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Extraits (pages 141 à151) de "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say"

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Extraits (pages 141 à151) de "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say" (L'Harmattan, décembre 2013, 178 pages, 18 euros).

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Extraits (pages 141 à151) de "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say"

  1. 1. CONCLUSION L’entrepreneur, de Say à Kirzner Dans les décennies qui ont suivi la mort de Jean-Baptiste Say, l’entrepreneur s’est effacé de la grande scène de la production des richesses. Le projecteur s’est braqué en priorité sur d’autres acteurs économiques, par exemple les consommateurs chez Frédéric Bastiat, ou sur d’autre phénomènes, par exemple la lutte des classes pour l’appropriation de la plus-value chez Karl Marx, ou encore l’équilibre général des marchés chez Walras, ou encore les relations entre demande globale et emploi chez Keynes. Ainsi est-on passé progressivement d’une micro-économie fondée sur des agents vivants et agissants à une macroéconomie basée sur des mécanismes et des agrégats. D’une micro-économie faite de chair et de sang, où la subjectivité des acteurs joue le rôle principal, à une macroéconomie désincarnée, où les équations et les modèles mathématiques occupent la première place. Ce fut l’époque de la « ruée vers la mathématisation » pour reprendre une formule très expressive d’Israël Kirzner. Longues décennies où l’entrepreneur, pour employer la métaphore d’un autre économiste, fut réduit, comme dans le Hamlet de Shakespeare, au rôle de « spectre de l’économie néoclassique ». Jusqu’au moment inévitable où l’entrepreneur réapparut avec un nouvel éclat dans les écrits de Schumpeter, de Mises, d’Hayek et surtout d’Israël Kirzner ainsi que, plus récemment et sur un plan plus pratique que théorique, dans ceux de Peter Drucker, pour ne citer que les noms les plus connus d’un large public. Certes, l’entrepreneur n’était pas totalement absent des ouvrages de Walras, Pareto ou Alfred Marshall mais il n’occupait pas, chez eux, la place centrale, capitale, prépondérante que lui avait assignée Jean-Baptiste Say. C’est donc l’école autrichienne d’économie politique, par l’intermédiaire de ses principaux représentants, qu’ils soient orthodoxes comme Mises, Hayek et Kirzner, ou plus hétérodoxes comme Schumpeter et Peter Drucker, qui a replacé l’entrepreneur au centre non seulement de la production des richesses comme l’avait fait Say mais encore et surtout au cœur de l’évolution économique. Rien de surprenant à cela : l’entrepreneur, dans nombre de ses aspects, n’est-il pas l’illustration, mieux l’incarnation de cette action humaine qui est, selon Mises, la science générale dans laquelle s’enracine l’ensemble des problèmes de l’économie et des marchés ? 141
  2. 2. Et quand, dans le domaine de la méthode, Mises écrit : « Il faut étudier les lois de l’agir humain et de la coopération sociale, comme le physicien étudie les lois de la nature », ne croirait-on pas entendre Jean-Baptiste Say s’adresser à ses étudiants du Conservatoire des arts et métiers ? Il en va des paysages d’idées comme des paysages naturels, certains se ressemblent, d’autres non. Il est indéniable que nombre d’idées développées par l’école autrichienne forment un paysage général qui s’apparente à celui de Say. C’est ainsi que le sol dans lequel s’était enracinée l’économie politique de Jean-Baptiste Say est le même qui nourrit aujourd’hui les principales théories de l’école autrichienne. Ce sol commun, c’est le subjectivisme de la valeur. Mises considère que le passage de la théorie classique de la valeur (valeur-travail de Ricardo et de ses émules) à la théorie subjective de la valeur (valeur-utilité de Say complétée plus tard par les notions de rareté et d’utilité marginale), a constitué une véritable révolution qui va bien au-delà de l’économie. Cette révolution a révélé l’importance de « l’acte de choisir ». Cet acte est profondément subjectif. Il détermine toutes les décisions de