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  1. 1. Gene SharpDE LA DICTATUREÀ LA DÉMOCRATIEUn cadre conceptuel pour la libération
  2. 2. L’édition de cet ouvrage a été effectuée sous la responsabilité dePierre CROCE, Chargé de mission sur la Politique de publication,Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2.BP 47 – 38040 GRENOBLE CEDEXTous les textes publiés ici appartiennent au domaine public, et peuventêtre reproduits sans l’autorisation préalable de Gene Sharp.Néanmoins, la mention d’origine et celle de l’Institution AlbertEinstein seraient appréciées.Traduction de l’américain de From Dictatorship to Democracy, 2003Pour la présente édition en langue française :© L’Harmattan, 20095-7, rue de l’Ecole polytechnique – 75005 Parishttp//www.librairieharmattan.comdiffusion.harmattan@wanadoo.frharmattan1@wanadoo.frISBN :EAN :
  3. 3. DE LA DICTATUREÀ LA DÉMOCRATIEUn cadre conceptuel pour la libérationGene SharpInstitution Albert EinsteinTraduit de l’américain"From Dictatorship to Democracy"par Dora AtgerTexte publiéà l’initiative de l’École de la Paix de GrenobleL’Harmattan2009
  4. 4. La Mission de l’InstitutionALBERT EINSTEINL’INSTITUTION ALBERT EINSTEIN a pour mission de faireprogresser au niveau international l’étude et l’utilisationstratégique de l’action nonviolente lors des conflits.L’Institution se consacre à :• défendre les libertés et les institutions démocrati-ques ;• s’opposer à l’oppression, à la dictature et au géno-cide ;• diminuer le recours à la violence comme instru-ment politique.Cette mission se poursuit de trois manières :• en encourageant la recherche et les études de poli-tique sur les méthodes de l’action nonviolente etleur utilisation lors de divers conflits antérieurs ;• en partageant les résultats de cette recherche avecle public par des publications, des conférences etpar les médias ;• en explorant avec les groupes en conflit le potentielstratégique de l’action nonviolente.THE ALBERT EINSTEIN INSTITUTIONPO Box 455East Boston, MA 02128, USATel : USA + 1 617-247-4882Fax : USA + 1 617-247-4035E-mail: einstein@igc.orgSite Web: www.aeinstein.org
  5. 5. De la dictature à la démocratie a initialement été publié àBangkok en 1993 par le Comité pour la Restauration de laDémocratie en Birmanie, en association avec Khit Pyaing(The New Era Journal). Il a ensuite été traduit dans aumoins vingt-huit langues et publié entre autres en Serbie,en Indonésie, en Thaïlande et aux États-Unis en versionanglaise et espagnole.La traduction de ce texte a été assurée par Dora Atgeravec la participation de Julien Goret et Will Travers.L’auteurGENE SHARP, Docteur en Philosophie (Oxford), estchercheur principal à l’Institution Albert Einstein àBoston, Massachusetts (États-Unis). Il est titulaire d’unelicence et d’une maîtrise de l’Université d’État de l’Ohio,et Docteur en Philosophie de la théorie politique del’Université d’Oxford. Il a reçu des titres honoraires duManhattan College, du Rivier College, de l’Université duNew Hampshire et de l’Académie des Sciences deLettonie. Il est professeur émérite de sciences politiques àl’Université de Massachusetts à Dartmouth. Il a aussienseigné à l’Université d’Oslo, à l’Université deMassachusetts à Boston, à l’Université de Boston et àl’Université de Brandeis. Pendant près de trente ans il aété chercheur au Centre des affaires internationales del’Université de Harvard. Il a donné des conférences dansde nombreux pays. Il est également l’auteur de diversouvrages qui ont été publiés en plus de quarante langues.De la dictature à la démocratie en a été traduit en plus devingt-huit.Pour en savoir plus• The Anti-Coup par Gene Sharp et Bruce Jenkins. Boston,MA: The Albert Einstein Institution, 2003.
  6. 6. • On Strategic Nonviolent Conflict: Thinking About the Funda-mentals par Robert L. Helvey. Boston, MA: The AlbertEinstein Institution, 2002.• The Politics of Nonviolent Action (en 3 tomes) par GeneSharp. Boston, MA: Extending Horizons Books, PorterSargent Publishers, 1973.• Social Power and Political Freedom par Gene Sharp. Boston,MA: Extending Horizons Books, Porter Sargent Publishers,1980.• Making Europe Unconquerable par Gene Sharp. Cambridge,MA: Ballinger Publishing Company, 1985.• There Are Realistic Alternatives par Gene Sharp. Boston,MA: The Albert Einstein Institution, 2003.• Waging Nonviolent Struggle: 20th Century Practice and 21stCentury Potential par Gene Sharp. Boston, MA: ExtendingHorizons Books, Porter Sargent Publishers, 2005.En français par le même auteur• La guerre civilisée : la défense par actions civiles. Grenoble : PUG,1995 (traduction de Civilian-Based Defense. Princeton,NJ: Princeton University Press, 1990).• « L’abolition de la guerre, un but réaliste », Cahiers de lanonviolence – numéro 4, Montréal, 1991 (traduction deMaking the Abolition of War a Realistic Goal. Boston, MA:The Albert Einstein Institution, 1980).• « Deux forces de dissuasion par défense à base civile »,dans Les stratégies civiles de défense, pp. 47-66. St. Étienne :Alternatives Non Violentes, 1987.• « L’opposition à un coup d’État », Miami/Port-au-Prince:Haïti en marche, 28 août, 1996, tome X, numéro 29.• « L’action nonviolente, meilleure stratégie pour lespalestiniens », dans Alternatives Non Violentes, numéro 70, mars1989, pp. 3-11. Interview avec Gene Sharp par Afif Safieh.• «A la recherche d’une solution au problème de la guerre»,dans Alternatives Non Violentes, numéro 39, décembre 1980,pp. 3-16.
  7. 7. Disponibles dans la présente collection• L’anti-coup d’État (traduction de The Anti-Coup, 2003).• La force sans la violence (traduction de There Are RealisticAlternatives, 2003).
  8. 8. SOMMAIREPréface par Gene Sharp . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11Préface par Federico Mayor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151. Faire face avec réalisme aux dictatures . . . . . . . . . . . . . . . . 212. Les dangers de la négociation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 313. D’où vient le pouvoir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 414. Les faiblesses des dictatures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 495. L’exercice du pouvoir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 556. La nécessite de la planification stratégique . . . . . . . . . . . . 677. La planification stratégique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 778. L’application de la défiance politique . . . . . . . . . . . . . . . . . . 919. Désintégrer la dictature . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10110. Les fondements d’une démocratie durable. . . . . . . . . . 109AnnexeLes méthodes de l’action nonviolente. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117Postface par Mayeul Kauffmann . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
  9. 9. – 11 –PRÉFACE 1par Gene SharpDepuis plusieurs années, la manière dont les peuplespeuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une demes principales préoccupations. Elle s’est en partienourrie d’une confiance dans l’idée que les êtres humainsne doivent pas être dominés et détruits par de telsrégimes. Cette foi a été renforcée par des lectures surl’importance de la liberté humaine, sur la nature desdictatures (d’Aristote aux analyses du totalitarisme), et surl’Histoire des dictatures (spécialement celle des systèmesnazis et staliniens).Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de connaître desgens qui ont vécu et souffert sous le joug nazi, et qui ontsurvécu aux camps de concentration. En Norvège, j’airencontré des gens qui ont résisté aux lois fascistes et quiont survécu, et j’ai entendu l’histoire de ceux qui ont péri.J’ai parlé avec des juifs qui se sont échappés des griffesdes nazis et avec des gens qui les y ont aidés.Les connaissances relatives aux politiques deterreur des régimes communistes de plusieurs pays m’ontplus souvent été apportées par des livres que par descontacts personnels. La politique de terreur exercée parces systèmes m’apparaît spécialement poignante, étantdonné que ces politiques furent imposées au nom de lalibération de l’oppression et de l’exploitation.Au cours des dernières décennies, lors de visitesde personnes venant de pays dictatoriaux, comme lePanama, la Pologne, le Chili, le Tibet, et la Birmanie, lesréalités quotidiennes des dictatures devinrent pour moi
  10. 10. –12 –plus prégnantes. Grâce à des Tibétains qui s’étaient battuscontre l’agression de la Chine communiste, à des Russesqui avaient fait échouer le coup d’État de la ligne dure duparti en août 1991, et à des Thaïlandais qui avaient faitobstacle de manière nonviolente au retour du régimemilitaire, j’ai acquis de troublantes perspectives sur lanature insidieuse des dictatures.La conscience du caractère pathétique et outra-geux des brutalités, en même temps que l’admiration pourle calme héroïsme de ces hommes et de ces femmesincroyablement courageux, furent parfois renforcées pardes visites sur place, là où les dangers étaient encoregrands et où la défiance des peuples déterminés continu-ait : au Panama sous Noriega ; à Vilnius en Lituanie alorsque le pays était soumis à la répression soviétique. Maisaussi à Pékin, place Tienanmen durant l’explosion festivede la liberté, jusqu’à l’entrée des premiers blindés danscette nuit tragique ; et dans la jungle, au quartier généralde l’opposition démocratique de Manerplaw en « Birma-nie libérée ».Quelquefois, j’ai visité des lieux de combats,comme la tour de la télévision et le cimetière à Vilnius, lejardin public à Riga où des gens ont été fusillés, le centrede Ferrare au nord de l’Italie où les fascistes alignaient etabattaient les résistants, et à Manerplaw, un simple cime-tière rempli de corps d’hommes morts beaucoup trop tôt.Il est triste de réaliser que toute dictature laisse un telsillage sur son passage.De ces considérations et de ces expériences montel’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est pos-sible, que des combats victorieux contre des dictaturespeuvent être menés sans massacres mutuels massifs, quedes dictatures peuvent être détruites et qu’il est mêmepossible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent descendres de celles qui sont tombées.J’ai tenté de réfléchir soigneusement aux solutionsles plus efficaces pour désintégrer les dictatures au moindre
