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à d’...
Références bibliographiques
• Adams B. N., 1968, Kinship in a urban setting, Chicago, Markham.

• Attias-Donfut C., Lapier...
• Evans-Pritchard E. E., 1971 [1965], La femme dans les sociétés primitives, traduction française,
  Paris, PUF.

• Ferran...
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Sur les plans matériel, affectif et symbolique, l’implication
des femmes dans la parentèle est supérieure
à celle des hommes. Cette « centralité féminine »
– qui se manifeste sous des formes variées dans les
trois cercles concentriques de la parentèle et crée
dans les relations du couple avec cette dernière un
biais matrilatéral – se maintient malgré les transformations
récentes de la famille. La conjonction des
deux hypothèses du « matricentrage » et du « gynécentrage
» permet de l’interpréter comme un
« investissement de précaution » des femmes, qui
est à la fois une stratégie et le résultat de leur socialisation.
Un lien est également établi entre centralité
féminine et rapports de pouvoir entre les sexes en
s’inspirant de l’analyse structurale de réseau. Dans
cette perspective, une fois repérés les atouts et les
contraintes de la centralité féminine, la faiblesse des
liens forts composant le capital social des femmes,
la domination de genre apparaît comme une balance,
relativement contingente, des bénéfices et des coûts.

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Les femmes dans les parentèles contemporaines : atouts et contraintes d’une position centrale

  1. 1. Les femmes dans les parentèles contemporaines : atouts et contraintes d’une position centrale Université de Lyon (Lyon 2) et MoDyS (CNRS, UMR Jean-Hugues Déchaux 5264). Mots clés : Rapports sociaux de genre – Parenté – Analyse structurale de réseaux. l’égal des autres, la masse devient pour chacun la Sur les plans matériel, affectif et symbolique, l’impli- seule « grandeur » évidente et légitime, ce pouvoir cation des femmes dans la parentèle est supérieure de l’opinion publique crée une distorsion entre, à celle des hommes. Cette « centralité féminine » d’une part, ce que l’on déclare et pense « tout – qui se manifeste sous des formes variées dans les haut » et, d’autre part, ce qui instruit nos actions, trois cercles concentriques de la parentèle et crée et qui est pensé « tout bas ». Cette distorsion invite dans les relations du couple avec cette dernière un à déconstruire la notion un peu fourre-tout de biais matrilatéral – se maintient malgré les transfor- « représentation » et à distinguer en son sein deux mations récentes de la famille. La conjonction des registres : les représentations explicites, standar- deux hypothèses du « matricentrage » et du « gyné- disées, livrées sur la scène publique et les repré- centrage » permet de l’interpréter comme un sentations tacites, étroitement articulées à l’action, « investissement de précaution » des femmes, qui fondement du savoir pratique et de l’expérience est à la fois une stratégie et le résultat de leur socia- cognitive des acteurs (1). Dans le domaine des lisation. Un lien est également établi entre centralité pratiques et des représentations tacites qui leur féminine et rapports de pouvoir entre les sexes en sont associées, la famille apparaît comme un s’inspirant de l’analyse structurale de réseau. Dans espace de conservation d’une répartition assez cette perspective, une fois repérés les atouts et les clivée des rôles, des attributs, des espaces. contraintes de la centralité féminine, la faiblesse des liens forts composant le capital social des femmes, En France, s’agissant du couple et de la « famille la domination de genre apparaît comme une balance, élémentaire » (le groupe composé d’adultes et de relativement contingente, des bénéfices et des coûts. leurs enfants biologiques ou adoptés), les analyses A des inégalités de sexe sont nombreuses (2). En u cours des trois à quatre dernières décennies, revanche, les relations hommes-femmes dans la les relations hommes-femmes ont connu famille large, c’est-à-dire la parenté, ont fait l’objet d’assez profondes transformations dans les sociétés d’une moindre attention. Cet article étudie la place occidentales. Cette redéfinition des rapports de des femmes (et des hommes) dans les relations au genre concerne notamment la famille. Encore sein du réseau de parenté (ou parentèle) et s’organise conviendrait-il de ne pas confondre ce qui relève en trois temps : établir leur grande implication et du discours, des opinions déclarées, et ce qui leur rôle clé dans la parentèle, phénomène désigné relève des pratiques sociales. Hommes et femmes ici par « centralité féminine » ; l’interpréter comme déclarent, en effet, des opinions volontiers « libérales » un « investissement de précaution » en se demandant qui coïncident rarement avec leurs pratiques, s’il s’agit d’un effet de parenté ou d’un effet de beaucoup plus « traditionnelles ». Comme si, en genre ; enfin, proposer une nouvelle manière de la matière, le jugement du grand nombre exerçait discuter l’hypothèse de la domination masculine une influence sur celui de l’individu, poussant à selon une problématisation qui s’inspire de l’analyse un certain conformisme dans les déclarations. structurale de réseau. L’article débute donc dans Caractéristique des sociétés démocratiques, égali- une veine empirique et se termine sur une note taires et individualistes où, quiconque se pensant (1) Sur cette distinction, voir Maurice Bloch (2006). (2) Par exemple au sujet de la répartition des tâches ménagères dans le couple : François de Singly (2007). Pour une analyse rétrospective depuis l’après-guerre jusqu’en 1998, voir Alain Chenu (2002). Politiques sociales et familiales n° 95 - mars 2009 7 Société
