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  1. 1. ©Tdh Quelle protection pour les enfantsconcernés par la mobilité en Afriquede l’Ouest ?Nos positions et recommandations.Rapport régional de synthèse - Projet «Mobilités»
  2. 2. ©Tdh / SimboroSeydou
  3. 3. Projet régional commun d’étudesur les mobilités des enfantset des jeunes enAfrique de l’Ouestet du centre.
  4. 4. Les enfants constituent une partie importante des mouvements de population dans le monde ; selon lesestimations faites par de nombreux organismes, des millions denfants et de jeunes (filles et garçons de dif-férents âges) seraient en mouvement, au sein de leur pays ou entre les pays.Qui sont ces enfants ? Pourquoi partent-ils ? Comment s’y prennent-ils ? Où vont-ils ? Que cherchent-ils ?Quel est leur vécu ? Que deviennent-ils ? Quelles sont leurs attentes ?Afin de tenter de répondre à ces questions, une étude a été initiée de 2008 à 2010 par une large plateformed’agences de protection de l’enfance, afin de mieux comprendre les mobilités des enfants et des jeunes enAfrique de l’Ouest et du centre (capitalisation des expériences au niveau régional et à celui de quatre pays-pilote : le Bénin, le Burkina Faso, la Guinée et le Togo.Cette étude alliant capitalisation, recherche et action, s’est voulue innovante, multi partenariale, concertéeet participative. Surtout, elle a accordé une place centrale aux enfants et aux jeunes, partie intégrante del’étude tout au long du processus. En effet, mieux comprendre les mobilités des enfants revient d’abord àécouter les enfants concernés et à prendre en compte leurs perceptions, leurs idées et leurs propositions.Cette étude a permis de partager une compréhension commune de la dimension multiforme, multidimen-• sionnelle et dynamique de la mobilité des enfants dans cette région. En effet, il existe diverses « mobilités ».Si certaines formes de mobilité sont par essence criminelles, comme la traite des enfants, d’autres formes demobilité sont également courantes, telles que les migrations (saisonnières ou non), le confiage (placementdans des familles), le placement dans des formes traditionnelles d’apprentissage ou d’éducation religieuse,les fugues, les installations durables ou provisoires dans la rue, les déplacements à la suite de conflits ou decatastrophes naturelles, etc.Les enfants concernés par la mobilité représentent un groupe très large, traversant et transcendant plusieurscatégories d’enfants : enfants en situation de pré mobilité, de mobilité et de post mobilité, mais aussi enfants« laissés derrière » par des parents ayant migré.La mobilité des enfants n’est pas toujours forcée. Elle se fait aussi de manière volontaire, les enfants décidant,d’eux-mêmes ou poussés par leur famille, de partir à la quête d’une meilleure vie et d’opportunités leurpermettant de construire leur futur.La mobilité des enfants rime aussi bien avec risques et vulnérabilité qu’avec opportunités et développement• personnel. En effet, si la mobilité des enfants les rend très vulnérables aux abus, à lexploitation, à la coerci-tion, à la tromperie et à la violence, il ne faut pas oublier que cette mobilité leur aussi offre des possibilitésdaccès à léducation, de contribuer au revenu de leur famille, de développer de nouvelles compétences oude réaliser dautres aspirations.Malgré les nombreuses actions menées par les acteurs de la protection de l’enfance, tant au niveau nationalque transnational, les enfants concernés par les différentes formes de mobilités ne sont pas tous identifiés ;leur intérêt supérieur, leur protection et leur développement ne sont pas pleinement garantis ; leurs opinions,avis de vie ne sont pas toujours pris en compte. L’attention ayant été principalement axée sur la traite desenfants et la migration des enfants vers les pays développés, les mobilités volontaires des enfants - et doncle rôle des enfants dans le processus décisionnel de ces mobilités - ont été largement ignorés.Préface
  5. 5. Cette étude a mis en évidence les difficultés et défis restant à relever• afin de garantir pleinement le droità la protection et le droit au développement de tous les enfants concernés par la mobilité. Tous les acteursimpliqués dans cette étude, y inclus bien entendu les représentants des enfants et des jeunes, se sont accordéssur la nécessité de revoir la logique globale d’intervention adoptée au cours de la dernière décennie. Ils sesont entendus pour mettre en place des dispositifs d’accompagnement protecteur des enfants, garantissant à lafois la protection et le développement des enfants tout en couvrant de manière continue l’ensemble des espaces etdes itinéraires de la mobilité (pré mobilité, per mobilité et post mobilité.Cette étude a élaboré certains principes directeurs de ces dispositifs d’accompagnement protecteur.• Ces dispositifs doivent tout d’abord prendre en compte les quatre principes directeurs de la conventionrelative aux Droits des enfants : non-discrimination (art. 2) ; intérêt supérieur de l’enfant (art. 3) ; droit à lavie, à la survie et au développement (art. 6) ; participation (art. 12). Ils doivent être proactifs et réactifs,incluant la prévention des mobilités précoces, criminelles ou dangereuses, la mise en place de mécanismesde protection des enfants en mobilité ainsi que la mise en place d’alternatives durables. Ces dispositifs doi-vent obligatoirement intégrer, les familles et les autres acteurs communautaires, à travers le renforcementsoutenu de leurs capacités (empowerment), pour que les acteurs impliqués directement ou indirectementdans la mobilité des enfants (familles, intermédiaires, tuteurs, employeurs, …) deviennent des acteurs de lasolution. Des mécanismes d’articulation devraient être mis en place entre les mécanismes communautaireset les mesures ou services institutionnels de protection des enfants. Enfin, ces dispositifs doivent intégrerles enfants à travers le renforcement de leurs capacités (empowerment) et le soutien accru aux collectifs etaux mouvements d’enfants et de jeunes, afin que les enfants deviennent acteurs de leur propre protectionet de celle de leurs pairs.Ce riche document allie recherche et expérience de terrain, implication des enfants et jeunes, concertationentre acteurs d’horizons divers. Il constitue un référentiel de base sur lequel il va falloir capitaliser et développerdes actions conjointes de plaidoyer et d’opérationnalisation dans le cadre de la seconde phase du projet (2011-2015). Ses principales recommandations sont de mettre en place des dispositifs d’accompagnement protecteurdes enfants et de veiller à ce que la dimension multiforme, multidimensionnelle et dynamique de la mobilitédes enfants soit prise en compte, non seulement dans les politiques nationales et territoriales de protectionde l’enfance, mais également dans les politiques internationales et régionales en matière de Développement etde Migration.En conclusion, Je tiens particulièrement à saluer le processus adopté pour l’élaboration de cette étude, unprocessus participatif, concerté incluant de nombreuses agences et ONG, un processus où les enfants et lesjeunes, considérés comme des acteurs à part entière, ont fortement contribué. Ce qui a permis à des acteursvenant d’horizons divers, de remettre en question leurs approches et de partager une compréhension etune vision communes des différentes formes de la mobilité des enfants. Cette étude est un exemple de bonnepratique à diffuser et à partager avec d’autres acteurs tant au niveau régional qu’international.Je tiens à féliciter les porteurs de ce projet pour l’excellent travail fourni et à les remercier vivement dem’avoir donné la possibilité de participer à certaines étapes du projet. Je leur rappelle que je suis vivementintéressée par la suite donnée à ce projet et que je reste à leur disposition pour toute contribution qu’ilsjugeraient utile.Dr Najat Maalla M’jidRapporteur Spécial des Nations Unies sur la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographiemettant en scène des enfants.
  6. 6. Liste des acronymes 9Résumé exécutif 10INTRODUCTION 13SECTION I : La problématique de la protection de l’enfanceen Afrique de l’Ouest 121. Focus sur la lutte contre la traite des enfants et les pires formes de travail 16 2. La place accordée à la mobilité dans le cadre de lapproche «traite» 17 3. Les catégories d’enfants vulnérables associées à la mobilité 174. Le projet régional inter-agences sur les mobilités des enfants et des jeunes 18SECTION II : Le concept de mobilité des enfants 211. L’émergence d’un nouveau concept en matière de protection de l’enfance 222. Enfants mobiles et enfants «concernés par la mobilité» 233. Enfants vulnérables et mobilité 26 SECTION III : La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest 27 1. Un phénomène ample et multiforme 28 2. Causes, risques et opportunités 30 3. Mobilité, travail et éducation 32 4. L’implication des familles et des communautés 34 5. Les enfants, acteurs de leur mobilité 35 6. La protection accordée aux enfants concernés par la mobilité 36 7. Des défis importants pour la protection de l’enfance 39SECTION IV : L’accompagnement protecteur des enfantsconcernés par la mobilité 45 1. Les fondements d’une approche couplant protection et mobilité 46 2. L’approche «mobilité» 47 3. Modèle général daction 49 4. Qu’est-ce que l’accompagnement protecteur des enfants ? 51 5. Expériences en cours et bonnes pratiques 52SECTION V : Nos positions et nos recommandations 57 1. Nos positions 58 2. Nos recommandations 59Conclusion 65Annexes 69Sommaire
  7. 7. 8
  8. 8. 9AEC Aide à l’Enfance Canada (Save The Children Canada)APE Accompagnement protecteur des enfantsBIT Bureau International du TravailCADBE Charte Africaine des Droits et du Bien-être de l’EnfantCDE Convention relative aux droits de l’Enfant et non convention des droits de l’enfantCEDEAO Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’OuestCEEAC Communauté Economique des Etats d’Afrique CentraleENDA Environnement et Développement du Tiers-monde.ISE Intérêt supérieur de l’enfantLASDEL Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur les Dynamiques sociales et les Sociétés localesMAEJT Mouvement Africain des Enfants et des Jeunes TravailleursONG Organisation non gouvernementaleOIM (IOM) Organisation internationale pour les migrationsOIT (ILO) Organisation Internationale du TravailPLAN WARO Bureau régional de Plan International pour l’Afrique de l’OuestPEP Pratiques endogènes de protection des enfantsPFT Pires formes de travail des enfantsTdh Fondation Terre des hommes - LausanneUEMOA Union Economique et Monétaire Ouest-AfricaineUNICEF WCARO Bureau régional du Fonds des Nations-Unies pour l’enfance pour l’Afrique de l’Ouest et du centreListe des acronymes
