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Robert shiller enjeuxlesechos-122009

  1. 1. 263_Entretien 19/11/09 7:22 Page 56 EN COUVERTURE ENTRETIEN AVEC… … ROBERT SHILLER PROFESSEUR À L’UNIVERSITÉ DE YALE « L’économie comportementale mène aujourd’hui la même bataille que Keynes à son époque. » Enjeux-Les Echos – « Le plus difficile n’est pas d’avoir de nouvelles idées mais d’échapper aux anciennes », écrivait Keynes. En le réhabilitant, ne craignez-vous pas à votre tour de céder à de vieilles lunes ? Robert Shiller – Bien au contraire. Keynes me semble aujourd’hui très nouveau. James Tobin [le concepteur de la fameuse taxe dont Jacques Chirac s’est fait le porte-drapeau, NDLR] lorsqu’il enseignait à Yale, me disait déjà combien, étudiant à Harvard, il trouvait la révolution keynésienne passionnante et régénérante. Je dirais même qu’on mène aujourd’hui la même bataille que Keynes à son époque. Pour une raison qui m’échappe, les économistes n’accrochent pas à sa pensée, comme si l’idée que les individus sont des êtres rationnels optimisant en permanence leurs choix leur était consubstantielle. Si c’était vrai, nous aurions un modèle très élégant pour expliquer toutes nos décisions 56 ❘ ENJEUX LES ECHOS ❘ DÉCEMBRE 2009 RICK FRIEDMAN/WPN/ABACA PROPOS RECUEILLIS PAR PASCALE-MARIE DESCHAMPS
  2. 2. 263_Entretien 17/11/09 14:26 Page 57 économiques mais ce n’est pas le cas. Keynes fréquentait des cercles et des personnalités aux modes de pensée bien différents. L’apprécier, c’est à mon sens accepter de voir les choses dans une perspective plus large. Peut-être que les économistes n’y parviendront jamais. C’est une profession dont la logique interne s’accommode très difficilement d’autres manières d’appréhender le monde. Cette difficulté qu’ont les économistes de s’affranchir de l’« Homo economicus » rationnel et optimisateur s’expliqueraitelle par les efforts de cette profession pour s’ériger en science dure au même titre que les maths ou la physique ? R. S. – Les économistes raisonnent de manière scientifique quand ils posent leurs axiomes et en déduisent les conséquences. Mais ils ont une préférence pour les axiomes élégants qui les conduisent à de belles modélisations. Or le problème est que le monde n’est pas élégant au sens des mathématiciens, surtout si l’on considère l’économie comme l’étude des comportements humains. Je ne dis pas que les économistes se trompent du tout au tout mais, quand il s’agit de comprendre l’instabilité de l’économie, il faut savoir penser plus loin et incorporer la psychologie et la sociologie. Seulement les économistes sont très mal à l’aise avec ces disciplines qu’ils jugent rudimentaires. Et puis, chez les Américains surtout, la sociologie a la même connotation négative que le communisme ou le fascisme. Ce sont bien sûr des préjugés, comme il y en a dans toutes les professions. / / Pour vous, qu’a donc Keynes de si moderne aujourd’hui ? R. S. – Les idées économiques se sont déve- loppées sur plusieurs siècles… A le relire, je trouve aussi Adam Smith très moderne parfois. Je ne dirais donc pas de Keynes qu’il est moderne mais qu’il était réaliste face aux circonstances et avait l’esprit ouvert en s’attachant moins au formalisme qu’à la substance des choses. C’était une intelligence différente. Le problème de l’économie est qu’elle est d’une telle complexité qu’on est tenté de la réduire à quelque chose de trop simple. Surtout au sein d’une profession qui use d’axiomes qu’il est plus pratique de ne pas remettre en question car ils donnent l’impression de faire des progrès. On a donc décrit la Théorie générale de Keynes comme un ouvrage de modélisation pas très bien conçu et organisé. On y trouve très peu de ces mathématiques qui auraient pu clarifier les choses. John Hicks a tenté cette mathématisation pour tirer au clair la quintessence du livre. Sa contribution fut très utile, mais au passage on a perdu des traits essentiels de la pensée de Keynes. Si, avec George Akerlof, nous avons titré notre livre Les Esprits animaux, c’est justement parce que ces passions sont au cœur de la Théorie générale. John Hicks les a complètement ignorées. Il a cherché chez Keynes ce qui « Pour comprendre l’instabilité de l’économie, il faut associer la sociologie et la psychologie. Mais les économistes les apprécient peu. » pouvait intéresser les économistes, par exemple, une manière de traiter les données statistiques disponibles à l’époque. Pourtant, dans son livre, Keynes souligne qu’on manque de données, sur la confiance notamment. On pouvait donc le lire comme un plaidoyer pour creuser le sujet. Mais Hicks est