisaient parfois des entorses à leurs principes et ne respectaient pas toujours leurs Écritures. Ainsi, on trouve danslhistoire classique et ottomane des exemples de souverains qui cherchèrent à imposer une forme particulière dislam oumême à convertir par la force leurs sujets non musulmans. A certaines époques, les «déviationnistes» étaient contraintsà résipiscence, et torturés ou tués sils persistaient dans lerreur. En général, cependant, intégrées dans la loi religieuse,tolérance et intolérance étaient en quelque sorte des catégories structurelles. La tolérance ne sappliquait pas à ceux quiniaient lunicité ou lexistence de Dieu. Lorsquils étaient conquis, les athées et les polythéistes avaient le choix entre laconversion ou la mort, cette dernière pouvant être commuée en esclavage. En revanche, elle devait être accordée à ceuxqui manifestaient le minimum de croyance exigé, autrement dit qui professaient lune des religions reconnues par lislamcomme étant révélées et comme possédant des Ecritures authentiques. En retour, ils devaient accepter certainescontraintes, de nature fiscale et autre. Cependant, la tolérance ne pouvait en aucun cas sappliquer à lapostat, aumusulman reniant sa foi, qui, lui, méritait la mort. Certaines autorités se prononçaient en faveur dune rémission lorsquele fautif se rétractait, dautres, au contraire, estimaient quil méritait quand même la peine capitale. Dieu lui pardonneraitpeut-être dans lautre monde, mais ici-bas, il nétait pas question de transiger avec la rigueur de la loi.On connaît deux versions des dernières paroles dal-Ashcarî (mort en 935-936). Selon lune, ce grand théologienmusulman du Moyen Age aurait déclaré: «Jatteste que je ne tiens pour infidèle aucun de ceux qui prient vers LaMecque. Tous, en priant, tournent leurs pensées vers le même objet. Ils ne diffèrent que par lexpression4. » Selon
    • lautre, il serait mort en maudissant les mutazilites. Il est difficile de déterminer laquelle de ces deux versions est vraie,mais il ne fait pas de doute que la première exprime de façon plus authentique lattitude de lislam sunnite à légard de lacroyance juste. « Dieu est un et Mahomet est son Prophète », tel est le credo musulman gravé sur les pièces de monnaie,proclamé du haut des minarets et repris dans les prières quotidiennes. Tout le reste nest que littérature.La shahâda, ou profession de foi (littéralement « témoignage ») est le premier des cinq piliers de lislam. Le deuxièmeest la prière, et plus particulièrement la prière rituelle, salât, que le fidèle doit réciter, avec des paroles et des gestesdéterminés, cinq fois par jour: au lever du soleil, au milieu du jour, dans laprès-midi, au coucher du soleil et le soir. Ilpeut aussi à tout moment réciter une prière personnelle, duâ dont la forme nest soumise à aucune règle, à aucun rite.Tous les musulmans adultes, hommes et femmes, sont tenus dobserver la salât. La prière ne peut se faire que dans unlieu rituellement pur. Le fidèle doit dabord se mettre, lui aussi, en état de pureté rituelle, puis tourner son visage dans ladirection de La Mecque. Le texte de la prière se compose de la shahâda et de plusieurs passages tirés du Coran.Comme les Juifs et les chrétiens, les musulmans ont fait dun jour de la semaine un jour à part, consacré à la prièrepublique (Coran, LXII, 9-11). Comme le samedi pour les Juifs et le dimanche pour les chrétiens, le vendredi est le jourde la prière communautaire et officielle. Cependant, ainsi que le précise le Coran et que lhistoire le confirmera, cétaitnon pas un jour de repos, mais plutôt dintense activité sur les marchés et autres lieux publics. La notion de reposhebdomadaire nétait pas totalement inconnue. La pratique est mentionnée de temps à autre au Moyen Age, mais elle nedeviendra courante quà lépoque ottomane; aujourdhui, cest une institution dans presque tous les pays musulmans.Le troisième pilier de lislam est le pèlerinage, hajj. Tout musulman qui le peut doit, au moins une fois dans sa vie,accomplir le pèlerinage à La Mecque et à Médine. Contrairement au pèlerinage à Jérusalem pour les Juifs et leschrétiens, il ne sagit pas seulement dun acte méritoire, mais dune obligation religieuse. Le pèlerinage se déroulechaque année entre le septième et le dixième jour du mois de Dhul-hijja, et culmine dans la grande fête des sacrifices etles sept déambulations autour de la Kaba. Renfermant la Pierre noire, cet édifice cubique, qui se trouve au centre de lagrande mosquée de La Mecque, est aussi appelé la Maison de Dieu {Bayt Allah) et représente pour les musulmans lelieu le plus sacré de la ville sainte.Le pèlerinage de La Mecque a eu, tout au long de lhistoire musulmane, dimmenses répercussions sociales, culturelleset économiques. Chaque année, des fidèles venus du monde entier, appartenant à des milieux et à des peuples trèsdifférents, quittaient leur foyer et parcouraient des distances considérables pour participer à un même rite. Ces voyagesnavaient rien de commun avec les migrations en masse de tribus et de peuples dans lAntiquité et au Moyen Age. Lepèlerinage, en effet, est un acte volontaire, résultant dune décision personnelle et loccasion de vivre un moment unique,riche dexpériences. Sans équivalent dans les sociétés prémodernes, cette grande mobilité géographique a, dès le début,eu dimportantes incidences sociales, intellectuelles et économiques. Sil était fortuné, le pèlerin se faisait accompagnerpar des esclaves quil pouvait vendre en chemin pour couvrir ses frais. Sil était marchand, il pouvait profiter de cedéplacement pour acheter et vendre des marchandises dans les lieux quil traversait, et ainsi se familiariser avec lesproduits, les marchés, les négociants, les mœurs et les coutumes de nombreux pays. Si cétait un savant, il pouvait enprofiter pour assister à des séminaires, rencontrer des collègues, acheter des livres, et participer ainsi à la diffusion dusavoir et à léchange des idées.Le pèlerinage — les commandements de la foi allant dans le même sens que les intérêts du gouvernement et ducommerce — contribua au développement de réseaux de communication entre les contrées musulmanes les pluséloignées. Il engendra également une riche littérature de voyage qui faisait connaître des terres lointaines et, surtout,
    • donnait le sentiment dappartenir à une vaste communauté. Cette conscience dune identité commune était renforcée parla participation aux rituels et aux cérémonies collectives du pèlerinage et par la communion avec des coreligionnairesdautres pays et dautres peuples. La mobilité géographique, et donc sociale, de quantité dhommes, et souvent defemmes, faisait de lislam médiéval un monde très différent de lEurope chrétienne, hiérarchisée, rigide, compartimentéeet comparativement plus petite. Bien quimmense et divers, le monde musulman parvint à un degré dunité, à la foissubjectif et objectif, que natteignit jamais la Chrétienté médiévale - et encore moins moderne. Sil ne fut pas le seulfacteur dunité culturelle, le pèlerinage fut certainement lun des plus efficaces. Première cause de mobilité volontaire etindividuelle avant lère des grandes découvertes européennes, il transforma en profondeur les communautés doùvenaient les pèlerins, celles quils traversaient et celles où ils retournaient.Le quatrième pilier de lislam, selon le décompte traditionnel, est le jeûne. Pendant le ramadan, neuvième mois ducalendrier islamique, tous les adultes, hommes et femmes, sont tenus de sabstenir de manger et de boire de laubejusquau coucher du soleil. Peuvent en être dispensés, les personnes âgées, les malades et les plus jeunes. Ceux qui sonten voyage ou combattent dans le djihad ont la possibilité de le repousser à plus tard.Le cinquième et dernier pilier est la zakât, contribution financière versée par chaque musulman à la communauté ou àlÉtat. A lorigine, il sagissait dun don charitable collecté à des fins pieuses ; par la suite, la zakât se transforma en unesorte dimpôt ou de tribut, par lequel un musulman exprimait de façon concrète son appartenance à lislam. En tant quedevoir religieux, elle conserve son sens daumône.Les cinq piliers de la foi sont des obligations positives, des devoirs qui incombent à tout musulman. Mais il existeégalement toute une série de commandements négatifs, dactes dont la commission constitue un péché. Beaucoup dentreeux - linterdiction de tuer ou de voler, par exemple — ne font quénoncer des règles élémentaires de vie en société.Dautres, comme linterdiction de manger du porc, de boire de lalcool, de forniquer et de prêter à intérêt, ont unesignification plus spécifiquement religieuse. De même que le judaïsme et le christianisme, lislam se préoccupe desdélits sexuels et financiers, tout en en donnant une définition différente. Si linterdiction du porc est également présentedans le judaïsme, celle qui touche lalcool lui est propre. Encore aujourdhui, ces quatre interdits marquent en profondeurla vie sociale et économique des pays musulmans.Autre commandement positif, le djihad est, pour tout musulman, un devoir religieux, collectif dans loffensive,individuel dans la défensive. Généralement traduit par « guerre sainte », il signifie littéralement « effort » et plusprécisément, selon lexpression coranique, « effort dans la voie de Dieu» (fi sabïl Allah). Certains théologiensmusulmans, notamment au XIXe et au XXe siècle, donnent à cet «effort» un sens moral et spirituel. Toutefois,sappuyant sur divers passages du Coran et de la Tradition, lécrasante majorité des auteurs classiques interprétaient lanotion de djihad dans un sens militaire. Pratiquement tous les manuels de droit musulman comportent un chapitreconsacré au djihad, où sont énoncées dans leurs moindres détails les règles régissant louverture, la conduite,linterruption et la cessation des hostilités, ainsi que laffectation et la répartition du butin. Ces règles exhortentégalement les combattants dune guerre sainte à épargner la vie des femmes et des enfants, sauf en cas de légitimedéfense, les engagent à ne pas torturer ou mutiler les prisonniers, à ne pas reprendre les hostilités sans lavoirofficiellement annoncé et à respecter les accords conclus. Si elle recommandait de bien traiter les non-combattants, lasharia accordait aux vainqueurs des droits étendus sur les biens, les personnes et les familles des vaincus ; ceux-cipouvaient être réduits en esclavage et les femmes données en concubinage.
    • Lidée de guerre sainte, dune guerre menée au nom de Dieu et de la foi, nétait pas nouvelle au Moyen-Orient. On latrouve dans le Deu-téronome et le Livre des Juges, et cest elle aussi qui inspira les Byzantins dans leur combat contre laPerse, puis contre les envahisseurs arabes et turcs. Mais ces guerres avaient des objectifs précis : conquérir la Terrepromise, défendre la Chrétienté contre les attaques des infidèles. Même les croisades, que lon compare souvent à laguerre sainte musulmane, ne furent quune réaction à retardement et dampleur limitée au djihad. Si elles sen inspirèrenteffectivement, elles avaient pour principal but la défense ou la reconquête de terres chrétiennes. Sauf exception, elles secontentèrent de reprendre la péninsule Ibérique et sefforcèrent, sans succès, de délivrer la Terre sainte et darrêterlavance ottomane dans les Balkans. Le djihad, en revanche, ne connaissait pas de limites spatiales ou temporelles ;devoir religieux, il devait se poursuivre jusquà ce que le monde entier ait rallié lislam ou se soit soumis à lautorité delÉtat musulman. Dans ce dernier cas, ceux qui professaient une religion considérée comme révélée avaient le droit decontinuer à la pratiquer, à condition daccepter diverses contraintes, juridiques, fiscales, etc. Les autres, à savoir lesidolâtres et les polythéistes, avaient le choix entre la conversion, lasservissement ou la mort.Le droit musulman autorise la guerre contre quatre catégories dennemis : les infidèles, les apostats, les rebelles et lesbandits. Toutes les quatre sont légitimes, mais seules les deux premières relèvent du djihad; les règles qui sy appliquentsont différentes, de même que les droits accordés aux vainqueurs. La distinction est importante, puisque des non-musulmans peuvent être asservis, mais pas des rebelles ou des bandits sils sont musulmans. Le djihad a pour findamener toute lhumanité sous la loi musulmane, non pas de la convertir de force, mais de supprimer les obstacles quiempêchent sa conversion. A propos des croisades, saint Thomas et saint Bernard navaient pas des vues très éloignées.Aux combattants du djihad, le Coran promet des récompenses dans lun et lautre monde : une part du butin ici-bas, lesplaisirs du Paradis dans lau-delà. Ceux qui trouvent la mort « sur la voie de Dieu » sont des martyrs. Shahïd, en arabe, ale même sens étymologique que le grec martus, « témoin », mais une connotation différente. Ayant très tôt prisconscience que le djihad risquait dêtre détourné de ses vrais buts, notamment par les pillards et les trafiquantsdesclaves, les juristes et les théologiens insistent sur la piété de la motivation, sans laquelle il ne peut y avoir de guerresainte. Danciens hadiths tirés des chapitres consacrés au djihad permettent de se faire une idée de la façon dont étaitperçu ce devoir au début de lhégire :« Le Paradis se tient à lombre des épées. »«Le djihad vous incombe sous tous les princes, quils soient bons ou mauvais. »« Un martyr redoute davantage la piqûre dune fourmi que les coups et les blessures dune arme : ceux-ci lui sont plusdoux quun peu deau fraîche par une chaude journée dété. »Un autre hadith, souvent repris, évoque ainsi les cohortes sans cesse plus nombreuses dinfidèles qui se convertissaient àlislam après avoir été vaincus et asservis : « Dieu se réjouit de voir tous ces gens amenés dans des chaînes au paradis5.»La guerre sainte est un phénomène récurrent, et parfois dominant, dans lhistoire de lislam. Elle conservait toute sa forceaux confins du monde islamique, où les habitants, souvent des convertis de fraîche date, sefforçaient de répandre leurnouvelle foi, par la guerre ou la prédication, auprès des peuples apparentés de lautre côté de la frontière. Ces djihadslocalisés, menés par des dynastes de principautés frontalières, se poursuivirent jusquà lépoque moderne, notamment enAsie centrale et en Afrique.Dans les pays formant le cœur de lislam, où vivaient des peuples plus avancés culturellement et politiquement, la notionde djihad évolua avec le temps. Sous les premiers califes et les Omeyyades, alors que lexpansion arabe battait son plein,les armées de lislam étaient mues par lidée quelles réalisaient le dessein de Dieu - rallier Je monde entier à lislam - et
    • croyaient, non sans raison à lépoque, que cette grande entreprise serait achevée dans un avenir prévisible. Premierschrétiens à être confrontés à un djihad, les Byzantins considéraient avec mépris ces combattants et attribuaient leurardeur guerrière à leur soif de butin. Mais tous ne partageaient pas ce point de vue. Dans son traité intitulé Taktika,lempereur Léon VI manifeste un certain respect pour la doctrine de la guerre sainte, souligne sa valeur militaire etconclut que les chrétiens seraient bien avisés de sen inspirer.En 846, une flotte arabe partie de Sicile fît son apparition à lembouchure du Tibre et débarqua des soldats qui mirent àsac Ostie et Rome. Un synode réuni en France lança un appel à tous les rois de la Chrétienté, leur demandant derassembler leurs forces pour repousser «les ennemis du Christ » ; le pape Léon IV promit le paradis à ceux quimourraient en combattant les Sarrasins. De même, le pape Jean VIII (872-882) promit la rémission des péchés à ceuxqui défendraient, les armes à la main, la sainte Église de Dieu et le monde chrétien, et garantit la vie éternelle à ceux quitrouveraient la mort sur le champ dhonneur. Provoquées par lirruption de soldats arabes dans la capitale de laChrétienté, ces réactions portaient manifestement lempreinte de la conception musulmane du djihad et annonçaient lesfutures croisades.Cependant, dans les pays où il était né, le djihad avait perdu sa force dentraînement. Malgré de nombreuses tentatives,les Arabes navaient pas réussi à conquérir lAnatolie ni à semparer de Constantinople ; à partir du IXe siècle, les califesmusulmans se résignèrent à vivre à lintérieur de frontières plus ou moins stables avec, de lautre côté, une puissance quileur résistait mais avec laquelle ils pouvaient envisager des relations commerciales, diplomatiques, voire culturelles.Linterruption des hostilités qui, selon la sharia prise au sens strict, ne pouvait être quune trêve, un bref intermède dansle combat permanent pour islamiser le monde, se transforma en accord de paix, tout aussi durable que les traités de paixéternelle signés entre les pays européens. Lidée de djihad avait à ce point disparu de la conscience musulmane quà lafin du XIe siècle, lorsque les croisés occupèrent la Palestine et semparèrent de Jérusalem, les pays limitrophes neréagirent pas. Certains dirigeants musulmans furent même prêts à nouer des relations amicales avec eux. Dautresallèrent jusquà sallier avec des princes chrétiens contre leurs rivaux musulmans.Ce nest que près dun siècle plus tard que le djihad, revêtant la forme dune contre-croisade, revint en force sous laconduite de Sala-din. La guerre fut précipitée par les provocations réitérées du chef croisé Renaud de Châtillon qui, en1182, en violation du traité signé entre le roi de Jérusalem et Saladin, sattaqua à des caravanes musulmanes composéesde marchands mais aussi de pèlerins en route pour La Mecque et, pire encore, envoya une flotte dans la mer Rougepiller les côtes de lAfrique et de la péninsule Arabique. Ces pirates brûlèrent des bateaux à Al-Hawra et Yanbu, lesdeux ports de Médine et, en 1183, poussèrent jusquà Al-Râbigh, lun des ports de La Mecque. Comme les Sarrasins auxportes de Rome trois siècles plus tôt, les croisés arrivés devant La Mecque représentaient un défi quaucun souverainmusulman digne de ce nom ne pouvait tolérer. Dépêchée en toute hâte dEgypte, une flotte musulmane infligea unedéfaite presque totale aux intrus. La contre-croisade avait commencé. Saladin écrasa le royaume de Jérusalem et défit lanouvelle croisade envoyée dEurope pour sauver ce qui pouvait encore lêtre.Le djihad mené par Saladin avait des objectifs limités et fut de courte durée. Ses successeurs rétablirent des relationspacifiques avec les Francs, y compris ceux qui occupaient encore le Levant; en 1229, le sultan dEgypte al-Malik al-Kâmil céda Jérusalem à lempereur Frédéric II dans le cadre dun accord global.Si les souverains et les peuples musulmans ne réagirent que très mollement à larrivée et à la présence des croisés, cestparce que, à leurs yeux, un danger beaucoup plus grand pesait sur lintégrité de lislam et lunité de la communautémusulmane. Pendant les deux siècles que dura leur présence au Levant, les historiens arabes naccordèrent aux croisés
    • que très peu dattention, et cest à peine si les écrivains, les théologiens et les théoriciens de la politique les mentionnentdans leurs écrits. En revanche, tous se montrent très inquiets des dissensions religieuses qui divisent alors le mondemusulman. La plus grave menace leur semblait venir des shiites ismaïliens. Au Xe siècle, après avoir fondé un puissantmouvement révolutionnaire, les disciples de limam caché avaient réussi à instaurer le califat fatimide - sorte danti-califat dissident qui contestait aux Abbassides la direction du monde musulman et professait une doctrine qui sécartaitsur des points importants de lislam sunnite. Pour les sunnites, le grand mérite de Saladin nétait pas davoir arrêtélavance des croisés et repris une partie des territoires quils avaient conquis, mais davoir détrôné les Fatimides etrestauré en Egypte la légitimité abbasside et le rite sunnite.Le djihad contre la Chrétienté fut repris par les Ottomans - de toutes les grandes dynasties musulmanes, celle qui montrale plus de ferveur et de constance à défendre la foi musulmane et à veiller à lapplication de la sharia. Dès le début, ledjihad occupa une place centrale dans la vie politique, militaire et intellectuelle de lEmpire, et au moins jusquà lépoquede Soliman le Magnifique, les sultans ottomans furent indubitablement animés par de profondes convictions morales etreligieuses.Le djihad des Ottomans contre la Chrétienté finit par se briser contre les murs de Vienne, en 1683; depuis lors, aucunÉtat musulman, malgré quelques tentatives ici ou là, na été en mesure de mettre en danger la Chrétienté. Le djihadexpansionniste à lancienne se poursuivit par intermittence aux frontières du monde musulman. En 1896, par exemple,lémir dAfghanistan entreprit de conquérir une région montagneuse jusque-là politiquement indépendante et habitée pardes non-musulmans, doù son nom de Kafiristan, «pays des incroyants». Après sa conquête et son islamisation, celui-ciprit le nom de Nuristan, «pays de la lumière». A lautre extrémité du monde musulman, en Afrique de lOuest, des chefsmusulmans proclamèrent le djihad contre les païens et les musulmans relapses, et vers la fin du XIXe siècle contre lescolonisateurs européens. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, alors quun pays musulman après lautre tombaitaux mains des puissances européennes, le djihad contre les forces impérialistes prit le dessus sur les autres formes deguerre sainte.La conception classique du djihad est celle dun combat sur le champ de bataille contre un ennemi étranger. Cependant,lidée dune guerre sainte dirigée contre un régime infidèle, renégat ou illégitime pour toute autre raison existaitégalement. Elle était bien sûr connue des différents courants shiites aux yeux de qui les dirigeants sunnites de lislamétaient tous des usurpateurs et, pour la plupart, des tyrans. Elle trouva un écho auprès des sunnites vivant sous la férulede Mongols païens, ou de princes et de protégés mongols en principe musulmans, mais dont lattachement à lislam leursemblait suspect. Elle reprit de la vigueur à lépoque moderne dans les mouvements dopposition aux dirigeantsréformateurs, accusés de trahir lislam de lintérieur.Même la guerre sainte classique, à savoir contre les infidèles, ne recueillit pas toujours une adhésion universelle. En1690, pendant la guerre contre lAutriche, rapporte lhistorien ottoman Esad Efendi qui vécut au début du XIXe siècle,un derviche bektashi«... se rendit de nuit au camp des troupes musulmanes et passant dun soldat à lautre leur dit: "Idiots, pourquoi gaspillez-vous votre vie pour rien ? Honte à vous ! Tous les discours que vous entendez sur les vertus de la guerre sainte et sur lemartyre dans la bataille ne sont quun tissu dinepties. Pendant que lempereur ottoman jouit des délices de son palais, etque le roi des Francs batifole dans son pays, pourquoi devriez-vous perdre la vie en combattant dans ces montagnes!"6».
    • Ce récit, rédigé à une époque où un décret impérial venait dinterdire lordre bektashi, est peut-être apocryphe, mais ilreflète la méfiance dans laquelle étaient tenues les confréries derviches, souvent accusées de manquements auxprincipes et aux devoirs fondamentaux de lislam.Lessentiel de nos informations concernant les confréries derviches date de la période ottomane ; à cette époque, ellesoccupaient une place éminente et reconnue dans la société, mais leurs origines remontaient aux premiers temps delislam, et nombre de leurs croyances et de leurs rites senracinaient dans une antiquité encore plus lointaine. De mêmeque les païens christianisés du sud et du nord de lEurope intégrèrent dans les célébrations de Noël certains rites dessaturnales romaines et du Yule viking, de même les peuples convertis à lislam conservèrent quantité de rites et decoutumes hérités des anciennes civilisations du Moyen-Orient. Les croyances et les rites des différents ordres dervichessont apparentés aux danses cultuelles de la civilisation égéenne, aux cérémonies célébrant le retour des saisons enEgypte, en Babylonie et en Perse, aux extases chamaniques des Turcs dAsie centrale et à la philosophie mystique desnéo-platoniciens.Au début de lislam, les convertis trouvaient dans cette nouvelle religion une réponse à leur quête spirituelle et selaissaient volontiers guider par ses porte-parole autorisés. Mais devenant tout à la fois plus versés dans les sciencesreligieuses et plus distants, ces derniers cessèrent bientôt de satisfaire les besoins spirituels et sociaux dun nombrecroissant de musulmans, qui se mirent à chercher ailleurs. Pendant plusieurs siècles, beaucoup dentre eux se tournèrentvers des sectes musulmanes dissidentes, en particulier les différents courants du shiisme, lesquels saccordaient au moinssur un point: sous le règne des califes et des sultans et sous la férule des ulémas sunnites, la communauté islamiquesétait égarée et devait donc être ramenée dans le bon chemin. Cependant, toutes les tentatives de révolution shiiteéchouèrent, les unes parce quelles furent étouffées dans lœuf, les autres, parce que, après avoir conquis le pouvoir, ellesne changèrent rien à la situation. Avec le reflux du shiisme, un autre mouvement, celui des soufis, prit son essor etétendit peu à peu son influence.Expérience mystique purement individuelle à lorigine, le soufisme devint un mouvement de masse, organisé enconfréries {tarïqa en arabe, tarikat en turc). A la différence des shiites, les soufis ne rejetaient pas officiellement lesdoctrines sunnites et, pour la plupart, acceptaient lordre politique établi. Certains entrèrent même au service de lÉtat oucollaborèrent avec ses différents organes. En Turquie, par exemple, les Bektashis entretinrent, depuis sa naissancejusquà sa dissolution, des liens étroits avec le corps des janissaires. Les confréries soufies tempéraient laustérité duculte sunnite et le légalisme plutôt froid des ulémas. Leurs saints et leurs chefs sefforçaient de combler le fossé entrelhomme et Dieu institué par la doctrine sunnite. Contrairement aux ulémas, ils jouaient le rôle de pasteurs et de guidesspirituels. Possédant une foi mystique et intuitive, ils donnaient dans leurs pratiques rituelles une place à lémotion et àlextase. Pour réaliser lunion mystique avec Dieu, ils nhésitaient pas à recourir à la musique, au chant et à la danse.Alors que les ulémas étaient devenus partie intégrante de lappareil de gouvernement, les soufis, restés proches dupeuple, surent sauvegarder leur autorité et leur prestige.Malgré ses aspects populaires et mystiques, le soufisme trouva un écho grandissant auprès des intellectuels musulmans,et parfois même non musulmans. Ses enseignements se frayèrent un chemin dans lislam officiel, grâce au génie de lundes plus grands théologiens et philosophes du Moyen Age musulman, Muhammad al-Ghazâlï (1059-1111), dont lesœuvres, rédigées en persan mais surtout en arabe, eurent une influence déterminante sur lévolution des sciencesreligieuses. Né à Tus, dans le Khorassan, al-Ghazâlî poursuivit des études de droit et de jurisprudence à Nichapur puis àBagdad, où en 1091, il devint professeur à la madrassa Nizâmiyya fondée par Nïzâm al-Mulk, le grand vizir persan du
    • sultan seljuqide. Quatre ans plus tard, il démissionna brusquement de son poste, renonça à toutes ses fonctions publiqueset se retira du monde pour réfléchir dans la solitude aux grands problèmes religieux. Pendant les dix ans que dura cettecrise intérieure, il entreprit une étude approfondie de la théologie, de la philosophie et du droit, tout en parcourant lemonde musulman. Ses voyages Je conduisirent à La Mecque, à Jérusalem, à Damas et à Alexandrie. Encore aujourdhui,les visiteurs de la grande mosquée de Damas peuvent voir lendroit où il sasseyait pour méditer. Dans un remarquableouvrage autobiographique, al-Ghazàlï explique comment, après avoir vainement cherché une réponse à sa soif de véritédans la théologie scolastique, la philosophie rationnelle et même les doctrines shiites, il la trouva finalement dans lesoufisme. En 1106, il retourna dans sa ville natale où il créa une loge soufie.Al-Ghazâlï nétait pas un extrémiste. Il consacra plusieurs traités à la défense des thèses sunnites, à la fois contrelésotérisme du shiisme et le rationalisme des philosophes. Il sen prit également à divers courants intellectuels delépoque, dénonçant avec véhémence leur intellectualisme, leur esprit scolastique, leur obsession des « systèmes et desclassifications, des mots et des raisonnements sur les mots » ; il sefforça de donner une plus grande place à lexpériencereligieuse subjective et dintégrer une partie au moins des enseignements et des rites soufis dans lislam officiel.«Revivificateur de la religion» (Muhyïl~Dïn), ce glorieux surnom que lui conférèrent les générations ultérieures donneune mesure de la réussite de son entreprise.Néanmoins, certaines doctrines et pratiques soufies demeuraient suspectes, notamment lindifférence manifestée par unepoignée de maîtres soufis à légard du credo musulman, du droit et même des nécessaires barrières séparant la vraie foides autres. Ce relativisme, comme on dirait aujourdhui, trouve une illustration exemplaire dans lœuvre de Jalâl al-DïnRùmï (1207-1273). Né à Balkh en Asie centrale, ce très grand poète soufi sinstalla avec sa famille à Konya en Turquie,où il passa le reste de sa vie. Il écrivit en turc et même en grec, langue qui était encore largement utilisée en Anatolie,mais surtout en persan. Ses poèmes expriment ce que les théologiens détestaient le plus dans le soufisme :« Dans le temple des idoles, si je possède limage de mon aimée,Cest une erreur daller à La Mecque pour le pèlerinage.Si la Kaba na pas son parfum, cest une synagogue.Et la synagogue, qui garde son odeur, cest notre Kaba7. »Un autre de ses poèmes est encore plus explicite :« Que faire, ô musulmans ? Car je ne me reconnais pas moi-même. Je ne suis ni chrétien ni juif, ni guèbre, ni musulman; je ne suis ni dOrient ni dOccident, ni de la terre ni de la mer; je ne proviens pas de la nature, ni des deux en leurrévolution. Je ne suis pas de terre ni deau, ni dair ni de feu,Je ne suis ni dInde, ni de Chine, ni de la Bulghar, ni de Saqsin, je ne suis pas du royaume dIraq ni du pays deKhorassanMa place est dêtre sans place, ma trace dêtre sans trace,Ce nest ni le corps ni lâme, car jappartiens à lâme du Bien-Aimé8.»On comprend pourquoi les ulémas sunnites, notamment ceux qui administraient la justice, considéraient les soufis avecla plus extrême méfiance. Selon les époques, ils les accusèrent de professer des doctrines panthéistes, niant ainsi lunitéet la transcendance de Dieu, de vénérer des saints et des lieux sacrés, alors que lislam interdit lidolâtrie, de se livrer àdes pratiques magiques et de répandre des méthodes douteuses pour atteindre lextase. Toutefois, le reproche qui leurétait le plus communément adressé était que, poursuivant un impossible idéal dunion avec Dieu, ils négligeaientlobservance des préceptes divins et incitaient les autres à faire de même.