  11. 11. – 13 –coût en termes de souffrances et de vies humaines. Pourcela, j’ai, pendant plusieurs années, étudié et tiré les ensei-gnements des dictatures, des mouvements de résistance,des révolutions, de la pensée politique, des systèmes degouvernement et porté une grande attention aux luttesnonviolentes réalistes.Ce livre est le résultat. Je suis certain qu’il est loind’être parfait. Mais peut-être offrira-t-il un guide pourassister à la réflexion et à la planification de mouvementsde libération qui deviendront ainsi plus puissants et plusefficaces.Par nécessité et par choix délibéré, cet essai estcentré sur la question fondamentale : comment détruireune dictature et empêcher qu’une nouvelle ne vienne laremplacer ? Je ne suis pas compétent pour produire uneanalyse détaillée et des prescriptions concernant un paysen particulier. Cependant, je souhaite que cette analysegénérique puisse être utile à ceux qui, malheureusementen de trop nombreux pays, ont aujourd’hui à faire faceaux réalités d’une dictature. Ils pourront vérifier la validitéde cette analyse pour les cas particuliers et juger dansquelle mesure ces recommandations s’appliquent à leurcombat de libération.En écrivant cet essai, j’ai contracté plusieurs dettesde gratitude. Bruce Jenkins, mon remarquable assistant, aapporté une contribution inestimable par son identificationdes problèmes de contenu et de présentation, par d’inci-sives recommandations pour une présentation plus claireet rigoureuse des idées difficiles (spécialement sur lastratégie), pour une réorganisation structurelle et desaméliorations éditoriales. Je dois aussi remercier StephenCoady pour son assistance éditoriale. Le Dr. ChristopherKruegler et Robert Helvey ont offert des critiques et avistrès importants. Le Dr. Hazel McFerson et le Dr. PatriciaParkman m’ont respectivement donné des informationssur les luttes en Afrique et en Amérique latine. Bien quemon travail ait grandement bénéficié de ces aides agréables
  12. 12. –14 –et généreuses, ses analyses et ses conclusions restent dema responsabilité.Je ne prétends nulle part dans cet essai que défierdes dictateurs soit une entreprise aisée et sans coûts.Toute forme de lutte a un coût et des complications, etcombattre les dictateurs fait, bien sûr, des victimes.Cependant, mon souhait est que cette analyse incite lesdirigeants de mouvements de résistance à considérer desstratégies qui augmenteront leur efficacité en réduisant lespertes humaines.De même, cette analyse ne doit pas être inter-prétée comme l’affirmation que la fin d’une dictature faitdisparaître tous les autres problèmes. La chute d’unrégime ne mène pas à l’utopie. En fait, elle ouvre la voie àdes travaux difficiles et à des efforts soutenus pourconstruire une économie, des relations politiques et unesociété plus juste, et éradiquer les autres formes d’injusticeet d’oppression. Mon espoir est que ce bref examen de lamanière de désintégrer une dictature puisse être utilepartout où des peuples vivent dominés et désirent êtrelibres.Gene SharpInstitution Albert Einstein6 octobre 1993Boston, Massachusetts
  13. 13. – 15 –PRÉFACE 2par Federico MayorSur les stratégies de résistance civileRésister, c’est le début de la victoire, a déclaré AdolfPérez Esquivel. C’est effectivement le début d’une grandetransition à l’aube du XXIesiècle, de sujets soumis àcitoyens, de spectateurs impassibles à acteurs. La résistancecivile pour vaincre l’oppression, l’imposition, la violencede l’indiscutable… De la peur et la résignation à l’actionrésolue.Nous avons les diagnostics, le temps d’agir àtemps est arrivé. Temps de surmonter l’inertie, de ne pluss’obstiner à vouloir résoudre les défis présents avec desformules valables hier. Il y a, certes, plusieurs solutionsdisponibles, mais un avenir respectueux des Droits del’Homme, du partage, de la pleine solidarité… requiert dedécouvrir des chemins nouveaux vers l’avenir, de dévoilerdes réalités encore cachées ou déguisées aujourd’hui,d’inventer le futur pour garantir l’égale dignité de tous lesêtres humains.Jamais plus le silence ! Le moment de la partici-pation sans présence (Internet, SMS, …) est arrivé. Savoirpour prévoir, pour prévenir. Savoir en profondeur pourtransformer la réalité comme il faut.De la force à la parole ! Il faudra élever la voixpour éviter qu’on lève les mains, comme d’habitude.Mains tendues pour aider, pour soutenir. Genoux pour selever, jamais plus pour s’humilier, pour se soumettre.D’une économie de guerre (3 millions de dollarspar jour) à une économie de développement global, avec
  14. 14. – 16 –des grands investissements en énergies durables ; en pro-duction d’aliments ; en production et distribution d’eau ;en environnement propre ; en logement…D’une culture de violence et d’imposition à uneculture de dialogue et de conciliation. D’une culture deguerre « Si vis pacem, para bellum » à une culture de paix :construire, tous, la paix avec notre comportement quotidien.La force du dévouement à autrui, de la « solidaritéintellectuelle et morale » que prône la Constitution del’Unesco, face au préjugé : là se trouve la prééminence.« Maîtresse, aidez moi à regarder ! », demandait lapetite élève devant la mer qu’elle voyait pour la premièrefois. Notre rôle, maintenant, c’est de contribuer à unerapide diffusion de ce que représentent la guerre et la vio-lence pour générer un sentiment de refus, pour produireune clameur populaire d’aversion aux tambours de laconfrontation inéluctable et ensanglantée… Prendre cons-cience des horreurs, des souffrances, des morts, oui, desenfants morts, assassinés… Chaque être humain unique,capable de la démesure de créer ; le monument le plusprécieux à sauvegarder, criblé, détruit, effondré, effacé…Des villages brûlés, exilés, réfugiés, des milliers depersonnes blessées, dans leur corps et leur esprit. « Effetscollatéraux » proclament avec cynisme les meneurs descombats « modernes ». En effet, les populations devien-nent de plus en plus victimes des conflits. Lorsque laviolence est à leur porte, il arrive qu’elles refusent de s’ylaisser entraîner, mettant en œuvre la puissance de leurnombre, leur imagination, leur détermination, de façontelle qu’elles arrivent à surmonter l’oppresseur et lesforces militaires.C’est ce rapport de forces particulier qu’a étudiéGene Sharp avec l’aide de plusieurs équipes de Harvard etla collaboration d’autres chercheurs internationaux. Sesnombreuses publications ont été traduites en plus detrente langues. Celle-ci, fait partie d’un groupe de troislivrets, qui ont pour particularité d’être destinés, non plus
  15. 15. – 17 –aux chercheurs comme les précédentes, mais à un publiclarge et plus particulièrement aux populations qui souf-frent soit d’une dictature, soit d’un coup d’État, soit d’uneoppression moins définie. On ne s’étonnera pas de saforme qui est celle d’un manuel pratique car c’est untravail de vulgarisation bien nécessaire pour compléter unlarge ensemble d’études plus théoriques. L’École de la paixde Grenoble a déjà contribué en 1995, par la publicationen français d’un autre livre de Gene Sharp, à expliquer cephénomène incroyable qui permet au faible, lorsque sacause est juste et sous certaines conditions, de vaincre lefort et surtout, d’établir des conditions de paix beaucoupplus durables.Il est temps de dire à ceux qui ne le savent pasencore, qu’il y a aujourd’hui des méthodes non seulementplus modernes mais surtout plus efficaces, qui font appelà l’intelligence, au réalisme et à la préparation. Il s’agit devéritables stratégies, conçues pour gagner et non seule-ment pour résister ; cela change tout. Elles n’excluent pasl’utilisation dans certains cas de la force militaire maisd’ores et déjà on peut affirmer qu’on ne pourra plusparler d’actions de force sans envisager sérieusement cesnouvelles voies.Chacun des trois livrets traite d’un aspect particulier :• La force sans la violence donne une vision générale• De la dictature à la démocratie explique la manièred’abattre une dictature, aussi puissante soit-elle, dansune magistrale leçon de stratégie• L’anti-coup d’État explique comment une populationpeut empêcher un coup d’État et même en profiterpour rétablir la démocratie.Ces publications peuvent contribuer au développementde l’intelligence collective. La culture de paix est loind’être suffisante lorsqu’on voit, encore aujourd’hui, déclen-cher des guerres et invasions sans l’accord de l’ONU pourrégler des conflits alors que d’autres voies sont possibles
  16. 16. – 18 –et ont fait leur preuve. Beaucoup de choses ont été écritessur la « prévention » de la violence mais beaucoup moinssur la manière de résoudre les conflits imminents. Lorsqueles négociations ne sont plus possibles, nos gouvernants nepensent qu’aux voies militaires. Pourtant si on y réfléchit,par ces voies il y a toujours autant de perdants que degagnants, un sur deux et souvent même les deux, ce quin’est guère encourageant, d’autant plus que le gagnantn’est pas souvent celui qui a la cause la plus juste. Dans cesnouvelles formes de lutte nonviolentes au contraire, laparticipation massive des peuples apporte sa part delégitimité. Ajoutons aussi qu’il ne s’agit pas de prendreparti contre telle ou telle forme de régime ; Gene Sharpne milite pas ici pour un gouvernement ou pour un autre,il nous propose un outil qui permet aux peuples de fairevaloir leurs droits à la paix et à la justice sous des formeshautement démocratiques.Il faut d’urgence investir la société civile du pouvoirde la conscience collective, de la capacité, pour la premièrefois, de s’exprimer sans entraves. La solution aux crises del’économie, de la démocratie, de l’environnement, del’éthique… est, je dois le répéter, la transition de la forceà la parole. Les gouvernements doivent savoir quedésormais les citoyens – « Nous, le peuples… » commeétabli au Préambule de la Charte de Nations Unis – neseront pas seulement récepteurs impavides de leursdécisions mais acteurs de leur avenir. D’ores et déjà ils nesont plus endormis. Les livrets de Gene Sharp contri-buent à les réveiller.Federico MayorPrésident de la Fondation Culture de PaixAncien DG de l’UNESCOFederico Mayor Zaragoza (né en 1934 à Barcelone) fut Directeurgénéral de l’UNESCO de 1987 à 1999. Sous son mandat, il déve-loppa le programme Culture de Paix de l’UNESCO et obtint quel’Assemblée générale des Nations Unies déclare l’an 2000 « Année
  17. 17. – 19 –Internationale pour la Culture de Paix ». Il soutint l’initiative quiaboutit, le 10 novembre 1998, à la proclamation par l’Assembléegénérale des Nation Unies des années 2001-2010 comme « DécennieInternationale de la Promotion d’une Culture de la Nonviolence et dela Paix au profit des Enfants du Monde. » Le 13 septembre 1999,l’Assemblée générale adoptait la « Déclaration et le Plan d’Action surla Culture de la Paix ». Il est membre du comité de parrainage de la« Coordination Internationale pour la Décennie de la Culture de laPaix et de la Nonviolence ». Il a été Ministre espagnol de l’Éducationet de la Science du 2 décembre 1981 au 3 décembre 1982. Il estmembre honoraire du Club de Rome.