  9. 9. 10De 2008 à 2010, un projet régional d’étude, porté par une large plateforme d’agences de protection de• l’enfance, a permis de documenter et d’analyser les multiples formes prises par la mobilité des enfants etdes jeunes en Afrique de l’Ouest et du centre. Le projet a synthétisé des recherches engagées dans la sous-région depuis le début des années 2000, et conduit sa propre étude sur les itinéraires des enfants mobiles. Il aégalement mis en œuvre une dynamique de capitalisation des expériences à l’échelle de 4 pays-pilote (Bénin,Burkina Faso, Guinée et Togo) afin de favoriser une réflexion collective sur les réponses de protection desenfants concernés par la mobilité. Cette dynamique a permis aux acteurs du projet de se rapprocher desréalités empiriques, d’approfondir leur écoute des enfants et d’élaborer une approche globale du problème,avec des positions et des recommandations communes. Ce référentiel constitue la base théorique et prati-que sur laquelle développer des actions conjointes de plaidoyer et d’opérationnalisation dans le cadre de laseconde phase du projet (2011-2015).Longtemps assimilés à la traite des enfants, les mouvements d’enfants hors de leur lieu de vie habituel et• à des fins de travail ou d’éducation donnent lieu, en réalité, à des pratiques très diversifiées, généraliséesdans toute la sous-région. La traite existe et constitue un phénomène criminel, fondamentalement néfaste etinadmissible, qu’il est nécessaire de combattre. Mais elle ne recouvre qu’une partie limitée des mouvementsd’enfants et doit être resituée dans un contexte plus large, celui de la mobilité. Parler de mobilité permetd’embrasser la multitude des pratiques et des situations vécues par les enfants qui bougent (traite, migra-tion, placement, aventurisme, etc.), tout en gardant une attitude vigilante par rapport à la traite et aux piresformes de travail. Les motivations et logiques personnelles, familiales et communautaires qui sous-tendentle phénomène peuvent être mieux comprises, les situations spécifiques des enfants mieux analysées. Aulieu de réduire le problème à sa dimension criminelle et à ses causes économiques, l’analyse des contextes,facteurs, mécanismes et effets de la mobilité des enfants permet de porter un nouveau regard sur le phéno-mène et de prendre en compte les cas de mobilité volontaire. D’autres facettes de la réalité se révèlent, lamobilité apparaissant aussi pour les enfants comme une stratégie efficace de survie, d’ascension sociale etde construction identitaire.Cette ouverture sur la complexité et la diversité de la mobilité des enfants ne doit pas faire oublier la• gravité des risques encourus par les enfants mobiles. Les liens existant entre mobilité, travail/exploitation,maltraitance, abus et déscolarisation des enfants ont été largement documentés.Toutefois, l’analyse démontre que le cœur du problème n’est pas la mobilité en soi, mais l’extrême vulné-• rabilité des enfants engagés dans la mobilité. D’une part, les circonstances et les contextes dans lesquels lesenfants se déplacent et vivent hors du cadre familial d’origine sont sources de nombreux dangers ; d’autrepart, la protection dont ils bénéficient de la part des acteurs institutionnels (gouvernementaux et non gou-vernementaux) et communautaires (formels ou informels) s’avère insuffisante, non adaptée ou inadéquate.La mobilité des enfants rime aussi bien avec risques et vulnérabilité qu’avec opportunités et développement• personnel. Cette dimension «opportunité» a longtemps été occultée ou méconnue. Une écoute attentivedes enfants ayant fait l’expérience de la mobilité a permis de corriger cette lacune. Pour juger des aspectspotentiellement positifs et négatifs de la mobilité d’un enfant, il devient nécessaire d’établir une balance entrerisques et opportunités : risques liés à certaines formes et pratiques de mobilité versus risques encourus àrester dans le milieu de vie habituel ; opportunités à saisir dans le cadre de certaines mobilités, mais à quelprix et avec quelles chances de progrès pour l’enfant ?Résumé exécutif
  10. 10. 11La prise en compte de l’âge et du genre de l’enfant, de sa volonté, de ses capacités personnelles et de ses• besoins est fondamentale dans l’appréciation de cette balance et de l’intérêt supérieur de l’enfant. Il est égale-ment crucial de pouvoir évaluer les capacités de protection de l’enfant s’il s’engage dans la mobilité, en tenantcompte à la fois de ses capacités d’autoprotection, de l’offre de protection institutionnelle et des pratiquesendogènes de protection mises en œuvre par des acteurs dits «communautaires», par distinction avec lesacteurs institutionnels et spécialisés. Le projet «Mobilités» a mis l’accent sur l’existence de cette protectionendogène, basée sur la tradition et l’expérience, ainsi que sur la part très active prise par les enfants mobileseux-mêmes dans cette protection essentiellement solidaire et informelle. Il en a également noté les limiteset souligné les enjeux en termes d’articulation avec la protection institutionnelle. Celle-ci connait d’ailleursses propres limites et aurait besoin d’améliorer et de renforcer sa collaboration avec les acteurs clés del’environnement des enfants, dans les milieux d’origine, de transit et de destination des enfants mobiles.L’usage du concept de mobilité et une meilleure connaissance des réalités permettent d’envisager la pro-• tection des enfants sans combattre systématiquement la mobilité, ni incriminer tous les acteurs impliqués.Certes, les systèmes de protection de l’enfance sont construits, à l’heure actuelle, sur des modèles idéologi-ques et normatifs pouvant laisser croire que la mobilité n’est pas compatible avec la protection des droits etdu bien-être de l’enfant. Le travail collaboratif inter-agences a cependant favorisé l’évolution de la réflexionsur cette question, et identifié des pistes de solutions innovantes et pragmatiques. Les expériences engagéessur le terrain démontrent leur pertinence et leur efficacité.Le concept d’accompagnement protecteur des enfants a émergé dans la théorie et la pratique,• tourné à lafois vers la prévention des mobilités précoces, criminelles ou dangereuses, et vers l’aide aux enfants mobi-les ou de retour de mobilité. Plusieurs organisations mettent en œuvre des dispositifs d’accompagnementprotecteur couvrant les espaces et itinéraires de la mobilité, les reliant pour permettre une continuité del’environnement protecteur des enfants mobiles. Ces dispositifs tiennent compte des contextes spécifiquesd’intervention et renforce la participation des familles et des communautés dans la protection des enfants etde leurs droits. Les rattacher aux systèmes nationaux de protection constitue l’un des principaux objectifs poursuivispar les acteurs du projet au cours de sa prochaine phase (2011-2015).
  11. 11. 12
  12. 12. 13Le projet régional d’étude sur «les mobilités des enfants et des jeunes en Afrique de l’Ouest et du centre» est uneinitiative inter-agences inédite dans la sous-région. Porté par 8 agences régionales, le projet a été mis enœuvre durant sa première phase (2009-2010) dans 4 pays d’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Guinéeet Togo) 1, avec l’aide de structures gouvernementales ou non gouvernementales réunies dans des ComitésNationaux de Pilotage (CNP). Son objectif principal est double :documenter les pratiques contemporaines de la mobilité des enfants ;• élaborer et promouvoir des stratégies de protection de l’enfance fondées sur les enseignements de la• recherche et sur les leçons tirées de l’expérience.Ce document propose une synthèse des principaux résultats obtenus dans le cadre de ce projet.• Il entendfaciliter le partage d‘informations, de réflexions et d’orientations stratégiques afin de soutenir les acteurs quis’interrogent sur les enjeux, défis et moyens d’une meilleure protection des enfants mobiles dans la sous-région. Notons que la mobilité des jeunes 2a été abordée dans le cadre de l’étude, mais que les analyses etrecommandations se sont focalisées sur la protection des enfants (moins de 18 ans).Les deux premiers chapitres du document• sont consacrés au contexte de l’étude, au projet lui-même etaux outils conceptuels ayant permis de porter un autre regard sur les liens entre mobilité et protection desenfants. Cette partie introductive est suivie d’une synthèse des constats et analyses portant sur le phénomènede la mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest, ses pratiques et ses acteurs. Le quatrième chapitre présentel’approche préconisée par la plate-forme du projet « Mobilités » pour protéger les enfants «concernés par lamobilité». Le document s’achève par les positions et les recommandations sur la base desquelles sera mise enœuvre la prochaine phase du projet (2011-2015), tournée vers l’opérationnel et le plaidoyer.La voix des enfants a été placée au cœur de la démarche du projet «• Mobilités». Recherche et capitalisationdes expériences ont donné la parole aux enfants en tant que victimes et qu’acteurs, bénéficiaires et témoins,individus fragiles mais déterminés à exister en tant que personnes à part entière. Cette parole s’est faiteentendre jusqu’au centre de la plateforme du projet, éclairant d’un jour nouveau les réalités empiriques, inter-pellant les agences, les Etats et les communautés sur le sens et la portée de leurs actions. Cette innovationest un premier pas qui en appelle d’autres : une invitation à repenser avec les enfants les voies et moyens deleur protection, et à soutenir leurs efforts pour leur mieux-être et la reconnaissance de leurs droits.Introduction
  13. 13. ©Tdh
  14. 14. 1La problématiquede la protection de l’enfanceenAfrique de l’Ouest
  15. 15. 161. La problématique de la protection de l’enfance en Afrique de l’ouest16Au cours de la dernière décennie, l’Afrique de l’Ouesta été le théâtre d’une mobilisation sans précédentdes Etats, des agences intergouvernementales, desorganisations non gouvernementales et des principauxbailleurs de fonds contre un phénomène unanime-ment dénoncé comme odieux et inacceptable : latraite des enfants.Sur un plan national ou transnational, l’attention despouvoirs publics et des agences s’est d’abord por-tée sur deux phénomènes croissants et visiblementliés : l’exploitation des enfants et les migrations illicites,caractérisés par une nette infantilisation des flux. Denombreux témoignages et des rapports d’étude ontprogressivement décrit le sombre tableau de centainesde milliers d’enfants vendus, échangés ou transportésclandestinement chaque année à l’intérieur de leurpays d’origine, ou au-delà des frontières nationales,pour être réduits au travail forcé et à des conditionsde vie effroyables dans des champs, des mines et descarrières, des ateliers de production, des chantiers,des marchés, des foyers domestiques ou des maisonsde prostitution.Une attention particulière a été portée dans la sous-région à la perversion d’une pratique ancestrale decirculation des enfants, appelée «confiage». Cettepratique correspondait à l’origine à un mécanismede socialisation de l’enfant par le travail/l’éducationet à une forme d’entraide entre segments sociaux oufamiliaux. Les parents confiaient l’enfant à un foyerd’accueil en raison des opportunités qu’il pouvaitlui offrir. Nous pouvons noter ces dernières annéesune forme de perversion de cette pratique qui placecertains enfants dans une situation de production debiens et de services au profit du tuteur.La traite des enfants a été définie comme le recru-• tement, le transport, le transfert, l’hébergement d’unenfant dans le but de l’exploiter 3. Sur le plan inter-national, la reconnaissance de la traite comme uneviolation extrêmement grave des droits de l’enfanta offert une base légale à la lutte contre les différen-tes formes de vente, de trafic ou d’exploitation desenfants. Deux instruments juridiques, le Conven-tion 182 de l’OIT sur l’élimination des Pires formesde travail des enfants (1999)4et le Protocole desNations Unies visant à prévenir, réprimer et punirla traite des personnes, notamment des femmes etdes enfants 5(2000), ont servi de piliers pour engagercette lutte, en plus de la Convention sur les Droitsde l’Enfant (1989).1. Focus sur la lutte contre la traite et les pires formes de travail
