NO-MAD 1
PABLO R MENDOZA
Traduction de Philippe Saidj
2 NO-MAD
NO-MAD 3
À dame Marta.
“Tem que ser feito!”
4 NO-MAD
No-mad
©Pablo R Mendoza 2013
Traduction de Philippe Saidj
ISBN-10:1493778889
ISBN-13: 978-1493778881
©Pablo R Men...
NO-MAD 5
INDEX
1 EURO-BABEL 7
2 EURO-BABBLE 24
3 EURO-BIBLE 36
4 EURO-BUBBLE 51
5 WANDRA 62
6 VIA FATEBENEFRATELLI 76
7 VI...
6 NO-MAD
NO-MAD 7
1 EURO-BABEL
Juan Mari Arzak, un chef cuisinier basque de très grande
réputation, a dit une fois que, sans aucun ...
8 NO-MAD
En ce début de millénaire si frénétique, l’émigrant
occasionnel, et particulièrement celui des nouvelles
générati...
NO-MAD 9
exemple, l’archétype immortel du croque-madame. En ce qui
me concerne, le meilleur est pour l’instant, et sans au...
10 NO-MAD
as un tic et que tu peux même hausser les deux sourcils.
Absorbés dans leur réflexion sur comment se défendre de...
NO-MAD 11
à la mairie une autorisation pour tourner un film. Je dois dire
que Jéjé a une facilité admirable pour duper les...
12 NO-MAD
et, pour ma part, je commençais à flirter avec la psychologie
d’entreprise.
Avant Bonn, Jéjé avait initié sa car...
NO-MAD 13
―Léonardito ! Comment ça va, mon petit père ? –
pendant qu’il agitait son manteau afin d’en enlever l’eau, on
vo...
14 NO-MAD
étant des actes de terrorisme et qu’un autre cabinet, du même
propriétaire il me semble, a ajouté au recours un ...
NO-MAD 15
responsable ? Et bien, bien des années plus tard, face au
peloton d’exécution, pardon, face à la famille au comp...
16 NO-MAD
je me limite à faire mes discours éclectiques entre deux
voyages. Cela ne m’empêche pas de devoir justifier mes
...
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de La Maison de l’Aubrac et ses rouges d’origine contrôlée. La
nuit dura longtemps dans le Folies Pigalle, c’éta...
18 NO-MAD
Sandra est une de ces personnes pleines de vie qui
garantissent bonne humeur et absence d’amertume du
moment que...
NO-MAD 19
Mon portugais parlé est assez bon, mais nous avons passé
l’accord de parler en portugnol en forçant le plus posi...
20 NO-MAD
―Si tu dragues, si nous nous disputons ou si tu te perds,
voici l’adresse. S’il te plaît, si tu trouves quelqu’u...
NO-MAD 21
tombé amoureux, et nous verrons bien ce qu’il se passera
alors.
Mon discours commence à dix heures du matin et j...
22 NO-MAD
matras hautement ennuyeux, même s’ils se montrent utiles
pour quelques thérapies. Le même samba pendant une heur...
NO-MAD 23
leur langue. Cette année-ci, il y a un débat tendu à l’université
du Portugal sur la dernière réforme du code de...
24 NO-MAD
2 EURO-BABBLE
Le projecteur montre une tache de Rorschach, la
première. Je l’utilise beaucoup pour donner du lia...
NO-MAD 25
« Dans cette composante psychologique que je mentionne
l’acteur principal c’est vous, les utilisateurs du systèm...
26 NO-MAD
que nous allons arriver à faire c’est analyser la pulsation de la
compagnie dans son ensemble, détecter des comp...
NO-MAD 27
fonctionnement pratique de l’outil, mais dans le futur ces
études feront bien des points d’inflexion clés dans
l...
28 NO-MAD
manière que le bateleur est la ligne temporelle. Chaque jour
dans la ligne temporelle contient un bateleur sur l...
NO-MAD 29
premiers succesifs et celle qui représente les règles du marché
du projet. Jusqu’à ce point-là les concepts sont...
30 NO-MAD
―Le jour où tu trouveras une polenta de lapin qui soit
meilleure je changerai surement mes habitudes. D’ici là, ...
NO-MAD 31
consulting et ça se facture. Avec toute mon affection, comme
je ne te facture rien, je me réserve le droit de me...
32 NO-MAD
te lèves tu te convertis en tsar de toutes les Russies. Si je ne
me trompe pas c’est la seule gueule-de-bois qui...
NO-MAD 33
long sur tes aptitudes. Je vais être curieux : qui a donné le feu
vert pour cette histoire de tarot? Pas Jean-Ma...
34 NO-MAD
―Bon, j’attendrai, mais il fallait que j’essaye, tu
comprends, n’est-ce pas? Et ne t’inquiète pas pour les douze...
NO-MAD 35
―Je pensais aller prendre un bain, mais bon, on se voit à
la porte principale dans quinze minutes.
36 NO-MAD
3 EURO-BIBLE
L’Europe est un grand champ parsemé d’églises et de
cathédrales. Dans ma recherche constante de pas...
NO-MAD 37
l’infinitude entre deux points quelconques, aussi proches se
trouvent-ils l’un de l’autre.
Chaque fois que je va...
38 NO-MAD
avant de sortir dans la rue. Il est vrai que je me suis surpris à
faire la même chose quelques fois. Les deux no...
NO-MAD 39
toujours pénible à entendre, mais que faites-vous de vos vies?
Comment avez-vous connu à ces deux éléments?
―Je ...
40 NO-MAD
pas vrai Léo? J’ai annulé un dîner aujourd’hui pour pouvoir
aller avec vous. Qu’en dites-vous les filles?
Chloé,...
NO-MAD 41
portugnol. Mais d’accord, l’italienne a allumé une petite
lumière en moi, ça fait longtemps que je ne m’affole p...
42 NO-MAD
spécialité, peut-être bien que oui, j’ai besoin de parler. Je
connais beaucoup d’églises parce que j’ai été novi...
NO-MAD 43
dysfonctionnements se propagent à la génération suivante.
C’est pourquoi nous devons nous efforcer à cultiver un...
44 NO-MAD
Attention hein, sans idées derrière la tête, Chloé. Même si le
Seigneur t’a donné la beauté, ça c’est quelque ch...
NO-MAD 45
d’avoir accaparé celle de reine sans qu’Adam ne s’en rende
compte. De nos jours le résultat du féminisme exacerb...
46 NO-MAD
sciatique est une punition suffisante, apparemment en tout cas
– il se signe.
L’homme a doublé López-Ibor2
par l...
NO-MAD 47
voisin, nous non. A nous, vous nous demandez une fabrique
de blé, et nous vous faisons voir que si avec le blé, ...
48 NO-MAD
forces sont la même chose, mais avec des vitesses et des
degrés de concentration différents : lumière, magnétism...
NO-MAD 49
protestant, depuis que j’ai perdu mon troupeau je n’arrête pas
de me plaindre.
Sur ce, Wolfram se tortille comme...
50 NO-MAD
chercherai certainement Wolfram lors d’un de mes passages à
Milan, j’apporterai alors un bloc-notes. J’ai connu ...
NO-MAD 51
4 EURO-BUBBLE
―Nous n’allons pas avoir le temps ni de voir Caravaggio
ni Mantegna, Sandra. Le pressing va fermer...
52 NO-MAD
d’une subvention, cela reste le Palace. Les yeux rayonnant de
Lucia sont toujours à leur place. Sandra me fait u...
NO-MAD 53
―Merci beaucoup Pietro, je le ferai vraiment. Mais
d’abord une question : tu as mentionné un fournisseur indou.
...
54 NO-MAD
d’un coup ils se mettent à spolier les investissements. Mais
continue s’il te plaît, dis-en moi plus.
―Exact, ju...
NO-MAD 55
occidental, appelons ça comme ça, est intéressé et ils
n’arrêtent pas de nous faire des offres qui sont largemen...
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Un hétéroclite groupe d’amis a rendez-vous à Milan pour l’anniversaire d’un prestigieux journal. Chacun d’eux vient de différents pays et circonstances et vont fêter ensemble l’évènement dans un cadre privilégié : la gallerie Vittorio Emanuele, qui a été fermée pour l’occasion. Raconté en première personne par Léonardo Ruiz, psychologue et consultant d’entreprises espagnol, NO-MAD est un passage à travers quelques unes des inquiétudes du trépidant début de millénaire en cours. Léonardo est un cynique optimiste, habitué aux entourages multiculturels et au travail avec les névroses qui nichent dans le quotidien des corporations. En sa compagnie, le lecteur est submergé dans un nuage d’archétypes et appréciations tout au long d’une journée ludique, sophistiquée et décadente. Le roman est un innocent jouet psychologique qui, par le biais de légers clins d’œil, nous propose une promenade fraîche et nonchalante par la mentalité de notre époque de transition digitale et intégration de cultures.

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No-mad (Français)

  1. 1. NO-MAD 1 PABLO R MENDOZA Traduction de Philippe Saidj
  2. 2. 2 NO-MAD
  3. 3. NO-MAD 3 À dame Marta. “Tem que ser feito!”
  4. 4. 4 NO-MAD No-mad ©Pablo R Mendoza 2013 Traduction de Philippe Saidj ISBN-10:1493778889 ISBN-13: 978-1493778881 ©Pablo R Mendoza 2010 – 1re publication en espagnol Touts droits réservés. Toutes les autres marques commerciales sont la propriété de leurs détenteurs respectifs.
  5. 5. NO-MAD 5 INDEX 1 EURO-BABEL 7 2 EURO-BABBLE 24 3 EURO-BIBLE 36 4 EURO-BUBBLE 51 5 WANDRA 62 6 VIA FATEBENEFRATELLI 76 7 VIALE BIGNI 85 8 VIA GIORGIO PALLAVICINO 96 9 CHLOÉ 106 10 DIAPASON 117 11 OUVERTURE 130 12 INTERLUDE 140 13 SILVIA 150 14 PREMIER QUARTIER DE LUNE 160 15 PLEINE LUNE 170 16 DERNIER CROISSANT DE LUNE 178 17 NOUVELLE LUNE 188 18    197 19 EURO-TRASH 206 20 AFTERMATH 215 NOTE DE L’AUTEUR 227
  6. 6. 6 NO-MAD
  7. 7. NO-MAD 7 1 EURO-BABEL Juan Mari Arzak, un chef cuisinier basque de très grande réputation, a dit une fois que, sans aucun doute, le meilleur plat du monde était le croque-madame fait avec beaucoup de tendresse. Ce qui à première vue peut paraître une “boutade” se convertit, lorsqu’on l’envisage sous un certain angle, en une grande vérité. Au cours de ma courte existence, j’ai connu quelques personnes étonnantes dont le hobby était de tester le même plat dans tous les restaurants du monde, ce qui leur donnait une connaissance profonde du sujet, à tel point qu’elles peuvent, encore aujourd’hui, corriger les pratiques culinaires de quelques grands chefs. Un couple, lui journaliste et elle psychologue, séparés aujourd’hui par ces tournants propres de la vie, m’a particulièrement frappé. Cela faisait dix ans qu’ils étudiaient la fameuse salade Waldorf. De manière étonnante, il était capable de préparer une version exquise de cette salade avec ses propres mains, chose de laquelle bien peu de wannabes gourmets peuvent se targuer. Ces derniers ont tout goûté mais sont incapables de faire une omelette, ne parlons pas d’un œuf au plat, puisque la bonne préparation de celui-ci requiert des connaissances minimales de thermodynamique. Une autre figure marquante de la Transition espagnole, journaliste également, et détenteur d’un savoir encyclopédique, teste depuis cette époque toutes les fabadas asturiennes qui sont en vente sur la face de la terre et je n’ose pas imaginer les contrariétés sur lesquelles a débouché un objectif aussi singulier, pas seulement pour la lourdeur proverbiale de ce plat régional, mais surtout parce que cet ami que j’admire a beaucoup voyagé et il y a de par le monde des cuisiniers qui mériteraient des coups de bâton.
