Masculin Recomposition En Cours Cnidf 2004 +++

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Masculin Recomposition En Cours Cnidf 2004 +++

  1. 1. L GALIT DES F E M M E S ET DES H O M M E S : UNE QUESTION DE GENRE Les hommes et le masculin : recompositions en cours ACTES D É C E M B R E 2 0 0 4 Rencontre organisée le 3 décembre 2004 par La Délégation Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur avec la collaboration du CIDF Phocéen
  2. 2. L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre Les hommes et le masculin : recompositions en cours ACTES Rencontre organisée le 3 décembre 2004 par la Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur avec la collaboration du CIDF phocéen
  3. 3. Organisatrices : Béatrice Borghino Chargée d’études à la Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur Préfecture Boulevard Paul-Peytral 13282 Marseille Cedex 20 Tél. 04 91 15 61 61 Fax : 04 91 81 62 06 Courriel : beatrice.borghino@bouches-du-rhone.pref.gouv.fr Caroline Mackenzie Chargée de mission au Centre d’information sur les droits des femmes (CIDF phocéen) 5, rue Moustier 13001 Marseille Tél. 04 96 11 07 99 Fax : 04 91 55 57 25 Courriel : cidfphoceen@wanadoo.fr Site web : http://www.infofemmes13.com Toutes les rencontres de la thématique « L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre » sont présentées sur le site Web du CIDF phocéen : http://www.infofemmes13.com. Les actes y sont téléchargeables au fur et à mesure de leur disponibilité.
  4. 4. Sommaire Message de bienvenue 5 Françoise Rastit, déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur Introduction 7 Caroline Mackenzie, chargée de mission, CIDF phocéen, partenaire de la Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur « Le genre masculin n’est pas neutre » 9 Béatrice Borghino, chargée d’études, Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur Composer avec l’égalité hommes/femmes 15 André Rauch, professeur d’histoire, université Marc-Bloch de Strasbourg Débat 26 Les hommes en changement 35 Sophie Pioro, sociologue, université Toulouse-Le Mirail Résistances masculines aux changements : le cas des décideurs économiques et administratifs 47 Martine Corbière, sociologue, université Toulouse-Le Mirail Débat 57 ANNEXE 65
  5. 5. Message de bienvenue Françoise Rastit Déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur La Délégation régionale, et plus particulièrement Béatrice Borghino, vous convient à cette troisième rencontre, en collaboration avec le CIDF phocéen. Sous le thème « L’égalité des hommes et des femmes : une question de genre », nous allons réfléchir sur les recompositions en cours du côté des hommes et du masculin. Les statistiques sont là pour illustrer le chemin qui reste à parcourir ; les inégalités sont encore évidentes, tout du moins celles qui peuvent se mesurer : les femmes sont géné- ralement dans des situations moins favorables, plus précaires. Nous n’allons pas rappeler ici les chiffres, vous en êtes toutes et tous conscients. Pour autant, les travaux de M. André Rauch nous le montreront, nombre de révolu- tions ou d’évolutions ont eu lieu au cours de l’histoire. Aujourd’hui, la question devient : « Qu’en pensent les hommes ? Comment vivent-ils cette évolution ? » Pour leur part, nos invitées de cet après-midi apporteront des éléments de réponse en faisant la distinction entre trois grandes catégories de comportement, des plus résistants aux plus sensibles à ces mutations sociales qui les touchent dans leur vie privée et même intime. Nous pouvons faire le parallèle avec ce que nous voyons aujourd’hui dans les entre- prises. Il y a également deux types d’approche : l’une cherchant à intégrer des femmes dans de bonnes conditions dans des nouveaux métiers ou dans le déroulé de leur carrière ; l’autre, également très intéressante, consistant à se poser la question d’un autre style de management : existe-t-il un management dit « féminin », où les qualités de gestion, que l’on nous reconnaît, pourraient être portées par des femmes mais également par des hommes ? Y a-t-il une autre relation au groupe, à la hiérarchie, au pouvoir, qui soit différente pour les femmes et pour les hommes ? Cette distinction est actuellement essentiellement ques- tionnée par des jeunes, ce qui est très intéressant, car les jeunes ont un autre regard sur cette relation hommes-femmes ; ils essaient de trouver d’autres chemins, d’autres voies en vue d’un nouvel équilibre. Je souhaiterais qu’un jour les entreprises puissent venir témoigner également de cette évolution dans le cadre de ces rencontres et vous laisse aujourd’hui à vos réflexions. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 5
  6. 6. Introduction Caroline Mackenzie Chargée de mission, CIDF phocéen, partenaire de la Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité de la Région Provence - Alpes - Côte d’Azur Cette rencontre est la troisième et nous sommes contentes de vous voir si nombreux. La troisième dans une série qui a débuté il y a un an, début décembre 2003, sous la pluie dévastatrice qui causa de sérieux dégâts dans notre région. Cette rencontre trai- tait du « droit à la ville pour tous, comment ? ». Les actes en sont disponibles ; pour la deuxième rencontre de juillet 2004, les actes sont en cours de préparation. Toutes les per- sonnes qui étaient inscrites les recevront, les autres devront prendre contact avec le CIDF phocéen. La troisième rencontre donc, qui, nous l’espérons, sera suivie par trois autres en 2005. Nous avons réussi notre pari. En effet, il y a plus d’hommes inscrits à cette ren- contre qu’aux précédentes. Nous avons aussi dû limiter le nombre de personnes venant de chaque structure, suite à de trop nombreuses inscriptions ; c’est dire combien le thème d’aujourd’hui est attractif. En lançant ces rencontres, la Délégation et le CIDF ont prévu un dialogue autour du thème « L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre » et nous avons constaté la difficulté d’identifier le thème qui suscitera un débat entre les sexes. Nous l’avons trouvé maintenant, il suffit de parler de vous, les hommes ! Soyons sérieux, la question du genre sert à ouvrir le débat entre les hommes et les femmes, à reconnaître les différences de tous genres pour les réduire, tout en cherchant la richesse des partages et la découverte des uns et des autres. Il y a un côté positif de cette nouvelle donne, une approche législative plus souple sur la parentalité, la garde des enfants, etc. Ce côté positif permet à ceux et à celles qui se sentent assurés dans l’évolution de l’égalité des sexes de s’épanouir et de s’enrichir. Mais il y a aussi un côté négatif, les faits divers nous le rappellent trop souvent ces temps-ci. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes ne se retrouvent pas dans cette évolu- tion. Et si vous êtes venus si nombreux aujourd’hui, c’est notamment parce que vous êtes confrontés à ces réactions négatives, confuses, et que vous cherchez à les comprendre afin de mieux les contrer. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 7
  7. 7. En réfléchissant sur ce thème, nous avons constaté qu’il y avait de plus en plus d’études sur l’impact de cette évolution sociale qu’est la libération des femmes, sur la remise en question de l’identité des hommes, sur leur place dans la société et dans la famille, dans les structures professionnelles. Nous avons réuni trois intervenants qui ont fait des recherches sur ces questions précisément. Béatrice Borghino va présenter les idées qui ont construit le programme d’aujour- d’hui, avant l’intervention de M. Rauch, de l’université de Strasbourg. Un débat clôtu- rera la matinée.
  8. 8. « Le genre masculin n’est pas neutre » Béatrice Borghino Chargée d’études, Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité, Région PACA Pourquoi avoir abordé, pour cette troisième rencontre, ce thème « des hommes » et « du masculin » ? En premier lieu, parce que « le genre masculin n’est pas neutre », et je reprends ici le titre d’une publication1. À mon avis, face au rapport social auquel nous avons affaire, il n’est pas neutre non plus que la réalité des choses telle qu’elle est vécue « au masculin » apparaisse systé- matiquement comme la référence, la norme en quelque sorte. Et il en est de même de la langue que nous utilisons. Le masculin en question apparaît dès lors comme tellement « normal » que c’est « l’autre », du coup, celui (et le plus souvent celle !) qui n’est pas dans les bonnes cases, celui (et celle) qui n’est pas conforme à cette norme, qui apparaît comme un problème. Si bien que les femmes – et les hommes pas « bien » normés ou moins normés – sont vues comme des « anomalies ». La conséquence en est que l’on « étudie » toujours celui qui fait problème et jamais « le normal », d’où l’absence de données sur les hommes en tant que catégorie particulière. Nous sommes là face à ce que certaines appellent, à juste titre, il me semble, « une universalisation abusive du masculin2 ». Nous sommes face à la fabrication d’un « centre » qui est, de fait, « masculin, blanc, hétérosexuel, appartenant aux classes moyennes et d’un âge moyen – pas trop jeune ou trop vieux, sinon ils sont considérés comme posant problème ! –, sans handi- cap particulier, bien entendu, etc. ». Les différents questionnements, politiques et dispositifs sont pensés pour s’adres- ser à cet individu-là, du centre, qui est vu comme le référent. Et, du coup, toutes celles et ceux qui s’éloignent de ce centre sont appréhendés comme ayant des problèmes pour « s’intégrer ». Le modèle lui-même, qui exclut en fait la grande majorité des personnes d’une société, n’est jamais remis en question. 1.Travail, genre et sociétés, L’Harmattan, n° 3, 2000. 2. Nouvelles questions féministes, vol. 21, n° 3, 2002. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 9