  2. 2. plus réflexive, qui invite à développer une perspective douze derniers mois et 44 % à un membre de leur analytique jetant un autre regard sur les rapports parenté d’alliance. Parmi les hommes, les résultats de genre dans la parentèle (3). sont respectivement de 58 % et 47 %. L’écart est de 18 % en faveur de sa propre parenté pour la femme et de 11 % pour l’homme. Pour les seules La place centrale des femmes aides domestiques, l’écart est de 19 % en faveur de dans les parentèles sa propre parenté pour la femme et de 9 % pour l’homme (6). La prise en charge des parents âgés Dans la sociologie nord-américaine, on parle de dépendants est principalement du ressort des filles, « kinkeeper » pour désigner « la personne en charge notamment pour tout ce qui concerne les activités du maintien des relations entre parents » (Rosenthal, de « caring » (7) : parmi les « aidants principaux » 1985:965, traduction de l’auteur). Le kinkeeper est des personnes âgées de 75 ans et plus (gestion du une sorte d’« agent de liaison » occupant une budget, des papiers, des démarches adminis- position nodale ou pivot dans l’ensemble des tratives ; aide pour la toilette, l’habillage, le repas), relations entre parents. Qu’ils soient sociologiques 70 % sont des femmes (8). Sur le plan financier, ou anthropologiques, les travaux empiriques sont un équilibre tend à s’établir entre les deux parentés. très clairs à ce sujet : le kinkeeping est un attribut Quant à la mémoire familiale, en moyenne, les féminin. Les femmes sont plus impliquées que les femmes en ont une meilleure connaissance et en hommes dans la parentèle sur les plans tant matériel sont souvent les narratrices (y compris pour la qu’affectif et symbolique. mémoire de la famille du conjoint). La mémoire se transmet plutôt par elles (Coenen-Huther, 1994 ; Le « kinkeeping » féminin Déchaux, 1997). Enfin, le même déséquilibre caractérise les liens affectifs : toujours, en moyenne, l’attachement affectif des femmes à leur parenté Les indicateurs de cette plus grande implication est plus fort (9) que celui éprouvé par les hommes féminine dans la parentèle sont divers. Ainsi, en à l’égard de la leur : parmi les femmes de plus de moyenne, la personne adulte rencontre plus souvent 18 ans ne vivant plus avec leur père et mère, 77 % sa mère que son père (4) et le couple fréquente se déclarent proches de leur mère et 68 % de leur davantage les membres de la parenté de la femme père ; parmi les hommes de la même catégorie, que ceux de la parenté de l’homme (Bonvalet et 73 % se déclarent proches de leur mère et 73 % de al., 1999 ; Régnier-Loilier, 2006). La femme est leur père. La femme privilégie le lien affectif avec plus liée à sa propre parenté, l’homme équilibre sa mère alors que l’homme maintient la balance davantage ses fréquentations (Coenen-Huther, égale entre ses deux parents (10) (Bonvalet et al., 1994). En outre, la femme entretient les relations, 1999). En outre, une personne adulte déclare de collecte les nouvelles sur la famille et les répercute. plus forts sentiments pour ses parents maternels Concernant l’entraide, en moyenne, la femme aide que pour ses parents paternels (Kellerhals et davantage les membres de la parenté que l’homme (5), Widmer, 2005). le lien mère-fille étant le plus sollicité (Attias- Donfut et al., 2002). Le couple échange aussi plus Ce constat, bien connu des spécialistes de la d’aides et de services avec la parenté de la femme « parenté euraméricaine » (11), en particulier en qu’avec celle de l’homme (Jonas et Le Pape, 2008). Angleterre et aux États-Unis (12), est ancien. On C’est très frappant pour les aides et services qui peut parler d’une certaine stabilité en dépit des relèvent de la sphère domestique et qui forment les changements qu’a connus la famille au cours des prestations les plus fréquentes : parmi les femmes dernières décennies. Il est aussi général et se vivant en couple, 62 % ont donné au moins une retrouve peu ou prou (avec quelques variations) aide à un membre de leur parenté au cours des (3) Ce texte est une version écrite et développée d’une communication faite le 5 décembre 2007 à l’Institut des Sciences de l’Homme (ISH) à Lyon dans le cadre du séminaire « Genre et démographie ». (4) Le nombre moyen de rencontres au cours des douze derniers mois des plus de 14 ans ne résidant plus avec leur père et mère est de 86 pour la mère et de 69 pour le père (source : enquête Réseau de parenté et entraide [RPE], INSEE, 1997). (5) Parmi les plus de 14 ans ne résidant plus avec leur père et mère, 13 % des femmes ont apporté plus de cinq types d’aide à un membre de leur parenté au cours des douze derniers mois, contre 8 % des hommes (source : enquête RPE, INSEE, 1997). (6) Source : enquête RPE, INSEE, 1997 ; voir Jonas et Le Pape (2008). (7) Le care désigne à la fois les activités matérielles d’aide et leur charge mentale. (8) Source : enquête Handicaps-incapacités-dépendance [HIV], INSEE, 1999 ; voir Renaut (2001). (9) Il s’agit de l’affection estimée et déclarée par l’intéressé lui-même. (10) Source : enquête Proches et parents, INED, 1990 ; voir Bonvalet et al. (1999). (11) Par « parenté euraméricaine », on entend le système de parenté des sociétés d’Europe occidentale et celui des sociétés d’Amérique du Nord qui, en raison des similitudes qu’ils présentent, peuvent être désignés sous un même intitulé. (12) Pour l’Angleterre : Firth, 1956 ; Bott, 1957 ; Young et Willmott, 1983 ; Firth et al., 1969. Pour les États-Unis : Wallin, 1954 ; Stryker, 1955 ; Komarosky, 1956 ; Sweetser, 1963 ; Adams, 1968. Politiques sociales et familiales n° 95 - mars 2009 8 Société