l’homme. Placé devant toutes les opportunités et toutes les virtualités qui s’offrent à lui, devant toutes les fins et tous les moyens, devant toutes les considérations tant matérielles que morales, l’homme est contraint de prendre telle chose et d’en écarter telle autre. Placé devant l’immense liste des possibles, il doit choisir, il doit arranger cette immense liste en une seule gamme de gradation et de préférence. Or, rien de plus subjectif, de plus personnel, pour chaque individu, que d’établir sa propre gamme de gradation et de préférence, qui ne sera pas celle de son voisin. Cette idée fondamentale d’une sorte de gradation, de priorité dans les besoins, se trouve déjà esquissée – simplement esquissée et non pas approfondie - chez Jean Baptiste Say. Dans une société de marché libre, qui est celle sur laquelle raisonne Say, c’est à partir de cette gamme de gradation et de préférence que chaque individu exprime ses besoins et ses désirs et c’est cette manifestation publique de ces besoins et de ces désirs sur le marché qui forme la demande des consommateurs. Pour Mises, la fonction de l’entrepreneur est très précisément de « servir » les consommateurs tels qu’ils sont et tels qu’ils se présentent à un instant donné. Et les profits de cet entrepreneur « sont d’autant plus importants qu’il réussit mieux à procurer aux consommateurs ce qu’ils demandent le plus intensément ». 142
  3. 3. Et Mises d’ajouter : « La production pour le profit est nécessairement la production pour l’utilité, puisque le profit ne peut être gagné qu’en fournissant aux consommateurs ce qu’ils désirent par priorité. »257 Dans l’économie politique de Say comme dans celle de l’école autrichienne l’individu constitue donc une sorte de pôle magnétique en fonction duquel s’organise toute la mécanique de la satisfaction des besoins. Des besoins toujours croissants pour Say selon l’état de la civilisation. Des besoins que l’homme sera contraint d’organiser en une gamme de gradation et de préférence selon les Autrichiens, car il est dans la nature de l’homme d’être obligé de choisir et c’est l’acte éminemment subjectif du choix qui va fixer la valeur des choses. Il n’est plus question, en conséquence, de fonder cette valeur sur la quantité de travail. La valeur travail est morte. C’est Schumpeter qui établit son acte de décès : « Il est insuffisant, souligne-t-il, de qualifier d’erronée la théorie de la valeur-travail. En tout état de cause, celle-ci est morte et enterrée. »258 La production des richesses n’est donc pas le résultat de l’action d’un seul facteur de production – le travail – mais au contraire le fruit de plusieurs facteurs « combinés » par l’entrepreneur. C’était la thèse de Say. C’est aussi celle de Mises : « Le travail à lui seul produit fort peu, souligne Mises, s’il n’est aidé par l’emploi de ce qui a été réalisé auparavant, au moyen d’épargnes et de capital accumulé. Les produits sont le fruit d’une coopération entre le travail et l’outillage ainsi que d’autres biens de production, coopération dirigée selon le plan à longue portée de l’entrepreneur. Les épargnants, dont les économies ont constitué et maintiennent le capital, et les entrepreneurs, qui drainent ce capital vers les emplois où il sert le mieux les consommateurs, ne sont pas moins indispensables au processus de production, que les travailleurs de force. Il est dénué de sens d’imputer tout le produit aux apporteurs de travail, et de passer sous silence la contribution des apporteurs de capitaux et d’idées d’entreprise. Ce qui produit les objets utiles, ce n’est pas l’effort physique comme tel, mais l’effort physique correctement guidé par l’esprit humain vers un but défini. »259 Subjectivisme de la valeur, rôle des besoins et des désirs, place éminente de l’individu, ce qui donnera naissance à la théorie de l’individualisme méthodologique, application de la méthode scientifique à 257 Mises, L’Action humaine, Paris, 1985, PUF/Libre échange , p.316. J. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, 1963, Petite bibliothèque Payot, p.47. 259 Mises, L’Action humaine, p.317. 258 143