  9. 9. Voilà pourquoi, en première raison, nous avons voulu organiser cette rencontre autour de ce thème, le « masculin », ou plutôt cette norme centrale pensée au masculin : c’est elle qui pose problème parce qu’elle est pensée comme étant au neutre alors qu’il n’en est rien, et de loin : « Le neutre… est en fait socialement sexué1. » La deuxième grande raison de l’organisation de cette journée est que ce que l’on appelle « masculin », au même titre que ce qui est appelé « féminin », est une construc- tion sociale et historique. Nous gagnerions à la démonter, si nous recherchons plus de libertés et plus d’égalité, pour les femmes, et pour un certain nombre d’hommes égale- ment, ceux qui ne sont pas satisfaits, ou pas tellement satisfaits de cette position rigide et hégémonique qu’on appelle « homme ». Une mise à jour de ce qui fait cette construction sociale dite « homme » est le pen- dant de la dénonciation faite, depuis nombre d’années, par les différents féminismes, sur le « féminin ». Il faut, également, parvenir à faire éclater cette catégorie-là, la « décons- truire » elle aussi. Après cette petite introduction sur les raisons de cette rencontre, j’aimerais vous relater, très brièvement, ce qu’il en a été de cette question dans la mouvance féministe et de genre, en France et pour la période la plus récente, à savoir depuis les années 1970. Je vais juste commencer à « planter le décor », sous forme de quelques grands points de repère ; de longs développements seraient nécessaires pour vraiment parler de ce sujet. Ma présentation, sommaire, n’est donc pas exhaustive. Comment la recherche féministe a-t-elle traité ce sujet que nous nous proposons aujourd’hui d’aborder ? Premier mouvement 1971. On peut dire que dès le point de départ de la recherche féministe, en 1971, la question est posée par Nicole-Claude Mathieu2. D’une part, elle précise : « Puisque dans nos sociétés les deux catégories de sexe couvrent la totalité du champ social [en 1971, on ne pense pas en termes de « troisième sexe » possible ou à la notion de « trans- genre »], il semble logique que toute spécificité de l’une ne se définisse que dans son rapport avec la spécificité de l’autre, et que l’une, comme l’autre, ne puisse être étudiée isolément, du moins sans qu’elles n’aient été auparavant pleinement conceptualisées comme éléments d’un même système structural » ; et par ailleurs : « dans la probléma- tique sociologique des sexes, ne trouve-t-on pas d’études sur l’homme en tant que tel […], le dominé est toujours davantage étudié que le dominant et toujours “seul caracté- risé, seul spécifié” ». Cependant, cet aspect de la question va être mis de côté pendant un certain temps. Je me réfère ici à une autre féministe, Anne Marie Devreux. Elle relate qu’il était urgent, 1. Anne Marie Devreux, « Être du bon côté », BIEF, PUL, 1992, p. 148. 2. « Notes pour une définition sociologique des catégories de sexe », Épistémologie sociologique, n° 11, 1971 ; réédité dans L’Anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté femmes, 1991. 10 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  10. 10. à l’époque, de « produire des connaissances sur la société au féminin, là où elles n’exis- taient qu’au masculin soi-disant neutre1 ». Donc, historiennes, sociologues, anthropo- logues, psychologues… ont « d’abord focalisé leur attention sur la condition des femmes dans la société – les sociétés ». Première période historique2, avant « d’élaborer des systèmes d’analyse propres à saisir les mécanismes d’oppression des femmes par les hommes », qui sera la suite de cette première période, et elle cite là les auteures fondamentales pour cette approche théorique que sont Nicole-Claude Mathieu, Christine Delphy et Colette Guillaumin. 1975. Un premier ouvrage, quand même, écrit en « mixte » : de Nadine Lefaucheur et Georges Falconnet : La Fabrication des mâles. Les auteurs tentent d’y circonscrire ce qui fabrique « l’idéologie masculine » dans des domaines comme l’amour, le pouvoir, la virilité, la sexualité, les rôles, etc., en annonçant que leur projet est de faire en sorte que les hommes, « plus conscients de ce qui les aliène », changent. Deuxième mouvement Dans la foulée de toutes les remises en question sociétales qui se font à cette époque des années 1970, apparaissent des groupes d’hommes qui se mettent à se réunir, pour par- ler de ces interrogations qui leur sont adressées, souvent même par leurs compagnes. De 1978 à 1982 paraissent de revues et des livres où des hommes commencent à parler en leur nom, en disant « je », et en abordant des sujets comme leurs relations aux femmes, la contraception, la masculinité, la paternité. Une de ces revues, par exemple, s’intitule Pas rôle d’hommes. En 1981, autre exemple, paraît un ouvrage dont le titre est La Sainte Virilité 3, qui attaque fortement comment celle-ci est construite socialement. Dans la période qui suit, ce mouvement va s’épuiser, en France, et il sera relayé par un autre moment de l’histoire. Troisième mouvement À partir de 1988-1990, à peu près, ce sont des chercheurs, hommes, qui vont s’in- téresser à cette question du masculin, avec des travaux sur l’armée, le machisme, les vio- lences faites aux femmes. Quelque temps après, des revues dites généralistes, par opposition à féministes, se mettent à investir ce champ : par exemple Actes de la recherche en sciences sociales (ARSS) en 1990 ou Esprit en 1993 – numéro intitulé Masculin/féminin et en 2001 L’un et l’autre sexe. 1. Anne Marie Devreux, « Être du bon côté », op. cit. 2. Avec comme auteures citées : Andrée Michel, Madeleine Guilbert ou Marie Josée Chombart de Lauwe. 3. Les détails de cette période et de la suivante sont repris de : Daniel Welzer-Lang, « Les études ou écrits sur les hommes et le masculin », BIEF, 1992, revue consultable au centre de documentation du CODIF. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 11
  11. 11. 1992. Une date « locale » à retenir : les chercheuses féministes du Cefup (Centre d’études féminines de l’université de Provence), dans leur revue BIEF, décident de « donner la parole à des hommes », et sortent le numéro Des hommes et du masculin1, coordonné par Daniel Welzer-Lang et Jean-Paul Filiod. En 1992, il n’est pas du tout évident de « donner la parole à des hommes », si l’on en juge par la lecture du préambule écrit par Marie-France Pichevin : l’histoire initiale du mouvement féministe passait, ne l’oublions pas, par la non-mixité revendiquée. 1999-2000. Pour boucler cette période d’écrits par des chercheurs masculins2, je citerais l’ouvrage Nouvelles approches des hommes et du masculin, sous la direction de Daniel Welzer-Lang3 et celui de Pascal Duret, Les Jeunes et l’Identité masculine4 ; tout à fait intéressant parce que à partir d’un échantillon de 1 511 jeunes, filles et garçons, il étudie la construction corporelle de l’identité masculine et il introduit dans son analyse la question de l’appartenance culturelle et sociale : la virilité/masculinité n’a pas le même sens selon la « classe » sociale à laquelle on appartient ! Il est à remarquer qu’en France on trouve très peu de travaux qui sachent articuler sexe/genre et appartenance sociale. C’est dans ce mouvement, aussi, que l’on pourrait classer les travaux d’André Rauch. Quatrième mouvement Il s’agit en fait de la poursuite du premier mouvement qui ne s’est jamais interrompu. Parallèlement, dans la lignée historique des premiers travaux cités dans ce que j’ai appelé « premier mouvement », côté « non mixte » et « femmes », des revues paraissent, défendant fortement l’idée que le « sexe » du chercheur influence de beaucoup les résul- tats de sa recherche. C’est un courant qui reproche aux chercheurs masculins de ne pas pouvoir « penser » en quelque sorte le rapport de domination hommes/femmes qu’ils exercent sur les femmes, dans la mesure où ils appartiennent à une « classe de sexe » qui les en empêche – toutes mes excuses, cependant, pour les raccourcis auxquels je procède dans cette introduction. 1998. Paraît un numéro commun Nouvelles questions féministes (Paris)/ Recherches féministes (Québec) avec pour titre : Ils changent, disent-ils. 2002. Nouvelles questions féministes encore, avec pour titre Les Répertoires du masculin ; l’éditorial s’intitule : « Composer avec l’égalité : re(ma)niements masculins » ; 1. Chercheuses engagées plus particulièrement dans ce numéro : Marie-France Pichevin, mais aussi Marie- Claude Hurtig et Anne-Marie Daune-Richard. 2. Une place particulière est à faire ici à Maurice Godelier qui publie en 1982 La Production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée (Fayard), vu l’influence qu’il va avoir dans certains des travaux sur l’analyse de la fabrication du masculin. 3. Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2000. 4. PUF, 1999. 12 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  12. 12. deux jeunes chercheurs/hommes écrivent : l’un, Jean-Yves Pidoux, à partir d’un vécu sur sa condition de « mâle ordinaire, et ordinairement dominant » dans ses relations amoureuses avec les femmes, et l’autre, Léo Thiers-Vidal, de façon plus théorique, sur ce que serait « penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive ». 2004. Les Cahiers du genre 1 ont pour titre Les Résistances des hommes au changement. Cinquième mouvement L’ouvrage Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, publié en 2001, annonce qu’il veut donner la parole, sur cette question, à des « chercheur(e)s qui ont des positions et des options théoriques différentes mais qui sont convaincus des ver- tus heuristiques d’une lecture sexuée du monde social »2. Des mutations importantes et réelles y sont constatées, comme le fera également tout à l’heure André Rauch. Mais, face aux inégalités persistantes qui subsistent entre femmes et hommes, l’ouvrage poursuit le questionnement : ces mutations ont-elles « ébranlé les fondements de ce que l’on nomme la domination masculine ? Une recon- figuration des rapports sociaux entre les sexes est-elle à l’œuvre ou non ? » Par ailleurs, conformément au projet annoncé en introduction, les auteur(e)s sont mixtes (quatre hommes et sept femmes), et la parole est donnée, également, à une analyse critique d’un des points centraux de l’analyse de ce que j’ai appelé « premier mouve- ment » : François de Singly, dans une des parties de son article, y aborde la question des « limites » de l’approche par la théorie de la domination masculine. Il ne nie pas que cette domination existe, ni tous les effets dont elle est porteuse, mais il fait valoir qu’elle ne peut pas permettre, à elle seule, de recouvrir la totalité des rapports hommes/femmes. On pourrait aussi citer, ici, la revue Cosmopolitiques, avec pour titre Ce sexe qui nous dérange, parue en 2003 (n° 4) et le numéro 3 de la revue Travail, genre et sociétés : Le genre masculin n’est pas neutre, déjà cité au début de cette introduction Dernière phase ? Je terminerai cette introduction en ne faisant qu’effleurer ce qui me semble être la phase tout à fait actuelle du féminisme qui se nomme d’ailleurs lui-même, plus souvent, « post-féminisme », dans la mesure où elle bouscule complètement nos façons de pen- ser sur la question homme/femme, féminin/masculin, et même nos façons de conceptua- liser « le genre ». Je veux parler de ce que l’on nomme le mouvement dit de « la théorie queer », expression que je lance là à la volée, sans entrer dans un essai de présentation. 1. L’Harmattan, n° 36, 2004. 2. Sous la direction de Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani, PUF, 2001. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 13