  3. 3. dans tous les milieux sociaux (13). Cette asymétrie également plus impliquées, mais les modalités de a conduit à relativiser le caractère indifférencié (ou cette implication diffèrent : prise de nouvelles, « cognatique ») du système de filiation euraméricain : circulation des informations, organisation des en théorie, aucune différence n’existe sur le plan visites y compris avec la parenté de l’homme de la parenté entre la lignée de la femme et celle (Déchaux, 2007 b et 2007 c). Quant au lien entre de l’homme ; en réalité, la différence existe au générations alternées (grands-parents/ petits-enfants), profit de la lignée de la femme. On qualifie ce il est plus fort, plus affectif et plus durable dans la déséquilibre de « biais matrilatéral » (Déchaux, lignée de la femme (Attias-Donfut et Segalen, 2007a). Aujourd’hui, il conviendrait de rajouter 1998). Au sein du « cercle périphérique » [autres certains éléments qui résultent des transformations consanguins de rang deux (15) ou plus], les récentes des structures familiales. Les ruptures femmes servent d’intermédiaires pour mettre en d’unions ont ainsi pour effet de multiplier les familles rapport des parents « éloignés » ; c’est aussi à leur monoparentales et recomposées. Dans les deux initiative que les « fêtes de famille » réunissant de cas, le « biais matrilatéral » est flagrant. Il est indis- vastes assemblées familiales sont organisées cutable pour les familles monoparentales qui sont (Attias-Donfut et al., 2002). dirigées à près de 90 % par des femmes. Les relations de la famille monoparentale avec la Le « biais matrilatéral » désigne aussi les consé- parenté de la femme sont incomparablement plus quences pour le couple de ce « kinkeeping » fortes que celles avec la parenté du père non féminin. Puisque la femme est plus impliquée gardien. Ainsi, les adultes âgés de 18 ans à 59 ans dans les relations de parenté que l’homme, le voient-ils leur mère deux fois plus souvent que leur couple est davantage lié à la parenté de la femme. père lorsque les parents sont séparés (Régnier- La parenté par alliance occupe une place plus Loilier, 2006). Mais c’est aussi le cas pour les importante dans la sociabilité familiale de familles recomposées dont le fonctionnement met l’homme que ce n’est le cas pour la femme, tant en évidence ce que Sylvie Cadolle (2000) appelle sur le plan des fréquentations que sur celui de une « matricentralité », le rôle central de la mère l’entraide (Jonas et Le Pape, 2008). Même si la ayant tendance à éclipser ceux du père, du beau- femme est chargée de l’entretien des relations père et de l’éventuelle belle-mère. avec sa parenté par alliance, elle a tendance à garder sa disponibilité pour sa propre parenté. En Trois cercles au sein de la parentèle somme, le couple se caractérise par une « division selon le degré d’activation de la relation du travail relationnel » (Rosenthal, 1985) : les rela- tions sont prises en charge et gérées par la femme, Jusqu’où constate-t-on cette plus grande impli- c’est elle qui donne le la, l’homme paraissant plus cation féminine dans l’espace de la parenté ? On « résigné » ou plus « docile », sans doute aussi parce peut distinguer trois cercles concentriques au sein que ses attentes en la matière sont plus faibles. Ce de la parentèle fréquentée (ou « effective ») selon constat est particulièrement net pour les relations le degré d’activation de la relation (Déchaux, que le couple entretient avec les deux fratries 2003) : le « cercle restreint », celui des relations (Déchaux, 2007 b et c). On relève une tendance les plus intimes et/ou assidues ; le « cercle inter- à l’« homothétie conjugale » (Déchaux, 2007 b) : médiaire » composé de relations régulières mais homme et femme dans le couple s’accordent avec moins assidues ; le « cercle périphérique » qui le temps sur une même conception du lien de comprend les parents avec lesquels les relations germanité. Cette normalisation se fait au profit de directes ne sont qu’épisodiques. Au sein du « cercle celui des deux conjoints qui est le plus engagé restreint » [mère, père, fille(s), fil(s)], le primat féminin dans les relations et qui prend à sa charge l’essentiel est net : le lien mère-fille est le plus fort (14) et le du « travail relationnel » du couple, c’est-à-dire la plus investi affectivement, et ce dans les deux sens, femme. Lorsque l’orientation latérale des fréquen- ascendant (la femme et sa mère) et descendant (la tations ne correspond pas à une orientation femme et sa fille) (Attias-Donfut et al., 2002). Au identique des affections déclarées, la plupart des sein du « cercle intermédiaire » (frères et sœurs, couples dans cette situation sont symétriques ou grands-parents et petits-enfants), les femmes sont patrilatéraux sur le plan affectif (16) ; l’homme ne (13) Il est moins accusé et parfois même absent dans les milieux de la haute bourgeoisie et des indépendants (agriculteurs, commerçants et artisans), sans doute en raison de l’impératif de transmission patrimoniale qui s’établit le plus souvent de père en fils. (14) Par « lien fort », on désigne ici un lien dense caractérisé par des rencontres fréquentes et une entraide importante. Cependant, la force du lien n’est pas toujours associée à une affection intense en raison des normes statutaires qui le régissent (sur cette question, voir Déchaux, 2003). (15) Les consanguins de rang deux sont ceux qui ne peuvent être atteints dans la généalogie que par l’intermédiaire d’un autre consanguin (de rang un). Exemple : mon oncle maternel est un consanguin de rang deux car il est le frère de ma mère (consanguin de rang un). (16) Dans l’étude précitée, 21 couples sur 40 déclarent une orientation des affections qui ne correspond pas à l’orientation des fréquentations. Sur ces 21 couples, 16 sont symétriques (14) ou patrilatéraux (2) sur le plan affectif (Déchaux, 2007 b:324). Politiques sociales et familiales n° 95- mars 2009 9 Société