  16. 16. 1. La problématique de la protection de l’enfance en Afrique de l’ouest1717Bien des questions sont à creuser concernant lestenants et aboutissants des définitions de la traite, del’exploitation et des pires formes de travail, notam-ment :la question des moyens• utilisés pour placer etmaintenir l’enfant en situation d’exploitation (force,menace, abus de vulnérabilité, manipulation, dette,etc.) ;la question de la nature intentionnelle et consciente• (ou non) de l’exploitation (puisqu’il n’y a théori-quement traite que s’il y a déplacement «à des finsd’exploitation») ;la question du consentement ou de la volonté• de l’enfant à se retrouver dans un processus dedéplacement (fut-il illicite) ou dans une situationde travail (fut-elle illégale ou assimilable à de l’ex-ploitation).Lorsque l’on prend un peu de recul sur cette appro-che construite autour de la notion de traite, il estfrappant de constater combien «le déplacement del’enfant n’est en aucun cas envisagé comme une actionpotentiellement volontaire de la part de l’enfant». Parconséquent, la distinction entre traite et migrationéconomique devient floue.«Mouvement d’enfants, vulnérabilité et victimisation» del’enfant semblent constituer le versant négatif d’unmodèle dont le versant positif renverrait au tripty-que «famille, école et communauté locale», synonymed’intégration, de sécurité, de bien-être et de dévelop-pement «chez soi». Ainsi, le refus et la dénonciation dela traite, de l’exploitation et de la maltraitance tendent àembrasser tous les mouvements d’enfants en les assimilantà ces pratiques néfastes.2. La place accordée à la mobilité des enfants au sein de l’approche «traite» et les pires formes de travailL’idée que les déplacements d’enfants peuvent corres-pondre à des actions motivées par des fins légitimes,organisées dans un souci de protection et décou-lant de choix volontaires et rationnels de la part desenfants ou de leurs parents peine encore à trouversa place dans la grille de lecture des acteurs de laprotection de l’enfance.Dans 4 pays de la sous-région (Bénin, Burkina Faso,Guinée, Togo), un état des lieux de la protection del’enfance a été réalisé en 2009 6. Cet état a permis delister les principales problématiques/groupes ciblesidentifiés comme étant en lien avec la mobilité desenfants (tableau n° 1 en annexe). Les liens entre lamobilité et plusieurs groupes d’enfants dits «vulnéra-bles» ont été établis, la mobilité des enfants croisantpratiquement toutes les thématiques de protectioninventoriées dans ces 4 pays. L’exercice a égalementpermis de vérifier combien le phénomène était négati-vement connoté et considéré, implicitement ou expli-citement, comme la cause ou la dimension aggravantede nombreuses situations-problèmes rencontréespar les enfants.3. Les catégories d’enfants vulnérables reliées à la mobilité
  17. 17. 181. La problématique de la protection de l’enfance en Afrique de l’ouestGenèse du projet «Mobilités»Le projet «Mobilités» est unique en son genre. Alorsque la coordination des acteurs a toujours représentéun enjeu et un défi important, ce projet a réussi àréunir, dès son lancement en 2008, un comité repré-sentant les bureaux régionaux de 8 organisationsinternationales (2 agences des Nations-Unies, 1 orga-nisation internationale, 4 ONG internationales et unmouvement d’enfants et de jeunes travailleurs) 7. Dansles quatre pays-pilote du projet (Bénin, Burkina Faso,Guinée, Togo), une soixantaine d’acteurs nationaux(bureaux d’agences onusiennes et d’ONG interna-tionales, associations et ONG nationales, organismesde coopération et services ministériels) a rejoint l’ini-tiative régionale sous la forme de Comités nationauxde Pilotage du projet (CNP).Pourquoi traiter de la «mobilité»des enfants ?Depuis 2007, plusieurs recherches et capitalisationd’expériences ont eu pour objectif une meilleurecompréhension des formes de mobilité des enfantsen Afrique de l’Ouest. Le phénomène n’ayant cesséde croître, l’attention des acteurs s’est portée surles cas de milliers d’enfants qui ne bénéficient pas dela protection à laquelle ils ont droit. Le concept demobilité des enfants a été développé dans le cadre deces travaux, puis des rapprochements se sont opéréspour croiser les leçons apprises et confronter lesquestionnements. La volonté d’unir et de coordon-ner les efforts d’apprentissage et de réflexion dansle cadre d’un projet régional d’étude portée par ungroupe d’agences est née de ce processus d’échangeet de partage 8.Les objectifs du projet : phases I et IIDès sa création, le projet s’est fixé deux objectifsprincipaux, correspondant à deux grandes étapesde son développement :1. Mobiliser les acteurs clés, au niveau régional etnational, pour élaborer de manière conjointe despositions et des recommandations fondées sur unecompréhension plus objective et harmonisée desmobilités des enfants (phase I : 2009-2010) ;2. Développer des dispositifs de protection adaptésaux réalités socioéconomiques et culturelles afinde réduire la vulnérabilité des enfants mobiles et derenforcer la participation des enfants, des familleset des communautés (phase I : 2011-2015).La démarche du projet durant sa phase I :recherche, capitalisation, synthèseDe mars 2009 à décembre 2010, la phase I du projeta déployé sur le terrain des travaux de recherche etde capitalisation dont le but était de livrer aux cher-cheurs, aux experts, aux praticiens et aux décideursune base de connaissances et d’analyses issues d’untravail collaboratif 9.Ce travail a alimenté l’élaboration conjointe, au niveaude la plateforme régionale réunissant le comité régio-nal et les CNP, dune série de positions et de recom-mandations fondées sur les résultats de la rechercheet de la capitalisation.4. Le projet régional inter-agences sur les mobilités des enfants et des jeunes
  18. 18. Notes section 11 Les études empiriques et les échanges d’expériences n’ont pu être développés en Afrique centrale durant la première phase du projet.2 La Charte Africaine de la Jeunesse (2006) définit le/la jeune comme toute personne âgée de 15 à 35 ans. Les Nations-Unies définissent lesjeunes comme des personnes âgées de 10 à 24 ans, et la jeunesse comme regroupant les personnes âgées de 15 à 24 ans (voir A/36/215 etla Résolution 36/28, 1981).3 Pour une définition plus détaillée du concept de traite des enfants, voir en annexe l’encadré n° 1.4 Voir la définition des Pires formes de travail des enfants en annexe (encadré n° 2).5 Le « protocole de Palerme » est un protocole additionnel à la Convention des Nations-Unies contre le Crime Transnational Organisé.6 Premier rapport régional de synthèse de capitalisation, O. Feneyrol, A. Diallo, Projet Mobilités, juin 20096 Premier rapport régional de synthèse de capitalisation, O. Feneyrol, A. Diallo, Projet Mobilités, juin 20097 Le BIT et l’UNICEF (UN) ; l’OIM (organisation internationale) ; Enda Jeunesse-Action, Plan International, Save the Children Suède et laFondation Terre des Hommes (Lausanne) ; le MAEJT.8 Réunion du groupe régional de travail sur la traite des enfants (RWOGAT), Dakar, décembre 2007.9 Voir en annexe le détail des travaux produits dans le cadre du projet « Mobilités »1. La problématique de la protection de l’enfance en Afrique de l’ouest19
  19. 19. ©Tdh
  20. 20. 2Le concept de mobilitédes enfants
  21. 21. La mobilité des enfants désigne les déplacementsd’enfants entre différents espaces géographiques etsociaux, ainsi que les expériences vécues par cesenfants au cours de leurs mouvements et séjoursen divers lieux de leur parcours. Un enfant mobile estun enfant qui, ayant quitté son lieu de vie habituel, vitdes transformations de son identité et de ses conditionsd’existence. Cette définition ne se limite pas à la notiongéographique de déplacement. Elle embrasse toutela période durant laquelle l’enfant vit hors de sonmilieu d’origine mais continue de l’identifier commeson milieu d’appartenance. Elle s’applique quels quesoient l’âge de l’enfant, son sexe, les raisons de sondéplacement, son itinéraire, la manière dont il sedéplace, ses conditions d’existence, les effets qu’en-traine sa «mobilité», etc.En Afrique de l’Ouest, l’introduction récente 10duconcept dans le vocabulaire de la protection de l’en-fance est liée à deux facteurs déclencheurs :une plus grande attention empirique portée aux mou-• vements d’enfants et aux situations vécues par lesenfants hors de leurs lieux de vie habituels,une prise de distance critique vis-à-vis du cadre concep-• tuel et des stratégies de lutte contre la traite desenfants, notamment par rapport au fait d’assimiler àla traite, en pratique ou en théorie, tous les dépla-cements d’enfants débouchant (ou soupçonnés dedéboucher) sur l’exploitation, le travail ou les piresformes de travail des enfants 11.La notion de mobilité a été adoptée afin de dépasserles spécificités et limites inhérentes aux termes utilisésjusqu’ici pour aborder le phénomène «des enfants qui bou-gent» (déplacement, mouvement, migration, exode,confiage, placement, traite, etc.). Elle permet de saisirle phénomène dans sa diversité, sa richesse et sacomplexité, de l’englober et de l’unifier tout en tenantcompte de ses multiples formes, mécanismes et prati-ques. Alors que le concept de traite, par exemple, sefocalise sur une partie réduite des réalités, la notionde mobilité ouvre en grand le regard porté sur unevariété de situations, de processus, d’évènementset d’acteurs. Il s’agit en outre d’un terme neutre, nonchargé de sens positif ou négatif. Il peut donc êtreutilisé de manière objective, sans introduire d’em-blée de connotations idéologiques ou normativesrisquant de déformer le regard et l’analyse. Son usageest approprié dans une perspective de recherche(décrire et expliquer des faits sociaux) comme dansune perspective de protection (analyser la situationd’un enfant et s’appuyer sur cette analyse pour agiren sa faveur).L’analyse «macro» de la mobilité des enfants conduità sinterroger sur lévolution du statut, du rôle et dela place de lenfant, de léducation, de la famille, desrelations intergénérationnelles, du marché du travail,des communautés, des droits civiques, des normesrégissant la circulation des personnes et des biens, desrapports Etats-sociétés, des relations entre hommeset femmes, de la violence dans les rapports sociaux,etc. Cette notion présente un réel intérêt heuristi-que pour explorer les liens entre ces nombreusesquestions et la protection de lenfance.L’analyse «micro» de la mobilité dun enfant incite,quant à elle, à s’interroger :sur sa trajectoire de vie• (d’où vient l’enfant ? que luiest-il arrivé ? quelles causes et motivations peuventexpliquer sa mobilité ? quels processus en cours gui-dent l’évolution de son existence ?... ;sur ses relations avec son environnement• (vit-il intégrédans un milieu protecteur ou est-il sans attache enraison de sa mobilité ? Quels acteurs sont impliquésdans sa mobilité ? Lesquels jouent un rôle clé dansson existence ?...) ;sur les transformations• affectant son bien-être, sesdroits, son développement, ses propres pratiques etreprésentations, son intégration/socialisation.1. L’émergence d’un nouveau concept en matière de protection de l’enfanceIMPORTANT !La mobilité dun enfant peut entraîner unaccroissement de sa vulnérabilité tout commeune augmentation dopportunités. A priori, lescauses et les conséquences de la mobilité nesont donc ni positives, ni négatives. Il faut enfaire linventaire pour établir si la mobilité delenfant lui est partiellement ou globalementpréjudiciable, ou favorable.222. Le concept de mobilité des enfants
