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4. Les proverbes ne sont pas une classe à part4.1. Les slogansContrairement à une opinion bien ancrée qui range les prover...
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  1. 1. M. Jean-Claude AnscombreParole proverbiale et structures métriquesIn: Langages, 34e année, n°139, 2000. pp. 6-26.AbstractThis study is an attempt to define the proverbial speaking from the point of view or its linguistic properties, mainly the metricalones. It has been noticed at length that proverbial items often show rimes, assonances and alliterations. It is shown here thatthese phonological and prosodie features moreover reveal metrical and rhythmical patterns that can also be found in some poeticforms, as well as in nursery rhymes and slogans.Citer ce document / Cite this document :Anscombre Jean-Claude. Parole proverbiale et structures métriques. In: Langages, 34e année, n°139, 2000. pp. 6-26.doi : 10.3406/lgge.2000.2377http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_2000_num_34_139_2377
  2. 2. Jean-Claude AnscombreCNRS (URA 7023)-CELITHPAROLE PROVERBIALE ET STRUCTURES METRIQUESfya pras ne anuprasTyâ hoy keh ?vatProverbe goujerati21 . Le fond de la questionLes études parémiologiques3, qui suscitent depuis un certain temps un regain dintérêtde la part des linguistes, souffrent dun grave handicap, quelles partagent dailleursavec dautres catégories de langue. Ce handicap provient de ce que les catégories de basequutilise tout linguiste - même quand cest dans le but avoué de les remettre en question- sont des catégories grammaticales au sens le plus banal du terme. Je veux dire par là quece sont des catégories issues de la grammaire traditionnelle telle quelle nous est enseignéedès notre plus jeune âge. Reflet des préoccupations pédagogiques du xixe siècle, cettegrammaire traditionnelle est en fait, au moins dans son essence, héritée détudes plusanciennes. Aristote (qui reprend Platon) nest sans doute pas étranger au fait que Grevisse4ramène la phrase monopropositiormelle à la combinaison dun groupe nominal et dungroupe verbal. Cest pourquoi il est encore fréquent que la phrase nominale soit considéréecomme une phrase à verbe effacé, selon une erreur justement signalée par Benveniste5.Cette hypothèse subreptice dune structure bipartite nom + verbe a conduit à subdiviserles phrases en deux classes, lune comportant les phrases à part entière, celles dont la structuresuperficielle est conforme à ce schéma canonique nom + verbe. Lautre, comportant lesphrases « demi-tarif », divergeant au moins en surface de ce standard. Parmi lesquelles lesexclamatives, dautant plus facilement écartées quelles comportent souvent des interjectionsou des onomatopées qui les ont fait considérer comme proches du cri (et donc delanimal)6, et priant les éloignent de lexpression didées (et donc de lhumain). Mais1. Je remercie pour leur aide : R. Doctor (U. de Pune, Inde), D. Flament (Paris X), D. Leeman (Paris X),H. Obenauer (CNRS), I. Tamba (EHESS).2. Littéralement : Où rythme et allitération / là être proverbe.3. Du grec paroimia« proverbe, adage ». Tend à sutiliser aujourdhui comme synonyme culte déformesentencieuse.4. Grevisse, Le bon usage, Xlème édition, Duculot, 1980, pp. 163 sq.5. E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t.I, Ed. Gallimard, Paris, 1966, pp. 151-167.6. « Linterjection est une sorte de cri quon jette dans le discours... Les interjections sont généralementbrèves et se réduisent souvent à une seule syllabe... » (Grevisse, op. cit., p. 1270).
  3. 3. également les proverbes 7, qui ont la malencontreuse idée : a) De présenter de nombreux casde phrases nominales ; b) Dutiliser abondamment les procédés paratactiques 8. Or la para-taxe est vulgaire et commune face à lhypotaxe cultivée, sans doute en raison de lhypothèseimplicite dun parallélisme logico-grammatical : il ny a dépendance (logique) que sily a marque (grammaticale) de dépendance. Grevisse - toujours lui, mais il nest que lerelais dune tradition dont il nest pas lauteur - voit lhypotaxe comme typique de la langueécrite, comme lexpression de la pensée, comme complexe et savante. La parataxe, à lopposé,relève de la langue parlée, de la syntaxe affective qui désarticule lexpression de la pensée, et nesembarrasse guère de lappareil complexe de la phrase périodique savamment cimentée de conjonctions...et ce dautant moins quelle a à sa disposition le geste et les inflexions de la voix...9.Ainsi, un proverbe comme Tel père, tel fils peut être vu comme la forme vulgaire - superposition de deux phrases nominales - dune forme « culte » Tel est le père donc tel est le fils.On remarquera que ce côté populaire et parlé, dun affectif qui peut aller jusquau gestuel, cette économie dans les moyens qui va jusquà la brièveté, caractérise chez Grevisseà la fois linterjection (catégorie dans laquelle il range aussi les procédés onomatopéiques)et la parataxe. Et rassemble curieusement, nous le verrons, la plupart des traits acceptés partout un chacun comme présents dans tout proverbe qui se respecte. Cest que le proverbeétant une entité marginale par rapport au schéma standard de la phrase et/ ou des enchaînements entre phrases dans le cadre de la grammaire traditionnelle, il fallait donc expliquernon seulement son existence, mais encore sa structure fréquemment anomale, ainsi que sonobstination à survivre (nous verrons comment) malgré sa disparition dans certains secteursdactivité. Lidée a été den faire, comme les exclamatives, les onomatopées, et autres interjections, une catégorie non pertinente quant au fonctionnement de la langue, et à lexistencepurement lexicale, au même titre que dautres. Ce qui a mené à la création et à la (large) diffusion de la vulgate suivante :(Vulgate) Le proverbe est :(i) Une entité phrastique autonome.(ii) Doué dun contenu sentencieux (la valeur « prescriptive » du proverbe).(iii) Lexpression dune vérité générale, fondée sur lexpérience.(iv) II est bref, populaire (vulgaire, selon certains auteurs), et généralement métaphorique.(v) II est bimembre, souvent pourvu de rimes et déléments répétitifs, lesquels sont chargésde faciliter sa mémorisation..(vi) II est ancien, et se transmet fidèlement de génération en génération. Il sagit dun genreessentiellement oral, et de cette fidèle transmission découle son statut de tournure figée,ainsi que labondante présence de structures archaïsantes. Le proverbe relève exclusivementdun lexique spécial (on doit apprendre les proverbes par cœur).Cest la quasi-totalité des éléments de cette vulgate que je voudrais examiner et éventuellementcontester dans le présent travail. Il est pratiquement impossible dévoquer un destraits ci-dessus sans convoquer les autres, et si cette critique se veut centrée sur le point (v)- rimes et éléments répétitifs dans une structure bi-membre - il marrivera néanmoinsdévoquer dautres points, en particulier (vi). Mais avant dentrer dans le vif du sujet, jevoudrais consacrer un paragraphe à un sujet fortement connexe, à savoir la définition duproverbe.7. On remarquera dailleurs, à ce propos, que les proverbes ne sont pratiquement jamais étudiés commetels dans les grammaires, et que la place réservée aux exclamatives, aux interjections et aux onomatopées,y est plus que minime.8. La parataxe consiste en labsence de marque du rapport de dépendance, et soppose à lhypotaxe.9. Toujours Le bon usage, op. cit., s.v. Groupement des propositions.
  4. 4. 2. Mais quest-ce donc quun proverbe ?2.1. Le point de vue des recueilsLà encore, il est bien difficile de faire table rase dune tradition lexicologique fortementenracinée, et qui comporte selon moi deux caractéristiques principales :a) Un flou total concernant la terminologie et son application.b) La ferme croyance que cette terminologie recouvre des concepts.Cela a été fréquemment remarqué et dit : la langue est fort prolixe dans le domaine dela terminologie sentencieuse. Je ne retiendrai ici que les principaux, à savoir aphorisme,apophtegme, maxime, précepte, sentence, dun côté ; adage, dicton, proverbe, de lautre. La raisondêtre de cette bipartition apparaîtra plus bas. Il y en a dautres, mais ceux-ci suffiront pourmon propos 10. Or les recueils contemporains sont à lévidence en total désaccord sur lesdesignata de ces termes. Ils offrent en effet la plupart du temps des compilations fantaisistessous des appellations encore plus fantaisistes. En voici un bref échantillonnage : la formesentencieuse Tel père, telfils est classée parmi les aphorismes par F. Delacourt, parmi les proverbes par F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni. Maloux {Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes, Larousse, Paris, 1995), qui est pourtant loin dêtre le pire, nhésite pas àinclure dans son recueil des citations comme Je nenseigne pas, je raconte11, ou Je nai pas dennemis quand Us sont malheureux 12 dont le statut de maxime ou de sentence est loin dêtreclair. P. DesRuisseaux, dans son Petit proverbier, pourtant bien documenté, voit un proverbedans Nous navons pas gardé les cochons ensemble, y compris dans la variante Est-ce que nousavons gardé les cochons ensemble ?, et également dans La vie nest pas rose. Pour lui, Une hirondelle ne fait pas le printemps est aussi un proverbe, alors que A. Pierron le considère commeun dicton. Quant à Maloux (op. cit.), il le classe dans les proverbes du grec ancien, bien quece proverbe existe dans à peu près toutes les langues indo-européennes contemporaines ;et Delacourt (op. cit.) y voit une maxime. F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni (op. cit.)en attribuent lorigine à Le Roux de Lincy13, alors que ce dernier renvoie à un auteur duxvř s., et ce malgré lexistence du modèle latin Una hirundo non effecit ver. Et pour ce qui estde Revenons à nos moutons, Dournon (habituellement plutôt fiable), parle dexpression devenueproverbiale ! La palme revient sans conteste à A. Pierron (op. cit.), qui nhésite pas àranger Les hommes préfèrent les blondes parmi les proverbes, sans justifier cette position lemoins du monde. Signalons enfin certaines pratiques récurrentes : beaucoup dauteurs nedistinguent pas les formes sentencieuses (qui sont des phrases), des locutions verbales etadverbiales proprement dites, ainsi Le Roux de Lincy, DesRuisseaux, Dournon,Delacourt,... etc. Les citations tirées de la Bible sont fréquemment assimilées à des proverbes, ainsi II y a un temps pour tout (DesRuisseaux, Dournon, Delacourt, Pierron, Maloux),Les pères mangèrent des raisins verts, et les enfants eurent les dents agacées (Maloux), Lenvie estla carie des os (Maloux, Pierron)14,. ..etc. Enfin, certains auteurs présentent des traductions deproverbes étrangers, selon des choix discutables, des traductions souvent encore plus10. Signalons à ce propos que le français fait figure de parent pauvre à côté de lespagnol, comme leremarque Combet; 1971. De son côté, Gella Irurriaga; 1977, relève 49 dénominations applicables auxformes sentencieuses espagnoles, et Sevilla-Muňoz ; 1988, 60 pour les tournures sapientiales françaises.11. Montaigne, Essais, II, ii.12. Victor Hugo, Lannée terrible, 1871.13. Livre des proverbes français, Hachette, Paris, 1996.14. Montreynaud-Pierron-Suzzoni vont même jusquà mettre dans leur recueil de proverbes et dictonsune citation de lAncien Testament II ne faut pas faire cuire lagneau dans le lait de sa mère à lorigine de lakashroute !