    • Mais on craignait aussi, sur un plan plus politique, ces dangereuses forces populaires que les derviches pouvaient à leurguise contenir ou, au contraire, déchaîner. Sous les sultans seljuqides, et plus tard ottomans, se produisirent plusieursrévoltes derviches, dont certaines faillirent renverser le pouvoir en place. Cest sans doute pour se mettre à labri dun teldanger que les princes adoptaient parfois un ordre derviche et accordaient à ses chefs une place éminente. Ce fut le cas,par exemple, du plus conformiste des ordres ottomans, la confrérie des Mevlevis fondée par Jalâl al-Dïn Rûmï. LesMevlevis, plus connus en Occident sous le nom de derviches tourneurs, appartenaient pour la plupart à la classemoyenne ou supérieure des villes; relativement complexes, leurs doctrines ne sécartaient que très peu de lislam officiel.Dès la fin du XVIe siècle, ils gagnèrent les faveurs des sultans ottomans et en 1648, lors de la cérémonie officielledintronisation, leur chef ceignit le nouveau sultan de lépée dOsman. Cette tradition se perpétuerait quelque temps.Très différents les uns des autres, les ordres derviches menaient parfois de longues batailles entre eux. A loccasion, ilsse faisaient les défenseurs de linnovation; ainsi, dans lEmpire ottoman du XVIIe siècle, ils se prononcèrent en faveurde la licite du café et du tabac, produits que les ulémas sunnites condamnaient, au même titre que la musique et la danse,comme des innovations blâmables. Vers la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, lorsque les Russes, lesBritanniques et les Français occupèrent la Transcaucasie, lInde et lAlgérie, ce furent des ordres derviches qui prirent latête de la résistance populaire à limpérialisme. Ayant développé au cours des siècles une doctrine prêchant lasoumission à toute autorité capable de semparer du pouvoir et de sy maintenir, les ulémas ne bougèrent pas.Une vieille anecdote turque illustre de façon caricaturale les griefs des derviches envers la société musulmane et laméfiance de celle-ci à leur égard. Un derviche se rendit un jour chez un homme riche pour lui demander laumône. Peuconvaincu de la piété du derviche, le riche le pria dénumérer les cinq piliers de lislam. Le derviche récita la professionde foi: «Je témoigne que point de divinité si ce nest Dieu ; je témoigne que Mahomet est lapôtre de Dieu » et se tut. «Et le reste? sétonna lhomme riche. Que fais-tu des quatre autres?» A quoi le derviche répliqua: «Vous, les riches, vousavez abandonné le pèlerinage et la charité, et nous, les pauvres derviches, la prière et le jeûne; que reste-t-il donc sinonlunité de Dieu et lapostolat de Mahomet ? »Pour les musulmans, et par conséquent pour les minorités, principalement juives et chrétiennes, qui vivaient souslautorité dun État musulman et faisaient partie dune société majoritairement musulmane, la religion ne représentait passeulement un système de croyances, un ensemble de pratiques rituelles et une organisation communautaire. Cétait aussile fondement de lidentité, le premier objet de fidélité, lunique source dautorité légitime. Le monde musulmancomprenait de nombreuses nations - arabe, persane, turque, pour ne citer quelles — et des États physiquement ancrésdans un territoire — par exemple, le royaume du sultan égyptien, celui du sultan ottoman ou encore celui du shah dePerse. Mais à aucun moment de lhistoire de ces États musulmans traditionnels, ces deux notions ne revêtirentlimportance politique et culturelle quelles eurent en Europe; de même, jamais les souverains de ces États et lesdirigeants de ces nations ne cherchèrent à récuser, ni même à limiter lautorité de la religion et de ses représentantsdûment accrédités.Chapitre XIII La cultureLe Moyen-Orient est une civilisation millénaire, lune des plus anciennes du monde. Toutefois, si nous la comparons àdautres, lInde ou la Chine par exemple, on saperçoit immédiatement quelle sen distingue par deux traits qui lui sontpropres.
    • Le premier est la diversité, le second la discontinuité. Lhistoire chinoise depuis ses origines jusquà une époque trèsrécente présente un indiscutable élément de continuité. Par-delà tout ce qui les sépare, la Chine moderne et la Chineancienne parlent des variantes aisément identifiables dune même langue, utilisent des variantes dune même écriture etadhèrent à des variantes dun même système philosophico-religieux. Depuis les témoignages les plus anciens jusquàlactuelle République populaire de Chine, laire de civilisation chinoise, malgré ses nombreux particularismes locaux, sereconnaît dans une même identité. Cela vaut aussi de lInde. Bien quelle ne soit ni aussi exclusive ni aussi homogèneque celle de la Chine, la civilisation indienne reste une force de cohésion et dunification. La religion hindoue, lécriturenâgarie, les textes classiques et religieux en sanscrit ont toujours occupé une place de premier plan dans la conscienceque lInde peut avoir de sa permanence depuis lAntiquité jusquà nos jours.Le Moyen-Orient ancien na jamais connu une telle unité, et son histoire depuis ses origines jusquà lépoque moderne nemanifeste pas semblable continuité. Très diverses, les civilisations du Moyen-Orient ancien ne possédaient pas defacteurs dunification comparables à lécriture chinoise ou nâgarie, à la philosophie confucéenne ou à la religionhindoue. Elles naquirent en des lieux différents et empruntèrent des chemins séparés. Même si elles finirent par serapprocher, culture, religion et mode de vie conservèrent des caractères distincts.Mais surtout la différence la plus spectaculaire réside dans labsence de continuité dont témoigne lhistoire culturelle dela région. Alors que lInde et la Chine chérissent leur passé et nont cessé de létudier, le Moyen-Orient ancien disparut,sombra dans loubli et fut littéralement enterré. Ses langues séteignirent et ses écrits demeurèrent scellés dans desécritures que plus personne ne savait déchiffrer. Ses dieux et ses rites ne furent bientôt plus connus que par une poignéedhistoriens et autres spécialistes. Bien plus, la région na pas de nom propre. Cest dailleurs pourquoi, au XXe siècle,dabord lOccident, puis dautres parties du monde et finalement ses habitants eux-mêmes en vinrent à la désigner sous lenom de Moyen- ou de Proche-Orient, appellations ternes, sans saveur et pour le moins relatives, qui sont loin davoir ladignité, la stature et le pouvoir évocateur de vocables comme lInde ou la Chine.Une fois cette différence cernée, les raisons en apparaissent delles-mêmes. Une succession de bouleversementscataclysmiques, dont les plus importants ont été lhellénisation, la romanisation, la christianisa-tion et lislamisation, ontsubmergé lessentiel de la culture écrite du Moyen-Orient ancien. Ces bouleversements ont laissé une empreinte visiblejusquaujourdhui; depuis le VIIe siècle, lislam na cessé de façonner la région. Les langues les plus anciennes —légyptien, lassyrien, le babylonien, le hittite, le vieux-persan, etc. — ont été abandonnées et oubliées, jusquau jour oùdes orientalistes les ont exhumées, déchiffrées, interprétées et rendues à lhistoire, ou plutôt aux historiens, et finalementaux peuples de la région. Longtemps, ce travail a été lœuvre exclusive de chercheurs étrangers à la région ; aujourdhui,ce sont toujours eux qui dominent la discipline. Le lien qui unit les habitants du Moyen-Orient à leur passé préislamiqueest encore ténu, dautant quil sest récemment heurté à un puissant mouvement de renouveau islamique.Un autre rapprochement, cette fois avec lEurope, serait sans doute instructif. Les peuples barbares qui déferlèrent surlEmpire romain dOccident sefforcèrent de préserver au moins ses formes et ses structures. Ils adoptèrent sa religion, lechristianisme, se plièrent à sa langue, le latin, et, soucieux de se donner une légitimité, reprirent tant bien que mal à leurcompte son droit et ses institutions. Lorsque, au VIIe et au VIIIe siècle, ils conquirent une grande partie de lEmpireromain dOrient, les Arabes suivirent une voie bien différente. Ils apportèrent leur religion, lislam, leur langue, larabe,leurs Écritures, le Coran, et créèrent leur propre gouvernement impérial. Bien quil subît inévitablement linfluence deses prédécesseurs et de ses voisins non musulmans, lEmpire islamique inaugura un nouveau type de société et surtoutdorganisation politique, où lislam nétait pas seulement le fondement de lidentité, mais aussi la source de la légitimité
    • et de lautorité. Larabe y occupa la place du grec dans le monde hellénistique, du latin en Europe, du sanscrit dans lesous-continent indien et du chinois en Extrême-Orient. Pendant quelque temps, il fut pratiquement la seule langue dugouvernement, du droit et de ladministration, mais aussi du commerce, de la culture et de la vie quotidienne. Et mêmelorsque dautres langues littéraires, notamment le persan et le turc, apparurent ou réapparurent dans le monde musulman,elles adoptèrent son alphabet et puisèrent abondamment dans son vocabulaire, tout comme les langues occidentalesavaient puisé dans le latin et le grec.Certes, quantité de vestiges de lordre ancien - du passé préarabe et préislamique - se perpétuèrent dans les pays conquispar les musulmans. Cependant, contrairement à ce qui se passait dans la Chrétienté, ils nétaient pas reconnus en tantque tels et ne conféraient aucun prestige. On retrouve dans la langue arabe musulmane des emprunts lexicaux à larabepréislamique. Comme on pouvait sy attendre, ils sont les plus nombreux dans les divers dialectes qui conserventcertains éléments des langues parlées auparavant. Mais il y en a également dans larabe littéraire, et même quelques-unsdans le Coran. Les vestiges identifiables de langues encore plus anciennes sont rares et controversés, et datent pour laplupart de la période qui précéda immédiatement la montée de lislam. Il sagit pour lessentiel de termes empruntés auvocabulaire théologique du syriaque et de lhébreu, au vocabulaire scientifique et philosophique du grec, au vocabulairejuridique et administratif du latin, enfin, au vocabulaire culturel et social du moyen-persan.Sils jouèrent un rôle relativement mineur dans lévolution de larabe classique et des autres langues musulmanesinfluencées par le parler arabe, ces emprunts témoignent dune adaptation à lenvironnement culturel. Certains, commekïmiyà(chimie) etfalsafa (philosophie), sont immédiatement reconnaissables. Dautres sont légèrement déguisés, commeshurta (force de police), du latin cohors, cohortis qui désignait à lépoque romaine les forces auxiliaires chargées dumaintien de lordre, ou encore askar (armée), du latin exercitus. Citons également « la voie droite », al-Sirat al-mustaqïm, que doivent suivre les musulmans, ainsi que les y exhorte la première sourate du Coran. Sirât nest autre,évidemment, que la route romaine, ou strata. Certains emprunts sont indirects. Ainsi, kharâj, terme juridique désignantla taxe foncière imposée par la loi musulmane, vient de laraméen préislamique keraga, qui lui-même dérive du greckhoregia, dépenses prises en charge par un citoyen pour couvrir les frais du chœur dans une représentation théâtrale.De temps en temps, ces emprunts se font à partir dune traduction. Pour prendre un exemple moderne, dorigine persane,le mot kahrabâ en arabe littéraire désigne lélectricité. A lorigine, il signifiait « ambre » et son évolution sémantiquereflète, à lévidence, celle du mot grec désignant lambre, elektron. Pour prendre un exemple plus classique, lépithèteappliquée à La Mecque dans le Coran, umm al-qurà «la mère des villes », pourrait bien être un calque du grecmetropolis.A la fin du Moyen Age, la carte religieuse et linguistique du Moyen-Orient et de lAfrique du Nord avait revêtu lescontours qui, à quelques exceptions près, resteraient les siens jusquà lépoque actuelle. Les trois principales languesétaient larabe, le persan et le turc, chacune connaissant des variantes et étant utilisée dans plusieurs pays. Présentant unemême forme écrite mais un large éventail de dialectes, larabe nétait plus seulement la langue dominante de la péninsuleArabique, son lieu dorigine, mais aussi du Croissant fertile - qui couvre aujourdhui lIrak, la Syrie, le Liban, la Jordanieet Israël - et du littoral nord-africain - de lEgypte au Maroc -, sans compter divers prolongements vers le sud, danslAfrique subsaharienne.Le persan - zabân-i Fârsï, la langue de la province de Fars, ou Pars, doù dérivèrent le nom grec puis les nomsoccidentaux du pays — était parlé et écrit en Iran (ancien nom de la Perse), ainsi que dans une aire sétendant jusquenAsie centrale et couvrant des régions qui forment aujourdhui lAfghanistan et la république du Tadjikistan. Le tadjik, de
    • même que le dari, lune des deux langues officielles de lAfghanistan (lautre est le pashto, également de la famille deslangues iraniennes), sont des variantes du persan.Les langues turques ou turco-tatares - ensemble très cohérent dont le turc ottoman est le représentant le plus occidental -sont parlées dans une vaste zone géographique qui couvre lAsie depuis les rives septentrionales et méridionales de lamer Noire jusquau Pacifique.A côté de ces trois grandes langues subsistaient çà et là plusieurs autres langues. Héritées de cultures plus anciennes,certaines, comme laraméen et le copte, étaient parlées par des non-musulmans, principalement des minoritéschrétiennes qui allaient en samenuisant ; dautres, comme le berbère et le kurde, sont encore très répandues, mais, nepossédant pas de forme écrite standard, elles manquent de stabilité et de continuité. Après avoir survécu comme languereligieuse, savante et littéraire parmi les minorités juives, lhébreu est redevenu une langue parlée et même une languenationale.A lépoque classique, seule la littérature comptait au nombre des arts ; à ce titre, ceux qui sy consacraient méritaientestime et admiration. Les musiciens — compositeurs et interprètes — se recrutaient parmi les esclaves ou appartenaientaux couches inférieures de la société ; la musique servait essentiellement daccompagnement à la poésie. Si les noms dequelques musiciens nous sont parvenus, cest parce quils sont mentionnés à propos doeuvres littéraires. Les artsplastiques - surtout aux époques où lart figuratif était vivement condamné — relevaient de lartisanat. Au tout début, lesartisans étaient dans leur écrasante majorité des non-musulmans issus des populations conquises. Avec les progrès delislamisation, il y eut de plus en plus dartistes et darchitectes musulmans, mais pendant presque tout le Moyen Age,lanonymat fut leur lot le plus courant. Ce nest que quelques siècles plus tard, dans la Turquie ottomane et lIransafavide, que les peintres acquirent un statut respecté à la cour des princes. Pour beaucoup, leur nom, leurs œuvres etmême leur vie nous sont connus. Certains dirigeaient des écoles et formaient des élèves. Les architectes — en généraldes militaires à lépoque ottomane — constituaient une catégorie à part. Ils nétaient pas seulement des artistes, maisaussi des organisateurs et des administrateurs ; à la tête de grosses entreprises, ils construisaient des palais et desforteresses pour les sultans, des mosquées, des couvents et des madrassas pour les religieux, des ponts, des bainspublics, des marchés, des auberges et des logements pour les habitants des villes. Les plus grands sont connus par leurnom; historiens et même biographes nomettaient pas de les citer.Les palais ou les demeures privées ne comportaient que peu de mobilier. Très utilisées dans lAntiquité, les tables et leschaises avaient disparu au Moyen Age. A la place, on trouvait des tapis, des matelas et des coussins, en laine ou en cuir,matières premières produites par les nomades. Des objets en métal, en verre et en terre cuite, tels que plateaux, lampes,bols, assiettes et ustensiles divers, venaient agrémenter les lieux. Les arts du métal, de la céramique et du verreconnurent un essor considérable dans lislam médiéval. Objets ciselés, gravés, émaillés ou peints côtoyaient tissus etbroderies, paravents et moucha-rabiehs en bois finement sculpté - le bois était traité avec autant de respect quun métalrare et précieux.Les plus anciennes peintures conservées avaient, elles aussi, une fonction décorative. Les fresques qui ornent encorecertains palais omeyyades témoignent dune certaine continuité culturelle; par leur technique, leurs motifs ornementauxet leurs conventions iconographiques, elles sont très proches des traditions artistiques, alors encore vigoureuses, deByzance et de la Perse préislamique. Cependant, dans ce domaine comme dans tant dautres, les artistes intégrèrent cesanciennes traditions et en firent un art totalement neuf qui, comme la civilisation quil exprimait, correspondait auxgoûts et aux valeurs dune société politique créée par des Arabes et vouée à la foi musulmane.
    • Si, avec leurs nus féminins, elles peuvent difficilement être qualifiées dislamiques, les premières fresques commencenttrès tôt à adapter danciens thèmes à des fins nouvelles, comme le montre ce portrait dun calife musulman représentédans la posture que les artistes byzantins donnaient au kosmokrator chrétien. Cependant, ces nus et même toutes lesfigures humaines ne tardent pas à disparaître, pour être remplacés par des décors floraux, géométriques et surtoutcalligraphiques. Ce nest que quelques siècles plus tard que lon retrouve des peintures murales dans certains palais etsalles daudience de la Perse safavide, et plus tard encore de la Turquie ottomane. Létape suivante, et à bien des égardsla plus importante, de la peinture islamique est marquée par lenluminure qui connaîtra un extraordinaireépanouissement chez les Arabes et, plus encore, chez les Perses et chez les Turcs. Les fortes préventions contre lareprésentation du visage et de la figure humaine semblent avoir disparu. A partir de la fin du Moyen Age, dessins etpeintures, en général sur papier, sortent des livres, notamment en Turquie et en Iran, ainsi que dans les pays sous leurdomination ou leur influence. La sculpture continue de faire lobjet de stricts interdits et même la représentation enronde bosse dêtres vivants reste suspecte, bien quelle apparaisse ici ou là.Plusieurs sultans ottomans se firent portraiturer par des artistes turcs ; dautres, moins nombreux, par des artisteseuropéens. Un célèbre portrait de Mehmed le Conquérant dû à Bellini est accroché à la National Gallery de Londres. Asa mort, il fut vendu, avec dautres tableaux, par son fils plus pieux, le sultan Bayazid. Si certains souverains ottomansde la fin de lEmpire et dautres dynastes se faisaient parfois faire leur portrait en privé, cette pratique restaitofficiellement condamnée. Hormis de rares exceptions, totalement atypiques, les souverains ottomans ne créèrent jamaisde pièces de monnaie, ni plus tard de timbres-poste, à leur effigie. Envoyé du sultan ottoman à Paris en 1721,Yirmisekiz Çelebi Mehmed Efendi note dans sa relation dambassade: «La coutume en France est que le roi donne auxambassadeurs son portrait garni de diamants, mais comme je dis quil ne nous était point permis davoir des portraits, onme donna en échange une ceinture de diamants... » Il décrit longuement et amoureusement les présents quil a préparéspour le roi, mais rapporte seulement en deux lignes sa visite dans la galerie de tableaux où le conduit le jeune Louis XV.Les peintures accrochées aux murs ne faisaient pas partie de sa culture. En revanche, il se passionne pour la tapisserie,un art avec lequel il se sent plus en harmonie. Le réalisme et la puissance expressive des tentures des Gobelins lui fontune forte impression :« On a donné à lun un air riant pour témoigner sa joie et à un autre un air triste pour témoigner sa tristesse. Lun estreprésenté tremblant de peur, lautre pleurant, et lautre abattu de quelque maladie. Ainsi, du premierabord, vous connaissez létat de chaque personnage. Il ny a point de description qui puisse exprimer la beauté de cesouvrages. Elle est au-dessus de tout ce quon peut imaginer1. »Le culte musulman, à lexception de quelques ordres derviches, ne recourant pas à la musique, les musiciens en terredislam nétaient pas aussi bien lotis que leurs collègues européens protégés par lEglise et ses hauts dignitaires. Quoiquebienvenue, la protection du souverain ou de riches particuliers était intermittente, épisodique et soumise aux caprices dumécène. Les musiciens musulmans nayant pas inventé de système de notation standard, leurs œuvres ne nous sontconnues que grâce à la mémoire des hommes, cette faculté inconstante et faillible. Aucun corpus de musique classiquemusulmane comparable à celui de lEurope chrétienne na été conservé. Seuls subsistent des écrits théoriques en assezgrand nombre, quelques descriptions dévénements musicaux et portraits de musiciens par des écrivains ou des artistes,divers instruments anciens en plus ou moins bon état et, bien sûr, le souvenir encore vivace de concerts que gardentcertains auditeurs.
    • Selon la Tradition, la poésie arabe classique serait née au VIe siècle, lorsque les tribus de la péninsule Arabique sedotèrent dune langue littéraire commune et perfectionnèrent la qasïda, cette ode bédouine qui pendant très longtempsallait rester la forme par excellence de la poésie arabe.De nombreux spécialistes, aussi bien arabes quoccidentaux, ont, à lépoque moderne, remis en cause lauthenticité depresque toute la production poétique de lancienne Arabie. Les textes cxui nous sont parvenus contiendraient tout auplus un fonds de matériaux authentiques et seraient lœuvre - sans doute en fonction de la qualité poétique quon leurattribue - de poètes ou de philologues ayant vécu au VIIIe siècle, période de renaissance qualifiée selon les uns denéoclassique et selon les autres de romantique. La poésie attribuée au début de lère islamique a fait lobjet des mêmescritiques; ce nest quà partir des califes omeyyades en Syrie que lon dispose dun ensemble de poèmes dontlauthenticité est établie avec certitude.Pour la plupart, il sagit de qasïda dues à des poètes de cour ou à des califes-poètes. Les uns voient dans la qasïdaomeyyade lhéritière directe de la qasïda préislamique, les autres un modèle que les poètes néoclassiques auraient projeté dans un mystérieux passé. A lévidence, la qasïda de la période omeyyade se réfère à unetradition qui était déjà ancienne et revêt une forme stéréotypée. A lorigine, cétait un poème de louanges où le poètevantait les vertus de sa tribu, les prouesses de ses coursiers et ses propres exploits. Traditionnellement, elle étaitcomposée pour être déclamée en public, lors des joutes poétiques qui se déroulaient pendant les festivités précédant lalevée du camp, au moment des migrations saisonnières des nomades. La qasïda commence par un prélude erotique danslequel le poète, contemplant les ruines dun campement abandonné, se souvient des jours heureux où sa tribu et celle desa bien-aimée occupaient des sites voisins. Puis suivent les louanges de la tribu. A partir des Omeyyades, la qasïda decour se transforme en panégyrique, où le poète encense, non plus sa tribu, mais son souverain ou son mécène.Le prélude comprend un petit nombre de thèmes fixes et récurrents. Le poète sapproche du campement déserté etsabandonne aux plaisirs ambivalents du souvenir. Il prend à témoin ses compagnons et pleure son bonheur perdu. Sesamis sefforcent de le consoler ou lui reprochent sa vaine tristesse. Il maudit la longue nuit de séparation et interpellelaube qui tarde à venir. Le fantôme de sa bien-aimée lui apparaît parfois en rêve et lui adresse même quelques mots quile laissent encore plus affligé au réveil. En général, le poète évoque ses propres visites nocturnes à sa bien-aimée, dutemps où leurs tribus campaient côte à côte. Occasion de remuer le couteau dans la plaie et de se vanter de son proprecourage. En effet, sa bien-aimée appartenant à une autre tribu, peut-être hostile, cest au péril de sa vie quil se glisseentre les tentes ennemies pour la rejoindre chez elle ou derrière une dune. Les deux amoureux sont conscients desdangers qui les menacent, quils viennent du protecteur de la dame — mari, père ou frère - qui entend défendre sonhonneur, ou du calomniateur (wâshï), qui répand des rumeurs malveillantes et cherche à semer la discorde entre lesamants. Plus tard, ces deux personnages seront rejoints par un troisième, le censeur {raqïb) qui, animé en apparence demauvais sentiments envers les amants, incarne en fait le gardien des bonnes mœurs.Le thème de la séparation est lié à celui de la levée du camp. La saison des pâturages de printemps prend fin, les tribusreprennent leur errance. Le crieur appelle les hommes à se préparer, les chameaux sont chargés, les tentes démontées, etles tribus partent chacune de leur côté, laissant lamoureux inconsolé seul avec ses souvenirs. Ce jour tant redouté a étéprécédé daugures et de prémonitions, par exemple le vol dun corbeau, cet oiseau symbole de la séparation, dont les crisrauques annonçaient le départ imminent de laimée.