  18. 18. – 21 –UN––––––––––––FAIRE FACE AVEC RÉALISMEAUX DICTATURESES DERNIÈRES ANNÉES, différentes dictatures –d’origine nationale ou installées par interventionétrangère – se sont effondrées face à une popu-lation défiante et mobilisée. Souvent considérées commesolidement ancrées et invincibles, certaines de ces dicta-tures se sont révélées incapables de résister à une défiancesociale, politique et économique concertée par le peuple.Grâce à des défis populaires principalement non-violents, depuis 1980 des effondrements semblables se sontproduits en Estonie, en Lettonie, en Lituanie, en Pologne,en RDA, en Tchécoslovaquie, en Slovénie, à Madagascar,au Mali, en Bolivie et aux Philippines. La résistance non-violente a fait progresser la démocratie au Népal, enZambie, en Corée du Sud, au Chili, en Argentine, en Haïti,au Brésil, en Uruguay, au Malawi, en Thaïlande, en Bul-garie, en Hongrie, au Nigeria et dans différents pays del’ancienne Union Soviétique – en jouant un rôle importantdans la défaite de la tentative de coup d’État d’août 1991.De plus, des mouvements de défiance politique11 Le terme utilisé dans ce contexte a été introduit par Robert Helvey.La « défiance politique » est le combat nonviolent – protestation, non-coopération et intervention – appliqué de manière active sous forme dedéfi dans un but politique. Le terme s’est développé en réponse auxconfusions faites entre le combat nonviolent et la « nonviolence »pacifiste, morale ou religieuse. « Défiance » signifie une sommation déli-bérée à l’autorité par la désobéissance, ne laissant aucune place à lasoumission. « La défiance politique » indique le domaine (politique) danslequel on se trouve ainsi que l’objectif (pouvoir politique). Le terme estC
  19. 19. – 22 –massifs se sont développés en Chine, en Birmanie et auTibet ces dernières années. Bien que ces luttes n’aient pasmis fin aux dictatures en place ou aux occupations, ellesont exposé à la face du monde la nature répressive de cesrégimes et ont apporté aux populations une précieuseexpérience de cette forme de lutte.L’effondrement des dictatures dans les pays citésci-dessus n’y a certainement pas éradiqué tous les autresproblèmes : la misère, la criminalité, l’inefficacité bureau-cratique et la destruction de l’environnement, qui sontsouvent l’héritage des régimes brutaux. Néanmoins, lachute de ces dictatures a réduit au moins la souffrance desvictimes de l’oppression et a ouvert le chemin vers lareconstruction de ces sociétés avec plus de démocratiepolitique, de liberté personnelle et de justice sociale.Un problème persistantCes dernières décennies il y a certainement une tendancevers plus de démocratie et de liberté dans le monde. SelonFreedom House, qui réalise chaque année une enquête surl’état des droits politiques et des libertés civiles, le nombrede pays du monde classés comme « libres » a sensiblementaugmenté ces dernières années.2utilisé principalement pour décrire l’action de populations contre unedictature pour reprendre le contrôle des institutions gouvernementalesen attaquant durement les sources de son pouvoir, et en utilisantdélibérément un planning et des opérations stratégiques. Dans ce docu-ment, nous utiliserons de manière interchangeable « défiance politique »,« résistance nonviolente », « lutte nonviolente » et « combat nonviolent »bien que les trois derniers correspondent généralement à un domaineplus large (social, économique, psychologique, etc.).2 Freedom House, Freedom in the World 2009: An Annual Survey of Political Rights andCivil Liberties, à :http://www.freedomhouse.org/template.cfm?page=70&release=756(January 16, 2009). Voir site internet pour une description des catégoriesde Freedom House « Libres », « Partiellement libres » et « Pas libres » :http://www.freedomhouse.org/ratings/.
  20. 20. – 23 –Libres Partiellement libres Non libres1983 55 76 641993 75 73 382009 89 62 42Néanmoins, cette tendance positive est tempérée par lenombre important de peuples vivant encore sous le jougde tyrannies. En janvier 2009, 34% des 6,7 milliardsd’êtres humains vivaient dans des pays et des territoiresindiqués « non libres »,3c’est-à-dire des régions où lesdroits politiques et les libertés civiques sont limités àl’extrême. Les 42 pays de la catégorie « non libres » sontdirigés par une série de dictatures militaires (comme laBirmanie et le Soudan), des monarchies traditionnelles(comme l’Arabie saoudite et le Bhoutan), des partis politi-ques dominants (la Chine, la Corée du Nord), des occu-pants étrangers (comme le Tibet et le Sahara occidental)ou se trouvent en état de transition.De nombreux pays sont aujourd’hui sujets à deschangements politiques, économiques et sociaux rapides.Même si le nombre de pays « libres » a augmenté cesdernières années, le risque est grand que plusieurs d’entreeux, confrontés à ces changements rapides et fondamen-taux, évoluent en direction inverse et se dirigent vers denouvelles formes de dictatures. Des cliques militaires, desindividus ambitieux, des officiels élus et des partis politi-ques doctrinaires chercheront inlassablement à imposerleur volonté. Les coups d’État sont et resteront desévénements courants. Les Droits de l’Homme et lesdroits politiques continueront à être refusés à un grandnombre de personnes.Malheureusement, le passé nous accompagne tou-jours. Le problème des dictatures est profond. Dans de3 Freedom House, Freedom in the World 2009, réactualisé comme dans lanote précédente.
  21. 21. – 24 –nombreux pays, les gens ont vécu des décennies et mêmedes siècles d’oppression, qu’elle soit d’origine interne ouétrangère. Une soumission inconditionnelle aux symboleset aux détenteurs du pouvoir y a souvent été inculquéedepuis longtemps. Dans des cas extrêmes, les institutionssociales, politiques, économiques et même religieuses de lasociété – hors du contrôle de l’État – ont été déli-bérément affaiblies, subordonnées et même remplacées parde nouvelles institutions inféodées à l’État ou au parti enplace afin de contrôler la société. La population a souventété atomisée, c’est-à-dire transformée en une massed’individus isolés, incapables de travailler ensemble pourdévelopper des libertés, une confiance mutuelle ou mêmede faire quoi que ce soit de leur propre initiative.Le résultat est prévisible : la population s’affaiblit,n’a plus confiance en elle-même et se trouve incapable derésister. Les gens ont souvent trop peur de partager leurhaine de la dictature et leur soif de liberté, même enfamille et entre amis. Ils sont terrifiés à l’idée même derésistance publique. À quoi cela servirait-il ? Au lieu decela ils vivent une souffrance sans but et envisagentl’avenir sans espoir.De nos jours, les conditions de la dictature peuventêtre encore pires que par le passé. Autrefois, des peuplespouvaient tenter de résister. De courtes protestations oumanifestations de masse pouvaient se produire. Des espoirstemporaires jaillissaient. Parfois des individus ou des petitsgroupes pouvaient avoir des gestes courageux bienqu’insuffisants, affirmant certains principes ou simplementleur défiance. Si nobles que soient leurs motifs, ces actesde résistance ont souvent été insuffisants pour vaincre lacrainte et l’habitude d’obéissance, ce qui serait un préala-ble nécessaire pour renverser la dictature. Hélas, ces gestesont probablement augmenté le niveau de souffrance plutôtque les possibilités de victoire ou même l’espérance.
  22. 22. – 25 –La liberté par la violence ?Que faire dans de telles circonstances ? Les solutionsévidentes paraissent n’aboutir à rien. Les barrières légaleset constitutionnelles, les décisions judiciaires et l’opinionpublique sont généralement ignorées des dictateurs. Enréaction aux brutalités, à la torture, aux disparitions et auxmeurtres, on a souvent conclu, de manière compréhen-sible, que seule la violence pouvait abattre une dictature.Les victimes en colère se sont parfois organisées pourcombattre les dictateurs brutaux en ayant recours, enverset contre tout, à n’importe quel pouvoir de nuisanceviolent, ou même à des moyens militaire. Ces gens se sontsouvent battus courageusement, au prix de souffrances etde pertes humaines élevées. Leurs réussites furent parfoisremarquables mais ils ont rarement obtenu la liberté. Lesrebellions violentes peuvent déclencher une répressionbrutale qui laisse fréquemment le peuple plus impuissantqu’auparavant.Quelle que soit la valeur de l’option violente, unechose est certaine : en plaçant sa confiance dans les moyensviolents, on choisit le type même de lutte dans lequel les oppresseursont presque toujours la supériorité. Les dictateurs sont équipéspour appliquer une violence insurmontable. Aussi long-temps que les démocrates résistent, de dures réalités mili-taires sont inévitables. Les dictateurs ont presque toujoursla supériorité en équipement militaire, en munitions, enmoyens de transport et en forces disponibles. Malgré leurbravoure, les démocrates ne sont quasiment jamais unadversaire à la hauteur.Lorsque la rébellion militaire conventionnelle estreconnue comme irréaliste, certains dissidents choisissentla guérilla. Pourtant, la guérilla ne bénéficie que rarement,voire jamais, à la population opprimée et conduit encoreplus rarement à la démocratie. Elle n’est pas la solutionqui s’impose étant donné le nombre énorme de victimesqu’elle fera dans la population civile. La technique ne
  23. 23. – 26 –garantit pas contre l’échec malgré la critique positive dontelle fait l’objet dans les théories et analyses stratégiques etparfois aussi malgré les appuis internationaux dont béné-ficient ceux qui y ont recours. Les guérillas durent dansbien des cas très longtemps. Les populations civiles sontsouvent déplacées par le gouvernement au prix d’immen-ses souffrances et d’une dislocation du tissu social.Même réussies, les luttes de guérilla ont souvent, àla longue, des conséquences structurelles néfastes. Lerégime attaqué réagit immédiatement en devenant encoreplus dictatorial. Et si la guérilla devait finalement l’empor-ter, le nouveau régime qui en est issu est souvent encoreplus dictatorial que le précédent, cela par l’effet centrali-sateur d’un nouveau pouvoir encore plus militarisé, etaussi par l’affaiblissement ou la destruction pendant lalutte des groupes qui structuraient la société civile et quisont essentiels à l’établissement et au maintien d’unesociété démocratique. Ceux qui s’opposent aux dictaturesdevraient se tourner vers d’autres options.Coups d’État, élections et sauveurs étrangersUn coup d’État militaire contre une dictature peut paraîtreun des moyens les plus faciles et rapides d’éliminer unrégime corrompu. Néanmoins, cette option pose de gravesproblèmes. Le plus important est qu’elle laisse en placeune mauvaise distribution du pouvoir entre la population,l’élite au pouvoir et la force militaire. Le renvoi de cer-taines personnes et cliques des postes gouvernementauxfacilitera tout simplement l’occupation de ces postes pard’autres personnes. Celles-ci auront peut-être un compor-tement plus tempéré et seront éventuellement plusouverts à des réformes démocratiques, mais ils peuventaussi, à l’inverse, être plus corrompus que ceux dont ilsprennent la place.
  24. 24. – 27 –Après avoir consolidé sa position, la nouvelle cliquepeut se révéler plus impitoyable et plus ambitieuse que laprécédente. Ainsi, malgré les espoirs qu’elle apportait, ellesera libre de faire ce qu’elle veut sans se préoccuper dedémocratie ou de droits humains. Cela ne peut donc pasêtre une réponse acceptable au problème de la dictature.Quant aux élections, il n’en est pas question sousune dictature : elles ne sont pas un instrument efficace dechangement politique. Certains régimes dictatoriaux,comme ceux du bloc de l’Est sous contrôle soviétique,firent des parodies d’élections pour paraître démocrati-ques. Elles ne furent que des plébiscites rigoureusementcontrôlés pour faire entériner par le public des choix decandidats déjà tranchés par les despotes. Des dictateurssous pression peuvent parfois accepter de nouvellesélections, mais en les truquant pour mettre en place leursmarionnettes civiles au gouvernement. Si des candidats del’opposition ont eu le droit de se présenter et furent réel-lement élus, comme en Birmanie en 1990 et au Nigeria en1993, les résultats furent simplement ignorés et les « vain-queurs » soumis à l’intimidation, arrêtés ou même exécutés.Les dictateurs ne vont pas se permettre d’organiser desélections qui pourraient les chasser de leur trône.Beaucoup de gens souffrant actuellement d’unedictature brutale, ou qui se sont exilés pour y échapper,ne croient pas que les opprimés puissent se libérer eux-mêmes. Mais ils pensent que leur peuple ne peut êtresauvé que par l’intervention de tiers. Ils placent leurconfiance en des forces extérieures et croient que seulel’aide internationale peut être assez puissante pour ren-verser les dictateurs.Cette idée selon laquelle les opprimés sont incapa-bles d’agir efficacement est parfois exacte pour une certainepériode. Souvent les peuples opprimés manquent devolonté et sont temporairement incapables de lutter, carils n’ont aucune confiance en leur capacité de faire face àune dictature brutale et ne voient aucun moyen de s’en
  25. 25. – 28 –sortir. On comprend donc qu’ils placent leurs espoirs delibération en des entités tierces, en une force extérieurequi peut être « l’opinion publique », les Nations Unies, unautre pays, ou encore des sanctions économiques et politi-ques internationales. Une telle vision est confortable, maiselle pose de sérieux problèmes. Cette confiance accordéeà une puissance extérieure peut être très mal placée. Leplus souvent aucun sauveur étranger ne se présente, et sil’un d’eux le fait, on ne devrait probablement pas lui faireconfiance. Car de dures réalités sont à considérer avant des’en remettre à une intervention étrangère :• Fréquemment, les puissances étrangères tolèrentet même soutiennent une dictature afin de faireavancer leur propre intérêt économique et poli-tique.• Certains iront jusqu’à trahir le peuple oppriméplutôt que de tenir leur promesse d’aider à sa libé-ration, cela afin de poursuivre un autre objectif.• D’autres agiront contre la dictature pour mieuxmaîtriser le pays aux plans économiques, politiquesou militaires.• Les puissances étrangères s’investissent parfois demanière positive pour le peuple opprimé, maisseulement si le mouvement intérieur de résistance adéjà ébranlé la dictature au point d’attirer l’atten-tion internationale sur la nature brutale du régime.Les dictatures existent principalement à cause de l’insuf-fisante répartition du pouvoir dans le pays lui-même. Lapopulation et la société sont trop faibles pour poser desproblèmes sérieux au pouvoir dictatorial, la richesse et lepouvoir sont concentrés en trop peu de mains. La surviedes dictatures dépend principalement de facteurs internes,même si elles peuvent être renforcées ou affaiblies pardes actions internationales.