  5. 5. discutables15, et lhypothèse implicite que la traduction dun proverbe sera interprétéecomme un proverbe par les lecteurs. Hypothèse qui nest quun cas particulier de lhypothèseplus générale quun proverbe, quelles que soient sa région et son époque dorigine,sera à jamais proverbe : Once a king, always a king. Cest le point évoqué en (vi) : le proverbeest une structure figée, et nous sommes donc capables ipso facto didentifier comme proverbe une forme sentencieuse par exemple médiévale, même si elle nous est parfaitementinconnue. Ce qui suppose quest parfaitement transparent pour tout locuteur dune époquedonnée le système proverbial des époques antérieures. Nous verrons plus loin que cettehypothèse est largement erronée 16.2.2. Le problème de la définitionNe soyons cependant pas trop sévère, dans la mesure où ces auteurs ont au moins lemérite de proposer des compilations partiellement utilisables pour des recherches ultérieures. Par ailleurs - cest la vieille histoire de la paille et de la poutre - nous avons tous,à un moment ou à un autre de nos études parémiologiques, utilisé avec une belle désinvolture les mots proverbes, dictons, adages, etc.Lorigine du problème est relativement claire, sil nexiste pas de vaccin préventif. Elleest que les mots de la langue ne sont pas des concepts scientifiques, i.e. aptes à lédificationdune théorie cohérente des faits sentencieux. Quune communauté langagière saccorde àdénommer telle ou telle expression proverbe ou maxime est un fait linguistique, quil fautdonc expliquer. Mais ce fait ne consiste pas en une explication scientifique. Pas plus quelaccord unanime sur la validité de Le soleil se lève / Le soleil se couche, sil est vrai quellereprésente la prise de conscience dun fait réel, ne saurait en aucune façon constituer unethéorie astronomique. Discuter à linfini sur le statut de proverbe, dadage, ou de maxime,de telle ou telle forme sentencieuse est méthodologiquement parlant inconsistant. Ce quelon peut faire en revanche, cest, à la suite de lobservation de certaines régularités linguistiques, proposer par exemple un concept [proverbe]. Sera un [proverbe] toute entitélinguistique possédant certaines propriétés choisies comme définitoires. Et on peut doncsattendre par avance à ce que tout proverbe ne soit pas un [proverbe], et à linverse, quetout [proverbe] ne soit pas nécessairement un proverbe. Pourcomprendre ce qui est en jeu,imaginons par exemple ce que donnerait la description du ciel par un astronome parlanten tant que tel, et cette même description par un locuteur non astronome, et ne pouvantutiliser que les mots de la langue...Je vais donc tenter de fournir quelques éléments en vue de délimiter une classe qui seracelle dont la métrique mintéresse, à savoir la classe [proverbe]. Je tiens à préciser immédiatement quil ne sagit pas là dun habile déguisement du mot de la langue. Dans cettecatégorie, je mattends à trouver - si du moins mes hypothèses se révèlent correctes - unebonne partie de ce quon nomme habituellement proverbes, adages, dictons. Et il est possibleque des recherches ultérieures permettent de dégager des sous-classes correspondant peuou prou à ces dénominations, même si rien pour linstant ny contraint. Si, bien que floueset peu opératoires, les dénominations langagières restent lindice dun phénomène, le15. Cest ainsi que F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni citent le « proverbe espagnol » Mes clientspassent avant mes parents, alors que loriginal est Primem son mis dientes que mis parientes « Ma peau mestplus proche que ma chemise », litt. « Dabord mes dents que mes parents ». Ils ont visiblement confondudientes et clientes. Errare humanum est...16. Cette erreur est en particulier commise par Gouvard ; 1996, qui utilise des proverbes non identifiéscomme tels (et extraits en grande majorité du recueil quelque peu contestable de Montreynaud-Pierron-Suzzoni) pour « démontrer » que les proverbes nont pas de propriétés linguistiques régulières.
  6. 6. problème déventuelles subdivisions ne pourra être posé de façon pertinente et constructivequune fois définie la classe principale. Comment peut-on chercher des sous-classesalors même quon ne sait pas ébaucher les contours de la classe principale ?Il me reste maintenant à me justifier de cette préférence affichée pour les proverbes,adages et dictons.2.3. Les phrases sentencieusesJe dirai tout dabord que la classe qui mintéresse ici se trouve à la confluence de deuxautres classes, à savoir celle des phrases génériques dune part, et celle des phrases sentencieuses dautre part. Le problème de la généricité des proverbes a été souvent évoqué, enparticulier dans les travaux de G. Kleiber ainsi que dans les miens17, je ny reviendrai doncque brièvement. Les proverbes font partie des phrases génériques que jai appelées typi-fiantes a priori18, i.e. du type Les voitures ont quatre roues ou encore Les chats chassent les souris,et qui sopposent dune part aux analytiques comme Les baleines sont des mammifères, etdautre part aux typifiantes locales comme Les BD sont uneforme de culture19. Comme le notedéjà Kleiber ; 1989, ce caractère générique suffit à écarter de la classe des [proverbes] lesphrases idiomatiques comme II aura passé de leau sous les ponts, Lamour, toujours lamour,Cest la goutte deau qui fait déborder le vase, Quand il ny en a plus, il y en a encore, toutesphrases qui partagent avec les proverbes la propriété de servir à caractériser une situation,mais sont en revanche épisodiques, et non pas génériques. Je les appellerai phrases situa-tionnelles. Notons que de telles phrases ne sont pas propres au français : elles existentaussi en anglais (Time will tell, A cat may look at a king, Thats another pair of shoes, etc.) ; enespagnol (Tanto monta, monta tanto, Otro gallo cantarta, Ni tanto, ni tan calvo,...etc); également en allemand ((Das ist) zu schôn um wahr zu sein) ; . . .etc20.Une fois écartées les phrases situationnelles21, il nous faut maintenant distinguer à lintérieur de la classe des phrases génériques celles qui font également partie de la classe desphrases sentencieuses. Or cette dernière catégorie est particulièrement ardue à définir, bien17. La généricité des proverbes a été énoncée et argumentée de façon indépendante par G. Kleiber ; 1989,et Anscombre ; 1989. Un certain nombre de propriétés liées à cette généricité ont été étudiées par ces deuxauteurs dans les publications mentionnées dans la bibliographie générale.18. Ce point est étudié en détail dans Anscombre ; 1995, pp. 65 sq.19. Cette classification a été établie par Kleiber ; 1978, et révisée dans Anscombre ; 1995, 1995-96.20. Les phrases situationnelles se distinguent des proverbes par dautres propriétés. Étant épisodiques,elles admettent certaines variations temporelles. En outre, alors que les proverbes sont largement dépla-çables à lintérieur dun texte, les phrases épisodiques qui commentent une situation ont tendance àsuivre lappréhension de la situation. On comparera de ce point de vue : Max a raison de reprocher à Lia sonmanque de ponctualité : lexactitude est la politesse des rois/Lexactitude est la politesse des rois : Max a raison dereprocher à Lia son manque de ponctualité et : Max a tort de reprocher à Lia son manque de ponctualité : cest lhôpital qui se moque de la charité/ ? 1Сest lhôpital qui se moque de la charité: Max a tort de reprocher à Lia sonmanque de ponctualité, exemples dans lesquels la phrase sentencieuse ou idiomatique est censée commenter lautre phrase.21. Comme je lai affirmé à de nombreuses reprises, les proverbes ne sont pas des expressions figées, i.e.pas des tournures idiomatiques, mais des structures fixes. Il y a un système proverbial de la même façonquil y a un système verbal. Il peut très bien se faire que la catégorie des [proverbe] comporte des éléments figés, comme la plupart des catégories, mais ce nest pas en tant quils sont figés que de tels éléments sont identifiés comme des [proverbe]. Si en effet on construit une phrase en calquant une structureproverbiale, la phrase est sentie comme proche dun proverbe, quelquefois même comme un proverbe,sans quil y ait pourtant eu le moindre processus de figement.10
  7. 7. quétant intuitivement claire. Nul par exemple ne considérera comme sentencieuses desphrases comme Les baleines sont des mammifères ou Les castors construisent des barrages, quisont des phrases génériques respectivement analytique et typifiante a priori. Mais Les grimaces des singes sont amusantes, Les blagues des linguistes ne sont pas amusantes, ne seront pasnon plus considérées comme des énoncés sentencieux. En revanche, des énoncés tels On neblâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt (La Rochefoucauld, 597), ou Tous les genres sontbons, hors le genre ennuyeux (Voltaire, 1736), ou encore Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ;Un binage vaut deux arrosages ; Mieux vaut prévenir que guérir, seront immédiatement perçuscomme des formes sentencieuses. Une différence - à mes yeux essentielle - établit unedémarcation entre deux grandes sous-classes. Il sagit de lexistence ou non dun auteur spécifique pour lénoncé générique considéré, ou du moins de la présentation de certains énoncésgénériques comme ayant un auteur spécifique. Dans le cas de la maxime, de la sentence,de lapophtegme,. . .etc., ils sont perçus comme ayant un auteur spécifique (linventeur de laforme), même sil nest pas nommément connu. Cet auteur spécifique est de plus lénon-ciateur du jugement général que ce type dénoncés renferme. Appelons cet énonciateurlénonciateur-premier. Quand je dis On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt, je neme contente pas de citer La Rochefoucauld : je le fais parler, il est énonciateur-premier (spécifique). Et à travers sa parole, je porte un jugement, et suis donc énonciateur second. On voitalors ce qui distingue les maximes, sentences, apophtegmes, et autres de phrases comme Lesgrimaces des singes sont amusantes. Il sagit dans les deux cas de phrases génériques typi-fiantes locales, qui servent à leur locuteur à émettre un jugement propre. Mais les premièresont un énonciateur-premier spécifique (La Rochefoucauld) et un énonciateur second (lelocuteur), les secondes nont que leur locuteur comme seul énonciateur. Passons maintenantau cas des phrases typifiantes a priori22. Les proverbes (au sens intuitif), nont pas dénon-ciateur premier spécifique au sens que jai donné plus haut à ce terme, tous les parémio-logues ont relevé ce trait. Trait quils