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  1. 1. Neohelicon X.VXIII (2006) I, 91-108 DOt: 10.1556/Neohel.33.2006.1.8RAINIER GRUTMAN - HEBA ALAH GHADIEINCENDIES DE WADJI M O U A W A D •LES MI~ANDRES DE LA MI~MOIRE While memory guarantees a degree of continuity between past and present, it is not wi- thout shortcomings. Powerless in the face of the future and threatened by oblivion, memo- ry has the ability to imprison individuals and communities alike in a version of the past that has been promoted to the level of historical truth. This is why the work of Leba- nese-Canadian playwright Wajdi Mouawad (a rising figure in the world of French-lan- guage theatre) generally prefers the internationalkind of memory provided by literature to the historical ties commonly invoked in family retellings of the past. Mouawads rewor- king of memory is particularly present in his best-known play, Littoral (1997), which ad- dresses the various ways in which institutionalizedforms of memory prevent the develop- ment of individual identities. This article concentrates on his more recent play Incendies (2003), where historical memory no longer yields to literary memory, but rather superimposes itself on an intertex- tual canvas. While obviously rewriting the Oedipus myth as told by Sophocles (whose Oedipus Rex becomes a "palimpsestuous" plot fur lncendies), Mouawads text is also re- plete with references to the civil war in his native Lebanon. Most historical episodes (e.g. the burnt-out bus of 1975, the Sabra and Chatila refugee camp massacres of 1982) are re- worked in function of the dramatic plot, and it would be unfair to reduce hwendies to a "message" or any other traditional form of"commitment". Yet Mouawad does not fit the profile of Jean-Paul Sartres "irresponsible" writer either: Lebanons civil war, far from being a mere screen onto which the action is projected, informs this play as much as the oedipal plot does. It is indeed the combination of both semantic networks that allo~vsa real working through of memory, which is what is at stake here. Uno . o ~:s"de ninguna parte mientras no tenga utt m . e r t o bajo la tierra. (Gabriel Garcia Mhrquez, Cien a~os de soledud)LENFANT TERRIBLE DE LA SCI~NE QUI~BI~COISE Le C a n a d i e n d o r i g i n e libanaise Wajdi M o u a w a d (1968) est en passe de devenirune figure m a r q u a n t e de la rel6ve th6~trale dans la francophonie. Q u a n d il n a encoreRainier Grutman Heba Alah Ghadie, D6partement des lettres franqaises, Universit6 dOttawa, 60,rue Universit6, Ottawa (Ontario), K1R 5H3 Canada. E-mail : rgrutman@uottawa.ca;hghad048@uottawa.ca0324-4652/$20.00 AkadEmiai Kiad6, Bmlapest© 2006 Akad~miai Kiad6, Budapest Springer, Dordrecht
  2. 2. 92 RAINIER G R U T M A N - HEBA ALAH G H A D I Eque vingt-cinq ans, frais 6moulu de ll~cole nationale de th6fltre du Canada, il signeune premi+re pi6ce, Will), Protagoras enJerm~ dans les toilettes ; lors de sa cr6ation(cinq ans plus tard, en 1998), elle sera unanimement salu6e par lAssociation qu6b6-coise des critiques de th6~tre. Depuis, Mouawad accumule honneurs et accolades,pour son oeuvre dramatique comme pour son travail dadaptation (de romans allant duclassique Don Quichotte au tr~s contemporain Trainspotting dlrvine Welsh) et demise en sc~ne (dCEdipe roi, notamment). Laur6at du prix de la Gouverneure G6n6raledu Canada (en 2000) et Chevalier de lOrdre franqais des Arts et des Lettres (en 2002),il refuse cependant le Moli+re du ~meilleur auteur francophone vivant)~ que Parissappr~te ~ lui d6cerner au printemps de 2005, voulant ainsi protester contre lindiff6-rence avec laquelle trop de directeurs de th6~tre accueillent ~ son avis la productioncontemporaine. Cet accrochage a fait couler plus dencre sur les rives du Saint-Lau-rent que sur ceux de la Seine, car Wajdi Mouawad est aussi langryyoung man, pourne pas dire lenfant terrible, de la sc~ne qu6b6coise. Sil ne fait aucun doute quil parleen connaissance de cause, ayant lui-m~me 6t6 au gouvernail du Th6fitre de Quatsous(fi Montr6al), il est 6galement vrai que Mouawad s6tait d6j~ fait remarquer par unesortie ~ anti-institutionnelle )) en 1999, quand il avait d6nonc~ la publicit6 commer-ciale accompagnant la reprise de son Don Quichotte. 1 La pi6ce la plus c61~bre de Wajdi Mouawad est sans contredit Littoral. Cr6deMontr6al au Festival de th6-Stre des Am6riques, enjuin 1997, elle triomphe h Limogesen 1998 et sera remarqu6e ~.Avignon lannde suivante. Cest encore elle qui lui vaut leprix de la Gouverneure G6n6rale et le Moli6re. Port6e ~tl6cran par son auteur en 2004,Littoral est aussi la plus traduite des oeuvres de Mouawad. Au moment off nous 6cri-vons ces lignes, elle a connu sa premi6re en traduction au Mexique, en Italie, en R6pu-blique tch+que et/t Toronto, mais toujours pas au Liban, ni ailleurs dans le mondearabe. De sorte que cette fable presque m6taphysique sur limpossible voyage aux ori-gines identitaires attend toujours detre traduite dans la langue maternelle de son au-teur...2 Littoral tourne autour du d6fi que posent les formes institutionnalis6es de la m6-moire collective h lindividud6sireux de se constituer une identit6 propre, qui ne soitpas un pur produit de la m6moire des autres. Ces autres, chez Mouawad, ce sont le plussouvent les membres de la famille : sa toute premi6re pi6ce, Willy Protagoras enfermOdans les toilettes, nous montrait d6j~ un adolescent ~t la recherche de lui-m~me, auxprises avec les limites que lui imposait le cocon familial. Dans Littoral, il ne sagitplus dune simple crise dadolescence cependant; la famille sy est 61argie, elle est de-venue une t~ tribu ~ qui a tendance ~ se nourrir de la nostalgie du pays natal. Lui-m~meissu dune famille libanaise qui sest 6tablie ~ Montr6al apr6s avoir transit6 par laFrance, Mouawad ne senferme cependant pas dans une vision pass6iste, car il sait que Voir Suzanne Dansereau, ~ La commandite du th6gttreest lh pour rester ,, in Les Affaires. vol. 71, no 41,9 octobre 1999, p. 9 et Genevi6ve Saint-Germain, ~ Lemp~,cheur de penser en rond ~), in Elle Quebec, no 123, novembre 1999, p. 73-76. Voir Kamal A1-Solaylee, ~ Mouawad works in many languages )~, in The Globe and Mail (To- ronto) du vendredi 11 novembre 2005.