  4. 4. l’économie politique et plus largement à « l’agir humain », place de l’entrepreneur comme agent de coordination des facteurs et des acteurs : voilà déjà des thèmes fondamentaux qui constituent chez Say et chez les Autrichiens un terreau commun. A ces premières et fortes convergences, il convient d’en ajouter et d’en souligner une autre qui permet à Say et aux Autrichiens de garder un contact étroit avec le réel et l’humain : le refus catégorique d’une excessive mathématisation de la science économique. Cette tendance à la mathématisation, c’était le grand reproche que Say adressait à Ricardo en dénonçant son esprit d’abstraction. Les Autrichiens seront sur la même ligne. Il n’y a donc pas que le seul entrepreneur dans toute la plénitude de ses fonctions qui soit commun à Say et aux Autrichiens, il y a aussi son environnement, autrement dit « l’écosystème » dans lequel baigne et évolue l’entreprise. De tous les grands Autrichiens, Joseph Schumpeter est celui qui se réclame le plus ouvertement de Jean-Baptiste Say. Schumpeter fonde son raisonnement sur l’hypothèse d’une économie qui fonctionne « en circuit » - l’expression est de lui – et il compare ce circuit à la circulation du sang dans l’organisme animal. Selon lui, ce circuit présente « bon an mal an, essentiellement le même parcours ».260 En d’autres termes, il s’agit d’une vie économique qui tend à un état d’équilibre. L’entrepreneur, que Schumpeter qualifie de « révolutionnaire de l’économie » et de « pionnier involontaire de la révolution sociale et politique »261 est celui qui va perturber ce circuit et faire prendre à l’économie un autre parcours en exécutant « de nouvelles combinaisons » à partir des cinq innovations suivantes : 1 - Fabrication d’un bien nouveau, c’est-à-dire encore non familier au cercle des consommateurs, ou d’une qualité nouvelle d’un bien ; 2 - Introduction d’une méthode de production nouvelle, c’est-à-dire pratiquement inconnue de la branche intéressée de l’industrie ; il n’est nullement nécessaire qu’elle repose sur une découverte scientifiquement nouvelle et elle peut aussi résider dans de nouveaux procédés commerciaux pour une marchandise ; 260 Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique, 1911 (traduction française en 1935), texte accessible par Internet sur le site de l’UQUAC, collection Les Classiques des sciences sociales, chapitres I à III, p.63. 261 Ibid., p.86. 144
  5. 5. 3 - Ouverture d’un débouché nouveau, c’est-à-dire d’un marché où jusqu’à présent la branche intéressée de l’industrie du pays intéressé n’a pas encore été introduite, que ce marché ait existé avant ou non ; 4 - Conquête d’une source nouvelle de matières premières ou de produits semi-ouvrés ; à nouveau, peu importe qu’il faille créer cette source ou qu’elle ait existé antérieurement, qu’on ne l’ait pas prise en considération ou qu’elle ait été tenue pour inaccessible ; 5 - Réalisation d’une nouvelle organisation, comme la création d’une situation de monopole (par exemple la trustification) ou l’apparition brusque d’un monopole.262 Ce qui est important dans les cinq considérations de Schumpeter c’est la présence, à chaque ligne, des mots « nouveau » et « nouvelle ». En effet, Schumpeter ne cantonne pas la nouveauté – c’est-à-dire l’innovation – au seul domaine technique. Selon lui, en plus de la technique, il peut y avoir innovation dans les méthodes de production, dans l’approche commerciale, dans les matières premières, dans l’organisation. Et c’est évidemment l’entrepreneur qui va concevoir et combiner ces nouveautés. C’est donc l’exécution de nouvelles combinaisons qui caractérise l’entrepreneur selon Schumpeter. Et c’est ici qu’il se réclame de Say : « Il y a, écrit-il, des définitions que nous pourrions purement et simplement accepter. Telle est avant tout celle bien connue qui remonte à J.B. Say : la fonction de l’entrepreneur est de combiner, de rassembler les facteurs de production. Même dans un circuit il faut faire ce travail tous les ans, il faut régler la combinaison conformément aux habitudes. On se trouve en présence d’un service d’une espèce particulière – et pas