  22. 22. Les enfants mobiles sont des enfants engagés dans• un processus de mobilité, se déplaçant entre diffé-rents espaces et vivant «en situation de mobilité»12. Lanotion de déplacement des enfants mobiles renvoie àplusieurs situations possibles : départ du lieu d’origineet arrivée dans un lieu de destination ; mouvementsà travers des lieux de transit ; passage d’un lieu dedestination à un autre ; mouvements de retour versle lieu d’origine. Entrent aussi dans cette catégorieles enfants placés, même très jeunes (0 à 6 ans),dans des familles ou des milieux différents de leurfoyer d’origine.Le groupe des enfants «• concernés par la mobilité»désigne une catégorie plus vaste (schéma n° 1 ci-des-sous). Outre les enfants mobiles, il recouvre en effet troisautres profils d’enfants dont les conditions d’existence etle devenir sont étroitement liés à la mobilité. Il s’agit :d’enfants mobiles potentiels,• qui vivent dans des espa-ces fortement marqués par la mobilité des enfantsen général et dont l’existence, même sédentaire, estimprégnée de la mobilité des autres enfants et des logi-ques/représentations qui sous-tendent la mobilité ;d’enfants sortis temporairement ou durablement de la• mobilité, qui voient leur existence, leur croissance etleur intégration déterminées ou du moins influencéesdurant un temps plus ou moins long par lépisode demobilité quils ont traversé ; en Afrique de louest,il arrive dailleurs fréquemment que la mobilité dunenfant se déroule par cycle, avec une alternance depériodes de mobilité et de non-mobilité, cette situa-tion se prolongeant souvent durant toute la jeunesse(période qui suit ladolescence) ;d’enfants dont les proches sont partis en mobilité• (parents, fratrie, adultes responsables) et qui sonteux-mêmes, soit influencés par le modèle de réus-site emprunté par ces proches, soit affectés par leurabsence ou leur départ.Ces catégories ont été construites pour faciliter laconception et la mise en œuvre de réponses de pré-vention, de protection, dappui à la réintégration etdaccompagnement protecteur des enfants vulnéra-bles. Elles permettent en effet de ne pas se focaliseruniquement sur les enfants mobiles et de développerdes actions qui embrassent plus généralement len-semble des enfants dont lexistence actuelle, passéeou future, apparaît liée au phénomène fondamentalde la mobilité.2. Enfants mobiles et enfants «concernés par la mobilité»2. Le concept de mobilité des enfants23
  23. 23. Lors dudéplacementde l’enfant (transport,transit, fixationsintermédiaires vers lelieu de destination)Avant et aumoment du départen mobilité, dansla famille et dans lacommunauté où vitl’enfantSur le lieu dedestination,lors de la périoded’insertion de l’enfantdans un nouveaumilieu de vie, d’éduca-tion et/ou de travailAu moment etaprès le retourde l’enfant dans sonmilieu d’origineOU, là où s’intègrel’enfant s’il ne rentrepas dans son milieud’origineRemarque : Il est important de ne pas réifier chaque profil. Dans la réalité, un même enfantpeut relever de plusieurs profils en même temps. Par exemple, un enfant peut être de retour dans safamille après un épisode de mobilité (profil 2) et déjà s’apprêter à repartir (profil 1). Un autre enfantpeut être affecté par la mobilité de ces parents, partis sans lui pour une longue durée (profil 3), etvouloir aller à l’aventure ou apprendre un métier (profil 1). Dans une perspective de protection del’enfance, l’intérêt de cette catégorisation est de ne perdre de vue ni la variété des liensentre enfance et mobilité, ni la nécessité de travailler en amont et en aval des situationsde mobilité, en plusieurs lieux et moments du parcours de vie de l’enfant.Enfants en situation de mobilité(enfants mobiles)(3) Enfantsaffectés par lamobilité de leursproches(1) Enfantsen situationde mobilitépotentielle(3) Enfants affectéspar la mobilité deleurs proches(3) Enfantsaffectés par lamobilité de leursproches(3) Enfantsaffectés par lamobilité de leursproches(2) Enfants sortismomentanément oudurablement de lamobilité242. Le concept de mobilité des enfantsSchéma n° 1 : les enfants concernés par la mobilité
  24. 24. Le groupe des enfants «concernés par la mobilité» réunitplusieurs groupes d’enfants vulnérables déjà ciblés parles systèmes de protection : enfants migrant ; enfantsexploités, victimes de traite ou de pires formes detravail ; enfants en situation de rue ; enfants déplacésou réfugiés ; enfants soldats (tableau n° 1 en annexe).Ces groupes correspondent à des problématiquesjusqu’ici abordées de manière distincte et segmentée.Il apparait aujourd’hui pertinent de les rassemblerdans une perspective plus large, d’analyser leurs liensrespectifs et d’identifier leurs points communs.Cette approche abolit les cloisonnements entre«blocs» thématiques (structuration «en silos») et rem-place une perception verticale par une perspectiveen entonnoir (schéma n° 2 en annexe). Elle permetd’identifier, au sein d’une importante populationd’enfants, des situations-problèmes pouvant toucherséparément, simultanément ou successivement lesmêmes individus.Dans la pyramide inversée que dessine cet entonnoir,les groupes d’enfants vulnérables les moins nombreuxse situe vers la pointe inférieure de la pyramide. Ilexiste également une logique évolutive, de la situa-tion la plus générale et la moins préoccupante (hautdu schéma) à la plus néfaste et la plus inacceptable(bas du schéma). Appartenant au large groupe desenfants mobiles et travailleurs, un enfant peut ainsi seretrouver plus spécifiquement dans celui des enfantsexploités, des victimes de pires formes de travail oudes victimes de traite.Cette approche doit pouvoir soutenir des innova-• tions pratiques et programmatiques. Transcendant lesséparations thématiques antérieures, des mesurespréventives ou curatives pourront ainsi protéger levaste groupe des d’enfants «concernés par la mobi-lité», tandis que des actions plus ciblées pourrontêtre proposées afin de traiter de manière adéquatedes problèmes particuliers, liés à des groupes ciblesspécifiques.3. Enfants vulnérables et mobilitéNotes section 210 La notion a été introduite en 2006 par Plan International dans le cadre d’une étude ethnographique menée dans la sous-région (A lécoutedes enfants et des jeunes agents de notre monde contemporain, 2005). Plusieurs recherches sur la mobilité des enfants ont été initiées parPlan WARO au cours de l’année 2007 (voir en annexe), ainsi qu’un atelier portant sur le concept de mobilité, organisé avec la contribution dulaboratoire LASDEL et de l’ONG Terre des hommes (Parakou, Bénin, janvier 2008).11 Cf. Premier rapport de synthèse de recherche, G. Massart, Projet Mobilités, juin 2009. Voir aussi l’article de G. Massart tiré de ce rapport desynthèse : Les pratiques de mobilité des enfants et des jeunes en Afrique de l’Ouest. Analyse de leurs motivations et expériences, septembre2009.12 Cette définition correspond à l’expression anglophone « children on the move », récemment fixée au plan international Cf. Leaving home.Voices of children on the move, Annie Kelly, Global Movement for Children, Save the Children UK, Barcelona, juin 2010.2. Le concept de mobilité des enfants25
  25. 25. ©Tdh
  26. 26. 3La mobilité des enfantsen Afrique de l’Ouest
  27. 27. «Les gens de chez nous sont pour la plupart dansla vulcanisation lorsqu’ils vont à Cotonou. J’ai beau-coup d’amis et de parents qui sont dans le métierlà-bas. Quand j’ai voulu apprendre un métier, c’esttout naturellement que mes parents m’ont confié àl’un des leurs pour que je devienne son apprenti»(garçon de 12 ans, originaire de Kétou au Bénin,apprenti-vulcanisateur à Cotonou, Enquête surles itinéraires de mobilité des enfants et desjeunes en Afrique de l’Ouest, mars 2010).283. La mobilité des enfants en Afrique de l’ouest1. Le nombre d’enfants originaires d’Afrique de• l’Ouest et actuellement en mobilité n’est connud’aucun service ou organisation. Etats et agenceséprouvent de réelles difficultés à fournir des chiffresfiables et actualisés. Le phénomène est néanmoinsreconnu dans son ampleur, plusieurs milliers d’enfantsétant concernés. Les mouvements sont largementinternes aux pays de la région, mais aussi externes(entre deux ou plusieurs pays), essentiellement versl’Afrique centrale. La part des enfants se déplaçantvers le Maghreb et l’Europe est estimée à moins de10 % du total des enfants mobiles originaires d’Afriquede l’Ouest, avec un chiffre quasi nul en dessous del’âge de 12 ans 13.Recherche et partage d’expériences ont notammentfait ressortir :que parmi les enfants vivant «au village»,• une largeproportion déclare avoir déjà connu la mobilité et/ou envisager comme probable («normal»…) de faireun jour l’expérience de la mobilité, ou de repartiren mobilité ;que dans certaines zones rurales et pauvres,• peupléesde familles nombreuses, l’engagement des enfants dansla mobilité est si massif que les villages sont peuplésen majorité d’adultes ;qu’il existe partout dans la sous-région• des formeslocales de mobilité concernant de jeunes enfants (8-12ans) qui se déplacent sur de courtes ou moyennesdistances en fonction d’un agenda agricole saisonnier ;ces formes locales préparent les enfants à des mobilitésplus importantes ;que le placement d’enfants de 8-16 ans en apprentis-• sage auprès d’artisans ou de commerçants (économieinformelle) constitue une forme de mobilité extrê-mement développée en raison du manque structureld’opportunités dans les zones d’origines.2. La mobilité des enfants se caractérise par sa• nature multiforme et la grande variété des pratiques àtravers lesquelles elle se concrétise. Déjà nombreusesà l’origine (socle historique remontant à plusieursdécennies, voir plusieurs siècles), les formes de mobi-lités des enfants et des jeunes tendent depuis 30 ansà se multiplier, à se diversifier et à muter.• Certaines formes dites «principales» sont d’emblée àdistinguer. Toutefois, tout enfant mobile ne s’inscrit pasexclusivement et définitivement dans une seule formede mobilité. Chaque forme principale connait de nom-breuses variantes, et un même enfant peut passer d’uneforme à l’autre de mobilité. Par exemple, placé initia-lement par ses parents auprès d’un maître coranique,un garçon guinéen de 12 ans peut s’enfuir et tenterl’aventure, rencontrer d’autres enfants et s’engager aveceux dans une migration économique, puis tomber dansune situation de traite, être réintégré dans sa famille parune organisation de protection de l’enfance… avant derepartir en migration !1. Un phénomène ample et multiforme