  3. 3. INCENDIESDE WADJIMOUAWAD: LESMEANDRESDE LAMEMOIRE 93toute forme de m6moire lutte contre loubli l~ourtant in61uctable : <( m a m6moire estune for~t dont on abat les arbres - Joublie )~,~ avoue le p6re dans Littoral./k une m6-moire familiale qui c616bre volontiers la terre ancestrale, mais selon des param6tresque Wilfrid, le personnage principal, ne maitrise pas parce quil n a pas connu le paysde ses anc&res, M o u a w a d oppose la m6moire internationale de la litt6rature, en int6-grant des bribes de textes fondateurs tant classiques (llliade) que m o d e m e s (Hamlet,voire L "Idiot de Dostoievski). hzcendies, la pi6ce sur laquelle nous nous pencherons ici, a 6t6 cr66e au printempsde 2003 en France (~ l H e x a g o n e de Meylan) et au Qu6bec ( d e r e c h e f au Festival deth6~tre des Am6riques). Elle forme le deuxi+me volet de ce qui, aux dires mSmes deWajdi Mouawad, promet de devenir une t6tralogie - la troisi~me partie sintitule pro-visoirement Ciel(s). Sans ~tre une suite narrative de Littoral au sens ofl elle en prolon-gerait la fable, lncendies n e n reprend pas moins ~( la r6flexion autour de la question delorigine)). 4 Nous verrons cependant que cette r6flexion y prendra un tout autre tour. Littoral affichait volontiers son caract+re litt6raire et ce faisant, pointait sonm a s q u e du doigt. Les r e n v o i s / t la r6alit6 historique ( d u n Liban j a m a i s nomm6) y6taient plut6t ponctuels; Wilfrid, le protagoniste dorigine libanaise, n a pas v6cu laguerre civile, de telle sorte que celle-ci demeure largement, j u s q u a u revirement final,~( lHistoire de lautre ~).5 Dans cette pi6ce, l o n o m a s t i q u e libanaise ou plus largementarabe n e s t pas non plus suffisamment mise en exergue pour que le spectateur/lecteuroccidental se sente tenu de la d6chiffrer. Soit ce personnage qui partage <( un morceaude pain et une bouteille d e a u de rose )) avec des copains aupr6s de qui il volt et ressent(< tant de choses que ce pain et cette eau prennent un sens surprenant )~.6 Ce n e s t bienstir pas un hasard sil sappelte Massi, soit (<messie ~) en arabe, car cela vient soulignerson caract6re christique. J6sus est mentionn6/~ quelques reprises dans le Coran, tant6tpar son seul pr6nom Issa (qui viendrait de laram6en), 7 tant6t par la p6riphrase lssaBnou M a r y a m al-Massi (J6sus ills de Marie le Messie) - c o m m e dans le verset 45 dela sourate III (AI-Oumran). Dans h~cendies, en revanche, le naturel n a pas ,4 revenir au galop, car il n e n a pourainsi d i r e j a m a i s 6t6 chass6. La m6moire litt6raire y a moins tendance/t prendre le passur la m6moire nationale, familiale, identitaire que dans Littoral. Lhistoire r6cente duLiban y est tellement pr~sente que nous avons cru bon de r6activer une m6taphore3 Wajdi Mouawad, Littoral, Montr6al/Arles, Lem6ac/Actes Sud, coll. ~ Papiers ~), 1999, p. 61.4 W. Mouawad, (<Une consolation impitoyable ,, h~cendies, Montr6al/Arles, Lem6ac/Actes Sud, 2003, p. 7.5 Voir Lucie Picard, <( Lhistoire de lautre : la guerre civile libanaise cians Littoral de Wajdi Mouawad et Le collier d "Hbldne de Carole Fr6chette ,, in L Annuaire th~dtral, no 34, 2003, p. 147-160.6 W. Mouawad, Littoral, op. cit., p. 98. Rappelons que le mot ~(copain ~ (encore 6crit ~(cumpainz ~ dans La Chanson de Roland) signifie litt6ralement ~( celui avec qui lon partage le pain )~. I1 d6- rive du latin cum (avec) +panis (pain), qui a donn~ au cas r6gime (~ compagnon >>.7 Jana Tamer, Dictionnaire ~tymologique. Les sources dtonnalttes des noms ~ht monde arabe, Pa- ris, Maisonneuve & Larose, s.d. [2004], p. 195.
  4. 4. 94 RAINIER GRI.VrMAN -. H E B A ALAH G H A D I Elexicalis6e, devenue opaque, et parler des m6andres de la mdmoire dans Incendies.La m6taphore d6signe bien stir les parcours sinueux quy emprunte le souvenir maiscest aussi une r6f6rence :~ la g6ographie levantine : le M6andre (Maiandros en grec,Bfiyiik Menderes en turc) est un fleuve dont la source se trouve en Turquie et qui sejette darts l a m e r l~g6e, soit dans la partie orientale de ce bassin m6diterran6en qui faitlobjet du pr6sent num&o.MEMOIRE, HISTOIRE, LITTERATURE Avant danalyser loeuvre de Mouawad, un petit d6tour simpose pour mieux situerla probl6matique g6n6rale de la m6moire et de lidentit6. Jamais univoque, jamaisclaire, la m6moire est une arme ~ double tranchant. Garante de la continuit6 entre lepass6 et le pr6sent, au point parfois de substituer celui-ci b. celui-lh, elle ne garantitpourtant en rien lavenir : la connaissance de son pass6 najamais empfich6 tel indivi-du, tel peuple, telle nation dagir contre ses propres int6r~ts. On se rappellera lapho-risme de Marx qui, clans son 18 brumaire de Louis Bonaparte, pr6cisait ta th6se de He-gel selon laquelle les grands 6v6nements historiques se r6p6tent toujours deux fois, eny ajoutant" <t la premi6re lois comme trag6die, la seconde fois comme farce >>.8On saitaussi que la m6moire collective, quelle soit nationale ou plus modestement familiale,tout en ayant le pouvoir de nous rassurer sur nos origines et notre identit6, cr6e defausses 6vidences, op6re des ~t raccourcis >>(pour ne pas dire quelle commet des <t er-reurs ~)). La m6moire est encore paradoxale en ceci quelle repose sur loubli, qui lui est riende moins que consubstantiel, alors m~me quelle se pr6tend le gardien du souvenir.Ecoutons lhistorien Pierre Nora : La m6moire est la vie, toujours port6e par des groupes vivants et ~ ce titre, elle est en 6volution permanente, ouverte h la dialectique du souvenir et de Iamn6sie, inconsciente de ses d6forma- tions successives, vulndrable h toutes les utilisations et manipulations, susceptible de longues latenecs et de soudaines revitalisations.9 ~, limage convenue de Mn6mosyne, m6re des Muses grecques, on opposera lepersonnage 6ponyme dune nouvelle de Jorge Luis Borges : Ireneo Fun6s, dit <<le m6-morieux >>(el memorioso). H)Alors que selon la notice n~crologique sur laquelle se ter-mine cette nouvelle, Fun6s <<mourut en 1889, dune congestion pulmonaire >>(p. 233),il 6tait en r6alit6 condamn6 5- mort depuis longtemps, h cause mg~me du mal funestedont il 6tait afflig6 : victime g lfige de 19 ans dun accident de cheval, il avait compen-8 Karl Marx, Le 18 BlTunaire de Louis Bonaparte, Paris, l~ditions sociales, 1969 (6d. orig. 1852), p. tS.9 Pierre Nora, << Entre Mdmoire et Histoire. La probl6matique des lieux )), in Les liezLrde m6moire, t. Ier, P. Nora dir., Paris, Gallimard, coll. <<Quarto ~>,1997 (~d. orig. 1984), p. 24-25.~0 Los citations rcnvoient il Jorge Luis Borges, Ficciones/Fictio,s, 6d. Jean Pierre Bem6s, Paris, Gallimard, coll. <~Folio bilingue >>, 1994, p. 210-233.