simplement d’un travail quelconque d’administration – quand pour la première fois une combinaison nouvelle est exécutée. Alors il y a entreprise au sens donné par nous à ce terme et la définition de Say coïncide avec la nôtre. »263 Cet entrepreneur révolutionnaire sera donc, par ses combinaisons nouvelles fondées sur de l’innovation au sens large, le responsables de ces « destructions créatrices » dont Schumpeter établira la théorie dans son autre grand livre : Capitalisme, socialisme et démocratie. Mises, pour sa part, reprend à son compte et développe un aspect de la fonction d’entrepreneur qui avait été mis en relief par Say et, avant lui, par Richard Cantillon : le gestionnaire d’incertitude : « Comme tout homme en tant qu’acteur, affirme-t-il, l’entrepreneur est toujours un spéculateur. Il envisage d’agir en fonction de situations futures et incertaines. Son succès ou son échec dépendent de l’exactitude de 262 263 Ibid., p.68. Ibid., p.75. 145
  6. 6. sa prévision d’événements incertains. S’il se trompe dans son jugement intuitif des choses à venir, il est perdu d’avance. La seule source d’où découlent les profits de l’entrepreneur est son aptitude à prévoir mieux que les autres ce que sera la demande des consommateurs […] La fonction spécifique de l’entrepreneur consiste à déterminer l’emploi de facteurs de production. L’entrepreneur est l’homme qui affecte ces moyens à des objectifs spécifiques. En faisant cela, il est poussé par son seul intérêt personnel à faire des profits et à acquérir de la richesse. Mais il ne peut éluder les lois du marché. Il ne peut arriver à ses fins qu’en servant les consommateurs. Son profit dépend de leur approbation de sa façon de faire […] La source ultime d’où dérivent le profit et la perte d’entrepreneur, c’est l’incertitude quant à la constellation future des offres et des demandes. »264 Autant et peut-être même plus que Say, Mises place le consommateur en situation prééminente dans le processus de production des richesses. Ainsi parle-t-il de la souveraineté du consommateur, de sa suprématie, de l’obligation pour l’entrepreneur de satisfaire ses desiderata. Dans une économie de marché libre, ce sont les consommateurs qui dictent leur loi par l’intermédiaire du mécanisme des prix, lequel mécanisme révèle les besoins les plus urgents à satisfaire. Les entrepreneurs sont donc, selon l’expression de Mises, « les mandataires des consommateurs ». Et d’ajouter : « Le point de vue sous lequel les consommateurs choisissent les capitaines de l’industrie et du négoce est exclusivement celui de leur aptitude à adapter la production aux besoins des consommateurs […] Les activités d’entrepreneurs sont, pour ainsi dire, dirigées automatiquement par les désirs des consommateurs, tels que les reflète la structure des prix des biens de consommation […] La réussite en affaires est la preuve de services rendus aux consommateurs. »265 En vertu de toutes ces considérations, Mises, comme Say, place donc le jugement au premier rang des qualités du chef d’entreprise : « Un homme, constate-t-il, devient entrepreneur en saisissant une occasion et en comblant un vide. Il n’est pas besoin d’une formation spéciale pour faire preuve ainsi d’un jugement pénétrant, de prévoyance et d’énergie. Les entrepreneurs les plus efficaces ont souvent été des ignorants, si on se rapporte aux critères scolastiques du corps enseignant. Mais ils étaient à la hauteur de leur fonction sociale, qui est d’adapter la production aux demandes les plus urgentes. C’est en raison de ce mérite que les consommateurs les ont choisis pour guider la vie économique. »266 Le mécanisme des prix, tel qu’il va s’établir sur le marché libre, sera donc le moyen par lequel la multitude des consommateurs va s’adresser au 264 Mises, L’Action humaine, op.cit., p.307 et 310. Ibid., p.330-326 et 331. 266 Ibid., p.322. 265 146