    • La poésie amoureuse est peut-être le meilleur exemple que lon peut donner de la poésie classique. Son thème universella rend plus facile daccès pour ceux qui appartiennent à une autre culture. Le cadre où se déroule laction change avec letemps et offre donc un aperçu de lévolution sociale et culturelle du monde musulman.A côté de la qasïda, lépoque omeyyade vit naître un autre genre de poésie amoureuse, la poésie erotique du Hedjaz. Lesconquêtes arabes avaient fait affluer dimmenses richesses vers lArabie; dans des villes comme Médine, une nouvellesociété se forma — prospère, cultivée, libre de préjugés et aimant les plaisirs. Au grand dam des milieux les plus pieux,la ville sainte devint le lieu de rencontre dune aristocratie brillante menant grand train, les esclaves, les chanteuses et lesdanseuses disputant aux femmes arabes de condition libre les faveurs des rejetons dissolus des guerriers de la foi.Seule une faible partie de limmense production poétique du Hedjaz nous est parvenue, et son étude présente desdifficultés particulières. Quelques poètes sont connus par leur nom et ont laissé des recueils -dïwàn — complets. Tousles autres ne sont connus que par des fragments ou des citations figurant dans des anthologies ou des histoires littérairescompilées bien plus tard. Le halo romantique dont la tradition a entouré les héros et les aventures de cette époque rendlauthen-tification de ces fragments particulièrement délicate. Il est souvent impossible de dire si lon est en présencedun poème entier ou dun extrait, et certains semblent être des fragments de qasïda, par ailleurs disparues. Leurs thèmessont repris du prélude de lode bédouine, avec quelques variations. Le désert a laissé la place à la ville et lidylle se noueavec une dame dune autre maison. Comme dans la qasïda, le poète se montre discret lorsque son aimée est une femmearabe de condition libre. En général, il tait son nom et fait léloge de sa vertu. Vis-à-vis des esclaves et des filles decabaretiers, il est plus disert.Généreuse à légard des besoins sexuels de la gent masculine, la loi musulmane condamne avec vigueur les amoursillicites. Peu à peu, elle imposa des restrictions au mode de vie plus libre des tribus préislamiques et contint certainsdébordements de leur poésie amoureuse. Le calife Omar, dit-on, serait allé jusquà interdire la poésie erotique. Lachasteté devenant un idéal, les souffrances de lamour non récompensé se font de plus en plus insistantes. A côté duséducteur vantard et insensible, nous trouvons lamoureux chaste et soumis, professant une passion éthérée, que leshistoriens du siècle suivant baptiseront udhrïs daprès la tribu d"Udhra dont les fils, dit la légende, se mouraientdamour. Fidèle à la tradition, le poète udhrï se rend, lui aussi de nuit, dans la tente de sa belle, mais se contente dunsourire, dune pression de la main ou de quelques mots, louant et blâmant à la fois la vertu cruelle de son aimée. Jusquàquel point cet amour « platonique » reflétait la réalité est une autre affaire. Pour lorientaliste français Régis Blachère, ilny aurait quasiment pas de différence entre les poètes libertins auteurs de qasïda classiques et les udhrïs. Le spécialistearabe, Kinànï, a probablement raison lorsquil considère la poésie udhrie comme un compromis entre lamour charnel etla nouvelle morale religieuse.Le renversement des Omeyyades par les Abbassides et le transfert de la capitale de Syrie en Irak inaugurèrent unenouvelle ère non seulement pour lhistoire du monde musulman mais aussi pour la poésie arabe. Une élite cosmopolitede fonctionnaires et de propriétaires remplaça peu à peu à la tête de lEmpire laristocratie tribale des conquérants arabes.Au lieu dun chef exerçant son autorité sur plusieurs tribus, un souverain à la mode orientale régnait à Bagdad sur unecour de plus en plus hiérarchisée. Bien que la dynastie au pouvoir fut arabe, et que larabe demeurât la seule langue dugouvernement, de la société et de la culture, les goûts et les traditions de lArabie cessèrent de donner le ton. Dans lagrande ville et à la cour, la dame perdit son rang, sa liberté, et disparut derrière les murs du harem. Les gardes et leseunuques firent des visites clandestines une entreprise périlleuse sinon impossible. Les esclaves et les hétaïres lesrendirent superfétatoires. Pendant quelque temps, les anciennes modes littéraires perdurèrent: des citadins qui navaient
    • jamais mis les pieds en Arabie continuèrent de regretter dimaginaires campements et de célébrer la beauté des héroïnesfictives de leurs amours littéraires. Certains essayèrent dadapter ces thèmes à la réalité de leur temps. Un poète deBagdad, rapporte un chroniqueur, écrivit une ode dans les formes les plus classiques à une dame de la ville, la suppliantde lui apparaître en rêve pour le consoler de ses nuits de solitude et de souffrance. La dame répondit quelle yconsentirait volontiers, en échange de trois dinars dor.Cependant, un vent nouveau soufflait sur la poésie arabe. Parmi les multitudes de convertis à lislam se trouvaient denombreux Persans qui, tout en ayant adopté la foi et la langue des conquérants, navaient que mépris pour leurscoutumes et leurs traditions. Les poètes persans, mais pas seulement eux, introduisirent de nouveaux thèmes et denouvelles tendances dans la poésie arabe, y compris amoureuse. Désormais, le poète sadresse à une jeune esclave,souvent une de ces hétaïres cultivées qui constituaient lélément féminin de la société urbaine. La clandestinité nest plusde mise, et cest dans un autre contexte quapparaît le thème du rendez-vous secret. Si la prohibition de ladultère a cessédêtre un sujet brûlant, celle de lalcool reste la hantise du bon vivant ; ce nest plus sa dame que le poète rencontre etquitte à laube dans le plus grand secret, mais sa bouteille.Bien que lislam linterdise, le vin occupe une place éminente dans la poésie musulmane, arabe, mais surtout persane etturque. Sa fabrication, sa vente et sa consommation étaient interdites aux musulmans, mais pas aux dhimmï. Pour senprocurer, les musulmans étaient donc obligés de sadresser à des infidèles. Dans la poésie arabe, le couvent chrétien, etdans la poésie persane, la loge zoroas-trienne sont presque toujours à comprendre au sens de tavernes. Souvententrelacés, les thèmes de lamour et du vin revêtent parfois une signification religieuse, notamment dans la poésiepersane et turque. Les poètes soufis ont souvent recours aux images bachiques et erotiques pour symboliser lunionmystique avec Dieu. Cette utilisation de métaphores erotiques à des fins spirituelles avait dillustres précédents, parexemple, le Cantique des Cantiques propre à la tradition j udéo-chrétienne.Un autre genre, riche en informations sur lhistoire des mentalités, est la poésie de chasse quaccompagne parfois,notamment en Perse et en Turquie, une superbe iconographie. Longtemps après avoir cessé dêtre une sourceindispensable de nourriture, la chasse continua à assumer une importante fonction sociale, culturelle et même militaire.Avec lavènement de lislam, les jeux et les concours athlétiques du monde hellénistique disparurent presque totalement.Les courses de chevaux et de chameaux, les combats de coqs, de chameaux et de lutteurs servaient à distraire le peuple,tandis que les arts martiaux, tels que le tir à larc et léquitation, entretenaient les capacités guerrières des soldats.Cependant, jusquau développement extraordinaire du sport et des loisirs à lépoque moderne, la chasse était de loinlactivité la plus prisée associant exercice physique, divertissement et apprentissage. Par leur ampleur, les grandeschasses royales étaient particulièrement formatrices; à linstar des jeux de guerre et des manœuvres militaires quipréparent les armées modernes au combat, elles fournissaient loccasion de se familiariser avec lorganisation etladministration, léquipement et lintendance, la tactique et le commandement, voire, à leur façon, les méthodes decombat.Dans la vaste littérature qui y est consacrée, les poètes rivalisent déloquence pour décrire, souvent avec un luxe dedétails, leurs montures (cheval, chameau ou même éléphant), leurs armes (épée, arc, lance), leurs auxiliaires (faucon,chien, léopard) et leurs proies. Ils célèbrent la camaraderie, lémulation et parfois les amours des chasseurs, lexcitationde la poursuite, la joie virile de la mise à mort et, bien entendu, les festivités subséquentes.La poésie jouait également un important rôle social, public et même politique. Le panégyrique et la satire étaient lefonds de commerce de nombreux poètes, le premier constituant une source de revenus assurés. A une époque où le
    • journalisme, la publicité, la propagande et les relations publiques nexistaient pas, les poètes pouvaient savérer fortutiles. Déjà, lempereur Auguste, pour ne citer que lui, entretenait des poètes qui, entre autres, effectuaient un travail derelations publiques pour lEmpire romain en général et lempereur en particulier. Lart de léloge atteignit son apogée auMoyen Age musulman: les poètes chantaient les louanges de leur maître dans des vers faciles à mémoriser - sorte derefrains repris par tous - afin de répandre à travers le pays une image flatteuse du souverain.La poésie à des fins de propagande pouvait encenser, mais aussi dénoncer. Ce nest certainement pas un hasard si hijâ lemot arabe pour « satire » est apparenté au mot hébreu hegeh, que lon trouve dans la Bible et qui signifie « magie» ouencore «jeter un sort». Lattaque et la moquerie ne sont jamais gratuites. Les chefs tribaux de lépoque préislamiqueétaient déjà la cible des satiristes. Comme le rapportent les traditionnistes, Mahomet avait parfaitement conscience delefficacité et des dangers de la poésie de propagande. Malgré la méfiance qui entourait la poésie - Imr al-Qays, lun desplus grands poètes de lArabie ancienne, était surnommé « leur chef sur le chemin de lEnfer» -, il employait unpanégyriste et veillait à contrer ceux qui le critiquaient ou le tournaient en ridicule. Un jour, il fit exécuter nonseulement lauteur dune satire, mais aussi la chanteuse qui lavait interprétée.Dès le Ier siècle de lhégire, les califes omeyyades sentourèrent de poètes de cour et, après eux, tous les souverainsmusulmans. Ils nétaient dailleurs pas les seuls. Des personnages de moindre envergure faisaient aussi appel aux poètespour soigner leur image et entretenir leur réputation. Etre poète devint une profession reconnue ; on trouve chez leschroniqueurs et les historiens de la littérature quantité de détails sur les modes et les niveaux de rémunération.Naturellement, celle-ci dépendait de la position sociale du mécène et des talents de son protégé. Les mêmes matériauxétaient parfois réutilisés. Après modification, un poème pouvait être revendu à un nouveau maître. Certains souverainsétaient célèbres pour le soutien quils accordaient aux poètes — entendez, pour leurs massives opérations depropagande. Le prince hamdanide Sayf al-Dawla, qui vécut en Syrie du nord au Xe siècle, avait à son service un nombreconsidérable de poètes qui, en un sens, continuent jusquaujourdhui à travailler pour lui et ont induit en erreur plus dunhistorien trop crédule. Comme on peut sen douter, les califes fatimides employaient des poètes idéologues quiexposaient la vision fatimide du monde et plaidaient leur cause contre les Abbassides. Certains chroniqueurs nous ontlaissé des listes de poètes officiels. Selon un encyclopédiste égyptien de la fin du Moyen Age, ceux qui étaient attachésà la chancellerie des Fatimides se répartissaient en deux groupes : les sunnites qui faisaient léloge du sunnisme et lesismaïliens qui usaient des plus serviles flatteries pour contenter leur imam.Les factions politiques, les rebelles et les sectes en tout genre avaient, eux aussi, recours à la poésie de propagande. Lapoésie pouvait même servir des intérêts privés, comme le montrent ces deux anecdotes tirées du Kitab al-Aghânï {Livredes chansons), oeuvre écrite en arabe au IXe siècle. La première se passe au VIIIe siècle, en Irak. Voulant entreprendredes travaux dirrigation, un gouverneur confisqua dautorité un terrain. Sexprimant au nom du propriétaire exproprié, lecélèbre poète Farazdaq composa un poème dans lequel il accusait le gouverneur dabus de pouvoir. Lhistoire ne dit pasqui eut gain de cause. La seconde mérite dêtre citée en entier :« Un marchand de Kufa se rendit un jour à Médine avec un chargement de voiles. Il les vendit tous, sauf les noirs qui luirestèrent sur les bras. Il alla sen plaindre à son ami al-Dârimï. A cette époque, celui-ci avait abandonné la poésie et lamusique pour mener une vie dascète. "Ne ten fais pas, dit-il au marchand, je vais ten débarrasser; tu les vendrasjusquau dernier." Il composa alors ces vers :Demande à celle qui porte un voile noir : Quas-tu fait à ce moine dévot ?Il sétait déjà préparé à la prière
    • Lorsque tu es apparue à lentrée de la mosquée.Il mit son poème en musique, Sinân le scribe le recopia et la chanson remporta un vif succès. Les gens disaient : "Al-Dârimï a repris du service et renoncé à lascétisme." Toutes les femmes de qualité voulurent un voile noir et le marchandirakien écoula son stock. Lorsquil lapprit, al-Dârimï redevint un ascète, passant de longues heures dans la mosquée2. »Ainsi naquit peut-être le premier refrain publicitaire de lhistoire.Au Moyen Age, la poésie narrative nétait pas beaucoup pratiquée par les Arabes. Hormis quelques longues romancesmêlant prose et poésie, qui ne faisaient dailleurs pas partie de la haute littérature, et hormis quelques brefs récits debatailles, elle ne peut se comparer aux épopées ou aux ballades de lAntiquité classique et de lEurope médiévale.Lépopée connut un renouveau en Perse qui, avant lislam, possédait une ancienne tradition épique. Ce renouveausinscrivait dans le réveil de la culture nationale perse et lapparition dune langue perso-musulmane. Écrit au Xe sièclepar Firdusi, le Shah-name, ce long poème narratif racontant les aventures des dieux et des héros de lancien Iran, occupe,dans la culture persane et turque, la même place que lIliade, Y Odyssée et Y Enéide dans la culture occidentale.Quantité de poètes persans et turcs sefforcèrent de limiter, avec plus ou moins de talent. Parmi toutes les œuvres quisen inspirèrent, on peut notamment citer les poèmes épiques des peuples turcs dAsie centrale. Les Persans et les Turcssadonnaient aussi à un autre genre narratif, la romance qui, comprenant souvent plusieurs milliers de vers, racontait lesaventures (en général malheureuses) dun couple damants. Ces épopées et ces romances donnèrent loccasion aux artsmusulmans du livre (illustration, calligraphie, etc.) de sépanouir.La maqâma (mot qui signifie « séance ») est une création originale de la littérature arabe. Il sagit dune œuvrerelativement courte rédigée en prose assonancée {saf) où viennent sinsérer des poèmes. La maqâma fait généralementpartie dun recueil mettant en scène deux personnages imaginaires, le narrateur et le héros. Prose, poésie, récits devoyage, dialogues, sermons et raisonnements sy côtoient, agrémentés de remarques souvent humoristiques sur lesmœurs du temps. Certains de ces recueils peuvent être rangés parmi les chefs-dœuvre de la littérature arabe. Tout engardant sa forme caractéristique, le genre donna lieu à des imitations en persan et en hébreu.La poésie persane et la poésie turque sont entièrement dinspiration musulmane. La poésie arabe est aussi le fait dunnombre non négligeable de chrétiens, notamment au tout début de son histoire et aujourdhui. Certains poètes juifsécrivaient en arabe, mais la plupart, auteurs dœuvres essentiellement lyriques et religieuses, sexprimaient en hébreu, lalangue de la religion, de létude, de la littérature et même de la poésie profane. La poésie hébraïque en terre dislamadhère étroitement à la prosodie, aux structures, aux thèmes et aux conventions de la poésie arabe.La maqâma nétait pas le seul genre de littérature distrayante en arabe classique. Lart de lessai atteignit un haut degréde sophistication. Plus légères, les œuvres dimagination — des apologues plutôt que des romans - pouvaient aller de lasimple anecdote au long récit construit. Si beaucoup dentre elles ressortent du merveilleux et du fantastique, certainesprésentent un tableau très vivant de la vie quotidienne au temps des califes dans diverses couches de la société oudiverses régions.Lhumour occupe une place de choix dans cette littérature. Les auteurs arabes du Moyen Age avaient une prédilectionparticulière pour lanecdote caustique et les reparties acérées. Ils cultivaient également la parodie et se moquaientgentiment de tous les genres littéraires, y compris les plus sacrés. Quon nous permette de citer deux exemples. Sous lescalifes, comme ailleurs dans le monde, les fonctionnaires étaient connus pour leur style ampoulé et redondant. Unrecueil de «gaffes cocasses» datant du XIe siècle rapporte cet échange entre un prince dAlep et son gouverneur àAntioche qui avait pour secrétaire un homme stupide. Sur ordre de son maître, celui-ci écrivit au prince pour lui
    • annoncer que deux galères musulmanes sétaient perdues corps et biens : « Au nom dAllah, celui qui fait miséricorde, leMiséricordieux. Quil soit porté à la connaissance du Prince - que Dieu le garde - que deux galères, jentends deuxbateaux, ont sombré, autrement dit coulé, par suite des turbulences de la mer, cest-à-dire de la puissance des vagues etque tous ont trépassé, je veux dire péri. » Le prince dAlep répondit à son gouverneur: «Votre lettre est arrivée,autrement dit nous est parvenue, et nous lavons comprise, je veux dire lue. Châtiez votre scribe, cest-à-dire frappez-le,et débarrassez-vous-en, autrement dit trouvez-en un autre, car cest un faible desprit, je veux dire un crétin. Au revoir,entendez, cette lettre est finie3. »Un jour, raconte une autre histoire, quelquun reprocha à Ashab, un célèbre conteur de récits comiques qui vécut au Iersiècle de lhégire, de se complaire dans des frivolités: «Pourquoi ne déclames-tu pas des hadiths, comme il sied à toutbon musulman?» «Jai aussi un répertoire de hadiths », répliqua Ashab. « Alors, raconte men un. » Ashab commença àla manière traditionnelle, en citant le rapporteur et la chaîne des transmetteurs qui garantissaient lauthenticité du texte:«Jai appris de Naii, qui le tenait dIbn Umar, que lApôtre de Dieu a dit : "Il existe deux qualités qui font quun hommequi les possède toutes deux compte parmi les plus chers amis de Dieu." » Après avoir fait observer que cétait en effetune intéressante tradition, son interlocuteur lui demanda quelles étaient ces deux qualités. Sur quoi, Ashab répondit:«Nafi a oublié la première, et moi la seconde4.»La littérature de divertissement, comme dautres genres arabes classiques, pénétra dans la culture persane et turque, nonsans subir quelques transformations. Le conte et lapologue connurent un grand épanouissement, mais lessai et lamaqàma, reflets dune société plus austère et plus puritaine, se firent plus didactiques et moralisateurs.Sans doute parce quil était lié aux rites païens de lAntiquité, le théâtre disparut du Moyen-Orient musulman, pour neréapparaître que bien des siècles plus tard. Certaines de ses composantes, comme le conteur usant deffets théâtraux, lemime, le clown, le danseur, continuèrent à exister pour elles-mêmes. Divers témoignages laissent penser que descomédiens improvisaient de courtes scènes comiques. Celles-ci sadressaient surtout au menu peuple, même si, àloccasion, la cour ne dédaignait pas ce genre de divertissement, lorsquil était un peu plus relevé. Mais le raffinementpouvait aussi avoir des fins plus cruelles. Au milieu du XIIe siècle, la princesse byzantine Anne Comnène racontecomment des acteurs à la cour seljuqide se moquaient de son père, Alexis, qui souffrait de la goutte :«Ces barbares, improvisateurs de talent, singeaient ses souffrances. La goutte devint un sujet de comédie. Ils jouaient lemédecin et ses assistants, représentaient le basileus en personne, étendu sur un lit, et samusaient à ses dépens. La courhurlait de rire devant ces enfantillages 5. »Dans le récit quil fit de sa visite à la cour du sultan ottoman Bayazid au début du XVe siècle, un autre empereurbyzantin, Manuel II Paléo-logue, déclare y avoir vu des troupes dacteurs, de danseurs, de musiciens et de chanteurs.La notion de pièce de théâtre — de représentation sappuyant sur une intrigue et un texte plus ou moins préparé — estattestée pour la première fois au XIVe siècle, notamment en Egypte et en Turquie. Des marionnettes ou des ombresprojetées sur un écran incarnaient les personnages, dont les répliques étaient dites par le marionnettiste. Comédies oufarces, ces pièces contenaient souvent un élément de vive critique sociale ou même politique. Le texte de certainesdentre elles nous est parvenu, parfois avec le nom de son auteur.Les marionnettes étaient connues depuis lAntiquité. Beaucoup plus populaire, notamment dans les pays situés au cœurdu monde musulman, le théâtre dombres, originaire dExtrême-Orient, est sans doute apparu à lépoque des Turcs oudes Mongols.
    • Lart scénique proprement dit, avec des acteurs vivants jouant une suite dévénements selon un texte écrit à lavance,date de la période ottomane. Ce sont presque certainement des Juifs réfugiés dEurope, et surtout dEspagne, quilapportèrent avec eux à la fin du XVe siècle et au XVIe. Des troupes composées de Juifs et plus tard aussi de chrétiens—Arméniens et Grecs — se produisaient à la cour ou lors de festivités particulières ; on suppose quils jouaient en turc.Toutefois, ce nest quau XIXe siècle, sous linfluence européenne, que le théâtre comme art à part entière sinstallavéritablement au Moyen-Orient.Possédant un impact beaucoup plus fort, la taziya, sorte de «mystère de la passion » shiite, commémorait, le dixièmejour du mois de Muharram, le martyre de Hussein et de sa famille à Karbala. Bien quelle occupe une place centraledans les cérémonies religieuses shiites modernes, la taziya est une forme théâtrale relativement récente, les premièresdescriptions ne remontant quà la fin du XVIIIe siècle.Dans lensemble, cependant, la littérature classique en prose ne visait pas tant à distraire quà instruire et, en particulier,à conserver et à transmettre le passé: lhistoire, la vie des grands hommes, lhistoire littéraire. Pratiquement dès sesdébuts, lislam comme religion et comme civilisation manifesta un sens aigu de lhistoire. Dieu lui-même, déclare unlettré égyptien du XVe siècle, parle des peuples dautrefois et le Coran abonde en leçons tirées de lhistoire. « Tous lesrécits que nous te rapportons concernant les prophètes sont destinés à affermir ton cœur. Ainsi te parviennent, avec laVérité, une exhortation et un Rappel à ladresse des croyants» (Coran, XI, 120). Les premiers hadiths montrent deshommes profondément conscients de la place du Prophète dans la chaîne des révélations et du destin de lhumanitédepuis la création jusquau Jugement dernier. La mission de Mahomet est un événement inscrit dans lhistoire, dont lafin et la signification sont précieusement conservées par la tradition orale et écrite. La doctrine du consensus (ijmâ),selon laquelle, après la mort du Prophète, la guidance divine se transmit à lensemble de la communauté musulmane,conféra aux actes et aux vicissitudes de celle-ci une importance particulière.Lautorité et le prestige dont jouissaient les compagnons de Mahomet et ses successeurs immédiats poussèrent leursdescendants, au cours des combats quils eurent à mener, à établir la vérité - ou à y revenir, quitte à ladapter — sur lescirconstances qui entourèrent lavènement de lislam et linstauration du califat.Très tôt, les souverains musulmans comprirent leur place dans lhistoire et sinquiétèrent du souvenir que les générationsfutures garderaient de leur règne. Ils sintéressaient également aux exploits de leurs prédécesseurs et veillaient à ce queles leurs fussent transmis à la postérité. Lhistoriographie commence avec les biographies de Mahomet et de sescompagnons, mais aussi avec les sagas héroïques des tribus dArabie. Par bonheur pour lhistorien, presque toutes lesdynasties qui régnèrent ensuite en terre dislam, y compris dans les régions les plus reculées, laissèrent des sortesdannales ou de chroniques. Dailleurs, dans de nombreux pays de la région, lécriture de lhistoire naquit aveclavènement de lislam. Pour les sunnites - les shiites avaient une autre conception —, la communauté musulmaneincarnait le dessein conçu par Dieu à lintention de lhumanité, et son histoire, guidée par la Providence, révélaitlintervention du Créateur dans le monde. Il était donc capital davoir une connaissance précise de lhistoire, puisquellepouvait fournir des réponses autorisées aux grandes interrogations religieuses et aux problèmes plus concrets du droit.Par histoire, il faut bien sûr entendre lhistoire musulmane. Noffrant pas les mêmes enseignements, celle des pays et despeuples qui ne reconnaissaient pas la dernière des révélations divines ni nobéissaient à ses lois ne méritait pas quon syarrêtât. Et le fait est que les historiens musulmans se penchèrent rarement sur lhistoire de leurs voisins en Europechrétienne ou ailleurs, ni sur celle de leurs ancêtres sils nétaient pas musulmans, mais chrétiens, zoroastriens ou autres.
    • Ce quil fallait retenir du monde antique était conservé dans le Coran et la Tradition. Le reste tomba peu à peu dansloubli, quand il ne fut pas littéralement enfoui.Lhistoriographie du Moyen-Orient musulman est dune étonnante richesse: elle recouvre lhistoire locale, régionale,impériale et universelle, lhistoire ancienne et contemporaine, sans oublier la biographie, avec des vies de poètes et desavants, de soldats et dhommes dÉtat, de ministres et de scribes, de juges, de théologiens et de mystiques. On peutégalement distinguer plusieurs catégories décrits historiques. Le récit héroïque trouve sa source dans lArabiepréislamique, dans les légendes célébrant les guerres et les razzias des Arabes païens. Sous une forme renouvelée, ilracontera les campagnes du Prophète et les immenses conquêtes des premiers musulmans. Par la suite, le genre tendra àdégénérer, à sombrer dans le panégyrique et la propagande, même si parfois il atteint encore une dimension quasiépique, comme, par exemple, dans la biographie en arabe de Saladin ou dans le récit en turc des guerres et desconquêtes de Soliman le Magnifique.Dautres écrits historiques ressortissent au droit ou même à la théologie. Ils ont pour objet de conserver ou, si nécessaire,de retrouver les traces des actes et des paroles du Prophète, ainsi que les décisions des califes « bien guidés », autant deprécédents devant servir à lélaboration de la sharia et notamment de ses dispositions réglant les affaires publiques.Lépoque abbasside vit naître une forme plus littéraire et plus sophistiquée décrits historiques, apparemment destinée àfamiliariser une classe sans cesse plus nombreuse de fonctionnaires, avec des précédents gouvernementaux plus axés surles problèmes concrets que sur la religion et parfois tirés de sources non musulmanes, perses en particulier.Pendant un temps, larabe fut lunique langue de lhistoriographie islamique. Puis, lorsque de nouvelles langueslittéraires se développèrent au sein de la civilisation musulmane, de nouvelles identités culturelles trouvèrent leurexpression dans la littérature, mais surtout la poésie et lhistoire. Du Xe au XIIIe siècle, les sunnites menèrent, le plussouvent avec succès, un combat acharné contre trois ennemis: les shiites, qui furent écrasés ou réduits à limpuissance,les croisés, qui furent repoussés, et les Mongols qui se convertirent et sassimilèrent. Ces combats saccompagnèrentdun grand renouveau sunnite qui transforma le gouvernement, la société, la culture et la civilisation musulmane. Lalittérature et surtout les ouvrages dhistoire se font lécho de ces bouleversements. Certes, lhistoire occupait encore uneplace essentielle dans la formation des serviteurs de lÉtat et était dailleurs écrite en partie pour répondre à ce besoin.Toutefois, le pieux fonctionnaire de lépoque post-seljuqide qui avait fait ses études dans une madrassa navait plusgrand-chose à voir avec le scribe élégant et mondain de lépoque abbasside. Fait révélateur, bon nombre des grandshistoriens arabes de la fin du Moyen Age étaient, de leur vivant, surtout connus pour leurs travaux dans dautresdisciplines, notamment les sciences religieuses. Lhistoire ne fit jamais partie du cursus des madrassas ; en revanche, deplus en plus dhistoriens étaient danciens élèves de ces établissements.Changement dont on ne saurait minimiser la portée. Sous les monarchies plus stables qui sinstaurèrent par la suite,notamment dans lEmpire ottoman et en Iran, lhistoire devint une préoccupation directe de lÉtat et lhistorien, unprotégé ou même un employé de celui-ci. Du coup, lhistorien séloigna quelque peu des idéaux qui animaient sesprédécesseurs chargés de collecter et dauthentifier les hadiths, de vérifier lexactitude des faits et lhonnêteté de leurinterprétation. Néanmoins, les vieilles traditions se perpétuèrent, notamment dans lEmpire ottoman où se succédèrentdes générations déminents historiens qui, bien quhistoriographes officiels, dépeignaient avec autant de franchise lesfaiblesses et les échecs de leurs maîtres que leurs qualités et leurs réalisations. Lattitude des historiens ottomans faceaux défaites enregistrées par lEmpire à partir du XVIIe siècle constitue un modèle de probité intellectuelle.