  13. 13. Avec ces expressions, « post-féminisme » et « théorie queer », on peut effectuer des recherches, sur Internet par exemple, et l’on se rendra compte à quel point le débat se poursuit, et avec quelle intensité1 ! La réflexion n’est pas close ! Elle continue à inventer… On a pu percevoir dans cette introduction que plusieurs positionnements sont pos- sibles au sein de cette pensée de « la différence des sexes » ; plusieurs courants coexis- tent dans ce que l’on appelle le féminisme (plusieurs épistèmê ?). La pensée qui s’y réfère n’est pas homogène et unique ; sachons la garder ouverte et en mouvement… Quelques « points de repère », avais-je annoncé, en commençant. Toutes mes excuses, donc, pour tous les auteurs et auteures que je n’ai pas cités et les ouvrages que je n’ai pas nommés2. 1. Voir aussi, dans la mesure où ce texte illustre, à mon avis, ce que le post-féminisme peut produire comme analyse différente, l’article d’Éric Macé, « Le piège de la cause des femmes. Éléments pour un mouvement antisexiste post-féministe », disponible sur Internet à l’adresse : lmsi.net/impression.php3 ?id_article189 2. Quelques références supplémentaires, pour les personnes qui voudraient creuser ces questionnements : Luc Capdevila, Sophie Cassagnes et al. (dir.), Le Genre face aux mutations. Masculin et féminin, du Moyen Âge à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2003 ; Monique Schneider, Généalogie du masculin, Aubier-Psychanalyse, 2000 ; Sabine Prokhoris, La Différence sexuelle en question, Alto-Aubier, 2000. 14 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  14. 14. Composer avec l’égalité hommes/femmes André Rauch Professeur d’histoire, université Marc-Bloch de Strasbourg1 Tous, nous étions déterminés par cette pièce maîtresse qu’était le genre, auquel chaque individu appartient de naissance, en vertu de son sexe. L’égalité entre hommes et femmes a ébranlé nos identités. Elle a bousculé la partition de la société en deux selon les genres, la répartition des rôles conjugaux de mari et de femme, la distribution des fonctions parentales, le partage des professions et des responsabilités et la finalité même de l’éducation. 1. La politique : le sacré du masculin En France, jusqu’à la Libération, la responsabilité civique était restée une préroga- tive masculine, car la communauté des hommes constituait historiquement sa seule garan- tie solide. C’est ce qu’exprime le président de la commission chargée par l’Assemblée consultative provisoire réunie à Alger dès 1943 en vue de réformer le mode de scrutin lors- qu’il affirme : « Il est établi qu’en temps normal les femmes sont déjà plus nombreuses que les hommes. Que sera-ce à un moment où prisonniers et déportés ne seront pas encore ren- trés ? Quels que soient les mérites des femmes, est-il bien indiqué de remplacer le suffrage universel masculin par le suffrage universel féminin2 ? » Le suffrage universel révèle une nouvelle peur autour de laquelle se construit l’identité masculine : les femmes étant tou- jours « en surnombre » dans la société française, leurs suffrages commanderaient le scru- tin. Par la simple arithmétique de la démographie, le droit de vote leur abandonnerait les affaires de la cité. L’éventualité d’un conflit qui dépasserait les partis pour prendre la forme d’un affrontement entre les genres masculin et féminin tracasse les esprits. 1. André Rauch vient de publier : L’Identité masculine à l’ombre des femmes. De la Grande Guerre à la Gay Pride, Hachette Littératures, 2004. Il est l’auteur de : Le Premier Sexe. Mutations et crise de l’iden- tité masculine (1789-1918), Hachette Littératures, 2000 et Vacances en France de 1830 à nos jours, Hachette-Pluriel, 2001. 2. Supplément au Journal officiel de la République française, 30 mars 1944, p. 2. Débats de l’Assemblée consultative provisoire. Compte-rendu analytique, séance du 24 mars 1944. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 15
  15. 15. La question porte aussi sur les symboles : le vote d’une femme « quel que soit son mérite » peut-il remplacer celui d’un homme, lorsqu’il s’agit d’un prisonnier de guerre, exilé, déporté, interné politique ou travailleur forcé en Allemagne ? Un homme qui paie le prix fort de sa citoyenneté en temps de guerre. Un homme qui souffre dans sa chair de porter l’identité masculine peut-il se remplacer ? Resurgit alors la question de la valeur du sacrifice, de « l’épreuve » initiatique du citoyen lorsque la survie de la patrie est en jeu. L’argument porte à conséquence car il vise à montrer que les deux voix n’étant pas du même ordre, leur addition serait source de confusion et de désordre. Faire la guerre n’est pas du même ordre que d’accomplir un devoir civil. Ordonnée par les hommes, la guerre relève du sacré : dans l’acte de verser le sang ou de donner la mort se joue le destin d’une société. Puisque la politique décide de la guerre, toutes deux sont considérées comme étant du même ordre : n’est-ce pas la raison pour laquelle elles sont des prérogatives réservées aux hommes ? La participation des femmes brise cette frontière essentielle entre les sexes, mais, renversante nouveauté, elle révèle aujourd’hui ce qui rendait la république partiale et donc partielle. Désormais, la représentation des femmes dans les suffrages garantira cette complétude : sans leurs suffrages, le corps social de la république, pourtant sorti victorieux de la guerre contre les ennemis de la démocratie, serait amputé de moitié. 2. Femmes au travail En 1950, dans son article 14, la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’homme et des libertés fondamentales s’était engagée à garantir la jouissance des droits et libertés à tous les citoyens, « sans distinction de sexe, de race, de couleur, de langue, de religion, d’opinion ». En clair, elle prétendait assurer aux femmes des droits égaux à ceux des hommes1. Événement marquant, l’irruption massive des femmes sur le marché de l’emploi va déclencher plus qu’un bouleversement économique. En moins d’une génération, le par- tage des rôles sociaux, qui avait résisté à la mixité et aux avancées de la démocratie, s’est complètement recomposé. Le nombre de femmes actives exerçant une activité rémuné- rée est passé de moins de 7 millions en 1960 à plus de 10 millions en 1990, soit pour l’ensemble de la population active, de moins de 34 % à plus de 43 %2. La législation a joué un rôle-clé : la notion de « salaire féminin » – ou salaire d’appoint – à peine révo- quée (1945), la Constitution de 1946 avait inscrit dans son préambule que « la loi garan- tit à la femme dans tous les domaines des droits égaux à ceux de l’homme ». L’abrogation des prérogatives masculines sur la production économique se profile. Un bloc de l’an- cienne domination semble tomber lorsqu’en 1965 la loi prive le mari de tout consente- 1. Manassein Michel de (dir.), De l’égalité des sexes, Paris, CNDP, 1995, p. 96. Voir aussi : Bard Christine, Baudelot Christian, Mossuz-Lavau Janine (dir.), Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, Paris, Éditions de la Martinière, 2004. 2. Commaille Jacques, Les Stratégies des femmes. Travail, famille et politique, Paris, La Découverte, 1993, p. 6. 16 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  16. 16. ment quand son épouse veut exercer une activité rémunérée. À vrai dire, si certains se sentent spoliés d’une garantie de contrôle, d’autres renoncent volontiers à une obligation inadaptée en période d’expansion, notamment ceux qui espèrent accroître le pouvoir d’achat du ménage grâce à un double salaire. En 1970, alors qu’hommes et femmes se sont accoutumés massivement au travail salarié, la devise « à travail égal, salaire égal » s’institutionnalise. La loi du 22 décembre 1972 précise le principe en ajoutant « pour un même travail ou un travail de valeur égale ». Désormais on ne rémunérera plus des « genres » différents, mais des compé- tences et de la productivité. Statistiquement, la formule reste illusoire : selon les profes- sions et les secteurs de production, à qualification égale, les femmes perçoivent des salaires inférieurs de 26 à 34 % à ceux des hommes. Pourtant l’égalisation annoncée va s’étendre de la rémunération à l’accès à la profession, la rendant elle aussi indépendante de cette construction historique qu’Eleanor Maccoby, chercheuse américaine, a baptisée « la catégorie sociale du sexe1 ». Le problème des discriminations entre hommes et femmes est désormais posé avec une acuité inédite2. Traiter des inégalités réduit la ques- tion des différenciations : il apparaît de plus en plus clairement que le « genre » tient son sens de l’inégalité et non des différences. Dans cette logique de non-discrimination, la loi du 4 juillet 1975 interdit de rédiger une offre d’emploi sexiste, de refuser une embauche sous ce prétexte ou de licencier en rai- son du sexe ou de la situation de famille, « sans motif légitime » : voilà qui devrait sérieu- sement neutraliser les prérogatives des hommes3. Cette formulation trop vague suscitant des abus, le foyer de résistance est attaqué lorsque la loi Roudy du 13 juillet 1983 écarte le concept de motif légitime et dresse une liste limitative d’emplois spécifiquement masculins. À partir de constats de carence, le législateur précise même les discriminations illégales et signale aux salariées les moyens de recours en application des directives européennes4. Progrès incontestable du droit au travail. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la production 1. Maccoby Eleanor, « Le sexe, catégorie sociale », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 83, juin 1990, p. 16-25. Selon une enquête Insee sur la « structure des salaires », les rémunérations des femmes étaient en moyenne 36 % inférieures à celles des hommes en 1950 ; en 1970, 33 % ; en 1994, 27 %. Sur les grèves conduites par les femmes, voir les manifestations au Joint Français à Saint-Brieuc dans les Côtes d’Armor et aux Nouvelles Galeries de Thionville en Moselle au mois de mai 1972. Cf. Le Nouvel Observateur, n° 394, 29 mai 1972, pp. 35-36. 2. Laufer Jacqueline, Marry Catherine, Maruani Margaret, Masculin/féminin. Questions pour les sciences de l’homme, Paris, PUF, 2001, p. 51 (Margaret Maruani a fondé en 1995 le groupement de recherche Marché du travail et genre – MAGE). Voir aussi le supplément « Économie » du journal Le Monde, « La mécanique bien huilée des inégalités femmes-hommes », 9 mars 1999, et « Les inégalités professionnelles femmes-hommes sont devenues plus injustes », Le Monde, 28 mars 2000, p. 16. Lire aussi : Le Goff Jacques, Droit au travail et société, Rennes, PUR, 2001, t. 1, p. 439-452. 3. Maruani Margaret, Mais qui a peur du travail des femmes ?, Paris, Syros, 1985, p. 65. 4. Maruani Margaret, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte, 2000, p. 35. Voir aussi : « L ’emploi des femmes reste dévalorisé », Le Monde – Dossiers et documents, n° 284, février 2000, p. 4. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 17
  17. 17. économique s’est emparée des compétences utiles, et sans doute au meilleur prix. En défendant les salaires et les embauches, la loi n’a pas seulement favorisé l’accès des femmes à une vie professionnelle, elle a aussi protégé les emplois masculins que mena- çaient la montée en puissance d’une force de travail féminine et ses bas salaires. Corrélativement, la définition traditionnelle des emplois masculins et féminins se brouille. Le passage du statut de travailleur indépendant à celui de salarié n’est pas ana- logue au changement de statut d’une épouse, mère de famille, sans ressources person- nelles, qui devient salariée. Troquer le statut d’artisan ou de travailleur indépendant contre celui de salarié prive d’une forme de considération, ce privilège d’un homme libre : le salariat crée des contraintes qui dénaturent l’image qu’il avait de lui-même. Mais la situation assure une certaine régularité de vie et une plus grande sécurité de reve- nus, garantie des maris avisés ou des pères responsables. Rien de comparable à la muta- tion qu’opère une femme lorsqu’elle abandonne les tâches domestiques pour travailler « au-dehors ». Sortie de sa condition, elle acquiert un statut (elle « travaille », dit-on) et une considération sociale. Elle aura dorénavant le privilège de calculer son service, d’évaluer ses profits ; un métier de son choix peut l’intéresser et, pourquoi pas, la valo- riser socialement. Cependant elle noue des relations de travail, hommes ou femmes. En quittant le statut flou de gardienne du foyer pour signer un contrat de travail, elle échappe à la dépendance conjugale, mais aussi à la réclusion familiale. Elle ne subit plus une condition féminine indéterminée, mais accède à un statut social à part entière. Chez les travailleurs manuels, ouvriers, paysans ou artisans, cette histoire met à l’épreuve les signes conventionnels de virilité. Alors que la classe ouvrière en France perd 1,1 million de membres de 1982 à 1999 (bâtiment et métallurgie sont les plus touchés), les nouvelles technologies et les progrès de la mécanisation ont dévalorisé la force phy- sique ; le travail des bras qui nécessite de gros efforts est déconsidéré. Spécifiquement masculin, parce que dur et pénible, il est dit « qualifié » en tant que savoir-faire technique. L’usage de la force se déprécie et fait l’objet de mesures de sécurité : la prise de risque permettait à un homme de se démarquer, à présent elle laisse place à un système de pro- tection généralisé qui nivelle la manifestation des capacités physiques. Concrètement, dans un cas, la bouteille de rouge et le pavé de bœuf associaient l’homme au muscle, la virilité à la liberté ; dans l’autre, le casque de protection et la ceinture de sécurité mani- festent un souci de protéger et traduisent la fragilité du travailleur. Ils ordonnent aussi sa surveillance et son contrôle. Devant la dureté d’une tâche, maçons ou terrassiers savaient faire preuve d’orgueil et se défier sur leur virilité vraie. Face au danger, ils cherchaient le risque et trouvaient de quoi faire voir qu’ils étaient des hommes. 