  28. 28. 3. La mobilité des enfants en Afrique de l’ouest29Tableau n° 2 : Principales formes de mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest 14MIGRATION(déplacement /séjourhors du lieu habituelde vie pour accéder àdes opportunités detravail, éducation ouformation)Mobilités longues ou saisonnièresMobilités ponctuelles ou cycliquesMobilités indépendantes ou structurées socialementMobilités internes aux Etats-nations ou transnationales,Mobilité en groupe ou sans accompagnement,Mobilités volontaires, consenties ou forcées, …PLACEMENT(l’enfant est remispar ses parents oututeurs à d’autrestuteurs sousl’autorité desquelsil se retrouve placé)Confiage dans une famille d’accueilPlacement comme «petite bonne»Placement auprès d’un(e) aîné(e) à aiderPlacement auprès d’un patron pour un apprentissage traditionnelPlacement auprès d’un employeur dans le cadre d’une économiefamiliale ou communautaire de type solidairePlacement auprès d’un maître coranique itinérantPlacement dans une institution religieuse ou éducationnelle,...AVENTURE(errance, nouveaunomadisme, enfantsen situation de rue...)Mobilités individuelles ou collectives,Mobilités indépendantes ou structurées socialement,Mobilités longues ou limitées dans le temps,Mobilités ponctuelles ou cycliques,...TRAITE Il y a traite lorsque l’une des étapes du déplacement de l’enfant(recrutement, transport, transfert, accueil, hébergement)s’accompagne d’une intention délibérée d’exploiter l’enfant au sensd’en tirer un profit abusif et de le soumettre à une pire forme detravail (servitude pour dettes, esclavage, travaux forcés ou toxiqueset dangereux, activités criminelles, exploitation sexuelle…)Traite interne ou externe.ENFANTS SOLDATS Enfants enrôlés de force ou volontaires dans des conflits armésENFANTSRÉFUGIES(à l’étranger)OU DÉPLACÉS(dans leur proprepays)Enfants déplacés ou réfugiés en raison de catastrophes naturellesou de crises politiques, sociales ou militaires, Enfants accompagnésou non accompagnés, Mobilité temporaire ou durable, Mouvementsinternes ou transnationaux…
  29. 29. 303. La mobilité des enfants en Afrique de l’ouest3. La mobilité des enfants en Afrique de l’OuestPar ailleurs, les pratiques liées à la mobilité des enfantssont aujourd’hui caractéristiques de plusieurs identi-tés sociales. Aux yeux des populations résidant dansles zones de destination, il est ainsi devenu habitueld’identifier certains enfant :par leur communauté de provenance• (ex : filles domes-tiques du Sourou/Burkina),par les activités économiques qu’ils pratiquent• (ex :les filles togolaises travaillant dans les maquis 15de laCôte d’ivoire, Ghana, Bénin, Nigéria, Gabon),par la nature de la relation les liant à leur nouvel envi-• ronnement (ex : au Togo, les «viléamegbo» ou «enfantsplacés», appelés «vidomégon» au Bénin),par leurs périodes de mobilité• (ex : au Bénin, les «houe-fifovi», ou «enfants de fin d’année», élèves qui bougentdurant les vacances et les congés de fin d’année à larecherche d’argent pour faire face aux dépenses liéesà leur scolarité), etc.Ces mobilités sont inscrites dans les modes de repro-duction socioéconomique des groupes d’apparte-nance 16. Ces modes déterminent l’âge, le genre, ladestination, l’itinéraire, les acteurs impliqués, l’ac-tivité et le rôle à confier à l’enfant (encadré n°1 enannexe).2. Causes, risques et opportunitésIl existe peu de causes déclenchant de manière auto-matique la mobilité des enfants. Les situations obser-vées font plutôt ressortir un ensemble de facteursdonnant des raisons à des enfants de bouger, ou àdes adultes de les déplacer (encadré n° 2 en annexe).Ces facteurs et raisons entrent en jeu dans la prise dedécision, face à d’autres qui incitent à l’immobilité.Les études menées sur la mobilité des enfants fontclairement apparaitre le poids des contraintes structu-relles pesant sur le milieu d’appartenance de l’enfant.Elles mettent aussi en évidence l’importance des crises(familiale, sociale, économique, politique…) qui déstabi-lisent l’enfant et/ou son environnement, cristallisentune problématique et déclenchent ou précipitent ledépart/placement/trafic de l’enfant.La recherche a également permis d’identifier desmécanismes plus profonds qui déterminent les pra-tiques de mobilité par delà les différentes formesidentifiées :la gestion des opportunités,• soit l’évaluation rationnelle,par l’enfant ou ses parents, des avantages comparatifsà vivre temporairement ou durablement dans d’autresespaces où il sera possible d’évoluer et d’acquérir desvaleurs et des biens inexistants localement : argent,terres à cultiver, biens matériels, éducation, formation,connaissances, savoir-faire, époux/épouses, signesdistinctifs de «civilisation», etc. ; cette gestion se faitgénéralement dans l’intérêt collectif du groupe fami-lial avant de prendre en compte (ou sans prendre encompte…) l’intérêt personnel de l’enfant ;la distribution de la charge et de la responsabilité de• l’éducation : la solution aux difficultés rencontrées pourassurer la survie, le bien-être et le développementde l’enfant passe par un partage ou un transfert decette responsabilité vers d’autres tuteurs (confiage)ou vers l’enfant lui-même, qui se charge d’explorerde nouveaux mondes et de gagner en autonomieen quittant le foyer d’origine ; des enfants plus âgéscontribuent à l’éducation des plus jeunes en soula-geant la famille du poids de leur propre charge et enrapportant de l’argent et des biens à leur retour demobilité ; les réseaux familiaux et communautaires, quiont «colonisé» différents espaces à travers la mobilité,sont utilisés pour relayer les parents géniteurs tandisque l’intégration de nouvelles générations contribue àleur propre reproduction, consolidation et essor ;les transferts de richesses (liquidités, biens) mais• aussi d’innovations, de savoirs et d’éléments identi-taires et culturels provenant d’autres lieux et d’unprocessus général de globalisation : les enfants etles jeunes mobiles jouent un rôle fondamental dansla reproduction de leurs familles et communautés,même s’ils prennent leurs distances avec ces groupesen les quittant ; d’un côté, ils sont tenus par des obli-gations sociales et morales qui les contraignent à sesentir responsables pour leur famille et à se montrerdévoués et utiles pour elle ; de l’autre, à leur retour,ils transfèrent vers ces familles de nouvelles manièresde penser, de s’organiser et d’agir qui les connectent auxmondes environnants et aux normes universelles, donc lestransforment profondément ; l’enfant mobile qui pour-voit aux besoins du groupe d’appartenance acquiert àson retour un statut et une autorité qui le renforcentdans son rapport avec les adultes et contribuent à leprotéger, avec des effets collectifs importants pourles autres enfants 17; laccès aux ressources nest plusuniquement lié au genre et à lordre de naissance, maisaussi à la capacité dexploiter différentes ressources
  30. 30. 3. La mobilité des enfants en Afrique de l’ouest313. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouestdans différents espaces et de faire circuler ces res-sources entre des espaces distincts 18.Qu’arrive-t-il aux enfants engagés dansla mobilité ?Un grand nombre de mobilités débouchent sur unesituation de travail, les quelques indications statisti-ques dont nous disposons indiquant que moins de20% des enfants et des jeunes mobiles bougent pourprendre part à un enseignement spécifique 19.Qui dit travail des enfants, fut-il légal (light work),• dit risques d’exploitation et de maltraitance. Le travaillégal des enfants peut devenir un travail dangereux(hazardous labour) selon les capacités de l’enfant etses conditions de travail (charges excessives et horairesécrasants, privation de repos, excès d’autorité, manquede protection dans la manipulation d’outils ou de produitsnuisibles à la santé, …).Vu l’âge précoce auquel se déplacent un très grandnombre d’enfants (moins de 15 ans), vu la structureessentiellement informelle du marché de l’emploi, vule manque de contrôle social et institutionnel exercésur les conditions de travail des enfants et vu lesspécificités caractérisant la catégorie des enfants tra-vailleurs 20, il est très fréquent que les enfants mobilessubissent des situations d’exploitation ou se retrou-vent carrément dans des pires formes de travail.Les formes d’exploitation peuvent varier de l’ex-• ploitation économique (les enfants ne sont pas correc-tement rémunérés, ou sont privés de toute rémunération)à des abus extrêmes tels que l’esclavage, la servitude,les travaux forcés, les activités illicites, l’exploitationsexuelle. Ces formes d’exploitation sont inadmissibles.Quant à la maltraitance, elle va souvent de pair avecl’exploitation et recouvre toutes sortes de mauvaistraitements (coups, injures, privations, humiliations),actes de négligence ou violences caractérisées.Aux risques de maltraitance et d’exploitation• liésà l’activité exercée dans les milieux de destinationet au rôle subalterne réservé dans certains milieuxà l’enfant venu d’ailleurs (famille d’accueil, patrons etemployeurs, maîtres coraniques, …) s’ajoutent éga-lement les dangers encourus lors des déplacements(accidents, mauvaises conditions de transport, abus dela part des intermédiaires, détournements de l’itinéraireprévu ou égarements, mauvaises rencontres, …) et lesépreuves/accidents de la vie loin du cadre familial oucommunautaire habituel 21.Cependant, toutes les formes de mobilité n’engendrentpas les mêmes risques, du moins pas au même degré defréquence ou de gravité.Dans le cas du placement• de l’enfant, les risquesdécoulent principalement du choix des tuteurs etdu «contrat» passé avec les parents, des effets psy-chologiques du déracinement de l’enfant, de la perteéventuelle d’accès à des opportunités éducatives, dumanque de suivi de la situation de l’enfant une foisremis à ses tuteurs, d’une attitude discriminante dela part des tuteurs envers l’enfant et de l’instrumen-talisation de ce dernier sans prise en compte de sesdroits et de son bien-être, ni des responsabilitésincombant aux tuteurs.Dans celui de la migration, plus encore du noma-• disme aventurier, les risques découlent d’un isolementde l’enfant (en déplacement et à destination), desdifficultés d’adaptation et de survie dans de nou-veaux milieux (habitat, alimentation, hygiène, sécurité,reconnaissance sociale, affection, socialisation, …), d’unmanque de suivi et d’accompagnement des enfantspar des membres de leur famille, de leur communautéou des pairs, de la perte éventuelle d’accès à desopportunités éducatives, ainsi que de l’exploitationpar les adultes du projet de l’enfant et de ses capacitésd’endurance au mal et à la souffrance.Dans un autre registre, la traite et l’association desenfants aux forces/groupes armés constituent deuxformes de mobilité fondamentalement néfastes etcondamnées par la loi. L’exploitation et l’abus de l’en-fant sont inscrits dans leur logique même. Aucunbienfait ne peut être rapporté à ces mobilités extrê-mement dangereuses et nuisibles pour l’enfant. L’en-fant peut être victime de traite dès son départ enmobilité (recrutement), ou tomber dans la traite aucours de son parcours d’enfant mobile. Placementet traite sont imbriqués en raison de la perversiondes pratiques traditionnelles du confiage ou de l’en-seignement coranique itinérant.La migration et le nomadisme exposent les enfantsnon accompagnés et livrés à eux-mêmes à des ren-contres dangereuses : un employeur sans scrupulepeut vendre une fille domestique à des trafiquants,un intermédiaire véreux peut détourner un enfantmigrant vers l’exploitation sexuelle ou d’autres piresformes de travail. Plus rare, il arrive qu’un enfantrecruté dans le cadre de la traite parvienne à s’ex-traire de sa situation et poursuive son parcours telun enfant migrant.