    • Quantité dautres disciplines virent le jour durant le Moyen Age musulman. A la différence des chrétiens, les musulmansnencouragèrent pas la traduction de leurs Écritures. Certaines autorités y voyaient même une entreprise impie, voiresacrilège. Cest pourquoi on ne trouve pas de traductions autorisées en persan, en turc ou en toute autre languemusulmane, comme il en existe de la Bible en syriaque (Peshitta), en latin (Vulgate), en allemand (Bible de Luther) ouen anglais (King James Version). Des commentaires en langue vernacu-laire proposaient des traductions, mais toutmusulman, quelle que fut sa langue maternelle, était tenu détudier le Coran et de le réciter en arabe. Cest à cet impératifque la grammaire et la lexicographie arabes durent leur formidable essor. Ayant pour premier objectif de rendre lesÉcritures accessibles au croyant, elles permirent un développement sans précédent des sciences du langage. Les autreslangues musulmanes se mirent au diapason, de même quau moins une autre langue non musulmane. En effet, les Juifsen terre dislam se lancèrent à leur tour dans létude de lhébreu biblique, afin de faciliter la lecture de la Torah.Les grands dictionnaires arabes du Moyen Age qui énumèrent les différents sens des mots en les illustrant à laidedexemples tirés des textes classiques constituent un travail remarquable et sont à la base du développement ultérieur dela philologie. Ils inspirèrent dautres ouvrages de référence présentés par ordre alphabétique, en particulier desdictionnaires ou répertoires géographiques qui comprenaient souvent de longues notices sur des villes, des pays ou desrégions, ou encore des dictionnaires biographiques présentés par pays, par siècle ou par profession.Les traducteurs apportèrent une contribution importante au développement du savoir et plus particulièrement dessciences. A partir du IXe siècle, de grands traités grecs de mathématiques, dastronomie, de physique, de chimie, demédecine, de pharmacologie, de géographie, dagronomie, mais aussi de philosophie apparaissent dans des traductionsarabes qui feront date. Certains de ces ouvrages étaient conservés par des communautés non musulmanes autochtones ;dautres furent spécialement importés de Byzance. De façon significative, ce mouvement de traduction laissa de côté leshistoriens grecs ; en effet, les vaines agitations des païens de lAntiquité étaient, aux yeux des musulmans, dépourvuesde sens. De même, il écarta les poètes, puisque les musulmans possédaient une très riche tradition poétique et que, detoute façon, la poésie passait pour intraduisible.Les choix des traducteurs et, bien entendu, des souverains ou des riches familles qui les protégeaient, étaient dictés parlutilité. Par bonheur pour les générations ultérieures, la philosophie était considérée à lépoque comme une science utile,puisquelle pouvait aider lhomme à résoudre ses problèmes en ce bas monde et à se préparer, dans lautre, au Jugementdernier. De nombreux ouvrages grecs fondamentaux que lOccident barbare ou indifférent avait oubliés oudéfinitivement perdus firent lobjet de traductions en arabe, lesquelles serviraient plus tard de base à des traductions enlatin. En général, ces traducteurs nétaient pas des musulmans, mais des chrétiens, des Juifs et, plus souvent encore, desmembres de la mystérieuse secte des Sabéens; eux seuls, en effet, possédaient les connaissances linguistiques requises.Les traductions se faisaient soit directement du grec, soit à partir de versions syriaques. Si, dans leur immense majorité,les œuvres traduites appartenaient à lhéritage grec, quelques-unes provenaient dautres sources, notamment lInde et laPerse préislamique. Pour autant quon sache, un seul livre fut traduit du latin: la chronique tardive dOrose quifournissait de précieux renseignements sur lEspagne avant la conquête musulmane.Par la suite, lintérêt pour lOccident sestompa. Il ne renaîtrait que quelques siècles plus tard, stimulé par desmotivations fort concrètes, ainsi que lillustrent les deux exemples suivants. En 1570 fut achevée une traduction en turcdune histoire de France des origines à 1560, commandée par le premier secrétaire responsable, au sein du cabinet dugrand vizir, des affaires étrangères. On ne possède quun seul manuscrit de cette traduction, à ce jour non publiée.Semblable incursion dans lhistoire de lOccident ne se reproduira pas avant plusieurs siècles. Le médecin persan Bahâ
    • al-Dawla (mort vers 1510) avait, lui aussi, de bonnes raisons de sintéresser à lOccident. Dans un ouvrage intituléKhulâsat al-Tajârib {La Quintessence de lexpérience), il consacre quelques pages à une nouvelle maladie, quil appellele « mal arménien » ou «vérole franque ». Cette maladie, à lévidence la syphilis, était, selon lui, originaire dEurope,doù elle avait ensuite migré vers Istanbul et le Proche-Orient. Apparue en 1498 en Azerbaïdjan, elle avait gagné lIrak etlIran. Connue en turc et dans la plupart des autres langues musulmanes sous le nom de jirengi, «mal franc», elle fitlobjet, au XVIIe siècle, dune description plus approfondie, largement inspirée de traités médicaux européens.La science médiévale musulmane ne se contenta pas de préserver lhéritage grec ni dy mêler divers élémentsappartenant à un Orient plus ancien ou plus éloigné. Elle y apporta sa propre contribution. La science grecque avait uneprédilection pour la théorie. Plus pratique, la science musulmane enrichit lhéritage classique par des observations et desexpériences dans de nombreux domaines, tels que la médecine, la chimie, lastronomie, lagronomie et lesmathématiques. Les chiffres appelés « arabes » — la numérotation décimale incluant le zéro — étaient dorigineindienne, mais ce furent des savants du Moyen-Orient qui, au IXe siècle, sinon plus tôt, en firent le point de départ dunenouvelle arithmétique. Fondée sur des postulats grecs et divers développements indiens, la géométrie musulmane innovaaussi bien dans le domaine de la théorie que dans celui des applications : arpentage, construction et balistique. Latrigonométrie connut un essor sans précédent et lalgèbre fut une invention du Moyen-Orient médiéval. Lun des plusgrands algébristes fut Omar Khayyam (mort en 1131), célèbre en Orient pour ses traités mathématiques et en Occidentpour les quatrains quil composait à ses heures perdues. Parmi ces savants, et surtout les médecins, figurait un nombrenon négligeable de chrétiens et de Juifs nés au Moyen-Orient ou réfugiés dEurope à cause des persécutions. Ilsformaient avec leurs collègues musulmans une même communauté scientifique ; leurs travaux font partie intégrante dela civilisation islamique médiévale. Plusieurs musulmans dont les œuvres étaient traduites en latin et étudiées en Europeapportèrent une contribution essentielle au développement des sciences modernes. Citons notamment MuYham-mad ibnZakariyâ al-Râzï (né à Ray, dans le Khorassan, vers 860, mort en 920), plus connu en Europe sous le nom de Rhazes,qui fut sans doute le plus grand médecin de tout le Moyen Age et lauteur dun célèbre traité sur la variole. Ou encorelillustre Ibn Sînâ (né à Bouk-hara en 980, mort en 1037), plus connu en Europe sous le nom dAvicenne, dont le maîtreouvrage, le Canon de la médecine, fut traduit en latin par Gérard de Crémone au XIIIe siècle et constitua, pendantlongtemps, lune des bases de lenseignement médical européen.La contribution du Moyen-Orient à la médecine occidentale ne fut pas que scientifique. Se trouvant à Edirne en 1717,Lady Mary Wortley Montagu, décrit dans sa correspondance comment les Turcs se vaccinaient contre la variole :«A propos de maladies, je vais vous raconter quelque chose qui vous donnera, jen suis sûre, le désir dêtre ici. La petitevérole, si fatale et si fréquente chez nous, est dans ce pays rendue inoffensive par la découverte de linoculation (cestainsi quon la nomme). Il y a un groupe de vieilles femmes spécialisées dans cette opération. A lautomne, en septembre,quand la grande chaleur est tombée, les gens se demandent entre eux qui est disposé à avoir la petite vérole. Ils seréunissent à cet effet et quand ils sont rassemblés (habituellement à quinze ou à seize), la vieille femme vient avec unecoquille de noix remplie de meilleure matière varioleuse. Elle demande quelle veine on a choisie. Elle pique aussitôtcelle que vous lui présentez avec une grosse aiguille (cela ne fait pas plus mal quune vulgaire écorchure), introduit dansla veine le venin qui peut tenir sur la pointe dune aiguille et panse la petite blessure avec un morceau de la coquillevide; elle pique de cette manière quatre ou cinq veines... Alors la fièvre les saisit et ils gardent le lit deux jours, trèsrarement trois... et en huit jours, ils vont aussi bien quavant leur maladie... Chaque année, des milliers de gens subissent
    • cette opération; lambassadeur de France dit plaisamment quon prend ici la petite vérole en matière de divertissementcomme on prend les eaux dans dautres pays6. »Lady Mary fut si impressionnée que lannée suivante elle fit vacciner son jeune fils. Cette méthode dinoculation fut parla suite introduite en Angleterre et, plus tard, dans le reste du monde occidental.Deux inventions, lune et lautre originaires dExtrême-Orient, donnèrent une impulsion sans précédent au savoir, à lécritet, plus généralement, à linstruction. On date habituellement lintroduction du papier, une invention chinoise, de 751,année où les conquérants arabes firent prisonniers, en Asie centrale, des Chinois, fabricants de papier. Ceux-citransmirent leur art au monde musulman. Après sêtre répandues au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, lutilisation etla fabrication du papier atteignirent lEspagne dès le début du Xe siècle. Le remplacement de matériaux aussi peucommodes que le papyrus ou le parchemin eut dimportants retentissements. Dune part, il permit la production rapide etbon marché de livres, ce qui eut des effets bénéfiques sur linstruction et lérudition; dautre part, il encouragea et facilitala prolifération de la paperasserie dans ladministration et le commerce. Le calife Hârùn al-Rashïd, rapporte unchroniqueur arabe, ordonna à tous ses fonctionnaires dutiliser le papier, car ce quon y écrivait ne pouvait être effacé oumodifié sans laisser de traces.En revanche, la société musulmane du Moyen-Orient opposa de fortes résistances à une autre invention extrême-orientale, limprimerie. Linvention ou la réinvention de limprimerie grâce à des caractères mobiles en Europe au XVesiècle ne passa pas inaperçue dans lEmpire ottoman, où un décret du sultan Bayazid II linterdit en 1485. Quelquesannées plus tard, des Juifs dEspagne apportèrent avec eux cette nouvelle technique de fabrication des livres. En lespacede quelques décennies, ils ouvrirent une imprimerie à Istanbul, à Salonique et dans plusieurs autres villes turques.Cependant, ces établissements nétaient autorisés quà la stricte condition de ne pas imprimer de livres en turc ou enarabe, sans doute parce quil aurait été sacrilège dimprimer des textes musulmans en arabe ou même dans dautreslangues musulmanes. Il est vraisemblable aussi que les puissantes corporations de scribes et de calligraphes ne furentpas étrangères à cette interdiction. Les Juifs se contentèrent donc dimprimer des livres en hébreu et dans quelqueslangues européennes. En 1567, un certain Abgar Tibir, un Arménien de Tokat qui avait étudié la typographie à Venise,ouvrit une presse à Istanbul et en 1627, Nicodème Metaxas, un Grec né en Céphalonie et diplômé du Balliol CollègedOxford, fit de même avec des machines et des caractères importés dAngleterre. Les imprimeurs arméniens et grecsétaient soumis à la même condition restrictive que les Juifs.Cest en Italie, au début du XVIe siècle, que les premières polices de caractères arabes furent créées et que les premièresimprimeries arabes virent le jour. Elles produisaient essentiellement des bibles, des livres de prières et autres textesreligieux à lintention des chrétiens dOrient arabophones. Le plus ancien texte imprimé en arabe qui soit parvenu jusquànous est un livre dheures, un horologium brève, sorti en 1514 des presses de Fano, dans les États du pape. Quelquestextes non religieux et même non chrétiens furent également imprimés, notamment le Canon de la médecinedAvicenne, des traités de géographie et, vers 1538 à Paris, une grammaire arabe. Avec lessor de lorientalisme, de plusen plus de classiques arabes furent publiés. Certains se frayèrent un chemin jusque dans des bibliothèques privées duMoyen-Orient.Toutefois, ce nest quau début du XVIIIe siècle que limpression douvrages en caractères arabes fut officiellementautorisée au Moyen-Orient. Linitiative en revint au jeune Saïd Efendi qui, en 1721, accompagna son père en missiondiplomatique à Paris. Durant son séjour, il se passionna pour lart de limprimerie et acquit la conviction de son utilité.Se proposant à son retour en Turquie détablir une imprimerie dans la capitale, il sollicita lappui du grand vizir et
    • parvint à ses fins, malgré lopposition des conservateurs et des scribes. Il trouva un allié de valeur dans la personnedIbrahim Mùteferrika, le véritable fondateur et directeur de la première imprimerie turque. Né en Hongrie etprobablement unitarien, Ibrahim se convertit à lislam et entra au service de la Porte. En collaboration avec Saïd Efendi,il rédigea un mémoire sur lutilité de limprimerie, qui fut soumis au grand vizir. Un soutien inattendu vint du grandmufti de la capitale et chef religieux de lEmpire, qui se laissa convaincre de publier une fatwa autorisant limpression delivres en langue turque - laquelle sécrivait alors en caractères arabes - sur des questions ne relevant pas de la religion.Limpression du Coran, douvrages dexégèse coranique, de hadiths, de théologie et de droit musulman restait interdite.Finalement, le 5 juillet 1727, un firman impérial autorisa linstallation dune presse turque et lédition de livres turcs dans« la noble ville de Constantinople protégée de Dieu». Des imprimeurs juifs et chrétiens fournirent les presses et lespolices de caractères; des fondeurs typographes et des compositeurs juifs apportèrent leur savoir-faire. Par la suite,machines et caractères furent importés dEurope, notamment de Leyde et de Paris, où des presses arabes existaient delongue date. Le premier ouvrage, un dictionnaire en deux volumes, vit le jour en 1729. Il commençait par uneintroduction de léditeur, suivie du texte intégral du décret impérial, de la fatwa du grand mufti et de lautorisationcertifiée de deux juges suprêmes de lEmpire et de quelques autres dignitaires. Venait ensuite un traité sur lutilité delimprimerie.A la mort dIbrahim Mùteferrika en 1745, cet établissement avait imprimé dix-sept livres traitant de grammaire, detactique militaire, de géographie, de mathématiques et surtout dhistoire. Ce qui était peu, dautant que les tirages étaientfaibles : un millier dexemplaires pour les deux premiers ouvrages, douze cents pour le troisième, et cinq cents pour lesautres. Néanmoins, la vie intellectuelle musulmane était entrée dans une nouvelle ère.La civilisation islamique du Moyen-Orient offrait, à son apogée, un tableau impressionnant et représentait, à bien deségards, le summum de la civilisation humaine. Certes, il existait dautres civilisations brillantes - en Inde, en Chine et, àun moindre degré, en Europe - qui, sur certains plans, étaient peut-être plus avancées. Mais toutes gardaient un caractèrelocal ou, au mieux, régional. En outre, lislam nétait pas la première religion à prétendre que son message était nonseulement universel mais aussi exclusif, que ses représentants étaient les seuls gardiens de lultime révélation divine etavaient pour mission de la propager partout dans le monde. Mais les musulmans furent les premiers, en créant unecivilisation religieuse dépassant les bornes dune seule race, dune seule région, dune seule culture, à réaliser en partieleur objectif. Le monde musulman du haut Moyen Age était cosmopolite, multiracial, pluriethnique et lon peut mêmedire intercontinental.Selon lheureuse expression du regretté S. D. Goitein, lislam fut une « civilisation médiatrice », à la fois dans lespace etdans le temps. Ayant pour limites extrêmes le sud de lEurope, le centre de lAfrique, le sud, le sud-est et lest de lAsie,il absorba des traits caractéristiques de ces trois continents. Partageant le même héritage hellénistique et judéochrétienque lEurope, il lenrichit déléments empruntés à des pays et des cultures plus éloignés et jeta ainsi un pont entrelAntiquité et la modernité. Tout laissait penser que lislam était mieux placé que la Chrétienté, grecque ou latine, pourdevenir une civilisation moderne et universelle.Pourtant, ce fut lEurope chrétienne, à la culture provinciale, mono-colore et appauvrie, qui vola de succès en succès,alors que, de son côté, la civilisation islamique du Moyen-Orient perdait sa créativité, son énergie et sa puissance. Lasuite de son histoire serait marquée par une conscience de plus en plus aiguë de son affaiblissement, une volonté dencomprendre les causes et un désir passionné de retrouver sa gloire dantan.
    • CINQUIÈME PARTIELe choc de la modernitéChapitre XIV DéfiOn a lhabitude de faire coïncider le début de lhistoire moderne du Moyen-Orient - et dautres parties du monde,dailleurs - avec lirruption de lOccident, ou plus précisément de limpérialisme européen et des profondestransformations quil engendra. Pour les uns, tout aurait commencé en 1798 avec lexpédition de Bonaparte en Egypte;pour dautres, avec le désastreux traité de Kùçùk-Kaynarca que la Russie victorieuse imposa en 1774 à la Sublime Porte;pour dautres encore, avec la défaite définitive de la Turquie sous les murs de Vienne en 1683.La civilisation musulmane se définissait elle-même en termes religieux. Le Dur al-islâm, la Maison de lislam,autrement dit le monde civilisé, comprenait tous les pays où prévalait la loi musulmane et où régnait un pouvoirmusulman. Il était encerclé par le Dur al-harb, la Maison de la guerre, où vivaient des infidèles qui ne sétaient pasencore convertis ou navaient pas encore été soumis. Cependant, comme en témoignent de nombreux traités dhistoire etde géographie, les musulmans établissaient une nette distinction entre les différentes régions qui sétendaient au-delà deleurs frontières. A lest et au sud, vivait une grande variété de peuples, les uns barbares, les autres civilisés, dont onpouvait apprendre quantité de choses utiles. Toutefois, aucun nétait un sérieux rival pour lislam comme religion, nipour le califat comme puissance mondiale. Civilisés ou barbares, ces infidèles pouvaient être éduqués à la vraie foi etvenir renforcer les rangs du monde musulman, ce qui fut dailleurs le destin de myriades dentre eux.Les grandes civilisations de la Chine et de lInde ne posèrent jamais un sérieux défi au Dâr al-islàm. Malgré sesimmenses répercussions, la seule grande invasion païenne venue de lest, celle des Mongols, finit par être absorbée,lorsque les conquérants se convertirent et sassimilèrent pour devenir une composante importante du monde musulman.La situation était toute différente à la frontière ouest et, plus précisément, nord-ouest, de lislam. Les musulmansvoyaient à juste titre dans la Chrétienté, grecque et latine, une rivale, une religion universelle qui, elle aussi, sestimaitinvestie dune mission, une religion dont les adeptes croyaient être les détenteurs de lultime révélation divine et avoirpour devoir de la transmettre à lhumanité tout entière. Comme dans le monde musulman, cette conviction se cherchaune assise politique et militaire dans la création de puissants royaumes et, plus tard, de grands empires qui nhésitèrentpas à utiliser la force des armes, ou dautres méthodes, pour promouvoir leur cause. Le chrétien ne tarda pas à devenirlinfidèle par excellence, et lEurope chrétienne larchétype de la Maison de la guerre. Les musulmans considéraient avecun certain respect les Byzantins, en qui ils voyaient les héritiers de la Grèce ancienne et de la Rome chrétienne. Ils lesrespectaient, mais ne les craignaient pas car, pour lessentiel, leurs longues relations furent marquées par le refluxcontinu de lEmpire romain dOrient, qui allait culminer dans la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Enrevanche, durant les premiers siècles de lhégire, ils néprouvaient ni crainte ni respect envers les barbares infidèles delEurope du Nord et de lOuest, ces sauvages tout juste bons à être réduits en esclavage. Leur attitude commença àchanger, lorsque la Chrétienté occidentale entreprit de contre-attaquer, reprit le sud de lItalie ainsi que la péninsuleIbérique et lança des expéditions militaires au Levant dans lespoir de délivrer ses lieux saints.Le long combat qui, pendant mille ans, opposa ces deux systèmes totalisants tourna plutôt à lavantage des musulmans.Certes, ceux-ci connurent des revers, temporaires avec larrivée des croisés au Levant, plus durables avec la perte delEspagne, du Portugal et de la Sicile. Mais tout cela fut largement compensé par lavance des armées turques dans lesBalkans et linstauration dun pouvoir musulman en terre chrétienne qui, pendant un temps, menaça le cœur même delEurope.
