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posséder les plus grands avantages, et en avoir le mieux prévenules abus.Si javais eu à choisir le lieu de ma naissance, j...
le gouvernement autrement constitué peut-être quil ne faudraitpour le moment, ne convenant pas aux nouveaux citoyens, ou l...
chacun eût intérêt dempêcher les autres de lenvahir eux-mêmes,une république, en un mot, qui ne tentât point lambition de ...
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imprudente maurait privé ; jaurais du moins nourri dans mon âmeces mêmes sentiments dont je naurais pu faire usage dans mo...
Puisse      durer       toujours      pour     le    bonheur          de     ses    citoyens        etlexemple         des...
découter jamais des interprétations sinistres et des discoursenvenimés dont les motifs secrets sont souvent plus dangereux...
PREFACELa plus utile et la moins avancée de toutes les connaissanceshumaines me paraît être celle de lhomme2 et jose dire ...
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PREMIERE PARTIEQuelque important quil soit, pour bien juger de létat naturelde lhomme, de le considérer dès son origine, e...
intérieure quextérieure, de lhomme, à mesure quil appliquaitses membres à de nouveaux usages, et quil se nourrissait denou...
capable. La nature en use précisément avec eux comme la loi deSparte      avec      les    enfants      des    citoyens   ...
faculté dy pourvoir ; et comme la vie sauvage éloigne deux lagoutte et les rhumatismes, et que la vieillesse est de tous l...
croire quon ferait aisément lhistoire des maladies humaines ensuivant celle des sociétés civiles. Cest au moins lavis dePl...
de son âme : car la physique explique en quelque manière lemécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans lapuis...
donnerait        la    peine       de    raisonner. Les          passions,        à    leur    tour,tirent     leur       ...
connaissances            nécessaires        pour     désirer       den    acquérir         de      plusgrandes       quil ...
productions naturelles neussent plus suffi pour les nourrir ;supposition qui, pour le dire en passant, montrerait un grand...
humain épars dans les bois parmi les animaux ? Et jusquà quelpoint pourraient se perfectionner, et séclairer mutuellement ...
Supposons cette première difficulté vaincue : franchissons pourun moment lespace immense qui dut se trouver entre le pur é...
multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent lesgestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont le...
isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de lanature. Si un chêne sappelait A, un autre chêne sappelait B :...
limagination sarrête, lesprit ne marche plus quà laide dudiscours. Si donc les premiers inventeurs nont pu donner desnoms ...
abstraits, les aoristes. Quoi quil en soit de ces origines, onvoit du moins, au peu de soin qua pris la nature de rapproch...
inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct tout ce quilfallait pour vivre dans létat de nature, il na dans une rai...
société, et qui ont rendu les lois nécessaires. Le méchant, dit-il, est un enfant robuste ; il reste à savoir si lhomme sa...
essuyer comme un mal facile à réparer, et non comme une injurequil faut punir, et quils ne songeaient pas même à la vengea...
quil nest point en état de faire, doit être presque nul pourlui. Car comme son esprit na pu se former des idées abstraites...
dautres rapports que parmi nous : ainsi les combats des coqs neforment    point     une    induction       pour   lespèce ...
même sans jamais en reconnaître aucun individuellement, lhommesauvage sujet à peu de passions, et se suffisant à lui-même,...
dans les différents ordres de létat civil, avec la simplicité etluniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourr...
à-dire quil est obligé de sexposer volontairement à une peinebeaucoup plus grande que celle quil veut éviter, et que celle...
principes que je viens détablir, on ne saurait former aucunautre système qui ne me fournisse les mêmes résultats, et dont ...
des Antilles. Il y a divers exemples dhommes quadrupèdes et jepourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trou...
toutes       les   îles    désertes        qui        ont    été    découvertes             dans    cesderniers      siècl...
le règne de Saturne, où la terre était encore fertile par elle-même, nul homme ne mangeait de chair, mais que tous vivaien...
et    au   dard,   dans       les    anses         comme      dans    les    rivières.          Ils    neprennent pas moin...
quils prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de lAmériqueseptentrionale ne sont pas moins célèbres par leur force et ...
8. Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivoresune autre différence encore plus générale que celle que ja...
10. Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nous-mêmes, oupar les historiens, ou par les voyageurs, les uns sont noi...
variétés que mille causes peuvent produire et ont produit eneffet dans lespèce humaine me font douter si divers animauxsem...
Discours sur l'Origine et les Fondements de l'Inégalité Parmi les Hommes
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Discours sur l'Origine et les Fondements de l'Inégalité Parmi les Hommes

  1. 1. --- Discours sur lorigine et les fondements de linégalité parmi les hommes ----------------------------- Par JEAN-JAQUES ROUSSEAU Citoyen de GENEVENon in depravatis, sed in his quæ bene secundum naturam se habent,considerandum est quid sit naturale.(« Il faut étudier ce qui est naturel non dans les êtres dépravés, maisdans ceux qui se comportent conformément à la nature. ») Aristote Politique, 1.2.A LA REPUBLIQUE DE GENEVEMAGNIFIQUES, TRES HONORES, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,Convaincu quil nappartient quau citoyen vertueux de rendre àsa patrie des honneurs quelle puisse avouer, il y a trente ansque je travaille à mériter de vous offrir un hommage public ; etcette heureuse occasion suppléant en partie à ce que mes effortsnont pu faire, jai cru quil me serait permis de consulter icile zèle qui manime, plus que le droit qui devrait mautoriser.Ayant eu le bonheur de naître parmi vous, comment pourrais-jeméditer sur légalité que la nature a mise entre les hommes etsur linégalité quils ont instituée, sans penser à la profondesagesse avec laquelle lune et lautre, heureusement combinéesdans cet Etat, concourent de la manière la plus approchante de laloi naturelle et la plus favorable à la société, au maintien delordre public et au bonheur des particuliers ? En recherchantles meilleures maximes que le bon sens puisse dicter sur laconstitution dun gouvernement, jai été si frappé de les voirtoutes en exécution dans le vôtre que même sans être né dans vosmurs, jaurais cru ne pouvoir me dispenser doffrir ce tableau dela société humaine à celui de tous les peuples qui me paraît en
  2. 2. posséder les plus grands avantages, et en avoir le mieux prévenules abus.Si javais eu à choisir le lieu de ma naissance, jaurais choisiune société dune grandeur bornée par létendue des facultéshumaines, cest-à-dire par la possibilité dêtre bien gouvernée,et où chacun suffisant à son emploi, nul neût été contraint decommettre à dautres les fonctions dont il était chargé : un Etatoù tous les particuliers se connaissant entre eux, lesmanoeuvres obscures du vice ni la modestie de la vertu neussentpu se dérober aux regards et au jugement du public, et où cettedouce habitude de se voir et de se connaître, fît de lamour dela patrie lamour des citoyens plutôt que celui de la terre.Jaurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuplene pussent avoir quun seul et même intérêt, afin que tous lesmouvements de la machine ne tendissent jamais quau bonheurcommun ; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et lesouverain ne soient une même personne, il sensuit que jauraisvoulu naître sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré.Jaurais voulu vivre et mourir libre, cest-à-dire tellementsoumis aux lois que ni moi ni personne nen pût secouerlhonorable joug ; ce joug salutaire et doux, que les têtes lesplus fières portent dautant plus docilement quelles sont faitespour nen porter aucun autre.Jaurais donc voulu que personne dans lEtat neût pu se dire au-dessus de la loi, et que personne au-dehors nen pût imposer quelEtat fût obligé de reconnaître. Car quelle que puisse être laconstitution dun gouvernement, sil sy trouve un seul homme quine soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairementà la discrétion de celui-là1 ; et sil y a un chef national, etun autre chef étranger, quelque partage dautorité quilspuissent faire, il est impossible que lun et lautre soient bienobéis et que lEtat soit bien gouverné.Je naurais point voulu habiter une République de nouvelleinstitution, quelques bonnes lois quelle pût avoir ; de peur que
  3. 3. le gouvernement autrement constitué peut-être quil ne faudraitpour le moment, ne convenant pas aux nouveaux citoyens, ou lescitoyens au nouveau gouvernement, lEtat ne fût sujet à êtreébranlé et détruit presque dès sa naissance. Car il en est de laliberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de cesvins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéramentsrobustes qui en ont lhabitude, mais qui accablent, ruinent etenivrent les faibles et délicats qui ny sont point faits. Lespeuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état desen passer. Sils tentent de secouer le joug, ils séloignentdautant plus de la liberté que prenant pour elle une licenceeffrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrentpresque toujours à des séducteurs qui ne font quaggraver leurschaînes. Le peuple romain lui-même, ce modèle de tous les peupleslibres, ne fut point en état de se gouverner en sortant deloppression des Tarquins. Avili par lesclavage et les travauxignominieux quils lui avaient imposés, ce nétait dabord quunestupide populace quil fallut ménager et gouverner avec la plusgrande sagesse, afin que saccoutumant peu à peu à respirer lairsalutaire de la liberté, ces âmes énervées ou plutôt abrutiessous la tyrannie, acquissent par degrés cette sévérité de moeurset cette fierté de courage qui en firent enfin le plusrespectable de tous les peuples. Jaurais donc cherché pour mapatrie une heureuse et tranquille république dont lancienneté seperdît en quelque sorte dans la nuit des temps ; qui neûtéprouvé que des atteintes propres à manifester et affermir dansses habitants le courage et lamour de la patrie, et où lescitoyens, accoutumés de longue main à une sage indépendance,fussent, non seulement libres, mais dignes de lêtre.Jaurais voulu me choisir une patrie, détournée par une heureuseimpuissance du féroce amour des conquêtes, et garantie par uneposition encore plus heureuse de la crainte de devenir elle-mêmela conquête dun autre Etat : une ville libre placée entreplusieurs peuples dont aucun neût intérêt à lenvahir, et dont