  31. 31. 323. La mobilité des enfants en Afrique de l’OuestRisques et opportunitésMobilité des enfants rime donc avec risques, mais• aussi avec opportunités (éducatives, économiques,professionnelles, d’ascension sociale, de construction desoi,...). Si, localement, les conditions de vie n’étaientpas si mauvaises, et si la mobilité n’ouvrait pas deréelles perspectives d’amélioration et de développe-ment sur les plans individuel et collectif 22, enfants etadultes ne seraient pas si nombreux à faire le choixde la mobilité, malgré les risques qu’elle comporte.La mobilité implique toujours une quête (de survie,de sécurité, d’éducation, d’argent, de biens, de valeurs,d’identité, de mieux-être, d’ascension sociale…) et unespoir de solution par rapport à une situation jugéeinsatisfaisante ou insupportable. Toute l’ambigüité duchoix se situe dans cette tension entre les risques etles opportunités.Alors que la mobilité des enfants se révèle fréquem-ment une stratégie efficace de reproduction de lacommunauté dorigine et de production de soi, elleengendre indéniablement des épisodes au cours des-quels enfants et jeunes sont particulièrement vulné-rables 23. La quête d’opportunités justifie-t-elle lesrisques encourus par les enfants ? Ceux-ci ne sont-ilspas parfois sacrifiés pour des gains et avantages queconvoitent leurs parents, mais dont eux-mêmes nejouissent pas ? Les risques liés à la mobilité sont-ilséquivalents, supérieurs ou inférieurs aux risques derester dans le lieu d’origine ? Les capacités de protec-tion des enfants et d’autoprotection permettent-ellesde réduire la part et le degré de gravité des risque ?Les capacités des enfants sont-elles suffisantes pourleur permettre de saisir les opportunités offertes parla mobilité et d’en tirer un réel avantage ?La prise en compte de l’âge de l’enfant, de ses• capacités personnelles et de ses besoins est fonda-mentale dans l’appréciation de la balance entre risqueset opportunités. Les conditions de déplacement etde vie à distance du milieu d’origine doivent êtreconsidérées au regard des droits et des besoins desenfants mobiles.Les enfants de 0 à 12 ans ont absolument besoin d’unencadrement et d’une prise en charge très protec-trice, dans un cadre de type familial. La mobilité peutoffrir ce cadre à condition de veiller de près à sa miseen place et à son fonctionnement. Les enfants enâge d’être scolarisé (moins de 16 ans) doivent pou-voir accéder à une éducation formelle ou alternativeadéquate. Les préadolescents et adolescents (12-17ans), confrontés aux défis de la transition vers l’âgeadulte, doivent pouvoir trouver dans la mobilité desopportunités pour répondre à ces défis si les solutionsmanquent dans leur milieu habituel de vie 24.3. Mobilité, travail et éducation des enfantsLa mobilité est souvent assimilée à l’exploitation des• enfants et à la privation d’éducation. Certes, il existedes raisons objectives d’établir cette équivalence, maisla réalité est souvent plus complexe. Cette percep-tion biaisée est due au cadre conceptuel et normatifutilisé par les acteurs institutionnels pour penser laprotection des enfants. Ce cadre n’est cependant pasfigé. Sa confrontation avec le réel offre l’opportunitéde le questionner et de le revisiter.Tout d’abord, le lien établi entre mobilité et exploi-tation n’est pas fortuit : il repose sur un ensemblede constats et d’analyses tirés de l’expérience et dela recherche (voir supra).L’exploitation, telle que définie par les conventions• et les lois, diffère toutefois de la conception qu’enont les enfants et les communautés, à savoir ne pasrétribuer, récompenser ou rémunérer à juste titrel’effort produit par l’enfant et lui infliger des condi-tions de travail trop difficiles, dangereuses, injustesou humiliantes 25. Du coup, il existe des situations detravail que les enfants et leurs familles ne trouventpas préoccupantes, voir qu’ils considèrent commesatisfaisantes, mais qui tombent sous le coup d’unenorme juridique nationale les assimilant à de l’ex-ploitation.En effet, selon l’article 2 de la Convention 138 del’OIT (1973), il revient à chaque pays de spécifier l’âgeminimum d’admission à l’emploi ou au travail sur sonterritoire. Cet âge minimum ne doit pas être inférieurà lâge auquel cesse la scolarité obligatoire, ni en toutcas à quinze ans, voir à quatorze ans sous certaines
  32. 32. 3. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest33conditions (économie et institutions scolaires non suf-fisamment développées). Dans son article 3, la C138indique que cet âge ne devra pas être inférieur à 18ans pour certains types de travaux particulièrementnéfastes et dangereux 26, sous réserve de dispositionsspécifiques très protectrices.D’un autre côté, la C138 exclue de son champ d’ap-plication «les entreprises familiales ou de petites dimen-sions produisant pour le marché local et nemployantpas régulièrement des travailleurs salariés» (art 5). Elleprécise dans ces articles 6 et 7 les conditions pouvantautoriser le travail des enfants ou des adolescentsdans le cadre d’un établissement d’enseignement oud’un programme d’orientation, ainsi que les travauxdits «légers» (13-15 ans, voire 12-14 ans).Elle prévoit également que «lautorité compétente pourrane pas appliquer la présente convention à des catégorieslimitées demploi ou de travail lorsque lapplication dela présente convention à ces catégories soulèverait desdifficultés dexécution spéciales et importantes» (art 4).Malgré sa souplesse, l’adaptation et la mise en appli-cation de cette Convention à l’échelle des pays et desréalités de l’Afrique de l’Ouest soulèvent plusieursdifficultés dans la pratique. Cette situation révèlentnotamment les écarts existant entre les élites natio-nales, qui fixent les normes, et les populations locales,qui très souvent les contournent, ou les ignorent.Il est également vrai qu’un grand nombre d’enfantsmobiles, travailleurs ou non, n’accèdent pas aux ser-vices éducatifs formels (école primaire et secondaire,formation professionnelle). Pour autant, l’éducation,au sens où la conçoivent les enfants, leurs familles et leurscommunautés, ne se réduit pas à l’école. Entendue ausens large, elle demeure pour eux une valeur fonda-mentale que la mobilité ne doit pas compromettre,mais concrétiser. Sortir de son lieu de vie est ainsiperçu comme un gage d’accès à la connaissance géné-rale du monde contemporain et aux savoirs utilespour faire sa place dans la société.Il y a donc, derrière le regard porté sur la mobilité,• un jugement de valeur sur l’école dans les milieuxd’origine des enfants. Bien que conscients des limitesdu modèle scolaire actuel, les acteurs institutionnelstendent globalement à considérer que la mobilitédétourne les enfants de l’école et qu’il est de l’intérêtsupérieur des enfants de les maintenir le plus long-temps possible dans le système éducatif formel. Lesprogrammes de maintien et de réintégration scolairesapparaissent ainsi comme des moyens efficaces etlégitimes de lutter contre les départs précoces oucontre la traite des enfants. Autre son de clochechez les enfants et leurs parents, notamment dansles zones rurales. Ceux-ci remettent en question lescapacités formatrices et intégratrices des structuresscolaires actuelles, tout en proclamant la nécessitéd’apprendre à lire, écrire, compter, raisonner, mémo-riser des savoirs, acquérir des compétences cognitiveset intellectuelles, etc.Lécole, tout comme les formations professionnelles,leur parait trop déliée des contextes locaux, trop cou-pée des rythmes sociaux et des activités économiqueslocales. Elle leur semble maintenir les préadolescentset les adolescents dans une situation de dépendancevis-à-vis des parents et de la communauté, sans queleur niveau d’apprentissage des disciplines scolairesne soit très convaincant. Or, la prise de responsa-bilité des adolescents est particulièrement valoriséedans ces milieux, à savoir leur capacité à créer desdépendances au sein de la famille et de la commu-nauté, pour pouvoir avoir une voix qui compte etque l’on écoute 27.Le retrait de l’enfant de l’école pour partir en mobi-• lité n’est donc pas forcément perçu par l’enfant etson entourage comme une atteinte au droit à l’édu-cation, surtout si la mobilité offre d’autres oppor-tunités éducatives (apprentissage d’un métier, écolecoranique, école-relais, cours du soir, découverte de laville et du monde, socialisation dans un réseau familial oucommunautaire implanté dans un autre territoire, etc.).La question ne se pose d’ailleurs pas forcément ences termes, puisque les enfants partant en mobilitésont souvent déjà déscolarisés, quand d’autres n’ontjamais été scolarisés.Les liens entre travail et éducation peuvent égale-ment être d’un autre ordre : travailler pour payer saformation ou sa scolarité (ou celle de ses frères etsœurs), travailler durant les vacances en attendantla rentrée scolaire, travailler pour mettre à profit lescompétences acquises à travers l’éducation familiale,communautaire et/ou scolaire. Une nouvelle fois, lareprésentation de l’âge de l’enfant constitue un obstaclesur lequel achoppe le dialogue entre acteurs institutionnelset communautaires.
  33. 33. 343. La mobilité des enfants en Afrique de l’OuestPour les premiers, conformément à la loi, la place detout enfant de moins de 16 ans est à l’école, pas autravail 28. Pour les seconds, l’école, avec les limitesqu’on lui connait, ne correspond pas toujours à l’in-térêt et aux besoins de l’enfant à partir d’un certainâge 29; il existe à leurs yeux des moyens plus efficacesou plus utiles d’acquérir une éducation synonymede socialisation, d’intégration et de développementpersonnel.4. L’implication des familles et des communautésLe concept de mobilité a permis aux chercheurs etaux praticiens de se réconcilier avec les réalités empi-riques dont le concept de traite les avait coupés, lesenfermant dans une perception étroite et partielle duphénomène des «enfants qui bougent». Ainsi, dans lecadre de l’approche traite, les rôles principaux sonttenus par les trafiquants actifs, les intermédiairesvéreux, les employeurs et les clientèles sans scrupule,les familles démunies et manipulables, les communau-tés insensibles ou inconscientes, les parents crédulesou complices, et les enfants victimes. Cette distribu-tion des rôles ne permet pas de rendre compte del’organisation sociale de la mobilité des enfants soustoutes ses formes. Elle tend à caricaturer la réalité enla réduisant à des schémas réducteurs et simplistes.L’on peut comprendre la difficulté à prendre en comptela complexité et la variété des situations, mais il est dela responsabilité des acteurs de faire l’effort d’analysenécessaire pour protéger les enfants à l’aide de solutionsadéquates et durables.Les individus ou groupes jouant un rôle dans la mobi-lité des enfants sont très nombreux. Ces rôles varientd’un pays à l’autre, ou d’un groupe socioculturel àl’autre. Il existe cependant des constances régionalesque l’on pourrait schématiser ainsi 30:dans les zones de départ,• les principaux acteurs sontles parents, les enfants et des intermédiaires qualifiésde coxeurs (Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire), d’Oga(Togo, Bénin, Nigéria), de «grandes dames/tantes»(Togo) ou de trafiquants ;dans les zones de transit,• hormis les enfants mobiles,les principaux acteurs sont des intermédiaires inter-venant dans le transport et l’orientation géographiquedes enfants, la prise en charge de leurs besoins vitaux(habitat, alimentation, santé), leur accueil à différentesétapes, le passage des contrôles et des frontières,etc. ;dans les zones de destination,• les rôles majeurs sonttenus par :les enfants mobiles eux-mêmes,ÌÌdes intermédiaires qui relient les enfants à desÌÌtuteurs ou à des employeurs,des tuteurs à qui sont confiés la charge, l’éduca-ÌÌtion et l’usage des enfants (femme au foyer, com-merçante ou artisan, maitre coranique, patrond’apprentissage, maitres/maitresses de couventanimiste, …),des employeurs qui font travailler les enfantsÌÌ(contrats tacites en général)des individus ou groupes qui interviennent enÌÌdiverses circonstances, de manière informelle,pour apporter leur appui aux enfants mobiles,les entourer d’attention et d’affection, les aiderà résoudre certains problèmes, à poursuivre leurchemin ou retourner chez eux (logeurs, ressor-tissants, religieux, habitants humanistes, marraines,etc.).Pour comprendre les logiques familiales et commu-nautaires qui organisent et accompagnent la mobilitédes enfants, il est nécessaire de dépasser une repré-sentation limitée de ce que recouvrent la famille etla communauté. En Afrique de l’Ouest, «la famille»ne se réduit pas aux parents géniteurs et au foyerqu’ils gouvernent. Le cadre familial est plus étenduet ramifié, socialement et géographiquement. Desformes de protection de type familial existent aussien dehors des liens du sang. De fait, l’enfant engagédans la mobilité ne vit pas forcément en dehors d’uncadre familial protecteur. Quant à la notion de com-munauté, elle est trop souvent assimilée au village ouà la localité. En réalité, différents liens de solidarité,d’appartenance et de territorialisation sous-tendentdes entités et réseaux communautaires de diverstypes (ethnique, clanique, religieux, local, corporatiste,associatif, virtuel, …).