3. Repenser le couple L’emprise des mœurs sur le couple est d’autant plus transformée qu’une partie essentielle de l’identité masculine se joue désormais dans le partage de la sphère privée. Dans ce cercle privé, qui n’est plus le lieu de la relégation féminine, se déploient une inti- 18 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  18. 18. mité à deux et une vie idéale. Un espace commun se crée où le couple décide d’enfouir sa fierté. L’égalité décrétée des hommes et des femmes n’a donc pas seulement agi sur la démocratisation des relations entre un mari et son épouse ; le couple s’est mis à fonc- tionner de manière plus organique, parfois en symbiose. L’aventure de chacun échappe de plus en plus à l’évaluation de l’environnement, plus exactement le couple se forme en érigeant une cloison qui isole son histoire et lui permet de s’approprier le temps. Selon la formule que Sabine Chalvon-Demersay applique au concubinage, « ce n’est plus le temps des autres, c’est le propre temps du couple ». Sans nécessiter ni cycle d’instruction ni période initiatique, sans consécration ni célébration, la passion amoureuse se tisse au fil des jours et des petits rendez-vous. Au rythme des face à face, les amoureux se sont emparés de l’intrigue, tournant le dos aux usages et aux cérémonies. Bref ils limitent contraintes et obligations sociales, écoutent leur propre désir, avec le souci d’entrer en harmonie. Pour un homme, le droit au corps d’une femme procède d’une initiative sur laquelle la famille ou les autorités civiles et religieuses n’ont plus de prise. Réduite à l’entourage immédiat, parents et copains, la société qui arbitrait l’al- liance s’est limitée à servir de témoin. Plus qu’un serment solennel ou un engagement convenu, la cérémonie devient une réjouissance partagée. Bref le pouvoir public s’efface devant la décision individuelle. Car l’essentiel tient au « vivre ensemble », cette intimité qu’arbitrent seuls deux amoureux qui forment un couple, puisqu’ils élaborent une rela- tion singulière. La signification de la cérémonie du mariage en est bouleversée : elle n’est ni un commencement ni une fin, au mieux un compromis familial. Qu’à cela ne tienne : on n’oubliera pas pour autant qu’en 1970, selon un sondage Sofres, 94 % des Français estimaient que rien dans la vie n’est plus important que la décision de se marier ; leur nombre ne s’effondre pas ensuite. Selon la formule d’Anne Martin-Fugier, le couple égalitaire sert dorénavant de « modèle de base » aux relations amoureuses1. Un simple renvoi à la réalité doit lever scrupules et préjugés : chaque femme, qu’elle « fréquente » sérieusement ou non un homme, détient l’exclusivité de son vécu. Même « bien physiquement », un homme doit se montrer « doux » ou « tendre » et capable d’une passion intense. Ses aînés avaient appris à se contenir et à ne jamais se trahir, lui-même doit par contre montrer quels sen- timents l’habitent et manifester la violence de ses passions. Il prouve ainsi qu’il est éner- gique mais aussi vulnérable, et que, désarmé, il a la faculté de tomber amoureux – et de s’en remettre. Pour qualifier un homme, le culte de la force du caractère prend le relais des hommages à la force physique. Nouveau credo des femmes : si vous ne voulez pas vous gâcher l’existence, prenez un gars qui ne vous claquemure pas dans son intimité, choisissez un compagnon qui laisse ouvert le champ du possible et préparez-vous un avenir où vous ne vous sentirez 1. Martin-Fugier Anne, Les Indépendantes, Paris, Grasset, 1985, p. 189. Le passage est extrait de cette remarquable étude. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 19
  19. 19. pas frustrée. Son corps doit exprimer l’émotion, non plus la contenir. Entre l’indépen- dance personnelle et la fusion amoureuse, le bien-être affectif dessine un modèle de vie où s’exprimera naturellement ce qui est spontané. Le sens et la valeur des événements personnels ont changé. Revendiquant le droit à l’intimité et à l’autonomie, les amants cherchent à détacher le rythme de leur union du calendrier des rituels et refusent de prendre date officiellement. Dans tous les cas, c’est bien d’une déconstruction du temps social qu’il s’agit. 4. Choisir son plaisir Les dispositifs sur la contraception et l’interruption volontaire de grossesse ont aussi profondément changé rôles et positions. La nouvelle disposition prévoit qu’une femme « en état de détresse » peut revendiquer une IVG dans les dix semaines après la conception. La prolongation à douze semaines fera ensuite l’objet d’un long débat. Quoi qu’il en soit, les équilibres traditionnels semblent battus en brèche : la procréation n’obéit plus aux pulsions d’un homme qui impose « naturellement » à une femme son destin maternel, mais résulte du choix, fait par une femme, de devenir mère. Désormais, c’est elle qui arbitrera l’accès de l’homme à la paternité. Selon la formule lancée par Françoise Giroud : « La sexualité liée à la reproduction, c’est la condition animale. Ce n’est pas la condition humaine1. » Après la conception d’un fils ou d’une fille, la paternité autorisée par la mère prime sur la paternité génétique. La façon dont un « nouveau partenaire de la mère » évince le géniteur est révélatrice. Autrefois le mari et l’amant coexistaient dans un même temps, séparés dans l’espace : le fils du second était élevé par le premier qui le prenait pour le sien, la vérité relevant du secret entre l’amant et la femme. Maintenant le conjoint et le nouvel ami se succèdent : le fils du premier est élevé par le second. Car, selon un sondage Sofres de 1981, l’amour l’emportant sur l’enfant2, la famille se « recompose » avec l’apparition, aux côtés de la mère, d’un individu « faisant fonction de père » ou « père de substitution » : apparaissent et disparaissent des parents biologiques et sociaux successifs. De vieux attributs sont tombés : le désir qu’éprouvait un homme d’avoir un héritier supposait qu’une femme lui « donnât » un enfant, aujourd’hui il lui « en fait un », mais n’est pas sûr d’être reconnu dans sa fonction sociale de père. Plus que d’avoir un enfant, un homme aura pour préoccupation de rester le compagnon d’une femme qui l’habilite dans ses fonctions paternelles et l’y maintiendra. 1. Propos recueillis par Jean-Francis Held, Le Nouvel Observateur, 30 avril 1979, p. 50. 2. Burguière André, « Et pourtant ils vivent ensemble », Le Nouvel Observateur, 23 février 1981, p. 55. Les enquêtes ESF établissent que 3 % des enfants nés de 1967 à 1971, puis 8 % de ceux qui sont nés entre 1971 et 1975, enfin 11 % de ceux qui sont nés entre 1976 et 1980 avaient vécu deux ruptures entre leurs parents en cinq ans. Voir Sullerot Évelyne, Le Grand Remue-ménage. La crise de la famille, Paris, Fayard, 1997, p. 193. 20 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  20. 20. Le genre masculin affronte la remise en cause d’une fonction familiale essentielle, ce que résume cette formule d’Évelyne Sullerot : « On est père parce que partenaire de la mère, le père procède de la mère avec qui il forme couple. » Le pouvoir féminin mar- querait une revanche dans l’histoire de la paternité, tant a été retardée la démocratisation de la cellule familiale. Mais l’essentiel n’est pas là : l’essentiel, c’est que la conception d’un enfant entre dans une concertation, expression d’une reconnaissance réciproque des attentes et des désirs d’un partenaire de vie. Pour ceux qui l’ignorent ou l’auraient oublié, un guide est prévu : au cours du cin- quième mois de grossesse, un père reçoit désormais de la Caisse d’allocations familiales un « livret de paternité ». Il récapitule ses droits et devoirs parentaux, les aides à sa dis- position et lui rappelle les droits et les devoirs de l’enfant. L’initiative va-t-elle confondre la dimension biologique de la genèse et la désignation symbolique du sujet1 ? La défini- tion de la paternité se révèle le point crucial d’une ancestrale identité masculine. 5. Briser la barrière des genres La Gay Pride, sa visibilité festive, son inventivité improvisée interpellent aujour- d’hui le masculin sur son identité. Une telle théâtralisation invite à dépasser l’aversion pour l’érotisme entre personnes de même sexe, et pousse à s’interroger sur l’objet d’amour, au-delà de la seule sexualité. Ces rassemblements contestent des modes de vie prétendument « naturels », mais en réalité construits culturellement, et souvent tacites. Leurs participants veulent dénoncer la partialité des échanges entre les individus et plai- dent en faveur d’un nouveau droit relationnel. En un mot, cette fête annuelle ouvre le regard sur la part d’aventures qu’une existence comporte, et suggère l’urgence d’une éro- tisation du corps, expression de liberté, source de rapports humains. Car la mise en scène bouscule des représentations communément admises : la sexualité apparaît comme une construction du sujet, ni déterminée par la biologie, ni définie a priori par les autorités sociales, ni non plus indéfinie puisqu’elle tient à l’existence individuelle de chacun. En somme, elle met en scène la crise que traverse la production même du plaisir sexuel. En effet, sans disparaître pour autant, l’homophobie ou la transphobie cessent d’être des arguments politiques tolérables, et tout discours ouvertement discriminatoire, si prompt à définir de manière arrêtée le genre, s’en trouve condamné. La notion de « virilité », floue bien qu’encore usuelle, semble définitivement obsolète. Il est vrai que, sous la poussée des revendications, plusieurs dispositions légales avaient frayé la voie. L ’abrogation de l’article 331 du Code pénal en août 1982 ne fut pas la seule mesure de non-discrimination qui ait été récemment adoptée au bénéfice des homosexuels. Le 12 juin 1981, le ministre de la Santé, Jack Ralite, avait annoncé que la France rejetterait la classification de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) assimi- lant l’homosexualité à une maladie mentale. Le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, 1. Lamizet Bernard, « L’égalité, l’identité et le nom », Le Monde, 13 février 2001, p. 24. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 21