  5. 5. INCENDIES DE WADJI MOUAWAD : LES MI~ANDRES DE LA MEMOIRE 95s6 son infirmit6 physique par un d6veloppement prodigieux de ses capacit6s mn6mo-niques. Fun6s ~tait en effet incapable doublier, oblig6 de tout se rappeler, jusquaumoindre d6tail. II confie au narrateur : ~ Jai b.moi seul plus de souvenirs que nen peu-vent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est m o n d e , (p. 225) Capable dereconstituer une journ6e enti~re, Fun~s se rappelait non seulement ~<chaque feuille dechaque arbre de chaque bois, mais chacune des fois quil lavait vue ou imagin~e ,. (p.229) Cette incapacit6, plus forte encore que le plus imp6rieux devoir de m6moire, de-vait cependant troubler son sommeil, puis lemp~cher de dormir et enfin compro-mettre sa sant6... Cest que sa m6moire, pour prodigieuse quelle ffit, lui apparaissaitaussi ~ comme un tas dordures ,. (p. 225) Unjour, Fun6s forma le titanesque projet de classer les quelque soixante mille sou-venirs auxquels pouvait se ramener chacune de cesjoum6es, projet cependant d61aiss6assez vite parce que jug~ aussi inutile quinterminable. Dans le monde vertigineuse-ment d6taill6 du memorioso, il ny a avait plus aucune place pour les ~ id6es g6n6rales,platoniques >) (p. 229) : Non seulement il lui 6tait difficile de comprendreque le symbole g6n6rique ~ chien, embras- silt tant dindividus dissemblables et de formes diverses; cela le g6nait que le chien de 3h14 (vu de profil) efit le rn~:menom que le chien de 3h un quart (vu de face). [...] II avait appris sans effort Ianglais, le fran•ais, le portugais, le latin. Je soup~:onnecependant quil n&ait pas tr6s capable de penser. Penser, cest oublier des diff6rences,cest g6n~raliser, abstraire. Dans le monde surcharg6 de Fun~s il ny avait que des d6tails, presque imm~diats.(p. 229-233) La m~moire, en devenant ainsi la ma~tresse absolue de lhomme, en loccupant toutentier, finit par prendre la place m~me de la pens6e, quelle interdit en sy substituant.~ Penser, cest oublier des diff6fences, cest g6n6raliser, abstraire ,. La m6moire pureen serait donc la n6gation plut6t que le compl6ment. La leqon de Borges ne vaut-elle pas 6galement pour les collectivit6s humaines :groupes, communaut6s, soci6t6s, nations ? Indispensable au fonctionnement des so-ci6t~s comme des individus, la m6moire peut lh attssi d6raper : en prenant toute laplace, elle peut lb. aussi finir par 6touffer la pens6e originale, tiger une communaut6dans une version du pass6 6rig6e au rang de v6rit6 historique ? Si, selon la belle for-mule de Pierre Nora, ~ la m6moire sourd dun groupe quelle soude ,,tl elle n y r6us-sit qub. condition dadopter une d6marche diam6tralement oppos6e ~t celle dIreneoFun~s et ce, h deux titres au moins. Dabord, parmi le nombre immense de faits historiques qui constituent le pass6dun groupe, la m6moire en s61ectionnera quelques-uns, quelle transformera en~ ~v6nements, pour distinguer entre un ~ a v a n t , et un ~ apr~s, : la. chute de Grenade(1492), le Boston Tea Party (1773) et la prise de la Bastille (1789) sont ainsi des exem-pies de bomes jalonnant le trajet temporel des nations espagnole, am6ricaine et fran-~aise. Nous verrons plus loin que le 13 avril 1975 a acquis cette valeur dans limagi-naire libanais. Or qui dit s61ection, dit en m~me temps non s61ection, 6limination, ou-II PierreNora, op. cir., p. 25.
  6. 6. 96 RAINIER G R U T M A N - H E B A ALAH G H A D I Ebli. Examinant les propri6t6s de limaginaire national, Ernest Renan avait t6t identifi6loubli comme un de ses m6canismes fondamentaux: <<Lessence dune nation >>,re-marquait-il d6s 1882 dans une c616bre conf6rence prononc6e en Sorbonne, <<est quetousles individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oubli6bien des choses. Aucun citoyen franqais ne sait sil est burgonde, alain, taffale, visi-goth; tout citoyen frangais dolt avoir oubli6 la Saint-Barth6lemy, les massacres duMidi au XIlIe si6cle >>.12De fait, aujourdhui, darts une R6publique franqaise qui ne seddfinit plus (en principe) par la religion, ils ne sont pas tr~s nombreux ~ se souvenir dumassacre des huguenots dans la nuit du 24 aofit 1572 ; quant ~ ceux qui ont entenduparler de la croisade de Simon de Montfort contre les Albigeois (cest lautre exempledonn6 par Renan), on les compte sur les doigts dune main. Selon le m6me proc6d6, lafameuse formule vantant <<nos anc6tres les Gaulois >~,en mettant laccent sur lascen-dance celtique des Fran~ais, fait limpasse sur le r61ejou6 par ies Francs germaniquesdans la cr6ation du pays qui porte encore leur nom. Voil/l autant doublis plus oumoins volontaires qui montrent la redoutable efficacit6 de la m6moire nationale. Une fois les faits du pass6 ainsi s61ectionn6s, la mdmoire se charge de les mettre enordre ou mieux, de les <<mettre en r6cit >~(Paul Ricceur). Or si le propre de ces groupesest en effet de se raconter, ce qui est leur fa~on de transmettre un h6ritage, la nation estparticuli+re en ceci quelle se consid6re, plus que la famille, dans la longue dur6e,comme une entit6 16gu6e par un pass6 lointain et de cefl~it promise/l un bel avenir.Dans la m6moire nationale, la France ne saurait ainsi dater de 1918, 1848 ou 1789,mais doit remonter ~ Louis XIV, Saint-Louis ou Hugues Capet, voire Clovis (le vasede Soissons !) ou m6me Vercing6torix... Indispensable/l la survie du mod6le national,cette continuit6 sub specie ceternitatis nest pourtant quune illusion doptique, le pro-duit narratif dune relecture syncr6tique du pass6 qui vise/t transformer le contingenten n6cessaire, le hasard en destin. Comme on le volt par ces quelques exemples, la transmission de la m6moire se faitpar le biais du r6cit, ce qui explique peut-6tre pourquoi eI!e <<na jamais connu quedeux formes de 16gitimit6 : historique et litt6raire >>.13Jusqu/l nosjours, 6crivait PierreNora (en 1984), celles-ci se sont exerc6es s6par6ment, <<lhistoire-m6moire >>se gar-dant bien detre confondue/l <<la m6moire-fiction >>.Depuis peu, elles se rapprochentpourtant : en t6moignent autant le regain dint6r6t pour le roman historique que le suc-c6s des documents et t6moignages personnalis6s. En bon historien, Nora prend acte dece rapprochement pour dire que sa discipline a pris <~le relais de la fiction >>/l ~<une6poque sans vrai roman >~: <<cest le deuil 6clatant de la litt6rature ~.14 Dautres, tellelhistorienne devenue romanci6re R6gine Robin, pr6f6rent parler dun <<[t]riomphe dela litt6rature dans lhistoire et non linverse >>,tout en conc6dant que <<la circularit6 delargument montre bien quil y a probl~me >>.15Darts son livre sur Le naufrage dtt12 Renan, Ernest. Q~ est-ce qu une natio, ? et autres essais politiques, Paris, Presses Pocket, 1992. p. 42.13 Picrre Nora, op. cir., p. 43.14 H)/d.t5 R6gineRobin, Le Nau/rage du si~cle, Montr6al/Paris, XYZ/Berg international, 1995, p. 78.