  26. 26. – 29 –Ces pressions internationales peuvent être utileslorsqu’elles soutiennent un puissant mouvement intérieurde résistance. Ainsi, les boycotts économiques internatio-naux, les embargos, la rupture des relations économiques,l’expulsion des organisations internationales, ou la condam-nation par les Nations Unies, par exemple, peuvent êtreutiles. Mais en l’absence d’un fort mouvement intérieurde résistance, de telles actions ne risquent guère d’êtreentreprises.Faire face à la dure véritéLa conclusion est difficile à accepter. Pour renverser unedictature efficacement et au moindre coût, il est impératifde travailler à quatre tâches :• Renforcer la détermination de la population oppri-mée et sa confiance en elle-même, et améliorer sescompétences pour résister ;• Fortifier les groupes sociaux indépendants et lesinstitutions qui structurent la population opprimée ;• Créer une puissante force de résistance interne ;• Développer un plan stratégique global de libérationjudicieux et le mettre en œuvre avec compétence.Une lutte de libération est un temps d’affermissement dela confiance en soi et de renforcement de la cohérenceinterne des groupes combattants. En 1879 et 1880, lorsde la campagne irlandaise de grève des loyers, CharlesStewart Parnell professait :« Il est inutile de compter sur le gouvernement…vous ne devez compter que sur votre propredétermination… Aidez vous en vous soutenantles uns les autres… fortifiez ceux qui, parmi vous,
  27. 27. – 30 –sont faibles… unissez vous, organisez vous… etvous gagnerez…Une fois que vous aurez pris cette question enmain, c’est à ce moment-là, et pas avant, qu’ellesera résolue. »4Quand la dictature doit faire face à une force solide, sûred’elle-même, dotée d’une stratégie intelligente, avec desactions disciplinées, courageuses et vraiment puissantes,elle finira par s’écrouler. Mais, au minimum, les quatreconditions énumérées ci-dessus devront être remplies.Comme nous venons de le montrer, la libérationdes dictatures dépend finalement de la capacité despeuples à se libérer eux-mêmes. Les expériences réussiesde défiance politique – ou de lutte nonviolente à butspolitiques – cités précédemment prouvent qu’il est bel etbien possible pour les populations de se libérer par elles-mêmes. Mais cette option est restée peu développée.Nous l’examinerons en détail dans les chapitres suivants.Néanmoins, il nous faut d’abord étudier la question desnégociations comme moyen de démanteler les dictatures.4 Patrick Sarsfield O’Hegarty, A History of Ireland Under the Union,1880-1922 (London: Methuen, 1952), pp. 490-491.
  28. 28. – 31 –DEUX––––––––––––LES DANGERSDE LA NÉGOCIATIONONFRONTÉES AUX GRAVES problèmes d’une dicta-ture (voir chapitre un), certains peuples s’installentdans une attitude de soumission passive. D’autres,ne voyant aucune possibilité d’aller vers la démocratie,concluent qu’ils doivent composer avec cette dictatureapparemment indestructible, en espérant que, grâce à la« conciliation », au « compromis » et aux « négociations », ilsera possible de sauver quelques éléments positifs et demettre fin aux brutalités. En apparence et faute d’alterna-tives réalistes, cette option en séduit beaucoup.Une lutte sérieuse contre une dictature brutale n’estpas une perspective agréable. Pourquoi faut-il l’envisager ?Ne pourrions-nous pas être raisonnables et trouver desmoyens de discuter, de négocier des solutions poursupprimer graduellement la dictature ? Les démocrates nepourraient-ils pas faire appel à l’humanisme des dictateurs,les convaincre de réduire peu à peu leur domination, etpeut-être, à la longue, ouvrir la voie à l’établissement de ladémocratie ?Il est dit parfois que la vérité n’est pas unique-ment d’un seul côté. Les démocrates auraient peut-êtremal compris les dictateurs qui, pour leur part, auraientpeut-être agi pour de bons motifs dans des circonstancesdifficiles. Certains penseront que les dictateurs n’atten-dent que quelques encouragements ou incitations pour seretirer de bonne grâce de la situation difficile à laquelle leC
  29. 29. – 32 –pays est confronté. On pourrait aussi avancer l’idée deproposer aux dictateurs des solutions gagnant-gagnantdans lesquelles tout le monde trouverait son compte. Lesrisques et souffrances de futurs combats pourraient êtreévités si l’opposition démocratique se contentait d’apaiserle conflit par des négociations (qui pourraient même êtremenées avec l’assistance de personnes compétentes oud’un autre gouvernement). Cela ne serait-il pas préférableà une lutte difficile, même si elle est nonviolente plutôtque militaire ?Mérites et limites de la négociationLa négociation est un outil très utile dans la résolution decertains types de problèmes et ne doit être ni négligée, nirejetée lorsqu’elle est appropriée.Dans certaines situations qui ne portent pas surdes questions fondamentales et donc sur lesquelles uncompromis est acceptable, la négociation peut être unmoyen appréciable pour régler des conflits. Une grèveouvrière pour une augmentation de salaire est un bonexemple de conflit pouvant se traiter par la négociation :on trouve un point d’accord situé entre les propositionsdes parties en présence. Mais les conflits sociaux impli-quant des syndicats reconnus sont bien différents de ceuxdont l’enjeu est l’existence même d’une dictature cruelleou le rétablissement de la liberté politique.Lorsque les enjeux sont fondamentaux, qu’ilsaffectent des principes religieux, des libertés humaines oule développement futur de toute la société, les négocia-tions ne peuvent pas trouver une solution acceptable. Surdes questions fondamentales, il n’y a pas de compromispossible. Seul un changement radical des relations depouvoir en faveur des démocrates peut assurer la sauve-garde des enjeux fondamentaux. Un tel changements’obtiendra par la lutte et non pas par des négociations.
  30. 30. – 33 –Cela ne signifie pas que la négociation ne doive jamaisêtre utilisée mais plutôt qu’elle n’est pas un moyen réalistepour renverser une puissante dictature quand une forteopposition démocratique fait défaut.Cependant, il arrive que la négociation ne soitmême pas une option. Les dictateurs solidement retran-chés et en position de sécurité peuvent n’avoir aucuneenvie de négocier avec leur opposition démocratique. Oualors, lorsque des négociations auront été initiées, lesnégociateurs du camp démocratique disparaîtront à jamais.La capitulation négociéeLes individus ou les groupes qui s’opposent aux dicta-tures ont souvent de bonnes raisons de vouloir négocier.En particulier, lorsqu’une lutte militaire contre unedictature brutale s’est poursuivie durant des années sansvictoire finale, il est compréhensible que le peuple entier,quelle que soit sa conviction politique, souhaite la paix.Des négociations sont particulièrement susceptibles d’êtreenvisagées par les démocrates quand le dictateur à unenette supériorité militaire et que les destructions et lespertes humaines atteignent un niveau insupportable pourle peuple. Il se développera alors une certaine tentationd’explorer toutes les voies qui pourraient sauver unepartie des objectifs des démocrates tout en mettant fin aucycle de violences et de représaillesUne offre de « paix » négociée adressée par unedictature à son opposition démocratique n’est bien sûrpas dénuée d’arrière-pensées. Les dictateurs peuvent mettrefin d’eux-mêmes à la violence en cessant de faire la guerreà leur propre peuple. Ils peuvent, de leur propre initiative,respecter sans marchander les droits et la dignité hu-maine, libérer les prisonniers politiques, faire cesser latorture, arrêter les opérations militaires, se retirer dugouvernement et présenter des excuses au peuple.
  31. 31. – 34 –Lorsque la dictature est forte mais qu’il existe unerésistance gênante, le dictateur souhaite parfois négocierpour soumettre l’opposition sous prétexte de « faire lapaix ». L’appel à la négociation peut séduire, mais il estfort possible que celle-ci cache de graves dangers.Par contre, lorsque l’opposition est en position deforce et que la dictature est menacée, les dictateurs peuventchercher à négocier afin de sauver le maximum de leurpouvoir et de leur richesse. En aucun cas les démocratesne doivent aider les dictateurs à atteindre leurs buts.Les démocrates doivent se méfier des pièges quipeuvent leur être tendus par les dictateurs au cours duprocessus de négociation. L’ouverture de négociationsalors que des questions fondamentales de libertés civilessont en jeu peut n’être qu’une ruse du dictateur visant àobtenir la paix ou la soumission des opposants alors quela violence de la dictature se perpétue. Dans ce type deconflit, la seule négociation envisageable est celle qui setient à la fin d’une lutte décisive, lorsque le dictateur estaux abois et qu’il cherche un couloir de sécurité pour serendre à un aéroport international.Puissance et justice dans la négociationSi ce jugement concernant les négociations paraît tropsévère, il se peut que le romantisme qui leur est associédoive être modéré. Il importe d’avoir les idées clairesquant à la manière dont les négociations fonctionnent.« Négocier » ne signifie pas s’asseoir à une table etdiscuter sur un pied d’égalité pour résoudre des dif-férends. N’oublions pas deux choses : d’abord, lors desnégociations, ce n’est pas la justice relative des positionset des objectifs des uns et des autres qui détermine lepoint d’entente. Deuxièmement, le contenu d’un accordnégocié est largement déterminé par le rapport de pou-voir entre les parties en présence.