  4. 4. chacun eût intérêt dempêcher les autres de lenvahir eux-mêmes,une république, en un mot, qui ne tentât point lambition de sesvoisins et qui pût raisonnablement compter sur leur secours aubesoin. Il sensuit que dans une position si heureuse, ellenaurait rien eu à craindre que delle-même, et que si sescitoyens sétaient exercés aux armes, ceût été plutôt pourentretenir chez eux cette ardeur guerrière et cette fierté decourage qui sied si bien à la liberté et qui en nourrit le goûtque par la nécessité de pourvoir à leur propre défense.Jaurais cherché un pays où le droit de législation fût commun àtous les citoyens ; car qui peut mieux savoir queux sous quellesconditions il leur convient de vivre ensemble dans une mêmesociété ? Mais je naurais pas approuvé des plébiscitessemblables à ceux des Romains où les chefs de lEtat et les plusintéressés à sa conservation étaient exclus des délibérationsdont souvent dépendait son salut, et où par une absurdeinconséquence les magistrats étaient privés des droits dontjouissaient les simples citoyens.Au contraire, jaurais désiré que pour arrêter les projetsintéressés et mal conçus, et les innovations dangereuses quiperdirent enfin les Athéniens, chacun neût pas le pouvoir deproposer de nouvelles lois à sa fantaisie ; que ce droitappartînt aux seuls magistrats ; quils en usassent même avectant de circonspection, que le peuple de son côté fût si réservéà donner son consentement à ces lois, et que la promulgation nepût sen faire quavec tant de solennité, quavant que laconstitution fût ébranlée on eût le temps de se convaincre quecest surtout la grande antiquité des lois qui les rend sainteset vénérables, que le peuple méprise bientôt celles quil voitchanger tous les jours, et quen saccoutumant à négliger lesanciens usages sous prétexte de faire mieux, on introduit souventde grands maux pour en corriger de moindres.Jaurais fui surtout, comme nécessairement mal gouvernée, unerépublique où le peuple, croyant pouvoir se passer de ses
  5. 5. magistrats ou ne leur laisser quune autorité précaire, auraitimprudemment gardé ladministration des affaires civiles etlexécution de ses propres lois ; telle dut être la grossièreconstitution des premiers gouvernements sortant immédiatement delétat de nature, et tel fut encore un des vices qui perdirent larépublique dAthènes.Mais jaurais choisi celle où les particuliers se contentant dedonner la sanction aux lois, et de décider en corps et sur lerapport des chefs les plus importantes affaires publiques,établiraient des tribunaux respectés, en distingueraient avecsoin les divers départements ; éliraient dannée en année lesplus capables et les plus intègres de leurs concitoyens pouradministrer la justice et gouverner lEtat ; et où la vertu desmagistrats portant ainsi témoignage de la sagesse du peuple, lesuns et les autres shonoreraient mutuellement. De sorte que sijamais de funestes malentendus venaient à troubler la concordepublique, ces temps mêmes daveuglement et derreurs fussentmarqués par des témoignages de modération, destime réciproque,et dun commun respect pour les lois ; présages et garants duneréconciliation sincère et perpétuelle.Tels sont, MAGNIFIQUES, TRES HONORES, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,les avantages que jaurais recherchés dans la patrie que je meserais choisie. Que si la providence y avait ajouté de plus unesituation charmante, un climat tempéré, un pays fertile, etlaspect le plus délicieux qui soit sous le ciel, je nauraisdésiré pour combler mon bonheur que de jouir de tous ces biensdans le sein de cette heureuse patrie, vivant paisiblement dansune douce société avec mes concitoyens, exerçant envers eux, et àleur exemple, lhumanité, lamitié et toutes les vertus, etlaissant après moi lhonorable mémoire dun homme de bien, etdun honnête et vertueux patriote.Si, moins heureux ou trop tard sage, je métais vu réduit à finiren dautres climats une infirme et languissante carrière,regrettant inutilement le repos et la paix dont une jeunesse
  6. 6. imprudente maurait privé ; jaurais du moins nourri dans mon âmeces mêmes sentiments dont je naurais pu faire usage dans monpays, et pénétré dune affection tendre et désintéressée pour mesconcitoyens éloignés, je leur aurais adressé du fond de mon coeurà peu près le discours suivant.Mes chers concitoyens ou plutôt mes frères, puisque les liens dusang ainsi que les lois nous unissent presque tous, il mest douxde ne pouvoir penser à vous, sans penser en même temps à tous lesbiens dont vous jouissez et dont nul de vous peut-être ne sentmieux le prix que moi qui les ai perdus. Plus je réfléchis survotre situation politique et civile, et moins je puis imaginerque la nature des choses humaines puisse en comporter unemeilleure. Dans tous les autres gouvernements, quand il estquestion dassurer le plus grand bien de lEtat, tout se bornetoujours à des projets en idées, et tout au plus à de simplespossibilités. Pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne fautquen jouir, et vous navez plus besoin pour devenir parfaitementheureux que de savoir vous contenter de lêtre. Votresouveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de lépée, etconservée durant deux siècles à force de valeur et de sagesse,est enfin pleinement et universellement reconnue. Des traitéshonorables fixent vos limites, assurent vos droits, etaffermissent votre repos. Votre constitution est excellente,dictée par la plus sublime raison, et garantie par des puissancesamies et respectables ; votre Etat est tranquille, vous navez niguerres ni conquérants à craindre ; vous navez point dautresmaîtres que de sages lois que vous avez faites, administrées pardes magistrats intègres qui sont de votre choix ; vous nêtes niassez riches pour vous énerver par la mollesse et perdre dans devaines délices le goût du vrai bonheur et des solides vertus, niassez pauvres pour avoir besoin de plus de secours étrangers quene vous en procure votre industrie ; et cette liberté précieusequon ne maintient chez les grandes nations quavec des impôtsexorbitants, ne vous coûte presque rien à conserver.
  7. 7. Puisse durer toujours pour le bonheur de ses citoyens etlexemple des peuples une république si sagement et siheureusement constituée ! Voilà le seul voeu qui vous reste àfaire, et le seul soin qui vous reste à prendre. Cest à vousseuls désormais, non à faire votre bonheur, vos ancêtres vous enont évité la peine, mais à le rendre durable par la sagesse denbien user. Cest de votre union perpétuelle, de votre obéissanceaux lois ; de votre respect pour leurs ministres que dépend votreconservation. Sil reste parmi vous le moindre germe daigreur oude défiance, hâtez-vous de le détruire comme un levain funestedoù résulteraient tôt ou tard, vos malheurs et la ruine delEtat. Je vous conjure de rentrer tous au fond de votre coeur etde consulter la voix secrète de votre conscience. Quelquun parmivous connaît-il dans lunivers un corps plus intègre, pluséclairé, plus respectable que celui de votre magistrature ? Tousses membres ne vous donnent-ils pas lexemple de la modération,de la simplicité de moeurs, du respect pour les lois et de laplus sincère réconciliation : rendez donc sans réserve à de sisages chefs cette salutaire confiance que la raison doit à lavertu ; songez quils sont de votre choix, quils le justifient,et que les honneurs dus à ceux que vous avez constitués endignité retombent nécessairement sur vous-mêmes. Nul de vousnest assez peu éclairé pour ignorer quoù cessent la vigueur deslois et lautorité de leurs défenseurs, il ne peut y avoir nisûreté ni liberté pour personne. De quoi sagit-il donc entrevous que de faire de bon coeur et avec une juste confiance ce quevous seriez toujours obligés de faire par un véritable intérêt,par devoir, et pour la raison ? Quune coupable et funesteindifférence pour le maintient de la constitution, ne vous fassejamais négliger au besoin les sages avis des plus éclairés et desplus zélés dentre vous. Mais que léquité, la modération, laplus respectueuse fermeté, continuent de régler toutes vosdémarches et de montrer en vous à tout lunivers lexemple dunpeuple fier et modeste, aussi jaloux de sa gloire que de saliberté. Gardez-vous, surtout et ce sera mon dernier conseil,
  8. 8. découter jamais des interprétations sinistres et des discoursenvenimés dont les motifs secrets sont souvent plus dangereux queles actions qui en sont lobjet. Toute une maison séveille et setient en alarmes aux premiers cris dun bon et fidèle gardien quinaboie jamais quà lapproche des voleurs ; mais on haitlimportunité de ces animaux bruyants qui troublent sans cesse lerepos public, et dont les avertissements continuels et déplacésne se font pas même écouter au moment quils sont nécessaires.Et vous MAGNIFIQUES ET TRES HONORES SEIGNEURS ; vous dignes etrespectables magistrats dun peuple libre ; permettez-moi de vousoffrir en particulier mes hommages et mes devoirs. Sil y a dansle monde un rang propre à illustrer ceux qui loccupent, cestsans doute celui que donnent les talents et la vertu, celui dontvous vous êtes rendus dignes, et auquel vos concitoyens vous ontélevés. Leur propre mérite ajoute encore au vôtre un nouveléclat, et choisis par des hommes capables den gouvernerdautres, pour les gouverner eux-mêmes, je vous trouve autant au-dessus des autres magistrats quun peuple libre, et surtout celuique vous avez lhonneur de conduire, est par ses lumières et parsa raison au-dessus de la populace des autres Etats.Quil me soit permis de citer un exemple dont il devrait resterde meilleures traces, et qui sera toujours présent à mon cœur. Jene me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire duvertueux citoyen de qui jai reçu le jour, et qui souvententretint mon enfance du respect qui vous était dû. Je le voisencore vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme desvérités les plus sublimes. Je vois Tacite et Grotius