  7. 7. INCENDIES DE WADJI MOUAWAD : LES MEANDRES DE LA MEMOIRE 97siOcle, un chapitre entier (~ LHistoire aujourdhui ~ l6preuve de la litt~rature >>) estconsacr6 aux rapports entre ce quelle consid~re comme deux formes de connaissancequi ont chacune leur place. La diff6rence entre lhistoire et la litt6rature ne serait pastant la question 6pist6mologique de la v6rit6, que la connaissance et la conscience despossibilit~s et des limites du r6cit, de la forme narrative. De ce point de vue, l6crivaindaujourdhui serait plus h m~me de travailler la m~moire que lhistorien traditionnel,car il est davantage conscient du caract+re partiel (et partial) de ~ sa >>v6rit6, de <<son >>identit6. Lhypoth6se suivante de R~gine Robin guidera notre propre lecture : Pour que lidentit6 ne soit pas un enfermement, un carcan off sabsolutisent les liens de filia- tion, pour que la m6moire ou ce qui en tient lieu puisse shistoriser ou shistorialiser [...], il faut quon puisse jouer avec cette identit6, sen saisir et sen dessaisir, se lapproprier et la mettre h distance tout ~ la lois. II faut pouvoir la travailler, la <<perlaborer >~,la transmettre mais aussi sen d&aire, sen d6tacher, savoir sen 61oignersans que ce soit mortif~re) 6INCENDIES Dans le deuxi~me volet de la t6tralogie projet6e par Wajdi Mouawad, les allusionsintertextuelles sint6grent h une fable plus ouvertement politique, ax6e au moins au-rant sur la m6moire et lidentit6 nationales que sur ce que Freud avait coutume dappe-ler ~ le roman familial >>. l~tudiant le comportement de n6vros6s qui refusaient dac-cepter leurs parents biologiques et sinventaient une lign6e plus noble et partant, plusdigne deux, Freud d6couvrait la dimension narrative de tout arbre g6n6alogique, detoute ascendance, qui est toujours une faqon de se raconter des histoires au sujet de safamille. Or, dans Incendies, la qu&e des anc&res (r6els, imagin6s, fabriqu6s) est indis-sociable de la reconqu~te de la terre natale. En effet, si les personnages sont <~toujourspouss6s vers les eaux tumultueuses de la m6moire off ils auraient bien voulu noyer lesmonstres de la violence, cest la premi6re fois que Mouawad les entraine aussi loindans le reconnaissance du Liban natal >>.17 A la m~moire litt6raire, universalisanteparce quabstraite, vient sajouter (voire se superposer) une m6moire plus enracin6edans lhistoire concr+te, identitaire parce que particularisante. Ce sont les m6andresde cette double m6moire que nous voudrions explorer dans les pages qui suivent.MI~MOIRE LITTI~RAIREET RI~CIT(<PALIMPSESTUEUX )> Commenqons par la mise en forme du r6cit dans hzcemffes, dont il est facile de d6-gager le sch6ma actantiel. A louverture du testament de Nawal Marwan, les jumeauxJeanne et Simon apprennent quils doivent retourner au pays natal de leur m6re pour16 Ibid., p. 97.17 Pierre LHdrault, ~De Wajdi... ~ Wahab >>,in Cuhiers de thOdtre Jeu, no 111,juin 2004, p. 100.
  8. 8. 98 RAINIERGRUTMAN HEBAALAHGHADIE -trouver, qui leur p6re, qui leur fr6re (deux &res quils nont jamais connus et dont ilsignoraient jusqu/l lexistence). Une fois quils les auront trouv6s, ils leur remettrontchacun une enveloppe. Alors seulement, lit-on dans le testament de Madame Marwan, Lorsque ces enveloppes auront fit6 remises ~.leur destinataire Une lettre vous sera donn6e Le silence sera bris6 Et une pierre pourra alors 6tre pos6e sur ma tombe Et mon nom sur la pierre grav6 au soleil. TM Jeanne et Simon, Sujet de la qu&e, reqoivent ainsi un mandat de leur m6re d6c6d6e(le Destinateur) pour faire rentrer les choses dans lordre. Leur principal Adjuvantsera maitre Hermile Lebel, notaire et ex6cuteur testamentaire de Nawal Marwan.R6gle g6n6rale, les personnes rencontr6es au pays dorigine de ieur m6re - u n Libanpeine d6guis6 - leur serviront 6galement de guide ou de conseil. Seul AbdessamadDarazia, qui connaTt en principe toutes les histoires du village natal de Nawal, refusede pr6ter foi ~t la leur, quil qualifie de ~ 16gende )~ (L p. 52-53), la rel6guant ainsi audomaine de la fiction, voire de laffabulation. En r6alit6, le plus grand obstacle que lesjumeaux ont h surmonter sera leur propre d6ni, leur propre obstination h ne pas vouloirDl~-couvrir (le mot retrouve ici son sens 6tymologique) leurs origines : Jeanne sen-ferme volontiers dans un savoir abstrait (elle enseigne les math6matiques th6oriques luniversit6), Simon sabrutit ~ force de sentraTner pour ses combats de boxe. Lh offlune a la t6te trop pleine, lautre ne sait pas o~ donner de la t&e. Au fil des p6rip6ties, leur aventure acquiert des r6sonances r6solument cedipiennes.Cest comme si l(Edipe roi 19 quil avait pr6sent6 quelques ann6es plus t6t au publicmontr6alais, avait laiss6 des traces dans l6criture de Mouawad. Dans lune et lautrepi6ce, par exemple, linceste joue un r61e central, encore que de mani6re fort diff6-rente. Chez Sophocle, cest en signe de gratitude que les habitants de Thebes 61isent(Edipe (qui vient de les d6livrer du sphinx) et lui proposent de partager la couche de leur reine, ce qu il accepte de bonne grace sans savoir que Jocaste est sa m6re. ChezMouawad, dans la prison de Kfar Rayat, le bourreau Abou Tarek fait plus que coucheravec sa m6re : il la viole ~ r6p6tition tout en ignorant lidentit6 veritable de sa victime,connue seulement comme ~ la femme qui chante )~, ~ le num6ro 72 )) ou pire... Or,avant d6tre r6duite/~ l6tat dobjet, avant de faire un avec le num6ro brod6 sur sa vestede prisonni6re en toile bleue, cette femme sappelait Nawal Marwan. ~k l~ge de qua- torze ans, elle avait eu un enfant quelle avait dfi abandonner sous la pression de sa m~re et de son milieu, mais quelle navait pu oublier. Cet enfant trouv6, recueiUi ~t lorphelinat de Kfar Rayat, c6tait Nihad Harmanni, nul autre que le futur Abou Tarek, le tortionnaire de sa propre m6re. Nouvelle Jocaste, celle-ci, maintenant ~g6e de qua- rante ans, se trouve en prison parce quelle vient dassassiner Chad, le chef des milices18 W. Mouawad, hlcendies, op. cit., p. 14. Dor6navant, les r6f6rences ~ cette oeuvreseront int6gr6es au texte, ~ laide de Iabr6viation/, suivie de la page.19 p. LH6rault, t~ Troublant (Edipe ~, in Spirale, no 161,juillet-aofit 1998, p. 15.
  9. 9. INCENDIES DE WADJI MOUAWAD : LES MIkANDRES DE LA MEMOIRE 99qui avait 6t6 responsable des t~ grands massacres dans les camps de r6fugi6s de KfarRiad et Kfar Matra )), en 1978 (1, p. 56). Beaucoup plus tard, t6moignant au proc6sdAbou Tarek, elle reconnaitra son ills et mesurera toute lhorreur de la situation.Frapp6e de mutisme, elle se tairajusqu~ sa mort. I1 faudra attendre louverture du tes-tament de Nawal pour que sa vie devienne racontable, que la mati6re brute se trans-forme en r6cit, que ses enfants jumeaux apprennent la v6rit6 au sujet de leur p6re et deleur fr6re, qui nen font quun. Jeanne et Simon sont donc les enfants de ce nouvel (Edipe quest Nihad Harman-ni/Abou Tarek. 2° Un signe le distingue, comme ce fut d6j~t le cas du personnage grec.Chez Sophocle, on sen souvient, (Edipe devait son nom (oidi-pous, soit ~t pied en-fl6 ))) au fait davoir eu, d6s le berceau, les ~ pieds transperc6s au talon )).21 Le person-nage dIncendies, quant h lui, a toujours sur sa personne un nez de clown que la jeuneNawal avait requ de son amant Wahab en souvenir du passage dun th6~tre ambulant(I, p. 53). Ce petit nez rouge, elle lavait gliss6 dans les langes de ce ills n6 de lamour(/, p. 27) au moment de labandonner b. Elhame, la sage-femme. Dimportantes diff6rences subsistent toutefois. Le h6ros grec s6tait donn6 commetfiche didentifier lassassin de Laios, devenant ainsi juge dinstruction dans une en-qu6te qui devait le trouver lui-m~me coupable. (Edipe le fit avec une d6terminationtelle quon a pu dire quil se d6signa sciemment comme bouc 6missaire (pharmakos)pour enlever la mal6diction qui pesait sur le peuple dont il avait la charge en tant queroi. 22 Darts lncendies, ce r61e denqu6teur nincombera pas ~ lorphelin lui-m6me(connu comme Nihad, ills adoptifde Roger et Souhayla Harmanni, avant de devenirAbou Tarek) mais/t sa prog6niture, engendr6e dans la prison quil dirigeait : auxju-meaux Jeanne et Simon, qui sappellent en r6alit6 Jannaane et Sarwane. Enfants de lahaine et de la honte, issus non pas de lamour mais de l i g n o m i n i e , , du viol et delhorreur )) (/, p. 67), ils furent tout de suite confi6s au gardien de la prison de KfarRayat, lequel ne put cependant se r6signer h les jeter dans la rivi6re mais les remit b,~t un paysan qui rentrait avec son troupeau vers le village du haut, vers Kisserwan ~). (1,p. 64) La double mention du ~ paysan ~ et du ~ berger ~) (I, p. 65) renvoie clairement ~ latrag6die de Sophocle, o£t (Edipe interroge trois t6moins : le devin Tir6sias, le messagerde Corinthe et le vieux pfitre de Th6bes. Ce faisant, il montre tout son acharnement,puisque Tir6sias lui donne d~s la fin du premier 6pisode la r6ponse pour laquelle ilavait 6t6 convoqu6, 6num6rant les m6faits du roi :20 DAbou Tarek, plus pr6cis6ment, car cest le pseudonyme que porte Nihad en prison. Ace sujet. il faut pr6ciser quen arabe, Abou veut dire t~ p6re )), m6me si cette nuance se perd h cause du grand nombre de noms de famille h6r6ditaires qui contiennent (a)bou (J. Tamer, op. cit., p. 41 ).21 Sophocle, ~Edipe Roi, Paris, Librairie g6n6rale franqaise, coll. ~ Le livre de poche classique ~, 1994, p. 69 (v. 1034) et note p. 117-118.22 Tel est lavis de Ren6 Girard, par exemple (voir la Ct Postface, de Francis Goyet, ibid., p. 129-137). En interrogeant le vieux pfitrc,(Edipe va presque jusqu"~ lui souffler ses r6ponses, ce qui plaide certainement en la faveur dune telte hypoth6se.