passé à côté. Votre livre serait donc une sorte de programme de recherche en vue de développer de nouveaux outils macroéconomiques pour concevoir les politiques publiques ? R. S. – J’ai passé une grande partie de ma carrière à essayer de mesurer les effets des « esprits animaux » sur les comportements économiques. J’ai ainsi constitué des indices de prix de l’immobilier [le Shil- Biographie. Professeur à l’université de Yale, Robert Shiller est l’un des premiers à avoir alerté les autorités américaines sur le péril des subprimes. Spécialiste des bulles, il vient de publier avec George Akerlof, prix Nobel 2001,« Les Esprits animaux » (Pearson): l’économie comportementale vient appuyer par des résultats les intuitions de John Maynard Keynes. ler-Case Index, NDLR] à partir des transactions réelles sur les mêmes biens. J’ai mené depuis vingt ans des centaines d’enquêtes auprès des acteurs de la Bourse et auprès des acquéreurs de logement pour comprendre leurs attitudes. Tout ceci en dépit du manque d’intérêt qu’y portait la majorité de mes collègues. La profession tend à être sur des rails et ces enquêtes ne correspondent pas aux schémas. Toutes les professions sont régies par des incitations qui récompensent certaines inclinations. Les économistes se sentent ainsi mieux récompensés quand ils développent un modèle mathématique. Ces modèles sont certainement utiles mais, à l’évidence, ils ne nous préparent pas à affronter au mieux des événements comme ceux que nous venons de connaître. Que peut alors apporter l’économie comportementale aux modèles macroéconomiques ? R. S. – Il est par exemple une notion bien connue des économistes mais qui a été occultée par la théorie moderne : l’illusion monétaire. Keynes avait l’intuition que nos décisions tendent à s’appuyer sur la valeur nominale et non réelle de la monnaie ; c’est-à-dire en ne tenant pas compte de l’inflation. D’où les indices de prix à la consommation issus des travaux d’Irving Fischer (1867-1947). Mais les tenants de la maximisation rationnelle, emmenés par Milton Friedman, ont battu en brèche ces idées en estimant que les salariés négocient leur rémunération en anticipant l’inflation future. Ce revirement théorique qui a produit la théorie du chômage naturel a eu de profondes répercussions sur les politiques économiques. Mais de même que les individus ne sont pas totalement en proie à l’illusion monétaire, comme le pensait Fischer, ils n’en sont pas totalement exempts, comme le voulait Friedman. Sinon, les ménages ne se laisseraient pas prendre à l’illusion que l’immobilier est un placement imbattable et se laisseraient sans doute moins emporter par les bulles. Vous allez même jusqu’à dire que l’inflation zéro contribue à la hausse du chômage. Cela va totalement à l’encontre de ce que Milton Friedman postulait… R. S. – Oui, c’est une réponse de la théorie comportementale aux économistes qui défendent l’idée que la courbe dite de Phillips (1) n’est pas stable : le chômage est une ➣ DÉCEMBRE 2009 ❘ ENJEUX LES ECHOS ❘ 5 7
  3. 3. 263_Entretien 17/11/09 14:26 Page 58 EN COUVERTURE Que proposez-vous qui aiderait les agents économiques à ne pas céder à l’illusion monétaire ? R. S. – Les rationalistes imaginent que les individus calculent en permanence. Or il s’avère que la plupart d’entre nous ne le font pas ou trop lentement. Raisonner en prix nominaux crée pourtant de nombreuses distorsions. C’est pourquoi j’ai présenté au Policy Exchange, un laboratoire d’idées britannique, un projet de nouvelle unité de compte liée à l’inflation : le panier (2). J’en ai d’ailleurs discuté avec des membres du gouvernement. C’est une adaptation de l’unitad de fomento (UF ou unité de développement indexée sur l’inflation) introduite par le gouvernement chilien en 1967 et popularisée dans les années 80. Depuis les Chiliens évaluent leur logement en UF et négocient leurs emprunts en ces termes. Ce système a rendu l’économie chilienne la plus sûre au monde contre l’inflation. Aujourd’hui, les dettes publiques américaine et britannique atteignent des sommets. Si cela affecte les prix, nous serons nombreux à en souffrir. Durant la Dépression, les prix ont chuté : ceux qui détenaient de la dette ont vu sa valeur grimper tout comme ceux qui avaient emprunté. D’où le marasme financier qui a contribué à la sévérité de la crise des années 30. Quand on examine la situation actuelle, on devrait donc se demander comment éviter ce même chaos qui se profile. D’où l’intérêt 58 ❘ ENJEUX LES ECHOS ❘ DÉCEMBRE 2009 tage le moral que le montant de la dette publique. C’est ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui. Car