  9. 9. PREFACELa plus utile et la moins avancée de toutes les connaissanceshumaines me paraît être celle de lhomme2 et jose dire que laseule inscription du temple de Delphes contenait un précepte quele temps, la mer et les orages avaient tellement défiguréequelle ressemblait moins à un dieu quà une bête féroce, lâmehumaine altérée au sein de la société par mille causes sans cesserenaissantes, par lacquisition dune multitude de connaissanceset derreurs, par les changements arrivés à la constitution descorps, et par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire,changé dapparence au point dêtre presque méconnaissable ; etlon ny retrouve plus, au lieu dun être agissant toujours pardes principes certains et invariables, au lieu de cette célesteet majestueuse simplicité dont son auteur lavait empreinte, quele difforme contraste de la passion qui croit raisonner et delentendement en délire.Ce quil y a de plus cruel encore, cest que tous les progrès delespèce humaine léloignant sans cesse de son état primitif,plus nous accumulons de nouvelles connaissances, et plus nousnous ôtons les moyens dacquérir la plus importante de toutes, etque cest en un sens à force détudier lhomme que nous noussommes mis hors détat de le connaître.Il est aisé de voir que cest dans ces changements successifs dela constitution humaine quil faut chercher la première originedes différences qui distinguent les hommes, lesquels dun communaveu sont naturellement aussi égaux entre eux que létaient lesanimaux de chaque espèce, avant que diverses causes physiqueseussent introduit dans quelques-unes les variétés que nous yremarquons. En effet, il nest pas concevable que ces premierschangements, par quelque moyen quils soient arrivés, aientaltéré tout à la fois et de la même manière tous les individus delespèce ; mais les uns sétant perfectionnés ou détériorés, etayant acquis diverses qualités bonnes ou mauvaises qui nétaient
  10. 10. point inhérentes à leur nature, les autres restèrent pluslongtemps dans leur état originel ; et telle fut parmi les hommesla première source de linégalité, quil est plus aisé dedémontrer ainsi en général que den assigner avec précision lesvéritables causes.Que mes lecteurs ne simaginent donc pas que jose me flatterdavoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. Jai commencéquelques raisonnements ; jai hasardé quelques conjectures, etplus encore celle du droit naturel, sont manifestement des idéesrelatives à la nature de lhomme. Cest donc de cette nature mêmede lhomme, continue-t-il, de sa constitution et de son étatquil faut déduire les principes de cette science.Ce nest point sans surprise et sans scandale quon remarque lepeu daccord qui règne sur cette importante matière entre lesdivers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus graves écrivainsà peine en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce point.Sans parler des anciens philosophes qui semblent avoir pris àtâche de se contredire entre eux sur les principes les plusfondamentaux, les jurisconsultes ont parlé du droit naturel quechacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer cequils entendaient par appartenir ; dautres
  11. 11. PREMIERE PARTIEQuelque important quil soit, pour bien juger de létat naturelde lhomme, de le considérer dès son origine, et de lexaminer,pour ainsi dire, dans le premier embryon de lespèce ; je nesuivrai point son organisation à travers ses développementssuccessifs. Je ne marrêterai pas à rechercher dans le systèmeanimal ce quil put être au commencement, pour devenir enfin cequil est ; je nexaminerai pas si, comme le pense Aristote, sesongles allongés ne furent point dabord des griffes crochues ;sil nétait point velu comme un ours, et si marchant à quatrepieds3 , ses regards dirigés vers la terre, et bornés à unhorizon de quelques pas, ne marquaient point à la fois lecaractère, et les limites de ses idées. Je ne pourrais former surce sujet que des conjectures vagues, et presque imaginaires.Lanatomie comparée a fait encore trop peu de progrès, lesobservations des naturalistes sont encore trop incertaines, pourquon puisse établir sur de pareils fondements la base dunraisonnement solide ; ainsi, sans avoir recours aux connaissancessurnaturelles que nous avons sur ce point, et sans avoir égardaux changements qui ont dû survenir dans la conformation, tant
  12. 12. intérieure quextérieure, de lhomme, à mesure quil appliquaitses membres à de nouveaux usages, et quil se nourrissait denouveaux aliments, je le supposerai conforme de tous temps, commeje le vois aujourdhui, marchant à deux pieds, se servant de sesmains comme nous faisons des nôtres, portant ses regards surtoute la nature, et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.En dépouillant cet être, ainsi constitué, de tous les donssurnaturels quil a pu recevoir, et de toutes les facultésartificielles quil na pu acquérir que par de longs progrès ; enle considérant, en un mot, tel quil a dû sortir des mains de lanature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile queles autres, mais, à tout prendre, organisé le plusavantageusement de tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne,se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied dumême arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoinssatisfaits.La terre abandonnée à sa fertilité naturelle4 , et couverte deforêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaquepas des magasins et des retraites aux animaux de toute espèce.Les hommes dispersés parmi eux observent, imitent leur industrie,et sélèvent ainsi jusquà linstinct des bêtes, avec cetavantage que chaque espèce na que le sien propre, et que lhommenen ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprietous, se nourrit également de la plupart des aliments divers5 queles autres animaux se partagent, et trouve par con-séquent sasubsistance plus aisément que ne peut faire aucun deux.Accoutumés dès lenfance aux intempéries de lair, et à larigueur des saisons, exercés à la fatigue, et forcés de défendrenus et sans armes leur vie et leur proie contre les autres bêtesféroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se formentun tempérament robuste et presque inaltérable. Les enfants,apportant au monde lexcellente constitution de leurs pères, etla fortifiant par les mêmes exercices qui lont produite,acquièrent ainsi toute la vigueur dont lespèce humaine est
  13. 13. capable. La nature en use précisément avec eux comme la loi deSparte avec les enfants des citoyens ; elle rend forts etrobustes ceux qui sont bien constitués et fait périr tous lesautres ; différente en cela de nos sociétés, où lEtat, enrendant les enfants onéreux aux pères, les tue indistinctementavant leur naissance.Le corps de lhomme sauvage étant le seul instrument quilconnaisse, il lemploie à divers usages, dont, par le défautdexercice, les nôtres sont incapables, et cest notre industriequi nous ôte la force et lagilité que la nécessité lobligedacquérir. Sil avait eu une hache, son poignet romprait-il desi fortes branches ? Sil avait eu une fronde, lancerait-il de lamain une pierre avec tant de raideur ? Sil avait eu une échelle,grimperait-il si légèrement sur un arbre ? Sil avait eu uncheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à lhommecivilisé le temps de rassembler toutes ses machines autour delui, on ne peut douter quil ne surmonte facilement lhommesauvage ; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore,mettez-les nus et désarmés vis-à-vis lun de lautre, et vousreconnaîtrez bientôt quel est lavantage davoir sans cessetoutes ses forces à sa disposition, dêtre toujours prêt à toutévénement, et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entieravec soi6.Hobbes prétend que lhomme est naturellement intrépide, et necherche quà attaquer, et combattre. Un philosophe illustre etPufendorff Il est vrai que si la femme vient à périr lenfantrisque fort de périr avec elle ; mais ce danger est commun à centautres espèces, dont les petits ne sont de longtemps en étatdaller chercher eux-mêmes leur nourriture ; et si lenfance estplus longue parmi nous, la vie étant plus longue aussi, tout estencore à peu près égal en ce point7 , quoiquil y ait sur ladurée du premier âge, et sur le nombre des petits8 , dautresrègles, qui ne sont pas de mon sujet. Chez les vieillards, quiagissent et transpirent peu, le besoin daliments diminue avec la
  14. 14. faculté dy pourvoir ; et comme la vie sauvage éloigne deux lagoutte et les rhumatismes, et que la vieillesse est de tous lesmaux celui que les secours humains peuvent le moins soulager, ilsséteignent enfin, sans quon saperçoive quils cessent dêtre,et presque sans sen apercevoir eux-mêmes.A légard des maladies, je ne répéterai point les vaines etfausses déclamations, que font contre la médecine la plupart desgens en santé ; mais je demanderai sil y a quelque observationsolide de laquelle on puisse conclure que dans les pays, où cetart est le plus négligé, la vie moyenne de lhomme soit pluscourte que dans ceux où il est cultivé avec le plus de soin ; etcomment cela pourrait-il être, si nous nous donnons plus de mauxque la médecine ne peut nous fournir de remèdes ! Lextrêmeinégalité dans la manière de vivre, lexcès doisiveté dans lesuns, lexcès de travail dans les autres, la facilité dirriter etde satisfaire nos appétits et notre sensualité, les aliments troprecherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffants etles accablent dindigestions, la mauvaise nourriture des pauvres,dont ils manquent même le plus souvent, et dont le défaut lesporte à surcharger avidement leur estomac dans loccasion, lesveilles, les excès de toute espèce, les transports immodérés detoutes les passions, les fatigues, et lépuisement desprit, leschagrins, et les peines sans nombre quon éprouve dans tous lesétats, et dont les âmes sont perpétuellement rongées. Voilà lesfunestes garants que la plupart de nos maux sont notre propreouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, enconservant la manière de vivre simple, uniforme, et solitaire quinous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés àêtre sains, jose presque assurer que létat de réflexion est unétat contre nature, et que lhomme qui médite est un animaldépravé. Quand on songe à la bonne constitution des sauvages, aumoins de ceux que nous navons pas perdus avec nos liqueursfortes, quand on sait quils ne connaissent presque dautresmaladies que les blessures, et la vieillesse, on est très porté à
  15. 15. croire quon ferait aisément lhistoire des maladies humaines ensuivant celle des sociétés civiles. Cest au moins lavis dePlaton, qui juge, sur certains remèdes employés ou approuvés parPodalyre et Macaon. Je nai considéré jusquici que lhommephysique. Tâchons de le regarder maintenant par le côtémétaphysique et moral.Je ne vois dans tout animal quune machine ingénieuse, à qui lanature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour segarantir, jusquà un certain point, de tout ce qui tend à ladétruire, ou à la déranger. Japerçois précisément les mêmeschoses dans la machine humaine, avec cette différence que lanature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieuque lhomme concourt aux siennes, en qualité dagent libre. Lunchoisit ou rejette par instinct, et lautre par un acte deliberté ; ce qui fait que la bête ne peut sécarter de la règlequi lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de lefaire, et que lhomme sen écarte souvent à son préjudice. Cestainsi quun pigeon mourrait de faim près dun bassin rempli desmeilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou degrain, quoique lun et lautre pût très bien se nourrir delaliment quil dédaigne, sil sétait avisé den essayer. Cestainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leurcausent la fièvre et la mort ; parce que lesprit déprave lessens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait.Tout animal a des idées puisquil a des sens, il combine même sesidées jusquà un certain point, et lhomme ne diffère à cet égardde la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont mêmeavancé quil y a plus de différence de tel homme à tel homme quede tel homme à telle bête ; ce nest donc pas tant lentendementqui fait parmi les animaux la distinction spécifique de lhommeque sa qualité dagent libre. La nature commande à tout animal,et la bête obéit. Lhomme éprouve la même impression, mais il sereconnaît libre dacquiescer, ou de résister ; et cest surtoutdans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité
  16. 16. de son âme : car la physique explique en quelque manière lemécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans lapuissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentimentde cette puissance on ne trouve que des actes purementspirituels, dont on nexplique rien par les lois de la mécanique.Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions,laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence delhomme et de lanimal, il y a une autre qualité très spécifiquequi les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir decontestation, cest la faculté de se perfectionner ; faculté qui,à laide des circonstances, développe successivement toutes lesautres, et réside parmi nous tant dans lespèce que danslindividu, au lieu quun animal est, au bout de quelques mois,ce quil sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans,ce quelle était la première année de ces mille ans. Pourquoilhomme seul est-il sujet à devenir imbécile ? Nest-ce pointquil retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis quela bête, qui na rien acquis et qui na rien non plus à perdre,reste toujours avec son instinct, lhomme reperdant par lavieillesse ou dautres accidents tout ce quesa perfectibilité. Lhomme sauvage, livré par la nature au seulinstinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être,par des facultés capables dy suppléer dabord, et de léleverensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par lesfonctions purement animales10 : apercevoir et sentir sera sonpremier état, qui lui sera commun avec tous les animaux. Vouloiret ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières, etpresque les seules opérations de son âme, jusquà ce que denouvelles circonstances y causent de nouveaux développements.Quoi quen disent les moralistes, lentendement, qui, dun communaveu, lui doivent beaucoup aussi : cest par leur activité quenotre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connaître queparce que nous désirons de jouir, et il nest pas possible deconcevoir pourquoi celui qui naurait ni désirs ni craintes se
  17. 17. donnerait la peine de raisonner. Les passions, à leur tour,tirent leur origine de nos besoins, et leur progrès de nosconnaissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses quesur les idées quon en peut avoir, ou par la simple impulsion dela nature ; et lhomme sauvage, privé de toute sorte de lumières,néprouve que les passions de cette dernière espèce ; ses désirsne passent pas ses besoins physiques11; les seuls biens, quilconnaisse dans lunivers sont la nourriture, une femelle et lerepos ; les seuls maux quil craigne sont la douleur et la faim ;je dis la douleur et non la mort ; car jamais lanimal ne saurace que cest que mourir, et la connaissance de la mort, et de sesterreurs, est une des premières acquisitions que lhomme aitfaites, en séloignant de la condition animale.Il me serait aisé, si cela métait nécessaire, dappuyer cesentiment par les faits, et de faire voir que chez toutes lesnations du monde, les progrès de lesprit se sont précisémentproportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de lanature, ou auxquels les circonstances les avaient assujettis, etpar conséquent aux passions, qui les portaient à pourvoir à cesbesoins. Je montrerais en Egypte les arts naissants, etsétendant avec les débordements du Nil ; je suivrais leurprogrès chez les Grecs, où lon les vit germer, croître, etsélever jusquaux cieux parmi les sables et les rochers delAttique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles delEurotas ; je remarquerais quen général les peuples du Nordsont plus industrieux que ceux du Midi, parce quils peuventmoins se passer de lêtre, comme si la nature voulait ainsiégaliser les choses, en donnant aux esprits la fertilité quellerefuse à la terre.Mais sans recourir aux témoignages incertains de lHistoire, quine voit que tout semble éloigner de lhomme sauvage la tentationet les moyens de cesser de lêtre ? Son imagination ne lui peintrien ; son coeur ne lui demande rien. Ses modiques besoins setrouvent si aisément sous la main, et il est si loin du degré de
  18. 18. connaissances nécessaires pour désirer den acquérir de plusgrandes quil ne peut avoir ni prévoyance, ni curiosité. Lespectacle de la nature lui devient indifférent, à force de luidevenir familier. Cest toujours le même ordre, ce sont toujoursles mêmes révolutions ; il na pas lesprit de sétonner des plusgrandes merveilles ; et ce nest pas chez lui quil faut chercherla philosophie dont lhomme a besoin, pour savoir observer unefois ce quil a vu tous les jours. Son âme, que rien nagite, selivre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucuneidée de lavenir, quelque prochain quil puisse être, et sesprojets, bornés comme ses vues, sétendent à peine jusquà la finde la journée. Tel est encore aujourdhui le degré de prévoyancedu Caraïbe : il vend le matin son lit de coton, et vient pleurerle soir pour le racheter, faute davoir prévu quil en auraitbesoin pour la nuit prochaine.Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des puressensations aux plus simples connaissances sagrandit à nosregards ; et il est impossible de concevoir comment un hommeaurait pu par ses seules forces, sans le secours de lacommunication, et sans laiguillon de la nécessité, franchir unsi grand intervalle. Combien de siècles se sont peut-êtreécoulés, avant que les hommes aient été à portée de voir dautrefeu que celui du ciel ? Combien ne leur a-t-il pas fallu dedifférents hasards pour apprendre les usages les plus communs decet élément ? Combien de fois ne lont-ils pas laissé éteindre,avant que davoir acquis lart de le reproduire ? Et combien defois peut-être chacun de ces secrets nest-il pas mort avec celuiqui lavait découvert ? Que dirons-nous de lagriculture, art quidemande tant de travail et de prévoyance ; qui tient à dautresarts, qui très évidemment nest praticable que dans une sociétéau moins commencée, et qui ne nous sert pas tant à tirer de laterre des aliments quelle fournirait bien sans cela quà laforcer aux préférences, qui sont le plus de notre goût ? Maissupposons que les hommes eussent tellement multiplié que les
  19. 19. productions naturelles neussent plus suffi pour les nourrir ;supposition qui, pour le dire en passant, montrerait un grandavantage pour lespèce humaine dans cette manière de vivre ;supposons que sans forges, et sans ateliers, les instruments dulabourage fussent tombés du ciel entre les mains des sauvages ;que ces hommes eussent vaincu la haine mortelle quils ont touspour un travail continu ; quils eussent appris à prévoir de siloin leurs besoins, quils eussent deviné comment il fautcultiver la terre, semer les grains, et planter les arbres ;quils eussent trouvé lart de moudre le blé, et de mettre leraisin en fermentation ; toutes choses quil leur a fallu faireenseigner par les dieux, faute de concevoir comment ils lesauraient apprises deux-mêmes ; quel serait après cela, lhommeassez insensé pour se tourmenter à la culture dun champ qui seradépouillé par le premier venu, homme, ou bête indifféremment, àqui cette moisson conviendra ; et comment chacun pourra-t-il serésoudre à passer sa vie à un travail pénible, dont il estdautant plus sûr de ne pas recueillir le prix quil lui seraplus nécessaire ? En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la terre, tant quelle ne serapoint partagée entre eux, cest-à-dire tant que létat de naturene sera point anéanti ?Quand nous voudrions supposer un homme sauvage aussi habile danslart de penser que nous le font nos philosophes ; quand nous enferions, à leur exemple, un philosophe lui-même, découvrant seulles plus sublimes vérités, se faisant, par des suites deraisonnements très abstraits, des maximes de justice et deraisons tirées de lamour de lordre en général, ou de la volontéconnue de son Créateur ; en un mot, quand nous lui supposerionsdans lesprit autant dintelligence et de lumières quil doitavoir, et quon lui trouve en effet de pesanteur et de stupidité,quelle utilité retirerait lespèce de toute cette métaphysique,qui ne pourrait se communiquer et qui périrait avec lindividuqui laurait inventée ? Quel progrès pourrait faire le genre
  20. 20. humain épars dans les bois parmi les animaux ? Et jusquà quelpoint pourraient se perfectionner, et séclairer mutuellement deshommes qui, nayant ni domicile fixe ni aucun besoin lun delautre, se rencontreraient, peut-être à peine deux fois en leurvie, sans se connaître, et sans se parler ?Quon songe de combien didées nous sommes redevables à lusagede la parole ; combien la grammaire exerce et facilite lesopérations de lesprit ; et quon pense aux peines inconcevables,et au temps infini qua dû coûter la première invention deslangues ; quon joigne ces réflexions aux précédentes, et lonjugera combien il eût fallu de milliers de siècles, pourdévelopper successivement dans lesprit humain les opérationsdont il était capable.Quil me soit permis de considérer un instant les embarras delorigine des langues. Je pourrais me contenter de citer ou de 12répéter ici les recherches que M. lAbbé de Condillac ; la mèreallaitait dabord ses enfants pour son propre besoin ; puislhabitude les lui ayant rendus chers, elle les nourrissaitensuite pour le leur ; sitôt quils avaient la force de chercherleur pâture, ils ne tardaient pas à quitter la mère elle-même ;et comme il ny avait presque point dautre moyen de se retrouverque de ne pas se perdre de vue, ils en étaient bientôt au pointde ne pas même se reconnaître les uns les autres. Remarquezencore que lenfant ayant tous ses besoins à expliquer, et parconséquent plus de choses à dire à la mère que la mère àlenfant, cest lui qui doit faire les plus grands frais delinvention, et que la langue quil emploie doit être en grandepartie son propre ouvrage ; ce qui multiplie autant les languesquil y a dindividus pour les parler, à quoi contribue encore lavie errante et vagabonde qui ne laisse à aucun idiome le temps deprendre de la consistance ; car de dire que la mère dicte àlenfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telleou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des languesdéjà formées, mais cela napprend point comment elles se forment.