  10. 10. I00 RAINIER GRUTMAN - HEBA ALAH GHADIE En verite, je te le dis, lhomme que tu cherches [...] est ici. [...] On decouvrira quil a pres de lui des enfants dont il est tout ensemble le frere et le p&e; que de la femme dont il est ne, lui, le ills, il est aussi lepoux; quil a ensemenc6 le meme sillon que son p~re; et quil est son meur- trier. Va, rentre chez toi, m6dite mes paroles. 23 Les h o m m e s de Corinthe et de Thebes ne font que confirmer ce que nous savonsdej,i; ils rendent le recit plus plausible &laide de details concrets. Chez M o u a w a d aus-si, trois temoins sont interroges, qui correspondent chacun ~ u n personnage de So-phocle : a) Fahim (/, p. 63-64), le concierge de lecole qui avait ete, pendant la guerre, gar-dien &la prison de Kfar R a y a t (transformee en musee depuis). I1 tient le rele du {( vieuxp~tre >>dans lintertexte grec, vu quil etait egalement cense se debarrasser du nou-veau-ne ; b) le paysan qui a requ non pas un mais deux enfants de Fahim, A b d e l m a l a k (ditMalak), c o m b i n e des traits du messager de Corinthe et du roi de cette ville, puisquildecide de nourrir et de n o m m e r Jannaane et Sarwane (I, p. 67) ; c) ainsi que lindique son titre de {~C h e i k h , (I, p. 77), Chamseddine est une figuredautorite, b. linstar de Tiresias, lequel pouvait traiter d e g a l en egal avec (Edipe.Cheikh M o h a m e d Chamseddine est dailleurs le n o m de layatollah proche d A m a lqui a preside le Conseil superieur chiite du Liban jusqu& sa mort en 2002. N o u s au-rons bientet l o c c a s i o n de relever un certain n o m b r e dautres realia dans le texte deM o u a w a d ; contentons-nous pour linstant de signaler la coincidence. Contrairement ~ Tiresias, Chamseddine nest pas un devin : m e m e sil d&ient plu-sieurs m o r c e a u x du puzzle, il ne possede pas la verite. A vrai dire, il finira lui-memepar comprendre toute la portee de la tragedie seulement apr~s avoir parle ~, Simon : Je tattendais. Quand jai su que ta seeur ~tait dans la r~gion il y a quelque temps, jai dit : ~ Si Jannaane ne vient pas mc voir. alors Sarwane viendra. ~ Avant de quitter le pays, ta mere est venue ici. Malak venait de vous remettre &elle. Quand jai su que le ills de la femme qui chante me chcrchait, jai compris quelle ~tait morte. (1, p. 79) Simon lui apprendra que Nihad Harmanni, lorphelin que Chamseddine avait re-cueilli et forme c o m m e franc-tireur, etait nul autre que le ills aTne de Nawal Marwan,~ la f e m m e qui chante ~. Le Cheikh conna~t en revanche lhistoire d A b o u Tarek et lerreur tragique (ha-martia) sur laquelle elle repose, c o m m e il le confirmera plus tard ~ Simon/Sarwanedans un discours qui nest pas sans rappeler les propos adresses g (Edipe par Tiresias(sauf en ce qui a trait au parricide) : Ton fr~re 6tait ton p~re. I1 a chang6 son nom. I1 a oublid Nihad, il est devenu Abou Tarek. I1 a cherch6 sa mere, Ia trouvee mais ne la pas reconnue. Elle a cherch6 son ills. la trouv6 et ne la pas reconnu. [...] Le ills est le p&e de son frere, de sa seeur. Tu entends ma voix, Sarwane? On dirait la voix des siecles anciens qui vient fi toi. Mais non, Sarwane, non, cest dhier que date ma voix. Et les 6toiles se sont tues en moi une seconde, elles ont fait silence Iorsque tu as23 [bid., p. 32 (v. 449-460).
  11. 11. INCENDIES DE WADJ[ MOUAWAD : LES M[~ANDRES DE LA MEMOIRE I01 prononc6 le nom de Nihad Harmanni tout b.lheure. Etje vois que les 6toiles font silence ~ leur tour en toi. (L p. 84)~ PERLABORER )) LA MI~MOIRE HISTORIQUE On aurait tort toutefois de consid6rer ~Edipe roi comme une <<source )) dIncendies,ce qui reviendrait ~.en r6duire le sens et la port6e. Nous y verrions plut6t un moule nar-ratif mis ~t la disposition de Mouawad par le r6pertoire intertextuel de la litt6rature,cette <<tradition )) qui est aussi une forme de m6moire. 24 I1 lui est loisible dy faire en-trer une m6moire familiale b. la fois transmise et acquise, reconduite et construite. Loinde sexclure, ces deux types de m6moire se com~51+tent, se corrigent, senrichissentmutuellement. A la ~ voix des si6cles anciens )~, au vieux fonds culturel (dont faitnotamment partie ihistoire d(Edipe, qui plonge ses racines dans la nuit des temps) sem61e une autre voix, nettement plus r6cente : <<Mais non, Sarwane, non, cest dhierque date ma voix. ~) Cest la voix de lhistoire, tenue ~ l6cart pendant lexistencedouillette que menaient au Canada des personnages amn6siques, oublieux de leur cul-ture. Car lncendies nest pas quun palimpseste qui r66crit le mythe d(Edipe ; cest aus-si une oeuvre qui multiplie les renvois au conflit qui a douloureusement marqu6, ,~par-tir de 1975, le pays natal de son auteur. Or, Mouawad proc6de de mani6re subtile. Sanspour autant avoir 6crit une oeuvre engag6e gr~.ce ,5 laquelle il interviendrait dans le d6-bat sur le Proche-Orient, Mouawad nest pas non plus un de ces 6crivains ~ irrespon-sables )~que vouait aux g6monies Sartre. Comme le fondateur des Temps modernes, ilsait que <<L~crivain est en situation dans son 6poque : chaque parole a des retentisse-ments. Chaque silence aussi. ) 2 6 En termes clairs, lncendies aurait 6t6 impensablesans la guerre du Liban, ce qui nest pas le cas de Littoral. Cette guerre fournit plusquune toile de fond mais forme un deuxi~me r6seau intertextuel, tout aussi importantque le sch6ma oedipien. Moins litt6raire que ce dernier, lintertexte historique est ce-pendant tout aussi travaill6 : rien ne lui ressemble moins que la mati6re premi6re delhistoire, tout en lui rappelle le travail de <<perlaboration ~) propre ,5 la m6moire telque R6gine Robin le d6crivait plus haut. En disant cela, nous ne songeons pas tellement aux manifestations les plus visiblesde lidentit6/lalt6rit6 (cest selon) dont Iauteur orne son texte, telles les lettres de lal-phabet arabe, signes du pouvoir patriarchal que lajeune Nawal est la premi6re femmede son village ,5 maitriser avant de les apprendre ,5 Sawda. (I, p. 33 et 37-38) Un autreexemple serait le po6me dont les indications de r6gie nous disent que les deux jeunesfemmes le r6citent en arabe (/, p. 62), ,5 savoir AI-Atlal (~< Les mines ~). Ce po~medamour, 6crit dans les ann6es 1950 par le m6decin 6gyptien Ibrahim Nagi, est devenu24 Voir Tiphaine Samoyault, L IntertL:~tualitb.Mkmohe de h~ littbnlntre, Paris, Nathan, 2001.25 Selon le titre qui coiffe toute cette scene (/, p. 81-85).26 Jean-Paul Sartrc,, Pr6sentation des Temps modernes )~(1945), Situations H, Paris, Gallimard, 1968, p. 13.