  7. 7. monde des producteurs, mieux, va en quelque sorte orienter la production dans telle ou telle direction en fonction des besoins. C’est dire que le marché libre sera porteur d’informations, source d’organisation et lieu de diffusion de connaissances. Cette faculté du marché libre à capter des milliers de données préalablement dispersées et fractionnées, pour les grouper, les organiser, les éclairer et, enfin, les transmettre dans tout le système économique sera très précisément ce que Hayek nommera l’ordre spontané. Entre la production et la consommation il y a l’entrepreneur. L’entrepreneur est donc celui qui reçoit de l’information et émet de l’innovation. Mais pour que cette dialectique réception-émission soit efficace et productive il importe que le marché reste totalement libre. Si l’Etat s’interpose, par exemple en bloquant ou réglementant les prix, il brouille les signaux et oriente les entrepreneurs dans les voies sans issue du malajustement des produits au marché ou du mal-investissement des facteurs. S’inspirant de Mises, dont il fut l’élève et qui fut ensuite son directeur de thèse de doctorat, ainsi que des écrits d’Hayek, Israël Kirzner a consacré une grande partie de ses recherches à construire ce qu’il appelle lui-même « une théorie positive du processus concurrentiel-entrepreneurial ».267 Tâche colossale qui a contribué à replacer avec éclat l’entrepreneur au centre de l’économie politique alors que ce même entrepreneur avait été complètement éliminé de la tradition dominante néoclassique, laquelle avait focalisé toute son attention sur l’équilibre du marché en situation de concurrence parfaite, et sur la modélisation mathématique de cet équilibre. Kirzner va donc porter toute son attention non plus sur l’équilibre des marchés, point central de l’économie politique standard de son époque, qui présente le défaut de tout ramener à deux variables, les prix et les quantités, mais sur ce qu’il nomme le processus de marché, notion plus riche qui fait intervenir, pour ce qui concerne les produits, en plus des prix et des quantités, les qualités, les types, les modes de production, le coût des facteurs, les structures des divers marchés… De sauter ainsi du concept d’équilibre à celui de processus, c’est passer de la statique à la dynamique. Et l’entrepreneur de Kirzner se placera au centre de cette dynamique pour saisir toutes les occasions de profit qu’il pourra identifier dans le processus de marché. L’entrepreneur retrouve donc sa place au centre de l’économie. En effet, il n’y a que l’entrepreneur qui puisse combiner – ou recombiner – des facteurs de production – les fonds productifs dans la 267 Israël M. Kirzner, Concurrence et Esprit d’entreprise, Paris, 2005, Economica, p.169. 147
  8. 8. terminologie de Say – pour exercer dans le cadre d’un marché dynamique une pression concurrentielle qui lui soit favorable. Car Kirzner ne dissocie jamais entrepreneur et concurrence. C’est en combinant, ou en recombinant de manière intelligente et efficace ses facteurs de productions en vue de satisfaire d’une meilleure façon, soit des besoins existants, soit des besoins nouveaux, que l’entrepreneur peut s’imposer face à ses concurrents et saisir ainsi de nouvelles occasions de profit ignorées jusque là. S’attacher à faire des offres attractives est donc un impératif car, selon Kirzner « le processus de marché est intrinsèquement concurrentiel ».268 La caractéristique principale de l’entrepreneur que campe Kirzner réside en ceci qu’il doit être avant tout et par-dessus tout un entrepreneur vigilant. Son obligation est d’être constamment en alerte face au processus de marché pour saisir toutes les occasions de profit. On peut comparer ces occasions de profit à des ressources minières : elles sont cachées au premier regard. Il faut d’abord les découvrir, ensuite les évaluer, enfin les exploiter. Sa loi, c’est la concurrence. Entrepreneur et concurrence sont quasi synonymes : « Ces deux notions, proclame Kirzner, doivent être comprises comme les deux faces d’une même pièce […] Une réelle compréhension du processus de marché réclame une notion de la concurrence analytiquement indissociable de la fonction d’entrepreneur […] Le processus concurrentiel du marché est essentiellement entrepreneurial.269 C’est dire que le marché tel que le conçoit Kirzner est un marché non seulement libre mais largement