    • Sils ont existé très tôt, cest à partir des croisades que les échanges sociaux et culturels entre lEurope et le mondemusulman devinrent massifs et multiformes. Lapport du monde musulman à lEurope est considérable, quil sagisse deses propres créations ou de ses emprunts — retravaillés et adaptés — aux anciennes civilisations de la Méditerranéeorientale et à celles dune Asie plus lointaine. La science et la philosophie grecques, les chiffres indiens et le papier deChine, les oranges et les citrons, le coton et le sucre, ainsi que leurs techniques de culture, ne sont que quelquesexemples parmi bien dautres de ce que lEurope médiévale reçut du monde musulman méditerranéen dont la civilisationétait bien plus avancée que la sienne.LEurope apporta, elle aussi, sa contribution au développement du monde musulman. Mais, pendant longtemps, celle-cise cantonna au domaine matériel et technique. Les arts, les lettres, les sciences et la philosophie européennes navaientguère de quoi exalter les musulmans, lesquels dailleurs avaient tendance à rejeter tout ce qui venait dune religion àleurs yeux dépassée et dune société quils jugeaient primitive. Néanmoins, les Européens étaient habiles de leurs mains ;ils savaient fabriquer toutes sortes dobjets utiles. Ainsi, montres et horloges pour mesurer le temps, verres à lunettes ettélescopes pour améliorer la vision furent adoptés par les musulmans dès le XVe siècle. De même, quelques fruits etlégumes européens firent leur apparition au Moyen-Orient, comme par exemple les petits pois qui, jusquaujourdhui,sont connus en arabe et en turc sous leur nom italien. Peu nombreuses comparées à celles qui firent le chemin inverse,les plantes importées dOccident se multiplièrent après la découverte de lAmérique et lintroduction en terre dislam dumaïs, de la pomme de terre, de la tomate et celle, beaucoup plus lourde de conséquences, du tabac. Toutefois, les armesfurent certainement la contribution la plus importante et la plus mortifère de lOccident. Dès les croisades, desprisonniers de guerre francs participèrent à la construction de fortifications et transmirent une partie de leur savoir-faireà leurs maîtres. Dans une lettre au calife de Bagdad, Saladin justifiait ainsi sa politique dencouragement à la présencedes marchands chrétiens dans les ports quil avait reconquis aux croisés : ils sont, écrivait-il, « toujours prêts à nousvendre des armes, à leur détriment et à notre avantage ». Cette pratique se poursuivit sans interruption sous lescroisades, pendant lavance puis la retraite ottomane, et a encore cours aujourdhui.Périodiquement, des hommes dÉtat et des hommes dÉglise essayaient de mettre fin à ce commerce prospère. Lesgouvernements européens saccusaient mutuellement de fermer les yeux sur ce trafic, voire dy participer activement.LÉglise le condamnait de façon formelle. Au XVIe et au XVIIe siècle, par exemple, plusieurs bulles papalesprononcent lexcommunication et lanathème contre «tous ceux qui apportent aux Sarrasins, aux Turcs et aux autresennemis de la Chrétienté, chevaux, armes, fer, fil de fer, étain, cuivre, bandaraspata, laiton, soufre, salpêtre, et tout cequi convient à la fabrication de lartillerie, instruments, armes et machines destinés à loffensive et quils utilisent pour sebattre contre les chrétiens, ainsi que les cordes, les bois et autres fournitures nautiques et produits interdits2». Décretsdexcommunication et menaces ne réussirent cependant pas à décourager ce commerce très lucratif.Les armes à feu - artillerie de siège et de campagne et armes portatives en tous genres - occupaient une place de choixdans les importations militaires en provenance de lOccident. Si, au début, lutilisation de ces engins infidèles et si peuchevaleresques suscita quelques résistances, les Ottomans les adoptèrent à grande échelle, se taillant ainsi un énormeavantage sur les autres puissances musulmanes qui briguaient le contrôle du Moyen-Orient.Il est difficile de déterminer le moment précis où le rapport des forces entre lislam et la Chrétienté se renversa. Commetoujours dans ces cas-là, on peut discerner les prémices du nouvel ordre bien avant que des événements spectaculairesne le rendent visible. De même, lordre ancien continue de fonctionner bien après son abrogation officielle. Parler derenversement a souvent quelque chose darbitraire et dartificiel ; cest un moyen commode inventé par les historiens
    • plus quun fait historique. De tous les grands événements qui jalonnèrent lévolution des relations entre lEurope et lemonde musulman, ceux qui se produisirent dans les dernières années du XVIIe siècle sont sans doute les plus éloquents.Le 12 septembre 1683, après soixante jours de siège, les armées turques qui campaient aux abords de Viennecommencèrent à battre en retraite. Cétait la seconde fois quelles essayaient de semparer de la ville, et la seconde foisquelles échouaient. Mais la ressemblance sarrêtait là. Quand, en 1529, ils avaient atteint les murs de Vienne, les soldatsde Soliman le Magnifique étaient au plus haut dune vague de conquêtes qui, au cours des siècles précédents, avaitsubmergé tout le sud-est de lEurope et menaçait désormais le cœur même de la Chrétienté. Si Soliman dut finalementrenoncer à semparer de la capitale impériale, son échec nétait ni décisif ni définitif. Les Turcs se replièrent en bonordre et leur retraite inaugura un siècle et demi de paralysie réciproque, au cours duquel les deux empires - celui desHabsbourg et celui des Ottomans - se disputèrent le contrôle de la Hongrie, cest-à-dire, en fait, lEurope centrale. Laseconde fois, léchec fut net et sans ambiguïté ; qui plus est, dans leur retraite, les Turcs subirent plusieurs défaitesécrasantes, perdirent des villes et des provinces entières, et finalement assistèrent à la destruction de leur armée.Le traité de Karlowitz, signé le 26 janvier 1699, marqua un tournant crucial dans les relations entre les deux empires et,plus profondément, entre la Chrétienté et lislam. Ce tournant est visible aussi bien dans les termes du traité que dans lafaçon dont il fut négocié. Pour les Ottomans, il sagissait dun type de diplomatie entièrement nouveau. Tant quilsavaient progressé en Europe, ils ne sétaient pas donné la peine de signer des traités au sens propre du terme, secontentant de dicter leurs conditions aux vaincus. En 1606 à Zsitva-Torok, pour la première fois de leur histoire, ilsavaient négocié avec leur ennemi dégal à égal. Beaucoup plus dramatique, à Karlowitz, ils furent contraints de signerun traité mettant fin à une guerre quils avaient indiscutablement perdue sur le terrain, et ce, aux conditions imposées parles vainqueurs. Dans lespoir de minimiser les conséquences de leur défaite, ils sefforcèrent de gagner les bonnes grâcesdautres pays occidentaux, notamment lAngleterre et la Hollande, afin quils interviennent en leur faveur et fassentcontrepoids à leurs voisins plus proches. Ce début de politique étrangère, fondé sur un nouveau rapport de forcesmilitaires, allait se développer au cours des siècles suivants. La défaite enregistrée à Vienne et scellée par le traité deKarlowitz inaugurait une longue période de repli presque ininterrompu du monde musulman devant les puissanceschrétiennes.Parfaitement conscients de ce qui venait de leur arriver, les Ottomans ne se faisaient aucune illusion. Comme lécrivaitun chroniqueur turc de lépoque : « Ce fut une défaite calamiteuse, comme il ny en eut jamais depuis la naissance delÉtat ottoman3.» Fait révélateur, la recherche des causes de ce désastre commença presque aussitôt. Analyser ce quinallait pas dans le pays et dans le monde était chose courante dans la littérature musulmane, religieuse et mêmepolitique, depuis les premiers jours de gloire de lislam. Mais cette fois, la discussion tournait autour de « nous » et « lesautres » : pourquoi ces misérables infidèles, que les armées de lislam avaient toujours vaincus, tenaient-ils le haut dupavé? comment les armées musulmanes avaient-elles pu se laisser infliger une telle défaite ? Le débat sengagea daborddans les rapports officiels de ladministration ottomane et, pendant longtemps, resta confiné à un petit cercle defonctionnaires, dofficiers et dintellectuels, le reste de la population, notamment dans les provinces éloignées delEmpire, demeurant dans une heureuse ignorance des transformations intervenues sur la scène internationale. Peu à peucependant, des couches supérieures, il gagna lensemble de la société et, après lEmpire ottoman - longtemps lépée et lebouclier de lislam dans sa confrontation avec la Chrétienté -, il sempara du reste du monde musulman. La progressionrégulière des armées européennes, dabord russes puis ouest-européennes, et le passage sous leur domination denombreux pays musulmans, mais aussi un renversement spectaculaire des flux commerciaux exacerbèrent cette prise de
    • conscience. Dotés de méthodes de production efficaces et bon marché, lOccident et ses possessions colonialessubmergèrent le Moyen-Orient de leurs produits, textiles et autres. Peu à peu, même le café, le sucre et le coton, quifiguraient parmi les principales exportations du Moyen-Orient vers lOccident, finirent par être produits dans lescolonies et vendus au Moyen-Orient par des marchands occidentaux.Bien quayant été vaincue par les Ottomans au début du XVIe siècle, la dynastie safavide continua de régner sur lIranpendant plus de deux cents ans. Cette période fut marquée par plusieurs bouleversements majeurs: limposition etlacceptation par lensemble des Iraniens du shiisme comme religion dominante et finalement majoritaire ; lirruption enIran du commerce européen et, avec lui, des rivalités commerciales et politiques entre les pays européens ; la poursuitedu combat politique, militaire et religieux contre les Ottomans ; enfin, le développement de nouvelles relations avec lesÉtats musulmans situés plus à lest, en Asie centrale et en Inde. Sous les Safavides, les arts, notamment larchitecture, lapeinture et les arts décoratifs connurent un grand épanouissement. Mais, derrière cette brillante façade, le déclin de ladynastie et de la société safavides avait déjà commencé. Celui-ci devint patent au début du XVIIIe siècle, lorsque lIranse trouva envahi à lest par les Afghans, à louest par les Ottomans et au nord par les Russes.De plus en plus, les rivalités entre les différents pays musulmans du Moyen-Orient passaient au second plan face à lanouvelle menace que faisaient peser sur leurs frontières septentrionales deux grandes puissances chrétiennes. Dans unesuccession de guerres, lAutriche et la Russie remportèrent des gains considérables, territoriaux et autres, aux dépens dela Turquie ottomane et de lIran. Les Autrichiens tenaient dabord à récupérer les anciens territoires autrichiens ethongrois que leur avaient jadis arrachés les Turcs, et éventuellement à en conquérir dautres. Si leur percée dans lapéninsule Balkanique resta modeste, ils obtinrent le droit, capital à leurs yeux, de libre navigation sur le Danube jusquàson embouchure et pénétrèrent pour la première fois dans la vallée de la Morava, qui ouvrait la route vers Istanbul.Beaucoup plus inquiétante fut la progression vers le sud de la puissante Moscovie. Au cours du XVIIIe siècle, en effet,lexpansion impériale russe franchit une nouvelle étape. Au début, les choses ne se passèrent pas très bien. En 1710,après avoir traversé la rivière Prut et atteint les marches de lEmpire ottoman, les forces russes durent se retirer etabandonner leurs conquêtes. En 1723, profitant du chaos qui régnait en Iran, elles effectuèrent une seconde percée dansla région du Caucase, où elles occupèrent les villes de Derbent et de Bakou. Cette fois, les Russes avaient agi plus oumoins de concert avec les Ottomans, qui voulaient empêcher une présence russe sur leurs frontières nord mais aussi estet sassurer une part du gâteau au cas où lÉtat iranien s effondrerait. Leurs victoires et leurs conquêtes furent de courtedurée. Placé sous le commandement dun brillant chef militaire, Nadir Khan, lIran se ressaisit. Menant campagne aussibien à lest quà louest, Nadir, qui se proclama shah de Perse à la mort dAbbâs III en 1736, réussit à chasser lesAfghans, les Ottomans et les Russes du sol iranien et même à conquérir de nouveaux territoires.Malgré ces victoires ottomanes et iraniennes, le rapport des forces entre les pays musulmans et leurs adversaireseuropéens se modifiait inexorablement. Au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la chose devint claire pour lesdeux camps. En 1768, la Russie lança une nouvelle offensive contre la Porte. Disposant cette fois dune très nettesupériorité, ses armées écrasèrent tout sur leur passage; contournant lEurope et faisant irruption dans la Méditerranée,ses escadres navales arrivèrent en vue des côtes dAnatolie et de Syrie.Signé en 1774, le traité de Kùçùk-Kaynarca, qui mit fin à cette première guerre russo-turque, consacra la défaitehumiliante des Ottomans et, plus généralement, marqua un tournant dans les relations entre lEurope et le Moyen-Orient.Limpératrice de Russie Catherine II put dire, à juste titre, quil représentait une victoire « telle que la Russie nen avaitjamais eue de pareille ».
    • Les gains que la Russie retira de ce traité peuvent être classés en trois catégories : territoriaux, commerciaux etpolitiques. Bien que de faible étendue, les territoires cédés avaient une importance stratégique décisive. Avec lannexiondAzov au début du XVIIIe siècle, la Russie avait déjà pris pied sur la rive septentrionale de la mer Noire, jusque-làentièrement sous contrôle turco-musulman. Le traité de Kùçtik-Kay-narca accordait aux Russes deux basessupplémentaires : dune part, les ports de Kertch et Yenikale à lextrémité orientale de la Crimée, là où se rejoignent lamer dAzov et la mer Noire, dautre part, la forteresse de Kinburn à lembouchure du Dniestr. Quant à la péninsule deCrimée elle-même qui, pendant des siècles, avait été le siège dun khanat tatar, vassal du sultan ottoman, elle étaitdéclarée indépendante ; le khan et les territoires quil possédait sur la côte nord de la mer Noire, à lest et à louest de laCrimée, étaient désormais soustraits à toute autorité ou même influence ottomane. Ces dispositions facilitèrent une autreétape de lexpansion russe, notamment lannexion de la Crimée en 1783.La perte de la Crimée eut encore une autre portée. Au cours des guerres qui les avaient opposés aux Autrichiens, lesTurcs avaient dû céder plusieurs de leurs provinces européennes. Cependant, il sagissait dans la plupart des cas derégions conquises depuis peu et peuplées en majorité de chrétiens. En Crimée, la situation était toute différente. Lapopulation se composait de musulmans de langue turque - appelés à tort Tatars — dont la présence remontait auxconquêtes mongoles du XIIIe siècle, sinon plus loin encore. Pour la première fois, les Ottomans perdaient, au profit deschrétiens, une vieille terre musulmane, habitée par des musulmans. Le coup était rude pour lorgueil musulman. Uneclause destinée à sauver la face atténuait quelque peu lhumiliation. Les Tatars de Crimée ne passaient pas sousdomination russe, mais devenaient indépendants et le sultan, bien quil ne fut plus leur suzerain, conservait, en sacapacité de calife ou chef de lislam, son autorité religieuse sur eux. Toutefois, lindépendance des Tatars, de même quela juridiction religieuse des Ottomans eurent une existence éphémère.Le deuxième avantage que la Russie retirait du traité de Kiiçùk-Kaynarca était de nature commerciale. Elle obtenait ledroit de libre navigation et de libre commerce dans la mer Noire et dans les Détroits - donc, laccès à la Méditerranée -ainsi que, sur terre, la faculté de commercer dans toutes les provinces de lEmpire ottoman, asiatiques commeeuropéennes. Ce fut là une étape marquante de la pénétration commerciale de lEmpire, pénétration à laquelle toutes lespuissances européennes allaient participer au XIXe siècle.Enfin, troisième avantage, la Russie acquérait, dans les territoires ottomans eux-mêmes, des positions dinfluence et depouvoir. Dans limmédiat, le fait le plus important était que ce traité lui reconnaissait un statut spécial dans lesprincipautés danubiennes de Moldavie et de Valachie - qui forment aujourdhui la Roumanie. Tout en restantofficiellement sous suzeraineté ottomane, celles-ci obtenaient une large autonomie interne qui, en fait, les ouvrait àlinfluence russe. En même temps, la Russie recevait le droit dinstaller, à son gré, des consulats dans les villesottomanes — privilège que les puissances occidentales cherchaient depuis longtemps à obtenir; enfin, dans ce quipouvait paraître une concession mineure, elle se voyait accorder le droit de construire une église russe à Istanbul et de «faire en toutes circonstances diverses représentations à la Porte en faveur de cette nouvelle église» (article VII).Si lautorité religieuse du souverain ottoman sur les Tatars de Crimée se révéla vite inefficace, il en alla tout autrementde la concession accordée en contrepartie à limpératrice de Russie. Bien que limité à lorigine à léglise russe de lacapitale, ce droit de remontrance se transforma, par le moyen dinterprétations systématiquement abusives, en un droitdintervention en faveur de tous les sujets chrétiens orthodoxes du sultan ottoman.Lannexion de la Crimée en 1783 marqua une nouvelle étape de lexpansion territoriale russe. Après quoi, les Russesavancèrent rapidement sur les côtes nord de la mer Noire, vers lest comme vers louest, annexant et colonisant des
    • territoires jusque-là habités et contrôlés par des Turcs, des Tatars ou dautres peuples musulmans. A lest, ils créèrent en1785 une province impériale dans le Caucase et renforcèrent leur emprise sur les peuples et les princes indigènes de larégion. Sensuivit une guerre avec la Turquie, à lissue de laquelle les Turcs durent, en 1792, reconnaître lannexion deskhanats tatars par les Russes et accepter que le Kouban, en Circassie, devienne la frontière entre les deux Empires. En1795, les Russes fondèrent, en ancien territoire tatar, le port dOdessa et, en 1812, après une autre guerre contre laTurquie, annexèrent la province ottomane de Bessarabie -aujourdhui la Moldavie. Les Russes mettaient ainsi fin à dessiècles de domination musulmane sur la mer Noire et menaçaient les frontières de lEmpire ottoman à ses deuxextrémités, est et ouest.Ils menaçaient également lIran où, depuis 1794, régnait une nouvelle dynastie, celle des Qadjars. Après avoir redonnéune certaine unité au pays et restauré lautorité de lÉtat, les Qadjars tentèrent, sans succès, de récupérer les territoiresconquis par les Russes dans le Caucase. Loccupation de lancien royaume chrétien de Géorgie par les Perses poussacertains de ses habitants à solliciter la protection de la Russie contre les envahisseurs musulmans. La réponse du tsar nese fit pas attendre. En janvier 1801, il proclama lannexion de la Géorgie à lEmpire russe. Lannée suivante, la Russiefaisait du Daghestan — ensemble de petits territoires situés entre la Géorgie et la mer Caspienne - un protectorat et, en1804, complétait son œuvre en annexant lImérétie, un autre petit royaume géorgien.Dès lors, plus rien ne pouvait empêcher les Russes de se lancer à la conquête de lIran proprement dit. A la suite de deuxguerres (1804-1813, 1826-1828), ils ravirent à la Perse et à divers princes locaux les provinces qui formeraient plus tardles Républiques soviétiques dArménie et dAzerbaïdjan.En 1828, un mois après avoir signé un traité de paix avec lIran, la Russie déclara la guerre à la Turquie, afin de soutenirles Grecs qui, depuis 1821, luttaient pour leur indépendance. Arrivés en septembre 1829 à Edirne, cest-à-dire à deux outrois jours de marche de la capitale turque, ils purent imposer un traité de paix qui leur donnait des avantagesconsidérables. Outre des gains territoriaux dans les Balkans et le Caucase à la frontière des deux empires, la Russieétendait son influence dans les affaires intérieures des principautés danubiennes et réaffirmait les droits de sa flottemarchande et de ses entreprises commerciales.Tandis que les Russes continuaient à gagner du terrain au Moyen-Orient, une autre menace se profilait à louest. Eneffet, à la fin du XVe siècle, les Européens avaient entamé un vaste mouvement dexpansion, terrestre à partir de laRussie, maritime à partir de lEurope occidentale. A lest comme à louest, cette avancée contre lislam commença parune reconquête - de la Russie sur les Tatars, de lEspagne et du Portugal sur les Maures. Puis, à la conquête succéda lacontre-attaque, qui porta la guerre en territoire ennemi. Alors que les Russes progressaient vers le sud et lest en Asie,les Espagnols et les Portugais, après avoir repris aux Arabes et aux Maures la péninsule Ibérique, pourchassaient leursanciens maîtres jusque dans les terres doù ils étaient venus, en Afrique et au-delà.Aux yeux de beaucoup dEuropéens, les grands voyages de découverte sinscrivaient dans une guerre religieuse; ilsconstituaient un prolongement des croisades et de la Reconquête contre un même ennemi, les musulmans. Quand ilsabordèrent aux rivages asiatiques, les Portugais eurent pour principaux adversaires les souverains musulmans de laTurquie, de lEgypte, de lIran et de lInde qui tentèrent, en vain, darrêter leur avance. Après les Portugais vinrent lesEspagnols, les Français, les Hollandais et les Anglais. A eux tous, ces peuples maritimes dEurope occidentale établirentune hégémonie en Afrique et en Asie du Sud qui se perpétua jusquau XXe siècle.Après la première impulsion donnée par les Portugais, les activités des Européens occidentaux en Asie du Sud furentessentiellement commerciales et maritimes et ne débouchèrent que progressivement sur une domination politique. Celle-
    • ci dailleurs se limita pour lessentiel à lInde, à lAsie du Sud-Est et à lAfrique orientale, naffectant quindirectement leMoyen-Orient. Dans cette région, en effet, les intérêts des puissances occidentales continuèrent à être de nature surtoutcommerciale. Fait révélateur, jusquau début du XIXe siècle, lambassade britannique à Istanbul était entièrementfinancée par la Compagnie du Levant, qui était alors le principal instrument du commerce anglais dans la région.Lorsque les Anglais et les Hollandais eurent consolidé leur implantation en Asie, le Moyen-Orient se trouva confronté àdes Européens à lest et à louest. Cest davantage cette nouvelle situation que la circumnavigation de lAfrique par lesPortugais qui provoqua un rapide fléchissement du commerce des épices transitant par la mer Rouge et le golfePersique. Si elle nempiétait pas encore directement sur le Moyen-Orient, lexpansion européenne en Asie et en Afriqueéveilla lintérêt des pays occidentaux pour les routes stratégiques qui le traversaient. Le caractère global des guerresrévolutionnaires et napoléoniennes augmenta encore le poids de ces considérations. Les rivalités franco-anglaises etcelles qui opposaient ces deux pays à la Russie entraînèrent une intervention occidentale au cœur même du Moyen-Orient. Dès lors, les Turcs navaient plus deux, mais quatre puissances en face deux : à lAutriche et la Russie étaientvenues sajouter la Grande-Bretagne et la France.Cest de France que, pour la première fois depuis les croisades, fut lancée une expédition militaire contre un pays situéau cœur du Moyen-Orient. En 1798, un corps expéditionnaire conduit par le général Bonaparte débarqua en Egypte,alors province ottomane, et loccupa sans grande difficulté. Puis il tenta denvahir la Palestine, mais lentreprise échouaet, en 1801, les Français se retirèrent dEgypte. Ils nen furent chassés ni par les Egyptiens ni par leur suzerain turc, maispar les soldats britanniques, avec laide toute relative de troupes locales. La présence française fut de courte durée etlEgypte retourna sous domination musulmane. Mais lépisode servit de révélateur. Larrivée des Français montra à quelpoint il était facile pour un petit corps expéditionnaire européen de conquérir un pays situé au cœur du Moyen-Orient.Leur départ montra que seule une autre puissance occidentale pouvait les en déloger. Cette double leçon ne serait pasperdue.Pendant presque toute la première moitié du XIXe siècle, les intérêts occidentaux au Moyen-Orient continuèrent à selimiter pour lessentiel au commerce et à la diplomatie, chaque pays veillant à ne pas se laisser supplanter par les autres.Bien que leurs activités les amenassent souvent à singérer dans les affaires intérieures de la région, ils sabstinrentdattaquer le centre, préférant ouvrir des brèches à la périphérie. En 1830, un an après le traité dAndrinople entre laRussie et la Turquie ottomane, la France conquit lAlgérie, où régnait jusque-là une dynastie autonome sous suzerainetéottomane. A la même époque, les Britanniques sinstallaient sur les côtes de lArabie, occupant en 1839 Aden, relaischarbonnier sur la route des Indes. Ce même type de considérations commerciales et stratégiques les conduisit peu à peuà imposer leur suprématie navale dans le golfe Persique, que viendrait entériner le traité signé en 1853 avec les dynasteslocaux.Vers le milieu du siècle, les Russes recommencèrent à exercer de fortes pressions sur lEmpire ottoman. En juillet 1853,en plein imbroglio diplomatique, ils envahirent les principautés moldo-valaques. La France et la Grande-Bretagneapportèrent leur soutien à la Turquie et, en mars 1854, formèrent avec elle une alliance contre la Russie. La guerre ditede Crimée prit fin deux ans plus tard avec le traité de Paris, par lequel la Russie faisait quelques concessions territorialeset autres, tandis que les puissances occidentales admettaient la Turquie dans le concert des nations européennes etsengageaient à respecter son indépendance et son intégrité territoriale. Cétait la première fois que la Turquie combattaitaux côtés dalliés européens ; la présence de leurs soldats sur son sol et les contacts directs avec lOccident qui enrésultèrent seraient à lorigine dimmenses bouleversements.
    • Arrêtés dans leur progression au Moyen-Orient par la guerre de Crimée, les Russes jetèrent leur dévolu sur lAsiecentrale. Depuis des siècles, la région sétendant de la mer Caspienne à la frontière chinoise était divisée en trois Étatsturco-musulmans : lémirat de Boukhara et les khanats de Kokand et de Khiva. Au cours dune série de campagneséclairs, ils passèrent sous contrôle russe. Certains territoires furent annexés; les autres restèrent aux mains de «princesindigènes», sous protection russe.Le traité de paix de 1856 avait limité les activités russes dans la mer Noire. En 1870, profitant du trouble causé enEurope occidentale par la guerre franco-prussienne, les Russes dénoncèrent ces restrictions, augmentèrent leurspressions sur la Turquie et finirent par lui déclarer la guerre le 25 avril 1877. Aux prises avec une crise constitutionnelleet une révolte dans les provinces, les Turcs furent incapables de résister à lavance des armées russes, qui atteignirentSan Stefano (aujourdhui Yesjlkoy) situé à quelques kilomètres à peine de la capitale et dictèrent au sultan un traitédraconien. Seule lintervention de la diplomatie occidentale, surtout britannique, sauva la Turquie dun complet désastre.Signé en 1878, le traité de Berlin fixait de nouveau des limites à lexpansion russe en territoire ottoman.Une fois de plus les Russes se tournèrent vers lest et, en 1881, lancèrent une nouvelle campagne qui se termina parlannexion officielle de territoires transcaspiens. Au cours de la même décennie, ils pacifièrent la région située entre lamer Caspienne et lOxus. Après la prise de Merv en 1884, la puissance impériale russe sétendit sur toute lAsie centralejusquaux frontières de lIran et de lAfghanistan.Là encore, lavance de la Russie saccompagna dune expansion de lEurope occidentale. En 1881, les Françaisoccupèrent la Tunisie et, en 1882, les Britanniques débarquèrent en Egypte. Comme les Russes en Asie centrale, lesOccidentaux ne touchèrent pas - ou très peu - aux monarchies et aux systèmes politiques en place, mais soumirent lepays à loccupation militaire et prirent le contrôle de sa politique et de son économie.Soucieuse de protéger la route des Indes contre toute menace extérieure, la Grande-Bretagne fondait sa diplomatie auMoyen-Orient sur un principe : « maintenir lintégrité et lindépendance de lEmpire ottoman». En vain. Les Russes etplus encore les Français ne cessaient daccroître leur influence dans lEmpire ottoman, tandis quà partir de 1880lAllemagne, devenue la principale rivale de la Grande-Bretagne, manifestait un intérêt croissant pour la région. Augrand dam des Britanniques, les gouvernements ottomans successifs semblaient ouverts aux propositions allemandes.Des financiers et des industriels allemands obtenaient des concessions ; des officiers entraînaient et réorganisaientlarmée ottomane ; des savants et des archéologues exploraient les territoires asiatiques de lEmpire. En 1889commençait la construction du fameux chemin de fer de Bagdad qui devait relier Berlin au golfe Persique via Istanbul,Alep, Bagdad et Bassora.Cette menace allemande fut lune des raisons qui poussèrent les Anglais à prolonger leur occupation de lEgypte qui, audépart, devait être temporaire. Ce sont des considérations analogues qui, en 1907, lamenèrent à signer avec la Russie unaccord partageant lIran en deux sphères dinfluence, lune russe lautre britannique. Il fallait à tout prix empêcherlAllemagne, solidement implantée en Irak, de poursuivre son expansion vers lest et le sud.En 1911, linvasion des provinces septentrionales de la Perse par les Russes inaugura une nouvelle phase de conquêtes.Malgré sa résistance, le pays se trouva de fait sous domination russe jusquau déclenchement de la Première Guerremondiale. Pendant ce temps, les Français étendaient leur influence au Maroc et, en 1912, instauraient un protectorat.Frustrée par loccupation de la Tunisie par la France et inquiète de ses succès au Maroc, lItalie déclara la guerre àlEmpire ottoman en septembre 1911 et proclama lannexion des provinces de Tripolitaine et de Cyrénaïque, quidevinrent colonies italiennes.
    • Entamé au XVIe siècle, le mouvement dexpansion européen prenait désormais le Moyen-Orient musulman en tenaille.Venus du nord, les Russes menaçaient la Turquie et la Perse. Après avoir contourné lAfrique et traversé laMéditerranée, les Européens de lOuest pénétraient dans le monde arabe.Chapitre XV MutationsAu cours de la même période, linfluence économique de lEurope au Moyen-Orient saccrut dans des proportionsconsidérables. Comme dans le domaine politique et militaire, cétait surtout la conséquence dun rapport de forces quiallait en se détériorant, au point quau XIXe siècle, le Moyen-Orient serait beaucoup plus faible par rapport à lEurope,orientale et occidentale, quil ne lavait été à son apogée, au XVIe siècle. Il y a même des raisons de penser, bien quavecmoins de certitude, que son déclin économique nétait pas seulement relatif, mais absolu.Plusieurs facteurs contribuèrent à ce retournement de situation. Dans ses rapports avec lEurope, le Moyen-Orientpâtissait de la complexité croissante des armements et des opérations de guerre, qui en augmentait le coût. A lintérieur,son économie subissait le contrecoup de la grande inflation des XVIe et XVIIe siècles et dune hausse des prix continue.Son commerce extérieur était mis à mal par lessor des routes maritimes qui, de lAtlantique aux mers de lAsie du Suden passant par lAfrique australe, détournaient une bonne partie du commerce de transit et réduisaient limportancerelative de la région. Simultanément, la balance des échanges entre lEmpire ottoman et les pays situés plus à lest necessait de se dégrader, entraînant une fuite importante dor et dargent vers lIran et lInde. A tout cela venait sajouter uneabsence de progrès technique dans lagriculture, lindustrie et les transports.Dautres changements étaient également à lœuvre. Par exemple, la transformation du régime de propriété foncière.Ayant besoin de plus en plus de liquidités pour couvrir les dépenses croissantes du gouvernement et de la guerre, lÉtatremplaça le système traditionnel du timar par laffermage des impôts, ce qui eut des effets adverses, aussi bien dans lescampagnes que dans la capitale. Citons également le déclin rapide, surtout au XVIIIe siècle, de la population, ruralenotamment. Ainsi, il semblerait quen 1800 la Turquie, la Syrie et lEgypte comptaient moins dhabitants quen 1600.Apparemment, les prix commencèrent à augmenter brutalement au Moyen-Orient dans la seconde moitié du XVIesiècle. Cette hausse sinscrivait dans un mouvement plus général dû, entre autres, à lafflux dor et dargent enprovenance des Amériques. Le pouvoir dachat de ces métaux précieux était plus grand dans lEmpire ottoman quenOccident, mais moindre quen Iran et en Inde. Les produits de Perse, en particulier la soie, étaient très recherchés danslEmpire et en Europe ; en revanche, la demande européenne en produits ottomans navait ni la même ampleur ni lamême stabilité. Les céréales et les textiles représentaient les deux principales exportations vers lEurope. Cependant, lesexportations de tissus se réduisirent peu à peu, pour ne plus concerner que les cotonnades. Cétait désormais au tour delEurope de déverser des produits manufacturés, y compris les étoffes indiennes, sur le Moyen-Orient et dimporter desmatières premières, telles que le coton, le mohair et surtout la soie, notamment dIran. Aussi nest-il pas surprenant que,malgré un afflux dor et dargent en provenance de lOccident, les archives ottomanes révèlent une pénurie chronique demétaux précieux, même pour frapper de nouvelles pièces de monnaie.Si lagriculture tira quelque profit de lintroduction de nouvelles cultures importées dOccident, sa situation générale secaractérisait par un retard technique et une stagnation économique. Contrairement à lEurope, les pays du Moyen-Orientne connurent pas de révolution agricole et encore moins de révolution industrielle. Lindustrie, qui était pour lessentielartisanale, fleurit jusquà la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais ne souvrit guère aux progrès techniques.