  32. 32. – 35 –Il importe de considérer plusieurs questions diffi-ciles : quelle perspective s’offre à une partie pour atteindreses objectifs si, à la table de négociations, l’autre neprouve pas de volonté de progrès ? Et que peut faire unepartie si, après être arrivée à un accord, l’autre ne lerespecte pas et utilise ses forces sur le terrain pour agirunilatéralement de manière non conforme à l’accord ?Une entente négociée n’est pas obtenue parl’évaluation des droits et des torts des uns et des autresquant aux questions en jeu. Bien que ces sujets puissentêtre débattus, les vrais résultats des négociations viennentde l’évaluation du pouvoir absolu ou relatif des groupesqui s’opposent. Que peuvent faire les démocrates pours’assurer que leurs revendications essentielles soientrespectées ? Que peuvent faire les dictateurs pour resterau pouvoir et neutraliser les démocrates ? Autrement dit,si l’on arrive à une entente, elle sera vraisemblablement lerésultat de l’estimation dans chaque camp du rapport desforces et des projections quant à l’issue probable d’unconflit éventuel.Il importe également de prêter attention à ce quechaque bord accepte d’abandonner pour parvenir àl’accord. Lors de négociations réussies, il y a compromis,partage. Chaque bord obtient une part souhaitée et aban-donne une part de ses exigences. Dans le cas de dictaturesextrêmes, que peuvent céder les forces démocratiques ?Quels objectifs des dictateurs doivent-elles accepter ?Doivent-ils donner aux dictateurs (qu’ils soient un partipolitique ou une clique militaire) un rôle permanent etconstitutionnel dans le futur gouvernement ? Où est alorsla démocratie ?Même si les négociations se passent bien, il estnécessaire de s’interroger sur la forme de paix qui ensortira ? La vie sera-t-elle meilleure ou pire que si lesdémocrates avaient commencé ou continué la lutte ?
  33. 33. – 36 –Les dictateurs « acceptables »Les dictateurs peuvent avoir, à la base de leur domination,des motifs et objectifs variés : pouvoir, position, richesse,restructuration de la société, etc. Il ne faut pas oublier querien de tout cela ne leur restera s’ils abandonnent leurposition. Lors de négociations, ils essayeront donc depréserver leurs buts.Quoiqu’ils promettent, il ne faut pas oublier qu’ilssont capables de promettre n’importe quoi afin desoumettre leurs opposants démocrates, pour ensuite violereffrontément touts leurs engagements.Si les démocrates acceptent d’arrêter leur résis-tance afin de gagner un sursis devant la répression, ilspeuvent se retrouver fort déçus. Une halte à la résistanceréduit rarement la répression. Lorsque les forces contrai-gnantes de l’opposition intérieure et internationale ont étésupprimées, les dictateurs sont capables d’exercer uneoppression et une violence plus aigues que jamais. L’ef-fondrement de la résistance populaire réduit souvent lescontre-pouvoirs qui limitaient le contrôle et les brutalitésde la dictature. Les tyrans peuvent alors s’en prendre à quiils le souhaitent. « Car le tyran ne tire son pouvoir denuisance que des faiblesses de notre résistance, » a écritKrishnalal Shridharani.5C’est la résistance et non pas la négociation quicompte dans les conflits dont les enjeux sont fonda-mentaux. Dans presque tous les cas, la résistance doitcontinuer pour chasser les dictateurs du pouvoir. Lesuccès est le plus souvent déterminé non pas par unaccord, mais par l’usage des moyens de résistance les plusappropriés et les plus puissants disponibles. Nous mon-trerons plus loin en détail que la défiance politique, ou la5 Krishnalal Shridharani, War Without Violence: A Study of Gandhi’sMethod and Its Accomplishments (New York: Harcourt, Brace, 1939, et ré-impression New York and London: Garland Publishing, 1972), p. 260.
  34. 34. – 37 –lutte nonviolente, est le moyen disponible le plus puissantà disposition de ceux qui militent pour leur liberté.Quel genre de paix ?Si les dictateurs et les démocrates parlent ensemble depaix, il faut garder les idées claires, à cause des dangersque cela induit : tous ceux qui se servent du mot « paix »ne souhaitent pas nécessairement la liberté et la justice. Lasoumission passive à l’oppression cruelle de dictateurs, àun despote ayant fait subir des atrocités à des centaines demilliers de personnes ne correspond pas à la paixvéritable. Hitler évoquait souvent la paix et cela signifiaitsoumission à sa volonté. La paix d’un dictateur n’estsouvent rien de plus que la paix de la prison ou de latombe.Mais il y a d’autres dangers. Parfois, des négo-ciateurs bien intentionnés confondent les objectifs de lanégociation et le processus lui-même. Plus encore, desdémocrates ou des spécialistes étrangers participant auxnégociations peuvent, d’un seul coup, fournir au dictateurla légitimité (intérieure ou internationale) qui lui étaitrefusée du fait de sa position monopolistique dans l’État,de ses violations des Droits de l’Homme et de sa brutalité.Sans cette légitimité désespérément nécessaire, les dicta-teurs ne peuvent pas continuer à régner indéfiniment. Lesacteurs de la paix ne doivent pas la leur fournir.Raisons d’espérerComme nous l’avons indiqué, les dirigeants de l’opposi-tion peuvent se sentir forcés de poursuivre la négociationen désespérant du combat démocratique. Néanmoins, cesentiment d’impuissance peut être dépassé. Les dictaturesne sont pas éternelles. Ceux qui les subissent n’ont pas à
  35. 35. – 38 –rester toujours faibles, et il ne faut pas que les dictateursrestent toujours forts. Aristote remarquait déjà : « …Oligarchie et tyrannie ont une durée plus brève quen’importe quelle autre constitution, […] la plupart destyrannies n’ont jamais eu qu’une durée extrêmementbrève. »6Les tyrannies modernes sont aussi vulnérables.Leurs faiblesses peuvent être accentuées et le pouvoir desdictateurs peut se désintégrer (Au chapitre quatre nousexaminerons ces faiblesses plus en détail).L’histoire récente démontre la vulnérabilité desdictatures et révèle qu’elles peuvent s’effondrer en untemps très court : s’il fallut dix ans (1980-1990) pour voirtomber la dictature communiste en Pologne, en Allemagnede l’Est et en Tchécoslovaquie en 1989 il a suffi dequelques semaines. Au Salvador et au Guatemala, en 1944,les luttes contre de terribles dictatures militaires durèrentenviron deux semaines. Le puissant régime militaire duShah d’Iran fut ébranlé en quelques mois. La dictature deMarcos aux Philippines s’écroula face à la puissance dupeuple en l’espace de quelques semaines en 1986 : Legouvernement des États-Unis abandonna rapidement lePrésident Marcos dès que la force de l’opposition devintmanifeste. La tentative de coup d’État en Union soviéti-que en août 1991 fut bloquée en quelques jours par unmouvement de défiance politique. Peu après, plusieursnations longtemps dominées gagnèrent leur indépendanceen seulement quelques jours, semaines ou mois.L’idée toute faite et ancienne, selon laquelle lesmoyens violents opèrent toujours rapidement alors queles moyens nonviolents demandent du temps et de lapatience n’est pas valide. Bien qu’il faille du temps pourchanger profondément la situation et la société, le combatnonviolent lui-même contre la dictature peut se passerrelativement vite.6 Aristote, La Politique. Paris, Éditions Vrin (1995), ou Paris, ÉditionsGarnier-Flammarion.
  36. 36. – 39 –Les négociations ne sont pas la seule alternative àla capitulation d’un part et à la guerre d’annihilationd’autre part. Les exemples ci-dessus, ainsi que ceux duchapitre un, montrent qu’il existe une autre solution pourceux qui veulent la paix et la liberté : la défiance politique.
  37. 37. – 41 –TROIS––––––––––––D’OÙ VIENT LE POUVOIR ?ARVENIR À UNE SOCIÉTÉ qui soit à la fois en paixet en liberté n’est pas une tâche aisée. Cela impli-que une grande habileté stratégique, de l’organisa-tion et de la planification. Par-dessus tout il faut dupouvoir. Les démocrates ne peuvent espérer abattre unedictature et établir la liberté politique sans exercer leurpropre pouvoir.Comment cela est-il possible ? Quelle sorte depouvoir l’opposition démocratique peut-elle mobiliserpour réussir à détruire une dictature et ses vastes réseauxmilitaires et policiers ? La réponse se trouve dans unelecture souvent ignorée de la nature du pouvoir politique.Connaître cette vue originale n’est pas une tâche sidifficile. Nous allons le voir à partir de quelques véritéssimples.La fable du « Maître singe »Une parabole chinoise de Liu-Ji, datant du XIVesiècle,illustre bien cette lecture négligée du pouvoir politique7:Dans l’État féodal de Chu, un vieillard survivaiten gardant des singes à son service. Les gensl’appelaient « Ju gong » (Maître singe).7 Cette histoire, « La règle par la ruse », vient de Yu-li-zi pseudonymede Liu Ji (1311-1375).P
  38. 38. – 42 –Chaque matin, le vieil homme rassemblait les singesdans sa cour et donnait l’ordre à l’aîné d’emmenerles autres dans la montagne ramasser des fruitssur les arbres et dans les buissons. La règleexigeait que chaque singe donne le dixième de sarécolte au vieillard, et ceux qui ne le faisaient pasétaient violemment fouettés. Tous les singes ensouffraient mais n’osaient s’en plaindre.Un jour, un jeune singe s’adressa aux autres : « Levieil homme a-t-il planté tous les fruitiers etbuissons ? » Les autres répondirent : « Non, ils ontpoussé naturellement. » Le jeune singe insista :« Ne pouvons-nous pas prendre les fruits sans lapermission du vieil homme ? » Les autres répon-dirent : « Si, nous pouvons tous le faire. » Le jeunesinge continua : « Alors pourquoi devons-nousdépendre du vieil homme ; pourquoi devons-noustous le servir ? »Avant que le petit singe ne finisse sa phrase, tousles autres avaient compris et s’éveillaient.La nuit même, s’assurant que le vieil homme étaitendormi, les singes détruisirent l’enclos dans lequelils étaient confinés. Ils prirent les fruits que le vieilhomme avait emmagasinés et les emportèrentdans la forêt pour ne jamais en revenir. Le vieilhomme finit par mourir de faim.Yu-zu-li conclut : « Certains hommes, dans lemonde, dominent leur peuple par l’imposture etnon pas par la justice. Ne sont-ils pas comme leMaître singe ? Ils ne se rendent pas compte deleur confusion d’esprit. Dès que leur peuplecomprend la chose, leurs ruses ne fonctionnentplus. »
  39. 39. – 43 –Les sources indispensablesdu pouvoir politiqueLe principe est simple. Les dictateurs ont besoin de l’aidede ceux qu’ils gouvernent. Sans eux, ils ne peuventassurer et maintenir les sources de leur pouvoir politique.Ces sources du pouvoir politique comprennent :• L’autorité, la conviction, répandue dans le peuple,que le régime est légitime et que lui obéir est undevoir moral ;• Les ressources humaines, le nombre et l’importancedes personnes et groupes qui obéissent, coopèrent,ou apportent leur assistance au souverain ;• Les compétences et connaissances, nécessaires au régimepour accomplir certaines tâches et fournies pardes personnes ou des groupes coopérants ;• Des facteurs intangibles, facteurs psychologiques etidéologiques qui amènent les peuples à obéir etassister les dominants ;• Les ressources matérielles, c’est à dire la capacité desdirigeants à contrôler ou accéder à la propriété,aux ressources naturelles, aux moyens financiers,au système économique et aux moyens decommunication et de transport ;• Les sanctions, punitions, brandies ou appliquées,contre ceux qui désobéissent ou refusent decoopérer, afin d’assurer la soumission et lacoopération nécessaires au régime pour exister etmener ses politiques.Toutes ces sources, toutefois, dépendent de l’acceptationdu régime, de la soumission et de l’obéissance de lapopulation, de la coopération d’innombrables personneset des multiples institutions de la société. Ces appuis nesont pas garantis.