  4. 4. se bat pas pour imposer à son épouse ses première. On la trouve défendue par les anthro- préférences personnelles et faire en sorte que les pologues de l’école anglaise, Raymond Firth fréquentations du couple soient plus équilibrées (1956), Elizabeth Bott (1957) et, surtout, Michael entre les deux lignées. Young et Peter Willmott [1983(1957)] lorsqu’ils cherchent à interpréter l’extraordinaire impli- Au total, au sein de la parentèle, les femmes cumu- cation des femmes dans les parentèles dans le lent les attributs de ce que, en analyse de réseau, on quartier de Bethnal Green (Londres). R. Firth a appelle la « centralité » (Degenne et Forsé, 1994 ; introduit l’expression de « système matricentré » Lazega, 1998) : placées en position nodale, elle ont (ou « matral »), qui signifie littéralement « centrage accès à de nombreux parents et servent d’intermé- sur le rôle de mère », comme si la centralité des diaire ou d’« articulateur » pour les contacts ou les femmes dans la parentèle était une sorte d’exten- informations. Le « travail relationnel » des femmes sion de la place et du rôle maternels. Pour est à la fois ce en quoi consiste leur centralité et ce M. Young et P. Willmott, le « matricentrage » est qui la conditionne. En effet, pour maintenir leur un effet de l’industrialisation. Dans une perspective position dans le réseau, elles doivent entretenir des historique comparant la parenté urbaine à celle contacts et se tenir informées de ce qui s’y passe. des sociétés paysannes, son émergence est rapportée Elles peuvent aussi créer entre elles des « cliques », à l’absence de droits et d’avantages économiques c’est-à-dire des sous-groupes particulièrement liés au père et à sa lignée [Young et Willmott, cohésifs animés de liens forts, denses, fréquents. 1983(1957):217-218] (17). L’industrialisation aurait Observant les familles ouvrières londoniennes, ainsi rompu l’héritage professionnel entre père et Elizabeth Bott (1957) a parlé de « nucléus féminin » fils, caractéristique de la période préindustrielle. pour qualifier ces groupes féminins, composés En conséquence, les hommes auraient moins d’une mère, de ses filles (et parfois de belles-filles) d’intérêts en commun que les femmes qui, toutes, et de ses sœurs (et parfois de belles-sœurs). La quelle que soit leur génération, ont la responsa- présence des femmes de la parenté par alliance bilité de la sphère domestique. Celles-ci sont est fonction de la composition sexuelle de la d’abord des mères, leurs rôles sont moins diffé- progéniture et de la fratrie. Par exemple, dans les renciés que ceux des hommes, très variables fratries de garçons, la probabilité qu’une belle-fille selon leur statut social et leur profession. Ce rejoigne le « nucléus féminin » n’est pas nulle. profond clivage est redoublé par une sociali- sation très distincte selon le sexe qui, elle-même, est en partie l’effet de la fréquentation de la Un investissement de précaution parenté (18). Qu’est-ce qui produit la centralité des femmes dans Deux points se révèlent décisifs dans la structure les parentèles ? Est-ce le fait d’être mère ou celui logique de l’argumentation. D’une part, l’idée d’être femme ? En d’autres termes, s’agit-il d’un que les centres d’intérêt des hommes sont plus effet de parenté (i. e. occuper une certaine position différenciés que ceux des femmes, qui se définissent dans la parenté, tenir un certain rôle) ou d’un effet d’abord par leur rôle de mère. D’autre part, l’idée, de genre (i. e. être une femme indépendamment de implicite, qu’à partir du moment où les relations de la position de parenté occupée) ? On parlera de parenté perdent leur fonction « instrumentale » « matricentrage » dans le premier cas et de « gyné- de transmission du statut professionnel, ne reste centrage » dans le second. Les deux interprétations plus que le cœur affectif ou « expressif » de la existent et se complètent plutôt qu’elles ne s’opposent. parenté, c’est-à-dire le lien utérin mère-enfant. Le Elles se rejoignent autour de l’idée générale que la « matricentrage » serait donc une sorte de retour centralité féminine est un « investissement de à la normale lorsque la parenté est dessaisie de précaution », une stratégie de protection des femmes. ses fonctions instrumentales. Ces deux arguments Toutes deux invitent à conjuguer prise en compte sont fragiles. Le premier est discutable sur le plan des intérêts et prise en compte de la culture, des stra- empirique, y compris à l’époque (les années 1950) : tégies et de la socialisation. dans des quartiers comme celui de Bethnal Green à Londres, l’homogénéité sociale des parentèles L’explication par la thèse du « matricentrage » et la culture ouvrière très ancrée garantissaient une assez forte unification des centres d’intérêts Historiquement, c’est l’explication par la place masculins. Le second argument s’appuie sur une occupée dans la parenté qui fut mentionnée la vision naturaliste du lien de parenté qui, banale à (17) Voir aussi Bott (1957:137). Cette thèse sera ultérieurement reprise et développée dans une perspective interculturelle par Dorian Apple Sweetser (1963 et 1966), qui s’efforcera d’établir la corrélation entre l’absence de succession masculine dans les rôles instrumentaux et l’existence d’un biais matrilatéral. (18) À la même époque que M. Young et P. Willmott, et concernant aussi des familles ouvrières londoniennes, E. Bott (1957) constatait en effet que, plus les relations du couple avec le réseau de parents et d’amis sont denses et étroites, plus la répartition des tâches et des rôles entre conjoints est sexuée. Politiques sociales et familiales n° 95 - mars 2009 10 Société