  34. 34. «L’éducation scolaire estinsuffisante voire inexistantedans certains milieux surtoutdans les zones rurales, oùles moyens manquent. Moi,quand j’ai eu mon entrée en6ème, je suis allé dans uneautre ville qui se trouve à 15km de mon village». Garçonde 13 ans, Bonoua, Côted’Ivoire)«Comme les autres disentqu’ils vont à Mandagara (villefruitière) pour revenir chez euxavec un vélo, j’ai décidé aussid’y aller et de revenir avec unvélo». (Garçon de 13 ans,Burkina Faso)3. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest35Lorsque l’on écoute avec attention les paroles desenfants et des jeunes, le choix de la mobilité apparaitcomme une réalité fréquente dès l’âge de 12 ans,avec un taux très élevé chez les enfants âgés de 14 à18 ans. La prise en compte des points de vue expri-més relativise une certaine perception des enfantscomme de simples mineurs, fragiles et immatures,incapables d’entrer de manière active dans la mobilitéet de s’attacher à la réalisation d’un projet lié à cettemobilité. Il met en relief, au contraire, le rôle socialque sont prêts à jouer certains enfants et leur prisede responsabilité à travers la mobilité 31.5. Les enfants, acteurs de leur mobilité«Si tu es né au village et que tu as grandi auvillage sans aller en Côte d’Ivoire, tu n’es pasvraiment un homme et tu seras en dessousde ceux qui ont été là-bas» (Jeune de l’eth-nie Samo, Tougan, Burkina Faso)«En janvier-février passé, deux enfants ont quittéle village bien que les parents ne les ont pasobligés. L’idée de ces enfants est juste une formed’initiation. Ceux qui vont en voyage changent decomportement quand ils reviennent, leur habille-ment change aussi. Et ils ont des motos, ils sedéplacent comme ils veulent. Ils ne dépendentplus de leurs parents. Quant les autres les voient,ils les envient». (Garçon de 14 ans, village deZingomé/Zinvié, Bénin)«Les enfants viennent en ville pourchercher un bon repas. Ils disentqu’ils mangent toujours le mêmerepas au village, qui n’est pas bon.Les conditions sont dures mais jegagne au moins 500 F CFA parjour, ce que je n’ai pas à la maisonpendant 3 mois». (Fille de 13 ans,Bamako, Mali)Paroles d’enfants : nos motivations et nos expériences 32«Ma situation s’est améliorée car j’ai pu payer un bœuf,des moutons. Si je n’étais pas parti, je n’aurai jamais tout cebétail-là. D’après les Bamana, on n’a jamais gagné étant assis»(Garçon de 14 ans, Mali)
  35. 35. «Travailler beaucoup et sans repos,tu es toujours dans les champs, sansaucune rémunération parce que lepapa finance déjà l’alimentation etles autres besoins de la famille. Pasde soutien économique pour satisfaireles besoins privés. En plus, les récol-tes ne sont pas partagées». (Garçonde 21 ans, région de Kolikoro,Mali)«On te force à être gardien dela tradition. Or nous, les jeunesd’aujourd’hui, notre vie est diffé-rente de celle de nos parents. Donc,si tu ne veux pas, tu seras obligéde quitter pour aller en exode etcertains ne vont plus revenir». (Fillede l’ethnie Sénoufo, installée àKorhogo, Côte d’ivoire)363. La mobilité des enfants en Afrique de l’OuestTous les enfants mobiles ne sont pas victimes• de traite. La notion de choix s’applique donc aussiaux enfants, en fonction de leur maturité et de leurcapacité à réfléchir avec raison et discernement. Lesrecherches réalisées permettent d’estimer qu’à partirde 11-12 ans, la plupart des enfants mobiles sont enmesure d’expliciter les motivations et les circonstan-ces de leur départ. Il en est de même des risques pris,comme le démontre le leitmotiv si souvent entendu :«Souffrir ici ou ailleurs, je préfère aller tenter ma chanceailleurs». Toutefois, reconnaître l’existence de choixde la part des enfants ne signifie pas que toutes lesmobilités sont volontaires. En réalité, deux figuress’opposent : la mobilité forcée et la mobilité volontaire.Entre les deux, il existe différentes situations inter-médiaires.Mobilité forcéeParler de «mobilité forcée» indique que la décision debouger n’émane pas de l’enfant et qu’elle est prise àl’encontre de son désir ou de sa volonté, malgré sonrefus intérieur ou sa résistance. Dans ce cas, l’enfanta l’obligation de bouger et il peut être fait usage d’uneautorité sur lui/elle, ou sur ceux qui en ont la charge.Différentes formes de menace, ruse ou contrainte,ou carrément la force (ex : enlèvement) peuvent êtreemployées 33.Mobilité volontaire et situationsintermédiairesLe terme «mobilité volontaire» signifie que l’enfant estacteur dans la prise de décision et décide lui-même debouger, encouragé ou non par son entourage, parfoiscontre la volonté et sans l’accord de ses parents.Entre l’acte volontaire exprimant une décision auto-nome et la soumission à la contrainte ou à l’obliga-tion de partir (mobilité forcée), plusieurs situationspeuvent se présenter. Elles passent notamment parle consentement sous influence, le consentementréfléchi, l’adhésion spontanée à la proposition departir ou encore l’appropriation par l’enfant du pro-jet d’autrui (un parent, la famille, …). Dans ce cas,l’enfant pousse le consentement jusqu’à se trouverdes raisons personnelles et motivantes de partir enmobilité. L’idée n’est pas venue de lui au départ, maiselle finit par lui appartenir.«Il y a des parents qui n’ont pas de moyenspour supporter les enfants et, au lieu deprendre une seule femme, ils préfèrent enprendre 3 ou 4, et font beaucoup d’enfants.Après, ils se trouvent dans l’incapacité deprendre en charge la nourriture des enfantset ils les envoient en ville. Et si quelqu’unvient demander le placement, ils acceptentsans réfléchir…» (Garçon de plus de 18ans, Bénin)«J’étais chez mes parents, mes petits frèresallaient à l’école. J’ai dis à mon papa que je vou-lais aller à l’école, il a dit non ! Que les femmesne sont pas faites pour aller à l’école, elles sontfaites pour rester à la maison et se marier. Donc,chaque fois que je partais à l’école il me battait.Ma mère a décidé de m’envoyer dans une famillepour travailler. Elle était obligée parce que monpère ne me laissait pas en paix…» (Fille de 18ans, village d’Aboisso, Côte d’Ivoire)Paroles de jeunes : la mobilité dénonce l’irresponsabilité des parents
  36. 36. 3. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest37De manière schématique, deux formes de protectionpeuvent être distinguées sur la base d’une observationdes réalités empirique :une protection de type endogène,• assurée par desenfants et des adultes qui sont eux-mêmes impliquésdans les processus de mobilité ou qui agissent demanière informelle dans les différentes zones de vieou de passage des enfants mobiles ;une protection de type institutionnelle,• placée sousl’autorité de l’Etat et réunissant des services gouver-nementaux, des agences internationales, des ONG,des acteurs de la société civile et des structures com-munautaires (relais institutionnels).Protection endogèneCette protection est prise en compte depuis queles déplacements d’enfants à des fins de travail ne sontplus systématiquement assimilés à de la traite d’enfants.La reformulation du problème et la reconnaissancedes phénomènes de migration/mobilité des enfantsont permis de voir que les acteurs de la mobilité sepréoccupent également de la protection des enfantsmobiles. Le concept de «pratiques endogènes de protec-tion» (PEP) s’est ainsi généralisé à Tdh depuis 2005. Ildésigne les attitudes, comportements et actions visantà protéger les enfants à partir de croyances, de savoirset de manières de faire issus de la tradition ou del’expérience. Des pratiques individuelles ou collectivesont été identifiées à travers des recherches et desprocessus de capitalisation 34. Il s’agit de pratiquesvisant à prévenir des risques (bénédiction, dons d’argent,information sur les itinéraires et les risques, accompagne-ment des déplacements, …), opérer des médiationsou des actions directes pour aider des enfants endétresse, offrir un minimum de bien-être, sécurité etéducation aux enfants mobiles, faciliter le succès deleur entreprise, maintenir un contrôle social, etc. Desmesures préventives sont prises dans certaines com-munautés pour retarder l’âge des départs et réduirela mobilité précoce (ex : embouche ovine confiée à despréadolescentes au Burkina Faso, champs du village misà la disposition d’enfants cultivateurs au Bénin).Plusieurs catégories d’acteurs sont auteurs de ces• PEP : des mères et des tantes/marraines, des chefsde famille et de lignage, des groupes traditionnels (ex: confréries de chasseurs en Guinée), des intermédiairesappartenant à la communauté d’origine, des transpor-teurs, des logeurs 35(accueil et placement des enfantsà destination), des ressortissants vivant en dehors dela communauté d’origine (agissant seuls, collectivementou sous la forme d’une association), des maîtres/patrons/tutrices (chez qui sont placés les enfants), sans oublierles enfants eux-mêmes : groupes de pairs, «grandessœurs» veillant sur leurs cadettes 36, etc.Reconnaître l’existence de ces pratiques ne signi-• fient pas leur reconnaître une totale efficacité, rendantinutile l’intervention des acteurs institutionnels. Loinde survaloriser les PEP et d’idéaliser leurs auteurs,il s’agit plutôt de les prendre en compte commeéléments actifs de l’environnement protecteur desenfants, d’en comprendre la logique, mais aussi d’enanalyser les limites et ambigüités. L’idée est de réflé-chir aux moyens de les renforcer et de les articuleraux mécanismes institutionnels de protection. Cetteapproche pragmatique peut également conduire à deschangements de comportements de la part d’acteursayant jusqu’ici jouer un rôle plus dangereux que pro-tecteur envers les enfants 37.Protection institutionnelleL’état des lieux réalisé en 2009 dans le cadre du projeta permis d’établir que les réponses de protectioninstitutionnelle à l’égard des enfants migrants, placés,aventuriers ou victimes de traite s’étaient organi-sées durant les années 2000 autour de 6 stratégiesprincipales :6. La protection accordée aux enfants concernés par la mobilité
  37. 37. 383. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest1. Prévention des risquesliés à la mobilité2. Prise en charge desenfants identifiés commevictimes3. Retrait et retour/ rapa-triement dans un environ-nement protecteur4. Solution durable enfaveur des victimes5. Coordination desactions et collaborationentre acteurs6. Plaidoyer basé sur larecherche, la capitalisa-tion, le suivi-évaluation…Un 7ème type d’intervention, l’accompagnement pro-tecteur des enfants, a été identifié pour désigner desstratégies récentes et innovantes, visant à assurer«l’accompagnement, la traçabilité, le suivi ainsi que lasurvie, la sécurisation, le développement et l’empowermentdes enfants se déplaçant volontairement à des fins detravail et/ou d’éducation». Ces différentes stratégiesont fait l’objet d’une réflexion collective à plusieursétapes du projet, au niveau régional et national. Lacombinaison et le renforcement de ces stratégies ontparu indispensables en raison de la fréquence et de lagravité des situations de détresse et d’abus vécues parles enfants mobiles. Toutefois, certaines ambigüitéset contradictions ont été soulevées : faut-il vraimentempêcher toute mobilité afin d’en prévenir les risques ?Faut-il sécuriser les déplacements et l’accueil au risqued’encourager la mobilité ?Des difficultés ont aussi été identifiées en matière dedétection/accès aux enfants mobiles, d’application desnormes sur le déplacement et le travail des enfants,de sécurisation des déplacements (la clandestinitéfavorisant l’essor des intermédiaires véreux et dan-gereux), de réintégration (fort taux de nouveauxdéparts), de sensibilisation des populations (faibleimpact) et de mobilisation communautaire.Les débats ont ainsi relevé 4 problèmes principauxrelativisant l’impact des stratégies actuelles :La persistance de l’engagement d’un nombre trop élevé d’enfants dans des mobilités• précoces et dangereuses, à l’initiative de leurs parents, de tiers ou d’eux-mêmes ;Le manque criant de visibilité institutionnelle, de suivi et de protection de centaines de• milliers (millions ?) d’enfants mobiles et/ou travailleurs dans la sous-région ;Le fait qu’un nombre important d’enfants mobiles retirés/interceptés puis réintégrés• dans leur lieu d’origine repartent en mobilité et sont perdus de vue par les projets ;Le manque généralisé de collaboration et d’adhésion des enfants, familles et communau-• tés par rapport aux mesures préventives et répressives mises en œuvre par les acteursinstitutionnels de la protection (Etats, agences, ONG, médias, etc.).