  40. 40. – 44 –La pleine coopération, l’obéissance et le soutienrenforcent la disponibilité des sources nécessaires aupouvoir et, par conséquent, augmentent le pouvoir d’ungouvernement.À l’inverse, le retrait de la coopération populaireet institutionnelle aux agresseurs ou aux dictateurs réduitou supprime la disponibilité des sources du pouvoir des-quelles dépendent tous les dictateurs. Sans elles, le pouvoirdes dominants s’affaiblit et finalement se dissout.Naturellement, les dictateurs sont sensibles auxactions et idées qui menacent leur liberté d’action. Ils sontdonc susceptibles de menacer et de punir ceux qui déso-béissent, font grève ou n’acceptent pas de coopérer. Maiscela ne résout pas leur problème. La répression et mêmeles brutalités ne mènent pas toujours au rétablissement dela soumission et de la coopération nécessaires au fonc-tionnement du régime.Si, malgré la répression, les sources du pouvoirpeuvent être restreintes ou supprimées pendant une périodesuffisante, cela peut conduire à l’incertitude et à laconfusion à l’intérieur même de la dictature. Il s’ensuivraprobablement un net affaiblissement du pouvoir de ladictature. À la longue, la captation des sources de pouvoirpeut mener à la paralysie et à l’impuissance du régime et,dans des cas sérieux, à sa désintégration. Le pouvoir dudictateur s’éteindra, lentement ou rapidement, par « faminepolitique ».Il s’ensuit que, dans quelque gouvernement quece soit, le degré de liberté ou de tyrannie reflète la déter-mination des sujets à être libres, ainsi que leur volonté etleur capacité à résister à l’asservissement.Contrairement à l’opinion générale, même lesdictatures totalitaires sont dépendantes de la populationet des sociétés qu’ils gouvernent. Comme le notait en1953 le spécialiste allemand en sciences politiques KarlW. Deutsch :
  41. 41. – 45 –« Le pouvoir totalitaire n’est fort que s’il ne doitpas être utilisé trop souvent. S’il doit être cons-tamment exercé sur l’ensemble de la population, ilest vraisemblable qu’il ne durera pas longtemps.Étant donné que les régimes totalitaires exigent,pour traiter avec leurs sujets, plus d’énergie queles autres formes de gouvernement, ils ont unplus grand besoin de s’appuyer sur des habitudesde docilité répandues et fiables ; plus encore, ilsdoivent pouvoir compter en cas de besoin sur lesoutien actif d’une part majeure de la popu-lation. »8En Angleterre au XIXesiècle, le théoricien du droit JohnAustin a décrit la situation d’une dictature se confrontantà un peuple mécontent. Il soutenait que si la majorité dela population était déterminée à détruire le gouvernementet était prête pour cela à endurer la répression, alors lesforces gouvernementales et tous leurs appuis ne pourraientpréserver le gouvernement haï, même avec l’assistance del’étranger. Et Austin concluait qu’après avoir lancé un teldéfi, le peuple ne pourrait plus être forcé dans l’obéis-sance et la soumission.9Bien avant lui, Machiavel disait que le prince « …qui a l’ensemble de sa population pour ennemi ne serajamais en sécurité ; plus grande est sa cruauté, plus faibledevient son régime. »108 Karl W. Deutsch, “Cracks in the Monolith (Félures dans lemonolithe)” dans Carl J. Friedrich, ed. Totalitarianism (Cam-bridge, Mass.:Harvard University Press, 1954), pp. 313-314.9 John Austin, Lectures on Jurisprudence or the Philosophy of Positive Law (5eédition, revisée et éditée par Robert Campbell, 2 vol., London: JohnMurray, 1911 [1861]), Vol. I, p. 296.10 Nicolas Machiavel, “The Discourses on the First Ten Books ofLivy”, dans The Discourses of Niccolo Machiavelli (London: Routledge andKegan Paul, 1950), Vol. I, p. 254. Voir Discours sur la première décade de TiteLive. Paris, Champs Flammarion, 1985, pour l’édition française.
  42. 42. – 46 –L’application politique pratique de ces idées futétablie par les Norvégiens dans leur résistance héroïque àl’occupation nazie et, comme nous l’avons vu au premierchapitre, par les courageux Polonais, Allemands, Tchèques,Slovaques, et par bien d’autres qui, résistant à l’agressionet à la dictature communiste, contribuèrent finalement àl’effondrement des pouvoirs communistes en Europe.Ceci, bien sûr, n’est pas nouveau : on rencontre des casde résistance nonviolente dès 494 avant J.C. lorsque laPlèbe refusa de coopérer avec les Maîtres patriciensromains.11La lutte nonviolente s’est manifestée aux dif-férentes époques chez les peuples d’Asie, d’Afrique, desAmériques, d’Australie et des Îles du Pacifique aussi bienqu’en Europe.Trois des facteurs les plus importants qui permet-tent de déterminer le degré de contrôle d’un pouvoirgouvernemental sont : (1) la volonté du peuple d’imposerdes limites à la puissance du gouvernement ; (2) la capacitédes organisations et institutions indépendantes à retirercollectivement les sources du pouvoir ; et (3) l’habileté de lapopulation à refuser son consentement et son assistance.Les centres du pouvoir démocratiqueL’une des caractéristiques des sociétés démocratiques estqu’il y existe, indépendamment de l’État, une multitudede groupes et d’institutions non gouvernementales. Cesont, par exemple, les familles, les organisations religieuses,les associations culturelles, les clubs sportifs, les institu-tions économiques, les syndicats, les associations d’étu-diants, les partis politiques, les communautés villageoises,les associations de quartier, les clubs de jardinage, les11 Voir Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action (Boston: PorterSargent, 1973), p. 75 et dans le présent ouvrage pour d’autres exempleshistoriques.
  43. 43. – 47 –associations de défense des Droits de l’Homme, lesgroupes de musique, les sociétés littéraires, etc. Cesentités sont importantes car en poursuivant leurs objectifspropres elles contribuent à satisfaire des besoins sociaux.De plus, elles ont une grande utilité politique.Elles structurent les groupes et les institutions à traverslesquelles les personnes peuvent exercer une influence surla direction de leur société et résister aux autres groupesou au pouvoir lorsque ceux-ci semblent nuire à leursintérêts, à leurs activités, ou à leurs objectifs. Des indivi-dus isolés, qui ne sont pas membres de tels groupes, n’ontgénéralement pas la capacité d’exercer une pressionsignificative sur la société, encore moins sur le gouverne-ment, et certainement pas sur une dictature.Par conséquent, si l’autonomie et la liberté de cesentités peuvent être limitées par les dictateurs, la popula-tion sera relativement impuissante. De plus, si ces institu-tions et groupes peuvent être contrôlés par le régimecentral ou remplacées par de nouvelles plus soumises,elles peuvent aussi être utilisées pour dominer à la fois lesmembres de la société et les secteurs occupés par lesdifférentes institutions.Néanmoins, si l’autonomie et la liberté de cesinstitutions civiles indépendantes (hors du contrôlegouvernemental) peuvent être maintenues ou reconqui-ses, elles sont très importantes pour la mise en œuvre dela défiance politique. Le trait commun des cas cités dedictatures désintégrées ou affaiblies a été la courageuseapplication massive de la défiance politique par la popu-lation et ses institutions.Comme nous l’avons vu, ces centres de pouvoirprocurent les bases institutionnelles à partir desquelles lapopulation peut exercer une pression ou résister auxcontrôles dictatoriaux. Par la suite, ils feront partie desstructures indispensables à une société libre. Leur indé-pendance et leur croissance sont un pré requis au succèsdes luttes de libération.
  44. 44. – 48 –Si la dictature a largement réussi à détruire ou àcontrôler ces groupes sociaux indépendants, il sera impor-tant pour les résistants d’en créer de nouveaux ou derétablir un contrôle démocratique sur les groupes quisurvivent ou sont partiellement contrôlés. Pendant larévolution hongroise (1956-1957) une multitude de conseilsde démocratie directe émergèrent, s’unissant afin d’établirdurant quelques semaines tout un système fédéré d’ins-titutions et de gouvernance. En Pologne, à la fin desannées 1980, les ouvriers firent vivre le syndicat Solidarnoscet, parfois, prirent le contrôle de syndicats officielsdominés par le parti communiste. De tels développementsinstitutionnels peuvent avoir des conséquences politiquestrès importantes.Évidemment, rien de tout ceci n’indique qu’il estaisé d’affaiblir ou de détruire des dictatures, ni que toutesles tentatives seront couronnées de succès. Tout cela nesignifie certainement pas que la lutte se fera sans pertes,car ceux qui sont encore au service des dictateurs vontprobablement contre-attaquer afin d’obliger la populationà être de nouveau coopérative et obéissante.Ces perspectives sur le pouvoir montrent néanmoins quedésintégrer délibérément des dictatures est possible. Elles ont descaractéristiques particulières qui les rendent hautementvulnérables à une campagne de défiance politique bienmenée. Examinons-les plus en détail.