  21. 21. Supposons cette première difficulté vaincue : franchissons pourun moment lespace immense qui dut se trouver entre le pur étatde nature et le besoin des langues ; et cherchons, en lessupposant nécessaires13 , comment elles purent commencer àsétablir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente ;car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre àpenser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pourtrouver lart de la parole ; et quand on comprendrait comment lessons de la voix ont été pris pour les interprètes conventionnelsde nos idées, il resterait toujours à savoir quels ont pu êtreles interprètes mêmes de cette convention pour les idées qui,nayant point un objet sensible, ne pouvaient sindiquer ni parle geste, ni par la voix, de sorte quà peine peut-on former desconjectures supportables sur la naissance de cet art decommuniquer ses pensées, et détablir un commerce entre lesesprits : art sublime qui est déjà si loin de son origine, maisque le philosophe voit encore à une si prodigieuse distance de saperfection quil ny a point dhomme assez hardi pour assurerquil y arriverait jamais, quand les révolutions que le tempsamène nécessairement seraient suspendues en sa faveur, que lespréjugés sortiraient des académies ou se tairaient devant elles,et quelles pourraient soccuper de cet objet épineux, durant dessiècles entiers sans interruption.Le premier langage de lhomme, le langage le plus universel, leplus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant quil fallûtpersuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme cecri nétait arraché que par une sorte dinstinct dans lesoccasions pressantes, pour implorer du secours dans les grandsdangers, ou du soulagement dans les maux violents, il nétait pasdun grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnentdes sentiments plus modérés. Quand les idées des hommescommencèrent à sétendre et à se multiplier, et quil sétablitentre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent dessignes plus nombreux et un langage plus étendu : ils
  22. 22. multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent lesgestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont lesens dépend moins dune détermination antérieure. Ils exprimaientdonc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux quifrappent louïe, par des sons imitatifs : mais comme le gestenindique guère que les objets présents, ou faciles à décrire, etles actions visibles ; quil nest pas dun usage universel,puisque lobscurité, ou linterposition dun corps le rendentinutile, et quil exige lattention plutôt quil ne lexcite, onsavisa enfin de lui substituer les articulations de la voix,qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont pluspropres à les représenter toutes, comme signes institués ;substitution qui ne put se faire que dun commun consentement, etdune manière assez difficile à pratiquer pour des hommes dontles organes grossiers navaient encore aucun exercice, et plusdifficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet accordunanime dut être motivé, et que la parole paraît avoir été fortnécessaire, pour établir lusage de la parole.On doit juger que les premiers mots, dont les hommes firentusage, eurent dans leur esprit une signification beaucoup plusétendue que nont ceux quon emploie dans les langues déjàformées, et quignorant la division du discours en ses partiesconstitutives, ils donnèrent dabord à chaque mot le sens duneproposition entière. Quand ils commencèrent à distinguer le sujetdavec lattribut, et le verbe davec le nom, ce qui ne fut pasun médiocre effort de génie, les substantifs ne furent dabordquautant de noms propres, linfinitif fut le seul temps desverbes, et à légard des adjectifs la notion ne sen dutdévelopper que fort difficilement, parce que tout adjectif est unmot abstrait, et que les abstractions sont des opérationspénibles, et peu naturelles.Chaque objet reçut dabord un nom particulier, sans égard auxgenres, et aux espèces, que ces premiers instituteurs nétaientpas en état de distinguer ; et tous les individus se présentèrent
  23. 23. isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de lanature. Si un chêne sappelait A, un autre chêne sappelait B :de sorte que plus les connaissances étaient bornées, et plus ledictionnaire devint étendu. Lembarras de toute cettenomenclature ne put être levé facilement : car pour ranger lesêtres sous des dénominations communes, et génériques, il enfallait connaître les propriétés et les différences ; il fallaitdes observations, et des définitions, cest-à-dire, de lhistoirenaturelle et de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes dece temps-là nen pouvaient avoir.Dailleurs, les idées générales ne peuvent sintroduire danslesprit quà laide des mots, et lentendement ne les saisit quepar des propositions. Cest une des raisons pour quoi les animauxne sauraient se former de telles idées, ni jamais acquérir laperfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiterdune noix à lautre, pense-t-on quil ait lidée générale decette sorte de fruit, et quil compare son archétype à ces deuxindividus ? Non sans doute ; mais la vue de lune de ces noixrappelle à sa mémoire les sensations quil a reçues de lautre,et ses yeux, modifiés dune certaine manière, annoncent à songoût la modification quil va recevoir. Toute idée générale estpurement intellectuelle ; pour peu que limagination sen mêle,lidée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracerlimage dun arbre en général, jamais vous nen viendrez à bout,malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu,clair ou foncé, et sil dépendait de vous de ny voir que ce quise trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à unarbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne seconçoivent que par le discours. La définition seule du trianglevous en donne la véritable idée : sitôt que vous en figurez undans votre esprit, cest un tel triangle et non pas un autre, etvous ne pouvez éviter den rendre les lignes sensibles ou le plancoloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut doncparler pour avoir des idées générales ; car sitôt que
  24. 24. limagination sarrête, lesprit ne marche plus quà laide dudiscours. Si donc les premiers inventeurs nont pu donner desnoms quaux idées quils avaient déjà, il sensuit que lespremiers substantifs nont pu jamais être que des noms propres.Mais lorsque, par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveauxgrammairiens commencèrent à étendre leurs idées et à généraliserleurs mots, lignorance des inventeurs dut assujettir cetteméthode à des bornes fort étroites ; et comme ils avaient dabordtrop multiplié les noms des individus faute de connaître lesgenres et les espèces, ils firent ensuite trop peu despèces etde genres faute davoir considéré les êtres par toutes leursdifférences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût falluplus dexpérience et de lumière quils nen pouvaient avoir, etplus de recherches et de travail quils ny en voulaientemployer. Or si, même aujourdhui, lon découvre chaque jour denouvelles espèces qui avaient échappé jusquici à toutes nosobservations, quon pense combien il dut sen dérober à deshommes qui ne jugeaient des choses que sur le premier aspect !Quant aux classes primitives et aux notions les plus générales,il est superflu dajouter quelles durent leur échapper encore :comment, par exemple, auraient-ils imaginé ou entendu les mots dematière, desprit, de substance, de mode, de figure, demouvement, puisque nos philosophes qui sen servent depuis silongtemps ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, et queles idées quon attache à ces mots étant purement métaphysiques,ils nen trouvaient aucun modèle dans la nature ?Je marrête à ces premiers pas, et je supplie mes juges desuspendre ici leur lecture ; pour considérer, sur linvention desseuls substantifs physiques, cest-à-dire, sur la partie de lalangue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire,pour exprimer toutes les pensées des hommes, pour prendre uneforme constante, pouvoir être parlée en public, et influer sur lasociété. Je les supplie de réfléchir à ce quil a fallu de tempset de connaissances pour trouver les nombres14 , les mots
  25. 25. abstraits, les aoristes. Quoi quil en soit de ces origines, onvoit du moins, au peu de soin qua pris la nature de rapprocherles hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter lusagede la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, etcombien elle a peu mis du sien dans tout ce quils ont fait, pouren établir les liens. En effet, il est impossible dimaginerpourquoi, dans cet état primitif, un homme aurait plutôt besoindun autre homme quun singe ou un loup de son semblable, ni, cebesoin supposé, quel motif pourrait engager lautre à y pourvoir,ni même, en ce dernier cas, comment ils pourraient convenir entreeux des conditions. Je sais quon nous répète sans cesse que rienneût été si misérable que lhomme dans cet état ; et sil estvrai, comme je crois lavoir prouvé, quil neût pu quaprès biendes siècles avoir le désir et loccasion den sortir, ce seraitun procès à faire à la nature, et non à celui quelle auraitainsi constitué. Mais, si jentends bien ce terme de misérable,cest un mot qui na aucun sens, ou qui ne signifie quuneprivation douloureuse et la souffrance du corps ou de lâme. Orje voudrais bien quon mexpliquât quel peut être le genre demisère dun être libre dont le coeur est en paix et le corps ensanté. Je demande laquelle, de la vie civile ou naturelle, est laplus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ?Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui seplaignent de leur existence, plusieurs même qui sen priventautant quil est en eux, et la réunion des lois divine et humainesuffit à peine pour arrêter ce désordre. Je demande si jamais ona ouï dire quun sauvage en liberté ait seulement songé à seplaindre de la vie et à se donner la mort ? Quon juge donc avecmoins dorgueil de quel côté est la véritable misère. Rien aucontraire neût été si misérable que lhomme sauvage, ébloui pardes lumières, tourmenté par des passions, et raisonnant sur unétat différent du sien. Ce fut par une providence très sage, queles facultés quil avait en puissance ne devaient se développerquavec les occasions de les exercer, afin quelles ne luifussent ni superflues et à charge avant le temps, ni tardives, et