  38. 38. 3. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest397. Des défis majeurs pour la protection de l’enfanceLe tableau ci-dessous décline, selon des perceptions propres aux acteurs institutionnels et communautaires,cinq défis majeurs pour la protection des enfants mobiles.PERCEPTION DES ACTEURSINSTITUTIONNELSPERCEPTION DES ACTEURSCOMMUNAUTAIRES1. La mobilité peut générer ou favoriser des situations douloureuses, dangereuseset nuisibles pour les enfants.Les risques d’atteintes aux droits des enfants• sont nombreux et importants. Des actes cri-minels sont liés à la mobilité (vente, traite). Desconcepts à portée universelle ont été forgésau plan international et diffusés en Afrique del’Ouest pour identifier des maux et les combat-tre (vente d’enfants, traite, exploitation).Les risques et méfaits liés à la mobilité ne sont• pas perçus de la même façon par les composan-tes des sociétés africaines. Les formes extrêmesd’exploitation et de maltraitance sont condam-nées par les normes sociales locales, mais lesconcepts locaux dénonçant ces réalités ne sontpas identiques aux concepts adoptés au planinternational 39.2. La mobilité peut placer l’enfant en situation illicite ou illégale.Le travail des enfants est interdit en dessous• d’un âge fixé par la loi, qui diffère d’un pays àl’autre.L’enfant mobile entré dans un pays étranger• par des voies illicites, sans autorisation et sanspapiers d’identité est en situation d’immigrationclandestine.Les cadres juridiques nationaux sont développés• mais peu appliqués, notamment en raison deslimites et faiblesses des appareils et des servicesétatiques.La volonté de mener à bien leurs projets conduit• les enfants mobiles et/ou les acteurs de leurmobilité à opter pour la clandestinité et àcontourner les dispositifs de contrôle et d’appli-cation des lois (dissuasion, interdiction, interception,retrait forcé et répression des actes illégaux).Les normes nationales fixant les limites entre• licite et illicite ne correspondent pas assez auxnormes sociales locales et ne prennent pas suf-fisamment en compte le point de vue et l’intérêtdes enfants et des populations.Les mécanismes de corruption et les failles• dans les dispositifs de contrôle facilitent leurcontournement mais font peser des menacessur les enfants.3. La mobilité fait sortir l’enfant du cadre conventionnel et localisé de sa protection.Tous les services de base garantissant le bien-être• et les droits de l’enfant doivent se trouver dansson environnement et être accessibles ; or, cemodèle parait (à tord ou à raison) plus facile àréaliser dans les milieux d’origine que dans desmilieux de transit ou de destination.La protection d’un enfant mobile à l’étranger se• confronte aux défis de la coopération entre ser-vices et systèmes juridiques ou administratifs.Les enfants en mobilité ne connaissent pas bien• leur environnement et les services dont ils pour-raient bénéficier, ni comment y accéder.D’après les enfants interrogés, quand le cadre• familial et communautaire d’origine s’avèreoppressif, discriminant, abusif ou dangereux, ensortir devient synonyme de protection. Ce pointde vue n’est cependant pas partagé par les autrescatégories d’acteurs communautaires.
  39. 39. 403. La mobilité des enfants en Afrique de l’OuestLa protection des enfants concernés par la mobilité• apparait bien comme l’affaire de tous les acteurs deleur environnement, communautaires et institution-nels. La réduction des écarts de perception entreces catégories d’acteurs constitue donc un passageobligé pour la mise en place de solutions durables etadéquates, à l’échelle de l’enfant comme à l’échellede l’Etat et de la société.4. La mobilité des enfants comporte de nombreux risques. Elle peut aussi constituer unfacteur d’intégration, de lutte contre la pauvreté et de développement personnelet collectif.Certains enfants mobiles acquièrent effectivement• des biens, des revenus et des compétences quileur permettent d’aider leur famille et/ou favoriseleur intégration et leur développement.Les enfants et leurs proches connaissent les ris-• ques mais l’attrait des gains, le manque d’espoirau pays et le confiage de leur sort à Dieu/ancê-tres l’emporte sur leurs craintes (culture de laprise de risque, du lâcher-prise, de la positivité).Les ressortissants ayant réussi dans la mobilité• soutiennent leurs familles et leurs communautésd’origine. Ils constituent des modèles de réussiteet des points d’appui pour les enfants mobiles.5. La mobilité des enfants constitue un phénomène généralisé qui n’entrepas dans le cadre conventionnel de la protection de l’enfance. La prise en comptede cette réalité oblige les acteurs à ajuster leur modèle et à trouver les moyensd’intégrer la mobilité dans un cadre protecteur.Le phénomène ne peut pas être éradiqué comme• un simple fléau. Il doit être compris dans sa réa-lité et sa complexité, afin de pouvoir être réduitet surtout contrôlé dans ses effets.Généralement, la mobilité des enfants est un• choix accepté, assumé et valorisé, parfois mêmeactivement porté par les enfants eux-mêmes(obéissance, projet personnel ou familial).Les racines du phénomène sont historiques et• culturelles, mais ses formes actuelles dériventde la pauvreté et de situations économiques etsociales liées à la mondialisation.L’enfant est une richesse que sa famille ne veut• pas perdre et qui doit être protégé.
  40. 40. Notes section 313 Cf. Interventions sur les migrations en Afrique, Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), 43ème session : CommissionAfricaine des Droits de l’Homme et des Peuples, 23 mai 2008, p. 1. Voir aussi The myth of invasion. Irregular migration from West Africa tothe Maghreb and the European Union, Hein de Haas, International Migration Institute, octobre 2008, et Making migration a developmentfactor : the case of North and West Africa, International Labour Organization (International Institute for Labour Studies), 2010.14 Ces formes de mobilité sont aussi appelées des « mobilités », le pluriel indiquant que LA mobilité peut prendre plusieurs formes (LES mobili-tés). Notons que, dans le cadre de ce projet, les études et la réflexion se sont concentrées sur les 4 premières formes identifiées : migration,placement, aventurisme et traite.15 Etablissements populaires délivrant des boissons, de la restauration et des moments de socialisation.16 Des recherches menées en 2010 dans le cadre du projet Mobilités sur les itinéraires des enfants mobiles originaires du Bénin, du Burkina Fasoet du Togo apportent de nombreux éclairages sur les multiples scénarios possibles de la mobilité infantile. Elles illustrent les conjugaisons deparamètres impliquant le genre de l’enfant, son sexe, son appartenance socio-ethnique, l’activité exercée avant et au cours de la mobilité, leslieux de départ, de transit et de destination, les mécanismes familiaux ou communautaires sous-tendant et organisant la mobilité, etc. Voir lestrois rapports d’étude au niveau national et la synthèse régionale (cités en annexe).17 Une étude menée au Togo a démontré que les jeunes femmes qui rentrent au village après une période d’absence de 2 à 4 ans gagnent enstatut et sont moins malmenées que leurs camarades restées sur place. Cf. Limpact psychosocial de la traite sur les enfants dans la régiondes Plateaux et la région centrale au Togo, A. Behrendt et S.M. Mbaye USAID/FHI/Plan, Dakar : Aware, 200818 Cf. l’article de Guy Massart, septembre 2009, déjà cité.19 Ibid, p. 1820 Celle-ci constitue en effet une sorte de sous-prolétariat extrêmement flexible, corvéable, peu exigeant en termes de rémunération et quasi-ment pas protégé par les syndicats de travailleurs.21 Les grossesses involontaires ou précoces constituent pour les filles mobiles un problème crucial, non seulement pour leur santé mais aussi pourla réussite de leur projet individuel. Ce problème pèse également lourdement sur les conditions de leur retour dans leur milieu d’origine.22 Cf. Children and Migration. A. Whitehead & I. Hashim, Background Paper for DFID Migration, 2005.23 Cf. Limpact psychosocial de la traite sur les enfants au Togo, A. Behrendt et S. M. Mbaye, déjà cité.24 Cf. Young people in West and Central Africa. Trends, Priorities, Investments and Partners. Julie E. Larsen UNICEF WCARO, juillet 2009.25 Cf. Second rapport de synthèse des recherches, C. Buono, Projet Mobilités, décembre 2009.26 Identifiés comme des pires formes de travail des enfants dans le cadre de la Convention 182 de l’OIT (1999).27 Cf. Premier rapport de synthèse des recherches, G. Massart, déjà cité.28 Les lois nationales diffèrent concernant l’âge auquel l’enfant est autorisé à effectuer certains travaux. Dans la sous-région, le curseur varieentre 14 et 18 ans (cas extrême du Nigéria).29 L’âge de 12 ans revient souvent lors des entretiens comme un âge charnière entre l’enfance et l’adolescence.30 Pour plus de détails, voir le Rapport de synthèse des études sur les itinéraires des enfants mobiles au Bénin, Burkina Faso et Togo, A. B. Imorou,MAEJT/Projet Mobilités, novembre 2010, pp. 23-4031 Cf. Voices of child migrants : « A better understanding of how life is », Development Research Center of Migration, Globalization and Poverty,2005.32 Les citations sont tirées de l’étude réalisée de juin à octobre 2007 par le MAEJT avec l’appui d’ENDA, Save the Children Suède, Plan WAROet UNICEF WCARO : Transformer les victimes en acteurs. L’exode précoce des enfants en Afrique de l’Ouest, D. Gomis, MAEJT/ENDA, JEUDA119, Dakar, 2008.3. La mobilité des enfants en Afrique de l’Ouest41

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