  8. 8. 8 NO-MAD En ce début de millénaire si frénétique, l’émigrant occasionnel, et particulièrement celui des nouvelles générations, a pour habitude de tuer la saudade de la mère patrie en ouvrant quelque spécialité en boîte. Dans le cas de l’Espagne, c’est, sans aucune contestation possible, la fabada Litoral, tout un icône national, qui remporte la palme. Les Français ont une préférence pour le cassoulet et les magrébins pour le couscous. Je ne veux pas passer en revue maintenant tous les pays du monde, histoire de ne pas perdre le fil de mon argumentation, mais Dieu reconnaîtra les siens. Je me contenterai de dire que les Italiens les plus ternes ne se satisfont que des sauces, puisque l’Italie est un pays où les entrées sont délicieuses et les plats principaux exécrables, tandis que les peuples saxons n’ont pas encore fini de peaufiner leurs goûts ; « c’est que par ici, la Renaissance n’est pas passée » dirait un autre ami, établi depuis longtemps à Londres. Les saxons sont des lumières sur d’autres sujets, mais pas sur celui-ci. Quoi qu’il en soit, il se passe la même chose avec la fabada en boîte qu’avec les hamburgers des fast-food : la première cuillerée te conduit directement dans les bras de ta grand- mère dans le cas de la fabada et la première bouchée du premier beurk-mac venu t’amène à la cinquième avenue de New-York, même si tes pieds ne l’ont jamais foulée. Au fur et à mesure que tu continues à manger, la fabada se convertit peu à peu en une pâte au piment aigre et dégoûtante et le pain du sandwich américain commence à confesser son incontestable ressemblance avec le bristol, que ce soit par sa saveur ou par sa texture. Toute personne faisant autorité en matière de vie dissolue pourra se rendre compte de la similitude étonnante entre cet effet gustatif et le souvenir de ses amours fugaces. Chacun d’entre nous se voit proposé, en quantité variable, un certain nombre de plats qu’il teste au cours de sa vie, et, par conséquent, se forge une opinion sur ce que doit être, par
  9. 9. NO-MAD 9 exemple, l’archétype immortel du croque-madame. En ce qui me concerne, le meilleur est pour l’instant, et sans aucun doute, celui de la pâtisserie Casa da Guia de Cascais : du pain de campagne grillé, une noix de beurre chaud et un Océan Atlantique sans égal. C’est d’ailleurs le problème de la gastronomie comme art majeur : il est difficile, pour ne pas dire impossible, de reproduire deux fois la même sensation. Les œufs Bénédicte eux-mêmes te marquent de beaucoup de manières différentes selon l’état dans lequel tu te trouves, le lieu, la compagnie et l’environnement. Ainsi, l’on essaye de se rappeler les douces formes, le fin duvet et les regards du coin de l’oeil complices d’Ana, ce fameux matin à l’Hôtel du Louvre, pendant le déjeuner composé d’huîtres avec brioche et Billecart-Salmon… jamais je ne retrouve ce goût. Ca va même plus loin, depuis qu’Ana m’a largué avec un « va mourir » et que par la suite ses avocats m’ont communiqué les dates des visites à notre enfant pour les dix années suivantes, lors des rares rechutes « au nom du bon vieux temps » que nous avons eues, Ana non plus n’a plus le même goût, je suppose que c’est réciproque. Ce qui est sûr, c’est que jamais plus je n’ai accompagné les huîtres avec de la brioche. Ce que vous êtes en train de lire est-il un roman ? Je ne sais pas. D’une certaine manière, le fait d’écrire à la première personne m’implique, tout comme le fait que vous vous laissiez aller à lire ces lignes vous implique. Les mots ont un pouvoir hors du commun. Maintenant que l’hypnose n’est plus l’hypnose mais la PNL et que tout le monde paraît être docteur ès suggestion, force du langage corporel et autres animaux, bien peu d’entre nous nous sommes aperçus de la naissance de la suspicion a priori envers les relations sociales et professionnelles. J’explique : il suffit que tu hausses le sourcil pour que tes interlocuteurs se demandent si tu es en train de créer un point d’ancrage psychique pour leur implanter un virus mental. Ils ne savent pas que tu hausses le sourcil trois-cent-cinquante-quatre fois par jour parce que tu
  10. 10. 10 NO-MAD as un tic et que tu peux même hausser les deux sourcils. Absorbés dans leur réflexion sur comment se défendre de cette attaque souterraine, ils passent à côté de ce que tu voulais leur dire, même si ton message n’avait pas beaucoup d’importance. J’ai commencé ce texte en vous parlant du croque- madame pour la simple raison que nous sommes au début de la diatribe et qu’en ce qui me concerne j’en suis au début de ma journée, et dans tous les ménages dignes que je connais la journée commence par un petit déjeuner plus ou moins copieux. Par conséquent, pour que les « good vibes » puissent circuler librement je vous prie de bien vouloir vous relâcher : vous n’allez pas être hypnotisé si vous lisez ce texte jusqu’au bout, je ne possède pas dix cahiers sur la mythologie qui activeraient en vous une vive flamme culturelle provoquant que vous sortiez pour manifester afin d’exiger que votre gouvernement fasse quelque chose pour qu’absolument rien ne se produise. Mon ambition est que vous et mois faisions un bout de chemin ensemble et que ce soit amusant tant pour vous que pour moi, moi en écrivant, et vous en lisant. Sur ce, j’ai terminé mon petit déjeuner et je peux commencer la journée avec une bonne pêche, journée qui démarre dans un appartement que l’on m’a prêté, face à la Via Fatebenefratelli de Milan, et qui terminera sûrement avec quelques émotions. Cela fait quelques semaines que Jérôme organise une soirée pour le journal qu’il dirige, il s’agit d’une soirée thématique et bénéficiant d’un budget solide. Comme c’est l’anniversaire de la fondation de cet illustre quotidien, a été loué pour quelques heures le fantastique carrefour de la galerie Vittorio Emanuele et l’on fera venir pour chaque section du journal une sommité mondiale experte du sujet, et celle-ci prononcera un petit discours. Fermer un espace public pour une fête privée n’est pas évident, c’est pourquoi Jérôme – que j’appellerai dorénavant Jéjé, puisque c’est sous ce nom qu’il est connu par ses amis – a eu la bonne idée de demander
  11. 11. NO-MAD 11 à la mairie une autorisation pour tourner un film. Je dois dire que Jéjé a une facilité admirable pour duper les gens avec gentillesse, il est belge, mais il pourrait être le lointain neveu de Toto ; il se trouve en Italie comme un poisson dans l’eau. Non seulement il les a convaincu que le tournage est pour une superproduction des studios Paramount, mais encore il a réussi à ne pas avoir à payer de taxe sous condition que la fille d’une amie du premier ministre joue pendant quelques minutes dans le film. Tangentopoli. Jéjé et moi nous sommes connus quand nous étions jeunes et pauvres, ces deux conditions étant l’unique manière de profiter du continent européen sans être ni millionnaire, ni touriste, ni retraité. Nous nous sommes rencontrés dans un sombre bureau à Bonn où nous faisions du télémarketing pour plusieurs multinationales. A l’époque non plus, il n’était pas facile de pénétrer dans l’intimité des familles pour y éduquer les femmes au foyer et le téléphone portable était un luxe que peu de personnes pouvaient se permettre. En y pensant bien, les femmes au foyer existaient encore et les prêts immobiliers de plus de dix ans étaient une impossibilité métaphysique. Je n’ai pas l’intention de vous avouer mon âge, mais si cela peut vous être utile, circulaient encore en Allemagne les durs et lourds Mark allemands, je me demande encore pourquoi ils ne les avaient pas faits carrés. Bref, nous nous trouvâmes des atomes crochus et notre amitié dure encore aujourd’hui, je pense que c’est dû à l’intermittence de la relation, qui permet d’avoir le temps de se manquer l’un à l’autre et d’avoir des choses croustillantes à raconter quand nous nous revoyons. Nous étions pauvres comme Job à l’époque. Nos maigres épargnes étaient destinées à la boisson, ce qui ne nous empêchait pas de faire bombance avec des risotto à base de soupe de champignons en sachet ou des pâtes à la bratwurst râpée, sans parler des soirées choucroute végétarienne. Lui clamait déjà par monts et par vaux sa vocation journalistique
  12. 12. 12 NO-MAD et, pour ma part, je commençais à flirter avec la psychologie d’entreprise. Avant Bonn, Jéjé avait initié sa carrière à Rome comme assistant d’un animal politique, l’un de ceux qui ne gagneraient jamais une élection mais qui sont les premiers à parler de légalisation des drogues en se donnant en exemple et en se faisant arrêter pour avoir vendu à la criée de la marijuana sur la Piazza di Spagna. Il y a toujours quelque chose à apprendre des autres et, de tout ce que Jéjé avait appris auprès de ce monsieur si digne d’éloges, le commentaire suivant est resté gravé dans ma mémoire : « La fonction publique a comme unique raison d’être la création de problèmes dans le but de vendre des solutions. » Je me rappelais cette perle il y a peu quand, dans la file d’attente d’un ministère, j’entendis un fonctionnaire russe répondre au récit d’un cas épineux : « On a su le déguiser ? » Ce n’est pas la fonctionnaire, c’est la fonction. Pour en revenir à nos moutons, nous nous sommes rencontrés à Paris il y a environ un mois, lui était en train de régler les derniers détails d’un reportage sur les derniers conflits estudiantins et pour ma part, je devais animer quelques séminaires de réorientation assertive pour une boîte de films américaine. Nous nous sommes donnés rendez-vous vers cinq heures de l’après-midi au Trappiste, histoire de déguster un peu de malt d’abbaye. Cela faisait à peu près un an que nous nous étions croisés. Il apparut à l’heure dite, comme toujours. C’est-à-dire qu’il apparut à cinq heures et demie puisque, selon lui, une demi-heure de retard était l’équilibre parfait entre l’heure de retard des femmes qui se font désirer et la bien connue ponctualité britannique. Pour tout ceux qui n’ont jamais attendu de train dans les îles anglaises, je confirme que je n’ai jamais ni vu, ni entendu parler d’un retard inférieur à quinze minutes dans l’aire du Grand Londres.
  13. 13. NO-MAD 13 ―Léonardito ! Comment ça va, mon petit père ? – pendant qu’il agitait son manteau afin d’en enlever l’eau, on voyait qu’il était vraiment content. Dehors, il pleuvait de cette pluie si désagréable qui tombe en avril dans cette ville. ―Ca va super bien, Jéjé ! Content de te retrouver dans ce trou, plus chauve et plus gros. J’aime constater que tu n’as toujours pas le temps de t’occuper de toi-même. Je t’ai vu arriver en voiture et je t’ai demandé une Lambic, juste comme tu aimes. Allez, assieds-toi et raconte-moi les dernières nouvelles! Il se passa instinctivement la main sur la mèche blonde et malingre qui décorait toujours son front, comme pour s’assurer de sa présence. Il s’assit très bruyamment et passa son doigt sur mes verres de lunettes en guise de représailles. Je posai les lunettes sur la table sans plus de cérémonial et nous éclatâmes de rire. Son rire est très particulier, entre la plainte du furet en rut et le cri de victoire de la dinde qui réussit à survivre à Noël. Un rire contagieux et exubérant qui ne passe jamais inaperçu et qui, par le passé, nous couta plus d’une bagarre de taverne mal fréquentée. ―Léo, Léo, Léo, petit père, toi, c’est sûr que tu n’es pas chauve, qu’un éclair te fende en deux, mais tu n’es pas franchement plus maigre que la dernière fois ! Je suis surexcité bien comme il faut : en France être étudiant et manifester sont deux choses qui vont toujours de pair et, cette fois-ci, ils ont brûlé quinze voitures au Bois de Boulogne. ―Quinze voitures ! Les gamins ne se rendent donc pas compte du désarroi que ça va provoquer aux propriétaires, qui sont des contribuables comme les autres ? Même si en fin de compte c’est l’assurance qui paye, ça me paraît complètement déplacé. En Espagne, on s’en est toujours pris au mobilier urbain, avec une préférence marquée pour les containers… ―Non, mon cher ibère, l’assurance ne paye plus dans ces cas-là… tout au moins en région parisienne, depuis qu’un cabinet d’avocats a fait appel pour qualifier les manifs comme
  14. 14. 14 NO-MAD étant des actes de terrorisme et qu’un autre cabinet, du même propriétaire il me semble, a ajouté au recours un dossier détaillé sur le fait que les manifs étudiantes doivent être considérées comme des catastrophes naturelles, vu que les universités appartiennent à l’écosystème urbain. Le sujet est débattu en cour d’assises depuis quelques trois ans pour un décès qui n’a rien à voir avec les voitures brûlées. Les propriétaires de voiture l’ont bien dans l’os. ―Je ne vais même pas chercher à savoir si tu te fous de ma gueule o si tu es sérieux, vieille canaille! Comment va Silvia ? Cette femme mérite trois fois le paradis pour te supporter depuis si longtemps. Jéjé but une bonne rasade et sortit son petit sachet de Drum, qu’il avait commencé à acheter à Bonn pour arrêter de fumer, avec l’argument que le tabac à rouler le répugnait, et qu’il n’a pas lâché depuis. Je commandai une autre tournée pendant qu’il me répondait. ―Silvia mérite réellement d’aller au paradis, et moi je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elle gagne le droit d’y aller, histoire que quelqu’un puisse intercéder en ma faveur là- haut. Tu ne connais pas la dernière ? Elle veut se marier. Le problème c’est que je l’aime comme je n’avais jamais aimé personne auparavant, et si nous ne vivions pas en Italie je ne me poserais pas beaucoup de problèmes, mais sa famille me fait peur: ils sont trop catholiques. ―Trop catholiques ? Alors ça, tu vas devoir t’expliquer ! Surtout que tu es le fils d’un administrateur du patrimoine des maristes, avec les avantages que cela implique – je l’interrompis –. De plus, comment arrives-tu à mesurer l’excès de catholicisme, judaïsme, bouddhisme, etc. ? – Il fit entendre son rire sonore une fois de plus et ouvrit solennellement ses yeux clairs et vitreux. ―Tu te rappelles de la grossesse nerveuse de sa sœur, grossesse de laquelle ils m’accusèrent injustement d’être le
  15. 15. NO-MAD 15 responsable ? Et bien, bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, pardon, face à la famille au complet lors d’un dîner à Rome, ils m’ont tendu un piège philosophique en me rappelant l’incident et j’ai bien cru ne jamais pouvoir m’en sortir. On est trop catholique quand on utilise la morale comme arme chauffée à blanc contre son prochain. Dieu est amour et point final, le reste pour chacun. Mais nous parlions de Silvia, je ne saurais pas vivre sans elle et d’ailleurs tu la verras à Milan, comme ça vous pourrez parler de doctrines et, au passage, tu mettras en pratique ton italien. Demande qu’on nous apporte quelque chose de salé et raconte-moi ce qui t’amène à Paris. Comploteur! ―Moi je sors d’un séminaire sur la réorientation assertive, avenue Montaigne. Les middle-managers sont coriaces, un peu plus et j’arrive plus tard que toi à cause de la séance de questions qui s’est éternisée. – nouvel éclat de rire spécial Jéjé. ―Réorientation assertive ? Qu’est-ce que vous allez nous chercher, mon petit père ? Le fil à couper le beurre ou le string à couper le souffle? ―Nous sommes comme ton cabinet d’avocats, nous avons une équipe de coaching qui enseigne l’assertivité dans les grandes entreprises et moi, je fais partie de l’équipe de SWAT qui la désapprend. Ainsi nous arrivons à faire que l’équilibre mental des départements soit parfait, tu sais bien que le turnover dans les entreprises multinationales s’accélère et crée des déséquilibres. ― Je te dédierai un article spécial dans la revue hebdomadaire avant la fin de l’année, mon petit père. Mais sérieusement : vos tarifs sont ceux qu’ils sont simplement à cause de ce que tu es en train de me raconter ? J’ai toujours beaucoup de mal à expliquer à un profane la nature de mon travail. Il se trouve que généralement, c’est un profane qui doit signer les budgets, et du coup, je vis dans un conflit permanent entre cette difficulté personnelle et mes objectifs de chiffre d’affaires. Par chance, cela fait déjà quelques années que ce sont d’autres qui finalisent la vente et