partagent avec les autres phrases typifiantes a priori :une phrase comme Les chats chassent les souris na pas non plus dénonciateur premier spécifique. Évoquer un proverbe, cest faire entendre la voix de « la sagesse des nations », la« sagesse populaire », etc., i.e. un ON-locuteur23. Mais dire Les chats chassent les souris, cestégalement mettre en scène un ON-locuteur : le « savoir partagé », la « science populaire »,« lobservation quotidienne ». Dans les deux cas, il y a bien un énonciateur premier, mêmesil est indéfini, diffus, non spécifique, et qui met à la disposition de la communauté linguistique un principe général dont il autorise ainsi lapplication à des cas particuliers.Il y a cependant une différence entre ces deux ON-locuteurs. Un proverbe peut être commenté - ce fait a été noté plus dune fois - par des expressions telles Comme on dit, On a bienraison de dire, Si on en croit la sagesse populaire,. . .etc. Or les phrases typifiantes a priori qui nesont pas des proverbes refusent une telle combinaison : *Comme on dit, les chats chassent lessouris I *On a bien raison de dire que les voitures ont quatre roues / *Sijen crois la sagesse populaire,les oiseaux voient2^. On pourrait cependant nous adresser lobjection suivante : supposonsacquis le statut proverbial de lénoncé Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Or un telénoncé possède un auteur au sens strict, et fort connu, à savoir La Fontaine. En fait, il fautdistinguer cet énoncé comme vers dune fable dune part, auquel cas il a effectivement22. Je ne moccuperai pas ici des phrases analytiques stricto sensu, qui ninterviennent que de façon trèsmarginale dans les problèmes abordés dans ce texte.23. Cf. Berrendonner ; 1981, pour cette notion.24. Remarquons que les phrases idiomatiques comme Un ange passe, Cest le pot de terre contre le pot defer, ...etc., admettent, comme les proverbes, la combinaison avec Comme on dit {Comme on dit, un angepassé), mais refusent la combinaison avec Comme le dit la sagesse des nations (*Comme le dit la sagesse populaire, la mariée était trop belle) que les proverbes en revanche acceptent.11
  8. 8. lauteur mentionné ; et comme « expression passée en proverbe » dautre part, et qui ne seprésente plus alors comme la voix par laquelle parle notre fabuliste, mais comme lexpressionde la « sagesse populaire ». Le passage du statut de vers extrait dune poésie à celui deproverbe modifie donc également le statut énonciatif de lénoncé considéré.Résumons ce qui vient dêtre exposé. Les remarques qui précèdent me permettent dedélimiter une classe dénoncés que jappellerai les phrases sentencieuses, qui se subdiviseen deux sous-classes, les phrases L-sentencieuses, et les phrases ON-sentencieuses. Ellesse caractérisent par les propriétés suivantes :a) Tant les phrases L-sentencieuses que les phrases ON-sentencieuses sont des phrasesgénériques. Elles se distinguent sur ce point des phrases idiomatiques comme Un angepasse, qui sont épisodiques.b) Les phrases L-sentencieuses (maximes, sentences, apophtegmes, et sans doutedautres) sont des phrases génériques typifiantes locales. Elles se séparent des autresphrases génériques typifiantes locales comme Les grimaces des singes sont amusantes, en cequelles ont un énonciateur-premier spécifique, ce que lon peut faire ressortir par des combinaisons du type de : Comme Va dit X, y compris dailleurs Comme la dit je ne sais plus tropqui. Ce qui montre que le point crucial est lexistence dun « auteur », le fait quil soit identifiable ou pas étant secondaire.c) Les phrases ON-sentencieuses sont des phrases génériques typifiantes a priori. Ellesont un énonciateur-premier qui est un ON-énonciateur, et acceptent la combinaison avecComme on dit, Comme le dit la sagesse des nations, . . .etc.Bien entendu, ces deux sous-classes ne sont pas étanches, et il peut y avoir des passagesde lune à lautre. Ainsi, une phrase comme Lennui naquit un jour de luniformité est vraisemblablement en train de passer du statut de L-sentencieuse à celui de ON-sentencieuse,dans la mesure où son auteur - Antoine Houdar de La Motte - a quelque peu sombré dansloubli, du moins en tant quauteur de cet alexandrin. Il peut dailleurs y avoir des allers etretours. Ainsi, pour beaucoup dentre nous, Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera est unephrase ON-sentencieuse ou peut-être même un proverbe. Or loriginal est du xirř s., sous laforme, selon Morawski ; 1925, Tel rit au matin qui au soir pleure, qui devait devenir, au xvne s.,Le temps se change en bien peu dheure / Tel rit le matin qui le soir pleure. Racine devait lereprendre dans Les plaideurs, sous la forme modifiée ci-dessus, construite pour rimer avec levers précédent Ma foi ! Sur lavenir bien fou qui se fiera. Racine en étant linventeur, cest àlépoque une phrase L-sentencieuse, mais que le personnage qui la prononce présentecomme une ON-sentencieuse. Tant et si bien quelle a fini par être détachée de son contexte(et de son co-texte), pour devenir - à notre époque du moins - une phrase ON-sentencieuse.Cest à la catégorie des phrases ON-sentencieuses que je vais maintenant mintéresser.2.4. Vers un début de définition de la classe [proverbe]De ce qui vient dêtre dit, on peut déjà tirer certaines conclusions, et proposer certainesmodifications de la vulgate. Un point sur lequel laccord est unanime, et qui semble acquis,est que les proverbes sont des discours clos et autonomes25. Un proverbe est clos dans lamesure où il peut à lui tout seul faire lobjet dune énonciation auto-suffisante, i.e. ne requérantpas dénonciations antérieures ou postérieures pour former un discours complet. Et unproverbe est autonome dans la mesure où il ne lui est pas assigné de place fixe dans les discours dans lesquels il apparaît. Il peut se trouver à peu près nimporte où, sauf à violer certaines contraintes syntaxiques fondamentales. On aura remarqué que jai dit que les25. Cest-à-dire ce que la sémiotique appelle habituellement des textes.12
  9. 9. proverbes étaient des discours, et que je ne me suis pas borné à les qualifier de phrases. Eneffet, je considère la tendance actuelle à voir le proverbe comme une unité phrastiquecomme nétant précisément quune tendance, à laquelle rien noblige, ni synchroniquement,ni diachroniquement, ni même culturellement. Dune part, et en particulier dans ledomaine des dictons, les proverbes dépassant lunité phrastique ne sont pas rares, en voicideux exemples relativement connus : Blanc sur rouge / Tout bouge /Rouge sur blanc /Toutfoutle camp ; Sil pleut à la Saint-Médard / II pleut quarante jours plus tard / Mais vient le bon Saint-Barnabe I Qui peut encore tout arranger Plus connu peut-être, le proverbe (remarquable parsa structure) : Oignez vilain, il vous poindra / Poignez vilain, il vous oindra. Dans les Asturies,on utilise encore le proverbe En mi casa mando yo /Y si quiero rompo un platu /Y si a mi meda la gana / Y doy el chorizu al gatu26, qui comporte au moins deux phrases27.Historiquement, il est parfois difficile de distinguer un proverbe du texte où il apparaît.Ainsi, le recueil médiéval fréquemment mentionné Les proverbes au vilain se compose devéritables textes, dont certains vers ressemblent à des proverbes actuels, ce qui ne permetcependant pas de décider ce qui à lépoque considérée était proverbe ou non. Je proposedonc de considérer que les proverbes sont des textes clos, autonomes, et minimaux. Je veuxdire par là quon ne peut y découper un autre texte clos, autonome, et minimal qui seraitun proverbe. Nous verrons plus loin limportance de cette clause. Selon ces critères, il peutexister des proverbes qui seraient de véritables textes, plus ou moins longs. Ainsi, on peutestimer que certains textes médiévaux à vocation sentencieuse, mais aussi les Fables de LaFontaine - avant quelles ne donnent naissance à des proverbes plus brefs - sont des proverbes de ce point de vue. Elles ne le sont plus aujourdhui, puisquune partie de ces fablesayant donné naissance à un proverbe, elles cessaient alors dêtre minimales. On sétonneparfois de limportance des contes dans certaines cultures - par exemple les cultures africaines, au détriment des proverbes proprement dits. Mais cest sans doute que ces contesfont office de proverbes, dans la mesure où ils sont sentencieux et minimaux 28. Si lon préfère, la brièveté phrastique nest pas un trait fondamental du proverbe, même sil est courant à notre époque et dans nos cultures. Si lon admet ce point, la thèse du bimembrismedes proverbes disparaît. La faire revient à confondre leur structure superficielle, leur structuresémantique29, et la glose que nous sommes capables de leur associer.26. En espagnol « standard » contemporain, léquivalent serait lénoncé sentencieux Cada uno manda en sucasa « Chacun est maître chez soi »..27. Le Oxford Dictionary of Proverbs cite le suivant : « A swarm in May is worth a load of hay / A swarmin June is worth a silver spoon / But a swarm in July is not worth a fly ». Le proverbe goujrati suivantrécent et dun emploi courant ma été communiqué par R. Doctor : « Elar g àyo pelar g àyo / ne sikhi avyovani / vatar к àrta jan g àyo / ne khatla nice pani ». Littéralement : (dun côté)(aller)(de lautre)(aller) /(et) (apprendre) (retourner) (langue) / (water)(crier)(vie)(partir) / (et)(lit)(dessous)(eau). En clair : II avoyagé de ci de là / II a appris des langues étrangères / II a crié « water » et il est mort / Leau était sousle lit. Signifie grosso modo quun grand savoir ne sert à rien si à Rome, on ne fait pas comme les Romains.28. On pourrait nous objecter que ni les fables, ni les contes africains, ni dautres textes du même genrene semblent se combiner avec Comme on dit, Comme le dit la sagesse populaire,. . .etc. Notons cependant quebien souvent, les contes font intervenir un ON-locuteur par le biais dexpressions comme On raconte. ..,Au dire des anciens,. ..,La légende prétend,.... Quant à La Fontaine, il se présente en fait comme lauteur dela mise en vers (Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine) dune sagesse déjà exprimée par lesAnciens (Esope et Phèdre essentiellement) : «Je chante les héros dont Esope est le père... » (Fables, Т.1., AMonseigneur le Dauphin). Dans les Proverbes au vilain, le ON-locuteur est explicitement introduit par la présence en dernière ligne de la « signature » C.D.L.V. (Ce dist le vilain).29. Comme je lai déjà exposé dans Anscombre; 1994, 1997, 1999, et en faisant une synthèse deAnscombre ; 1984, 1989, Milner ; 1969, Riegel ; 1987, Navarro-Dominguez ; 1993, sans oublier bien sûr lestravaux de Permjakov, le proverbe se ramène fondamentalement pour moi à une relation de type « P estargument pour Q ».13