  21. 21. avait alors adressé une note au directeur de la police nationale pour signaler qu’« aucune discrimination, à plus forte raison aucune suspicion, ne saurait peser sur des personnes en fonction de leur seule orientation sexuelle » (on rappellera cependant qu’un sondage réalisé en 1996 par l’IFOP pour Le Monde révèle que 15 % des Français continuent de considérer l’homosexualité comme « une perversion sexuelle à combattre1 »). Par ailleurs, dès le 13 juillet 1983, l’article 40 du Code civil, qui imposait aux salariés d’être « de bonnes mœurs et de bonne moralité » – sous-entendu : pas homosexuels –, avait été abrogé du nouveau statut général de la fonction publique. Et la loi du 25 juillet 1985 sur les discriminations avait ajouté les « mœurs » à la liste des critères définissant la discri- mination professionnelle. En ce qui concerne les hommes, l’homosexualité interpelle ce qu’il y a de plus per- sonnel dans la définition du sexe masculin : il ne s’agit plus de choisir un objet d’amour dans un groupe prédéterminé à l’avance, mais de se déterminer librement en dehors de toute définition de genre culturellement connoté ou, mieux, se choisir soi-même comme sujet de désir. Ne revient-il pas, en effet, à chacun de se demander si le plaisir lui vient de celle-ci ou de celui-là, quel que soit son sexe ? Et comment savoir, avant même de l’avoir éprouvé, quel est le « genre » privilégié de ce plaisir ? Jusqu’ici, le choix de l’ob- jet aimé avait été arrêté par l’ensemble de la société. Il était inscrit dans l’état civil au moment de la naissance, décidé sur la base d’une différence, ou plutôt fondé sur des par- ticularités morphologiques. Ces pièces apparentes ont privilégié la seule réalité physiologique, celle qui annonce « c’est un garçon » et qui fixe pour son avenir le sexe mâle ou femelle. Comme l’observait Dominique Fernandez en 1978 : « L’hétérosexualité n’est jamais envisagée comme un choix : elle exprime la nature humaine, comme le fait d’avoir un nez au milieu de la figure et de marcher sur ses deux pieds2. » Or genre et sexe sont aussi, peut-être surtout, des réalités psychologiques : comment savoir ce qui est désirable sans tenir compte d’une existence personnelle, toujours complexe ? Aléas et imprévus traversent une vie, au cours de laquelle se construit la personnalité et se forment préférences et atti- rances. Le genre n’est pas un complément prédéterminé du sexe, il trouve sa place dans le cours des préoccupations vitales et sentimentales de chacun. Voilà de quoi déclencher un bouleversement sans précédent dans l’histoire du genre masculin. Car l’ensemble des structures de la vie sociale peut en être ébranlé : à la fois la division de la société en deux selon les genres, mais aussi la répartition des rôles conjugaux de mari et de femme, et bientôt la distribution des rôles familiaux de père ou de mère. Tous ces rôles semblaient – et de fait restent – prédéterminés par cette pièce maîtresse qu’est le genre auquel chaque individu appartient dès la naissance, comme prescrit par la « nature ». 1. Krémer Pascale, « La Gay Pride manifeste pour la reconnaissance du couple homosexuel », Le Monde, 22 juin 1996, p. 10. 2. Fernandez Dominique, L’Étoile rose, Paris, Grasset, 1978, p. 102. 22 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  22. 22. Jamais non plus le « problème » de l’identité sexuelle n’a atteint un tel degré d’in- tensité psychologique, jamais enfin le sujet ne s’est interrogé aussi radicalement sur lui- même et sur son pouvoir de se choisir et de se construire, ou plus exactement sur sa part de décision dans cette identification1. Car il apparaît clairement que nul ne peut assumer quelque identité que ce soit sans l’avoir construite, bref sans s’être lui-même accepté comme homme, selon le devenir d’un genre, le masculin, dont il devient un acteur et non un simple membre. Au fur et à mesure que s’effacent les contraintes collectives de l’in- jonction (« sois un homme, mon fils »), se diffuse plus d’anxiété en chacun (non pas : que suis-je ? – homme ou femme –, mais : comment devenir vraiment libre d’être celui ou celle que je veux ?). Pour certains, l’excitation libératrice se confrontera à une tenta- tive inédite de se soucier de soi. Pour d’autres, les luttes pour la reconnaissance juridique d’unions durables entre personnes de même sexe et plus récemment encore pour leur droit à la parentalité deviennent des priorités. 6. Écrire l’histoire au féminin De fait, « l’affaire du foulard » révèle cette autre oppression qui s’est déchaînée dans la rue ou à l’école au moment où des communautés se reconstituent et défendent leurs positions. Quoi de plus périlleux en effet que le désir qu’éprouvent ces jeunes filles de « s’intégrer » : n’ont-elles pas davantage de chance que les garçons de le réaliser en choisissant un mari « à l’extérieur » de leur camp ? Là où les hommes « galèrent » et subissent toutes sortes d’humiliations, ils refusent d’être spoliés de « leurs » femmes et se défendent d’être humiliés par l’émancipation de sœurs ou de filles qui intégreraient rapidement une société dont ils sont rejetés en bloc. Lorsque des garçons, venus d’ailleurs, regardent « leurs » filles, les abordent, leur sourient et leur parlent, celles-ci participent à leur abaissement. Elles étaient les « leurs » : en se liant à d’autres Français, elles les trahissent et mettent un signe supplémentaire à la « honte » qu’ils subissent. Les voilà près de penser que de telles entreprises de séduction atteignent la « race » arabe ou la « puma », qui leur sert idéologiquement de refuge et de repère. Elles ont compris qu’il « fallait éviter d’attirer le regard des hommes », petits caïds ou grands frères, que tout le quartier redoute ou fuit, et dont l’unique pouvoir résulte sou- vent de la faillite des pères. Contraindre les femmes à se cantonner dans l’espace domes- tique et les surveiller dans l’espace public est donc indissociable d’un affrontement d’hommes entre eux. Celui-ci n’est pourtant que la réplique des conflits entre classes sociales dans un contexte de crise. Et les sujétions que ces femmes subissent sont entrées en conflit avec les valeurs de liberté et d’égalité de la société française. 1. Castel Pierre-Henri, La Métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Paris, Gallimard, 2003, p. 83 sqq. et Califia Pat, Le Mouvement transgenre. Changer de sexe, Paris, Epel, 2003, p. 21. Pour l’association Caritig, le terme « transgenre » désigne d’une façon générale les personnes dont l’identité de genre et/ou l’expression du genre diffèrent du sexe qui leur a été assigné à la naissance. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 23
  23. 23. En s’emparant des corps, qu’ils domestiquent par la brutalité de leurs injonctions, ces « chefs » occupent l’espace, celui d’un quartier et d’une cité. Ils commandent une bande, jamais isolée mais toujours opposée à d’autres, et obligent chacun à « choisir » son camp, c’est-à-dire qu’ils interdisent la neutralité à tous. Ainsi se façonnent des iden- tités et se bâtit un antagonisme social. Portées par la rumeur, des « tournantes » qui ont cours dans les cités sont révélées par la presse, avant d’être qualifiées pour ce qu’elles sont vraiment, non pas des jeux d’adolescents, mais de véritables viols collectifs. « Sortes de rites initiatiques durant les- quels des garçons affirmeraient ensemble leur virilité en abusant d’une fille », écrit Le Nouvel Observateur1. La scène est facile à imaginer, tant elle est désormais connue : on s’est retrouvé avec la bande, on a attrapé une fille par le bras pour l’attirer dans un coin obscur ou dans l’ombre d’une cave et on l’a « prise ». Ricanements et railleries : « Je suis sûr que t’aimes ça, t’as l’air d’une chaude. » La suite s’enchaîne : en alternance ils ont exercé sur elle des violences sexuelles, pour se mesurer entre garçons et tester la docilité ou la souffrance de la victime, toujours soupçonnée d’être consentante « quelque part ». Bref, selon un schéma bien rôdé, entre garçons, on n’est vraiment un homme que si l’on baise une femme, selon le principe : « Avoir une femme pour ne pas être une femme », comme le rappelait déjà Élisabeth Badinter2. Ces brutalités sont signe de barbarie, précisément celles qu’ont fait reculer les nou- velles frontières des identifications sexuées. Mais là n’est pas l’essentiel. À trop braquer le regard sur ces comportements, on en oublierait la nouveauté, à savoir que les femmes elles-mêmes ont réagi et organisent leur propre défense dans l’espace public. Plus que les exactions de ces hommes, compte ici l’action des femmes. Avec d’autres, Fadela Amara publie en avril 2002 un manifeste intitulé « Ni putes, ni soumises » et lance un mouvement de mobilisation. Peu de femmes le rejoignent au début, surtout pas les jeunes filles, pour lesquelles il est risqué de s’afficher sous une telle bannière, alors que les violeurs sont applaudis dans le quartier et soutenus par les familles, et que leurs victimes se font traiter de « tassepés », réputées consentantes. Pour faire reculer les frontières et faire progresser l’égalité et la laïcité, l’association avance en ordre de bataille : elle convoque les États généraux des femmes des quartiers en jan- vier 2002, manifeste contre le machisme et les violences masculines en mars, organise la marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité en février 2003, et réunit trente mille personnes pour une manifestation nationale le 8 mars 2003 à Paris. En octobre de la même année, lors de la première université d’été organisée par NPNS, Fadela Amara interpelle le chef de l’État, exigeant l’ouverture d’un « grand chantier national ». Cette capacité des femmes à occuper l’espace public, à inscrire leurs revendications dans le débat politique et à le diffuser grâce à un site Internet, se met à peser sur les décisions de justice. Leur action a déplacé le centre de gravité par rapport auquel les hommes se 1. Voir le dossier réalisé par Sophie des Déserts, Le Nouvel Observateur, 25 janvier 2001, p. 80 sqq. 2. Badinter Élisabeth (entretien), « Le mâle-être », Le Nouvel Observateur, 27 août 1992, p. 14. 24 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  24. 24. situent à la fin du xxe siècle. Non pas en ce sens qu’il existerait une histoire des hommes, parallèle ou opposée à celle des femmes, mais en ce sens que l’histoire ne peut plus se penser dans une quelconque neutralité des genres : ces femmes affrontent jusque dans leurs nouveaux foyers de résistance les tentatives de recomposer un ordre inégalitaire où des hommes se donneraient des privilèges, même illusoires. Mais les réactions de ces femmes qui organisent leur défense dans l’espace public sont significatives. Leur capacité à l’occuper, à inscrire leurs revendications dans le débat politique déplace le centre de gravité de l’histoire : celle-ci peut-elle encore se penser dans la neutralité des genres ? Ou plutôt : l’Histoire, celle que les hommes avaient pris soin de composer et d’écrire, ne dépend-elle pas décidément de l’action des femmes ? Les hommes et le masculin : recompositions en cours 25