ouvert où les participants entrent et sortent, apparaissent et disparaissent en fonction de la concurrence, autrement dit en fonction de l’efficacité avec laquelle ils servent les consommateurs et de la perspicacité avec laquelle ils savent identifier et saisir les occasions de profit. On retrouve donc chez l’entrepreneur de Kirzner trois aspects principaux qui étaient déjà présents chez Jean-Baptiste Say : l’attention aux souhaits des consommateurs, l’esprit de combinaison pour agencer au mieux les facteurs de production, enfin l’intuition pour deviner l’évolution des besoins. Et Jean-Baptiste Say aurait pu souscrire sans réserve à cette phrase de Kirzner : « L’entrepreneur assume, pensons-nous, le rôle décisif dans le processus de marché. »270 268 Ibid., p.9. Ibid., p.7 et 12. 270 Ibid., p.23. 269 148
  9. 9. Bien que n’étant pas un théoricien de l’économie mais plutôt un praticien du mangement et un consultant de grande renommée dans ce domaine, Peter Drucker a apporté de solides pierres à l’œuvre de réhabilitation de l’entrepreneur. Publié en 1985 en langue française sous le titre Les Entrepreneurs, son ouvrage capital sur le sujet avait un titre anglais mieux en rapport avec son contenu : Innovation et activité entrepreneuriale. La thèse centrale de Peter Drucker est que le monde est entré dans une ère de profonde mutation dans deux secteurs principaux : la technique et la démographie. Cette mutation est structurelle et mondiale. Pour affronter cette haute mer faite de tempêtes mais aussi d’opportunités il faudra hisser la voile de l’esprit d’entreprise et mettre le cap sur l’innovation. Le livre de Drucker s’ouvre par une mise en garde à la France : « Aucun grand pays, affirme-t-il, n’a autant besoin d’une économie d’entrepreneurs que la France, tant sur le plan économique que social ou même psychologique. Faute de savoir créer les conditions favorables à l’apparition d’une économie d’entrepreneurs, la France se verra contrainte à sacrifier son avenir sur l’autel du passé, tout particulièrement sous la pression de l’évolution démographique […] Pourtant, aucune autre grande nation n’est aussi bien préparée et équipée que la France pour la mise en œuvre d’une économie d’entrepreneurs, tant du point de vue des ressources humaines que des connaissances indispensables. »271 C’est surtout dans le domaine des techniques de pointe – information, télécommunications, biotechnologies et autres – que l’esprit d’entreprise est indispensable. Toutefois, un tel esprit doit aussi irriguer l’ensemble de l’économie, faute de quoi les personnes et les capitaux choisiront les emplois et les investissements les plus sûrs au détriment des innovations, autrement dit choisiront le passé au détriment de l’avenir : « Si tous les jeunes gens ambitieux de haut niveau, insiste Drucker, ne recherchent pas systématiquement les nouvelles et petites entreprises dynamiques, porteuses d’innovation, la haute technologie flétrira sur place, privée de ses ressources vitales et en dépit de tout soutien de l’Etat et de l’opinion publique. Seule une économie d’entrepreneurs florissante, pourra créer les conditions politiques nécessaires à la réussite de la haute technologie. Faute de quoi l’Etat et l’opinion publique deviendront hostiles à toute forme de nouveauté, y compris les techniques de pointe. Ils seront forcés de consacrer toutes leurs ressources à soutenir ce qui existe déjà et venir au secours de géants en difficulté. Tout ce qui viendra concurrencer de près ou de loin les géants du passé apparaîtra comme une menace qu’il 271 Peter Drucker, Les Entrepreneurs, Paris, 1985, L’Expansion/Hachette/J.C. Lattès, p.11. 149