  16. 16. 16 NO-MAD je me limite à faire mes discours éclectiques entre deux voyages. Cela ne m’empêche pas de devoir justifier mes services de temps en temps et j’ai mon argumentaire assez bien en place. ―Ce n’est pas si simple, gros nigaud ! Ta profession a encore une composante créative et cela te sert à guérir ta névrose, malgré le fait que vous autres vivez de la publicité et de faire de la politique plus que de la vente de journaux. Ton cynisme mis à part, moi qui te connais, je sais bien que tu as le souci de maintenir une ligne éditoriale qui apporte un peu d’air frais à vos lecteurs, et donc en fin de compte tu me ressembles un peu par ta fonction de soupape, même si pour le reste tu es différent. Dans la majorité des professions ce n’est vraiment pas le cas, et il faut se rappeler que, bien que la base du business soit les sacrosaints chiffres, ce sont des êtres humains qui vont aux réunions et qui font tourner l’entreprise au jour le jour, et leurs bonnes performances ont également un impact sur le bilan comptable de la société. Dans un contexte de réduction budgétaire globale, mon travail consiste à maintenir le moral des troupes à un niveau acceptable et à optimiser l’huilage psychosocial des groupes et des individus. Cela ne me convertit pas en une Marlène Dietrich rendant visite aux marins, ni en Docteur Cagliari, ni en Charlie Rivel, mais j’essaye tout de même que mes interlocuteurs apprennent à être Houdini et à renforcer leur santé mentale sans impacter négativement l’entreprise ou ses collègues. Tu as compris maintenant, cimetière à moules-frites ? ―Tu me rappelles effectivement pas mal mes cabinets d’avocats avec ta description, et on ne peut pas dire qu’ils aillent mal non plus ! Une raison de plus pour que tu aies cet espace afin que tu puisses expliquer ton marché à mes lecteurs. Dans le temps on se moquait aussi devant l’œuf de Christophe Colomb et les dents de Brel. Fruits de mer ou steak tartare, mon cher ibère? Et ainsi, entre le furet et la dinde, nous terminâmes les bières et nous fûmes à critiquer la viande toujours délicieuse
  17. 17. NO-MAD 17 de La Maison de l’Aubrac et ses rouges d’origine contrôlée. La nuit dura longtemps dans le Folies Pigalle, c’était une session VA assez bien équilibrée dont nous rendit compte Martine, la femme de Philippe, tandis que nous dinions et Jéjé me passait les détails de l’organisation de la fête à Milan. « Cher ami, Pour le vingtième anniversaire du Giornale del Mondo, nous avons le plaisir de vous inviter au tournage de la fête qui aura lieu à la Galerie Vittorio Emanuele, accès Duomo, le 29 mai à partir de 22h30 et jusqu’à ce que le corps des Carabiniers nous vire à coups de pied dans l’arrière-train. Pour l’occasion plusieurs personnalités nous gratifieront d’un bref discours, pour lequel nous leur avons demandé qu’ils nous développent une nouvelle imaginaire sans qu’aucun d’entre eux ne s’étende plus de quinze minutes. Ceux qui veulent s’ennuyer peuvent bien venir à notre rédaction n’importe quel jour après la fermeture, mais la fête a été conçue pour vous laisser un souvenir inoubliable. Nous comptons sur votre présence. Tenue de soirée, bon état d’esprit et goût pour la musique de qualité et les surprises sont de rigueur. Jérôme Van der Linden – Directeur ». Nous atterrîmes hier soir à Malpensa à cause du brouillard qui, selon le capitaine, nous obligea à nous dévier de la route initiale. Sandra m’accompagne, une amie de São Paulo que je connus à Florianopolis lors d’un voyage d’entreprise et qui a élu provisoirement domicile à Oviedo. Je dois préciser qu’en réalité c’est moi qui l’accompagne, parce que Sandra est une superbe brune qui me dépasse d’une tête en sandales et avec qui, hélas ou par chance, il n’y a jamais eu rien d’autre que de l’amitié.
  18. 18. 18 NO-MAD Sandra est une de ces personnes pleines de vie qui garantissent bonne humeur et absence d’amertume du moment que tu ne leur rappelles pas quelques chapitres d’un passé bien douloureux. Née Wanderleia dans un quartier pauvre de São Paulo, elle fit changer son nom quand elle se maria avec son premier mari, un sombre homme d’affaires de Minas Geráis. Sandra-Wanderleia eut suffisamment d’intelligence et de bonne fortune pour pouvoir suivre des études universitaires. Elle trouva rapidement l’occasion de laisser le mineiro le bec dans l’eau et abandonner sa ville natale quand la énième maîtresse de ce dernier lui offrit un poste de directrice d’hôtel en même temps qu’elle lui communiquait sa relation. Aujourd’hui l’homme vit relié à un cathéter de manière permanente à cause d’une overdose de Levitra, même si selon Sandra ceci est pratiquement impossible et celle-ci soupçonne que l’origine de la maladie est bien plus banale. Pour ma part, je trouve que son nom actuel lui va mieux, presque aussi bien que sa garde-robe qui, je ne sais comment, arrive à être toujours discrète, malgré le fait qu’elle soit toujours composée de couleurs vives. Quand je parle d’elle avec des tiers je n’arrête pas de me rappeler cette impression, Sandra est une femme de couleurs, une brise rafraichissante sur ce continent, souvent si grisailleux. ―Ô Léo esse Malpensa está em Milão ou em Veneza ? ¡No güento mais tanto táxi! Es lo que decía Jobim: o Brasil é una mierda… mas é bom. Sin embargo primeiro mundo é bom… pero es una mierda. ―N’exagère pas Wandi, en plus tu comprendras bientôt que ceci fait partie de l’idiosyncrasie du lieu, tu vas voir meu bem, tu vas adorer. ―Tu m’appelles encore une fois Wandi et je me donne à toi uniquement pour desfrutar du fait que tu vas tomber amoureux et que tu ne pourras plus jamais me toucher ! Et si alguém l’apprend ce sera bien pire, je n’aurais jamais dû te le dire ! ¡Sempre Sandra, bolas !
  19. 19. NO-MAD 19 Mon portugais parlé est assez bon, mais nous avons passé l’accord de parler en portugnol en forçant le plus posible sur le –gnol pour qu’elle l’apprenne au maximum le temps de son séjour. Comme de plus je crois que le portugnol sera bientôt le langage officiel au sud du Rio Grande et des Pyrénées, cela ne me paraît pas mauvais de s’entraîner. En plus, la pauvre a quelques problèmes avec le bable1 . Cela ma fait bien rire quand elle attribue l’origine du dialecte aux chevaux asturiens. Elle manie excellemment l’anglais, si on peut appeler anglais ce qui se parle aux Etats-Unis. Comme disait un humoriste londonien lors d’un spectacle à Dublin : « Mon accent doit vous étonner, c’est normal, je n’en ai pas. Je suis britannique et c’est comme cela que ma langue se parle. » Nous avons également un accord d’amitié sans effleurements, nous nous entendons trop bien pour tout gâcher à cause de quelques crampes dans les bas fonds. ―Mille excuses. Cela ne se reproduira plus, Wandra. ―Filho da puta… L’appartement est impeccable. Un dernier étage haut de plafond assez décadent et avec salle de bains spectaculaire, baignoires intégrées et beaucoup de mosaïque. Parfois le fait que les italiens appellent palazzo les appartements est justifié, même si l’appellation peut être trompeuse, tout comme la quantité de princes qui pullulent dans ces endroits, y’a pas assez de lits pour tous ces gens. C’est Jérôme qui nous l’a prêté, c’était une faveur spéciale, je lui avais dit que ce n’était pas nécessaire puisque j’avais réussi à me faire payer un discours dans les bureaux de la même boîte avec laquelle nous travaillions à ce moment-là à Paris et lui devait avoir sûrement pleins d’engagements relatifs à l’organisation de la fête. Jéjé ne laissa pas la discussion s’engager : il invoqua le furet et le petit père et me raccrocha au nez. Nous prîmes donc possession de nos appartements et je donnai à Sandra son jeu de clefs. 1 Dialecte des Asturies.
  20. 20. 20 NO-MAD ―Si tu dragues, si nous nous disputons ou si tu te perds, voici l’adresse. S’il te plaît, si tu trouves quelqu’un, vérifie qu’il n’aime pas le sexe en groupe, je n’ai pas envie de devoir argumenter avec un petit ami de cent kilos à six heures du matin en territoire hostile. ―Si tu voulais être paternaliste, amène ton fils. Cada um com seu cada um, mon joli. En plus, je sais me défendre, pas toi ? Ah, et cela ne t’impede pas d’être un gentleman, le café da manhã, c’est toi qui le fais. ―Wandra… ―Filho da puta… ―Ce seront les meilleurs petits-déjeuners de ta vie, même si j’arrive à trouver quelqu’un, promis. Mets-toi à l’aise, allez. Moi je vais dormir, demain sera une longue journée. Tu aimes ta chambre? ―Elle m’enchante et tu le sais, benêt. Nous prenons un bain ensemble et faisons une entorse au pacte pour cette nuit ? ―Ne me provoque pas, si ça se trouve ça va te plaire à toi aussi et je ne veux pas arriver à la fête avec le souvenir de ta peau. C’est quelque chose que vous autres les femmes vous détectez tout de suite et tu sais bien que je cherche une copine pour de bon. Propose-le-moi à nouveau après-demain et nous verrons bien à ce moment là. ―Hahaha ! Sem chance, bonitão, je vais voir la bibliothèque. Boa noite, vai. Beijo. Ce pacte est le défi le plus redoutable auquel je me sois soumis ces dix dernières années. Heureusement cela fait longtemps que nous nous entraînons au flirt et, s’il ne s’est rien passé durant tout ce temps, c’est signe que nous avons atteint le rythme de croisière dans notre relation. J’aime vraiment bien Sandrinha, et son accent pauliste avec ces « r » anglicisés me rappelle des choses. Si un jour nous arrêtons ces jeux de petites phrases, c’est que l’un de nous deux sera
  21. 21. NO-MAD 21 tombé amoureux, et nous verrons bien ce qu’il se passera alors. Mon discours commence à dix heures du matin et j’ai pas mal de temps devant moi. J’ai déjà révisé mes emails, rien d’intéressant. Le compte bancaire ne connait pas non plus de soubresauts, grâce à ce contrat et aux notes de frais du dernier voyage à Buenos Aires. J’allume le HK du salon et je mets à un niveau sonore considérable en mode replay une version de Tico-tico no fubá de Baremboin, une merveille. Je laisse le petit déjeuner fumant à Sandra sur sa table de chevet avec la gabardine déjà mise, une Aquascutum réversible bleu électrique et jaune mat, presque une guenille mais encore en forme, avec plus d’heures de vol que Willy Fog. Quelques habits sont aussi évocateurs que le croque-madame du plateau. ―Debout, menina! Si ça refroidit, ce ne sera pas de ma faute. Après tu te recouches si tu veux. De toute façon tu finiras par aller au salon quand le Tico-tico te transpercera le cerveau – endormie et négligée, Sandra est également une femme de couleurs. ―Desgraçad… Eiiii, quelle bonne odeur ! Merci amôr, aujourd’hui je ne t’insulte plus, passe une bonne journée. Appelle-moi quand tu es libre e vai com Deus. Moi j’ai rendez- vous avec Pietro, cet ami sarde dont je t’ai parlé. Nous allons sûrement passer la matinée à faire les boutiques. ―Si ce Pietro veut bien, invite-le à la fête. Pour Jéjé, on se débrouillera. Tenue de soirée obligée, ne l’oublie pas. Beijinho. ―Mrrrphr, d’accord – elle bailla. Vai la, vai. Merci pour le café. Une fine brume s’est emparée de la Lombardie. Je descends les escaliers en pensant aux bienfaits de la technique. Le replay et le random sont deux éléments qui n’existaient pas aux temps du vinyle et, tout en étant deux détails sans beaucoup d’importance, j’en ai toujours tiré profit. Le replay permet de convertir n’importe quelle chanson en un mantra. Jusqu’au carnaval de Río de Janeiro, j’avais toujours trouvé les
  22. 22. 22 NO-MAD matras hautement ennuyeux, même s’ils se montrent utiles pour quelques thérapies. Le même samba pendant une heure et demie (oui, le samba se mentionne au masculin et se danse au féminin) avec un public habitué changea radicalement mon point de vue et j’ingurgite certains thèmes emblématiques de cette manière en y découvrant de nouvelles choses. Le random s’est déjà converti en quelque chose dont je ne me sépare pas quelle que soit l’occasion à cause de ce jeu de serendipity qui permet d’associer la signification des chansons qui sont choisies au hasard avec les pensées qui sortent du subconscient et les choses qui se passent autour de soi. Il y a même une anxiété excitante à la fin de chaque chanson pour voir à quel point l’algorithme de sélection du prochain titre est ingénieux, de la même manière que pour les annonces publicitaires automatiques sur Internet. Les bureaux de mon client se trouvent dans un immeuble du centre entièrement couvert par une toile portant une publicité de mode. C’est comme une œuvre de Christo subventionnée par des tiers. Peu de villes se prêtent autant à ce type d’exercices visuels que Milan, surtout parce que si les Italiens sont connaisseurs dans un domaine, c’est bien celui du style et je ne crois pas qu’une marque puisse laisser une espèce d’affiche bâclée à la vue d’un public aussi tatillon. Sofía Ferrara, c’est marqué sur son pin doré, me conduit, gentiment décontenancée, à la salle de conférences avec un air un peu exaspéré, tandis que j’ordonne mes idées pour le discours. Je vais réutiliser la présentation de Buenos Aires, « Archétypes et Workflow », et donc le sujet est déjà mastiqué. Je le présenterai en anglais puisque c’est la langue officielle de la maison et mon italien est plus que rouillé, en grande partie à cause du portugais que j’ai plus pratiqué ces derniers temps. Si seulement la vulgate revenait pour tout le monde ! Du portugais, j’aime particulièrement la construction et ses effluves du XVIème siècle. Non seulement les lusophones sont des gens qui font de la bonne éducation et du respect la norme, mais encore le passage du temps n’a pas d’effet sur
  23. 23. NO-MAD 23 leur langue. Cette année-ci, il y a un débat tendu à l’université du Portugal sur la dernière réforme du code de la route des mots, un débat que je pense inévitable d’ailleurs. « O Leonardo está a prestar atenção ? » Cet usage de la troisième personne comme deuxième et ces non-gérondifs émeuvent mon esprit avec la même grâce que celles qui emploient ces formules, lorsqu’elles maintiennent intacte leur élégance quand elles marchent en luttant âprement contre la gravité et la pluie. Les talons et les pavés portugais, communs aux trottoirs de tous les pays de l’ancien empire commercial des nefs ventrues: la paillasse a coté du feu. Le public commence à arriver dans la salle, l’odeur de café de la salle de réception contiguë se dissipe peu à peu et tout est prêt. Je me distrais en lisant les quotidiens du jour sur mon portable. Je me déconnecte toujours du sujet à traiter lors des minutes précédant une présentation. Cela produit des résultats inespérés et je finis par connecter des idées nouvelles de manière spontanée, presque sans m’en rendre compte. Le titre principal du Giornale del Mundo, au web duquel je n’avais jamais accédé auparavant, attire mon attention : « UN VOTO COSTA 20 EURO IN CAMPANIA » Combien coûtera en Lires anciennes, me demande-je, un plat d’ossobuco en-dessous de la région du Lazio? Aucune mention en première page à la fête de ce soir. Les lumières s’éteignent.