  12. 12. 102 RAINIER G R U T M A N - H E B A ALAH G H A D I Eun des grands classiques de la chanson arabe dans linterpr6tation dune de ses compa-triotes : la 16gendaire Oum Kalsoum, surnomm& <<lastre dOrient >>. Ce qui nous in-t6resse davantage, ce sont les transpositions qui montrent et masquent b, ia fois, tel letitre du journal aboli, L a h t m i d r e d u j o u r (I, p. 52), qui pourrait bien (ne pas) cacher ce-lui dun journal libanais authentique, soit L O r i e n t - l e Joztr. 27 Le titre de la pi&e est une autre illustration de la mise en sc6ne et raise ~ distance dela m6moire que propose Wajdi Mouawad. l n c e n d i e s est divis6e en trente-neuf <<sc&nes >>qui sont ~ leur tour regroup6es en quatre <<actes >>: <<Incendie de Nawal >>(I, p.1 1-3 2) <<Incendie de 1enfance >>(I, p. 33-49), <<Incendie de Jannaane >>(I, p. 5 1 - 7 1 ) ,<<Incendie de Sarwane >>(1, p. 73-92). Cet 616ment structurant ne semble pourtant pascorrespondre h une th6matique centrale. Dans la piece, il nest question (~ quelques re-prises il est vrai) que dun seul incendie, celui du fameux <<autobus du Sud >>. Nawalen parle h Sawda (I, p. 48) et ~ Hermile (I, p. 46), qui met les jumeaux au courant. Ilsposs+dent une photo de leur m+re et de Sawda avec au fond, un autobus brfil6 portantcomme inscription <<R6fugi6s de Kfar Rayat >>. (I, p. 43) Le lecteur ou spectateur ca-nadien ou franqais n y verra peut-~tre que du feu (si lon peut dire), mais le lecteur li-banais comprend tout de suite ce dont il retourne. I! sait que lincendie dun autobusfut l616ment d&lencheur de la guerre civile au Liban ou du moins, l6v6nement queles historiens ont retenu comme tel. 28 Le dimanche 13 avril 1975, dans une banlieue chr&ienne de Beyrouth, h Ain-EI-Remmaneh, a lieu un accrochage entre Libanais chr&iens et Palestiniens qui allaitfaire &later au grand jour la profonde division confessionnelle du pays. Ce jour-lb.,des Palestiniens ann6s, c616brant lanniversaire dune victoire militaire, passent de-vant l6glise Notre-Dame de la D61ivrance au moment m~me de son inauguration (cedernier d6tail explique la pr6sence de plusieurs dignitaires chr&iens, dont Pierre Ge-mayel, 29 le fondateur de la Phalange maronite). Des coups de feu sont tir6s. Quelquesheures plus tard, les phalangistes mitraillent un autocar bond6 douvriers (surtout desPalestiniens) en guise de repr6sailles. Bilan de la journ6e : 26 morts et 19 bless6s. L6pisode de <<lautobus du Sud incendi6 >>,comme on lappelle dans la pi6ce, est res-t6 grav6 dans la m6moire collective des Libanais. En auteur qui veut moins t6moigner que faire eeuvre d~crivain, Mouawad a cepen-dant pris soin de modifier quelque peu les faits en transformant les ouvriers palesti- niens en r6fugi6s politiques. On multiplierait sans trop de peine de tels exemples de 16- gers d&alages, oii la r6alit6 historique est en m6me temps suffisamment voil6e pour faire adh6rer le lecteur-spectateur/t lunivers fictifquon lui propose, et suffisamment d6voil6e pour que les h a p p y J k w ( c e u x qui connaissent les 6ph6m6rides de la guerre ci- vile) sachent fi quoi sen tenir. A de rares occasions, la rSf6rence est particuli6rement27 On peut le consulter en ligne fi ladresse suivante : www.lorient-lejour.com.lb2s Mouawadsemble avoir 6t6 particuli&ement marqu6 par la valeur d6v6nement de cet 6pisode, car il le narre ,hnouveau au d6but de son roman Visage retrouv~ (Montr6al/Arles, Lem6ac/Actes Sud, 2002, p. 22-23).29 Gemayelfcra paraitre sa version des 6vhnementsdans Le M o n d e du 17 avril 1975. Voir Jean Sar- kis, Histoire tie la g u e r r e du Liban, Paris, PUF, coll. <<Perspectives internationales >>, 1993, p. 26.
  13. 13. INCENDIES DE WADJI MOUAWAD : LES MI~ANDRES DE LA MEMOIRE 103transparente et le texte de Mouawad devient plus ouvertement politique. Cest le casdes <<grands massacres dans les camps de r6fugi~s de Kfar Riad et de Kfar Matra >>quidans la pi6ce, eurent lieu en 1978. Ils sont 6voqu~s dans le r6cit fait par le guideJeanne (~t la fin de la sc6ne 24), puis par Sawda b. Nawal (au d6but de la sc6ne sui-vante) : LE GUIDE. [...] Les militaires ont encercl6 les camps et ils ont fait entrer les miliciens et les miliciens ont tu6 tout ce quils trouvaient, lls 6taient fous. On avait assassin6 leur chef. Alors ils nont pas rigol& Une grande blessure au flanc du pays. [..3 SAWDA. Ils sont rentr6s dans le camp. Couteaux, grenades, manchettes, haches, fusils, acide. Leur main ne tremblait pas. Dans le sommeil, ils ont plant6 leur arme dans le sommeil et ils ont tug le sommeil des enfants, des femmes, des hommes qui dormaient dans la grande nuit du monde ! (I, p. 56) I1 ne faut pas beaucoup dimagination pour savoir que lon parle ici, en termes/tpeine voil6s, du double massacre de Sabra et Chatila, un des 6pisodes les plus brutauxde toute la guerre civile. Israfil avait ferm6 lacc6s b. ces deux camps situ6s au sud deBeyrouth parce que le g6n6ral Ariel Sharon, alors ministre isra61ien de la D6fense,soup~:onnait que des militants de I O L P de Yasser Arafat s y tenaient cach6s. Le soirdu 16 septembre 1982, larm6e isra61ienne y fair entrer quelque 150 phalangistes desForces libanaises (et probablement aussi une poign6e de miliciens de lArm6e du Li-ban-Sud), soi-disant pour trouver des partisans palestiniens mais en r6alit6 pour sevenger de lassassinat, deux jours plus t6t, du pr6sident chr6tien Bechir Gemayel. Lecarnage dure trois jours, au bout desquels entre 700 et 2000 personnes (le chiffre varieselon les sources), notamment des femmes, des vieillards et des enfants, trouvent lamort. Selon les t6moignages dont on dispose, les armes utilis6es auraient effective-ment 6t~ du type mentionn6 dans Incendies. 3° l6poque, le monde entier 6tait constern6 ; le pr6sident am6ricain Reagan<<somm[a] Isra61 de retirer sur-le-champ ses forces de Beyrouth >>.31Aujourdhui en-core, l6pisode soul6ve beaucoup de passions et on est loin davoir fait toute la lumi6resur ce qui constitue h nen point douter lune des pages les plus noires de lhistoire li-banaise. Wajdi Mouawad (dont on peut supposer quil est lui-m6me dorigine maro-nite ou pour le moins chr6tienne) 3z assume ce pass6 de mani+re critique, sans sasso-tier ~ lune des nombreuses fractions qui se sont affront6es pendant quinze ans: com-munaut6s maronite, grecque orthodoxe, chiite, sunnite, druze et palestinienne, anaa6es30 Darts la pr6paration de cet article, nous nous sommes notamment servis de lencyclop6die Inter- net Wikipedia (versions anglaise et franqaise), "b.laquelle nous renvoyons le lecteur pour des ren- seignements compl6mentaires sur la guerre civile au Liban.31 j. Sarkis, op. cir., p. 76.32 Cette hypoth6se est fond6e sur le fait que la pi6ce Incendies est d6di6e ~t Nayla Mouawad, probablement la veuve de Iancien pr6sident libanais Ren6 Mouawad, un maronite mod6r6 assas- sin6 le 22 novembre 1989, dix-sept jours seulement apr6s son assermentation (Sarkis, op. cir., 192-193).