  5. 5. L’explication par la thèse du « gynécentrage » l’époque (19), a été depuis largement récusée (Schneider, 1984). Aujourd’hui, la grande majorité des femmes adultes Mais à cette explication d’inspiration culturaliste vivent en couple, avec ou sans enfant, et exercent du « matricentrage » s’en ajoute une autre, plus une activité profesionnelle (22). L’implication convaincante, développée aussi par M. Young et féminine dans la parentèle s’est pourtant main- P. Willmott. La parentèle, expliquent-ils, sert de tenue, même si elle n’est plus aussi accusée que véritable « syndicat » [Young et Willmott, 1983 dans les quartiers ouvriers des années 1950. Cela (1957):219] pour les femmes mères au foyer. Le s’explique par le fait que le « kinkeeping » des lien conjugal est exposé à la précarité en raison de femmes leur permet de disposer d’un éventuel l’insécurité économique que connaissent les soutien en cas de besoin. Les femmes sont en effet hommes : risque de chômage, maladie, etc. Cette plus vulnérables en cas de rupture d’union (elles insécurité renforce chez les mères le besoin de ont plus souvent la charge des enfants et disposent protection qu’elles sont les premières à éprouver généralement, en raison de l’hypergamie féminine, en cas de difficulté. Le recours au réseau de de plus faibles ressources que leurs conjoints) et parenté localisé est, pour la mère, le moyen de de perte d’emploi (en raison de leur moindre préserver les siens, l’équivalent d’une stratégie de insertion professionnelle). L’entretien de liens protection contre les accidents de la vie. M. Young réguliers avec la parentèle, et au sein de celle-ci et P. Willmott résument leur analyse en utilisant avec sa propre lignée plutôt qu’avec celle de son un langage fonctionnaliste qui a plutôt pour effet conjoint (les liens d’alliance étant moins sûrs de de la travestir. Ils invoquent une « règle quasi perdurer que les liens consanguins), est une stratégie universelle » : « Les liens conjugaux faibles de protection efficace. La centralité féminine engendrent des liens du sang forts » (Young et serait donc, dans un contexte transformé mais qui Willmott, 1957:219). Mais, dans le fond, l’expli- reste néanmoins lourd de menaces pour les cation est bel et bien stratégique (et non pas femmes, une sorte d’« investissement de précaution » mécanique). (Herpin et Déchaux, 2004). En cas de problème, les femmes peuvent mettre à profit leur capital La thèse du « matricentrage » est assurément datée. social dans la parenté : elles disposent d’un Elle remonte aux années 1950, à une époque où les « crédit social » (Coleman, 1990) du fait des femmes étaient au foyer ou s’arrêtaient de travailler nombreuses relations dans lesquelles elles sont pour élever leurs enfants, et concerne un milieu engagées. social, la classe ouvrière urbaine, marqué au cours de cette période, au moins en Grande-Bretagne, La thèse du « gynécentrage », on le voit, corrige et par un très fort ancrage local. En ce sens, le réseau complète celle du « matricentrage » en prenant en de parenté localisé est le signe d’une certaine compte les transformations du statut des femmes. consolidation du monde ouvrier, rendue possible Elle ne présuppose pas non plus une pseudo natu- par la stabilité de la population et l’intégration ralité du lien utérin mère-enfant. Elle peut expliquer communautaire (20). Avec l’évolution du statut des que le « kinkeeping » ne soit pas uniquement le fait femmes et les transformations du monde ouvrier, le des mères, mais aussi celui des sœurs ou des filles pouvoir explicatif de la thèse s’est affaibli (21). sans enfant. Ainsi, les femmes dans la parentèle L’explication stratégique garde cependant toute sa sont-elles relativement interchangeables, indépen- pertinence si on l’amende en tenant compte de ces damment de la position qu’elles occupent dans la changements récents. Il faut alors se tourner du parenté, ce que les « gender studies » n’ont pas côté de la thèse du « gynécentrage ». Cette fois, ce manqué de souligner (23). La centralité féminine n’est plus la place de mère qui importe mais le relèverait donc davantage d’un effet de genre que statut de femme. d’un effet de parenté. Toutefois, les deux thèses (19) On la retrouve chez George Peter Murdock [1972 (1949)] à l’appui de sa thèse de l’universalité de la famille nucléaire ou chez Talcott Parsons et Robert Bales (1956) dans leur théorie du « leadership » familial. Pour T. Parsons et R. Bales, le « leadership » expressif, dévolu à la mère dans la famille nucléaire, s’explique en partie par la réalité biologique du lien mère-enfant. (20) Au contraire, le sous-prolétaire du XIXe siècle, déraciné, isolé de sa parenté, est exposé de plein fouet aux aléas de l’existence. Selon Martin A. Clarke (1986), qui a dépouillé les recensements de 1851 et 1871, Bethnal Green se caractérisait au XIXe siècle par un intense mouvement de va-et-vient, instabilité typique du sous-prolétariat de l’époque. Il semble qu’il en ait été de même en France jusque dans les années 1950 en raison de l’histoire de l’industrialisation et de la plus grande hétérogénéité du monde ouvrier. Sur cette question, voir J.-H. Déchaux (2001:chapitre 3). (21) La cité ouvrière du nord de la France étudiée à la fin des années 1980 par Olivier Schwartz (1990) offre de nombreuses similitudes avec Bethnal Green. Or, il s’agit de familles ouvrières elles-mêmes issues du monde de la mine, constituant un univers ouvrier très enraciné. À l’époque, cet univers est en déclin et doit faire face à une crise profonde liée aux reconversions industrielles. (22) Trois femmes sur quatre âgées de 30 ans à 59 ans vivent en couple. Quant au taux d’activité des femmes âgées de 25 ans à 49 ans, il est passé de 58 % en 1975 à 81 % en 2003. (23) Voir, entre autres, Dominique Fougeyrollas-Schwebel (1994). Politiques sociales et familiales n° 95- mars 2009 11 Société