  24. 24. 24 NO-MAD 2 EURO-BABBLE Le projecteur montre une tache de Rorschach, la première. Je l’utilise beaucoup pour donner du liant à l’argumentation quel que soit le sujet à couvrir. En elle je n’arrive jamais à voir quoi que ce soit d’autre qu’un masque vénitien allongé, mais je ne l’ai jamais dit à personne. « Bonjour à toutes et à tous. Je m’appelle Leonardo Ruiz et nous avons la matinée pour passer ensemble en revue quelques éléments de psychologie d’entreprise. Comme vous savez déjà le titre de la session est Archétypes et Workflow et ce n’est pas innocent. Votre compagnie vient de dépenser une quantité indéterminée supérieure à deux millions d’euros pour implanter en Europe un système pilote de workflow pour la gestion des projets, desquels ma compagnie n’a pu grignoter que quelques milliers. Malgré notre bonhommie au moment de calculer le budget, je m’efforcerai d’apporter durant ces heures que nous allons passer ensemble un peu de valeur ajoutée, puisque la partie purement fonctionnelle est déjà couverte par les développeurs du software avec lesquels nous avons un joint-venture. » « Ce que vous voyez derrière moi est une des fameuses taches de Rorschach. Je ne veux pas que vous préoccupiez de l’interpréter. Je ne veux pas savoir combien d’entre vous y voient une chauve-souris, et je ne vais pas non plus vous demander aujourd’hui quel est l’état de votre relation avec votre père, ni si vous regardez avant de tirer la chasse. D’ailleurs le sujet qui nous occupe a plus à voir avec Jung que Freud. Cette tache est là pour que vous preniez conscience que, malgré le fait que l’informatique est un certain nombre de uns et de zéros rangés dans un ordre déterminé et que nous vivions tous des fruits de ce flux d’argent, il y a une composante psychologique qui, si nous la connaissons mieux et nous l’utilisons en notre faveur, peut nous faciliter la tâche et éviter quelques désagréments futurs.
  25. 25. NO-MAD 25 « Dans cette composante psychologique que je mentionne l’acteur principal c’est vous, les utilisateurs du système. Vous êtes chargés d’alimenter le système, de détecter des erreurs, d’interpréter le flux de travail et de transmettre l’information tant en interne qu’en externe. Vous, en définitive, êtes le facteur humain, et si votre capacité d’abstraction est faible ou se trouve altérée, le système s’en ressent de manière globale. Chaque erreur ou déviation de l’un d’entre vous est une petite ordure qui salut le bon résultat de l’ensemble. » « Je sais aussi qu’une bonne partie d’entre vous a participé à un moment donné à la définition de l’outil, du coup celui-ci est en partie également le fruit de votre connaissance du business. Vous savez que c’est un pilote et en ce qui me concerne cela signifie tout bêtement que c’est un outil inachevé. D’ici quelque temps, il arrêtera de s’appeler pilote, mais c’est un pur formalisme, jamais il ne sera autre chose qu’un pilote parce qu’il s’agit de plus que d’un outil d’un processus. Il ne sera jamais achevé parce qu’il n’arrêtera pas de changer et d’être corrigé conformément au comportement de son marché et il sera le fidèle reflet du bon usage que vous allez en faire, non seulement à l’outil, mais aussi à tout ce que ce dernier gère : les projets en cours. » « Nous voyons donc sur la diapositive suivante deux définitions. Un workflow est un processus automatisé qui met en relation l’information des projets (tâches, activité, départements, etc.) pour réduire les charges de travail et faire un suivi des incidents survenus lors des ces projets. » « Un archétype est un modèle ou exemple d’idées ou connaissances duquel on dérive d’autres idées ou connaissances afin de modéliser les pensées et attitudes propres de chaque individu, de chaque ensemble, de chaque société, de chaque système, même. » « C’est pour cela que mon département a choisi un ensemble d’archétypes communs de travail : les dix premiers arcanes majeurs du tarot, et les a associés avec les dix éléments clés de la vie d’un projet. Avec cette association, ce
  26. 26. 26 NO-MAD que nous allons arriver à faire c’est analyser la pulsation de la compagnie dans son ensemble, détecter des comportements et projeter des prévisions. Pour résumer : nous allons cartographier la psyché de la compagnie à travers le temps et, en utilisant le tarot à la place de couleurs ou un autre set formel d’archétypes, nous allons pouvoir travailler en comparaison avec d’autres bases de données comportementales de certaines universités qu’il n’est pas pertinent de mentionner. » C’est à ce moment de la présentation que je fais toujours une brève pause pour apprécier les têtes horrifiées du public et les chuchotements. La salle est assez sombre mais on perçoit avec clarté que tout le monde suit. A première vue, il est compliqué de mélanger des concepts apparemment aussi dépareillés que le tarot et la gestion de projets, et il est encore plus difficile de ne pas s’agiter sur sa chaise quand tu penses que ton bonus de fin d’année peut dépendre du fait que ce soit la papesse ou la mort qui soient choisies. En réalité c’est un outil de classification et de suivi extrêmement puissant, et dans les hautes sphères de décision ils n’ignorent pas qu’il n’y a pas eu dans l’histoire un seul roi qui n’ait pas consulté les augures avant une bataille, mais, ça, c’est un tout autre sujet. « N’ayez pas peur du tarot, il n’y a pas de pythonisse dans le département des ressources humaines et, s’il y en a une, elle n’est pas inscrite comme utilisatrice de l’outil, que je sache. Si vous voulez en savoir un plus sur le sujet étudiez la Théorie des Systèmes. A la fin du document que vous avez sur votre table il y a quelques références que vous pouvez utiliser pour ça. » « Dans les diapositives suivantes, nous allons passer en revue ces dix cartes et établir la psychologie inhérente à son processus associé. Il ne s’agit pas non plus d’apprendre ceci par cœur car vous n’allez pas faire partie de l’équipe des gestionnaires. N’oubliez pas que ceci est accessoire et est utile seulement pour de gros volumes de données historiques. Votre attention doit être principalement orientée vers le
  27. 27. NO-MAD 27 fonctionnement pratique de l’outil, mais dans le futur ces études feront bien des points d’inflexion clés dans l’amélioration de vos processus. » « Le fou. Le fou n’a pas de numéro, c’est parce qu’il est mobile. Dans le tarot classique, le fou représente l’homme qui fait son voyage sur le chemin marqué par les autres cartes et, dans notre analogie, le fou est, ne vous offensez pas, l’utilisateur, vous. D’une certaine manière vous pouvez vous sentir honorés, puisque le fou est l’axe central de notre système, le plus fuyant, que l’on doit traiter avec le plus d’affection. Capable de donner le meilleur différentiel positif et, s’il n’est pas combiné convenablement, le plus haut coût. En ce qui concerne les calculs sa valeur est zéro, et un zéro duquel peuvent dériver deux types d’interprétation: quand il s’ajoute à un autre arcane il ne dénature pas sa valeur intrinsèque, et il a donc un effet de joker, en fin de compte c’est lui qui exécute et qui est présent dans chacune des tâches et des processus, tandis que si on utilise son effet multiplicateur nous pouvons développer des matrices booléennes et savoir, dans le nuage de données, dans quelles zones on n’assigne pas assez de main-d’œuvre spécialisée. Sans oublier sa valeur psychologique, qui est l’axe de l’analyse qui nous occupe, le fou es toujours représenté avec un chien qui lui mord les vêtements et lui ne paraît pas s’en rendre compte. Dans notre système le chien est la pression du changement. Si l’assignation de personnel aux projets est complètement optimisée et, malgré cela, le business model ne donne pas de signe d’amélioration, il faut agir sur le chien. » « Le bateleur. Le bateleur vaut un. Le bateleur et le reste des arcanes prennent les valeurs correspondantes à leur carte respective et nous nous servons des qualités mathématiques de chacune d’elles pour appliquer des algorithmes et de la combinatoire et réaliser ainsi les mappings. Dans le cas du un, c’est son effet multiplicateur qui ne dénature pas la valeur intrinsèque de la carte à laquelle on la joint, tandis qu’elle fait avancer d’un pas si nous l’utilisons comme somme. De telle
  28. 28. 28 NO-MAD manière que le bateleur est la ligne temporelle. Chaque jour dans la ligne temporelle contient un bateleur sur lequel s’étendent toutes les autres cartes qui sont actives à ce moment-là, de même que les objets sur la table de l’image, voilà sa valeur psychologique. Si nous avons mille fous pour consulter 365 bateleurs, en plus de pouvoir commencer à travailler le code binaire mathématiquement, il ne nous reste plus qu’à mettre en marche les outils pour que la roue tourne pendant l’année fiscale. De plus, ces fous ont des week-ends, des vacances et des familles. De la même façon, un seul bateleur peut faire plus ou moins de tours de magie tout comme un jour peut avoir des pics de facturation. N’abusez pas de divagations et ne décidez pas unilatéralement de donner dans l’ésotérisme, vous pourriez détruire un édifice logique déjà bien étudié. N’oubliez pas que le modèle est aussi valide avec le tarot qu’avec n’importe quel jeu d’archétypes. Vous comprendrez que nous n’avons pas le temps d’entrer dans le détail pour chacune des cartes si nous voulons arriver au déjeuner qu’on nous a réservé à Bergame sans que l’on nous crache la polenta à la figure ! Je vous prierai donc que vous notiez les points qui nécessitent un éclaircissement pour la séance de questions-réponses pendant que je continue avec mon énumération. Ah! Je vous préviens que les médecins m’ont interdit de parler de travail pendant le repas, mais je me ferai un plaisir de répondre à vos emails si quelque chose n’a pas été traité pendant la réunion. » Le reste de la conférence est allé comme sur du velours, je connais le sujet sur le bout des doigts et cette présentation est celle qui plaît le plus, et peut-être celle qui me plaît le plus. Je suppose que c’est à cause de l’usage du tarot. Dans d’autres disciplines comme l’assertive, le travail en équipe ou la spécialisation, j’ai toujours quelque retard, mais celle-ci est merveilleusement fluide et en plus ce workflow est un grand produit qui obtient en ce moment d’excellents résultats. Normalement j’arrive à ne pas être interrompu jusqu’à l’impératrice, le numéro trois, le dernier des nombres
  29. 29. NO-MAD 29 premiers succesifs et celle qui représente les règles du marché du projet. Jusqu’à ce point-là les concepts sont très clairs : le deux convertit toutes es associées en paires, qu’elles le soient à la base ou non, etc. J’ai eu au collège un professeur de mathématiques qui utilisait le nombre 1024 comme base de calcul pour presque tous les problèmes qu’il démontrait au tableau. J’ai tardé la moitié d’un cours à me rendre compte de la subtilité de ce nombre 1024, qui correspond à deux puissance dix et dont la compréhension m’a beaucoup aidé à accélérer substantiellement mon rendement en classe. Je m’efforce beaucoup pour ne pas gesticuler pendant les discours, et pour celui-ci plus encore que pour les autres, également à cause du tarot. Je travaille beaucoup pour éviter l’effet sourcil, et ce surtout parce que, puisque je m’applique indépendamment du fait que ce soit mon travail qui paye les factures, j’aime m’assurer que le message est bien capté et la moindre simagrée fait perdre la concentration du public sur le thème principal qui est traité. Du fait d’une suggestion que j’ai faite, je dois l’avouer, la Trattoria da Ornella dans la ville haute, a été réservée à notre usage exclusif. Nous prenons un autobus puis nous montons en funiculaire. En même temps que je m’assieds, j’entends que l’on m’appelle quelque part derrière moi. ―Leonardo! – je me retourne et vois Marco Sanzone, le directeur général. Comme il gesticule pour m’inviter à venir m’assoir à côté de lui, je me redresse en faisant mine d’être surpris. ―Vecchio Marco, comment vas-tu? Je te disais en France, ou en tout cas c’est ce que m’avait dit Jean-Marc le mois dernier quand vous nous avez engagés pour ce voyage. ―Exact, exact, c’était l’idée. J’ai voulu rester une semaine de plus pour pouvoir parler avec toi en tête à tête et, dans la foulée, vous payer la polenta. J’aimerais savoir pourquoi chaque fois que tu viens tu termines toujours par aller dans le même restaurant!