  14. 14. 104 RAINIER G R U T M A N - HEBA ALAH G H A D I Elibanaise, syrienne et isra61ienne... Cest quil propose une transposition th6.~trale,une interpr6tation donc, non pas du conflit mais de leffet quil a eu sur ceux qui lontconnu et qui en ont 6t6 victimes. Ainsi sexplique quil ne s e n tient pas ~ la grandeHistoire, celle qui fit h l6poque la une des journaux et dont les historiens tentent en-core de d6m61er limbroglio, mais soccupe tout autant de ihistoire h plus petite6chelle, celle des families d6chir6es et des combattants engag6s. I1 est ainsi frappant de d6couvrir le dialogue entre I n c e n d i e s et deux livres sur laguerre au Liban qui ne sont pas des ouvrages dhistoire ~ proprement parler, mais desexemples typiques de ce rapprochement entre <<histoire-m~moire >>et <<m6moire-fic-tion >>que Pierre Nora avait constat6 il y a vingt ans. Le premier de ces documents a 6t66crit en pleine guerre civile par le journaliste fran~ais Patrick Meney. Son point de d6-part : des dizaines dheures dentretiens avec un jeune franc-tireur de 26 ans qui <<al-lait ~ la tuerie c o m m e nous allons au travail. >>33Le jeune h o m m e en question sappelleMarwan, c o m m e la m6re dans la pi6ce de Mouawad. N6 dun p6re musulman et dunem6re chr6tienne, il a grandi ~ Chiah, une banlieue sud-est de Beyrouth ~ proximit6dAin-E1-Remmaneh (of1 cut lieu lincident de lautobus) et qui de ce fait se transfor-mera rapidement en brasier. Bien quil nait que quinze ans, Marwan sera emport6 parle maelstr6m de la violence. Il se brouillera avec Georges, le chr6tien, son ami den-fance. Les Palestiniens lui enseigneront fi manier les armes; ii deviendra franc-tireur,m6tier quil r6sume de la sorte : Cest un artisan de la tuerie. I1 ne tire pas beaucoup, sous peine detre vite rep6r& I1 est patient, attendant des heures/t observer, sans tuer. I1 peut rester un jour entier sans rien voir. Cest un solitaire. I1 se constitue un petit univers, autour de sa planque, de ses fantasmes, de ses fusils et de sa bouffe. [...] II ne tire quune seule fois. Sil manque la cible, il d6croche avant detre d6- couvert, mais il est terriblement frustr6 en c a s d ~ , c h e c . 34 Dans une sc6ne d l n c e m t i e s intitul6e <t Les principes dun franc-tireur >>, Nihadparlera aussi de son travail : <<sniper job is fantastic job. [...] It is an artistic job. Be-cause a good sniper, dont shoot nimporte comment, no, no, non! [...] When youshot, you have to kill, imm6diatement, for not faire de souffrir tlie personne. >>PourNihad, qui essaie de s e x p r i m e r dans la langue de la musique 35 quil aime 6couter dansson walkman, <<Every balle queje mets dans le fusil, / Is like a po6me >>.(L p. 78, s i c ) On prend la peine, darts les deux textes, de souligner que le premier meurtre desdeux hommes navait pas de motif mais 6tait un acte de violence gratuit : de part etdautre, les victimes sont des hommes dfige tour dont le seul crime est de se trouver au33 Patrick Meney, M ( m e les tueut=~ ont une more. Document. Paris, La Table ronde. 1986, p. 1. Le sous-titre de ce livre ainsi quune note dans lintroduction illustrent bien le rapprochement signa- l6 par Nora : ~<Le Liban nest pas le th6nae central de cet ouvrage, mais seulement tc cadre dune histoire v6cue qui aurait pu se d6rouler ailleurs. Nous avons donc volontairement gomm6 les r6- f6rences aux 6v6nements libanais non indispensables ~ la compr6hension du r6cit. >>(ibid., p. 19 n. 2)34 Ibid., p. 159.35 <~The Logical Song >>de Supertramp, <<Roxane >>de The Police (I, p. 73-75).
  15. 15. INCENDIES DE WADJI MOUAWAD : LES MI~ANDRES DE LA MEMOIRE 105mauvais endroit au mauvais moment. 36 Chez Meney, Marwan entend la phrase MYmeles tueurs ont une m~re de la bouche dujeune Palestinien qui linitie au monde impi-toyable de la haine. 37 Elle aurait 6galement pu servir de commentaire dIncendies. Lautre document dont la lecture jette un nouvel 6elairage sur la pi6ce de Mouawadest un t6moignage direct, livr6 non plus par linterm6diaire dun journaliste mais ~t lapremi6re personne. ROsistante fit quelque bruit au moment de sa parution, en 2000.Souha B6chara dddie ce livre/t ~ la m6moire )), qui lui parait ins6parable du ~ droit et[de] la d6mocratie ~ dans ~ un Liban pacifi6 )) : ~ Si les Libanais sabandonnent h lou-bli, [...] lesprit de la R6sistance sera perdu )).38 Elle na que vingt et un ans quand elleentre h AI-Khiam, la prison libanaise off Israel pouvait confier ~ des sbires locaux lesoin de torturer ses ennemis politiques. Cest cette terrible institution (transform6e enmus6e apr6s le retrait des troupes isra61iennes du sud du Liban, le 24 mai 2000) qui secache derri6re la prison de Kfar Rayat, dont on nous dit 6galement quelle est ~ de-venue un mus6e en 2000 [...] pour relancer lindustrie touristique )) (/, p. 55). SouhaB6chara y a pass6 dix ans, de 1988/l 1998, pour avoir tent6 dassassiner Antoine La-had, devenu commandant de lArm6e du Liban-Sud (ALS) en 1984, done apr6s Sabraet Chatila (le r61e de IALS dans ces 6v6nements semble avoir 6t6 nettement moindreque celui de la Phalange). Darts lncendies, Nawal Marwan passe cinq ans fi Kfar Rayatpour avoir tu6 Chad, le chef des milices responsables des ~ massacres dans les campsde r6fugi~s )~ (/, p, 56). I1 ne sagit aucunement de faire dIncendies une ~ pi6ce ~ clefs )) : chaque allusion,chaque emprunt est retravaill6 en fonction de lintrigue propre ~ la pi6ce. Entre le t6-moignage de Madame B6chara et les actes de Madame Marwan chez Mouawad, il yautant de diff6rences que de ressemblances. Mais ce sont ces derni&es qui frappentpeut-Etre le plus. Souha B6chara a acc6s ~ la lnaison des Lahad parce quelle donnedes cours da6robic ~tsa femme, Minerve Lahad; Nawal Marwan y r6ussira en rempla-qant une de ses 616ves comme preceptrice aupr~s des filles de Chad. Lune et lautre ti-reront deux fois 39 sur le chef des milices, ~ bout portant : Lahad, transport6 durgenceen IsraEl, survivra ",ises blessures, Chad y succombera. Dans le livre de Souha B6cha-ra, il est question des subterfuges que trouvaient les prisonni~res pour arriver ~ com-muniquer malgr6 tout : elles le faisaient en toussant ou encore ~ par le biais de chantsreligieux fredonn6s ~ mi-voix. )40 Quand on lui demande quelle serait la derni6rechose quelle ferait avant detre ex6cut6e, B6chara r~pond : ~ je chanterais une chan-son de Marcel Khalif6, une chanson qui c61~bre la r6sistance. ))4~ I1 nen faut gu6replus pour 6voquer la 16gende de la femme qui, dans Incendies, chantait ~ quand les au-36 Meney, op. cit., p. 123 124; L p. 73 -75.37 Meney, op. cit., p. 49.38 Souha B6chara, Rdsistante, Paris, Jean-Claude Latt6s, 2000, p. 199.39 Ibid., p. 106--107 et/, p. 61 : ~tDeux balles jumelles. Pas une, pas trois. Deux. [...] Une pour les r6fugi6s, lautre pour les gens de mon pays. Une pour sa b6tise, une pour larm6e qui nous enva- hit.,40 S. B6chara, op. cit., p. 178.41 [bid.,p. 131.