  45. 45. – 49 –QUATRE––––––––––––LES FAIBLESSES DESDICTATURESES DICTATURES apparaissent souvent invulnérables.Les services de renseignements, la police, les forcesmilitaires, les prisons, les camps de concentrationet les escadrons de la mort sont sous le contrôle d’unpetit nombre de personnes puissantes. Les finances d’unpays, ses ressources naturelles et ses capacités de produc-tion sont souvent arbitrairement pillées par les dictateursqui s’en servent pour satisfaire leur volonté.En comparaison, les forces démocratiques d’oppo-sition apparaissent souvent extrêmement faibles, inefficaceset impuissantes. Ce sentiment d’impuissance face à l’invul-nérabilité du système rend improbable l’émergence d’uneopposition efficace. Mais ceci ne suffit pas, il faut allerplus loin.Le talon d’AchilleUn mythe de la Grèce classique illustre bien la vulnéra-bilité des supposés invulnérables. Contre le guerrierAchille, nul coup ne portait. Nul sabre ne pénétrait sapeau. Alors qu’il était enfant, la mère d’Achille l’avaittrempé dans les eaux de la rivière magique Styx. Il était dece fait protégé de tous les dangers. Il avait toutefois unefaille. L’enfant était tenu par le talon pour ne pas êtreemporté par le courant, l’eau magique n’avait pas recou-L
  46. 46. – 50 –vert cette petite partie de son corps. À l’âge adulte,Achille paraissait aux yeux de tous invulnérable aux armesde l’ennemi. Néanmoins, dans la bataille contre Troie, unsoldat ennemi, instruit par quelqu’un qui connaissait lafaiblesse d’Achille, visa de sa flèche le talon sans protec-tion, seul point susceptible d’être blessé. Le coup se révélafatal. Ainsi, aujourd’hui, l’expression « talon d’Achille » seréfère à l’endroit de la personne, du plan ou de l’insti-tution qui est sans protection en cas d’attaque.Le même principe s’applique aux dictatures impi-toyables. Elles peuvent ainsi être conquises, plus vite et àmoindres frais si leurs faiblesses peuvent être identifiéespuis attaquées de manière ciblée.Les faiblesses des dictaturesParmi les points faibles des dictatures, on trouve les sui-vants :1. La coopération d’une multitude de gens, degroupes et d’institutions nécessaires au fonction-nement du pays peut être diminuée ou supprimée.2. Les exigences et les effets des politiques anté-rieures du régime peuvent limiter quelque peu sacapacité à s’engager de nouveau dans des politi-ques conflictuelles.3. Le système peut s’installer dans la routine etperdre sa capacité à s’adapter rapidement à denouvelles situations.4. Le personnel et les ressources qui sont affectésà des tâches existantes peuvent avoir du mal à serendre disponibles pour de nouveaux besoins.5. Par crainte de déplaire à leurs supérieurs, dessubordonnés peuvent ne pas rapporter les infor-
  47. 47. – 51 –mations précises ou complètes dont les dictateursont besoin pour prendre des décisions.6. L’idéologie peut s’éroder, les mythes et symbolesdu système peuvent devenir instables.7. S’il existe une idéologie forte qui influence laperception de la réalité, le fait de s’y attacher tropfermement peut causer une inattention à lasituation ou aux besoins réels.8. La détérioration de l’efficacité et de la compé-tence de la bureaucratie, ou des contrôles etrèglements excessifs, peut rendre inefficaces lespolitiques et les opérations du système.9. Des conflits institutionnels internes, des rivalitésou hostilités personnelles peuvent nuire au fonc-tionnement de la dictature ou même la déstruc-turer.10. Les intellectuels et les étudiants peuvent perdrepatience en raison des exigences de la dictature,des restrictions, du dogmatisme et de la répres-sion.11. Le public en général risque, au fil du temps, dedevenir indifférent, sceptique, ou même hostile àl’égard du régime.12. Les différences de classes, régionales, nationalesou culturelles peuvent s’exacerber.13. La hiérarchie d’une dictature est toujours quel-que peu – et même parfois très fortement –instable. Les individus ne restent pas au mêmeniveau, ils peuvent monter ou descendre deséchelons ou même être complètement écartés etremplacés.14. Des sections de la police ou des forces mili-taires peuvent profiter de situations pour atteindre
  48. 48. – 52 –leurs propres objectifs, même contre la volontédu dictateur en place, y compris par un coupd’État.15. Si la dictature est récente, elle a besoin detemps pour devenir stable.16. Avec tant de décisions prises par si peu depersonnes, les dictatures sont exposées aux erreursde jugements, de politiques et d’actions.17. Si, pour éviter ces dangers, le régime décen-tralise les contrôles et les pouvoirs de décision, ilperd de sa maîtrise sur les leviers centraux dupouvoir.Attaquer des faiblesses des dictaturesConnaissant ces faiblesses fondamentales, l’oppositiondémocratique peut délibérément chercher à exacerber ces« talons d’Achille » afin de changer radicalement le systèmeou de le désintégrer.La conclusion est claire : malgré leur force appa-rente, toutes les dictatures ont des faiblesses, des ineffica-cités internes, des rivalités personnelles, des inefficacitésinstitutionnelles et des conflits entre organisations et services.À la longue, ces faiblesses tendent à rendre le régimemoins efficace et plus vulnérable aux changements et àune résistance délibérée. Il ne réussit pas à accomplir toutce qu’il veut. Ainsi, par exemple, certains ordres directsd’Hitler ne furent jamais appliqués car ceux auxquels ilsétaient adressés refusaient de les exécuter. Le régimedictatorial peut aussi s’écrouler très vite, comme nousl’avons déjà observé.Ceci ne signifie pas que les dictatures peuvent êtredétruites sans risques et sans victimes humaines. Tous lestypes d’entreprises libératrices entraînent des risques, des
  49. 49. – 53 –souffrances, et nécessitent de la patience. Et, bien sûr,aucun moyen d’action ne peut assurer un succès rapide entoutes circonstances. Néanmoins, les types de luttes quivisent les faiblesses identifiables des dictatures ont plus dechances de réussir que celles qui les attaquent dans lesdomaines où elles sont les plus fortes. La question est desavoir comment entreprendre la lutte.
  50. 50. – 55 –CINQ––––––––––––L’EXERCICE DU POUVOIRU PREMIER CHAPITRE, nous avons noté que larésistance armée ne frappe pas le point faible desdictatures, mais, au contraire, leur point fort. Enchoisissant de concourir dans le domaine des forcesarmées, avec munitions, armes technologiques, etc., lesmouvements de résistance se mettent clairement dans uneposition désavantageuse. Dans ces domaines, les dicta-tures pourront presque toujours rassembler des ressour-ces supérieures. Quant à espérer être sauvé par unepuissance étrangère, les dangers induits ont été exposés.Et au second chapitre, nous avons examiné les pièges dela négociation comme moyen de supprimer les dictatures.Quelles sont donc les voies suffisamment sûresqui peuvent s’offrir à une résistance démocratique pouraggraver les faiblesses des dictatures que nous avonsidentifiées ? Quelle technique d’action peut mettre enœuvre la théorie du pouvoir politique exposée au chapitretrois ? La réponse est la défiance politique.Elle a les caractéristiques suivantes :• Elle ne s’engage en aucun cas dans les domainesde lutte choisis par le pouvoir dictatorial.• Elle est difficile à combattre par le régime.• Elle seule peut aggraver les faiblesses de ladictature et peut couper les sources de sonpouvoir.A
  51. 51. – 56 –• Son action peut être soit largement dispersée, soitconcentrée sur un objectif spécifique.• Elle conduit le dictateur à des erreurs de jugementet d’action.• Pour mettre fin à la domination brutale dequelques-uns, elle peut, dans le combat, mobiliserefficacement toute la population et les groupes etinstitutions de la société.• Elle contribue à décentraliser le pouvoir dans lasociété, préparant ainsi l’établissement durabled’une société plus démocratique.Les voies de la lutte nonviolenteComme les moyens militaires, la défiance politique peutêtre utilisée dans différents buts: en vue de pousserl’adversaire à faire telle ou telle chose, pour créer lesconditions favorables à la résolution du conflit, ou pourdéclencher la désintégration du régime adverse. Cepen-dant, la défiance politique s’opère par d’autres voies quecelles de la violence. Bien que les deux techniques soientdes manières de mener la lutte, elles remplissent leurfonction avec des moyens différents, et ont des consé-quences différentes. Les modalités et implications dessolutions violentes sont bien connues, des armes physiquessont utilisées pour intimider, blesser, tuer et détruire.La lutte nonviolente est un moyen beaucoup pluscomplexe et multiforme. Son arsenal inclut des armes denature psychologique, sociale, économique et politiquequi sont maniées par la population et les institutionssociales. On parle de protestations, de grèves, de non-coopération, de boycotts, de désaffection ou de pouvoirdu peuple. Elles s’appuient sur ce besoin vital des gouver-nements de disposer de la coopération, de la soumission
  52. 52. – 57 –et de l’obéissance de la population et des institutionssociales. La défiance politique, contrairement à la violence,sert justement à tarir ces sources de leur pouvoir.Les armes nonviolenteset la discipline nonviolenteL’erreur commune des campagnes de défiance politiqueimprovisées a été de miser uniquement sur une ou deuxméthodes, telles que les grèves et les manifestations demasse. En fait, il existe une multitude de méthodes quipermettent aux stratèges des organisations de résistancede concentrer ou de disperser le mouvement en fonctiondes besoins.Près de 200 méthodes spécifiques d’action non-violente ont été identifiées et il y en a certainementd’autres. Elles sont classées en trois larges catégories : laprotestation et la persuasion, la noncoopération, etl’intervention. La première comprend des manifestationssymboliques, ce qui inclut les parades, marches et veillées(54 méthodes). La noncoopération est divisée en troissous catégories : (a) noncoopération sociale (16 méthodes),(b) noncoopération économique, ce qui inclut les boycotts(26 méthodes) et les grèves (23 méthodes), (c) non-coopé-ration politique (38 méthodes). Le dernier groupe, l’inter-vention nonviolente, inclut des moyens psychologiques,physiques, sociaux ou politiques tels que le jeûne,l’occupation nonviolente et le gouvernement parallèle (41méthodes). Une liste de 198 méthodes de ce type se trouvedans l’Annexe de cette publication.L’utilisation d’un nombre considérable de cesméthodes – soigneusement sélectionnées, appliquées avecpersévérance et à grande échelle, choisies dans le cadred’une stratégie judicieuse, avec des tactiques appropriées,et mises en œuvre par des civils formés – risque fort de
  53. 53. – 58 –créer des problèmes graves à n’importe quel régime illégi-time. Cela est valable pour toutes les dictatures.Contrairement aux moyens militaires, les méthodesde la lutte nonviolente peuvent être dirigées directementsur l’enjeu d’un conflit. Par exemple, si la question de ladictature est essentiellement politique, il s’ensuit que lesformes politiques de l’action nonviolente seront primor-diales. Celles-ci comprennent la négation de la légitimitédu dictateur et la noncoopération avec son régime. Lanoncoopération s’appliquera parfois contre des politiquesspécifiques. Il arrive que le sabotage du système parinaction et par report des tâches puisse être pratiquédiscrètement et même en secret, alors qu’à d’autresmoments, la désobéissance ouverte, les manifestationspubliques de défiance ainsi que des grèves peuvent êtreorganisées au grand jour.D’un autre côté, si la dictature se trouve vulnéra-ble à la pression économique, ou si de nombreux griefscontre elle sont d’ordre économique, alors des actionscomme les boycotts et les grèves peuvent être desméthodes de résistance appropriées. Les efforts déployéspar les dictateurs pour exploiter le système économiquepeuvent provoquer des grèves générales limitées, des ralen-tissements et des refus d’assistance d’experts indispensa-bles (ou leur disparition). Le choix sélectif de différentesméthodes de grève peut s’orienter sur des secteurs-clés del’industrie ou des transports, sur l’approvisionnement dematières premières ou sur la distribution de produits.Certaines méthodes de lutte nonviolente exigentdes gens qu’ils n’agissent pas comme à leur habitude, parexemple qu’ils distribuent des brochures, fassent fonc-tionner une presse en sous-sol, fassent la grève de la faimou aillent s’asseoir dans la rue. À moins de situationsexceptionnelles, ces méthodes peuvent être difficiles àappliquer pour certaines personnes.