  30. 30. 30 NO-MAD ―Le jour où tu trouveras une polenta de lapin qui soit meilleure je changerai surement mes habitudes. D’ici là, tu sais ce qu’on dit : l’homme qui a ses habitudes est un animal. Je lui mens comme un arracheur de dents et ça se voit certainement. Ce n’est pas que ce ne soit pas la meilleure polenta de lapin que je connaisse, elle l’est vraiment, mais Ornella fut une des étapes mythiques de notre voyage de noces et cela reste une des très rares choses qui ont pour moi autant de goût que la Ana de ces temps révolus. ―Si tu dis que c’est comme ça, c’est que ça doit être comme ça! Tu restes jusqu’à quand ? ―Je reste trois jours. Ce soir je vais à une soirée à la Vittorio Emanuele, les vingt ans du Giornale del Mondo. Tu vas y aller? ―Oui, sûrement, la crème de la crème y sera et donc on devrait pouvoir joindre l’utile à l’agréable. De toute façon, nous ne sortons pas de la trattoria sans avoir eu avant une petite discussion toi et moi. Parce que tu veux recevoir bientôt l’argent de la facture que j’ai sur mon bureau, pas vrai? ―S’il n’y avait pas eu Coppola et Julio, cette manière de convaincre n’aurait pas traversé les Alpes. On voit que tu sais parler à un homme! Que ce ne soit pas trop long parce que je dois aller chercher le smoking au pressing. Comment va le business? ―Nous sommes en époque de crise, tu le sais bien. J’ai cinquante-quatre ans et ici nous sommes toujours en crise. Une crise par-ci, une crise par-là. Pendant ce temps notre secteur est celui qui souffre le plus de la piraterie et nous n’avons pas plus d’idées que cela pour réorienter le business sur d’autres niches – il se gratta le front avec un certain mépris – les quelques fois où nous avons essayé, Jean-Marc nous stoppe parce que, selon lui, ces idées ne sont pas conformes à la politique corporative. Bah! Toujours les mêmes choses, cazzate. Quelque chose à dire là-dessus ? ―Tu connais bien ma politique, Marco. La critique doit toujours être destructive, parce que la constructive c’est du
  31. 31. NO-MAD 31 consulting et ça se facture. Avec toute mon affection, comme je ne te facture rien, je me réserve le droit de me taire. ―Tu aimes plus les aphorismes qu’un romain. Cette phrase est d’un espagnol, celui-là même qui a appelé votre roi Juan Carlos I, « le bref » – sa rapidité ne me surprend pas – vous autres les consultants vous croyez que les autres personnes lisent Topolino. Et bien en voilà une d’un renard des Apennins : le lévrier court plus vite que le mastiff, mais si le chemin est long, le mastiff court plus vite que le lévrier. ―Oui, et si le chemin est trèèès long ni le lévrier ni le mastiff n’arrivent au bout, seul le podengo y arrive. Si vous voulez mettre vos malheurs sur le dos de la piraterie envoyez la facture aux entreprises de télécommunication, ce sont elles les propriétaires du tuyau par lequel tout se sait, mais bien sûr, pour faire ceci il faut avoir ce qu’il faut avoir. J’adorerais lui balancer mon imitation du furet, mais la facture est réellement sur son bureau et il a l’air d’être dans de bonnes dispositions, autant en rester là. Je n’avais pas vraiment tort, une polenta hors-pair. Le plus amusant c’est qu’il s’agit d’un plat que je détestais quand j’étais enfant, même s’il est vrai qu’en dehors de ce lieu, je n’en mange que très peu souvent. Marco n’arrêtait pas de commander des negronis pour tout le monde pendant qu’on apportait les premiers. En ce qui me concerne, je m’arrêtai au deuxième parce que c’est un cocktail explosif, l’un des plus dangereux même. Si tu n’as pas le palais préparé, la première gorgée est immonde, trop forte et amère. Le negroni classique est composé à parts égales de Campari, Martini rouge et gin avec quelques tranches de peau d’orange. J’ai un ami à Majadahonda qui le réduit avec une pointe de prosecco et transforme le démon en petit diable, mais ici à Bergame, sur la table de bois où la polenta au style traditionnel allait être servie et avec la perspective de la soirée, il aurait été imprudent de se laisser aller. Je ne veux pas insinuer que je dédaigne le voyage éthylique du negroni, bien au contraire, sans t’en rendre compte, tu en bois cinq et quand tu
  32. 32. 32 NO-MAD te lèves tu te convertis en tsar de toutes les Russies. Si je ne me trompe pas c’est la seule gueule-de-bois qui n’attend pas le jour suivant. Au bout de trois heures tu es au bord de l’accident vasculaire cérébral. Quelle polenta, les cieux en soient loués! Je vais devoir amener le fiston ici quand il vivra aves son papa. Mon fils s’appelle Luis, et si sa mère ne se dépêche pas ce sera moi qui lui ferai un petit frère. Malgré Caïn et Abel, il est bon d’avoir des frères et sœurs, j’en ai deux, Laura et Jorge, les deux plus petits que moi et bien plus rebelles. Je n’ai jamais bien compris pourquoi personne ne dit Abel et Caïn dans cet ordre, l’ordre alphabétique, ça doit être parce qu’Abel mourut sans descendance et du coup, vu que c’est un fin de race on le place en dernière position bibliquement parlant. Le vin est de Sicile et il est long en bouche, il s’appelle Cusumano. Les Lombards, ils apprennent à sortir des deux B… Barolo- Barbaresco, Barbaresco-Barolo et toujours au prix d’un Bourgogne. Tout évolue, se détruit et quelques rares exceptions restent congelées dans le temps, comme cette trattoria ou le bureau de tabac de Pedraza de la Sierra à Ségovie. ―Bon, Leonardetto. Ils sont tous allés faire un tour, nous allons commander des cafés et tu vas me raconter tout le projet. J’ai parlé avec les gars d’Argentine et apparemment votre invention du tarot les a pas mal impressionnés. En bien, je veux dire. Ils m’ont même conseillé de mettre une ceinture de chasteté. ―Une ceinture de chasteté? Qu’est-ce que tu veux dire par là? – j’ai toujours la moitié de mon esprit qui chevauche les nuages du somptueux festin. ―Ils m’ont dit mot pour mot que, si on te laissait faire, les petits gars sortiraient de la réunion disposés à visiter le château du premier ministre en petite tenue si c’était nécessaire, et ici depuis Tibère et Caligula nous prenons ce genre de choses au pied de la lettre. D’un autre côté, j’ai pu vérifier que tu me les as réellement convaincus, ce qui en dit
  33. 33. NO-MAD 33 long sur tes aptitudes. Je vais être curieux : qui a donné le feu vert pour cette histoire de tarot? Pas Jean-Marc, hein? ―La vérité, ça s’est négocié à Los Angeles – je suis descendu de mon petit nuage, Marco veut me soutirer quelque chose qu’il sait que je ne vais pas lui raconter. ―Je n’irai pas par quatre chemins, le côté amusant de l’histoire ce sont ces dix arcanes. Que se passe-t-il avec les douze autres? Et n’essaye pas de te défiler, ici on n’est pas né de la dernière pluie. Ils vont nous ôter la puissance de l’analyse et garder tout pour eux? ―Ecoute Marco. Je ne sais pas si ce sont les negronis, l’effet 2012 ou la proximité du Vatican, mais je te sens un peu mystique avec les arcanes. Tout ça, ça n’est pas L’Apprenti Sorcier. C’est plutôt Alice, et il n’y a pas de merveilles, seulement des DVD. Je dirige cette partie du projet et je suis comme Pythagore, je ne vois que des nombres. Ne fais pas de cabales, tu vas tout me bousiller! C’est déjà assez délicat d’avoir choisi le tarot. En plus vous n’êtes pas les seuls clients qui ont acheté l’outil, tu sais? Mais pour que tu sois tranquille je vais te dire que oui, l’année prochaine tu auras sur ta table la proposition commerciale pour les douze autres et ça sera un peu plus cher, mais beaucoup mieux – Marco se redresse imperceptiblement sur sa chaise, visiblement soulagé en retrouvant le sourire. ―Tu vois comme j’avais raison ? – lance-t-il triomphant – donc dans la centrale il y a un document de spécifications signé avec les 22 arcanes complets. Quand est-ce que tu me le fais voir? ―Tu sais très bien que c’est confidentiel et le projet est en jeu, Marco. Je te l’ai confirmé de vive voix simplement parce que, comme tu le dis si bien, cela va de soi et je ne me mets pas dans une situation embarrassante – c’est à mon tour d’être soulagé –. Tu n’as qu’à attendre douze mois, un par arcane si tu préfères rester dans le mysticisme.
  34. 34. 34 NO-MAD ―Bon, j’attendrai, mais il fallait que j’essaye, tu comprends, n’est-ce pas? Et ne t’inquiète pas pour les douze, ton secret est bien gardé avec moi! ―Merci, si tu continues sur ce ton de film de série B je te mets la bande originale de Dracula sur le portable. Nous nous disons au-revoir avec de grandes embrassades et quelques blagues. C’est un type bien, Marco et un grand professionnel. Il en a vu de toutes les couleurs et a toujours réussi à maintenir la tête hors de l’eau. Je reste sur une sensation un peu désagréable au sujet des arcanes, non pas parce que je ne m’attendais pas à ce qu’arrive quelque chose comme ça à cause du tarot, les gens veulent rêver, mais parce qu’il n’était pas très loin d’être dans le vrai dans son analyse, partie mystique mise à part: le cahier de spécifications de Los Angeles a été signé pour analyser la corporation sur la base des 22 arcanes majeurs et des 56 arcanes mineurs, et effectivement l’énorme puissance d’analyse que donneront les mineurs ne sortira pas des Etats-Unis. Je me sens doublement coupable parce qu’en plus notre compagnie n’a pas embauché de cabalistes ni de voyants, mais nous avons une équipe dédiée d’ingénieurs du MIT qui va intégrer la solution en joignant les modèles de tous les clients, un nuage mathématique et fonctionnel qui va laisser les moteurs de recherche d’Internet loin derrière nous. Le tarot vient du livre de Thot, mais avant que les données aient suffisamment de sens pour pouvoir les présenter au panthéon égyptien, dix années s’écouleront au bas mot, et moi ce qui m’intéresse c’est le petit frère pour Luis et la fête de ce soir, choses qui pourraient coïncider dans l’espace et dans le temps. Il est presque quatre heures de l’après-midi, voyons voir ce que fait Sandra. ―Salut neném, j’ai fini et j’arrive dans le centre. Il y a pas mal de bouchons, tu en es où ? ―Salut maluco. Nous sommes place du Duomo. Tu n’as pas idée de ce qu’il y a par ici. Tu viens ?
  35. 35. NO-MAD 35 ―Je pensais aller prendre un bain, mais bon, on se voit à la porte principale dans quinze minutes.