  26. 26. inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct tout ce quilfallait pour vivre dans létat de nature, il na dans une raisoncultivée que ce quil lui faut pour vivre en société.Il paraît dabord que les hommes dans cet état nayant entre euxaucune sorte de relation morale, ni de devoirs connus, nepouvaient être ni bons ni méchants, et navaient ni vices nivertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, onnappelle vices dans lindividu les qualités qui peuvent nuire àsa propre conservation, et vertus celles qui peuvent y contribuer; auquel cas, il faudrait appeler le plus vertueux celui quirésisterait le moins aux simples impulsions de la nature. Maissans nous écarter du sens ordinaire, il est à propos de suspendrele jugement que nous pourrions porter sur une telle situation, etde nous défier de nos préjugés, jusquà ce que, la balance à lamain, on ait examiné sil y a plus de vertus que de vices parmiles hommes civilisés, ou si leurs vertus sont plus avantageusesque leurs vices ne sont funestes, ou si le progrès de leursconnaissances est un dédommagement suffisant des maux quils sefont mutuellement, à mesure quils sinstruisent du bien quilsdevraient se faire, ou sils ne seraient pas, à tout prendre,dans une situation plus heureuse de navoir ni mal à craindre nibien à espérer de personne que de sêtre soumis à une dépendanceuniverselle, et de sobliger à tout recevoir de ceux qui nesobligent à leur rien donner.Nallons pas surtout conclure avec Hobbes que pour navoir aucuneidée de la bonté, lhomme soit naturellement méchant, quil soitvicieux parce quil ne connaît pas la vertu, quil refusetoujours à ses semblables des services quil ne croit pas leurdevoir, ni quen vertu du droit quil sattribue avec raison auxchoses dont il a besoin, il simagine follement être le seulpropriétaire de tout lunivers. Hobbes a très bien vu le défautde toutes les définitions modernes du droit naturel : mais lesconséquences quil tire de la sienne montrent quil la prend dansun sens qui nest pas moins faux * qui sont louvrage de la
  27. 27. société, et qui ont rendu les lois nécessaires. Le méchant, dit-il, est un enfant robuste ; il reste à savoir si lhomme sauvageest un enfant robuste. Quand on le lui accorderait, quenconclurait-il ? Que si, quand il est robuste, cet homme étaitaussi dépendant des autres que quand il est faible, il ny asorte dexcès auxquels il ne se portât, quil ne battît sa mèrelorsquelle tarderait trop à lui donner la mamelle, quilnétranglât un de ses jeunes frères lorsquil en seraitincommodé, quil ne mordît la jambe à lautre lorsquil en seraitheurté ou troublé ; mais ce sont deux suppositionscontradictoires dans létat de nature quêtre robuste etdépendant ; lhomme est faible quand il est dépendant, et il estémancipé avant que dêtre robuste. Hobbes na pas vu que la mêmecause qui empêche les sauvages duser de leur raison, comme leprétendent nos jurisconsultes15 , tempère lardeur quil a pourson bien-être par une répugnance innée à voir souffrir sonsemblable. Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre,en accordant à lhomme la seule vertu naturelle, quait été forcéde reconnaître le détracteur le plus outré des vertushumaines. Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur àtoute réflexion : telle est la force de la pitié naturelle, queles moeurs les plus dépravées ont encore peine à détruire,puisquon voit tous les jours dans nos spectacles sattendrir etpleurer aux malheurs dun infortuné tel, qui, sil était à laplace du tyran, aggraverait encore les tourments de son ennemiAvec des passions si peu actives, et un frein si salutaire, leshommes plutôt farouches que méchants, et plus attentifs à segarantir du mal quils pouvaient recevoir que tentés den faire àautrui, nétaient pas sujets à des démêlés fort dangereux : commeils navaient entre eux aucune espèce de commerce, quils neconnaissaient par conséquent ni la vanité, ni la considération,ni lestime, ni le mépris, quils n avaient pas la moindrenotion du tien et du mien, ni aucune véritable idée de lajustice, quils regardaient les violences quils pouvaient
  28. 28. essuyer comme un mal facile à réparer, et non comme une injurequil faut punir, et quils ne songeaient pas même à la vengeancesi ce nest peut-être machinalement et sur-le-champ, comme lechien qui mord la pierre quon lui jette, leurs disputes eussenteu rarement des suites sanglantes, si elles neussent point eu desujet plus sensible que la pâture : mais jen vois un plusdangereux, dont il me reste à parler.Parmi les passions qui agitent le coeur de lhomme, il en est uneardente, impétueuse, qui rend un sexe nécessaire à lautre,passion terrible qui brave tous les dangers, renverse tous lesobstacles, et qui dans ses fureurs semble propre à détruire legenre humain quelle est destinée à conserver. Que deviendrontles hommes en proie à cette rage effrénée et brutale, sanspudeur, sans retenue, et se disputant chaque jour leurs amours auprix de leur sang ?Il faut convenir dabord que plus les passions sont violentes,plus les lois sont nécessaires pour les contenir : mais outre queles désordres et les crimes que celles-ci causent tous les joursparmi nous montrent assez linsuffisance des lois à cet égard, ilserait encore bon dexaminer si ces désordres ne sont point nésavec les lois mêmes ; car alors, quand elles seraient capables deles réprimer, ce serait bien le moins quon en dût exiger quedarrêter un mal qui nexisterait point sans elles.Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentimentde lamour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe àsunir à lautre ; le moral est ce qui détermine ce désir et lefixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donnepour cet objet préféré un plus grand degré dénergie. Or il estfacile de voir que le moral de lamour est un sentiment factice ;né de lusage de la société, et célébré par les femmes avecbeaucoup dhabileté et de soin pour établir leur empire, etrendre dominant le sexe qui devrait obéir. Ce sentiment étantfondé sur certaines notions du mérite ou de la beauté quunsauvage nest point en état davoir, et sur des comparaisons
  29. 29. quil nest point en état de faire, doit être presque nul pourlui. Car comme son esprit na pu se former des idées abstraitesde régularité et de proportion, son coeur nest point non plussusceptible des sentiments dadmiration et damour qui, même sansquon sen aperçoive, naissent de lapplication de ces idées ; ilécoute uniquement le tempérament quil a reçu de la nature, etnon le goût quil na pu acquérir, et toute femme est bonne pourlui.Bornés au seul physique de lamour, et assez heureux pour ignorerces préférences qui en irritent le sentiment et en augmentent lesdifficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemment et moinsvivement les ardeurs du tempérament et par conséquent avoir entreeux des disputes plus rares, et moins cruelles. Limagination,qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des coeurssauvages ; chacun attend paisiblement limpulsion de la nature,sy livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et lebesoin satisfait, tout le désir est éteint.Cest donc une chose incontestable que lamour même, ainsi quetoutes les autres passions, na acquis que dans la société cetteardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes, etil est dautant plus ridicule de représenter les sauvages commesentrégorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, quecette opinion est directement contraire à lexpérience, et queles Caraïbes, celui de tous les peuples existants qui jusquicisest écarté le moins de létat de nature, sont précisément lesplus paisibles dans leurs amours, et les moins sujets à lajalousie, quoique vivant sous un climat brûlant qui sembletoujours donner à ces passions une plus grande activité.A légard des inductions quon pourrait tirer dans plusieursespèces danimaux, des combats des mâles qui ensanglantent entout temps nos basses-cours ou qui font retenir au printemps nosforêts de leurs cris en se disputant la femelle, il fautcommencer par exclure toutes les espèces où la nature amanifestement établi dans la puissance relative des sexes
  30. 30. dautres rapports que parmi nous : ainsi les combats des coqs neforment point une induction pour lespèce humaine. Dans lesespèces où la proportion est mieux observée, ces combats nepeuvent avoir pour causes que la rareté des femelles eu égard aunombre des mâles, ou les intervalles exclusifs durant lesquels lafemelle refuse constamment lapproche du mâle, ce qui revient àla première cause ; car si chaque femelle ne souffre le mâle quedurant deux mois de lannée, cest à cet égard comme si le nombredes femelles était moindre des cinq sixièmes. Or aucun de cesdeux cas nest applicable à lespèce humaine où le nombre desfemelles surpasse généralement celui des mâles, et où lon najamais observé que même parmi les sauvages les femelles aient,comme celles des autres espèces, des temps de chaleur etdexclusion. De plus parmi plusieurs de ces animaux, toutelespèce entrant à la fois en effervescence, il vient un momentterrible dardeur commune, de tumulte, de désordre, et de combat: moment qui na point lieu parmi lespèce humaine où lamournest jamais périodique. On ne peut donc pas conclure des combatsde certains animaux pour la possession des femelles que la mêmechose arriverait à lhomme dans létat de nature ; et quand mêmeon pourrait tirer cette conclusion, comme ces dissensions nedétruisent point les autres espèces, on doit penser au moinsquelles ne seraient pas plus funestes à la nôtre, et il est trèsapparent quelles y causeraient encore moins de ravage quellesne font dans la société, surtout dans les pays où les moeursétant encore comptées pour quelque chose, la jalousie des amantset la vengeance des époux causent chaque jour des duels, desmeurtres, et pis encore ; où le devoir dune éternelle fidéliténe sert quà faire des adultères, et où les lois mêmes de lacontinence et de lhonneur étendent nécessairement la débauche,et multiplient les avortements.Concluons querrant dans les forêts sans industrie, sans parole,sans domicile, sans guerre, et sans liaisons, sans nul besoin deses semblables, comme sans nul désir de leur nuire, peut-être
  31. 31. même sans jamais en reconnaître aucun individuellement, lhommesauvage sujet à peu de passions, et se suffisant à lui-même,navait que les sentiments et les lumières propres à cet état,quil ne sentait que ses vrais besoins, ne regardait que ce quilcroyait avoir intérêt de voir, et que son intelligence ne faisaitpas plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisaitquelque découverte, il pouvait dautant moins la communiquerquil ne reconnaissait pas même ses enfants. Lart périssait aveclinventeur ; il ny avait ni éducation ni progrès, lesgénérations se multipliaient inutilement ; et chacune partanttoujours du même point, les siècles sécoulaient dans toute lagrossièreté des premiers âges, lespèce était déjà vieille, etlhomme restait toujours enfant.Si je me suis étendu si longtemps sur la supposition de cettecondition primitive, cest quayant danciennes erreurs et despréjugés invétérés à détruire, jai cru devoir creuser jusquà laracine, et montrer dans le tableau du véritable état de naturecombien linégalité, même naturelle, est loin davoir dans cetétat autant de réalité et dinfluence que le prétendent nosécrivains.En effet, il est aisé de voir quentre les différences quidistinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles quisont uniquement louvrage de lhabitude et des divers genres devie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempéramentrobuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent,viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on aété élevé que de la constitution primitive des corps. Il en estde même des forces de lesprit, et non seulement léducation metla différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sontpas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers àproportion de la culture ; car quun géant et un nain marchentsur la même route, chaque pas quils feront lun et lautredonnera un nouvel avantage au géant. Or si lon compare ladiversité prodigieuse déducations et de genres de vie qui règne