  10. 10. Résumons : les éléments de la classe [proverbe] dont la définition est à létude ici possèdent les propriétés suivantes :a) Ce sont des discours ON-sentencieux, i.e. des discours génériques typifiants apriori30. Ils ont un énonciateur-premier qui est un ON-énonciateur, et acceptent la combinaison avec Comme on dit, Comme le dit la sagesse des nations, . . .etc.b) Ce sont des discours autonomes, clos, et minimaux en tant que sentencieux.Si ces deux caractérisations semblent effectivement convenir aux proverbes, adages, etdictons31, elles conviennent également à dautres formes sentencieuses que lintuitionimmédiate ne classerait pas parmi les trois précédentes sans une certaine réticence. Parexemple des énoncés comme Les voyages forment la jeunesse, ou Les gros poissons mangent lespetits. Mais également ce quil est convenu dappeler les phrases tautologiques : Unefemmeest une femme, un sou est un sou,... etc.32, pour le français; Cada uno es como es, Un dta es undia,. . ., pour lespagnol ; El diner sempře es diner, pour le catalan ; A man has got to do what aman has got to do, Boys will be hoys, pour langlais33.Or nous voudrions inclure dans la classe [proverbe] des formes comme Loin des yeux,loin du cœur, ou encore Qui veut la fin veut les moyens, Un mauvais arrangement vaut mieuxquun bon procès, Rira bien qui rira le dernier, etc., et en exclure les phrases tautologiques, maisaussi les formes sentencieuses comme Les voyages forment la jeunesse. Tout le problème seramène donc à montrer que cette différence intutivement ressentie correspond en fait à descaractéristiques linguistiques réparables.2.5. Une expérienceJe rappellerai ici brièvement les modalités et les résultats dune enquête que jai exposésdans Anscombre ; 1999. Lenquête a été menée conjointement sur le français et lespagnol,et consiste en un questionnaire portant sur une liste de soixante formes sentencieuses,liste proposée à une vingtaine de personnes pour chaque langue. La liste comprenait desproverbes actuels très communs (Chien qui aboie ne mord pas), des phrases sentencieuses quine sont habituellement pas considérées comme des proverbes (On nattrape pas les mouchesavec du vinaigre), des proverbes tombés en désuétude (Fleur flétrie jamais ne refleurit), plusquelques proverbes de type dictons météorologiques ou paysans (Petite pluie abat grandvent, Un binage vaut deux arrosages). Les enquêtes devaient répondre à la questionConnaissez-vous cette forme sentencieuse, et par ailleurs, quelle que fût la réponse, attribuerune note de zéro à cinq destinée à indiquer le degré de prototypie proverbiale.30. Je prends quelques libertés avec la notion de généricité, dans la mesure où je postule que sachantdéfinir la notion de phrase générique, je sais dès lors définir sans problème celle de discours générique.31. Sil est parfois bien difficile de distinguer les proverbes des adages, on peut cependant remarqueraprès Anscombre ; 1997, p. 46 sq., que les dictons au sens habituel (les ON-sentencieuses concernant lesdivers aspects du contact homme-nature) nadmettent pas de contre-partie antonymique, au contraire desproverbes et des adages.32. Cf. Schapira ; 1999, pour une étude de telles phrases tautologiques.33. Les phrases tautologiques sont assez facilement identifiables à leur structure de surface, qui est toujours très proche dune structure P —» P. Par ailleurs, elles acceptent la combinaison avec Comme on dit,plus difficilement avec Comme le dit la sagesse populaire. Il faut cependant être prudent : À la guerre commeà la guerre peut faire hésiter entre une phrase tautologique et une phrase situationnelle. Cette expressionsignifie en fait « Quand on est à la guerre il faut vraiment se conduire comme quand on est à la guerre »,et nest donc pas situationnelle, mais tautologique.14
  11. 11. Les résultats sont sensiblement les mêmes dans les deux langues :a) Le nombre de formes sentencieuses connues augmente avec lâge, mais égalementavec le degré de culture. Il faut cependant être prudent. Très souvent, la connaissance desproverbes est passive, et les sujets parlants ne les évoquent pas toujours spontanément.Surtout si - et cest le cas des jeunes générations - ils les connaissent mais ne les utilisent pas.Une enquête récente menée sur Internet en Espagne a cependant permis de recueillir plus dequatre mille proverbes et formes sentencieuses. Les enquêtes que jai menées en France montrent par ailleurs que, contrairement à une autre vulgate, les sujets parlants connaissent enmoyenne plusieurs centaines de proverbes, mais nen sont pas toujours conscients.b) Bien que les sujets interrogés soient capables de reconnaître comme tels des proverbes quils ne connaissent pas, cette identification na lieu que si le contenu sentencieuxcorrespond à des situations usuelles pour lenquêté. Ainsi, En avril ne te découvre pas dunfil obtient régulièrement la note 4 ou 5, alors que En maifais ce quil te plaît obtient des notesplus basses (de 0 à 2) de la part des sujets parlants ne les connaissant pas, qui déclarent nepas arriver à identifier les contextes pertinents. Ce qui montre que les proverbes sont nonseulement des formes, mais également des contenus dont la reconnaissance passe pour lelocuteur par lidentification des contextes adéquats. Le fait que les enquêtes sontcapables, du moins dans une certaine mesure, de reconnaître comme tels des proverbesquils ne connaissent pas, met par ailleurs à mal la thèse bien connue du proverbe commeexpression figée que les locuteurs doivent mémoriser, puisque ne satisfaisant pas le principe de compositionnalité34.c)(i) Toutes les phrases ON-sentencieuses (à lexception des situationnelles et des tauto-logiques) qui présentent un schéma bipartite, plus ou rime ou isosyllabisme, obtiennent lanote 4 ou 5, sauf si les contextes dapplications ne sont pas clairement identifiables.(ii) Obtiennent 2 ou moins les phrases ON-sentencieuses qui ont une structure mono-partite, ou bien une structure bipartite sans rime ni isosyllabisme.(iii) Obtiennent la note 4 ou 5 les phrases ON-sentencieuses comportant un article zéroen position sujet, indépendamment de tout autre facteur.(iv) Un certain nombre de phrases ON-sentencieuses sont identifiées comme proverbes,bien que ne répondant pas aux critères ci-dessus.Je ne mintéresserai pas ici au point (iii) — la présence dun article zéro dans le groupesujet - qui fera lobjet dune publication séparée. Lensemble des points (i) et (ii) corresponden fait à la thèse suivante :(Tj) Outre les propriétés déjà mentionnées, un [proverbe] est bipartite, et ou bienpourvu dune rime, ou bien isosyllabique.Cette thèse est en fait très classique, et repose sur lobservation fréquemment faite quebeaucoup de proverbes se composent de deux parties repérables, pourvues soit dune rime,soit du même nombre de syllabes35. En voici quelques exemples, en notant par une minusculele type de la rime, suivi du nombre de syllabes entre parenthèses : Fleur flétrie, jamaisne refleurit [a(3) a(5)] ; Loin des yeux, loin du cœur [a(3) b(3)] ; Qui aime bien, châtie bien [a(3),a(3)] ; Rien ne sert de courir, il faut partir à point [a(6), b(6)]. Par ailleurs, on observe des phénomènes analogues dans dautres langues indo-européennes : allemand (Wie der Herr, sosGescherr), anglais (An apple a day, keeps the doctor away), catalan (Home casat, burro espatllat),espagnol (Al que mucho madruga, poco le dura), goujerati (Agal dod, ne páchal cod) 36, italien34. Cf. Anscombre ; 2000, sur ce sujet.35. Par exemple Greimas ; 1970, Milner ; 1969, Rodegem ; 1972, parmi beaucoup dautres.36. Littéralement : Avantcourir / et derrière laisser = « Qui trop se hâte, reste en chemin »15
  12. 12. (Chi va piano, va sáno; chi va sáno, va lontanó), latin (Ubi uber, ibi tuber)37, russe (Tishe edesh,dalshe budesh)38,...etc. Mais également dans des langues non indoeuropéennes: basque(Egunero legatza, azkenean garratza ; Etxean ikusia, umeak ikasia) 39, japonais (Goo ni iite wa, gooni shitagae [a(7) b(7)], Nakute/nana kuse [a(4) a(7)])40. Comme déjà signalé dans Anscombre;1999, un nombre non négligeable de proverbes japonais (kotowaza) présentent une structuresyllabique de type 5+5, 7+7, 7+5, ou 5+7. Or les deux structures métriques les plus populaires de la poésie japonaise sont le Haiku (5+7+5) et le Tanka (5+7+5+7+7). Il ne sagit sansdoute pas là dun hasard. La seguidilla espagnole est de structure 7+5+7+5, et les structuresà base de 7 et 5 sont fréquentes dans les proverbes espagnols : A Dios rogando, y con el mazodando (5+7), Al que mucho madruga, poco le dura (7+5), Quien con niňos se acuesta, meado selevanta (7+7), Donde estuvieres, haz lo que vieres (5+5). Ces structures sont plus rares en français41, où elles sont concurrencées par dautres, en particulier la structure 6+6 de type Rienne sert de courir, il faut partir à point / Souvent femme varie, bien fol est qui sy fie, sans doutesuite au rôle prépondérant joué par les écrivains classiques (La Fontaine, Molière, Racine,Florian, Victor Hugo, entre autres) dans le renouvellement proverbial. Ce qui suggère unpossible rapprochement entre les proverbes et la poésie : je reviendrai abondamment sur cepoint un peu plus tard.Nous verrons plus loin que (Тг) est en fait trop forte, et quil convient de la modifier.Mais trop forte ne veut pas dire totalement fausse. Elle permet en particulier dexpliquerla fréquente évolution des proverbes vers des structures rimiques et isosyllabiques. Envoici quelques exemples. Sur le modèle latin Qui bene amat, bene castigat (a(5) a(5)), leMoyen-Age avait forgé la forme sentencieuse Qui bien ayme, bien chastie, isosyllabique maissans rime, avant daboutir à la version moderne Qui aime bien, châtie bien (a(3) a(3)). Pourdes raisons identiques, les vers de Destouches La critique est aisée, et lart est difficile a(6)b(6)), ont donné le proverbe La critique est facile, mais lart est difficile (a(6) a(6)). De même,Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point a été transformé en Le cœur a ses raisons quela raison ignore, forme qui, outre quelle évite un ne., .point archaïque42, fait de loriginal pas-calien un isomètre 6 +6. Dautres cas sont plus compliqués. Ainsi, la forme sentencieuse Lescordonniers sont les plus mal chaussés nest pas toujours reconnue comme proverbe. Or cetteforme admet plusieurs variantes, y compris pour un même locuteur, à savoir : Les cordonnierssont toujours les plus mal chaussés, Cest toujours les cordonniers les plus mal chaussés, Cesttoujours les cordonniers qui sont les plus mal chaussés. H est intéressant de constater que la dernière variante, qui est aussi la plus récente daprès mes sondages, correspond à une structure binaire Cest toujours.../ qui... marquée par la relative, et à la métrique a(7) a(7).Léquivalent espagnol de Chien qui aboie ne mord pas est passé par un certain nombre destades intermédiaires : Canes que ladran, ni muerden, ni toman caza (a(5), a(8)) ; Perro ladrador,mal mordedor (a(6) a(5)) ; Perro ladrador, nunca buen mordedor (a(5) a(7)), avant daboutir à laversion actuelle Perro ladrador, poco mordedor (a(6) a(6)). Inversement, la perte du caractèrebinaire et/ou la rime et/ou lisosyllabisme tend à faire perdre à la forme sentencieuse son37. Exemple cité par Guiraud ; 1984 : Où sein, là bosse =« II ny a pas de rose sans épine ».38. Léquivalent de « Chi va piano, va lontano ».39. Littéralement : Chaque jour merlus / à la fin désagréable = « Lhôte et la pluie, après trois joursennuient » ; À la maison vu / par les enfants appris = « Les enfants suivent lexemple des parents ».40. Littéralement : Pays à entrer, pays à suivre = « À Rome, comme les Romains » ; Ne pas avoir / septmanie = « Chacun a ses petites manies ».41. En voici cependant un exemple : Faites du bien à un baudet, il vous rue au nez (7+5).42. Ce qui montre au passage que la thèse fréquente de la présence de constructions archaïques dans lesproverbes nest sans doute quune vulgate de plus.16