    • Ce retard était surtout important dans le domaine de la construction navale et celui des armements. Dès le XVIIIe siècle,lEmpire ottoman avait fait appel à des ingénieurs européens et importé de Suède, mais aussi des États-Unis, des bateauxpour sa marine marchande et militaire. A lintérieur de lEmpire, rien ne fut vraiment entrepris pour améliorer le réseaude routes et de canaux. Au début du XIXe siècle, les véhicules à roues étaient très rares dans presque tout le Moyen-Orient. Mis à part les calèches dune poignée de dignitaires dans les villes et quelques charrettes de fermiers dans lesvillages, surtout dans les terres turques, les transports saccomplissaient presque uniquement à dos de bête ou par voiedeau.Les termes des échanges se modifiaient eux aussi, au détriment de lEmpire ottoman et des autres pays du Moyen-Orient. Louverture et lexploitation des routes océaniques réduisaient limportance commerciale de la région; même lecommerce de la soie persane, qui avait constitué une source si importante de matières premières et de revenus sousforme de taxes pour la Turquie, était désormais presque entièrement entre les mains des marchands ouest-européens. Demême, les Turcs virent leur position saffaiblir dans la mer Noire. Larrivée des Russes sur ses rives septentrionalesentraîna un fort accroissement du commerce est-européen dans les pays riverains. Les privilèges commerciaux obtenuspar la Russie en vertu du traité de Kùçùk-Kaynarca permirent à ses marchands et à ses armateurs de traiter directementavec les sujets du sultan et denvoyer des bateaux en Méditerranée à travers les Détroits, sans passer par la capitaleturque. Dautres puissances européennes ne tardèrent pas à réclamer les mêmes privilèges et les obtinrent, si bien que laTurquie perdit en grande partie le contrôle du commerce en mer Noire, au profit des Européens et surtout des Grecs.Dune manière générale, la part de la Turquie dans le commerce européen connut une chute spectaculaire. Avec laFrance, elle passa de cinquante pour cent à la fin du XVIe siècle à seulement vingt pour cent à la fin du XVIIIe ; avec laGrande-Bretagne, elle passa de dix pour cent au milieu du XVIIe à seulement un pour cent à la fin du XVIIIe. Dans lemême temps, la Turquie augmenta ses importations, notamment de France et dAutriche, et les produits européens —moins chers, et parfois de meilleure qualité — évincèrent de nombreux produits locaux.Néanmoins, de nouveaux marchés européens souvrirent aux produits agricoles ottomans, en particulier à ceux desprovinces balkaniques à majorité chrétienne. Ce qui eut des incidences sociales non négligeables. Le déclin de lartisanattraditionnel appauvrit les artisans qui, pour la plupart, étaient des musulmans, et les ravala au rang de main-dœuvre nonqualifiée. En revanche, les minorités chrétiennes trouvèrent de nouveaux débouchés dans lagriculture, le commerce et letransport maritime. Bénéficiant de la faveur et des encouragements des puissances européennes avec lesquelles ellescommerçaient, elles senrichirent, sinstruisirent et acquirent bientôt pouvoir et influence. Cest ainsi que, peu à peu,presque tout le commerce de lEmpire ottoman avec lEurope passa entre les mains des Européens ou des minoritésautochtones, juives mais surtout chrétiennes.Le déclin de léconomie semble avoir été encore plus accentué dans les provinces arabes de lEmpire quen Turquiemême. En Irak, en Syrie et même en Egypte, les surfaces cultivées ainsi que la population enregistrèrent une chuteconsidérable. En Egypte, par exemple, le nombre des habitants, selon certaines estimations, serait passé de huit millionsà lépoque romaine à environ quatre millions au XIVe siècle et trois et demi en 1800. Si cette baisse démographiquetoucha surtout les campagnes, les villes ne furent pas non plus épargnées. Lindustrie cessa de se développer et mêmerégressa. Le nombre des artisans et la qualité de leur travail se mit à décliner dans la plupart des villes et plusieursgrands ports perdirent toute activité.Ces changements étaient dus en partie à des facteurs politiques, parmi lesquels il convient de citer leffondrement delautorité centrale, lapparition de dirigeants locaux plus ou moins indépendants, les ravages infligés aux provinces par
    • les nomades du cru et la soldatesque de passage. Dans lensemble, ni les militaires ni les fonctionnaires ne se souciaientde développer léconomie locale et leurs rares tentatives étaient facilement contrecarrées par les intérêts européens.Cependant, ce déclin était également dû à des facteurs économiques plus profonds, tels que linsuffisance endémique debois, de minerais et deau. La pénurie de combustible et dénergie empêchait le développement des transports, delindustrie et, plus généralement, du progrès technique. Même daussi vieilles inventions que le moulin à eau, le moulin àvent et le harnais améliorant lefficacité de la traction animale eurent peu dimpact au Moyen-Orient, très en retard surlEurope dans ce domaine. Tous ces facteurs, ajoutés aux immenses ressources européennes en bois, en minerais, enénergie hydraulique et en moyens de transport, contribuèrent à affaiblir le Moyen-Orient par rapport à lEurope etpermirent à celle-ci dinstaurer sa domination économique sur la région.Le déclin de lEmpire ottoman fut dû, non pas tant à des bouleversements internes quà son incapacité à rattraper lesformidables progrès de lOccident, que ce soit dans les sciences ou les techniques, les arts de la guerre ou de la paix, legouvernement ou le commerce. Conscients du problème, les dirigeants turcs avaient même quelques bonnes solutions àproposer, mais ils furent incapables de triompher des énormes pesanteurs institutionnelles et idéologiques qui faisaientobstacle aux nouvelles idées. Comme le dit un éminent historien turc, « le courant scientifique né à lépoque de Mehmedle Conquérant se brisa contre les digues de la littérature et de la jurisprudencel ». Faute de pouvoir sadapter à un mondenouveau, lEmpire ottoman seffondra, un peu à la manière de lEmpire soviétique aujourdhui.Ceux qui comparent le destin de lEmpire ottoman et celui de lUnion soviétique se sont surtout arrêtés sur les aspectspolitiques et idéologiques : le caractère explosif du nationalisme et du libéralisme, la faillite des anciennes idéologies, ladécomposition des structures politiques. Sur tous ces plans, les Russes ont, effectivement, marché sur les traces desTurcs. Avec un peu de chance, ils trouveront un Kemal Atatûrk qui ouvrira un nouveau chapitre de leur histoirenationale.Toutefois, le déclin ottoman présente un autre caractère qui atténue la force de ce rapprochement. A la différence delUnion soviétique, en effet, la faiblesse économique du Moyen-Orient ne venait pas dun excès de planificationcentralisée, mais au contraire, dune quasi-absence de planification et de contrôle. Sil existait quelques réglementationsen matière de corporations et de marché intérieur, léconomie ottomane, en termes de mobilisation et de capacités,accusait un net retard par rapport à lEurope occidentale. De plus, elle était essentiellement tournée vers laconsommation.En Occident, où la société était davantage orientée vers la production, le développement du mercantilisme permit auxcompagnies commerciales et aux États qui les protégeaient datteindre un niveau dorganisation et de concentrationéconomiques inconnu au Moyen-Orient, où - par habitude plus que par principe - les «forces du marché » opéraient sansvéritables restrictions. Soutenues par des gouvernements animés dune volonté dentreprendre, les entreprises de négoceoccidentales ne tardèrent pas à devenir une force avec laquelle il fallait compter. Profitant de cette disparité croissante,les marchands, puis les fabricants et, finalement, les gouvernements occidentaux en vinrent à dominer presquecomplètement les marchés du Moyen-Orient et même nombre de ses grands secteurs manufacturiers.Ainsi, le commerce des étoffes souffrit de lexpansion de lOccident, les marchands anglais déversant dans les ports delEmpire ottoman et de la Perse dénormes quantités de cotonnades indiennes et autres tissus. Longtemps très appréciéesen Occident, les étoffes du Moyen-Orient se trouvèrent évincées dabord des marchés étrangers, puis même de leurmarché intérieur, par des produits occidentaux moins chers et commercialisés avec des méthodes plus agressives. Latasse de café, ce faible des Orientaux, illustre de façon pittoresque ce renversement des relations commerciales. Le café,
    • comme le sucre servant à ladoucir, avait été introduit en Occident par le Moyen-Orient. Vers la fin du XVIIe siècle, lecafé figurait parmi ses principales exportations vers lEurope. Dans la deuxième décennie du XVIIIe siècle, lesHollandais en cultivaient à Java pour le marché européen et les Français exportaient jusquen Turquie celui de leurscolonies antillaises. En 1739, le café des Antilles est mentionné à Erzurum en Turquie orientale. Dun prix de revientinférieur à celui produit sur les rives de la mer Rouge, le café des colonies occidentales en réduisit considérablement lapart sur les marchés du Moyen-Orient.De même, le sucre venait à lorigine dOrient. Dabord raffiné en Inde et en Iran, il fut importé dEgypte, de Syrie etdAfrique du Nord par les Européens et acclimaté en Sicile et en Espagne par les Arabes. Là encore, les coloniesantillaises fournirent une opportunité que les Occidentaux sempressèrent de saisir. En 1671, Colbert fit construire àMarseille une raffinerie qui exportait sa production vers la Turquie. La consommation de sucre augmenta en flèchelorsque, sans doute en raison de lamertume de la variété antillaise, les Turcs prirent lhabitude dadoucir leur café.Jusque-là, ils sapprovisionnaient surtout en Egypte ; toutefois, moins cher, le sucre antillais ne tarda pas à simposer. Ala fin du XVIIIe siècle, quand un Turc ou un Arabe dégustait une tasse de café, il y avait toutes les chances pour que lecafé et le sucre aient été importés dune colonie européenne par des marchands européens. Seule leau chaude était deprovenance locale. Au XIXe siècle, on ne pourrait même plus en dire autant, les compagnies occidentales ayant pris enmain le développement des infrastructures dans les villes du Moyen-Orient.LOccident étayait sa domination économique de plusieurs manières. Tandis que les exportations du Moyen-Orient enEurope étaient limitées et parfois écartées par des droits protectionnistes, le commerce occidental au Moyen-Orientsabritait derrière le système des capitulations qui, en fait, équivalait à un droit dentrée, libre et sans restriction. Le termede « capitulations » (du latin capitula, chapitres, clauses) désignait à lépoque les privilèges accordés par les souverainsottomans et autres chefs musulmans aux États chrétiens, dont les ressortissants étaient ainsi autorisés à résider et àcommercer en pays musulman sans être soumis aux servitudes fiscales et autres imposées aux dhimmï. Les premiers àen bénéficier furent les États maritimes italiens aux XIVe et XVe siècles. Au XVIe, ces privilèges furent étendus à laFrance (1569), à lAngleterre (1580) et à dautres pays. La capitulation anglaise de 1580 comprend les clauses suivantes:«Nous, Empereur musulman très sacré... très puissant prince Murad Khan, en signe de notre amitié impériale, déclaronspar la présente quà compter de ce jour, la Reine Elisabeth dAngleterre... son peuple et ses sujets peuvent, en toutesécurité, se rendre dans nos possessions princières, avec leurs biens et leurs marchandises, leurs cargaisons et autreseffets, par mer, dans des embarcations petites ou grandes, par terre, avec leurs voitures et leur équipage, que personne neles molestera, quils peuvent acheter et vendre en toute liberté et continuer à observer les lois et les coutumes de leurpropre pays...Item, si un Anglais vient ici pour résider ou pour commercer, quil soit marié ou non, il naura à payer ni taxe nicapitation... Item, si un différend ou un litige surgit entre des Anglais et quils en appellent à leur consul ou à leurgouverneur, personne ne les empêchera ; ils sont libres de le faire, de sorte que leur différend se règle selon leurspropres usages...Item, si des navires de guerre de notre Altesse impériale prennent la mer et croisent des navires anglais chargés demarchandises, aucun deux ne les arrêtera; au contraire, ils les traiteront amicalement et ne leur causeront aucundommage, car au même titre que nous avons accordé des garanties et des droits particuliers aux Français, aux Vénitienset aux autres Rois et princes nos confédérés, nous les accordons aux Anglais : que nul ne savise daller à lencontre decette loi divine et de ce privilège. ... et aussi longtemps que la Reine dAngleterre, de son côté, respectera les termes de
    • cette alliance et de cette sainte paix énoncés dans ce privilège, nous, de notre impérial côté, ferons de même etveillerons à ce quils soient strictement observés 2. »Les relations ne se limitaient pas au domaine commercial. Dans une lettre adressée en juin 1590 à la reine Elisabeth Ire -les archives de Grande-Bretagne en conservent de nombreuses -, le sultan Murad III déclarait en conclusion :«Quand vous vous retournerez contre les infidèles espagnols, auxquels vous oppose un irréductible conflit, vous aurez,avec laide de Dieu, la victoire. Nhésitez pas à faire de ceux qui vous tombent sous la main de la nourriture pour vosépées et des cibles pour vos flèches. Veillez à nous tenir informés des affaires qui nous concernent. Quant à nous, siDieu veut - que son nom soit exalté - nous ne resterons pas inactifs ; nous prendrons le moment venu les mesures quisimposent, pourchasserons les infidèles espagnols et, en tout état de cause, vous apporterons aide et assistance. Sachez-le bien3.»Avec laffaiblissement progressif des États musulmans, les capitulations en vinrent à conférer des privilèges beaucoupplus étendus que ceux initialement prévus. A la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, la protection dune puissanceeuropéenne procurait des avantages commerciaux et fiscaux considérables ; outrepassant les droits qui leur étaientaccordés, les missions diplomatiques européennes distribuaient de plus en plus largement des berats ou certificats deprotection. Réservés, à lorigine, aux employés et aux agents recrutés localement par les consulats européens, cesdocuments étaient vendus ou délivrés à un nombre croissant de marchands locaux qui acquéraient ainsi le statutenviable de protégé. Les autorités ottomanes essayèrent en vain de mettre un terme à ces abus. Finalement, incapable defaire entendre raison aux consuls étrangers, le sultan Selim III décida doctroyer, lui aussi, des berats aux marchandschrétiens et juifs de son Empire. En leur conférant le droit de commercer avec lEurope, en leur accordant desexemptions fiscales, des privilèges juridiques et des avantages commerciaux, il entendait leur permettre deconcurrencer, sur un pied dégalité, les marchands étrangers. Ces documents eurent aussi pour effet dengendrer unenouvelle classe de privilégiés au sein de laquelle les Grecs, grâce à leurs talents de navigateurs et leurs liens maritimes,ne tardèrent pas à occuper une place éminente. Au début du XIXe siècle, ces mêmes droits furent étendus auxmarchands musulmans, mais peu en usèrent.Il existe dans lhistoire dautres exemples dune économie stimulée par ses relations commerciales avec un pays plusactif et techniquement plus avancé. Cependant, fait exceptionnel, au Moyen-Orient, les agents et même les premiersbénéficiaires du changement, à lintérieur comme à lextérieur, furent des « étrangers », des Européens, bien entendu,mais aussi des membres de minorités religieuses qui, sans être vraiment étrangers, ne faisaient pas partie intégrante de lanation. En Turquie, on se plaisait à distinguer les « Francs », cest-à-dire les Européens, des « Francs deau douce », àsavoir les Levantins plus ou moins européanisés.Au début du XXe siècle, les étrangers et les minorités étaient surreprésentés dans le monde de la finance. En 1912, oncomptait à Istanbul quarante banquiers privés. Pas un seul nétait un musulman turc ; parmi ceux quon peut identifierdaprès leur nom, douze étaient grecs, douze arméniens, huit juifs et cinq levantins ou européens. Dans le même temps,une liste de trente-quatre agents de change comprenait dix-huit Grecs, six Juifs, cinq Arméniens — mais, là non plus,pas un Turc.Les Grecs, les Arméniens et les Juifs de Turquie se distinguaient de leurs compatriotes non seulement par la religionmais aussi par la langue. Ce nétait pas le cas dans les pays arabophones, où ils parlaient larabe comme leurs voisinsmusulmans. Grâce à cette communauté de langue, la classe de commerçants chrétiens qui se forma autour du port deBeyrouth vers les années 1830 put donner naissance, vers le milieu du siècle, à un phénomène nouveau: une bourgeoisie
    • arabophone instruite et prospère. Bien que leur identité chrétienne les empêchât de jouer un rôle social ou politique depremier plan, ils apportèrent une contribution majeure au renouveau arabe.Les minorités religieuses participaient aussi à une autre forme de pénétration occidentale : lacquisition de positions depouvoir et dinfluence. Après le traité de Kiiçùk-Kaynarca, les Russes avaient instauré un quasi-protectorat sur lescommunautés chrétiennes orthodoxes de lEmpire ottoman. Les orthodoxes représentaient lessentiel de la populationdans les provinces grecques et balkaniques, et formaient dassez grosses minorités en Anatolie et en Syrie. En tant queprotecteur de la religion orthodoxe, le tsar exerçait donc une influence considérable sur une fraction importante de lapopulation de lEmpire. La France sadjugea un semblable protectorat sur les sujets catholiques romains du sultan. Bienque moins nombreux que les chrétiens orthodoxes, les catholiques et, en particulier, les maronites uniates du Liban,représentaient une force non négligeable. Dans cette quête de minorités religieuses à protéger, la Grande-Bretagne étaitrelativement désavantagée. En effet, malgré les efforts dévangélisation de missionnaires anglais, allemands etaméricains, les communautés protestantes restaient insignifiantes. Divers secrétaires dÉtat au Foreign Officecaressèrent lidée détendre la protection britannique à dautres minorités, par exemple, les Juifs et les Druzes, dont ledroit à une telle protection était sans doute contestable, mais dont les services pouvaient se révéler utiles. Paysprotestant, lAllemagne partait, elle aussi, avec un handicap, mais elle trouva le moyen de le contourner en octroyant saprotection à lensemble de lEmpire ottoman.Cette protection religieuse revêtait de multiples formes. Bien entendu, lun de ses principaux soucis était de veiller auxintérêts et au bien-être des sujets ottomans se réclamant de la même foi. Au XIXe siècle, étant donné la puissance delEurope consacrée par le système des capitulations, cela revenait à un droit dingérence quasi illimité dans presquetoutes les affaires intérieures de lEmpire. Par ailleurs, un réseau de plus en plus étendu de missions, décoles et autresinstitutions sociales et culturelles pourvoyait aux besoins religieux et éducatifs des chrétiens et des Juifs ottomans. Lesétablissements scolaires, chrétiens pour la plupart, mais aussi juifs ou « laïques », attiraient un nombre croissant demusulmans. Une fois diplômés, les élèves poursuivaient leurs études en Occident; à partir de la seconde moitié du XIXesiècle, des universités occidentales souvrirent dans plusieurs villes du Moyen-Orient. Pour les grandes puissances,léducation devint un moyen privilégié daccroître leur influence culturelle et, par ce biais, leur influence économique etpolitique. Pionnière dans ce domaine, la France fut ensuite imitée par lItalie, puis la Grande-Bretagne, lAllemagne etles États-Unis. Limpact de la Russie, quoique important chez les chrétiens orthodoxes, neut pas la même ampleur. Lesmissionnaires occidentaux réussirent à convertir quelques musulmans - tel était leur principal objectif, mais lapostasieétait passible de mort selon la sharia ; ils eurent plus de succès auprès des chrétiens : un petit nombre dorthodoxes et dechrétiens orientaux adoptèrent une forme ou une autre de protestantisme ou de catholicisme romain.Autre préoccupation religieuse des grandes puissances : la protection des lieux saints chrétiens à Jérusalem et, plusgénéralement, en Palestine. Pendant des siècles, les Églises locales se les étaient âprement disputés, les autorités turquesjouant avec condescendance, mais non sans efficacité, le rôle de médiateur. Larrivée des grandes puissances protégeantchacune son Église eut pour effet de transformer de petits différends locaux en conflits internationaux et fut en partie àlorigine de la guerre de Crimée.Cette protection sexerçait par le biais des ambassades et des consulats qui, grâce au système des capitulations,disposaient de grandes juridictions et de pouvoirs étendus au sein de lEmpire ottoman. Ils avaient leurs propres lois,leurs tribunaux, leurs prisons et même leur service postal.