un sentiment général de colère et d’injustice est en train de monter et ses conséquences sont imprévisibles. Nous insistons beaucoup là-dessus dans notre livre car lorsque les individus sont en proie à l’injustice et à la colère, cela peut très mal tourner. Les Etats-Unis connaissent la deuxième pire récession de leur histoire et, même si les choses semblent moins se dégrader, il aurait sans doute fallu faire une relance plus rapide et mieux traiter l’endettement des ménages. « Parler de bulles à des macroéconomistes, c’est comme parler d’astrologie à des astronomes : cela ne fait pas sérieux. » de disposer d’une unité de mesure qui neutralise l’inflation. Elle aurait notamment l’avantage que les salaires nominaux pourraient baisser sans que les individus aient l’impression de perdre la face. Pour les puristes, les plans de relance ne sont pas keynésiens car au lieu de lever les incertitudes qui sapent la confiance, ils en créeraient en n’offrant pas de perspectives claires sur le désendettement des Etats (hausse des impôts, inflation, etc.). Qu’en pensez-vous ? R. S. – Ce n’est pas la relance qui crée l’in- certitude mais la crise dans laquelle nous sommes. La relance répond à une vision réaliste de la nature humaine. Elle encourage de fait la confiance car elle instaure un climat de normalité. Il fallait en effet éviter un krach bancaire dont le spectacle aurait plus profondément encore ébranlé la confiance des citoyens. Cela me paraît plus important que l’augmentation de la dette publique et l’inquiétude que peuvent ressentir certains, assez peu nombreux, en réalité. En revanche, il aurait sans doute fallu mieux remédier aux expulsions des ménages qui ne pouvaient plus faire face à leurs échéances : apprendre que son voisin a été jeté hors de sa maison affecte davan- La reine d’Angleterre a demandé aux économistes pourquoi ils n’avaient rien vu venir. Que lui diriez-vous ? R. S. – A l’occasion de ma conférence sur le sujet en mai dernier, la London School of Economics m’a présenté comme l’un de ceux qui justement avaient prédit la catastrophe… Ce sont surtout les macroéconomistes, soit un cinquième de la profession, qui n’ont rien vu venir. Ce sont pourtant eux qui auraient dû la prévoir et, en tant que groupe, non seulement ils ne l’ont pas fait mais ils en ont nié la possibilité. Il y a notamment eu ce déni des bulles. Il suffit de jeter un œil sur les sommaires et les index des manuels d’économie : le terme même de « bulle » n’y apparaît pas. Parler de bulle dans ces cercles, c’est un peu comme parler d’astrologie aux astronomes. Cela ne fait pas sérieux. Les économistes ont raté le krach car leur cadre théorique prédit que les individus réagissent rationnellement aux informations et cette information n’y apparaissait pas. Leurs modèles ne la montraient pas, pour la bonne raison qu’ils sont faux. Akerlof et moi avons écrit ce livre parce que nous ressentions la même frustration que la reine Elizabeth, et cela depuis vingt ans. Nous l’avons écrit à l’intention du grand public parce que nous anticipions que la profession ne nous lirait pas. Cela dit, elle a eu quelques réactions et l’économie comportementale connaît un succès grandissant auprès des étudiants. Il y a donc un peu d’espoir. ■ (1) Selon l’économiste néo-zélandais Alban Phillips, l’augmentation des salaires nominaux est source d’inflation car elle accroît les coûts de production des entreprises, celles-ci étant alors contraintes d’augmenter leurs prix afin de restaurer leurs marges. (2) The Case for a Basket, a new way of showing the true value of money, Policy Exchange, 2009. RICK FRIEDMAN/WPN/ABACA ➣ conséquence des anticipations inflationnistes et non pas de l’inflation elle-même. George Akerlof et moi-même pensons, au contraire, qu’il y a une relation stable entre inflation et chômage, justement à cause de la manière dont les individus perçoivent les changements de prix. Parmi les causes des dépressions figure le fait que les salariés ne veulent pas entendre parler de diminution de leur salaire nominal, alors même que les prix chutent ; une baisse de salaire est prise pour une insulte ou une sanction. Même l’université de Yale, qui a perdu 7 milliards de dollars dans la crise et dont les professeurs sont pourtant bien au fait du problème, n’a pas osé baisser leurs traitements. Elle s’est contentée de les geler. Or si les salaires sont gelés et qu’il y a de l’inflation, ceux-ci baissent, mais personne ne proteste. Voilà pourquoi l’illusion monétaire est au cœur de la relation entre inflation et chômage.

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