  13. 13. caractère proverbial. Charbonnier est maître chez soi/ lui tout en étant vu comme une formesentencieuse, nest que très médiocrement identifié comme un proverbe (il obtient une notemoyenne de 1 sur 5). Le texte original était en fait Or et par droit et par raison / Charbonnierest maître en sa maison, de structure a(8) a(8), peut être refait à partir dun plus banal Chacunest maître en sa maison, dit le charbonnier, plus conforme à la légende. Doù on a tiréCharbonnier est maître en sa maison, puis Charbonnier est maître chez soi/lui, la tournure en samaison devenant désuète et nétant plus requise par la rime. Pour assurer cette rime, lalangue ne recule devant aucun procédé : utilisation de formes archaïques (anglais Marry inMay, repent alway, au lieu de always), apocopes (allemand Morgen Stund hat Gold im Mund),déplacement daccent tonique (Yo ото bien, que no amo a alguién, au lieu de alguien) 43, changement de genre (No diga la boca / lo que pague la coca, au lieu de el coco). La langue va mêmejusquà inventer des mots, ainsi dans le plaisant dicton suivant S il pleut le jour de Saint-Georgeau / Pas de fruits à noyaux.Il est cependant facile de constater quun nombre non négligeable de formes sentencieuses sont identifiées comme proverbes, et ne satisfont pas la thèse (Тг). En particulier, lathèse de la structure superficielle binaire pose des problèmes :a) En effet, (Тг) implique que Bien faire, et laisser braire sera un [proverbe] de métriquea(2) a(4), mais non Partir, cest mourir un peu, de métrique a(2) b(5), ou À malin, malin et demi(a(3) b(5)), de façon quelque peu contre-intuitive.b) Dans beaucoup de formes sentencieuses identifiées comme des proverbes, la structurebinaire est relativement symétrique : la langue semble éviter les trop grandes disparitéssyllabiques entre les deux membres. Or un certain nombre de formes semblentcontrevenir à cette tendance. Ainsi La colère est mauvaise conseillère (a(3) a(6)), En avril, ne tedécouvre pas dun fil (a(3) a(8)), Le gourmand creuse sa tombe avec ses dents (a(3) a (7)), À laChandeleur, lhiver trépasse ou prend vigueur (a(4) a(8)).c) On se heurte par ailleurs à la thèse de la « brièveté » des proverbes. En effet, la thèsede la structure binaire oblige parfois à voir des vers de plus de huit pieds. Ainsi, dans certains dictons : À la Saint-Marc, sil tombe de leau, il ny aura pas de fruits à couteau (a(6) a (9)) ;Femme sans vice, curé sans caprice, et meunier fidèle, cest un miracle du ciel (a(13) a(7)). Or onsait quen français, huit syllabes est la limite supérieure pour la reconnaissance de légalitémétrique (cf. Cornulier ; 1982) : en deçà, les vers sont simples, au-delà, ils sont composés.Cette règle possède une sorte de correspondance dans la métrique espagnole. Jusquà huitsyllabes, les vers espagnols sont dits de arte menor, et caractéristiques de la poésie populaire.Entre huit et onze syllabes, les vers sont de arte mayor, et ont eu une fortune diverse dansla poésie espagnole (sauf peut-être pour le très prisé hendécasyllabe). À partir de douzecompris, le vers est composé. Or la thèse de la brièveté (populaire) du proverbe, qui existeaussi pour lespagnol, se heurte — de façon encore plus nette quen français - à des proverbes tout à fait courants comme Cuando las barbas de tu vecino veas pelar / echa las tuyas aremojar44, qui aurait la structure a(15) a(10), ou encore Marzo ventoso y abril lluvioso hacen elaňoflorido y hermoso (a(ll) a(ll)).d) Dernier point : la thèse de la structure binaire oblige - contre toute évidence - à analyser des structures visiblement quaternaires comme Oignez vilain /II vous poindra / Poignezvilain /II vous oindra comme étant binaires, de type a(8) a(8) dans le cas présent. Ou encoreà voir dans Ciel pommelé et femme fardée sont tous deux de courte durée une simple structurea(8) a(8), sans tenir compte de lassonance finale entre ciel pommelé etfemme fardée.43. Exemple relevé par Conde Tarrio ; 1998.44. Léquivalent très utilisé de « Les malheurs narrivent pas quaux autres >17
  14. 14. Ainsi, la thèse de la structure binaire combinée avec celle de la rime, si elles expliquentlidentité proverbiale de certaines formes, ne rendent pas compte de tous les phénomènesdune part, et conduisent dautre part, dans certains cas, à des prédictions qui semblentaller à lencontre de lintuition.3. Esquisse des structures proverbiales3.1. Les proverbes, une rythmiqueEn fait, la thèse de la structure binaire des proverbes repose sur une erreur qui est fréquemment faite, et qui est celle du parallélisme logico-grammatical. Une thèse très largement admise (cf. n.34) est que tout proverbe se ramène fondamentalement à une structurede type « P est argument pour / implique Q». Il sagit là dune binarité sémantique, querien noblige à représenter par une forme binaire. Or il semble quon ait vu comme le casgénéral la coïncidence entre la binarité sémantique et sa réalisation sous forme de structurebinaire. Si lon abandonne lobligation - mais non la possibilité - dune binarité de surface,certains problèmes sen trouvent automatiquement résolus. Ainsi notre exemple Oignezvilain /II vous poindra /Poignez vilain /II vous oindra se verra affecter une structure cette foisquaternaire, à savoir a(4) b(4) a(4) b(4). Or une telle structure est bien connue en poésie : ilsagit dun quatrain, à rimes alternées dans le cas présent. On voit apparaître ainsi une première hypothèse : les structures métriques des [proverbe] sont également présentes enpoésie. Ce qui nous permet de traiter le cas de Partir, cest mourir un peu. Une fois libéré dela contrainte binaire, rien ne mempêche dy voir la structure Partir/Cest mourir/Un peu i.e.a(2) a(3) b(2) : cest un tercet. Considérons maintenant Tel maître, tel valet. En toute rigueur,il a la structure a(2) b(3), et ne serait alors pas un proverbe, du moins selon (1^). Là encore,rien noblige à prendre le mot rime au sens le plus strict : on peut se contenter - secondehypothèse - dassonances (répétition de phonèmes vocaliques) ou bien dallitérations(répétition de phonèmes consonantiques), ou de combinaisons des deux. De ce point devue, Tel maître / Tel valet est bien un distique a(2) a(3). De même, Ciel pommelé / Et femmefardée / Sont tous deux / De courte durée est de type a(5) a(5) b(3) a(5) : cest donc un type dequatrain45. Voici un exemple amusant de tercet : Amours et mariages / Qui sefont par amourettes / Finissent par noisettes. La structure en est a(5) b(7) b(5), il sagit donc dun authentiquehaiku ! Examinons maintenant le proverbe espagnol Cuando las barbas / De tu vecino /Veas pelar / echa las tuyas / A remojar. Selon ce découpage, la structure métrique en est a(5)b(5) a(5) c(5) a(5). Elle est isométrique et de forme abaca : en métrique espagnole, il sagitdun type proche du romancillo46, disposition qui nest pas répertoriée, en métrique française, dans les quintals usuels. Voici pour terminer quelques tercets, disposition métriquetrès fréquente dans le champ proverbial : Bonne renommée / Vaut mieux que / Ceinture dorée(a(4) b(3) a(4))47; Le gourmand / Creuse sa tombe / Avec les dents (a(3) b(3) a(4)); A laChandeleur / Lhiver trépasse / Ou prend vigueur (a(4) b(4) a(4)). Cette façon de procéderpermet même dexpliquer Lhabit ne fait pas le moine crédité dune moyenne de 4 par lessujets parlants. Si on le découpe à la façon dun tercet - Lhabit /Nefait pas /Le moine, il estde la forme a(2) b(3) b(2) pour les assonances en finale (pa / mwan), et de la forme a(2)b(3) a(3) pour les allitérations à linitiale (la / le), indépendamment de la symétrie 2/3/2.45. Et dun quatrain moderne de par son hétérodoxie : une des rimes est orpheline. Cette structure aabaest bien connue dans la métrique espagnole : il sagit dune cuarteta tirana, à caractère populaire.46. Dans le romancillo authentique, à linverse de ce proverbe, ce sont les vers pairs qui sont assonances,et les impairs qui sont libres.47. Pour les assonances finales, mais de forme a(4) a(3) b(4) pour les allitérations à linitiale bo/vo.18