  32. 32. dans les différents ordres de létat civil, avec la simplicité etluniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissentdes mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactementles mêmes choses, on comprendra combien la différence dhomme àhomme doit être moindre dans létat de nature que dans celui desociété, et combien linégalité naturelle doit augmenter danslespèce humaine par linégalité dinstitution.Mais quand la nature affecterait dans la distribution de ses donsautant de préférences quon le prétend, quel avantage les plusfavorisés en tireraient-ils, au préjudice des autres, dans unétat de choses qui nadmettrait presque aucune sorte de relationentre eux ? Là où il ny a point damour, de quoi servira labeauté ? Que sert lesprit à des gens qui ne parlent point, et laruse à ceux qui nont point daffaires ? Jentends toujoursrépéter que les plus forts opprimeront les faibles ; mais quonmexplique ce quon veut dire par ce mot doppression. Les unsdomineront avec violence, les autres gémiront asservis à tousleurs caprices : voilà précisément ce que jobserve parmi nous,mais je ne vois pas comment cela pourrait se dire des hommessauvages, à qui lon aurait même bien de la peine à faireentendre ce que cest que servitude et domination. Un hommepourra bien semparer des fruits quun autre a cueillis, dugibier quil a tué, de lantre qui lui servait lasile ; maiscomment viendra-t-il jamais à bout de sen faire obéir, etquelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi deshommes qui ne possèdent rien ? Si lon me chasse dun arbre, jensuis quitte pour aller à un autre ; si lon me tourmente dans unlieu, qui mempêchera de passer ailleurs ? Se trouve-t-il unhomme dune force assez supérieure à la mienne, et, de plus,assez dépravé, assez paresseux, et assez féroce pour mecontraindre à pourvoir à sa subsistance pendant quil demeureoisif ? Il faut quil se résolve à ne pas me perdre de vue unseul instant, à me tenir lié avec un très grand soin durant sonsommeil, de peur que je ne méchappe ou que je ne le tue : cest-
  33. 33. à-dire quil est obligé de sexposer volontairement à une peinebeaucoup plus grande que celle quil veut éviter, et que cellequil me donne à moi-même. Après tout cela, sa vigilance serelâche-t-elle un moment ? Un bruit imprévu lui fait-il détournerla tête ? Je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés,et il ne me revoit de sa vie.Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, lesliens de la servitude nétant formés que de la dépendancemutuelle des hommes et des besoins réciproques qui les unissent,il est impossible dasservir un homme sans lavoir mis auparavantdans le cas de ne pouvoir se passer dun autre ; situation quinexistant pas dans létat de nature, y laisse chacun libre dujoug et rend vaine la loi du plus fort.Après avoir prouvé que linégalité est à peine sensible danslétat de nature, et que son influence y est presque nulle, il mereste à montrer son origine, et ses progrès dans lesdéveloppements successifs de lesprit humain. Après avoir montréque la perfectibilité, les vertus sociales et les autres facultésque lhomme naturel avait reçues en puissance ne pouvaient jamaisse développer delles-mêmes, quelles avaient besoin pour cela duconcours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient nejamais naître, et sans lesquelles il fût demeuré éternellementdans sa condition primitive ; il me reste à considérer et àrapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner laraison humaine, en détériorant lespèce, rendre un être méchanten le rendant sociable, et dun terme si éloigné amener enfinlhomme et le monde au point où nous les voyons.Javoue que les événements que jai à décrire ayant pu arriver deplusieurs manières, je ne puis me déterminer sur le choix que pardes conjectures ; mais outre que ces conjectures deviennent desraisons, quand elles sont les plus probables quon puisse tirerde la nature des choses et les seuls moyens quon puisse avoir dedécouvrir la vérité, les conséquences que je veux déduire desmiennes ne seront point pour cela conjecturales, puisque, sur les
  34. 34. principes que je viens détablir, on ne saurait former aucunautre système qui ne me fournisse les mêmes résultats, et dont jene puisse tirer les mêmes conclusions.Ceci me dispensera détendre mes réflexions sur la manière dontle laps de temps compense le peu de vraisemblance des événements; sur la puissance surprenante des causes très légèreslorsquelles agissent sans relâche ; sur limpossibilité où lonest dun côté de détruire certaines hypothèses, si de lautre onse trouve hors détat de leur donner le degré de certitude desfaits ; sur ce que deux faits étant donnés comme réels à lier parune suite de faits intermédiaires, inconnus ou regardés commetels, cest à lhistoire, quand on la, de donner les faits quiles lient ; cest à la philosophie, à son défaut, de déterminerles faits semblables qui peuvent les lier ; enfin sur ce quenmatière dévénements la similitude réduit les faits à un beaucoupplus petit nombre de classes différentes quon ne se limagine.Il me suffit doffrir ces objets à la considération de mes juges: il me suffit davoir fait en sorte que les lecteurs vulgairesneussent pas besoin de les considérer.NOTES :1. Hérodote.3. Les changements quun long usage de marcher sur deux pieds apu produire dans la conformation de lhomme, les rapports quonobserve encore entre ses bras et les jambes antérieures desquadrupèdes et linduction tirée de leur manière de marcher ontpu faire naître des doutes sur celle qui devait nous être la plusnaturelle. Tous les enfants commencent par marcher à quatre piedset ont besoin de notre exemple et de nos leçons pour apprendre àse tenir debout. Il y a même des nations sauvages, telles que lesHottentots qui, négligeant beaucoup les enfants, les laissentmarcher sur les mains si longtemps quils ont ensuite bien de lapeine à les redresser ; autant en font les enfants des Caraïbes
  35. 35. des Antilles. Il y a divers exemples dhommes quadrupèdes et jepourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé,en 1344, auprès de Hesse où il avait été nourri par des loups etqui disait depuis à la cour du prince Henri que, sil neût tenuquà lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmiles hommes. Il avait tellement pris lhabitude de marcher commeces animaux quil fallut lui attacher des pièces de bois qui leforçaient à se tenir debout et en équilibre sur ses deux pieds.Il en était de même de lenfant quon trouva en 1694 dans lesforêts de Lituanie et qui vivait parmi les ours. Il ne donnait,dit M. de Condillac.4. Sil se trouvait parmi mes lecteurs quelque assez mauvaisphysicien pour me faire des difficultés sur la supposition decette fertilité naturelle de la terre, je vais lui répondre parle passage suivant :« Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus desubstance de lair et de leau quils nen tirent de la terre, ilarrive quen pourrissant ils rendent à la terre plus quils nenont tiré ; dailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie enarrêtant les vapeurs. Ainsi dans un bois que lon conserveraitbien longtemps sans y toucher, la couche de terre qui sert à lavégétation augmenterait considérablement ; mais les animauxrendant moins à la terre quils nen tirent, et les hommesfaisant des consommations énormes de bois et de plantes pour lefeu et pour dautres usages, il sensuit que la couche de terrevégétale dun pays habité doit toujours diminuer et devenir enfincomme le terrain de lArabie Pétrée, et comme celui de tantdautres provinces de lOrient, qui est en effet le climat leplus anciennement habité, où lon ne trouve que du sel et dessables, car le sel fixe des plantes et des animaux reste, tandisque toutes les autres parties se volatilisent. » M. deBuffon, Hist. Nat.On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité darbreset de plantes de toute espèce, dont étaient remplies presque
  36. 36. toutes les îles désertes qui ont été découvertes dans cesderniers siècles, et par ce que lHistoire nous apprend desforêts immenses quil a fallu abattre par toute la terre à mesurequelle sest peuplée et policée. Sur quoi je ferai encore lestrois remarques suivantes. Lune que sil y a une sorte devégétaux qui puissent compenser la déperdition de matièrevégétale qui se fait par les animaux, selon le raisonnement de M.de Buffon, ce sont surtout les bois, dont les têtes et lesfeuilles rassemblent et sapproprient plus deaux et de vapeursque ne font les autres plantes. La seconde, que la destruction dusol, cest-à-dire la perte de la substance propre à la végétationdoit saccélérer à proportion que la terre est plus cultivée etque les habitants plus industrieux consomment en plus grandeabondance ses productions de toute espèce. Ma troisième et plusimportante remarque est que les fruits des arbres fournissent àlanimal une nourriture plus abondante que ne peuvent faire lesautres végétaux, expérience que jai faite moi-même, en comparantles produits de deux terrains égaux en grandeur et en qualité,lun couvert de châtaigniers et lautre semé de blé.5. Parmi les quadrupèdes, les deux distinctions les plusuniverselles des espèces voraces se tirent, lune de la figuredes dents, et lautre de la conformation des intestins. Lesanimaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates,comme le cheval, le boeuf, le mouton, le lièvre, mais les voracesles ont pointues, comme le chat, le chien, le loup, le renard. Etquant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels quele côlon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Ilsemble donc que lhomme, ayant les dents et les intestins commeles ont les animaux frugivores, devrait naturellement être rangédans cette classe, et non seulement les observations anatomiquesconfirment cette opinion : mais les monuments de lantiquité ysont encore très favorables. « Dicéarque, dit saintJérôme, rapporte dans sesLivres des Antiquités grecques que sous