  36. 36. 36 NO-MAD 3 EURO-BIBLE L’Europe est un grand champ parsemé d’églises et de cathédrales. Dans ma recherche constante de passe-temps intimes, si la grande pyramide de Khéops a deux millions et quelques blocs de granit, je me demande combien de cathédrales supplémentaires nous pourrions construire en la démontant. A un stade donné de l’évolution de la fièvre recycleuse actuelle quelqu’un pourrait bien commettre une telle aberration. Et si quelqu’un voulait l’empêcher de nuire il n’aurait qu’à brandir l’argument de l’utilisation faite par les ottomans des pierres blanches qui la recouvraient ou de l’origine des pierres de la cathédrale de Cuzco, une preuve parmi tant d’autres du fait qu’en général les vieilles choses sont la strate qui soutient les choses actuelles. Mahomet a montré en cela un sens pratique très particulier : en plus d’avoir fait disparaître le diable en deux temps trois mouvements, il suffit à l’Islam d’une seule pierre pour créer un culte planétaire. Le christianisme a eu un effet plus envahissant et multiplicateur sur le plan physique, non seulement pour les édifices, mais aussi parce que si l’on rassemble tous les clous « authentiques » du Christ qui sont vénérés par ici, nous obtiendrions certainement suffisamment de fer pour construire une réplique du Golden Gate. Personnellement j’adore les cathédrales, je trouve que ce sont des endroits fantastiques pour se relâcher l’esprit et se distraire en examinant ses symboles bigarrés. Cela fait longtemps que je suis arrivé à la conclusion suivante : essayer de concevoir le grand tout est compliqué. Pire que ça, sa découverte conduit indéfectiblement au nihilisme, comme les mathématiques de zéro et l’infini. En fin de compte ce qui est réellement divertissant c’est de profiter du chemin et des peu de choses que l’on réussit à atteindre, et s’enivrer avec la beauté des choses simples et des détails. Il y a d’ailleurs de
  37. 37. NO-MAD 37 l’infinitude entre deux points quelconques, aussi proches se trouvent-ils l’un de l’autre. Chaque fois que je vais à Paris j’ai tendance à visiter ou revisiter quelques-uns de ces livres de pierre et la dernière visite ne fut pas une exception. En passant par les Halles je suis entré à Saint Eustache. En Espagne ce saint est le patron des chasseurs et l’analogie avec la trompe du même nom que nous avons dans les oreilles me paraît ingénieuse. Un de ces jours je vais vérifier s’il y a un Saint Fallope dans le martyrologe. Au moment d’entrer dans l’église par la porte latérale, après une rapide pinte de bière rousse dans le pub irlandais adjacent, le son imposant d’un concert Zen qui se déroulait à cet endroit me surprit. « Ça c’est du syncrétisme! » pensai-je. Je restai là extasié à écouter les gongs pendant une bonne heure, le fait de voir les tuyaux de l’orgue de l’église muets de surprise devant l’invasion de son concurrent oriental installé sur l’autel était quelque chose d’intense. Sentir l’exotisme de la réverbération sur les voûtes me fit voyager loin. Ma cathédrale préférée, c’est Notre-Dame, sans que j’aie d’ailleurs une raison spécifique à cela puisque toutes ont leur message. Dans le cas du Duomo sa forme me rappelle de manière suspecte un gâteau de mariage, mais j’aime l’intérieur et sa couleur. Ce que je n’aime pas du tout c’est la dense population de pigeons qui habite sa place, ces infects rats volants qui peuplent les villes. Les photographes du lieu ont une curieuse coutume : ils te jettent des mies de pain dessus et te font la photo de Tippi Hendren dans Les oiseaux. Je sais qu’une fille dût recevoir des soins d’urgence car elle soufrait d’une peur atavique de ces oiseaux-là. Je vois Sandra et Pietro qui m’attendent sur la colonne de gauche, il y a deux autres femmes avec eux que je ne connais pas encore. Pietro est comme l’avait décrit Sandra : un sosie d’Eric Clapton mais de l’époque de Woodstock et, comme tous les autochtones, élégant même avec les guenilles qu’il porte. Dans certains cas chez Armani on paye les guenilles à coup de millions et on met une demi-heure à se les assembler
  38. 38. 38 NO-MAD avant de sortir dans la rue. Il est vrai que je me suis surpris à faire la même chose quelques fois. Les deux nouvelles ont un aspect plutôt plaisant, une brune et une blonde, comme dans la zarzuela de la blonde et la brune. Les quatre parlent en anglais. ―Ciao les jeunes! Je suis enfin un homme libre et je ne sais jusqu’à quand – tous tournent leur tête à l’unisson. ―Salut mon chaton! – Sandra s’approche et pose un baiser inhabituel et fugace sur mes lèvres. Je suspecte de manière justifiée qu’elle nourrit un certain intérêt pour Eric Clapton qui va au-delà du simple intérêt musical. Je dis justifiée pour la tête que fait Eric et le pincement brésilien que je dois subir dans les côtes – Viens que je te présente, lui c’est Pietro et elles ce sont Lucia et Chloé. Bizarrement, Chloé est la brune et Lucia la blonde. Je serre la main de Pietro avec mon deuxième meilleur sourire, ceci dit, ce n’est pas le deuxième moins sincère, et deux bises sur les joues de chacune, cette fois si, avec le meilleur sourire du répertoire. Chloé hésite à chercher le troisième baiser, elle est donc française. Lucia m’offre la joue contraire, ergo elle est italienne, fière propriétaire qui plus est d’yeux verts à tomber par terre. Elle ne verra pas comment sont mes pupilles mais la manière dont je baisse les yeux me trahit toujours. ―Bon, enfin – dit Pietro. Nous avions peur que le bouchon te retienne au moins une demi-heure de plus. A Milan les bouchons sont proverbiaux. Sandra me dit que tu es psychologue d’entreprise, ça m’intéresse beaucoup, je suis propriétaire d’une fabrique de chaussures et j’échange de bonnes idées contre des chaussures de série limitée, si elles sont vraiment bonnes. Les chaussures sont irréprochables, je suis sûr que tu en trouveras une paire qui te fera craquer. ―Hé hé hé! L’irréprochabilité de mes idées n’est pas mal non plus et ce sont aussi des séries limitées. Tout cela on va le préciser tout de suite autour de quelques capuccinos. Ton ami me plaît, Sandra. Et vous, jolies jeunes filles? La question est
  39. 39. NO-MAD 39 toujours pénible à entendre, mais que faites-vous de vos vies? Comment avez-vous connu à ces deux éléments? ―Je viens d’Enna, en Sicile, et je vis ici – Lucia possède en plus de ses yeux verts une voix de velours. J’ai été la copine de ce nigaud jusqu’au jour où j’ai découvert ses défauts. Nous avons étudié les trois ensemble ici à Milan et mon père continue à vendre le cuir à ce crétin et du coup je me vois obligée à le voir chaque fois qu’il vient l’acheter. C’est une blague, nous nous entendons assez bien maintenant. ―Moi je suis venue voir Lucia en profitant des vacances. Je travaille à Lyon pour le ministère de la culture, nous gérons les subventions pour le ciné européen. Hé, Sandra, toi tu ne nous as pas dit ce que tu fais. ―Je passe une année sabbatique à Oviedo, je ne sais pas encore si je vais tenir bon toute l’année! Il ne fait que pleuvoir tout le temps! Dans l’ensemble Chloé est plus belle que Lucia, tout au moins à mon goût. J’ai une peur instinctive de la femme française. Ca doit être aussi atavique que celle de la fille aux pigeons, parce qu’objectivement je n’ai aucune raison pour que ça soit comme ça. Mieux encore, et cela ma paraît louable, il n’y a qu’en France que j’ai vu des femmes ultra-féminines changer toutes seules un roue de voiture. Cela a certainement à voir avec le cliché sur les précieuses. Bref, une bêtise. ―Sandra, tu es injuste avec les asturiens – lui dis-je. Tu es arrivée à la fin de l’hiver et tu n’as pas eu le temps de connaître bien l’endroit. Si je trouve un moment, je monte te voir pour te montrer le peu que je connais. J’en profiterai pour te montrer comme se mangent les fruits de mer, chose qui se fait bien seulement dans la corniche cantabrique. C’est à se demander pourquoi donc vous avez six mille kilomètres de côte vous autres brésiliens. Quelqu’un vient ce soir? Si c’est le cas, je dois prévenir Jérôme tout de suite. ―Moi, si Sandra ne s’y oppose pas je ferai aussi ce périple asturien – un pincement de triomphe maintenant, beaucoup plus douloureux – tu ne vas pas y aller sans être accompagné,
  40. 40. 40 NO-MAD pas vrai Léo? J’ai annulé un dîner aujourd’hui pour pouvoir aller avec vous. Qu’en dites-vous les filles? Chloé, soufflant comme le font les Français et levant les yeux alternativement vers le ciel et le visage de Lucia, reste silencieuse. Bien vu, Pietro. J’ai loupé un épisode parce qu’elles mettent trop de temps à répondre, comme si elles communiquaient entre elles mentalement. Finalement, Lucia prend l’initiative. ―Chloé est très fatiguée et elle va rester à la maison, mais moi je serais enchantée de venir avec vous, ça ne vous embête pas? – elle prononce ces derniers mots en me regardant fixement, ça y est, je suis accro. ―Avec plaisir – réponds-je tout en marquant ipso facto le numéro du furet. Quelque chose me dit que ce regard vert cache quelque chose d’autre et je veux savoir quoi. Bien entendu, au moment même où je marque le numéro je suis bien conscient que ça va sonner occupé sans arrêt, et donc je m’éloigne un peu pour qu’ils ne se rendent pas compte de ma manœuvre. Je lui laisse un message sur le répondeur, message que je sais qu’il lira. C’est seulement à ce moment que je me rends compte de l’énorme tente qui bouche l’accès à l’endroit où se déroulera l’évènement et de la quantité de camions et de dépanneuses qui ont pu entrer sur la place. J’ai un bon pressentiment. Tout d’un coup je sens Sandra derrière moi. ―Chloé et moi nous allons avec toi dans le Duomo et les ex fiancés vont aller choisir des vêtements de soirée pour Lucia. Nous avons une heure devant nous et ensuite nous avons rendez-vous dans la galerie de Brera pour la café, à côté de la maison. Tu vas t’assurer que l’italienne n’aime pas le sexe en groupe avant de l’inviter à notre palazzo, cochon ? Apparemment aucun des deux n’allons devoir attendre ce soir pour avoir un plan. ―Je ne sais pas pourquoi tu dis ça – je lui réponds sèchement –. En plus Chloé est à quelques mètres de nous et elle peut t’entendre, si tu veux être indiscrète sois-le en
  41. 41. NO-MAD 41 portugnol. Mais d’accord, l’italienne a allumé une petite lumière en moi, ça fait longtemps que je ne m’affole pas pour des petites lumières. Je devrais ? Et le prochain baiser que tu me fais trouvera ma langue, tu es prévenue. ―Vocé é que sabe, Don Juan. Nous allons à l’église, si tu t’agenouilles tu devras prier. Je fais signe à Chloé et nous entrons dans le Duomo. Il commence à faire un peu froid sur la place, un peu de vent s’est levé et la place est un très grand espace ouvert. Il n’y a pas de mendiant à la porte, c’est bizarre. Sandra fait une tête amusante. ―Qu’est-ce que c’est jo-li! Tu la connaissais déjà Chloé? ―Je dois admettre que, malgré le fait d’avoir vécu un an ici pour mon MBA, je n’étais jamais entrée. Ce n’est pas mal du tout. N’interprète pas mal mon manque d’enthousiasme, mais à cause de ma profession je suis entrée dans plus d’églises que l’abbé Pierre, je n’arrive plus à être surprise même si je reconnais que Léo a raison, je préfère moi aussi l’intérieur. ―Je ne sais pas qui est ce Pierre dont tu parles, mais c’est spectaculaire ! Quelles colonnes, quel sol, quel orgue! Je vais allumer un cierge, ça ne fait pas de mal. Je t’en allume un Léo, pour les règlements de compte que tu pourrais avoir à subir. A toi aussi, ma belle. Je reviens tout de suite. ―Donc, Chloé, tu connais beaucoup d’églises ? Je trouve que tu parles peu, si tu me permets. ―C’est vrai, tu ne te trompes pas. Ce n’est pas de votre faute. Je suis également assez méfiante avec les hommes, même si toi, tu parais moins chasseur que la moyenne. ―Je prendrai ça comme un compliment. Ca doit être la psychologie. En général nous inspirons confiance aux personnes qui ont besoin de parler et ceux qui ont quelque chose à cacher se méfient de nous. ―Ha ha! Comme les curés dignes de ce nom – c’est la première fois que je la vois sourire. Tu dois être bon dans ta
  42. 42. 42 NO-MAD spécialité, peut-être bien que oui, j’ai besoin de parler. Je connais beaucoup d’églises parce que j’ai été novice pendant quelques années et ma tutrice voyageait beaucoup. Mon petit ami est mort dans n accident de montagne et mes parents ont pensé que ce serait le meilleur choix après quelques traitements infructueux avec tes collègues. Ce commentaire sur les curés me déplaît un peu. Mais ceci dit il y a un fond de vérité dans ce que dit Chloé, de nos jours le divan a remplacé le confessionnal. Bien souvent j’ai en face de moi des gens qui ont un besoin terrible de conseils et ne savent pas sur quels pieds danser parce que c’est vu comme un signe de faiblesse. Certains vainquent cette peur et me demandent ma carte de visite et mon adresse. Comme je n’ai jamais passé de consultations ce que j’ai l’habitude de faire est que ce soit moi qui note leurs coordonnées et qui m’occupe personnellement qu’un collègue se mette en contact avec eux. Cette manière de rediriger je la tiens d’un collègue que j’ai connu au centre Anna Freud, à Londres, pendant des séminaires sur la schizophrénie. Il m’a appris pendant ce court intervalle de temps beaucoup de choses qui me sont utiles aujourd’hui encore. Sa règle d’or était de ne jamais traiter des personnes que l’on connaît et, parfois, il lui était difficile de suivre ce principe. Sinon il était assez dingue. Il se promenait dans la ville à n’importe quelle heure du jour et de la nuit avec son chat accroché à l’épaule, comme le perroquet de « Long » John Silver, et il était végétarien les jours pairs et à quelques dates clés en fonction des phases de la lune. Il était bourré de manies qu’il cultivait consciemment et il parlait très peu. Une fois il m’a expliqué pourquoi : « Leonardo, notre business est un sacerdoce et il consiste à quatre-vingt-dix-neuf pourcent à écouter. Les gens d’église se permettent le luxe de parler impunément aux couples de mariage et ensuite c’est à nous de laver ces malheureux de leurs frustrations, accumulées pendant des décennies. Nous ne pouvons pas nous permettre la même erreur si nous voulons les sortir du fond du trou et éviter que les
  43. 43. NO-MAD 43 dysfonctionnements se propagent à la génération suivante. C’est pourquoi nous devons nous efforcer à cultiver un certain degré de folie en faisant nous-mêmes du funambulisme sur cette ligne dangereuse. Pour ne pas la franchir complètement, tu dois faire comme les alchimistes avec l’athanor : te salir les mains et empêcher les fuites avec des cataplasmes de sagesse, solve et coagula, et observer le tout avec du recul pour ne pas aspirer la fumée du mercure qui te ferait franchir la ligne. » « Ton allié est le temps, les années sont des sommes d’instants. Sois fou pendant chaque instant et sage sur la durée, extériorise le moins possible l’un et l’autre et ne t’arrête jamais d’étudier. Tout ça ne finit que quand ça finit. N’oublie pas que nous ne savons pas de quel côté du mur sont les fous, notre repaire, c’est le mur. » Il s’appelait Michael, un sacré personnage. Nous nous souhaitons encore la bonne année. Je me surprends à apprécier ma promenade avec Chloé qui dure depuis un bon bout de temps déjà sous les voûtes du Duomo, nous débattons de religion, et je suis dans la position de celui qui écoute. ―Comment tu t’entends avec Dieu après avoir laissé la coiffe ? ―C’est plutôt savoir comment Dieu s’entend avec moi qui me préoccupe, mais j’ai appris à ne pas croire en un monsieur barbu et à ne pas penser que le libre arbitre nous a été donné uniquement pour nous culpabiliser ensuite. Au jour d’aujourd’hui je pense que Dieu c’est la somme de nous tous, le dogme dit beaucoup de bêtises et c’est pour ça que je ne suis pas restée. Quel sens a le fait que je m’enferme et prenne l’habit religieux si je peux être utile aux autres dehors ? Pourquoi dois-je refuser d’avoir des enfants si j’ovule tous les mois? Je n’ovule pas par sa sainte volonté? Je ne me pose plus ces questions, j’ai atteint un équilibre acceptable et je crois que je suis heureuse comme ça. Et puis il y a le péché original. ―Avec cette histoire de péché original nous aurions de quoi nous asseoir pendant des semaines devant la cheminée.