  15. 15. Nous arrivons ainsi au dernier point de la thèse que je souhaite défendre. (Tj) met en effetsur le même plan la rime et lisosyllabisme : il est donc logique de se demander ce que lesdeux phénomènes ont en commun. Ma réponse sera que dans les deux cas, il sagit non pasde structures rimiques, mais de structures rythmiques. Tant les rimes, les assonancements,les allitérations, que lisosyllabisme ne sont pas là en tant que tels, mais en tant quindicateursdune structure rythmique. Peu importe donc que le phénomène ait lieu à linitiale,en finale, ou en position médiane : cest la structure rythmique dans son ensemble quicompte. Ma dernière thèse concernant les [proverbe] sera donc quils sont des occurrencesde certaines configurations rythmiques. Je rejoins ainsi une thèse esquissée déjà dansDessons ; 1984, qui voit dans les proverbes des schémas prosodiques. Quelles sont cesstructures ? Une hypothèse tentante - mais qui reste à vérifier dans le détail - serait que cesschémas rythmiques sont en nombre restreint48, et quils représentent une sorte de« poésie » naturelle propre à la langue, de la même façon quil y a en langue une astronomie« naturelle », ou une biologie « naturelle ». Cest sans doute de cette poésie naturelleprésente en langue quest née la poésie tout court, après une lente maturation. Cette hypothèse de schémas rythmiques permet de se passer dune autre thèse, tant discutable quecoûteuse, qui est celle de la nature figée des proverbes. De nombreux arguments vont àlencontre de la thèse du figement, dautant plus que cette fixité est relative49. On comprend pourquoi si lon admet la présence imperative dune structure rythmique dun typedéterminé pour quune forme puisse être identifiée comme un proverbe. Pouvoir modifiersans altérer son caractère proverbial exigera en particulier de conserver le caractère minimalet autonome, laspect gnomique, et ou de conserver la même structure rythmique, oude passer à une structure rythmique autre, mais toujours caractéristique du proverbe. Onconçoit que si une telle tâche nest pas totalement impossible, elle est cependant difficile,doù lillusion du figement. Voici maintenant quelques exemples de structures rythmiques.Je ninsisterai pas : dune part, la place me manque, dautre part, jatteins là les limites demes (faibles) connaissances dans le domaine de la prosodie. Ainsi, À la Chandeleur / Lhivertrépasse / Ou prend vigueur est certes du type a(4) b(4) a(4), mais présente aussi la configurationrythmique ^j^>^>j. / <^>^^>j. / ^.^>^>s, en notant par ^ une syllabe non accentuée,et par i une syllabe accentuée50. Bonne renommée / vaut mieux que / Ceinture dorée sembleavoir comme schéma prosodique jl ^j. / ^ ± ^ / ± y_>± , sauf erreur de ma part.Considérons maintenant Brouillard / En mars / Gelée / En mai. Il sagit certes dune structurerimique a(2) a(2) b(2) b(2), mais le schéma prosodique est encore plus intéressant : ^ ± / ^ ±I ^>± I ^±. Les phénomènes sont encore plus patents en espagnol, par suite de la présencedun accent tonique incontournable, puisquil influe sur le statut syntaxique et sémantique.Soit El hâbito / No hace / El тоще. Il est certes de type a(3) a(3) b(3) pour lassonance ha, etde type a(3) b(3) b(3) pour lassonance e. Mais son schéma prosodique est parfaitementrégulier :^±^1^±^1^>±^>ъх. Notre fameux quintil Cuando las barbas de tu vecino...(cf. supra) a également une structure prosodique régulière ^ ^ ^ ± ^>, avec accent toniquesur la quatrième syllabe de chaque « vers ».De ce qui précède, on peut tirer plusieurs conclusions. La première sera quil nyaucune raison pour quun seul schéma prosodique soit à lœuvre dans les proverbes. Il y48. Ou du moins que les schémas de base sont peu nombreux, et que les autres configurations sont obtenues par combinaison de ces schémas de base.49. La thèse du figement est critiquée dans Anscombre ; 2000 (à paraître). La fixité relative est argu-mentée dans Anscombre ; 1994, 1995, 2000.50. Je me fonde sur le fait quen français, laccent porte sur la dernière syllabe des syntagmes.51. Rappelons quen espagnol, le nombre de syllabes dun vers est le nombre de syllabes jusquau dernier accent tonique + une.19
  16. 16. a probablement plusieurs schémas possibles, ce qui expliquerait sans doute pourquoi ontrouve aussi bien des proverbes en Qui. . . que dautres en forme de phrases nominales. Laseconde sera que chaque époque privilégie certaines structures prosodiques plutôt quedautres, puisquelles proviennent de létat de langue auquel elles sont attachées. Ce quisignifie que même sil se peut quil y ait des structures parémiologiques communes à deuxépoques différentes, celles dune époque ne permettent en aucune façon didentifier cellesdune autre époque. Cest dailleurs ce que lon constate dès lors quon se penche sur laspect diachronique de la question : en dautres termes, il faut une étude complète de lamétrique et de la prosodie de lancien français pour pouvoir décider si Nest pas or quanqueluit est au Moyen-Age un [proverbe] ou non.3.2. Textes proverbiaux et intertextesJe voudrais maintenant reprendre une hypothèse que je navais fait queffleurer52, etqui est le rôle du concept dintertexte dans lidentification des [proverbe]. Si en effet ce quivient dêtre dit permet dexpliquer limmense majorité des jugements des sujets parlantsquant à la proverbialité ou non dune construction, certains cas minoritaires ont le mauvaisgoût de rester opaques à lanalyse. Ainsi, les sujets parlants sont unanimes à voir un proverbe dans Une hirondelle ne fait pas le printemps, ou dans Trop parler nuit, mais non dans lesapparences sont trompeuses, alors quaucun phénomène métrique ne semble intervenir nidans un sens, ni dans lautre. On a des phénomènes analogues en espagnol : Las paredesoyen (= « Les murs ont des oreilles ») nest généralement pas vu comme un proverbe, aucontraire de En todas partes, cuecen habas 53, qui obtient une meilleure note. Pour interpréterces phénomènes, jadapterai librement certaines notions empruntées à lanalyse littéraire54.Je dirai quil y a une intertextualité dans un texte T lorsque T ne peut se comprendre quenfaisant intervenir un autre texte T. Je parlerai dintertextualité forte si T est explicité ou àtout le moins explicitable, et dintertextualité faible si T ne fait intervenir que lexistence deT. On remarquera que lintertextualité est un phénomène tout à fait courant: ainsi, unénoncé comme Bugs Bunny est un lapin, mais il ne mange pas de carottes, nest compréhensibleque moyennant une intertextualité (forte) avec Les lapins mangent des carottes. En revanche,lusage dun mot comme etc. peut être un moyen de faire jouer une intertextualité faible. Ilpermet daffirmer lexistence dun discours sans lexpliciter ni le rendre explicitable. Dansle domaine sapiential, il est fréquent quon joue avec lintertextualité forte. Cest ainsi quondira Au royaume des aveugles. . ., À bon entendeur. . ., pour susciter une intertextualité qui nepeut conduire quà ...les borgnes sont rois, ...salut. Dans certains cas, cette intertextualitétend à seffacer. Ainsi, À chacun son métier. . . ne convoque pas toujours de la part du vis-à-vis lattendu . . .et les vaches seront bien gardées. On obtient un meilleur résultat avec II ny apas de sot métier. ..il ny a que de sottes gens. Doù lidée quon passe dune intertextualité forteà une intertextualité faible, puis à labsence dintertextualité. Thèse que je voudrais appliquer à certains proverbes qui ne semblent pas présenter les structures rythmiques souhaitéespour faire partie des [proverbe]. Je ferai donc lhypothèse suivante : certains énoncésclos et minimaux sont des proverbes par le biais dune intertextualité forte ou faible. Thèseque je vais maintenant illustrer sur le cas de Trop gratter cuit, trop parler nuit. Ce qui est intéressant, cest que la formule complète est rarement utilisée, on ne cite généralement quunedes deux parties, qui peut être ou non complétée par lallocutaire. Les deux parties sont par52. Anscombre, 1999 ; p. 30.53. Littéralement « Partout on cuit des fèves », i.e.« Lhomme est le même partout ».54. En particulier : M. Bakhtine, Théorie de la littérature, Seuil, 1965, Paris ; G. Genette, Palimpsestes, Seuil,1982, Paris ; M. Riffaterre, « La trace de lintertexte », La Pensée (1980), n° 215.20
  17. 17. ailleurs considérées comme des proverbes, ainsi que le tout, et ce dès le xnf siècle55. Ce quilfaut dire à mon avis, cest quil sagit là dun phénomène dintertextualité. Ce nest pas Tropparler nuit qui est proverbe, cest Trop parler nuit + intertextualité. Dans le cas présent, il sagitdune intertextualité forte, elle est faible dans dautres exemples. Considérons en effet lecurieux cas de Une hirondelle ne fait pas le printemps. Son caractère proverbial persistantsemble être dû à une intertextualité faible. A partir du modèle latin Una hirundo non effecitver, a été formé semble-t-il, un dicton : Une hirondelle, en ce temps /Ne fait pas le printemps, àsavoir a(7) a(7), puis le proverbe actuel - qui est métaphorique. Si je penche pour une intertextualité, cest que ce proverbe est universel en indo-européen, avec une intertextualité bienattestée : espagnol (Ni) una sola golondrina hace verano, ni una sola virtud bien aventurado (entreautres variantes), portugais Nem um dedo faz тйо, пет uma andorinha faz verào, anglais Oneswallow does not make a summer, nor one woodcock a winter,. . .etc. Le modèle latin a pu ici jouerun rôle non négligeable dans la perception de lintertextualité. Tant quil y a intertextualitéforte ou faible, lénoncé garde son caractère proverbial. Dès quelle disparaît, le caractère proverbial satténue puis sefface totalement. Cest ce qui sest passé pour lespagnol Las paredesoyen « les murs ont des oreilles ». Il sagissait à lorigine dun distique avec assonances Lasmatas nan ops, y las paredes han oídos. Il semble y avoir eu un certain nombre de cas intermé-daires, en particulier En consejas, las paredes han orejas et Las paredes han orejas y oídos. Lalangue moderne nutilise plus haber que comme auxiliaire, et préfère résolument oido a orejapour désigner la capacité auditive. Doù le recours au verbe oir « écouter », et une perte delintertextualité conduisant à celle de la proverbialité. Dans le cas de En todas partes..., lecaractère proverbial est sauvé dune part par lassonance habas/partes, mais également par laconscience encore très vive dune intertextualité avec У en mi casa, a calderadas.Si lon admet ce que je viens de dire, on parvient à la définition suivante :(T2) Un proverbe est :a) Un discours ON-sentencieux.b) Loccurrence dun schéma rythmique déterminé 56, présentant une parenté avec certaines structures poétiques, moyennant parfois une intertextualité.Cette notion dintertextualité nous permet daller encore plus loin. Il en existe en effetune espèce qui est la métatextualité. Je dirai que T présente une métatextualité sil se présente comme un commentaire sur un autre texte T. Par exemple T = Ce que tu dis na niqueue ni tête est un exemple banal de métatextualité. Remarquons quelle peut être forte (Test présent) ou faible, comme dans lexemple précédent. Nous allons voir que ce mécanismeexplique la formation de proverbes à partir de textes littéraires plus vastes. Il a été souventremarqué, en effet, que des proverbes se forment à partir de certains textes littéraires, ainsides fables, pour ne citer que lexemple le plus connu. Or il nous semble quune telle formation est en fait due à un mécanisme de métatextualité. Dans un premier temps et unesituation spécifique donnée, on cite x vers par exemple dune fable connue et dun auteurconnu de tous, en les présentant comme sappliquant à la situation particulière par suitedune certaine analogie avec la fable dans son entier. Il sagit alors dune métatextualitéforte. Puis les x vers sélectionnés sincorporent peu à peu la capacité à caractériser une classegénérique de situations - peut-être par un mécanisme proche de la délocutivité57, la métatextualité saffaiblissant à linverse, pour disparaître complètement. On comprend que lesmorales des fables se prêtent particulièrement bien à ce jeu métatextuel, puisque par nature,elles sont une espèce de résumé-commentaire de la fable tout entière.55. Cf. les attestations de Morawski et Schutze-Busacker.56. Un travail qui reste à faire est celui de déterminer la liste des schémas rythmiques concernés, ainsique leur lien - que nous navons fait quesquisser - avec les structures poétiques.57. Cf. ici même larticle sur ce point de L. Perrin.21