  37. 37. le règne de Saturne, où la terre était encore fertile par elle-même, nul homme ne mangeait de chair, mais que tous vivaient desfruits et des légumes qui croissaient naturellement. » (Lib.2, Adv. Jovinian.) On peut voir par là que je néglige bien desavantages que je pourrais faire valoir. Car la proie étantpresque lunique sujet de combat entre les animaux carnassiers,et les frugivores vivant entre eux dans une paix continuelle, silespèce humaine était de ce dernier genre, il est clair quelleaurait eu beaucoup plus de facilité à subsister dans létat denature, beaucoup moins de besoin et doccasions den sortir.6. Toutes les connaissances qui demandent de la réflexion, toutescelles qui ne sacquièrent que par lenchaînement des idées et nese perfectionnent que successivement, semblent être tout à faithors de la portée de lhomme sauvage, faute de communication avecses semblables, cest-à-dire faute de linstrument qui sert àcette communication et des besoins qui la rendent nécessaire. Sonsavoir et son industrie se bornent à sauter, courir, se battre,lancer une pierre, escalader un arbre. Mais sil ne fait que ceschoses, en revanche il les fait beaucoup mieux que nous, qui nenavons pas le même besoin que lui ; et comme elles dépendentuniquement de lexercice du corps et ne sont susceptiblesdaucune communication ni daucun progrès dun individu àlautre, le premier homme a pu y être tout aussi habile que sesderniers descendants.Les relations des voyageurs sont pleines dexemples de la forceet de la vigueur des hommes chez les nations barbares et sauvages; elles ne vantent guère moins leur adresse et leur légèreté ; etcomme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, riennempêche quon najoute foi à ce que certifient là-dessus destémoins oculaires, jen tire au hasard quelques exemples despremiers livres qui me tombent sous la main.« Les Hottentots, dit Kolben, entendent mieux la pêche que lesEuropéens du Cap. Leur habileté est égale au filet, à lhameçon
  38. 38. et au dard, dans les anses comme dans les rivières. Ils neprennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sontdune adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager aquelque chose de surprenant et qui leur est tout à fait propre.Ils nagent le corps droit et les mains étendues hors de leau, desorte quils paraissent marcher sur la terre. Dans la plus grandeagitation de la mer et lorsque les flots forment autant demontagnes, ils dansent en quelque sorte sur le dos des vagues,montant et descendant comme un morceau de liège. »« Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont dune adressesurprenante à la chasse, et la légèreté de leur course passelimagination. » Il sétonne quils ne fassent pas plus souventun mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtantquelquefois, comme on peut juger par lexemple quil en donne : «Un matelot hollandais en débarquant au Cap chargea, dit-il, unHottentot de le suivre à la ville avec un rouleau de tabacdenviron vingt livres. Lorsquils furent tous deux à quelquedistance de la troupe, le Hottentot demanda au matelot silsavait courir. Courir ! répond le Hollandais, oui, fort bien.Voyons, reprit lAfricain, et fuyant avec le tabac il disparutpresque aussitôt. Le matelot confondu de cette merveilleusevitesse ne pensa point à le poursuivre et ne revit jamais ni sontabac ni son porteur.Ils ont la vue si prompte et la main si certaine que lesEuropéens nen approchent point. A cent pas, ils toucheront duncoup de pierre une marque de la grandeur dun demi-sol et cequil y a de plus étonnant, cest quau lieu de fixer comme nousles yeux sur le but, ils font des mouvements et des contorsionscontinuelles. Il semble que leur pierre soit portée par une maininvisible. »Le P. du Tertre dit à peu près sur les sauvages des Antilles lesmêmes choses quon vient de lire sur les Hottentots du cap deBonne-Espérance. Il vante surtout leur justesse à tirer avecleurs flèches les oiseaux au vol et les poissons à la nage,
  39. 39. quils prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de lAmériqueseptentrionale ne sont pas moins célèbres par leur force et leuradresse, et voici un exemple qui pourra faire juger de celles desIndiens de lAmérique méridionale.En lannée 1746, un Indien de Buenos Aires, ayant été condamnéaux galères à Cadix, proposa au gouverneur de racheter sa libertéen exposant sa vie dans une fête publique. Il promit quilattaquerait seul le plus furieux taureau sans autre arme en mainquune corde, quil le terrasserait, quil le saisirait avec sacorde par telle partie quon indiquerait, quil le sellerait, lebriderait, le monterait, et combattrait, ainsi monté, deux autrestaureaux des plus furieux quon ferait sortir du torillo et quilles mettrait tous à mort lun après lautre, dans linstant quonle lui commanderait et sans le secours de personne ; ce qui luifut accordé. LIndien tint parole et réussit dans tout ce quilavait promis ; sur la manière dont il sy prit et sur tout ledétail du combat, on peut consulter le premier tome in-12desObservations sur lHistoire naturelle de M. Gautier, doù cefait est tiré, page 262.7. « La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est commedans toutes les autres espèces danimaux proportionnée à la duréedu temps de leur accroissement. Lhomme, qui est quatorze ans àcroître, peut vivre six ou sept fois autant de temps, cest-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans, le cheval, dontlaccroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou septfois autant, cest-à-dire vingt-cinq ou trente ans. Les exemplesqui pourraient être contraires à cette règle sont si rares quonne doit pas même les regarder comme une exception dont on puissetirer des conséquences ; et comme les gros chevaux prennent leuraccroissement en moins de temps que les chevaux fins, ils viventaussi moins de temps et sont vieux dès lâge de quinze ans. »
  40. 40. 8. Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivoresune autre différence encore plus générale que celle que jairemarquée dans la note de la page 163 puisque celle-ci sétendjusquaux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre despetits, qui nexcède jamais deux à chaque portée, pour lesespèces qui ne vivent que de végétaux et qui va ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé deconnaître à cet égard la destination de la nature par le nombredes mamelles, qui nest que de deux dans chaque femelle de lapremière espèce, comme la jument, la vache, la chèvre, la biche,la brebis, etc., et qui est toujours de six ou de huit dans lesautres femelles comme la chienne, la chatte, la louve, latigresse, etc. La poule, loie, la cane, qui sont toutes desoiseaux voraces ainsi que laigle, lépervier, la chouette,pondent aussi et couvent un grand nombre doeufs, ce qui narrivejamais à la colombe, à la tourterelle ni aux oiseaux, qui nemangent absolument que du grain, lesquels ne pondent et necouvent guère que deux oeufs à la fois. La raison quon peutdonner de cette différence est que les animaux qui ne vivent quedherbes et de plantes, demeurant presque tout le jour à lapâture et étant forcés demployer beaucoup de temps à se nourrir,ne pourraient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu queles voraces faisant leur repas presque en un instant peuvent plusaisément et plus souvent retourner à leurs petits et à leurchasse et réparer la dissipation dune si grande quantité delait. Il y aurait à tout ceci bien des observations particulièreset des réflexions à faire ; mais ce nen est pas ici le lieu etil me suffit davoir montré dans cette partie le système le plusgénéral de la nature, système qui fournit une nouvelle raison detirer lhomme de la classe des animaux carnassiers et de leranger parmi les espèces frugivores.9. Un auteur célèbre.
  41. 41. 10. Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nous-mêmes, oupar les historiens, ou par les voyageurs, les uns sont noirs, lesautres blancs, les autres rouges ; les uns portent de longscheveux, les autres nont que de la laine frisée ; les uns sontpresque tout velus, les autres nont pas même de barbe ; il y aeu et il y a peut-être encore des nations dhommes dune taillegigantesque, et laissant à part la fable des Pygmées qui peutbien nêtre quune exagération, on sait que les Lapons et surtoutles Groenlandais sont fort au-dessous de la taille moyenne delhomme ; on prétend même quil y a des peuples entiers qui ontdes queues comme les quadrupèdes, et sans ajouter une foi aveugleaux relations dHérodote et de Ctésias, on en peut du moins tirercette opinion très vraisemblable, que si lon avait pu faire debonnes observations dans ces temps anciens où les peuples diverssuivaient des manières de vivre plus différentes entre ellesquils ne font aujourdhui, on y aurait aussi remarqué dans lafigure et lhabitude du corps, des variétés beaucoup plusfrappantes. Tous ces faits dont il est aisé de fournir despreuves incontestables, ne peuvent surprendre que ceux qui sontaccoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent etqui ignorent les puissants effets de la diversité des climats, delair, des aliments, de la manière de vivre, des habitudes engénéral, et surtout la force étonnante des mêmes causes, quandelles agissent continuellement sur de longues suites degénérations. Aujourdhui que le commerce, les voyages et lesconquêtes réunissent davantage les peuples divers, et que leursmanières de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquentecommunication, on saperçoit que certaines différences nationalesont diminué, et par exemple, chacun peut remarquer que lesFrançais daujourdhui ne sont plus ces grands corps blancs etblonds décrits par les historiens latins, quoique le temps jointau mélange des Francs et des Normands, blancs et blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avaitpu ôter à linfluence du climat, dans la constitution naturelleet le teint des habitants. Toutes ces observations sur les
  42. 42. variétés que mille causes peuvent produire et ont produit eneffet dans lespèce humaine me font douter si divers animauxsemblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes sansbeaucoup dexamen, ou à cause de quelques différences quilsremarquaient dans la conformation extérieure, ou seulement parceque ces animaux ne parlaient pas, ne seraient point en effet devéritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennementdans les bois navait eu occasion de développer aucune de sesfacultés virtuelles, navait acquis aucun degré de perfection etse trouvait encore dans létat primitif de nature. Donnons unexemple de ce que je veux dire.« On trouve, dit le traducteur de lHistoire des voyages, dans leroyaume de Congo quantité de ces grands animaux quonnomme Orang-Outangaux Indes orientales, qui tiennent comme lemilieu entre lespèce humaine et les babouins. Battel raconte quedans les forêts de Mayomba au royaume de Loango, on voit deuxsortes de monstres dont les plus grands se nomment Pongos et lesautres Enjokos. Les premiers ont une ressemblance exacte aveclhomme ; mais ils sont beaucoup plus gros, et de fort hautetaille. Avec un visage humain, ils ont les yeux fort enfoncés.Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles sont sans poil, àlexception des sourcils quils ont fort longs. Quoiquils aientle reste du corps assez velu, le poil nen est pas fort épais, etsa couleur est brune. Enfin, la seule partie qui les distinguedes hommes est la jambe quils ont sans mollet. Ils marchentdroits en se tenant de la main le poil du cou ; leur retraite estdans les bois ; ils dorment sur les arbres et sy font une espècede toit qui les met à couvert de la pluie. Leurs aliments sontdes fruits ou des noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair.Lusage des Nègres qui traversent les forêts est dy allumer desfeux pendant la nuit. Ils remarquent que le matin à leur départles pongos prennent leur place autour du feu et ne se retirentpas quil ne soit éteint : car avec beaucoup dadresse, ils nontpoint assez de sens pour lentretenir en y apportant du bois.

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