  25. 25. Débat Béatrice Borghino À Cannes, lors un colloque qui s’appelait « Hommes, femmes : l’invention des pos- sibles », mon intuition a été la bonne quand j’ai pensé à faire venir André Rauch à Marseille, c’est un homme en changement. Même si, nous l’avons vu durant l’exposé, certaines petites phrases choquent et font réagir la salle, cela nous pose la question sui- vante : Avec quel genre d’homme avons-nous envie de travailler et de réfléchir ? Comme nous l’avons vu dans le colloque précédent, un autre groupe dominé a fait son apparition. Comment le fait de choisir pour objet d’amour quelqu’un du même sexe que soi devient en quelque sorte de plus en plus possible, et de moins en moins stigmatisé, et fait naître de nouveaux mouvements sociaux. Je fais référence là à Irène Théry, qui nous avait bien montré comment le mouvement gay et le mouvement lesbien interpel- lent1 (il en est de même de la théorie queer) notre construction du genre, et à la citation de 1971, que j’ai utilisée en introduction, où l’on disait alors que les deux sexes repré- sentaient la totalité du champ possible. On ne pense plus comme cela maintenant. Nous sommes interpellés par les transgenres, par d’autres choix au niveau sexuel, et c’est aussi cela que je voulais signifier lorsque je souhaitais que la pensée reste ouverte et en construction. Il faut réfléchir sur la notion des frontières qui en fait sont en train de bouger, y compris dans les identités de genre. Éliane Richard, université de Provence Je voudrais intervenir avec une double casquette. D’abord, apporter un témoignage, parce que Béatrice Borghino a cité le Cefup (Centre d’études féminines de l’université de Provence) et que je suis une ancienne du Cefup, et dire que j’ai été très sensible au fait que l’histoire, quand elle se fait dans la région, a quand même droit de cité. À propos du Cefup, je voudrais rappeler ce numéro pionnier du BIEF (revue du Cefup), Des hommes et du masculin, qui a en quelque sorte précédé des études que vous avez citées. Je voulais ajouter à propos du Cefup que c’était un groupe mixte ; il y avait une dominante féminine, mais il y avait aussi des hommes qui n’étaient pas simplement des alibis. Vous avez parlé des ouvrages mixtes qui ont été écrits, et notamment l’Histoire du féminisme français, ouvrage pionnier écrit par Daniel Armogathe, actuellement direc- teur de la cinémathèque à Marseille, et Maïté Albistur. Parmi ces hommes du Cefup, il y avait aussi Marcel Bernos (enseignant et historien à l’université de Provence) qui a consacré la plupart de ses études aux femmes. Je vous rappellerai que dans la lignée du Cefup, a été créé à l’université de Provence un enseignement de l’histoire des femmes, 1. Voir « Genre et droit », actes de la deuxième rencontre dans cette série. 26 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  26. 26. qui a été pionnier en France sous la direction d’Yvonne Knibiehler, enseignement auquel j’ai participé avec Marcel Bernos. Puis je voudrais, en tant qu’historienne, réagir sur ce que vous avez dit. J’ai beaucoup apprécié la présentation de Béatrice Borghino, avec ses différentes étapes des études féminines. Dans une des phases que vous avez déterminées, vous avez parlé des fémi- nistes qui considèrent comme illégitimes les travaux des hommes sur l’histoire des femmes, sous prétexte qu’ils appartiennent au sexe dominant. Je suis tout à fait contre cette prise de position, car l’historien a le droit de faire l’histoire (de toute façon, l’his- torien parle toujours de quelque part). Ce qui est important, c’est de savoir d’où l’on parle : en tant que femme, ou en tant qu’homme, en tant que quelqu’un qui a 20 ans ou 70 ans. Lorsqu’on appartient à la société occidentale, on a des tas de casquettes, donc dénier aux hommes le droit de faire l’histoire des femmes, c’est comme dénier aux Occidentaux le droit de faire l’histoire de l’esclavage sous prétexte qu’ils étaient d’un certain côté, et cela peut mener très loin. Donc, je suis tout à fait contre, et je pense que si les hommes ne s’étaient pas mêlés de l’histoire des femmes, nous n’aurions pas eu la superbe préface que Georges Duby a faite pour l’Histoire des femmes de Michèle Perrot ; nous n’aurions pas eu le très bel exposé que M. Rauch vient de nous donner. Ce qui importe, c’est justement la confrontation des points de vue. M. Rauch nous a parlé de la construction des identités masculines au lycée, à la caserne, dans les écoles, et pour nous c’est extrêmement éclairant. Sophie Pioro, sociologue Je voudrais insister sur ces remarques sur la mixité. Nous faisons une recherche sur la résistance masculine au changement, et il était très important que ce soit une équipe mixte qui travaille sur ce thème-là, car les interprétations des paroles des hommes étaient très différentes : les mêmes paroles interprétées par les hommes ou par les femmes peuvent vraiment donner des conclusions très différentes. Je me souviens d’un homme qui faisait tout à la maison, toute la semaine. De temps en temps, il demandait à sa femme un mercredi sur quatre et, pendant les quelques vacances qu’ils avaient ensemble, de s’occuper des tâches. Directement, nous les chercheuses dirons : « Le naturel revient au galop, il délaisse de nouveau ses tâches domestiques et de père. » Mais en fait, si on parlait d’une femme dans cette situation, nous dirions : « Elle est vraiment esclave dans cette situation. » Cela a permis de relativiser des représentations, il n’y a pas que les hommes qui ne peuvent pas travailler sur les hommes, les femmes aussi, et inversement, il faut vraiment faire attention à l’interprétation et à la représentation. Sur l’intervention d’André Rauch, j’avais juste une remarque : j’ai trouvé que c’était très généralisant comme intervention. Cet après-midi, Martine Corbière va vous présenter les hommes politiques et les responsables administratifs, et vous verrez qu’il n’y a pas de changement, ou très peu. J’aurais mis un peu de relativité dans ces changements mas- culins, sur la parentalité notamment. Ce n’est pas si évident d’accepter des changements et il y a encore de très fortes résistances. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 27
  27. 27. Nicole Roussel, Mouvement français pour le planning familial Au Mouvement français pour le planning familial, je suis en charge du dossier violence. Sur le fait que le beau maçon me sifflait : à l’époque, quand on me sifflait1, il n’y avait pas encore tout cet acharnement sécuritaire, et moi j’étais « jeune et belle ». Vous dites que ce n’est pas grave, je ne sais pas… Mais ce qui est dangereux, à mon avis, c’est la façon dont vous le présentez, d’un point de vue féminin et d’un point de vue masculin. Du point de vue féminin, je pense que c’est dangereux, car on banalise le fait que l’espace n’est pas partagé – le maçon peut l’occuper par son sifflet – et l’on dit que la femme est objet de désir et pas du tout sujet de désir. Cela me paraît un terrain dangereux. Du point de vue masculin, ce qui me paraît grave, c’est ce côté victimisation : « Peuchère, on ne va pas l’engueuler parce qu’il siffle ! » Mais si, il faut le renvoyer à sa responsabilité, à la façon dont il a été élevé dans cette « maison des hommes » comme le dit Godelier, que l’on n’a pas cité ! Comment avancer si les hommes ne sont pas face à une alternative claire qui est de déconstruire de leur côté le masculin, et si les femmes ne leur renvoient pas des messages clairs… Apparemment les hommes, vu leur place de dominants, ont du mal à s’interroger sur où cela leur fait mal d’être assignés à certaines tâches, à certains rôles : la paternité, par exemple, est un des points douloureux et je pense que c’est intéressant d’attaquer par là. Sinon, on les materne, on les victimise, on ne les aide pas à avancer dans la même direc- tion que nous, féministes, c’est-à-dire vers un type de relation égalitaire. Sur un autre point, où vous êtes sur le même terrain de victimisation, vous avez dit : « Les hommes n’ont plus le pouvoir de choisir d’avoir des enfants ou pas. » D’abord les hommes ne l’avaient pas avant, parce que le retrait ça ne marchait pas à tous les coups, mais ils avaient le pouvoir à ce moment-là de dire : « Ça ne me concerne pas, débrouille- toi. » Aujourd’hui, ils ont le pouvoir de ne pas avoir d’enfants, comme les femmes ; un homme qui met un préservatif à chaque rapport a le même pouvoir qu’une femme qui prend sa pilule ou met un stérilet, de ne pas avoir d’enfants. Après, pour en avoir, ça se négocie, autant d’un côté que de l’autre peut-être. Une femme peut faire un enfant dans le dos de l’homme, mais c’est plus difficile pour un homme si la femme prend une contra- ception. Je crois que là aussi il ne faut pas les victimiser. Il faut dire : « Ce pouvoir, vous devez le partager aujourd’hui », et expliquer comment ça se négocie par la parole. André Rauch Je voudrais vous répondre. Sur le deuxième point, je partage votre point de vue. C’est ce qu’on pourrait appeler une concertation. Sur le premier, je ne suis pas de votre avis, mais je vais vous dire pourquoi. Que sur le harcèlement moral, on soit très durs – il faut savoir que nous sommes dans une société 1. Dans sa présentation orale, André Rauch a parlé du sifflement des maçons sur les chantiers à la vue d’une femme qui passe dans la rue. 28 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  28. 28. où la lutte des classes est quelque chose de fondamental – et que sur le harcèlement moral du patron, etc., on attaque, d’accord. Oui, le type qui siffle, bien sûr qu’il ne faut pas laisser passer, mais il faut savoir aussi qu’il y a des priorités, et le deuxième point que vous avez abordé me semble quelque chose qui a un enjeu plus profond. Souvenez-vous de ce film de Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest. Le héros appelé le Cheyenne dit à Claudia Cardinale : « Si un jour, il y a un homme qui te met la main aux fesses, ce n’est pas très très grave. » Il y a quelque chose d’émouvant dans ce qu’il dit, c’est plus un signe d’amour que la transformation d’une femme en objet. Je suis d’accord qu’il ne faut pas laisser faire, mais cela n’a pas la même gravité, pensez à l’enjeu. Béatrice Borghino On sent bien la différence quand on est homme ou femme : où est-ce qu’on met l’impor- tance, où c’est important pour nous. Peut-être, André Rauch, le sentez-vous moins parce que vous êtes un homme ? André Rauch Je regarde la différence des salaires, entre celui qui fait du harcèlement moral et qui sera toujours à l’abri de tout, et le pauvre type qui siffle et qui gagne le SMIC, mais je vous comprends aussi. Annie Boyer, Observatoire régional des métiers C’est avec la casquette de citoyenne que je voudrais vous interpeller, car tout votre exposé va vers un développement positif, même si la collègue a dit qu’il y avait des bémols à mettre. Ce qui m’a interpellée, c’est l’absence des religions dans votre exposé et je pensais naï- vement – et je le pense toujours – que la laïcité était le garant d’une certaine égalité. Je voulais avoir votre sentiment sur ce retour des religions, non pas sur l’histoire des reli- gions, mais n’est-ce pas aussi un danger par rapport à l’égalité ? André Rauch En deux mots, ce n’est pas le retour des religions qui me paraît le plus menaçant, mais ce qui est derrière. Je pense en particulier à toutes les formes de radicalisme, que ce soit les musulmans, les juifs ou les catholiques. Je crois que les protestants sont moins expo- sés, sauf certaines sectes protestantes qui ont leurs racines aux États-Unis, comme vous le savez. La forme du radicalisme est particulièrement menaçante, en ce sens qu’il est fondamentalement nostalgique, une nostalgie d’ailleurs complètement mythique et qui consisterait à revenir à une société pure. Nous avons payé le prix de la pureté, ma géné- ration en tout cas et sans doute celles qui ont suivi. Le fait que ces formes de radicalisme qui veulent remettre de l’« ordre » dans une société en évolution nient l’histoire. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 29