    • Dans cette politique européenne en faveur de léducation au Moyen-Orient, linstruction militaire occupait une placecapitale. Lépreuve du feu ayant montré que les arts de la guerre européens étaient désormais supérieurs à ceux delislam, les pays musulmans devaient se mettre à lécole de lEurope. Depuis quelque temps déjà, des Européens étaientallés chercher fortune en Turquie comme experts ou conseillers militaires, et certains avaient, en effet, accompli debelles carrières. Mais à la fin du XVIIIe siècle, linitiative individuelle ne suffisait plus. A lautomne de 1793, le sultanenvoya à Paris une liste dofficiers et de techniciens quil souhaitait recruter en France. Deux ans plus tard, une listesemblable mais plus longue parvint au Comité de salut public. En 1796, le nouvel ambassadeur de France arriva àConstanti-nople avec une cohorte dexperts. Interrompue par la guerre de 1798-1802 - la Turquie et la France étant dansdes camps opposés - cette coopération militaire reprit lorsque les deux pays redevinrent alliés et atteignit un pointculminant lors de lattaque anglo-russe contre la Turquie en 1806-1807.Une nouvelle étape souvrit dans les années 1830, lorsque le sultan réformateur Mahmud II, soucieux de moderniser sonarmée, décida de faire appel aux gouvernements occidentaux. Inaugurant une relation qui se poursuivrait tout au long duXIXe siècle et même au XXe, une mission militaire prussienne arriva en 1835 et une mission navale britannique en1838.Semblable démarche avait déjà été entreprise par Muhammad Ali Pacha, gouverneur dEgypte, qui cherchait àsaffranchir du sultan ottoman. Lui aussi avait commencé par recruter, à titre individuel, des experts militaires et destechniciens étrangers, notamment français ; puis, en 1824, il avait fait venir tout un groupe dofficiers français, dontbeaucoup se trouvaient sans emploi depuis 1815 et lultime défaite de Napoléon. Cette mission fut la première dunelongue série.En Iran, pays plus éloigné de lEurope, le changement fut plus lent à sinstaller. LIran commença à simpliquer dans lapolitique européenne au temps de Napoléon; en 1807-1808, la France, puis, en 1810, la Grande-Bretagne envoyèrentdes missions militaires pour former les soldats iraniens. Par la suite, des officiers russes, français et italiens arrivèrentcomme instructeurs, mais leurs efforts neurent pas les résultats escomptés. La modernisation de larmée iranienne nedébuta véritablement quau XXe siècle.Linstruction militaire fut essentiellement lœuvre de lEurope occidentale - de lAngleterre, de la France, de la Prusse et,plus tard, de lAllemagne. Quelques Italiens offrirent leurs services et, après la guerre de Sécession, des officiersaméricains en quête de nouvelles aventures firent carrière en Egypte. Sauf en Iran, les Russes narrivèrent au Moyen-Orient comme enseignants ou conseillers quau XXe siècle.Linstruction militaire eut des retombées considérables. Des cadets allèrent sinstruire en Occident dans des académiesnavales et militaires, des officiers occidentaux furent invités à enseigner dans des écoles supérieures de guerre auMoyen-Orient, dautres furent recrutés comme conseillers et parfois comme commandants; naturellement, lOccidentfournit aussi des armes, des équipements et des connaissances techniques. Bien quil natteignît jamais lampleur ni lepoids quil aurait dans les années 1950 et après, ce phénomène joua, au XIXe et au début du XXe siècle, un rôle nonnégligeable dans le jeu politique des grandes puissances.Au cours du XIXe siècle, les puissances européennes prirent également une part plus active à la vie économique duMoyen-Orient, lequel, du coup, se trouva davantage impliqué dans les échanges mondiaux et les marchés financiersinternationaux. Les répercussions furent multiples.Lune des premières fut laugmentation des surfaces cultivées, grâce à la mise en valeur de terres abandonnées depuisdes siècles. Lamélioration des conditions de sécurité, le défrichement et, dans certaines régions, la construction de
    • vastes systèmes dirrigation facilitèrent ce processus. Destinées à lexportation, des cultures de rapport, telles que lecoton, la soie, le tabac, les dattes, le pavot, le café, le blé et lorge, furent introduites ou considérablement développées.Survenant au même moment que loccidentalisation du droit, le passage dune agriculture de subsistance à uneagriculture industrielle entraîna dimportants changements dans le régime foncier qui, globalement, se traduisirent parun déclin de la propriété communale ou tribale au profit dun système à leuropéenne. Lagriculture dut son essor enpartie aux pouvoirs publics, en partie à une nouvelle classe de propriétaires terriens. Toutefois, les capitaux nécessairesvinrent pour lessentiel de létranger sous forme de prêts ou dinvestissements ; à labri des contrôles gouvernementauxgrâce aux privilèges extraterritoriaux que leur accordaient les capitulations, les compagnies européennes purent ainsiprendre une place de plus en plus importante dans lexploitation des ressources du Moyen-Orient.Ce sont également des sociétés et des techniques étrangères qui jouèrent un rôle décisif dans le développement descommunications et des infrastructures, quil sagisse du télégraphe, des principaux ports de la Méditerranée orientale, duchemin de fer en Egypte, en Turquie, en Syrie et en Irak, sans oublier, dans bien des grandes villes, leau, le gaz, lestransports publics et, plus tard, lélectricité et le téléphone.Des services locaux de bateaux à vapeur reliaient Istanbul à la mer Noire et à la mer Egée, mais ce furent descompagnies étrangères qui établirent les premières liaisons avec lEurope. Une compagnie de navigation autrichiennecommença à opérer en 1825; très vite, dautres lignes, françaises, anglaises, russes et italiennes, assurèrent le trafic entredes ports ottomans et européens, mais aussi entre différentes régions de lEmpire. Puis, en 1837, une compagnie anglaiseouvrit un service régulier, dune part, entre lEurope et Alexandrie, dautre part, entre lInde et Suez, avec entre les deuxports, une liaison terrestre transportant le courrier et, plus tard, marchandises et passagers. Cette liaison combinaitbateaux sur les voies deau intérieures et chariots sur des routes nouvellement tracées. La construction du chemin de ferégyptien, commencée en 1851, et surtout louverture du canal de Suez en 1869 firent de nouveau de lEgypte uncarrefour entre lEurope et lAsie du Sud. Durant la même période, le développement de la navigation à vapeur sur lamer Caspienne et le golfe Persique rapprocha lIran de la Russie et de lEurope occidentale.La guerre de Crimée fournit à lEurope loccasion daccentuer sa pénétration financière au Moyen-Orient. A la fin duXVIIIe siècle et au début du XIXe, le gouvernement ottoman avait à plusieurs reprises levé de largent sur le marchéintérieur. Pour faire face aux dépenses de la guerre de Crimée, il demanda et obtint de ses alliés des prêts dun nouveaugenre, indexés sur les marchés financiers européens. Le premier, dun montant de trois millions de livres sterling, à sixpour cent dintérêt, fut négocié à Londres en 1854; le second, signé lannée suivante, portait sur cinq millions à quatrepour cent. Entre 1854 et 1874, les emprunts à létranger se succédèrent presque chaque année, pour atteindre un totaldenviron deux cents millions de livres sterling. Simultanément, lactivité bancaire connut un rapide développement dansla région. Depuis une trentaine dannées, des Britanniques et autres banquiers privés étaient installés dans les principauxports de la Méditerranée. Soudain, les choses saccélérèrent, avec la multiplication détablissements tels que la BanquedEgypte (1855), la Banque ottomane (1856), la Banque anglo-égyptienne (1864) et louverture de succursales par laplupart des grandes banques anglaises, françaises, allemandes et italiennes. Entièrement européens, ces établissementscontrôlaient les finances de la région. Ce nest quaprès la Première Guerre mondiale, que des banques turques,iraniennes, égyptiennes et arabes verraient le jour, et après la Seconde quelles prendraient le contrôle dune partie delactivité financière du Moyen-Orient.La Turquie étant considérée comme un pays à risque, les prêts lui étaient généralement consentis à des conditions trèsdéfavorables. Largent servait surtout à couvrir les dépenses ordinaires de lÉtat ou à financer des investissements non
    • productifs. La crise était inévitable. Le 6 octobre 1875, le gouvernement ottoman annonça quil cessait de rembourserles intérêts et le capital. Des négociations avec les représentants européens des porteurs dobligations débouchèrent surun accord incorporé dans le décret du 20 décembre 1881, lequel instituait un «Conseil de ladministration de la dettepublique». Placé sous la haute autorité des créanciers étrangers, ce conseil avait pour mission de faire en sorte que legouvernement ottoman assure le service de sa dette consolidée. En conséquence, celui-ci dut lui céder une partie de sesrevenus « de façon absolue et irrévocable... jusquà complète extinction de la dette». En 1911, ce conseil employait 8931 personnes, plus que nen comptait le ministère ottoman des finances. En Egypte, un même engrenage dendettement,de faillite et de règlement judiciaire aboutit, en 1880, à une «loi de remboursement» par laquelle la moitié des recettesdu pays revenait au gouvernement et le reste, hormis un fonds damortissement, au service de la dette. Au début du XXesiècle, les deux pays contractèrent de nouveaux emprunts, mais cette fois, soucieux de protéger leurs investissements,les organismes créanciers veillèrent à ce que la totalité du capital, ou du moins une grande partie, soit utilisée à des finsproductives.Malgré tous ces bouleversements et malgré lintensification de laction européenne et de ses bénéficiaires étrangers oudhimmï, les conditions de vie de la population navaient quasiment pas évolué, même si, après des siècles de stagnationvoire de baisse, le nombre des habitants commença à enregistrer de fortes augmentations. Citons quelques chiffresparmi tous ceux dont on dispose. De 6 500 000 en 1831, la population dIstanbul, dAnatolie et des Iles passa à 11 300000 en 1884 et à 14 700 000 en 1913. En Egypte, elle passa, selon certaines estimations, de 3 500 000 en 1800 à 4 580000 en 1846, 6 800 000 en 1882, 9 710 000 en 1897 et 11 290 000 en 1907. Néanmoins, le niveau de vie des ouvriers etdes paysans ne saméliorait guère, ou même se dégradait. Sans parallèle dans les couches moins favorisées,loccidentalisation des classes supérieures affaiblit le système complexe de loyautés, dobligations et de valeurscommunes qui cimentait lasociété sous lordre ancien, ouvrit la voie à de nouveaux conflits et engendra de nouveaux mouvements de contestation.Diverses raisons ont été avancées pour expliquer linfériorité militaire, politique et économique de lEmpire ottoman vis-à-vis de lEurope chrétienne. Il y a bien sûr le prodigieux bond en avant du monde occidental après les grandesdécouvertes, qui se traduisit par toute une série de progrès techniques, économiques, sociaux et politiques sanséquivalent dans le monde musulman. Mais cela nexplique pas tout. En effet, lEmpire ottoman présentait, de son côté,de nombreux signes de faiblesse. Au moment même où, en Europe, les États acquéraient la richesse et la puissancenécessaires pour remplir leur nouveau rôle, le sultan perdait tous ses pouvoirs: dans la capitale, au profit de ses ministreset de ses courtisans ; dans les provinces, au profit de dynastes plus ou moins indépendants dans le cadre dunesuzeraineté en grande partie symbolique.Ce transfert dautorité saccompagna de profondes transformations dans le régime de propriété et de taxation foncières.Le sipahi ou cavalier détenant un fief ou timar constituait lépine dorsale de lorganisation militaire, agraire et fiscale delEmpire.Cette organisation connut son apogée dans la première moitié du XVIe siècle. Après quoi, elle entra en décadence, maisne disparut quau début du XIXe. Peu à peu, les sipahi furent remplacés, à la guerre, par des troupes régulières et, dansles campagnes, par des fermiers de limpôt. Quand un sipahi mourait ou quittait la cavalerie, son timar, au lieu dêtreattribué à un autre cavalier, était de plus en plus souvent intégré dans le domaine impérial, où il pouvait rapporterdavantage au Trésor public. Toutefois, ces recettes nétaient en général pas collectées directement par un fonctionnaire,mais cédées à ferme contre une redevance forfaitaire annuelle, le fermier payant à lavance le droit de percevoir les
    • impôts pendant un an. Peu à peu, cette période dun an sallongea et finit par donner naissance au système du malikâne,en vertu duquel cette concession en principe limitée dans le temps devint une sorte de possession viagère, transmissibleet aliénable. A la fin du XVIIe siècle, ce système avait gagné de nombreuses provinces de lEmpire et, au cours duXVIIIe, il se généralisa malgré diverses tentatives pour labolir.Le malikâne formait lassise économique des ayân, qui devinrent les véritables maîtres des campagnes. Profitant delaffaiblissement du pouvoir central, les ayân acquirent un poids politique grandissant, au point de devenir parfois desseigneurs provinciaux autonomes. Un fermage pouvait sacquérir de diverses manières : par achat, par concession dugouvernement, par usucapion, ou encore par usurpation au mépris de la loi.Les ayân venaient de différents milieux. Il y avait de riches propriétaires, des commerçants, des sipahi qui trouvaient cesystème plus avantageux et moins dangereux que le timar et, avec le temps, de plus en plus de fonctionnaires de la courou du harem qui agissaient pour leur propre compte ou par lintermédiaire dagents. Les ayân commencèrent àressembler à une aristocratie foncière, dont les chefs et les représentants nétaient plus nommés par le gouvernementmais reconnus par lui après coup.De plus en plus puissants économiquement, ils en vinrent à assurer également le maintien de la loi et de lordre.Entretenant des armées privées, certains régnaient de père en fils sur de petits territoires. A un certain moment, legouvernement dIstanbul jugea commode de déléguer aux ayân la conduite des affaires provinciales et même ladirection de certaines villes. En 1786, les estimant trop puissants, le sultan et son gouvernement les écartèrent desmunicipalités et nommèrent des prévôts, mais ils durent vite faire machine arrière et rendre aux ayân leur autorité.En effet, ceux-ci nétaient plus seulement une aristocratie et une magistrature de province. En Anatolie, des derebey, ouseigneurs des vallées, dirigeaient depuis le début du XVIIIe siècle de vastes territoires. Certains avaient commencécomme fonctionnaires provinciaux du gouvernement central, dautres étaient issus de grandes familles de notableslocaux. Tolérés et parfois même reconnus par les autorités centrales, ils avaient fondé des principautés autonomes ethéréditaires, entretenant avec le sultan une relation de vassalité plus que de subordination. En temps de guerre, ilsservaient avec dautres contingents dans les armées du sultan, dont les effectifs dépendaient de plus en plus de ce type derecrutement quasi féodal. La Porte leur octroyait le titre de gouverneur ou dintendant, mais en fait ils étaient maîtreschez eux. Au début du XIXe siècle, à lexception de deux provinces, Karaman et Anadolu, restées sous administrationdirecte dIstanbul, lAnatolie était entièrement aux mains de familles de derebey.Le même phénomène se produisit dans la péninsule des Balkans. La réalité du pouvoir était détenue par des dignitaireslocaux, tels que le célèbre Ali Pacha de Tebelen, gouverneur de Ioannina, ou Osman Pacha de Pasvanoglu, gouverneurde Vidin, qui avaient leur propre armée, levaient des impôts, battaient monnaie et même entretenaient des relationsdiplomatiques avec des puissances étrangères. Lentourage militaire et civil dAli Pacha se composait de nombreuxGrecs qui eurent ainsi loccasion dacquérir le goût de lindépendance et les qualités pour la conquérir. La situationnétait guère différente dans les provinces arabophones de lEmpire. LEgypte était devenue pratiquement autonome ; enIrak, de même quen Syrie centrale et méridionale, des gouverneurs officiellement nommés par le pouvoir central secomportaient comme des dynastes indépendants et même empiétaient sur les pouvoirs des chefs locaux, tribaux ouféodaux. Dans la péninsule Arabique, où les Ottomans navaient jamais réussi à vraiment imposer leur autorité, unenouvelle dynastie, la famille des Saùd, inspirée par un mouvement de renouveau religieux, le wahhabisme, défiaitouvertement le sultan.
    • Au XVIIIe siècle, les esclaves du Caucase fournissaient lessentiel des effectifs de lEcole des pages au palais du sultan,doù sortait encore un grand nombre de gouverneurs et dadministrateurs de lEmpire. Cependant, les élites dirigeantesesclaves comprenaient toujours beaucoup déléments originaires des Balkans et, au palais comme ailleurs, lerecrutement sétait également ouvert aux sujets musulmans nés libres, en vertu dun abus peu à peu entériné par lacoutume. Lacquisition desclaves dorigine caucasienne ne compensait que partiellement le dépérissement et finalementla disparition du devshinne. La pénurie de candidats adéquats au service de lÉtat supprima les barrières qui existaiententre ses différents départements, si bien que des postes, comme celui de gouverneur de province ou même de grandvizir, autrefois chasse gardée de lélite esclave, militaire et administrative, commencèrent à être occupés par deshommes libres.Il y avait deux secteurs où lon pouvait faire une carrière de fonctionnaire civil: ladministration de lÉtat, souventcomposée des descendants de recrues du devshinne, et la hiérarchie religieuse, ou corps des ulémas. Dans les deux cas,les charges et les fonctions avaient tendance à se transmettre de père en fils. Cétait particulièrement frappant chez lesulémas qui, en ces temps dinsécurité générale, utilisaient la loi musulmane sur les fondations pieuses pour préserverleur patrimoine familial et le transmettre à leurs descendants. Dès 1717, cette pénétrante observatrice de la réalitéottomane quétait Lady Mary Wortley Montagu écrivait :« Cette sorte dhommes peut faire carrière aussi bien dans la magistrature que dans lÉglise, car la science des lois etcelle de la religion ne font quune: le même mot désigne le juriste et le prêtre. Ce sont les seuls personnages réellementimportants dans lEmpire ; tous les emplois lucratifs et tous les revenus ecclésiastiques sont entre leurs mains. Le GrandSeigneur, bien que légataire universel de son peuple, ne se permet jamais de toucher à leurs terres ou à leur argent, quipasse directement à leurs enfants. Il est vrai quils perdent ce privilège sils acceptent une place à la cour ou le titre depacha ; mais ils donnent rarement lexemple dune telle folie. Vous jugez aisément du pouvoir de ces hommes qui ont lemonopole du savoir et de presque toute la richesse de lEmpire. Ce sont eux les auteurs véritables des révolutions, dontles acteurs sont les soldats4. »Ainsi, au moment où il perdait le contrôle des provinces au profit dune nouvelle aristocratie, le sultan se voyaitégalement obligé de partager le pouvoir central avec une nouvelle catégorie sociale, ou même plusieurs, composéedhommes détenant une autorité à titre héréditaire. Bien quinitialement couronné de succès, le long combat des sultansottomans pour empêcher la formation dune classe héréditaire de propriétaires et même de dynastes se solda finalementpar un échec; profitant de leur faiblesse, des hommes possédant la terre, collectant les impôts et dispensant la justice sedisputaient le contrôle des provinces et finiraient par se disputer la mainmise sur la capitale et le souverain lui-même.Si létat actuel des recherches ne permet pas de définir avec précision ces différents clans et groupes dintérêts, on peutcependant en deviner les contours ; ce sont eux dont les querelles et les alliances déterminèrent, à la fin du XVIIe et auXVIIIe siècle, le cours des événements à Istanbul.Alors que le pouvoir effectif du sultan et du conseil impérial déclinait, le bureau du grand vizir, plus tard connu sous lenom de Sublime Porte, devint le véritable siège de lautorité et du gouvernement. Le grand vizir avait sous ses ordresune hiérarchie de hauts fonctionnaires et un nombreux personnel administratif doté dun puissant esprit de corps.Beaucoup appartenaient à de grandes familles dadministrateurs originaires des Balkans. Cependant, les services dugrand vizir offraient également la possibilité aux musulmans libres et instruits de la capitale ou de province de fairecarrière.
    • Grand rival du vizirat, le palais impérial commençait, lui aussi, à former une caste sociale héréditaire, même silcontinuait à recruter des esclaves du Caucase et dAfrique. Ces derniers étaient généralement employés à des tâchessubalternes, mais les eunuques pouvaient accéder à des postes dinfluence. Ainsi, le chef des eunuques noirs, appelékizlar agasi, « aga des filles », était lun des personnages les plus puissants de la cour ottomane. Immense avantage, lesgens du palais contrôlaient laccès au souverain; à plusieurs reprises, ils exercèrent un immense pouvoir dans lEmpire etréussirent à faire nommer leur propre candidat au grand vizirat. Lorsque le palais avait le dessus, les chroniqueursproches du vizirat parlaient de « règne des odalisques et des eunuques » et ne manquaient pas de dénoncer légoïsme, lacupidité et lirresponsabilité des courtisans et de leurs alliés.Toutefois, il serait trop simple de croire que la lutte pour le pouvoir nopposait que la Porte et le Palais, les bureaucrateset les courtisans. Les uns et les autres étaient divisés en de multiples clans et factions qui, par-delà leur appartenance,pouvaient nouer des alliances provisoires. Dautres groupes dintérêts entraient également en jeu : les janissaires, lesulémas, les diverses corporations, les administrations centrales et provinciales, les notables et les princes de provincedont les agents à Istanbul savaient se montrer généreux, les marchands et les financiers, grecs pour la plupart, qui, bienquen principe exclus de la vie politique, ne manquaient pas dentregent tant à la cour quà la Porte; même la cavalerieféodale, dont les effectifs et limportance ne cessaient de diminuer, réussit dans certains moments critiques à peser sur lecours des événements.Pendant que les courtisans et les fonctionnaires, les esclaves et les hommes libres, les Caucasiens et les Rouméliens sebattaient pour prendre le contrôle de lappareil de gouvernement et de la pompe à finances, lEmpire, aux yeux debeaucoup, semblait à lagonie. Pourtant, il nexpira pas. Et dans les pires moments, il réussit à se ressaisir et à conserverla plupart de ses provinces musulmanes convoitées par des ennemis extérieurs ou intérieurs. Plus remarquable encore, ildisposait encore de serviteurs suffisamment loyaux et intègres dans la capitale et dans les provinces pour lui épargnerles ultimes conséquences de ses divisions et de ses désordres.Toutefois, à la fin du XVIIIe siècle, le sultan et ses conseillers étaient parfaitement conscients de la gravité de la crise.Sils étaient momentanément parvenus à rétablir lautorité de lEmpire sur plusieurs provinces rebelles, ils navaient plusles moyens dempêcher la désintégration de son territoire et laffaiblissement du sultanat. Ils savaient aussi quilsdevaient leurs modestes succès militaires contre la Russie et lAutriche, non pas tant à leurs mérites quà la désunion deleurs ennemis, aux craintes suscitées par les ambitions prussiennes et à la menace que faisaient peser les événementsrévolutionnaires en France.Chapitre XVI Réaction et riposteDepuis des siècles, les musulmans sétaient accoutumés à une certaine conception de lhistoire : porteurs de la véritédivine, ils avaient pour devoir sacré de la transmettre au reste de lhumanité. Leur communauté était lincarnation dudessein de Dieu sur terre. Héritiers de Mahomet et gardiens de son message, les souverains qui la gouvernaient avaientpour mission de préserver la sharia, de la faire respecter et détendre son aire de juridiction. En principe, cette expansionne se reconnaissait pas de limites. Évoquant au XVIe siècle la découverte et la conquête du « Nouveau Monde » par lesEuropéens, lauteur turc du premier et, pendant longtemps, du seul ouvrage musulman sur lAmérique formait le pieuxespoir de voir celle-ci, le jour venu, embrasser lislam et rejoindre le monde ottoman.Entre lÉtat musulman et ses voisins infidèles existait, de façon nécessaire et obligatoire, un état de guerre perpétuelauquel seuls le triomphe inéluctable de la vraie foi et lentrée de tous les hommes dans la Maison de lislam pouvaient
    • mettre un terme. En attendant, lÉtat et la communauté islamiques étaient les seuls dépositaires de la civilisation et de lavérité, au milieu dun océan de barbarie et dincroyance. Depuis lépoque du Prophète, Dieu manifestait son amour pourla communauté musulmane en lui accordant la victoire et le pouvoir.Héritée du Moyen Age, cette vision du monde sétait trouvée confortée, au XVe et au XVIe siècle, par les éclatantssuccès militaires de lEmpire ottoman, dont les armées avaient pénétré jusquau cœur de la Chrétienté, et connut, auXVIIIe siècle, un regain de faveur après les victoires éphémères, mais parfois impressionnantes, des forces musulmanes.Un jour, cependant, les musulmans durent sadapter à une situation totalement différente, où le cours des événementsnétait plus déterminé par leur État, mais par leur ennemi chrétien et où la survie même de cet État dépendait de laide,voire de la bonne volonté, des puissances occidentales.La défaite sur le champ de bataille est un argument auquel il est difficile de résister. Après la signature du traité deKarlowitz entérinant la première grande défaite des Ottomans, les cercles dirigeants commencèrent à regarder du côtéde lOccident pour voir sils navaient pas intérêt à sen inspirer.Le problème paraissant de nature militaire, les premiers remèdes proposés furent également militaires. Les arméeschrétiennes sétant révélées supérieures sur le terrain, sans doute était-il judicieux de se doter des mêmes armes quelles,dadopter leurs méthodes dentraînement et leurs techniques de combat. A diverses reprises au cours du XVIIIe siècle,on fît donc venir dEurope des instructeurs, on ouvrit des écoles techniques, des officiers et des cadets turcs sefamiliarisèrent avec lart européen de la guerre. Ce fut un modeste début, mais sa portée se révélerait immense. Pour lapremière fois, de jeunes musulmans, loin de mépriser ces Occidentaux mal dégrossis, les acceptaient pour guides et pourenseignants, apprenaient leurs langues et sinstruisaient dans leurs livres. A la fin du XVIIIe siècle, lélève officier quiavait étudié le français pour lire son manuel dartillerie pouvait avoir accès à des lectures plus percutantes et autrementplus dangereuses.Dautres brèches ne tardèrent pas à souvrir dans le rempart qui séparait les deux mondes. En 1729, après des années derésistance contre cette innovation, la première imprimerie turque vit le jour à Istanbul. En 1742, lorsquelle ferma sesportes, elle avait imprimé dix-sept livres, dont un traité sur les techniques militaires en vigueur dans les arméeseuropéennes et une description de la France due à un ambassadeur envoyé en mission dans ce pays en 1721.Sur le plan culturel, linfluence de lOccident restait très faible. Les livres traduits nétaient quune poignée, et la plupartavaient une portée pratique, dordre politique ou militaire. Néanmoins, les importations en provenance dEuropecommençaient à modifier le goût turc et, jusque dans les mosquées impériales, larchitecture religieuse trahissait desinfluences occidentales. Larchitecture est un bon révélateur de létat dun pays et de la façon dont il se perçoit. Commeles pyramides et les temples de lancienne Egypte ou, aujourdhui, les gratte-ciel de New York, les grandes mosquéesimpériales dIstanbul exprimaient la force et la confiance en soi dune société florissante et en plein essor. A linstar deses prédécesseurs au Moyen-Orient, lEmpire ottoman était avant tout un État musulman ; ses édifices les pluscaractéristiques et les plus somptueux sont tous, sans exception, des lieux de culte. A côté, le palais Topkapi, résidencedes sultans pendant des siècles, semble presque ridicule. Certes, il occupe un vaste terrain et renferme quantité detrésors, mais il se compose, pour lessentiel, dune série de petits bâtiments, dont aucun nest particulièrement imposant.Cest sans doute dans le même esprit quà laccession dun nouveau sultan, les foules en liesse le saluaient en criant : «Sultan, ne sois pas trop orgueilleux, Dieu est plus grand que toi. »Le premier signe dun profond changement détat desprit apparaît dans la mosquée Nuruosmaniye, construite en 1755 àlentrée du grand bazar. Sa structure générale est celle dune mosquée ottomane impériale de grand style, mais son
    • ornementation rappelle immanquablement le baroque italien. Cet élément étranger dans un édifice si emblématique delÉtat et de la société ottomane est aussi surprenant que pourraient lêtre des arabesques dans une cathédrale gothique. Iltrahit un début de perte de confiance en soi.Au XIXe siècle, ces signes se multiplieront, le plus frappant étant sans doute le palais Dolmabahçe, construit en 1853.Deux remarques simposent. Dune part, ce nest plus avec des mosquées, mais avec des palais que les sultans et leursarchitectes cherchent à impressionner le monde extérieur, et cest désormais pour ces édifices quils mobilisent toutesleurs ressources. Dautre part, on assiste à un effondrement presque complet des principes traditionnels, des valeurs, etlon pourrait même dire du bon goût, qui caractérisaient autrefois larchitecture ottomane. Gâteau de mariage posé sur lesrives du Bosphore, le palais Dolmabahçe, avec son avalanche dargent, dor et de cristaux, son incroyable mélange destyles et de thèmes importés dEurope, illustre de façon spectaculaire le caractère à la fois ambitieux et confus desréformes du XIXe siècle.Dans lensemble, cependant, linfluence occidentale demeurait faible, notamment parce que les idées européennesnatteignaient quune mince frange de la population. Pourtant, si faible quelle fut, elle était contenue et parfois mêmecontrecarrée par des mouvements réactionnaires, comme celui qui, en 1742, entraîna la destruction de la première presseturque. Si la défaite militaire fut la principale raison qui poussa les Ottomans à souvrir aux idées occidentales, sonincidence diminua au cours du XVIIIe siècle, lEmpire réussissant à se maintenir sur ses positions, et même à remporterquelques victoires. Toutefois, une série dévénements allait lui redonner toute sa force, à savoir successivement, le traitéde Kuçùk-Kaynarca, la perte de la Crimée et la conquête de lEgypte par les armées de Bonaparte.A partir du début du XIXe siècle, un autre genre de menace commença à peser sur lintégrité territoriale de lEmpire.Outre les puissances étrangères qui se rapprochaient de ses frontières, des chefs et des mouvements locaux sefforçaientde conquérir leur autonomie ou même leur indépendance. Certains sinscrivaient dans un processus déjà apparent auXVIIIe siècle, lorsque les ayân, les derebey et autres pachas insoumis avaient réussi à se tailler des principautés dans lesprovinces quils étaient censés gouverner au nom du sultan. Les efforts du pouvoir impérial pour restaurer son autoritése heurtèrent à de vives résistances. Au début, les opposants marquèrent des points ; en 1808, par exemple, uneassemblée composée dayân, de derebey et de dignitaires du régime se réunit à Istanbul et rédigea une charte danslaquelle les signataires exposaient leurs griefs et sengageaient à se soutenir mutuellement. Contraint et forcé, lenouveau sultan Mahmud II ratifia le document. Ce faisant, il reconnaissait lexistence de privilèges féodaux et deterritoires autonomes au sein de son empire.Si, dans les provinces centrales, le sultan réussit progressivement à restaurer et à renforcer son autorité, dans lesprovinces éloignées, lentreprise se révéla plus difficile. Dans les pays arabophones notamment -en Arabie, en Irak, auLiban et surtout en Egypte -, toutes sortes de dirigeants prétendaient exercer la réalité du pouvoir et ne reconnaissaientau sultan quune suzeraineté symbolique. Gouverneur dEgypte de 1805 à 1848, le célèbre Muhammad Ali Pacha menacontre la Sublime Porte un combat diplomatique et même militaire, quil aurait sans doute remporté sans linterventiondes puissances européennes. Ayant fait de lEgypte une principauté autonome et héréditaire, il la lança sur la voie de lamodernisation. Ses successeurs régnèrent sur le pays jusquà la moitié du XXe siècle. A plusieurs reprises, ilschangèrent de titre, prenant celui de khédive pour marquer leur statut quasi monarchique au sein de lEmpire, puis celuide sultan et ensuite de roi, afin daffirmer leur indépendance et de proclamer leur égalité, dabord avec le souverainottoman puis avec le roi dAngleterre.