  54. 54. – 59 –D’autres méthodes de lutte nonviolente permettentau contraire de vivre quasiment comme d’habitude. Parexemple, aller au travail normalement au lieu de fairegrève mais travailler plus lentement ou inefficacement. Ilest possible de commettre délibérément des « erreurs »,de « tomber malade » et d’être « incapable » de travailler àcertaines périodes. On peut aussi simplement refuser detravailler. On peut assister à des offices religieux quandcela n’exprime pas seulement des convictions religieuses,mais aussi politiques. On peut protéger les enfants de lapropagande officielle par l’éducation à la maison ou pardes classes illégales. On peut refuser de rejoindre desorganisations « recommandées » ou dont la fréquentationest exigée et que l’on n’aurait pas ralliées naturellement.La similitude de ce type d’actions avec celles de la viecourante, et en tout cas leur faible différence avec desactivités habituelles, facilite pour beaucoup de gens laparticipation à la lutte de libération.Étant donné que les luttes violentes et nonvio-lentes opèrent de façons complètement différentes, touteforme de violence, même limitée, durant une campagne dedéfiance politique sera contre-productive car elle déplacerale combat sur le terrain militaire où le dictateur a unavantage écrasant. La discipline nonviolente est une clé dusuccès et doit être maintenue en dépit des provocations etbrutalités des dictateurs et de leurs agents.Le maintien de la discipline nonviolente contre lesadversaires violents facilite la mise en œuvre des quatremécanismes de changement dans la lutte nonviolente(décrits ci-dessous). La discipline nonviolente est égale-ment très importante pour le processus de jiu-jitsupolitique. Dans celui-ci, les brutalités criantes du régimecontre des résistants manifestement nonviolents seretournent contre les dictateurs en provoquant desdissensions dans leurs propres rangs, tout en suscitant lesoutien dans la population générale, chez les partisanshabituels du régime, et à l’extérieur du pays.
  55. 55. – 60 –Dans certains cas, cependant, une violence limitéecontre la dictature ne peut être évitée. Soit les frustrationset la haine du régime explosent sous forme de violence,soit certains groupes refusent d’abandonner les moyensviolents tout en reconnaissant le rôle important de la luttenonviolente. Dans ces situations, la défiance politique nedoit pas être abandonnée. Néanmoins, il sera nécessairede séparer l’action nonviolente aussi clairement quepossible de l’action violente, en termes de géographie, degroupes de population, de moments choisis ou dedomaine de conflit. Sinon, la violence pourrait avoir uneffet désastreux sur le potentiel beaucoup plus grand de ladéfiance politique et sur sa capacité de réussite.L’histoire nous montre que si la défiance politiqueentraîne des morts et des blessés, elle fait beaucoupmoins de victimes que la résistance armée. De plus, ladéfiance politique ne contribue pas au cycle infini detueries et de brutalités.La lutte nonviolente nécessite, et tend à produiredans la population, un abandon (ou meilleur contrôle) dela crainte du gouvernement et de sa répression violente.Cet abandon ou ce meilleur contrôle de la peur est unélément clé de la destruction du pouvoir des dictateurssur la population générale.Transparence, secret et exigencesde comportementLe secret, la fraude et la conspiration clandestine posentdes problèmes très difficiles à un mouvement d’actionnonviolente. Il est souvent impossible d’empêcher lapolice politique et les agents de renseignements deconnaître les plans et les intentions. Du point de vue dumouvement, le secret n’est pas seulement enraciné dans lapeur, mais contribue à la peur, ce qui décourage larésistance et réduit le nombre de participants à certaines
  56. 56. – 61 –actions. Cela peut aussi contribuer à répandre la suspicionet entraîner des vagues d’accusations de trahison souventinjustifiées, à l’intérieur du mouvement, pour savoir quiest l’indicateur ou l’agent de l’adversaire. Le secret peutaussi affecter la capacité d’un mouvement à demeurernonviolent. Par contre, la franchise concernant les inten-tions et les projets aura des effets positifs et contribuera àdonner l’image d’un mouvement de résistance extrême-ment puissant. Le problème est bien sûr plus complexeque cela et certaines activités de résistance exigent quandmême le secret. Un juste jugement fondé sur de bonnesinformations est nécessaire à ceux qui ont à la fois à gérerla dynamique du combat nonviolent et à évaluer lesmoyens de surveillance de la dictature.L’édition, l’impression et la distribution des publi-cations clandestines, l’utilisation d’émissions radiophoniquesillégales depuis l’intérieur du pays et l’activité de ren-seignement sur l’adversaire et ses opérations sont desdomaines spéciaux qui nécessitent un très haut niveau desecret.Le maintien de hauts standards de comportementdans l’action nonviolente s’impose à chaque étape duconflit. Il s’agit notamment de la constance, du courage etdu maintien de la discipline nonviolente. Il faut aussi tenircompte du fait qu’un grand nombre de personnes peu-vent être fréquemment appelées à effectuer des change-ments particuliers. Pour disposer d’une telle quantité depersonnes fiables, il importe de maintenir à haut niveaules standards de comportement dans le mouvement.Faire changer les relations de pouvoirLes stratèges doivent se souvenir que les conflits impli-quant la défiance politique sont un terrain de lutte chan-geant constamment par un jeu continu de mouvements etde contre-mouvements. Rien n’est statique. Les relations
  57. 57. – 62 –de pouvoir absolu ou relatif, sont sujettes à des change-ments constants et rapides. Cela est rendu possible par lesrésistants qui maintiennent l’attitude nonviolente malgréla répression.Dans ce type de conflit, les variations de relationsde pouvoir entre les parties en présence sont probable-ment beaucoup plus marquées que dans les conflitsviolents. Elles sont plus rapides et ont des conséquencespolitiques plus variées et plus importantes. Grâce à cela,les actions des résistants ont des conséquences qui vontbien au-delà du moment et du lieu où elles se produisent.Leurs effets rebondissent pour renforcer ou affaiblir ungroupe ou l’autre.De surcroît, le groupe nonviolent peut, par sesactions, exercer une puissante influence sur l’augmenta-tion ou la diminution de la force de son adversaire. Parexemple, la forme nonviolente, courageuse et disciplinéede la résistance face aux brutalités du dictateur peutsusciter malaise, mécontentement, perte de confiance etmême, dans des cas extrêmes, des mutineries au sein destroupes et des populations a priori acquises au dictateur.Cette résistance peut même entraîner une condamnationplus nette de la dictature par la communauté inter-nationale. De même, la persévérance, l’intelligence et ladiscipline dans l’usage de la défiance politique peuventaugmenter la participation du peuple à la résistance alorsqu’en temps normal, par son silence, celui-ci apporteraitun soutien tacite au dictateur ou resterait neutre dans leconflit.Quatre mécanismes du changement.La lutte nonviolente produit le changement de quatremanières différentes. Le premier mécanisme se révèle lemoins fréquent, bien qu’il se soit déjà produit. Lorsqueles membres du groupe adverse sont émus par la souf-
  58. 58. – 63 –france que la répression fait subir à des résistants cou-rageux et nonviolents, ou lorsqu’ils sont rationnellementconvaincus que la cause des résistants est juste, ils peu-vent alors en venir à accepter les objectifs des résistants.Ce mécanisme est appelé conversion. Bien que de tels casexistent, ils sont rares, et dans la plupart des conflits, celane se produit pas du tout ou en tout cas pas à grandeéchelle.Beaucoup plus souvent, la lutte nonviolente opèreen changeant la configuration du conflit ainsi que lasociété, si bien que le camp adverse ne peut absolumentplus faire ce qu’il souhaiterait. C’est ce changement-là quiproduit les trois autres mécanismes : l’accommodement,la coercition nonviolente et la désintégration. Le fait quel’un se produise plutôt que l’autre dépend du niveaud’accaparement des relations de pouvoir par les démo-crates.Si les questions en jeu ne sont pas fondamentales,si les exigences de l’opposition lors d’une campagnelimitée ne sont pas considérées comme menaçantes et sile rapport de forces a suffisamment modifié les relationsde pouvoir, le conflit peut se terminer par un accord, unabandon réciproque de certaines exigences ou un com-promis. Ce mécanisme est appelé l’accommodement. Biendes grèves sont résolues de cette manière, quand les deuxparties atteignent une part, mais pas la totalité de leursobjectifs. Un gouvernement peut percevoir un tel accordcomme positif, désamorçant les tensions, donnant l’im-pression « d’équité » ou redorant l’image du régime. Ilimporte donc de prendre grand soin du choix desproblèmes sur lesquels une entente par accommodementest acceptable. La lutte pour abattre une dictature n’estpas de ceux-là.La lutte nonviolente peut être beaucoup pluspuissante que lorsqu’elle enclenche des mécanismes deconversion ou d’accommodement. La noncoopération demasse et la défiance peuvent changer les situations sociales
  59. 59. – 64 –et politiques, et plus spécialement les relations de pou-voir, au point que le dictateur perd de fait toute capacité àcontrôler les processus politiques, économiques etsociaux du gouvernement et de la société. Les forcesmilitaires de l’adversaire peuvent devenir si peu fiablesqu’elles n’obéissent même plus aux ordres de répressioncontre les résistants. Bien que leurs chefs restent en placeet poursuivent leurs buts initiaux, leur capacité d’agirefficacement leur a été enlevée. Cela se nomme la coercitionnonviolente.Dans quelques situations extrêmes, les conditionsqui produisent la coercition vont encore plus loin. Lesdirigeants adverses perdent de fait toute capacité d’agir etleur propre structure de pouvoir s’effondre. La maîtrisede soi, la noncoopération et la défiance des résistantsdeviennent si complètes que leurs adversaires ne fontmême plus semblant de les contrôler. L’administrationrefuse d’obéir à ses chefs. Les troupes et la police semutinent. Les soutiens du régime et la population aban-donnent les dirigeants et leur dénient tout droit degouverner. Ainsi, ces derniers ne sont plus obéis niassistés. Le quatrième mécanisme de changement, ladésintégration du système de l’adversaire, est si complet queles chefs n’ont même plus assez de force pour capituler.Le régime tombe en morceaux.Pour planifier les stratégies de libération, il fautgarder à l’esprit ces quatre mécanismes. Ils opèrent parfoisde manière aléatoire, toutefois, le choix d’un ou de plu-sieurs de ces mécanismes comme moyen de faire évoluerun conflit permettra de définir des stratégies qui serenforceront mutuellement. Le choix de ce ou de cesmécanismes dépend de plusieurs facteurs, parmi lesquelsl’état du pouvoir absolu et relatif entre groupes concur-rents, ainsi que les attitudes et objectifs des résistantsnonviolents.
  60. 60. – 65 –Les effets démocratisantsde la défiance politiqueÀ la différence des sanctions violentes, qui ont des effetscentralisateurs, l’utilisation des techniques de lutte non-violente contribue de différentes manières à la démocrati-sation de la société politique.L’un de ces effets démocratisants est négatif :contrairement aux moyens militaires, ces techniques nefournissent pas un instrument de répression à des élitesgouvernantes qui voudraient maintenir la dictature ou enétablir une nouvelle. De même, les chefs d’un mouve-ment de défiance politique, s’ils peuvent exercer uneinfluence et faire pression sur leurs partisans, ne peuventni les emprisonner ni les exécuter lorsqu’ils expriment undésaccord ou choisissent d’autres dirigeants.L’autre partie des effets démocratisants de ladéfiance politique est positive : la lutte nonviolente fournità la population les moyens de résister et de défendre saliberté contre des dictateurs existants ou nouveaux.Voici quelques-uns des nombreux effets démo-cratisant positifs :• L’expérience de la lutte nonviolente peut rendre lapopulation plus confiante en elle-même pourdéfier le régime, ses menaces et son appareilrépressif.• La lutte nonviolente fournit les moyens de non-coopération et de défiance par lesquels la popula-tion peut résister au contrôle antidémocratique den’importe quel groupe dictatorial.• La lutte nonviolente contribue à affirmer la prati-que des libertés démocratiques comme la libertéde parole, de presse, de rassemblement et desorganisations indépendantes face à des contrôlesrépressifs.

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