  29. 29. Remettre un ordre qui consiste à remettre chaque sexe à sa place, nous connaissons la formule, et si possible à imposer aux femmes une domination qui est réactive. Remettre de l’ordre, c’est-à-dire remettre une couche d’autoritarisme et, en même temps, le désir de revenir à un passé mythique. J’ai pour ma part beaucoup d’estime – et j’encourage vivement – pour le travail que font Ni putes ni soumises, car elles vont véritablement à la racine de cela. De ce point de vue, je vous remercie d’avoir reparlé de la mixité ; Marie Duru-Bella a fait aussi des travaux sur la mixité scolaire. Elle envisage à un moment donné qu’on pourrait, pour un temps déterminé, faire du « non mixte » : je dis non. Il faut savoir que la mixité est un acquis aussi important que les acquis de 1936. La mixité est beaucoup plus importante d’ailleurs parce que en 1936, les acquis ne portaient que sur des congés et le droit à la reconnaissance, autrement dit à la dignité humaine. En revanche, cet acquis porte sur le fait de pouvoir se défendre face à une agression, qui est en quelque sorte une régression historique. Donc, je crois qu’il faut être extrêmement vigilants sur cette question de la mixité. Merci de me le rappeler. Effectivement, la dernière partie visait à montrer que ces femmes de Ni putes ni soumises écrivent l’histoire. Car elles sortent précisément de ce qui nous apparaissait naturel dans l’espace public jusqu’à présent, à savoir que ce sont les hommes qui ont l’initiative. Cette écriture de l’histoire est une écriture dans l’action, écriture difficile, car elle suppose un engagement contre des forces dont nous ne mesurons pas la puissance. Je pense qu’il faut être à la fois vigilants et solidaires. Catherine Marand-Fouquet, historienne Je voudrais dire que je ne suis ni pute ni soumise, et j’ai donc été ravie, en ouvrant Pote à pote cette semaine, de trouver un titre : « Les hommes aussi sont des pétasses ». C’était le titre donné à une journée de mode masculine et j’ai trouvé cela très bien. Dans la revue Clio – je fais partie du comité de rédaction –, il y a toujours eu des hommes et des femmes qui ont écrit, bien qu’au départ le comité de rédaction fût stric- tement féminin. Ce n’était pas vraiment volontaire, mais dans les premières années de l’histoire des femmes, ce sont des femmes qui s’en sont occupées. Sur le plan institu- tionnel, cela ne leur a pas tellement réussi, car les carrières de ces dames n’ont pas été faciles. Même récemment, d’ailleurs, un dossier déposé au CNRS a été rejeté sous pré- texte qu’il n’y avait pas d’hommes au comité de rédaction. Alors, il y en a un maintenant, le codirecteur du numéro Armées. Clio est aussi une histoire de copines. Je remercie les orateurs. Isabelle Guedon Ohl, formatrice-consultante en égalité professionnelle entre les hommes et les femmes, Montpellier Je suis arrivée à la fin de l’intervention de M. Rauch à mon grand regret. Je voulais revenir sur votre intervention à deux niveaux, notamment l’égalité hommes-femmes. La notion d’espace m’a beaucoup intéressée, et surtout le côté défensif et agressif des 30 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  30. 30. hommes en position inférieure par rapport à la place. Je vais citer une anecdote : j’ai une amie qui est maçonne, quand elle est allée travailler sur les chantiers dans la rue, les hommes lui expliquaient qu’une partie des hommes aimaient siffler et que d’autres, cela ne les amusait pas, mais il y avait la pression du groupe. « Depuis que tu es là, on n’est plus obligés de siffler. Ça nous arrange. » Je reviens à un autre niveau dans mon travail : celui de la hiérarchie et des inégalités hommes-femmes dans l’échelle des responsabilités. On nous renvoie toujours la phrase : « Les femmes, c’est pire que les hommes. » Par rapport aux responsabilités, elles se considèrent comme des hommes, elles ont la place d’hommes, il y a une violence et là on sent l’agressivité. Si je suis devenue formatrice en égalité professionnelle hommes-femmes, c’est parce que je suis dans une association féministe. Je suis une des plus jeunes et j’ai progressé en égalité hommes-femmes et au sein de mon foyer et au sein de mes représentations. Il y a un travail énorme à faire par nous-mêmes les femmes, pour évoluer dans nos représen- tations, pour laisser les enfants au père aussi – non pas les leur « laisser », car on doit faire cinquante cinquante –, mais quand l’homme dit : « Tu n’es pas là le soir, alors que les enfants ont besoin de toi ! », j’ai acquis le réflexe de dire : « Quand tu rentres à 20 heures le soir, est-ce que c’est plus normal que tes enfants ne te voient pas avant ? » J’ai dû le dire une ou deux fois dans mon foyer, et bizarrement ça c’est arrêté. Le père de mes enfants n’est pas un horrible macho, mais sa mère l’avait toujours élevé dans une certaine représentation, et son père est parti. Et là, après dix ans de vie commune para- disiaque, les enfants arrivent et c’est un monde qui s’écroule… J’ai vraiment apprécié votre intervention, merci. Jean-Louis Marchetti, enseignant J’assiste depuis quelques années, et cela m’inquiète beaucoup, à un retour de compor- tements très stéréotypés, et formalisés, et ce que vous avez évoqué tout à l’heure sur le rôle des fondamentalistes m’inquiète. J’ai l’impression qu’ils sont quelque part en phase – ils donnent une justification théorique, idéologique et religieuse – avec un mouvement profond dont je n’ai pas les moyens scientifiques de mesurer l’importance, dont je com- prends mal les racines. J’ai deux filles que j’ai élevées de façon la plus égalitaire pos- sible, et lorsque je vois les stéréotypes féminins revenir en force, je suis assez perturbé. Suzanne Panier, CIDF phocéen En tant que militante depuis cinquante ans et en tant que femme de terrain, dans la pra- tique plutôt que dans la théorie, je voudrais vous poser une question. Au début de votre introduction, vous avez dit que les garçons et les filles n’étaient pas élevés de la même façon. J’aurais aimé vous entendre dire si les garçons et les filles n’étaient pas toujours élevés de la même façon par les femmes, surtout quand vous avez parlé de votre père et de votre mère. C’est vrai que les femmes, et je suis bien plus âgée que vous pour savoir de quoi vous parlez, élevaient les garçons comme des garçons. Je crois que cela continue, Les hommes et le masculin : recompositions en cours 31
  31. 31. que nous avançons difficilement, et je voudrais savoir si vous avez étudié ce comporte- ment des femmes. André Rauch Je ne l’ai pas fait, et vous avez raison de pointer quelque chose qui aujourd’hui est essen- tiel. À l’intérieur des freudiens et des lacaniens, lorsqu’un garçon accède à son identité de sexe et de genre, d’une certaine manière il est obligé de faire ce travail qui consiste à rompre avec la mère, autrement dit, il doit créer une rupture pour devenir un garçon. Dans cette mouvance des débats à l’intérieur du mouvement freudien, il y a cette idée que spontanément la mère élève son garçon comme si c’était sa fille et que le garçon doit exercer cette violence qui lui permet d’être un garçon. Pour parler de moi, c’est vrai que ma mère voulait une fille, et j’ai le souvenir, je crois, qu’elle me disait « ma petite fille » et que cela ne m’a pas beaucoup traumatisé. Mais j’ai participé récemment à un débat sur l’évolution des théories freudiennes et je me suis dit : « Tiens, il y a peut-être quelque chose dans mon vécu qui est ici et qui m’a interpellé. » De ce point de vue, il va falloir que nous repensions ces grands rituels de la séparation. Chez les musulmans, à 6 ou 7 ans, un garçon ne peut plus aller avec sa mère au bain ; de même, dans la société française, un garçon quittait le foyer familial soit pour aller en internat, soit parce qu’il devenait militaire. Est-ce que le fait qu’aujourd’hui les jeunes restent longtemps dans le foyer familial (éventuellement avec une copine, qui est la bienvenue) ne pose pas un problème d’iden- tification ? Je ne sais pas et je n’ai pas de réponse positive ou négative à donner. Mais je pense que ce sont des questions qui aujourd’hui deviennent actuelles, et qui font que l’accès à la maturité (moment où l’on se déclare indépendant et autonome) est peut-être brouillé. Je n’ai pas la réponse. Béatrice Borghino À ceux et à celles qui ne resteront pas, je vais donner une idée des thèmes futurs que nous voudrions aborder. Pour le mois de juin, nous voudrions approcher la question de la pro- tection sociale : appliquer une analyse de genre à la sécurité sociale. Cela nous permet- trait de visibiliser comment est construit le système de l’inégalité de protection entre les hommes et les femmes, car le système de protection sociale est attaché au monde du tra- vail rémunéré et les femmes travaillent « beaucoup moins » que les hommes ! À partir de là, il y a une inégalité fondamentale si l’on ne le repense pas d’une autre façon. Nous avons la volonté d’organiser cette prochaine rencontre avec des mouvements sociaux et des syndicats. Un autre sujet sur lequel nous aimerions réfléchir est la question des doubles discrimi- nations et des triples discriminations : quand on est plusieurs choses, quand on est « chosifié », et quand on est pris dans différents rapports sociaux de domination, com- ment cela se passe-t-il ? 32 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  32. 32. La troisième future rencontre serait une évaluation des politiques d’égalité en Europe : où cette réflexion a-t-elle produit des avancées, où cela cloche-t-il, où éventuellement cela a-t-il régressé ? Il y a des questions qui ont été soulevées à plusieurs reprises. On n’est pas sur un long chemin tranquille pour avancer vers le progrès et il peut y avoir des retours en arrière, pour des raisons économiques, historiques, sociales, etc. Deux grands points pour boucler cette matinée : il y a eu plusieurs façons de conceptua- liser historiquement cette relation entre les hommes et les femmes. Chaque moment his- torique ou chaque façon de problématiser une question fait voir un certain nombre de choses et ne permet pas d’en voir d’autres. Aucune conceptualisation, à mon avis, n’a vocation à croire qu’elle va traduire la totalité de la réalité à laquelle nous avons affaire. Parmi les différents courants existants, prenons ce qui est positif dans chacun, ajoutons, cumulons et faisons un travail de synergie et de dynamisation, plutôt que de nous battre entre courants à l’intérieur même du féminisme, bien qu’il faille aussi accepter les contradictions et les conflits. Deuxième point : notre volonté aujourd’hui est de faire éclater cette catégorie dite « du masculin ». Cet après-midi, nous allons donner la parole à deux chercheuses qui nous parleront de trois grandes catégories d’hommes et nous exposeront comment ces trois groupes réagissent par rapport à la demande d’égalité introduite par les femmes dans la société. Il n’y a pas « les hommes », comme il n’y a pas « les femmes », encore moins « l’homme » et « la femme », mais « des hommes » et « des femmes ». Les hommes et le masculin : recompositions en cours 33