  18. 18. 4. Les proverbes ne sont pas une classe à part4.1. Les slogansContrairement à une opinion bien ancrée qui range les proverbes dans le fourre-toutdes curiosités folkloriques, je voudrais argumenter maintenant que les structures proverbialesfont partie dune classe plus vaste, dans laquelle on rencontre aussi les slogans et lescomptines, comme je men étais déjà expliqué dans Anscombre ; 1997, 1999. Un point doitêtre précisé dentrée : quand je compare les proverbes et les slogans, je parle de ceux desslogans qui ne proviennent pas dun détournement de proverbes. Le cas des détournementsa fait lobjet de nombreuses études, cf. en particulier Grésillon-Maingueneau ; 1984,et Grunig ; 1990. De tels slogans ont évidemment une structure proverbiale, puisque touta été fait dès le début pour ça. Certains ont dailleurs connu un destin inattendu, ainsi Ona toujours besoin de -petits pois chez soi, qui comme loriginal, présente une assonance soin/soi,une isométrie 6+6, et surtout une parfaite symétrie rythmique, à savoir :^>^^>±/^>±//y~>^^ ± I_> jl. Signalons le très joli et récent En abril, telepizzas a mil sur le modèle de Enabril, aguas mil. Je mintéresserai ici aux slogans qui nont pas été obtenus par détournement,et qui ont déjà fait lobjet de plusieurs études58.Ce qui me paraît non seulement frappant, mais instructif, cest quils présentent exactement les mêmes structures rimiques et rythmiques que celles que nous avons rencontréesdans le champ parémiologique. En voici quelques exemples. Tout dabord, les distiquessont chose commune dans le domaine des slogans : Le thon /Cest bon (a(2) a(2), ^ j. / ^ j.) ;Un prix à croquer / Des couleurs à craquer (Citroën ; a(5) a(6), ^ j.<^^>j. / ^,^j. ^ ^j.). Ona même des alexandrins : Les desserts Brédélices / Une envie, un délice (a(6) a(6), ^ ^ ± ^ ^± / ^> ^j ± uui).Ilya également des tercets : MMA / Zéro tracas / Zéro blablas (a(3) a(4)a(4)) ; Meule dor / Si je tattrape /Je te mords (a(3) b(4) a(3), ^^jl/^^^j-l/^^jJ.). Lesquatrains semblent plus rares, voici cependant un candidat : Et badadi / Et badadoi / Lameilleure eau /Cest la Badoit (a(4) b(4) c(4) b(4), et surtout une structure rythmique régulière^j ^ ^> j- / k_j ^> ^> s / <_j ^> ^j s / ^_j <_j ^> s). Enfin, ces procédés se retrouvent dans dautreslangues que le français. Ainsi en espagnol: Cuando haces pop / Ya no hay estop (ChipsSpringles, a(6) a(6), ±^± ^ ± / ± ^± y_,±, et une remarquable symétrie assonantique depatron a о a e o), en anglais Oh my Goodness / Guiness, en allemand, avec lexemple remarquable de Katzen wtirden / Whiskas kaufen, isométrique, avec assonance en finale, et allitérations à linitiale en chiasme Katzen / kaufen // Wtirden / whiskas. On peut remarquer aupassage que, si besoin est, les publicistes nhésitent pas à recourir aux mêmes procédés queles proverbes pour assurer la présence de la structure désirée. Ainsi la rime, dans le cas deLe bon rize /Cest Perlitz, nest atteinte que moyennant une prononciation fautive.Bien entendu, la question qui se pose immédiatement est celle de la raison qui pousseles publicistes à utiliser de telles structures pour arriver à leurs fins.Je commencerai dans un premier temps par distinguer en fait deux types de slogans : lesslogans généraux, et les slogans publicitaires. La première catégorie comprend les slogansqui proviennent de la collectivité elle-même, de façon explicite. Ainsi : Quand les parents boivent/Les enfants trinquent, Boire ou conduire /II faut choisir, Un verre ça va /Deux verres, Bonjourles dégâts, La femme au volant /La mort au tournant, Courrier mal adressé / Courrier retardé (PET),Qui bus resquille / Sa propre poche il pille (RATP, 1996), Qui demande chemin au contrôleur / Estrendu en temps et en heure, ...etc. Le fait que la collectivité sy exprime explicitement, quilsagisse de thèmes très généraux et très banals, ainsi que leur structure proverb-like leur58. Cf. par exemple Herrero-Cecilia ; 1995.22
  19. 19. confèrent un impact certain. On peut dailleurs remarquer quils ont une tendance certaineà dériver du slogan vers le proverbe, ce qui pour certains dentre eux est en train de se faire.On le voit au fait quils admettent la combinaison avec Comme le dit la sagesse populaire :Comme le dit la sagesse populaire, quand les parents boivent, les enfants trinquent ; Comme le dit lasagesse populaire, boire ou conduire, il faut choisir. On imagine mal en revanche, Comme le dit lasagesse populaire, qui bus resquille sa propre poche il pille, du moins pour linstant. Cest sansdoute dû au caractère trop « ciblé » (le bus) du slogan. On aurait beaucoup plus facilementComme le dit la sagesse populaire, qui partout resquille, sa propre poche il pille59.La deuxième catégorie de slogans sera constituée par ceux qui mettent en jeu un nompropre, celui de la marque quils vantent. Il peut bien sûr faire partie intégrante du slogan- Ça vous a plu, cest Lustucru, ou figurer à côté du proverbe sur un support commun - Unvolcan séteint, un être séveille (Volvic, 1992). Or on pourrait nous objecter que la présence (etelle est voulue) dun tel nom propre est un argument contre le rapprochement entre les slogans publicitaires et les proverbes, dans la mesure où elle renvoie explicitement à lauteurspécifique du slogan. En fait, on se retrouve dans le même cas de figure mutatis mutandisque lorsque la morale dune fable de La Fontaine en vient à passer en proverbe, parexemple Rien ne sert de courir il faut partir à point. Cette forme a bien sûr un auteur, mais lorsde son usage en proverbe, lénonciation la présente comme issue de la collectivité. La questionnest pas davoir ou de ne pas avoir un auteur spécifique, elle est pour une forme sentencieuse dêtre ou non présentée comme lœuvre dun tel auteur spécifique ou pas. Cestce qui confère au slogan sa force persuasive. Bien quayant un auteur bien spécifique - lamarque quil défend - il se présente cependant comme la voix de la « sagesse populaire ».En adoptant le vêtement du proverbe, le slogan en acquiert la force inhérente à tout argument dautorité. Notons limpact infiniment plus profond dune forme proverbiale commeÇa vous a plu, cest Lustucru, face à une formulation directe à auteur spécifique, par exempleune boîte de pâtes déclarant Nous plaisons à tout le monde.En fait, le slogan est à rapprocher non pas du proverbe, mais de ladage, au sens intuitifhabituel de ces deux termes. On peut en effet remarquer que les proverbes reposent surun mécanisme de type « implication en langue », i.e. comme je lai noté plus haut, une relation argumentative de type « de P on peut tirer Q ». Or dans le cas des adages et de certainsdictons, Q est très particulier : il sagit dune prescription, dune norme daction. Ainsi, endisant Un binage vaut deux arrosages, je nexplique pas que si x est un binage, x vaut alorsdeux arrosages, mais bel et bien que « II faut biner ». De même, en disant Un mauvais arrangement vaut mieux quun bon procès, je donne le conseil « Évitez les procès ». En revanche, IIny a pas de fumée sans feu fait intervenir quelque chose comme « Tout phénomène x a uneorigine ». En ce sens, les slogans sont proches des adages : Ça vous a plu, cest Lustucru aapparemment une structure de surface « Si x vous a plu, alors x = Lustucru », mais les apparences sont trompeuses. Un tel slogan signifie en fait Consommez Lustucru, et se comportede ce point de vue exactement comme Un seul dieu adoreras ou Tu ne tueras point.4.2. Les comptinesJe ferai un autre rapprochement, à savoir entre les structures proverbiales et les comptines, en reprenant certaines conclusions de Anscombre ; 1999. Faute de place, je ne pourraiici entrer dans le détail, et en particulier ne pourrai examiner le traitement descomptines tel quil a été fait par Guéron ; 1974, ou Cornulier ; 1983, 1985.59. Ce qui montre que non seulement un proverbe est une phrase générique, mais que de plus le thèmedun proverbe doit aussi être générique, i.e. être susceptible dêtre applicable à des classes générales dobjets.23