  6. 6. de précaution est à la fois une stratégie et une (« matricentrage » et « gynécentrage »), présentent évidence. C’est précisément à ce niveau d’activité la même structure, ce qui confirme leur cousinage, cognitive, peu conscient et étroitement articulé à et comprennent toutes deux un volet culturaliste ou l’action, que se situent les représentations tacites. « dispositionnaliste ». Elles ne se présentent pas sous une forme discursive, mais contribuent de façon décisive à orienter l’action. La thèse du « gynécentrage » défend l’idée d’un effet de la socialisation féminine prenant acte du fait que toutes les femmes, quelle que soit leur Peut-on parler d’une domination masculine ? position dans la parenté (mères ou non), sont plus impliquées dans les relations et les liens affectifs avec la parenté, comparativement aux hommes Cette dernière partie s’inspire de l’analyse de (Yanagisako, 1977). Si les préférences des femmes réseau pour énoncer quelques hypothèses et renou- l’emportent dans le couple, ce n’est pas seulement veler l’étude de la centralité féminine envisagée parce que leur condition est plus précaire, c’est sous l’angle des rapports de genre. D’un côté, la aussi parce que leurs attentes sont plus fortes. De gestion des relations dans la parentèle est une nombreux éléments liés à la socialisation féminine charge que les hommes délèguent volontiers à leurs les prédisposent à s’investir davantage dans les épouses, sœurs, mères et filles. Mais, d’un autre relations de parenté que les hommes et à nourrir côté, la centralité des femmes leur confère, comme de plus fortes attentes. Les jeunes femmes seraient toute centralité dans tout réseau relationnel, un plus fréquemment que les jeunes hommes portées certain pouvoir. Ce que les hommes gagnent sur un à des sentiments de compassion, s’estimant respon- tableau, ils le perdent sur un autre, et réciproque- sables du bien-être d’autrui et, au contraire, ment pour les femmes. L’appréciation du phéno- réticentes à accepter les valeurs de compétition mène du « kinkeeping » féminin sous l’angle de la et d’accomplissement matériel (Beutel et Marini, balance du pouvoir entre homme et femme exige 1995) (24). Le clivage est vrai, toutes choses égales, donc une analyse nuancée, attentive à l’ambi- et stable depuis vingt ans en dépit de l’évolution valence des relations d’échange. des opinions et de la progression de l’emploi féminin. Il est indépendant de l’insertion de l’indi- Dans sa brillante et iconoclaste analyse au sujet vidu dans un réseau de soutien, ce qui suggère que de la femme dans les sociétés primitives, Edward la sollicitude féminine est bien le produit d’une Evans-Pritchard se démarquait d’une vision sché- socialisation sexuée qui trouve son origine dès le matique et trop extérieure des choses et développait plus jeune âge (25) dans l’éducation familiale et l’idée que ce qui est restriction pour elle lui offre qui est redoublée par l’influence du groupe des en même temps une certaine garantie, celle de pairs. L’attention à l’autre constitue le noyau dur contrôler la gestion des problèmes domestiques du genre féminin dans la sphère familiale et [Evans-Pritchard, 1971 (1965)]. Chacun est maître privée. La force des attentes féminines n’apparaît dans sa sphère : l’homme vaque aux affaires plus uniquement comme un effet second et, en publiques ; la femme, à sa famille et à ses enfants. quelque sorte, mécanique de la rupture de l’héritage L’interprétation peut être en partie transposée à la professionnel entre père et fils (i. e. le retour à la parenté euraméricaine contemporaine. François naturalité du lien utérin mère-enfant). de Singly défend une thèse assez proche dans L’injustice ménagère (2007) au sujet de la division du Sans doute l’explication de la centralité des femmes travail domestique dans le couple. Les tâches dans les parentèles doit-elle conjuguer prise en domestiques sont fort inégalement réparties dans le compte de la culture (normes, attentes, savoirs couple. Mais cette répartition inégalitaire présente tacites, routines) et prise en compte des intérêts pour l’homme un avantage : une moindre charge et (anticiper les problèmes susceptibles de se poser et une plus grande indépendance, notamment y faire face). Règles et intérêts n’ont pas à être professionnelle. Mais, parallèlement, elle le prive, opposés ; ils vont de pair. En effet, toute activité du fait de cette délégation, de vivre dans un monde mentale de coordination ou d’anticipation suppose privé qu’il aurait contribué à définir : « L’homme de pouvoir mobiliser des catégories cognitives qui accepte, pour en faire moins, d’avoir un monde sont à la fois le produit d’une expérience sociale et domestique qui lui échappe en partie » (Singly [de], de l’appartenance à un collectif. Les femmes se tour- 2007:230). Dans la vie domestique et conjugale, nent d’autant plus aisément vers leur parenté pour l’homme maîtrise peu de choses. Il évolue dans faire face à d’éventuels aléas qu’elles ont acquis un monde régi par les femmes qui, d’ailleurs, dans ces rapports une familiarité : elles savent ce assimilent souvent leur conjoint à un enfant qu’elles peuvent espérer y trouver. L’investissement supplémentaire. La même chose se produit dans la (24) Pour un bilan de ces études, voir Michèle Ferrand (2004, chapitre 3). (25) L’analyse de l’offre et de l’appropriation des jouets, des usages sociaux du temps libre et des représentations du genre dans les albums pour enfants, met en évidence une différenciation sexuée très précoce dans l’éducation familiale (Cromer, 2005). Politiques sociales et familiales n° 95 - mars 2009 12 Société