  10. 10. s’agira de repousser […] La France a donc besoin d’un développement de l’esprit d’entreprise en marge et au-delà de la haute technologie, afin de créer le climat politique sans lequel tout devient une menace et un problème. »272 Cela dit, la grande idée de Peter Drucker – qui serait aussi une grande réforme des mentalités, surtout dans la vieille Europe – est de faire sortir les notions d’esprit d’entreprise et d’entrepreneur du domaine de l’économie pour les étendre à toutes les activités. Selon lui, l’une des grandes réussites de l’esprit d’entreprise hors économie est la création et le développement de l’Université américaine. Et il plaide pour l’extension de l’esprit d’entreprise à tout le secteur public : «L’innovation et l’esprit d’entreprise, assure-t-il, sont tout aussi indispensables au secteur public. L’Etat-Providence, qui commença avec Bismarck dans les années 1880, a cent ans. C’est une réalisation essentielle que personne ne songe à supprimer. Mais même ses plus ardents partisans sont forcés de reconnaître que l’Etat-Providence n’est plus « l’avenir ». L’innovation audacieuse est aussi indispensable aux services publics du secteur de la santé, de l’éducation, des universités et de l’administration que la haute technologie est nécessaire à l’économie en général. »273 Peter Drucker partage avec Kirzner l’analyse selon laquelle l’économie politique standard enseignée dans les universités a relégué l’entrepreneur dans l’arrière-boutique de la théorie économique car elle vise à optimiser ce qui existe déjà plutôt qu’à faire naître ce qui devra exister demain : « La doctrine classique, explique Drucker, s’attache à tirer le maximum des ressources existantes et cherche à instaurer une situation d’équilibre. Elle ne peut s’occuper de l’entrepreneur, et le relègue aux frontières imprécises du domaine des « facteurs externes » avec le climat et le temps, l’Etat et la politique, la peste et la guerre, mais aussi la technologie. L’économiste traditionnel, en dehors de toute notion d’écoles et autres formes en « isme » ne nie bien sûr pas l’existence et l’importance de ces facteurs externes. Mais ils n’appartiennent pas au même monde, ils ne rentrent pas dans son modèle, ses équations et ses prédictions. »274 Quitter le monde schématique et abstrait des modèles et des équations pour retrouver la terre ferme d’une économie d’entrepreneurs, surtout en période de mutations, tel est l’impérieux conseil de Peter Drucker. C’était aussi l’ambition de Jean-Baptiste Say face aux abstractions de Ricardo. Il est vrai que chacun écrivait au bord d’une immense révolution. 272 Ibid., p.12. Ibid., p.14. 274 Ibid., p.52. 273 150
  11. 11. La grande révolution industrielle qui venait de prendre son essor en Angleterre pour Say. La grande révolution numérique mondiale, lourde de menaces mais aussi d’opportunités, qui venait d’éclore dans la Silicon Valley pour Drucker. C’est peut-être la raison pour laquelle Say et Peter Drucker partagent plusieurs idées fondamentales. D’abord l’attention à accorder aux besoins comme moteur de l’économie. On se souvient que chez Say ils sont mouvants, changeants, infinis et que leur extension et leur satisfaction sont des signes de civilisation. Peter Drucker va plus loin et considère que ce sont eux qui suscitent l’innovation. Mieux, ils sont « une source d’innovation essentielle ».275 L’un et l’autre lient donc très étroitement innovation et entrepreneur, celui-ci étant l’instrument de celle-là. D’où l’autre idée qui les réunit, à savoir que le changement n’est pas une malédiction mais une nécessité. Une saine nécessité. Et c’est précisément sur ce point que Péter Drucker rend un hommage éclatant à Jean-Baptiste Say : « Toute pratique, explique-t-il, s’appuie sur une théorie, même si le praticien n’en a pas lui-même conscience. L’esprit d’entreprise s’appuie sur une théorie de l’économie et de la société. Cette théorie considère le changement comme quelque chose de normal, et même d’extrêmement sain. Elle estime que la plus grande tâche de la société – et de l’économie consiste à faire quelque chose de différent, plutôt que de faire mieux ce qui a déjà été fait. C’est, pour l’essentiel, ce que voulait dire J.B. Say il y a deux cents ans, quand il a inventé le terme d’entrepreneur. Ce terme voulait être un manifeste et une déclaration de dissidence : l’entrepreneur bouleverse et désorganise. Il accomplit, selon la formule de Schumpeter, une œuvre de « destruction créatrice ».276 275 276 Ibid., p.102. Ibid., p.51. 151

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