  33. 33. Les hommes en changement* Sophie Pioro Sociologue, université Toulouse-Le Mirail Le projet « Et les hommes ? » s’est déroulé de décembre 2002 à février 2004, en France, Belgique et Grèce, à l’initiative de Daniel Welzer-Lang (université Toulouse- Le Mirail et association Les Traboules), de François Delor (Observatoire du sida et des sexualités – facultés universitaires Saint-Louis – Bruxelles et association Ex æquo) et de Sophie Pioro (à l’époque, chargée de la politique d’égalité hommes/femmes au cabinet de la ministre de l’Emploi, Belgique). Le partenaire grec était Kethi (plus ou moins équi- valent au ministère du Droit des femmes en France). L’équipe a été rejointe par Yannick Le Quentrec (sociologue), qui a codirigé la partie sur les syndicalistes, et Martine Corbière, qui a codirigé la partie sur les hommes politiques et hauts responsables admi- nistratifs. Le projet de recherche est parti de plusieurs questions : – Comment parler aux hommes de l’égalité, des rapports sociaux de sexe ? – Quelle est leur compréhension de ces thématiques ? – Comment comprendre les résistances masculines aux changements ? – Comment faire pour permettre une promotion plus rapide, et plus efficace des politiques d’égalité entre hommes et femmes ? – Comment les rapports sociaux de sexe s’exercent dans le monde professionnel ou dans le domestique, et encore plus dans l’interaction entre ces deux sphères, souvent présentées comme indépendantes ? Nous voulions centrer nos analyses et nos actions sur les hommes qui, apparem- ment « résistent », voire refusent les changements, ou à l’inverse nous intéresser aux hommes qui déclarent ou semblent avoir des pratiques plus égalitaires. Nous avons privilégié pour ce faire trois profils d’hommes : – les hommes (et les femmes) responsables politiques et administratifs, en lien avec les politiques d’égalité, parce que nous considérons que le monde politique est un concentré de virilité, que nous voulions examiner si la prise en charge de politiques * Certains sous-titres ont été ajoutés au texte initial par les organisatrices afin de faciliter la lecture. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 35
  34. 34. d’égalité leur faisait mieux comprendre la thématique et s’ils modifiaient leurs compor- tements privés ; – les syndicalistes chargé(e) s de mettre en œuvre des accords sur l’égalité, sur l’arti- culation vie privée/vie professionnelle, et notamment comment en France la réduction du temps de travail a été interprétée et négociée en termes d’égalité professionnelle et privée ; – des hommes qui ont décidé de changer leur mode de vie dans un sens plus éga- litaire avec les femmes, par exemple des hommes qui ont pris un arrêt dans leur carrière pour s’occuper de leurs enfants. Au total ce sont 183 entretiens qui ont été réalisés (78 en France, 40 en Belgique et 65 en Grèce). Je vais vous présenter ici une partie des résultats de cette recherche, en tout cas les éléments les plus intéressants, car il me serait impossible évidemment de vous les pré- senter tous dans le cadre de ce colloque. Je laisserai à Martine Corbière le soin de pré- senter les résultats concernant les hommes politiques et responsables administratifs, puisqu’elle a coordonné cette partie de la recherche. Je ne vais pas non plus vous détailler tous les résultats sur les syndicalistes, car ils représentent plus ou moins une position médiane, entre résistances et changements, avec des caractéristiques appartenant aux hommes politiques et d’autres plus apparentées aux hommes en changement. Nous avons donc choisi de vous présenter les positions les plus extrêmes, afin de mettre en évidence les éléments les plus pertinents. Je vais néanmoins rapidement vous présenter un petit résumé des caractéristiques des syndicalistes. Le constat premier est que les syndicalistes se trouvent au sein d’un environnement doublement contraignant : l’entreprise. La première contrainte est la division sexuelle du tra- vail, verticale et horizontale. La deuxième contrainte est le rapport de subordination à l’em- ployeur et au marché du travail. Avec la crise, le chômage et la précarisation de l’emploi, la pression s’intensifie sur les salarié(e) s qui mettent en veilleuse leurs revendications. Le deuxième constat est le statu quo syndical. Une des stratégies de résistance masculine est de laisser en l’état les inégalités, soit en plaçant en priorité dernière l’éga- lité, soit en ne voulant pas voir ou en niant les inégalités pour préserver les privilèges. Dans tous ces cas de figure, les syndicalistes s’inscrivent dans une tendance à la neutra- lisation du genre, définie comme la tradition de croire en l’illusion de l’égalité et en la neutralité des décisions politiques1. Cependant, nous avons interviewé des syndicalistes en rupture avec ce monde syn- dicaliste. Ceux-ci remettent en cause la centralité du travail mais aussi les représentations traditionnelles de la division sexuée du travail et désirent une meilleure articulation de la sphère privée et professionnelle. 1. Lïsa Rantalahio, « The gender contact », dans Varra Hamele (éd.), Shaping Structural Change in Finland. The Role of Women, Helsinki, Ministry of Social Affairs and Health, Equality Publications, 1993. 36 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre
  35. 35. Cette position n’est pas seulement discursive, en témoignent les choix qu’ils font en termes de renégociation. Ils considèrent que l’activité de leur compagne a autant d’importance que la leur, ne hiérarchisent ni ne survalorisent l’une par rapport à l’autre. De plus, ils s’inscrivent dans un agir domestique et s’occupent des enfants, jusqu’à demander la garde alternée en cas de divorce. En général, les syndicalistes montrent des signes de changements, mais ces chan- gements sont réversibles et à géométrie variable. Ils témoignent plus d’une adaptabilité à une situation de couple où la femme travaille et où ils doivent donc prendre en charge une partie du travail domestique, que d’une véritable volonté et une véritable intégration de l’égalité. 1. Les hommes en changement Nous avons privilégié les hommes sur qui, quels que soient leurs discours, nous pouvions faire des hypothèses sur une ou plusieurs formes de changement par rapport aux modèles masculins traditionnels. Les quatre critères de sélection de notre échantillon étaient : – la prise en charge des enfants ; – la rupture avec les schèmes parentaux ; – la répartition du travail domestique ; – une prise de distance avec la centralité du travail comme fondement identitaire. Nous n’avons pas non plus limité notre étude aux seuls hommes en couple (que ce couple soit une union avec une femme ou avec un homme), et nous avons privilégié des hommes entre 25 et 35 ans, en présupposant qu’ils avaient déjà dépassé la post-adolescence et que, d’une manière ou d’une autre, ils appartenaient aux générations qui intègrent au mieux les questions d’égalité des sexes. La grille d’entretiens comportait des questions qui touchaient autant aux représentations qu’aux pratiques, aux interactions avec les proches qu’aux perceptions intimes de la sexualité et de l’identité masculine. Pour favo- riser les mises en perspective, et en fonction des réseaux d’expertise de nos partenaires, les entretiens en Belgique ont été centrés sur des hommes gays. 2. Les formes de changement Travail professionnel Nous le savons, pour les hommes1, c’est la centralité du travail, le travail profes- sionnel qui crée la fonction, le titre, les honneurs, l’Honneur, la valorisation virile ; l’es- pace de l’entreprise, du bureau, de l’université ou du marché fonctionne comme terrain de jeux masculin. Les hommes doivent assumer cette guerre pour parfaire leur image 1. Christophe Dejours, « Le masculin entre sexualité et société », dans Daniel-Welzer Lang (dir.), Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000. Les hommes et le masculin : recompositions en cours 37
  36. 36. virile, pour accéder aux grades masculins, aux statuts de Grands Hommes, ceux qui non seulement dominent les femmes (et en obtiennent des privilèges matériels et symbo- liques), mais aussi les autres hommes. Ici, premier constat : la diminution pour certains en France et en Belgique, et ce, de manière importante, de la valeur centrale du travail salarié, la prise de distance avec sa centralité (dans la pratique et/ou le discours). Certains disent même leur bonheur de rester à la maison au lieu d’aller travailler, d’autres décrivent comment le travail est aussi associé à de la souffrance. Et pour ces hommes urbains des classes moyennes ou qui vont le devenir, la valorisation, quand elle est évoquée, va souvent être liée à l’outil, en particulier l’outil moderne par excellence qu’est l’ordinateur. À l’opposé des analyses qui souvent montrent pour les femmes comment l’utilisa- tion de l’ordinateur peut créer la flexibilité, la mise à disposition permanente, une forme qui favorise l’enfermement domestique, l’ordinateur est ici tout à la fois un outil profes- sionnel pour « monter » son entreprise et l’équipement dit ludique que les hommes acquièrent pour trouver un travail plus épanouissant. L’ordinateur (ou ses effets) est lui- même associé par certains à leurs jeux virils entre hommes. Le travail est critiqué de différentes manières : à cause de la hiérarchie au travail, des aspects relationnels déplorables, notamment par la difficulté à assumer (ou suppor- ter) la hiérarchie et à gérer les conflits (de nombreux hommes expliquent un « bricolage d’évitement »), enfin à cause de la « pression » que le travail exerce. Beaucoup le disent à l’envi : la pression du travail augmente. Dans ce monde, il faut être performant, tou- jours disponible… et eux ne le supportent pas. Est-ce à dire que la remise en cause d’une partie de la hiérarchie domestique abou- tit à des hommes inadaptés aux hiérarchies viriles en œuvre dans le monde du travail ? Cette affirmation serait alors conforme aux travaux de Christophe Dejours, pour qui la conformité d’attitudes entre espaces domestiques et espaces professionnels est un garant de bons fonctionnements psychiques. Le travail valorisé Tous les hommes rencontrés ne sont pourtant pas aussi critiques vis-à-vis du tra- vail salarié. Il est particulièrement vrai pour la Grèce, mais pas uniquement, que certains, à l’inverse, parlent encore du travail comme d’une valorisation, un épanouissement, un étayage psychique, une aide à leur équilibre, une reconnaissance sociale. Nombreux dans ce cas sont les hommes qui assortissent le « bon » travail, valori- sant, épanouissant, à la liberté ou non de disposer de temps libre, « un temps pour soi »1 et/ou un temps avec la conjointe, le conjoint ou les enfants (en France et en Belgique). 1. Gilbert de Terssac, Jens Yhoemmes, Anne Flautre, « La règle de “bonne distance” entre les hommes et les femmes. Un travail de différenciation », communication au colloque Les Recherches féministes fran- cophones : ruptures, résistance et utopie, université d’été, Toulouse-Le Mirail, 2002, 38 L’égalité des femmes et des hommes : une question de genre

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