    • Entre la fin du XVIIIe et le milieu du XXe, le siècle et demi dinfluence et de domination occidentales au Moyen-Oriententraîna, dans tous les domaines, dimmenses bouleversements. Certains furent dus à lintervention directe de chefsdÉtat occidentaux et de leurs conseillers. Dans lensemble, cependant, ces hommes préféraient mener une politiqueprudente et plutôt conservatrice. Aussi, les changements les plus cruciaux furent-ils lœuvre, non pas tant desOccidentaux que de leurs partisans locaux.Sur le plan économique, laction des dirigeants du Moyen-Orient resta relativement modeste. En Turquie et en Egyptenotamment, le gouvernement lança plusieurs programmes centralisés de développement, en grande partie fondés sur uneindustrialisation accélérée, clé apparente de la richesse et de la puissance de lOccident. Bien que dassez grandeampleur, ces programmes mis en place pendant la première moitié du XIXe siècle eurent peu deffets durables. Le demi-siècle suivant, les pouvoirs publics firent davantage porter leurs efforts sur les infrastructures — travaux dirrigation,transports, communications, etc. — abandonnant les secteurs plus directement productifs à linitiative privée, ce qui,hormis lagriculture, revenait en général à les laisser entre les mains des étrangers et des groupes minoritaires.Les pays du Moyen-Orient poursuivaient deux objectifs principaux : la modernisation de larmée et la centralisationadministrative. Liés entre eux, ceux-ci étaient destinés à restaurer lautorité du gouvernement, à lintérieur, contre lesséparatistes et autres dissidents, à lextérieur, contre des ennemis chaque jour plus puissants. A cette fin, un vasteensemble de réformes fut mis en route.Au début, ces réformes se cantonnèrent au domaine militaire: il sagissait de se donner les moyens de survivre dans unmonde dominé par une Europe partout en expansion. Cependant, créer une armée moderne ne se réduisait pas à unproblème dentraînement et déquipement que lon pouvait résoudre en empruntant quelques instructeurs et ensapprovisionnant aux bonnes sources. Une armée moderne avait besoin dofficiers capables de lencadrer — et doncdune réforme de léducation —, dorganismes pour la gérer — et donc dune réforme de ladministration —, dusinespour lapprovisionner — et donc dune réforme de léconomie -, dargent pour lentretenir - et donc de nouveauxmontages financiers dont les conséquences seraient immenses.Dans la digue qui séparait lislam de la Chrétienté, les réformateurs militaires pensaient ouvrir une vanne autorisant unflux limité et régulier. En fait, ils laissèrent entrer un flot bouillonnant quils furent incapables de contenir. Avec lesarmes et les techniques européennes, avec les hommes qui les apportaient, arrivèrent de nouvelles idées, tout aussidestructrices pour lordre ancien. La multiplication des contacts personnels par le biais de linstruction, de la diplomatie,du commerce et dautres formes de mobilité géographique accéléra leur propagation. De plus en plus de Moyen-Orientaux se mirent à étudier les langues étrangères, quantité de livres firent lobjet de traductions dont la diffusion étaitfacilitée par limprimerie; enfin, dans les années 1820, commencèrent à apparaître des journaux, dabord périodiquespuis quotidiens.Le choc des armes occidentales brisa le sentiment immémorial de supériorité quentretenait la société musulmane et futà lorigine dun profond malaise. Celui-ci déboucha dans un premier temps sur un mouvement de réformes, destiné àmoderniser larmée, et donc lÉtat musulman, par ladoption dun petit nombre dinventions de la civilisation occidentalecensées être purement techniques. Mais, très vite, la pénétration des idées et, plus encore, des puissances étrangèresprovoqua de très vives réactions.Celles-ci revêtirent dabord un caractère religieux. Déjà au XVIIIe siècle, deux mouvements islamiques importantsétaient nés, exprimant chacun à leur façon leur hostilité à la puissance grandissante de lOccident. Entendant lutter à
    • lorigine contre la décadence de lislam qui, selon eux, avait perdu sa pureté originelle, ils en vinrent inéluctablement àdénoncer les menées et les pressions étrangères.La confrérie réformée des Naqshbandiyya était une société dinspiration soufie. Venue de lInde, elle se répandit dans lespays arabes, puis en Turquie et finalement dans le Caucase. En Egypte, un membre indien de la confrérie participaactivement au renouveau des études arabes et jeta les bases dune renaissance égyptienne, mais celle-ci tourna court àcause de linvasion française. En Arabie, un autre Indien naqshbandi louait la grandeur des anciens Arabes, détenteursdun islam authentique, que des ajouts ultérieurs avaient altéré. Ces idées contribuèrent peut-être à lapparition, enArabie centrale, du deuxième grand mouvement religieux de lépoque, le wahhabisme. Toutefois, les wahhabites étaientfarouchement opposés au mysticisme des soufis qui, selon eux, était en partie responsable de la dégénérescence et de lacorruption de la vraie foi. Rigoristes et très actifs, ils conquirent une grande partie de la péninsule Arabique et, à la findu XVIIIe siècle, arrivèrent jusquaux frontières du Croissant fertile, doù ils défièrent le sultan ottoman. Si, en 1818,lEmpire wahhabite fut détruit, le wahhabisme survécut, connut plus dun renouveau et exerça une influenceconsidérable, quoique indirecte, bien au-delà des frontières de lArabie. Prise globalement, sa doctrine trouva peudadeptes au Moyen-Orient, mais le réveil religieux quil prônait toucha de nombreux pays et insuffla aux musulmans unnouveau militantisme dans le combat qui se préparait contre les envahisseurs européens.Lorsque ceux-ci débarquèrent, la résistance fut conduite, non pas par le sultan ou ses ministres, par des militaires ou desulémas, mais par des chefs religieux qui, issus de lun ou lautre de ces mouvements réformistes, réussirent à galvaniserle peuple et à mobiliser son énergie.Cest au sein des empires coloniaux que la phase suivante de la réaction musulmane à lOccident - phase dadaptation etde collaboration — se perçoit le mieux. Aussi bien en Asie centrale sous domination russe, quen Inde sous dominationbritannique et en Afrique du Nord sous domination française, de nouveaux leaders exhortèrent leurs compatriotes àapprendre la langue des colonisateurs et, ainsi, à souvrir aux sciences modernes indispensables au progrès. Les payssitués au cœur du Moyen-Orient nétaient pas encore occupés par des forces étrangères, mais des dirigeants et desintellectuels partisans des réformes et de la modernisation tenaient le même langage.On peut distinguer, dans le mouvement de réformes du XIXe siècle, deux grands courants en continuelle opposition. Néen Europe centrale, le premier véhiculait des idées relativement familières que les autocrates réformateurs étaient prêts àfaire leurs. Comme les souverains quils prenaient pour modèle, ils savaient ce quexigeait le bien du pays etnentendaient pas être distraits de leur tâche par de prétendus gouvernements populaires. Habituées depuis des siècles àobéir passivement, les masses nétaient pas encore aptes à prendre en main leur destin; elles devaient suivre ceux dont lafonction historique était denseigner et de commander, à savoir les intellectuels et les soldats. Né en Europe occidentale,le second courant se réclamait du libéralisme politique et, accessoirement, économique. Pour ses disciples, apparusdabord en Turquie puis dans dautres pays, le peuple avait des droits que seul pouvait garantir un gouvernementreprésentatif et constitutionnel. La liberté leur paraissait être la clé de la puissance, de la richesse et de la grandeur delOccident.La liberté sentend en plusieurs sens. Au début du XIXe siècle, après larrivée des idées politiques européennes maisavant le début de la colonisation, ce terme ne désignait pas, pour les habitants du Moyen-Orient, un attribut collectif, àsavoir labsence de domination étrangère ou, mieux, lindépendance, mais, selon son acception en Occident, la conditiondun individu au sein dune collectivité : était libre le citoyen qui ne faisait pas lobjet de mesures arbitraires et illégalesde la part des autorités et pouvait, dans ces conditions, exercer son droit à participer à la formation et à la conduite du
    • gouvernement. Limportation, ladaptation et, dans une certaine mesure, lapplication de ces notions comptent parmi lesévénements majeurs du XIXe siècle et du début du XXe.Les premières tentatives dassemblées ou de conseils consultatifs, tous nommés, remontent au début du XIXe siècle; enTurquie comme en Egypte, ces conseils se réunissaient une fois Fan pour discuter de sujets tels que lagriculture,léducation et les impôts. En 1845, le sultan ottoman Abdùlmecid prit lui aussi linitiative de consulter son peuple enformant une assemblée de notables provinciaux, chaque province de lEmpire devant envoyer dans la capitale deuxreprésentants, «hommes dintelligence et de savoir, choisis parmi ceux qui jouissent du respect et de la confiance, quiconnaissent les exigences de la prospérité et les caractéristiques de la population1 ». Malgré les hautes qualificationsexigées, lexpérience ne donna aucun résultat et fut abandonnée. Une expérience similaire, elle aussi sans suite, futtentée en Iran peu de temps après.Tandis que le sultan, le shah et le pacha essayaient de mettre sur pied des corps consultatifs nommés, certains de leurssujets commençaient à caresser des idées autrement plus radicales. Ceux qui visitaient lEurope portaient aux nues lesmérites du gouvernement parlementaire et, bientôt, des exilés politiques vinrent rejoindre les étudiants et les émissairesofficiels qui, jusque-là, formaient le gros des voyageurs du Moyen-Orient en Occident. Dans les années 1860 et 1870, legouvernement constitutionnel parut faire de grands pas en avant au Moyen-Orient. En 1861, le bey de Tunis, souveraindune monarchie autonome sous suzeraineté ottomane, promulgua la première constitution à voir le jour dans un paysmusulman. Celle-ci fut suspendue en 1864, mais lélan était donné. En 1866, le khédive dEgypte institua une assembléeconsultative comprenant soixante-quinze délégués élus pour trois ans au suffrage indirect par collèges. Pendant cetemps, le mouvement constitutionnel prenait de lampleur en Turquie; après avoir connu quelques revers qui, en 1867,obligèrent ses militants les plus actifs à sexiler en Angleterre et en France, la cause sembla triompher, lorsquen 1876 lenouveau sultan Abdùlhamid II annonça, à grands sons de trompe, la promulgation dune constitution ottomane.Lexistence de cette constitution fut brève. Des élections générales se tinrent à deux reprises, mais dès que le Parlementmanifesta trop de vigueur, le sultan le dissolut sans autre forme de procès. Le premier Parlement ottoman avait siégépendant deux sessions, soit environ cinq mois au total; trente ans sécouleraient avant quil ne se réunisse de nouveau.Après sa prorogation par Abdùlhamid, lEgypte resta le seul pays du Moyen-Orient à posséder des institutionsparlementaires. Plusieurs assemblées furent élues et se réunirent, même après 1882 et loccupation du pays par lesBritanniques. Promulguée en 1883, une «loi organique» prévoyait la mise en place de deux instances quasiparlementaires, élues par un électorat restreint, dotées de pouvoirs limités et se réunissant pour des sessions brèves etpeu fréquentes. En 1913, ces deux instances fusionnèrent pour constituer une Assemblée législative aux pouvoirsaccrus, mais, en 1914, louverture des hostilités mit fin à cette expérience ; il ny aurait plus ni élections ni assembléesjusquà la fin de la Première Guerre mondiale.Entre-temps, cependant, des événements beaucoup plus considérables sétaient produits ailleurs dans le monde. Lavictoire, en 1905, du Japon constitutionnel sur la Russie autocratique, première victoire depuis des siècles remportée parune puissance asiatique sur une puissance européenne, délivrait un message irréfutable. Celui-ci fut entendu jusquenRussie où, sous la pression populaire, une forme de régime parlementaire vit le jour. Il fallait sans plus tarderadministrer une dose de cet élixir de vie quétait devenu le constitutionnalisme. En Iran, durant lété 1906, une révolutionconstitutionnelle contraignit le shah à réunir une Assemblée nationale et à accepter une constitution libérale. Deux ansplus tard, des officiers ottomans appartenant au mouvement jeune-turc obligèrent le sultan à restaurer, contre son gré, la
    • constitution de 1876, inaugurant ainsi un second intermède de gouvernement constitutionnel en Turquie qui serait unpeu plus long que le premier, et bien plus décisif.Ces premières réformes constitutionnelles ne visaient pas seulement à imiter lEurope, afin de pouvoir sy confronter surun pied dégalité. Elles avaient également un caractère propitiatoire: il sagissait de se qualifier pour obtenir des prêts oudautres faveurs, mais aussi de se prémunir contre une intervention ou une ingérence extérieure. Sur tous ces plans, ellesrencontrèrent des succès limités. Ni léphémère constitution tunisienne ni lexpérience parlementaire un peu plus longuede lEgypte ne parvinrent à empêcher la banqueroute, les troubles et loccupation par des forces étrangères. Certainsobservateurs allèrent même jusquà estimer quelles y avaient concouru.Pendant ce temps, lEurope occidentale et orientale continuait son expansion. Une fois de plus, la riposte des musulmansdu Moyen-Orient sexprima en termes religieux. Le panislamisme — lidée que les musulmans devaient constituer unfront commun contre les menées agressives des puissances chrétiennes — apparut vers les années 1860-1870. Il puisaitson inspiration, du moins en partie, dans les succès remportés par les partisans de lunification en Allemagne et en Italie.En Turquie, certains estimaient que lEmpire ottoman, le plus grand des États musulmans indépendants encore existants,devait faire pour les peuples qui lhabitaient ce que la Prusse avait fait pour les Allemands et le Piémont pour lesItaliens. Fait révélateur, ils avaient en vue la solidarité et lunité de tous les musulmans — cest-à-dire dhommes sedéfinissant par la religion, ou plutôt comme une communauté — et non des seuls Turcs ou de toute autre collectivitéethnique, linguistique ou territoriale, notions qui nauraient guère rencontré déchos auprès des musulmans de cetteépoque.Sous le règne dAbdùlhamid II (1876-1909), une forme de panislamisme étroitement contrôlé devint la politiqueottomane officielle et un précieux instrument aux mains de lÉtat. A lintérieur, il permit au sultan de battre le rappel desmusulmans contre les adversaires de son régime autocratique ; à lextérieur, il servit à rallier à la cause ottomane lesmusulmans non ottomans et surtout les sujets musulmans des empires coloniaux européens. Cette seconde entrepriseexigeait une forme de panislamisme plus radicale et plus militante que celle, officielle, prônée par le sultan. Ypourvoiraient quantité de leaders, dont certains exerceraient une influence considérable. En attendant, cependant, lepanislamisme noccupait pas une place de premier plan dans les programmes politiques des élites radicales, qui luipréféraient les idéologies libérales venues dEurope en même temps quune nouvelle notion, celle de pays ou de nation.Chapitre XVII Idées nouvellesEn septembre 1862, dans une lettre à son ambassadeur à Paris, Ali Pacha, alors ministre des Affaires étrangères delEmpire ottoman, se livrait, comme le disent les diplomates, à un tour dhorizon. Passant en revue, pays par pays, lasituation politique de lEurope, il finissait par lItalie, alors dans les affres du combat pour son unité nationale :« LItalie, qui nest habitée que dune seule race parlant la même langue et professant la même religion, éprouve tant dedifficultés à effectuer son unification. Pour le moment, elle na gagné de son état actuel que lanarchie et le désordre.Jugez ce quil arriverait en Turquie si on donnait libre cours à toutes les aspirations nationales... Il faudrait un siècle etdes torrents de sang pour établir un état de choses quelque peu stable1. »Ali Pacha était perspicace, même si son estimation dun siècle avait quelque chose dexcessif. En fait, il était davantageun prophète quun observateur avisé de son époque, car le virus du nationalisme quil craignait tant - sans doute à justetitre - avait déjà pénétré dans le corps politique et déclenché les mécanismes qui enflammeraient lEmpire ottoman,laffaibliraient et finiraient par le détruire.
    • La source, le mode et le moment de la contamination peuvent être déterminés avec une précision que les étudeshistoriques atteignent rarement. Tout commença avec les idées de la Révolution française, activement promues par lesFrançais eux-mêmes et accueillies avec enthousiasme par une fraction de la population ottomane qui, minuscule audébut, ne cessa de grossir et exerça à certains moments une influence déterminante. Les contacts entre le Moyen-Orientmusulman et lEurope chrétienne ne dataient pas dhier. Depuis des siècles, ces deux mondes échangeaient, parfois àgrande échelle, des marchandises, et même des savoir-faire. Autrefois, cétait le Moyen-Orient qui avait introduit enEurope de nouveaux goûts et de nouvelles techniques. Depuis la montée en puissance de lEurope, aussi bien sur le planmilitaire quéconomique, le mouvement sétait inversé, mais ne concernait que des objets matériels. Au Moyen Age, lesidées avaient surtout voyagé dest en ouest, les pays pauvres et arriérés dEurope sétant mis à lécole du mondeislamique, que ce soit en médecine ou en mathématiques, en chimie ou en astronomie, en philosophie ou en théologie. Ala fin de ce que les historiens occidentaux appellent le Moyen Age, lOrient musulman navait plus rien à apprendre àlEurope, et lEurope plus besoin de maître. En peinture, en littérature et dans les autres arts, quelques influences, à vraidire mineures, continuèrent à sexercer. Ainsi, Daniel Defoe emprunta-t-il sans doute le thème de Robinson Crusoé à unroman philosophique arabe du Moyen Age, dont une traduction anglaise venait de paraître quelques années auparavant.Publiée entre 1704 et 1717, une traduction de larabe en français du grand recueil de contes des Mille et une Nuits allaitdonner naissance à quantité dadaptations et dimitations dans presque toutes les langues dEurope. La musique desMaures dEspagne et des Turcs des Balkans marqua de son empreinte la musique populaire, et plus tard la musiqueclassique, des pays européens limitrophes. La visite dun ambassadeur ottoman et de sa suite dans une capitaleeuropéenne ne manquait pas de provoquer un engouement pour les turqueries en architecture, dans la décorationintérieure et, parfois, dans la mode vestimentaire.La circulation des idées en sens inverse était pratiquement inexistante. Au Moyen Age, lEurope navait pas grand-choseà offrir aux sociétés musulmanes bien plus développées et raffinées. Et lorsque le rapport des forces intellectuel etmatériel se modifia, le monde musulman avait perdu sa réceptivité. En particulier, il était réfractaire à tout ce qui venaitde la Chrétienté, cest-à-dire dune société qui, selon lui, représentait une étape antérieure et dépassée de la civilisationreligieuse, alors que lislam en incarnait lultime perfection. Les transferts de connaissances concernaient, pourlessentiel, lart militaire, domaine dans lequel les compétences européennes avaient été très tôt reconnues.Il sagissait de données de nature géographique et cartographique, dont une ancienne description du Nouveau Monde,accompagnée dune carte. Mais ces connaissances ne semblent pas avoir eu dimpact sur la vie intellectuelle, pas plusque le maigre savoir historique indispensable au gouvernement ottoman pour traiter avec les puissances européennes.Les ouvrages sur lhistoire européenne se comptaient sur les doigts dune main. De grands bouleversements tels que laRenaissance, la Réforme, les Lumières et la révolution scientifique neurent aucune répercussion dans le mondeislamique, qui ne les remarqua même pas. Quelques siècles plus tôt, lislam avait eu sa propre Renaissance, dont leseffets sétaient fait sentir jusquen Europe. La Renaissance et la Réforme ne suscitèrent aucun écho en terre dislam.Perçus comme chrétiens, ces mouvements didées et dautres qui les avaient suivis étaient discrédités par avance et nepouvaient présenter le moindre intérêt pour des musulmans.La Révolution française, en revanche, affecta plus ou moins profondément toutes les couches de la société islamique.Lune des raisons de son succès se comprend immédiatement. Cétait la première fois quun mouvement européen decette ampleur ne sexprimait pas en termes chrétiens et se présentait même parfois comme ouvertement anti-chrétien. Lalaïcité en soi noffrait aucun attrait pour les musulmans; cétait plutôt le contraire. Toutefois, une idéologie affranchie de
    • toute trace dune religion rivale et combattue par tous les ennemis traditionnels des Ottomans en Europe pouvait êtreexaminée sur ses propres mérites et, qui sait, livrer le secret insaisissable de la puissance et de la richesse de lOccident,lesquelles inquiétaient de plus en plus les musulmans.La Révolution française se distinguait aussi des autres mouvements européens en ce sens que les Français neménageaient pas leurs efforts pour répandre leurs idées parmi les peuples du Moyen-Orient. Au début, la propaganderévolutionnaire ne rencontra que des échos limités et essentiellement dans les communautés chrétiennes. Mais là, sesdoctrines se diffusèrent très vite et ne tardèrent pas à ébranler aussi bien les maîtres que les sujets de lEmpire. Pourreprendre une comparaison utilisée par plusieurs observateurs ottomans de lépoque, ces nouvelles idées franques sepropagèrent aussi rapidement que le mal du même nom.La liberté, légalité et la fraternité nétaient pas des idées totalement nouvelles pour les peuples musulmans. Appliquéesaux croyants, la fraternité et légalité représentaient deux des principes fondamentaux de lislam. Certes, comme ailleurs,des privilèges liés à lorigine ethnique ou à la fortune étaient apparus au cours de lhistoire, mais, nés en dépit et non àcause des enseignements de lislam, ils navaient jamais acquis la même stabilité ni la même reconnaissance quenEurope.Légalité entre croyants et incroyants était une tout autre affaire. Cependant, cette inégalité auto-imposée pouvait à toutmoment être abolie par un simple acte de conversion. Il nétait pas aussi facile de se débarrasser du statut dinfériorité delesclave et de la femme, mais celui-ci ne soulevait guère dopposition. Les esclaves affranchis pouvaient accéder à dehautes fonctions et, à bien des égards, les esclaves du sultan étaient les véritables maîtres de lEmpire. Quant auxfemmes, leur statut dinfériorité - instauré par la Révélation divine et inscrit dans la sharia - nétait pas remis en question.La loi musulmane navait dailleurs pas que des effets négatifs, puisquelle accordait aux femmes certains droits, parexemple en matière de propriété, que les Occidentales ne possédaient pas, comme ne manquèrent pas de lobserverplusieurs voyageuses européennes en visite au Moyen-Orient.Conséquence de lintervention plus ou moins directe de lOccident, labolition de lesclavage ne suscita guère dintérêt oude débat. En revanche, bien quinspirée par des idées occidentales, lémancipation des femmes ne dut rien aux pressionsou aux ingérences de lOccident ; les progrès réalisés dans ce domaine vinrent dinitiatives internes à la région etsaccompagnèrent de débats vigoureux et passionnés. Pourtant, ces maigres avancées sont devenues lune des principalescibles des militants islamiques traditionnels ou extrémistes. Le retour de lislam a eu, entre autres, pour résultat dobligerles femmes, mais non les hommes, à revenir au costume traditionnel. En Iran, depuis la Révolution islamique, leshommes marquent leur rejet de lOccident en portant des vêtements à loccidentale mais pas de cravate. Bien davantagefut exigé des femmes.Contrairement à légalité et à la fraternité, la liberté, du moins dans son sens politique, était une idée nouvelle. Dans leslangues de lislam, «libre» et «liberté» avaient un contenu juridique et, accessoirement, social. Était libre celui qui nétaitpas esclave. Dans dautres contextes, était libre celui qui bénéficiait de certains privilèges ou exemptions, par exemple,qui nétait pas soumis aux corvées ou autres contraintes. «Liberté» nétait pas un terme qui apparaissait dans les trèslongues discussions politico-philosophiques sur la nature du gouvernement et sur ce qui distingue le bon gouvernementdu mauvais. Selon la tradition musulmane, le contraire de la tyrannie nétait pas la liberté mais la justice, celle-ci étantplutôt conçue comme un devoir du souverain que comme un droit de ses sujets. La notion occidentale de citoyenneté etcelles, connexes, de participation et de représentation, apparurent au Moyen-Orient sous linfluence de la Francerévolutionnaire et, plus encore, de son action.
    • Très tôt, lambassade française à Istanbul devint un haut lieu de la propagande révolutionnaire. Traduits dans lesdifférentes langues de lEmpire - en turc, en arabe, en grec et en arménien -, pamphlets et proclamations étaient importésde France ou imprimés dans lenceinte de lambassade. En 1793, lorsque pour la première fois on hissa le drapeaurépublicain, ce fut loccasion dune cérémonie solennelle qui culmina dans le salut de deux vaisseaux français mouilléssous la pointe du Sérail. Ceux-ci hissèrent les pavillons de lEmpire ottoman, des Républiques française et américaine«et ceux de quelques puissances qui, comme devait lécrire lambassadeur français, navaient pas souillé leurs armesdans la ligue impie des tyrans2». Après quoi, les invités dansèrent la carmagnole autour dun arbre de la liberté planté ensol turc dans les jardins de lambassade.Cette agitation suscita quelques inquiétudes, non pas tant chez les Turcs eux-mêmes que dans les ambassades desgrandes puissances européennes. Comme le rapporte un historien ottoman, à la requête soumise conjointement par lesenvoyés autrichien, prussien et russe demandant dinterdire le port de la cocarde tricolore et autres insignesrévolutionnaires aux Français se trouvant en Turquie, le premier secrétaire de la Sublime Porte répondit :«Mes amis, nous vous avons plusieurs fois répété que lEmpire ottoman est un État musulman. Nul parmi nous ne prêteattention à ces insignes. Les marchands des pays amis sont nos invités. Ils sont libres de porter le couvre-chef de leurchoix et dy attacher les insignes quils veulent. Ce nest pas laffaire de la Sublime Porte de leur en demander la raison.Vous vous faites du souci inutilement3.»Selon une autre version, le responsable ottoman aurait répondu que la Porte ne sintéressait pas à ce que ses hôtesétrangers portaient sur la tête ou aux pieds. Ce document et quelques autres montrent quapparemment les Turcs étaientconvaincus que leur religion continuait à les protéger des maladies occidentales.Ils durent rapidement déchanter. En octobre 1797, lempereur Habsbourg était contraint de faire la paix avec la Francerévolutionnaire et signait le traité de Campo-Formio. Entre autres clauses, ce traité mettait fin à la longue histoire de laRépublique de Venise et partageait ses possessions entre lAutriche et la France. Les îles Ioniennes, les côtes voisinesdAlbanie et de Grèce, ainsi que le port de Preveza devinrent français. La présence des Français dans la région ne duraque de 1797 à 1799, puis de 1807 à 1814, mais eut des répercussions considérables. Les transformationsrévolutionnaires quils introduisirent dans ces territoires peuplés de Grecs ne pouvaient manquer dimpressionner lesGrecs qui vivaient de lautre côté de la frontière, dans la province ottomane de Morée.Ce rapprochement géographique entre la France et lEmpire ottoman entama leur vieille amitié. Très vite, des rapportsalarmants en provenance de la Grèce ottomane commencèrent à affluer dans la capitale : dans les territoires sous leurjuridiction, les Français dépouillaient la noblesse de ses privilèges, abolissaient les corvées dans les campagnes,organisaient des élections et, dune façon générale, se répandaient en discours sur la liberté et légalité. Plus graveencore, selon un historien ottoman, «par leurs évocations des États de lancienne Grèce, ils cherchaient à rallier lesorthodoxes à lidéal républicain et à pervertir les sujets ottomans des provinces voisines4».Le danger parut encore plus sérieux lorsque, après avoir conquis lEgypte, province ottomane musulmane, avec unefacilité et une rapidité déconcertantes, les Français se mirent à tenir les mêmes discours subversifs exaltant lantiquesplendeur du pays et la liberté.Le mélange de ces deux idées, en proportions variables selon le contexte, se révéla irrésistible. Peu familière et acquise,la liberté entendue comme citoyenneté eut, au début, une force dattraction réduite.
    • Mais son pouvoir saccrut lorsque vinrent sy agréger deux autres concepts importés dEurope: le patriotisme et lenationalisme, autrement dit lidée que ce nétait plus la religion, mais le pays ou la nation qui étaient source didentité etde loyauté, et donc de légitimité et dallégeance.Le danger de ces doctrines ne passa pas inaperçu et ne resta pas sans réponse. Dans une proclamation rédigée en turc eten arabe, le gouvernement du sultan mettait ainsi en garde les musulmans :«Les Français... ne croient pas en lunité du Seigneur du ciel et de la terre... Ils ont abandonné toute religion... Ils...prétendent quil ny a... ni résurrection ni comptes à rendre, ni jugement ni rétribution, ni question ni réponse... Ilsaffirment... que tous les hommes sont égaux en humanité et semblables par le fait quils sont hommes ; quaucun na desupériorité ou de mérite par rapport aux autres, que chacun dispose de son âme et organise... sa propre vie ici-bas. Surcette croyance illusoire et cette opinion absurde, ils ont érigé de nouveaux principes, créé des lois, établi ce que Satanleur soufflait, détruit le fondement des religions, déclaré licites des choses illicites, autorisé tout ce que leurs passionsleur font désirer, entraîné dans leur iniquité le petit peuple et lont rendu fou furieux; ils ont semé la sédition parmi lesreligions et provoqué la discorde entre les rois et les États. Avec des livres trompeurs et des paroles mensongères, ilssadressent à chaque groupe en disant : "Nous appartenons à votre religion et à votre communauté"... Unis sous labannière de Satan, ils sabandonnent à linfamie et à la débauche, chevauchent le coursier de la perfidie et de laprésomption et senfoncent dans locéan de lerreur et de limpiété 5. »La référence constante à Satan pour désigner ce danger est révélatrice. Comme on peut le lire dans la dernière souratedu Coran (CXIV, 5), Satan est « le tentateur qui se dérobe, celui qui souffle le mal dans le cœur des hommes». Ce thèmeréapparaîtra à la fin du XXe siècle, lorsque le monde musulman tentera de lutter contre la force de séduction des idées etdu mode de vie américains.Lordre social et politique traditionnel tel quil se développa dans lEmpire ottoman et, avec quelques modifications, dansle royaume de Perse plongeait ses racines dans la loi et la coutume musulmanes et, au-delà, dans les civilisations plusanciennes encore du Moyen-Orient. Comme dans dautres cultures religieuses, il reposait ouvertement sur linégalité, vuquil eût été inapproprié et même absurde daccorder une égalité de statut à ceux qui acceptaient la révélation définitivede Dieu et à ceux qui la rejetaient avec obstination. Faisant à juste titre léloge de la tolérance religieuse des régimesmusulmans traditionnels, certains apologistes modernes y voient un système assurant légalité des droits. Il nen étaitrien et, dailleurs, loctroi dune telle égalité aurait été considéré, non pas comme une action méritoire, mais comme unmanquement au devoir. En refusant daccorder légalité aux incroyants, l