  44. 44. 44 NO-MAD Attention hein, sans idées derrière la tête, Chloé. Même si le Seigneur t’a donné la beauté, ça c’est quelque chose que je ne peux pas taire. ―Tu es très gentil. Eh dis! Je suis ex-nonne, mais je n’en suis pas moins femme, française et qui travaille dans le ciné. Ne crois pas que je sois une mijorée – deuxième sourire de la journée, je le luis rends. ―Pardon, ça m’a échappé. Continue avec le péché original, je t’en prie. ―L’histoire de la Génèse pue le machisme à plein nez! C’est un trucage abject qui donne un rôle très très mauvais à la femme et qui a provoqué beaucoup d’aberrations. Bien avant qu’il y ait des religions nos sociétés étaient matriarcales y regarde en quoi s’est converti le monde avec votre patriarcat. Je ne suis pas féministe, nous ne sommes pas égaux et c’est mieux comme ça, mais nous ne sommes ni inférieures ni supérieures. Nous devons être complémentaires et si c’était le cas beaucoup de barrières tomberaient. La guerre des sexes nous convertit en êtres pires que les animaux. D’un autre côté je ne crois pas que le péché consiste en distinguer le bien du mal, je suspecte que notre plus grand péché c’est l’orgueil car nous voulons juger Dieu et sa création, c’est là que nous en sommes. Là je dois taire ma réponse, surtout parce que j’ai l’impression que nous commençons à bien nous entendre. Son discours est logique, mais le passage sur le patriarcat m’est absolument irritant. Pour ma part je suis plutôt convaincu que l’état actuel des choses est dû à un matriarcat occulte exceptionnellement bien orchestré. Une fois j’ai lu quelque chose sur un groupe de femmes durant la révolution française qui justifiait son droit au pouvoir par un catégorique « Nous n’allons pas laisser que des idiots que nous avons portés dans notre propre ventre nous donnent des ordres! » Le taureau ne voit pas souvent le torero, mais c’est ce dernier qui bouge la cape. Pour moi le péché d’Eve est d’avoir réussi à déléguer à ce flemmard d’Adam la fonction d’ouvrière et
  45. 45. NO-MAD 45 d’avoir accaparé celle de reine sans qu’Adam ne s’en rende compte. De nos jours le résultat du féminisme exacerbé, qui n’est autre chose que le suffragisme auquel on a donné un autre nom, c’est que ce sont elles qui sont à nouveau les ouvrières, mais maintenant elles ont la péridurale. Je ne suis pas sûr qu’elles aient gagné au changement. ―Ok pour ton argument sur la complémentarité. Sans guerre des sexes nous serions tous bien plus heureux. Une voix à l’accent allemand prononcé grince derrière nous. Nous sursautons tous les deux. ―Ach ! Dans ce pays quand on ne dit pas « Porco governo! », on dit « Puta Eva! ». Cette explication vient d’un homme roux et barbu dont les guenilles ne proviennent certainement pas d’Armani et qui ne s’est apparemment pas douché depuis quelques jours. La douche et la motivation sont similaires, il faut les pratiquer au quotidien parce que leurs effets ne durent pas très longtemps. Sandra se trouve à sa gauche. ―Salut les amis ! Ce sympathique monsieur m’a expliqué l’histoire de la cathédrale et de ses œuvres d’art. Je ne vous manquais pas? Je voulais le remercier avec un peu plus que quelques pièces, tu as dix Euros, Léo? ―Vous avez vraiment mis du temps pour trois pauvres cierges – répond Chloé en tendant un billet à Sandra –. Nous nous distrayions en parlant de Dieu dans sa propre maison, pour qu’il se rende compte que nous n’arrêtons pas de penser à lui. ―Gott in himmel ! Dix Marks! Personne n’a jamais été aussi généreux avec moi depuis, voyons voir… – il porte un doigt à la tempe – au moins trois mois. Mesdames et messieurs je me présente, je m’appelle Wolfram, rien à voir avec Mozart. Lui était le loup sur le chemin et moi je suis le corbeau-loup. Ici tout le monde m’appelle Fritz et je suis le pauvre officiel du Duomo depuis tant de temps que j’ai du mal à m’en rappeler. Si nous étions à Paris j’aurais certainement une bosse, heureusement ma douloureuse
  46. 46. 46 NO-MAD sciatique est une punition suffisante, apparemment en tout cas – il se signe. L’homme a doublé López-Ibor2 par la droite il y a pas mal de temps. Son regard hagard le trahit, ses yeux font le tour complet de la voûte en cinq secondes précises, et ce, de manière complètement involontaire et toujours de la gauche vers la droite. Son association d’idées paraît cohérente et son statut de pauvre officiel prouve qu’il ne doit pas être dangereux. Je réponds à sa provocation. ―Il n’y a plus de Marks, l’ami. Maintenant ce sont des Euros, nous sommes en train d’unifier l’Europe. ―Hahahaha! L’Europe qu’il dit, l’Europe. Encore un qui pense que la guerre est terminée. Ca s’écrit Euro, mais ça se prononce « Deutsche Mark » et ça se réglemente en Allemagne. Cette fois nous sommes en train de la gagner. Vous ne vous en êtes pas rendu compte? Il a suffi que nous tolérions que les autres pays apprécient la choucroute pour nous étendre de tout côté comme l’encre. Les nazis ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan. Deux mille ans pour en arriver là! Il ne nous reste plus qu’à avoir l’égoïste Angleterre et l’ours russe, comme toujours, même si l’ours est déjà assez ramolli – sur ces paroles il sourit, nous montrant ainsi sa dentition déplorable. Chloé remue avec une certaine prudence et un regard amusé. ―Chaque fois que vous sauterez par-dessus la ligne Maginot il y aura de la résistance, Monsieur. Et des Américains. ―Mais vous serez toujours notre meilleur allié! Votre côte d’azur est une invention de chez nous et nous sommes de retour, allez à Saint-Tropez si vous en doutez. Et comme je vous disais, cela ne nous embête plus que vous disiez béemdoublevé, du moment que vous achetez les voitures. De toute façon vos gouvernements savent ce qui leur convient le mieux. Les cow-boys gardent leur pétrole et vont le voler au 2 Juan José López Ibor: médecin, psychiatre et neurologue espagnol de la première moitié du XXème siècle.
  47. 47. NO-MAD 47 voisin, nous non. A nous, vous nous demandez une fabrique de blé, et nous vous faisons voir que si avec le blé, qui consomme 20 d’eau et 80 de céréales, vous faites en plus de la bière, qui consomme 20 de céréales et 80 d’eau vous allez y gagner. Nous vous vendons la fabrique de blé, nous vous finançons à très long terme celle de bière et nous nous assurons l’exclusivité des pièces de rechange et de la maintenance des deux. Au final nous buvons la bière quand nous venons nous assurer que vous ne manquez pas du tout de devises et nos informaticiens vous font le design du contrôle du business avec notre software. Il y en a pour tout le monde! Et en payant les impôts! Apparemment le fou n’est pas si fou que ça, même s’il est un peu excité, il est plus familier avec nous d’ailleurs. Je commence à suspecter que, plus que López-Ibor, l’énergumène teuton a doublé Dabrowski par la droite. On est tous trois bouches-bées. ―Vous parliez de la Genèse, tous les aînés de ma famille ont été des hommes de science, moi-même je suis physicien théorique, même si je n’exerce plus, comme vous pouvez vous en rendre compte. Il se trouve qu’il n’y a pas de frontière entre la science et la foi, et donc moi j’ai choisi la cathédrale. Nous le savions déjà dans les académies, mais grâce à Internet l’information s’étend et les académies meurent. Il est clair que durant le processus l’information originale se salit pas mal, mais la base est pure et indestructible même si elle se vulgarise beaucoup ensuite. Je vous donne un exemple banal, Einstein est arrivé avec la relativité et la vitesse de la lumière. On savait à peu près comment fonctionnait le photon et la dichotomie onde-particule nous faisait rêver. Maintenant tout le monde veut l’unification des sciences en une seule formule tandis que le New Age s’entête de manière prétentieuse à vouloir impliquer l’observateur dans la physique quantique. Ach ! Les religions nous cassent la tête depuis des siècles en nous rabâchant la solution, mais comme ils la déguisaient en Nibelung nous ne lui avons pas prêté attention. Toutes les
  48. 48. 48 NO-MAD forces sont la même chose, mais avec des vitesses et des degrés de concentration différents : lumière, magnétisme, électricité, etc. Ce qui nous embrouille l’esprit c’est d’écarter a priori l’hypothèse que ces forces aient leur conscience propre, et ce nuage infini de forces c’est Dieu. Dieu qui s’amuse éternellement en mettant ses tentacules d’énergie dans chaque recoin de la matière et nous n’allons jamais comprendre cela parce que notre point de vue nous limite. La cellule de ta genou sait peut-être que ta femme n’aime pas l’odeur de la pizza? Le temps est seulement un point de vue, toi tu crois que tu bouges mais tout ce que tu as été et ce que tu seras est figé, éternellement. Notre spirale génétique n’est rien d’autre qu’un peu de complexité ajoutée à la première photosynthèse : la lumière profite de la boue et joue avec. J’ai besoin d’un tableau de la taille du monde pour commencer à exprimer cela avec des formules. Dieu n’est pas un évènement en train de se réaliser, Dieu est! Aujourd’hui, hier et demain! Pour Lui le temps est quelque chose d’incongru et une faiblesse! Sa voix commence à résonner sur les murs. Moi je suis Dieu qui joue à être Wolfram! Toi tu es Dieu qui joue à être toi! Quand tu te rappelleras qui tu es c’est que le jeu sera terminé en fait! Quand le jeu sera terminé tu te rappelleras qui tu es en fait! Dieu ne joue pas aux dés! Dieu est les dés! L’éternité est très ennuyeuse! Il faut des hauts et de bas! ―Ce monsieur vous dérange ? Fritz, si tu refais des tiennes aujourd’hui tu vas dormir bien au frais. Le carabiniere, qui fait deux têtes de plus que moi, pose une main sur l’épaule de Wolfram. C’est le premier agent en uniforme de ma vie que je vois avec une queue de cheval tombant derrière la casquette, casquette assez rigolote soit dit en passant. Les muscles de l’individu font moins rire. Notre fou rentre la tête dans les épaules en signe de franche soumission. ―Non, monsieur l’agent, veuillez m’excuser. J’essayais seulement d’expliquer à ces touristes que je suis un pasteur
  49. 49. NO-MAD 49 protestant, depuis que j’ai perdu mon troupeau je n’arrête pas de me plaindre. Sur ce, Wolfram se tortille comme un crocodile et fait perdre la casquette à l’agent de la loi en tirant violemment sur la queue de cheval. Avec une habileté stupéfiante et en moins de temps qu’il n’en faut pour dire ouf, il lui entoure le cou avec la queue de cheval le forçant à tomber par terre. De manière presque simultanée il s’empare du billet de dix Euros qui était dans la main de Sandra avec la main gauche tandis qu’avec la droite il lui tâte un sein en guise de salaire extra pour le discours métaphysique avec public. ―Merci mille fois mademoiselle, comme il n’existe pas de femme généreuse je vole l’amour dans la place – ce sont les paroles d’une des meilleures chansons de Lucio Dalla. Il s’en va en courant par les escaliers d’une chaire en bois tandis que le carabiniere se relève pour le poursuivre à grands coups de sifflet. ―Il est possible de vivre une situation très intense sans y participer! – il s’exclame très fort depuis la chaire. Sa voix retentit comme celle de Moïse – Ach! Continuez à dormir! Si j’avais été Adam j’arracherais les dents du serpent et je l’utiliserais comme capote ! L’agent le rattrape presque dans les escaliers. D’un saut il se balance de la chaire tel un daim et s’enfuit épouvanté par le couloir central en riant aux éclats. Après une rapide évaluation, son poursuivant décide de ne pas prendre de risque avec un saut et redescend par les escaliers, avant de sortir par une porte latérale sans arrêter de jouer du sifflet en rythme. L’expression d’incrédulité des visiteurs du Duomo est digne d’une caméra cachée, et la nôtre est certainement du même niveau. Une fois passées d’interminables secondes nous nous mettons à rire tous les trois. Pendant que nous nous dirigeons vers la sortie je tâche d’assimiler le discours de l’Allemand et je me rappelle la méthode de Michael et son chat-perroquet. Dans la prochaine carte de vœux je lui raconterai l’histoire du corbeau-loup. Je
  50. 50. 50 NO-MAD chercherai certainement Wolfram lors d’un de mes passages à Milan, j’apporterai alors un bloc-notes. J’ai connu un cas semblable qui un jour décida qu’il devait récupérer le temps perdu et il passa trois ans à marcher à reculons, il a eu du mal à réapprendre à marcher comme il faut. Nous avons quelques minutes de plus pour nous arrêter dans les boutiques du Corso Vittorio Emanuele. Pietro nous a confirmé qu’ils seraient un peu en retard à cause du temps mis pour choisir la couleur idéale de la robe de Lucia. Chloé s’enthousiasme pour la boutique de Fiorucci. Si Rafael levait la tête et observait à quel point ses angelots font parler il serait satisfait, et il réclamerait certainement des royalties. Entre deux boutiques, Sandra nous raconte l’histoire de Aleijandinho, un sculpteur manchot auquel on attribue pratiquement toutes les sculptures des églises brésiliennes, spécialement dans la région de Ouro Preto. Sandra reconnaît qu’il y a une frontière étroite entre le mythe et le personnage historique, mais ça n’enlève rien du tout à la beauté de ses églises et, si nous nous laissons guider para la quantité de croquis de Niemeyer qui ont été érigés durant la longue vie de l’architecte, peut-être bien que l’on peut croire l’histoire du manchot.