  7. 7. • celle, plus cynique, du despote (consistant à parenté : les hommes délèguent aux femmes, y créer un conflit entre les autres acteurs afin de se compris les relations avec leur propre parentèle, rendre indispensable). mais ce sont les femmes qui contrôlent l’univers de la parenté. La parenté est un monde de la « compli- Pour cette raison structurale, les femmes sont en cité (et de la rivalité) des femmes », comme l’avait position de contrôler l’accès aux ressources (maté- bien noté E. Bott (1957) au sujet du « nucléus rielles et immatérielles) dans les parentèles. Grâce à féminin ». Peut-on alors parler de domination leur centralité, elles peuvent avoir une influence, masculine ? La réponse dépend de ce que signifie directe ou indirecte, sur l’allocation des ressources « avoir du pouvoir » dans la parentèle. Est-ce le (aides et services, informations et conseils, biens et pouvoir de s’en extraire ou celui d’en contrôler les argent) au sein du réseau (Coleman, 1990). Pour le ressources ? C’est à ce stade que l’analyse de réseau dire autrement, leur « capital social » est d’autant permet de renouveler les termes du problème. La plus grand que leur réseau dispose de peu de centralité féminine est à la fois une « centralité de relations redondantes (cas du réseau 1 dans le proximité » (les femmes sont engagées dans de schéma 1). Les femmes mettent à profit les « trous nombreuses relations, directement ou indirecte- structuraux » de leur réseau pour se rendre indis- ment) et une « centralité d’intermédiarité » (elles pensables. Les hommes dépendent donc de leur sont en mesure par leur position de « passage « travail relationnel » pour repérer et saisir des obligé » de contrôler les interactions des autres opportunités dans la parentèle. Par exemple, la solli- acteurs). Parce qu’il existe dans le réseau de citation d’un parent pour obtenir un conseil ou un parenté des « trous structuraux » (Burt, 1992), coup de main en matière de bricolage dépend bien c’est-à-dire des « relations non redondantes entre souvent des informations qui circulent, parfois de deux contacts » (c’est le cas du réseau 1 dans le façon fortuite, lors des conversations féminines. schéma 1, au contraire du réseau 2 dans lequel les D’un point de vue structural dans cet exemple, la relations sont redondantes, tous les acteurs étant liés femme rend possible la mise en rapport de deux entre eux), l’acteur en position de centralité (A) acteurs non adjacents au sein du réseau. Dans le devient incontournable et peut développer diverses schéma 2, p. 14, les deux hommes H1 et H2 ne stratégies de pouvoir. Trois types de stratégie sont peuvent engager un échange que par l’intermédiaire possibles pour l’acteur en position de centralité (A de la femme F. Cette dernière détient une position dans le réseau 1) : structurale avantageuse qui découle de la non- redondance de ses relations : elle contrôle les • celle du médiateur (A sert simplement d’inter- ressources de H1 et H2. On peut également imagi- médiaire pour que la relation entre les autres puisse ner une autre forme d’articulation si, par hypothèse, s’établir) ; la relation entre H1 et H2 est mauvaise ou incer- • celle du « tertius gaudens » (A tire un avantage taine. Dans le schéma 3, p. 14, F adopte la stratégie personnel de la nécessité pour les autres de passer du « tertius gaudens » : elle assure un rôle d’arbitre par son intermédiaire compte tenu du caractère ou de négociatrice en se portant garante des bonnes conflictuel ou incertain de leur relation) ; intentions mutuelles de H1 et H2. Sa position cen- Schéma 1 - Position de centralité et structure du réseau trale (cumul de nombreux liens non redondants et à B C B C valence positive en raison de sa maîtrise du « travail relationnel » (26)) lui per- met ainsi de contrôler le réseau et ce qui circule en son sein. Dans les A A deux cas (schémas 2 et 3, p. 14) (27), H1 et H2 sont dépendants du pouvoir de F, parce que F maîtrise ce qui, pour eux, repré- sente une « zone d’incerti- D D tude » (Crozier et Friedberg, 1977). En l’absence de F, Ré 1 Ré (26) Un indice de cette maîtrise du « travail relationnel » est la très forte implication des femmes dans l’offre de cadeaux au sein de la parentèle. Pour les fratries, voir J.-H. Déchaux (2007 b). (27) On ne peut non plus exclure a priori l’hypothèse de la stratégie machiavélique du despote, bien qu’elle soit sans doute d’une portée moins générale. Seules des données de terrain permettraient d’en apprécier l’opérationnalité. Politiques sociales et familiales n° 95- mars 2009 13 Société
  8. 8. Schéma 2 - La stratégie du médiateur H1 et H2 ne pourraient pas engager d’échange. Aussi n’est-il pas surprenant de constater que les fratries des garçons sont généralement beaucoup F moins soudées et solidaires que les fratries mixtes ou composées uniquement de sœurs (28) (White et Riedmann, 1992 ; Déchaux, 2007 c). Dans les fratries mixtes, en cas de tensions, les filles sont plus conciliantes et soucieuses de maintenir l’unité du groupe des germains, jouant un rôle de « tertius gaudens ». L’organisation collective de l’entraide fait état de H1 H2 forts clivages entre hommes et femmes. Concer- nant la prise en charge des parents âgés, Ségolène Petite (2005) montre que les hommes en situation Schéma 3 - La stratégie du « tertius gaudens » de devoir aider cherchent à se faire épauler en s’adressant principalement à leur conjointe et à F leurs sœurs. Le réseau des premiers secours mobilisés par les femmes est plus varié : il comprend les sœurs, les filles, les belles-sœurs (ou une autre femme de la parenté éloignée), le conjoint n’intervenant qu’en second choix. Ce + + déséquilibre confirme les différences de capital social mobilisable dans la parentèle selon le genre et le fait que les hommes dépendent des femmes de leur parenté ou plutôt comptent sur H1 H2 elles. Toute l’ambiguïté réside dans cette dernière – précision : la dépendance masculine est en même temps un atout ; ce que les hommes ne font pas, les femmes sont censées le faire. En effet, le selon la nature