  20. 20. Si la structure poétique des comptines a déjà fait lobjet détudes systématiques, le rapprochement avec les proverbes na que plus rarement été signalé. Signalons quand mêmeFrenk ; 1997, qui voit un lien entre les proverbes et les chansonniers populaires espagnolsdes XVIe et xvne siècles, quant aux moyens poétiques utilisés60, et estime que la zone deséparation est floue. Voici un très bel exemple de texte moderne qui est à la frontière entrela poésie et la comptine : // tombe de leau /Plic ploe plac /II tombe de leau / Plein mon sac /IIpleut, ça mouille / Et pas du vin / Quel temps divin / Pour la grenouille61. Amieiro ; 1997, dansson étude des comptines compilées par H. Pourrat, parle à propos des formules quil y arencontrées de manifestations parémiologiques.Je me contenterai ici de commenter quelques exemples, choisis dans diverses langues,et concernant des comptines extrêmement courantes. Je commencerai par une comptineencore très utilisée, ce qui nest pas toujours le cas62, à savoir Donner, cest donner. Reprendre,cest voler. On peut y voir un simple distique a(5) a(5), mais on perd alors la répétitiondonner/donner, ainsi que le parallèle Cest donner/Cest voler. Il est sans doute préférable dyvoir un quatrain a(2) a(3) b(2) a(3), dont la structure aaba est la même que celle de Cielpommelé. . . (cf. supra). La structure rythmique y est par ailleurs tout à fait remarquable : <^>±/^j^i-L /<^±/^>^>J.. Son homologue espagnol Santa Rita, Santa Rita, Lo que se da no se quita,peut être vu aussi comme un distique Santa Rita, Santa Rita / Lo que se da no se quita, deforme a(8) a(8), mais perd alors la répétition de Santa Rita, et lassonance en a avec lo que seda. On peut y voir un quatrain Santa Rita / Santa Rita / Lo que se da / No se quita, de formerimique a(4) a(4) b(4) a(4), mais de schéma rythmique ±^±^> / jl^>j.^ / ^^^J. / ^>^j. ^.Les distiques sont dailleurs rares dans le domaine des comptines, qui ont habituellementrecours à des structures moins brèves, et parfois même fort longues. Ainsi Un deux trois /Allons dans les bois / Quatre cinq six / Cueillir des cerises / Sept huit neuf/ Dans mon panier neufI Dix onze douze / Elles seront toute rouges, qui est un huitain de forme a(3) a(5) b(3) b(5) c(3)c(5) d(3) d(5). En voici cependant une : II pleut, il mouille / Cest la fête / A la grenouille, a(4)b(3) a(4). On trouve aussi des tercets, par exemple Jai bien mangé, jai bien bu /Jai la peau duventre bien tendue /Merci petit Jésus. Cependant, alors que les proverbes vont rarement au-delà du quintil, les comptines de plus de cinq « vers » ne sont pas rares, par exemple Unesouris verte. . .(un neuvain dans ma version). Bien entendu, les comptines se retrouvent danstoutes les cultures. En voici quelques-unes très connues : espagnol Chocolate / Molinillo /Corre, corre /Que te pïllo, a(4) b(4) a(4) b(4) ; catalan Que portes en aquest cistell / Figues de moro,figues de moro / Que portes en aquest cistell / Figues de moro, i un tortell, a(8) b(10) a(8) a(8) ;anglais Oranges and lemons / Say the Bells of Saint Clements / You owe mefive farthings / Say theBells of Saint Martins / When will you pay me / Say the Bells of Old Bailey / When I grow rich /Say the Bells of Shore ditch (« The Bells of London »), a(5) a(7) b(5) b(7) c(5) c(7) d(4) d(6), i.e.un huitain à rimes plates63.Je nirai pas plus loin, ne prétendant ouvrir ici que la voie dune exploration qui resteà faire de façon précise et détaillée. Je navais dautre but que de montrer que loin dêtre un60. Frenk renvoie à ce propos à Sanchez Romeralo A., 1969. El villancico. Estudio sobre la lirica popular enlos siglos XV y XVI, Gredos, Madrid.61. Richepin, La chanson des gueux. On remarquera la parenté avec la comptine II pleut, il mouille / Cest lafête à la grenouille. On remarquera aussi lintervention de formations onomatopéiques, qui font intervenir- comme noté dans Anscombre ; 1999, des règles semblables à celles étudiées ici.62. Par rapport aux proverbes, les comptines semblent avoir une vie beaucoup plus agitée, et, toutcomme les jeux enfantins, être sensibles à des phénomènes de mode.63. Je ne considère ici que le nombre de syllabes. On trouvera dans Guéron ; 1974, une étude complètedes nursery rhymes dans le cadre de la théorie métrique de Halle-Keyser.24
  21. 21. phénomène marginal, les proverbes participent pleinement de la structure de la langue àlaquelle ils appartiennent. Ce qui revient à dire quil ny a pas dans un système de manifestations isolées du reste du système, pas déléments « folkloriques ».5. En guise de conclusionPour conclure ce long exposé sur rime et rythme dans les proverbes, jaimerais maven-turer à la frontière entre la linguistique et lethnologie, pour répondre à la question que cetarticle induit de façon incontournable. Pourquoi les proverbes, mais aussi les comptines etles slogans ont-ils recours à de tels schémas rythmiques, quils soient simplement rimiquesou non ?Une explication fréquemment avancée est que ces structures rythmiques auraientessentiellement une fonction mnémotechnique. Il me semble que cette explication a legrand inconvénient de ne rien expliquer du tout. En effet, quil soit plus facile de retenirune structure rythmée quune structure non rythmée relève du domaine de lévidence.Mais cela ne signifie pas que chaque fois quil y a structure rythmique, sa motivation soitla mise en place dun procédé de mémorisation - à moins de confondre condition suffisante et condition nécessaire. Il reste en effet à montrer que cette mémorisation ne peut sefaire autrement. Or les arguments à lencontre de ce point de vue sont légion. Les partisansde cette vulgate se contredisent en effet, puisque dune part, ils invoquent un procédé mnémotechnique, et dautre part affirment à tous vents quon assiste à une disparition des proverbes. Or si une telle disparition a effectivement lieu, il ny a plus besoin de procédémnémotechnique pour retenir les quelques centaines de proverbes que tout un chacunconnaît. Par ailleurs, on ne comprend pas pourquoi on naurait pas recours à ces mêmesprocédés dans un domaine non en voie de disparition mais bien vivant, celui des locutionsfigées, bien plus important en nombre que celui des proverbes. Ou alors, il faudraitadmettre que, pour des raisons mystérieuses, la mémoire humaine est capable de retenirsans artifice des milliers de mots et de tournures, mais buterait devant quelques centainesde formes. Comment se fait-il, par ailleurs, que nos manuels de mathématiques, de littérature, ou de physique, nutilisent pas ce merveilleux moyen de mémoriser sans effort ? Ily a plus : il existe effectivement des moyens mnémotechniques utilisant des structures rythmiques. Ainsi Le carré de lhypothénuse/ Est égal si je ne mabuse / À la somme des carrés / Desdeux autres côtés, de forme a(8) a(8) b(6) b(6), et ce nest pas le seul cas64. Ce qui est remarquable, cest que de telles « formules » ne se substituent jamais à la formule originale, aveclaquelle elles coexistent. Concluons : les formules rythmées et les formules non rythmées nese distinguent pas en ce que les unes seraient plus facilement mémorisables que les autres,mais en ce quelles appartiennent à deux registres différents. On peut même observer quilssont parfois incompatibles. Imaginons, en reprenant un exemple de Anscombre ; 1994,quun garage affiche lavertissement banal suivant : Toute heure commencée est entièrementdue. Il est tout à fait remarquable quun tel avertissement ne puisse être formulé, dans cecontexte, à laide dune structure proverbiale comme Heure commencée, heure due.À quoi tient cette différence de registre ? On peut remarquer quune des différences fondamentales entre les deux énoncés génériques typifiants a priori Les voitures ont quatre roueset Qui veut la fin veut les moyens (par exemple) est que la seconde admet une combinaisonavec Comme le dit la sagesse populaire que la première refuse. En dautres termes, elles nontpas le même ON-locuteur. Cest selon moi à cette différence de ON-locuteur que renvoie la64. En voici un autre : La corneille sur la racine de la bruyère / boit leau de la fontaine Molière.25
  22. 22. présence de structures rythmiques. Tentons de pousser plus loin lanalyse. La notion derythme renvoie ipsofacto aux deux notions de chant et de danse, dont on ne saurait la séparer.Elles étaient dailleurs inséparables à des époques antérieures, comme cela a été remarquépar plus dun, étant bien entendu que le chant dont il sagit sappellerait plutôt mélopéede nos jours. Le lexique témoigne dailleurs dune telle parenté, tant sur le plan synchro-nique que diachronique. À commencer par le verbe chanter lui-même, qui signifie certes« chanter (une musique, une chanson) », mais aussi « célébrer » (chanter les louanges de quelquun)^ dire » (Quest-ce que tu me chantes là ?), y compris chanter ses quatre vérités à quelquun« dire de façon irréfutable ». Par ailleurs, on scande aussi bien une chanson quun vers,scander étant par ailleurs apparenté à échelle, qui, dans de nombreuses langues, renvoie auxgammes musicales. La métrique renvoie à la poésie (le mètre) mais aussi à la mesure musicale, qui est éventuellement marquée par un métronome. Les vers ont des pieds, et on bat lamesure aussi avec les pieds. Signalons enfin que la strophe désignait à lorigine le tour dautelaccompli par le chœur grec sur une certaine cadence de marche (ou de danse) indiquéepar un chant. Lanti-strophe désignait le tour inverse du précédent, exécuté sur un chantdont la structure métrique était formellement calquée sur celle de la strophe. On voit à quoiconduit tout ceci : les structures rythmiques renvoient à la parole sacrée qui soppose à laparole profane, dans un sens que je voudrais préciser pour terminer. On peut en effetremarquer que lhomme est depuis toujours le siège dun antagonisme fondamental entrece quon pourrait appeler la nature et la culture, i.e. entre les lois naturelles ou présuméestelles et les lois artificielles. Ainsi, au discours rhétorique, qui utilise les garants naturelsque sont par exemple les proverbes, soppose le discours logique, qui forge ses propres évidences. Cest pourquoi le plus génial des astronomes pourra dire sans problème que lesoleil se lève ou se couche, se plaçant alors sur le plan rhétorique et non logique. Parmi leslois naturelles, certaines sont considérées comme lexpression directe de la nature deschoses : je pense que les proverbes, en tant quils sont des croyances collectives, ressortis-sent de cette catégorie65. Comme les textes religieux donc, ils manifestent des structuresrythmiques, par lesquelles la rime soppose à la raison. Les textes religieux sont dailleursdestinés à être chantés, voire dansés et mimés, et lon sait que les comptines sont très largement considérées comme des formes altérées et opacifiées de rituels religieux anciens.On peut par ailleurs remarquer une certaine parenté entre les proverbes et les mythes : toutcomme les mythes, les proverbes sont des croyances collectives, et représentent un modede connaissance subjectif - sans distance entre le sujet et lobjet - face à un mode deconnaissance objective qui coexiste parallèlement au précédent. Il sagit dans les deux casde vérités éternelles, immédiates, et fondant souvent des pratiques exemplaires. Cest cettedimension mythique qui confère au proverbe, parmi dautres formes de la parole dautorité,cet extraordinaire pouvoir de conviction. Et le slogan publicitaire ne sy est pas trompé,qui emprunte au proverbe sa parure.Notons pour finir que les grands textes religieux présentent souvent des assonances,allitérations, chiasmes, etc., semblables à ceux trouvés dans les proverbes : quon pense parexemple à lEcclésiaste.65. Je pense que les onomatopées sont également lexpression directe de la nature des choses (mais nesont pas des croyances collectives, bien évidemment). Elles présentent dailleurs certaines structures -redoublements, assonances, allitérations, analogues à celles présentes dans les proverbes.26

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