  51. 51. NO-MAD 51 4 EURO-BUBBLE ―Nous n’allons pas avoir le temps ni de voir Caravaggio ni Mantegna, Sandra. Le pressing va fermer. Qui a eu l’idée de prendre le café ici? Au moins nous sommes à coté de la maison. ―C’est moi qui ai eu l’idée – répond Pietro – et elle n’est pas originale. Je l’ai empruntée il y a des années à un fournisseur indou et elle m’a donné de bons résultats. Il se trouve que la majorité d’entre nous dédaignons le savoir-faire des snack-bars de seconde zone et, du coup, nous passons à côté de merveilles. Vous me direz des nouvelles du capuccino. Ce n’est pas que le produit en soi, c’est l’ambiance, les gens… Il devrait y avoir un guide de ces choses-là mais il n’y en a aucun. C’est une forme de pensée latérale. Ma mère, chaque fois qu’elle est trahie par sa vessie, la première chose qu’elle cherche c’est un hôtel cinq étoiles. Et toi Chloé, qu’en penses- tu ? ―Ce n’est pas une mauvaise idée. Des fois à Lyon on se donne rendez-vous dans la station sans avoir à monter dans aucun train. J’ai un faible pour une pâtisserie tenue par un Libanais, il n’y a que là-bas que j’arrive à commander à la fois le traditionnel croissant et le millefeuille de pistache pour le petit-déjeuner. Vous n’allez pas croire ce qu’il vient de nous arriver au Duomo! Pietro a raison. A Madrid, si tu surmontes la répugnance initiale à payer l’entrée du Cercle des Beaux-Arts, tu peux profiter d’un snack-bar qui paraît tout droit sorti d’un tableau d’Antonio López. Il est certes vrai que cela fait longtemps que ses canapés confortables ont été remplacés par des chaises en bois, mais ça vaut tout de même la peine d’y aller. Il n’y a pas non plus besoin d’avoir une chambre pour profiter de la rotonde de l’hôtel Palace o des ses restaurants, même si pour explorer ces derniers, il est recommandable d’y aller muni
  52. 52. 52 NO-MAD d’une subvention, cela reste le Palace. Les yeux rayonnant de Lucia sont toujours à leur place. Sandra me fait un clin d’œil complice qu’heureusement personne ne voit. ―Tu ne vas pas nous montrer ton achat, Lucia ? lui dit- elle. ―C’est une surprise, vous verrez ça ce soir, mais c’est un bustier spectaculaire! Ca va me faire de la peine de l’étrenner. ―Ah ! Le bustier nous appelons ça parole d’honneur en Espagne. Nous ne savons pas encore si c’était le tailleur qui donnait sa parole à la dame qu’elle n’allait pas retrouver à poil quand elle l’utiliserait ou si, au contraire, c’est la femme qui devait passer tout le dîner aux chandelles avec la main sur le cœur pour le tenir. ―Et bien nous autres nous l’appelons tomara-que-caia, ça n’a rien à voir, vous voyez – répond Sandra. ―Qu’est-ce que ça veut dire, tomara-que-caia ? demande Chloé. ―« Si seulement il tombait » – traduis-je, ils en renversent presque tous leur café. Comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle, dans le petit espace où nous sommes la guerre des sexes refait surface d’une manière subtile. Les filles forment un petit cercle pour se montrer leurs emplettes et pour raconter à Lucia l’aventure avec l’Allemand et nous deux nous commençons à parler d’affaires. ―Bon, Léo, laisse-moi te raconter ma problématique, avec un peu de chance j’arrive à te soutirer deux trois trucs. Pour ma part je t’ai déjà envoyé le catalogue privé par email. Avec ou sans idée j’insiste pour que tu choisisses le modèle qui te plaît le plus, c’est mon cadeau pour te remercier de la soirée.
  53. 53. NO-MAD 53 ―Merci beaucoup Pietro, je le ferai vraiment. Mais d’abord une question : tu as mentionné un fournisseur indou. Tu achètes le cuir en Inde ? ―Oui, pas grand-chose, mais ce que j’achète convient très bien à certains des modèles. En fin de compte les vaches sacrées meurent aussi, non ? Je blague. Mais de toute façon il est très important dans le contexte actuel de se monter son affaire dans les BRICs. Pour notre part nous avons des contacts en Inde et en Chine pour l’instant, mais je compte bien faire des choses également dans les deux autres pays et poser le pied quelque part en Afrique. ―Si ton truc c’est la chaussure il est clairement bon que tu mettes les deux pieds un peu partout. ―Hahaha! Et ne jamais mettre les deux pieds dans le même sabot! Il se trouve que nous avons trois fabriques : deux en Europe et une nouvelle en Chine. Les Chinois me font très peur, Léo. Avec ce que nous avons économisé en un an pour avoir fermé une autre fabrique que nous avions l’investissement est déjà amorti grâce au différentiel de main- d’œuvre. Depuis qu’ils ont vu ça mes directeurs n’arrêtent pas de me demander que nous fassions le même coup avec une des deux autres fabriques. Pietro sait parfaitement que son problème est assez courant en ce moment, tout comme ses doutes. La Chine est devenue la fabrique du monde et beaucoup d’argent est en train de changer de mains. J’ai moi-même vu des familles traditionnelles ruinées du jour au lendemain à cause de ce phénomène dans beaucoup de pays, spécialement dans le secteur textile. Mais cela reste quand même enrichissant pour moi d’écouter ce cas raconté directement par celui qui l’a vécu. ―Ce ne sont pas les Chinois qui te font peur, en fait. Ce qui te fait peur c’est de ne pas savoir ce qu’il va se passer avec ces tonnes de devises américaines qu’ils empochent et si tout
  54. 54. 54 NO-MAD d’un coup ils se mettent à spolier les investissements. Mais continue s’il te plaît, dis-en moi plus. ―Exact, jusqu’ici rien qui ne soit vox populi. Je continue. Ce qui se passe c’est que moi je fais de la chaussure de luxe, et en plus presque tous nos modèles sont faits main. Nos embauchoirs sont vieux de plusieurs siècles et dorment bien au chaud dans une banque suisse. Evidemment, ce que je fabrique en Chine ce sont des modèles de production massive. Tu te douteras aussi qu’ils ne minimisent pas leurs efforts pour essayer de copier la technologie, pour l’instant avec des résultats médiocres, heureusement, mais ça peut changer d’un jour à l’autre. D’un autre côté notre valeur est dans le logo, tu sais bien que la marque Italie se vend très bien à l’étranger, c’est ce que nous faisons de mieux dans ce pays. ―Oui, oui. Presque toute l’huile d’olive espagnole arrive au consommateur final avec votre drapeau sur la bouteille et au prix de l’uranium enrichi, c’est un fait. ―Oui, comme il est aussi un fait que la guerre conceptuelle de l’élégance de la chaussure dure depuis des siècles. Notre paradigme c’est que le pied doit se trouver dans un nuage et le paradigme anglais c’est que la chaussure doit être inconfortable et que dès que le pied se fait à la chaussure, elle doit être remplacée. Le romantisme mis à part, cela leur facilite beaucoup la fabrication de leurs chaussures de première ligne et la réparation, aux Anglais. Nous, nous fabriquons pour durer, notre chaussure est une Vespa. Cette rivalité ne peut exister qu’entre l’Italie et l’Angleterre, tant qu’il y aura des gentlemen dans ce monde tout au moins, et que ce seront leurs femmes qui iront dans les magasins pour leur acheter leurs chaussures et, tant que cela durera, la valeur de la marque top sera un bon support pour les marques de moindre renom de la compagnie. ―Je commence à comprendre. Il y a un groupe important qui serait susceptible de t’acheter à moyen ou long-terme ? ―Bien, du point de vue du volume d’argent n’importe quel fonds d’investissement arabe ou fonds de pension
  55. 55. NO-MAD 55 occidental, appelons ça comme ça, est intéressé et ils n’arrêtent pas de nous faire des offres qui sont largement supérieures à la valeur réelle présente ou future de la compagnie et nous les avons refusées. C’est une tradition, presque une question d’Etat. Quand le Pape se chausse avec des Prada en visite diplomatique o quand le président de la France met un de nos modèles pour aller à Bruxelles faire un discours ce n’est jamais un hasard. Ce sont des futilités très importantes – il fronce les sourcils à ce moment et mord sa bague, je ne m’en étais pas aperçu avant. Pietro serait-il un prince italien de plus ? ―Donc, et pardonne la franchise, ce qui te préoccupe réellement c’est qu’avec l’évolution des marchés ce paradigme change sous peu et que la raison d’être d’avoir les embauchoirs dans une banque suisse disparaisse et que ceux- ci deviennent une simple curiosité dans un musée de Shanghai, c’est ça ? – vu son expression, j’ai vu juste. ―Exactement! Est-ce que les Chinois vont réussir à nous imposer à la longue ses us et coutumes ou est-ce que nous allons réussir garder la main sur le gouvernail des produits haut-de-gamme ? Ils se mettent de l’argent plein les poches et leur culture a cinq mille ans. Nous avons réussi à limiter leur expansion avec le petit livre rouge pendant tout ce temps, mais c’est terminé. En quatre générations environ au rythme où on va toute la planète se sera unifiée génétiquement et culturellement et eux ils sont des millions et des millions. Je crois que c’est un sujet digne d’un psychologue d’entreprise. ―Ce n’est certainement pas moi qui vais t’expliquer comment il faut vendre des chaussures. On peut même dire que le tableau que tu me dépeins tient plus de la géopolitique que du pur business. Waou! Laisse-moi aller aux toilettes et commander un amaretto et je vais essayer de te pondre une idée cohérente. Les filles! Je vais passer par le comptoir, je vous commande autre chose? – quels yeux verts, mon Dieu. J’aime le débat que me propose Pietro. Il faudra que je me rappelle demain de prendre quelques notes parce que,

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