des ressources mobilisées. Voici un clivage sexuel des sphères d’activités familiales exemple de bénéfice direct parce qu’il concerne est tel que la plupart des ressources mobilisables une ressource « masculine » : le coup de main du dans la parentèle concernent des activités consi- frère de l’épouse qui vient aider à poser le dérées comme féminines (29). L’essentiel des carrelage dans la salle de bains permet à l’homme ressources mobilisées le sont par des femmes de ne pas avoir à faire ce travail seul ou à payer pour des femmes : elles concernent surtout l’en- l’intervention d’un professionnel. Mais, en général, traide domestique et consistent en services les ressources mobilisées sont plutôt « féminines », exigeant du temps et du savoir-faire, ces derniers comme dans l’exemple suivant : le fait que la étant conçus comme un attribut naturel du rôle femme puisse compter sur sa propre mère pour de la femme dans la parenté. Ici, les représenta- garder l’enfant en bas âge épargne à l’homme tions du rôle féminin tendent à se confondre avec d’avoir à le faire et le libère pour d’autres activités celles du rôle maternel, soulignant combien il est de son choix. délicat d’opposer de façon tranchée matricentrage et gynécentrage. La grande vertu de l’analyse structurale réside dans la manière, renouvelée, d’aborder la question Le pouvoir des femmes est donc surtout celui du du pouvoir entre hommes et femmes dans la faible, le pouvoir de celle qui ne peut que très parenté. Certes, la parentèle est une « structure difficilement échapper à son assignation au d’opportunités » (30) (Sussman, 1970) et, en ce domestique. C’est dire que les hommes ont tout à sens, ce sont bien les femmes qui contrôlent l’accès gagner de ces arrangements entre femmes. Leur à la plupart de ces ressources. Mais il est tout aussi bénéfice est parfois direct, le plus souvent indirect, exact que ces ressources leur sont abandonnées par (28) Ce qui est vrai de la parentèle dans son ensemble l’est aussi du petit réseau relationnel que forme la fratrie : la femme sert d’« articulateur » parce qu’elle est un « passage obligé » pour ses frères. Les fratries de sœurs offrent les conditions les plus propices à la constitution de « cliques », c’est-à-dire de groupes soudés. (29) Des trois composantes de « l’économie cachée de la parenté » (Déchaux, 1994), c’est l’entraide domestique qui, d’une part, mobilise le plus les individus et, d’autre part, revient à l’initiative des femmes. Le soutien relationnel et la redistribution de revenu sont une forme d’entraide plus ponctuelle et plus également répartie entre hommes et femmes. (30) Marvin B. Sussman (1970) entend par là que la parentèle facilite, par l’aide multiforme qu’elle peut fournir à l’individu et à sa famille élémentaire, la poursuite d’objectifs individuels ou familiaux. Dans cette perspective, les relations ne s’établissent qu’à l’initiative de la personne si elle y trouve un intérêt quelconque. Politiques sociales et familiales n° 95 - mars 2009 14 Société
  9. 9. les hommes dans le but qu’ils puissent se consacrer alors possibles. La première consiste à dire que le à d’autres sphères d’activité (par exemple, la pouvoir du dominé ne transforme pas le dominé carrière professionnelle) jugées par eux et par en dominant. Les raffinements de l’analyse structurale beaucoup de femmes plus valorisantes sociale- ne changent rien à la nature du rapport de force ment. Les deux énoncés sont donc vrais : le pouvoir entre les sexes. La dépendance de l’homme n’est dans la parentèle est à la fois celui de s’en extraire jamais que celle du profiteur à l’égard de l’exploité. et celui d’en contrôler les ressources. Les femmes La seconde interprétation considère que la domi- sont ainsi simultanément dominées et dominantes. nation, ou plus exactement le pouvoir, n’est pas À condition toutefois d’ajouter qu’elles ne sont un rapport de sujétion mais une relation d’inter- dominantes qu’à l’intérieur d’une sphère d’activité dépendance, dialectique et ambivalente, que délaissée par les hommes, c’est-à-dire dominée. l’analyse structurale de réseau permet de décrire Leur pouvoir est « la force faible des dominés » finement. Plutôt qu’un attribut (individuel ou (Singly [de], 2007:53). On pourrait parler encore collectif), le pouvoir est une relation, un échange. de « la faiblesse des liens forts » qui composent Selon cette position, « il n’y a pas de pouvoir, il n’y leur capital social dans la parenté. a que des relations de pouvoir » (31). Ou, pour le dire autrement, toute domination a un coût pour le dominant. La domination de genre, comme toute autre domination, est une balance, relative- ment contingente (32), des bénéfices et des coûts. La domination de genre comme balance Selon les opportunités à saisir et les contraintes des bénéfices et des coûts tenant à la structure du réseau, la dépendance du dominant peut être plus ou moins forte jusqu’à Ainsi, s’il apparaît que les femmes ne sont pas rééquilibrer parfois le rapport de pouvoir entre dépourvues de pouvoir, ce dernier n’opère qu’à les partenaires de l’échange. Ne voir qu’un l’intérieur d’une sphère d’activité délaissée par les plateau de la balance, c’est avoir une vision figée hommes. Deux positions théoriques opposées sont des choses. (31) Pour reprendre une formule popularisée par Michel Crozier et Erhard Friedberg (1977). (32) En effet, la contingence n’est que relative dans la mesure où la valeur sociale des différentes sphères d’activité et le caractère « féminin » ou « masculin » des ressources mobilisées résultent de normes et de valeurs issues de l’environnement social et sur lesquelles les acteurs au sein du réseau ont peu prise. Politiques sociales et familiales n° 95- mars 2009 15 Société
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