  16. 16. 106 RAINIER G R U T M A N - HEBA ALAH G H A D I Etres se faisaient torturer >>. (/, p. 56) Enfin, le chef de la vraie prison, celle de Khiam,sappelait Abou Nabil : fig6 de 48 ans, donc nettement plus fig6 que Abou Tarek,c6tait <~un homme de haute taille,/l la moustache et aux cheveux blancs >>,~<capablede terribles acc6s de violence >>et dont les ~ traits 6maci6s [faisaient] ressortir un re-gard per~ant )).42CONCLUSION Ces coincidences et recoupements ne visent pas, insistons-y, ~ r6duire loeuvre deWajdi Mouawad au contexte historique. A Iaide de documents comme ceux que nousvenons de mentionner, il a pu ddvelopper sur son pays natal et sur la guerre qui la d6-chir6 un point de vue bien/l lui, qui ne soit pas seulement tributaire des points de vuev~hicul6s et tol6r6s dans sa communaut6. Cest un h~ritage acquis en plus detre trans-mis, dont il est le producteur aussi bien que le r6cepteur. Sa famille ayant quitt6 le Li-ban quand il 6tait encore petit (n6 en 1968, il navait que sept ans quand 6clata laguerre), il est sans doute normal que Mouawad soit jusqu~ un certain point ~t autodi-d a c t e , en la mati6re, quil ait voulu sapproprier un patrimoine (familial, national)dautant moins facilement transmis que la diaspora libanaise est peu encline ~i parlerde la guerre civile... I1 serait bien stir tout aussi r6ducteur de faire dhwendies un exemple de ~<lart pourlart >>,off la multiplication des renvois intertextuels/l un patrimoine en quelque sorteuniversel (et donc d6sincam6) lemporterait sur tout questionnement identitaire. Au-tant on efit fait violence ~iLittoral en en faisant autre chose quune oeuvre aux enjeuxexistentiels, autant on se tromperait sur ce qui fait la sp6cificit6 dbwendies en 6car-tant du revers de la main la foule dindices proprement libanais qui y est convoqu6epour ancrer le r6cit. Certes, ces indices sont rarement univoques : souvent, la r6alit6(telle, du moins, quon peut la connaitre grfice aux t6moignages de ceux qui lontv6cue) est si habilement transpos6e, travestie m~me, que seuls ceux qui savent d6j/t(comme Nayla Mouawad, lune des deux d6dicataires) sauront sy retrouver. Ici aussi, cependant, on trouve une r6flexion sur la m6moire institutionnalis6e quiemp6che/t la limite lindividu de se constituer une identit6 sui generis. Incendiesmontre la mdmoire collective obligeant lindividu/l se situer par rapport au pass6 fa-milial et national, ft.se savoir ~ en situation >~.Dans hzcendies, la d6couverte de ce pas-s6 produit un renversement didentit6 qui va au-del~ du cercle imm6diat de la familleet est intimement 1i6/t lhistoire du pays maternel. Au d6but de la pi6ce, Mouawadprend la peine de nous dire que lesjumeaux Jeanne et Simon Marwan sont ~ n6s, tousdeux, le 20 aofit 1980 fi lh6pital Saint-Francois/l Ville-t~mard, (I, p. 12), soit dansune municipalit6 qui a 6t6 absorb6e par lagglom6ration urbaine de Montr6al depuisles fusions des ann6es 1990. Toujours selon cette version officielle, leur m~re avait fuila guerre dans son pays natal, off leur p6re 6tait mort en h6ros. Cependant, le testament42 Ibid., p. [36.
  17. 17. INCENDIES DE WADJI MOUAWAD : LES MI~ANDRES DE LA MEMOIRE 107de Nawal M a r w a n va tout remettre en question. I1 est le catalyseur d u n e qu6te diden-tit6 qui, men6e h son terme, d6bouche sur linnommable. En cours de route, tout estrevoir : il n y a plus de certitudes ni didentit6s stables. Aussit6t arriv6s en terre ances-trale, ils changent de nora, Jeanne devenant ~t nouveau Jannaane, Simon redevenantSarwane (conform6ment aux noms que leur avait donn6s Malak). Ils apprennent aussiquils ne sont pas n6s 1~ o/~ ils croyaient l6tre : plut6t q u u n h6pital darts une banlieuetranquille de Montr6al, ce sera une cellule de prison dans un pays d6chir6 par uneguerre civile. Ces deux orphelins sans histoire qui ne voulaient pas dhistoires se re-trouvent accul6s au tour de lHistoire, oblig6s b. r66crire leur ~ roman familial )),43 h ser6inventer. Pour retrouver la m6moire, il faut briser le silence h6rit6 de la m6re, em-mur6e dans un mutisme complet apr6s avoir appris la terrible v6rit6.11 faut accepter devivre avec le pass6, quelle q u e n ait 6t6 lhorreur. I1 faut crever labc6s. Seulementapr6s pourra-t-on <<perlaborer )) la m6moire, proc6der par 61imination dans la fouledes donn6es qui s i m p o s e n t ~ nous, en faire un r6cit. Tel est le travail de la m6moire,travail jamais fini mais toujours n6cessaire.BIBLIOGRAPHIEAI-Solaylee, Kamal, ~ Mouawad works in many languages ~, in The Globe and Mail (Toronto), 11-11-2005.B6chara, Souha, R~sistante, Paris, Jean-Claude Latt6s, 2000.Borges, Jorge Luis, <~Funes el memorioso/Fun6s ou la m6moire, (1942), in Ficciones/Fictions, 6d. Jean Pierre Bem6s, Paris Gallimard, coll. ~ Folio bilingue ~, 1994, p. 210-233.Dansereau, Suzanne, ~tLa commandite du th6~tre est 1.~pour rester )), in Les Affaires, vol. 71, no 41, 9 octobre 1999, p. 9.LH6rault, Pierre, ~tTroublant (Edipe)~, in Spirale, no 161, juillet-aofit 1998, p. 15.LH6rault, Pierre, ~ De Wajdi... b. Wahad ~, inJetl, no 111, juin 2004, p. 97-103.Loiselle, Marie-Claude, ~ Compte rendu du film Littoral de W. Mouawad ~, in 24 hnages, no 119, octobre-novembre 2004, p. 12-13.Marx, Karl, Le 18 Brt~maire de Louis Bonaparte, Paris, t~ditions sociales, 1969 (6d. orig. 1852).Meney, Patrick, Mdme les tueltts ont line m~re. Document, Paris, La Table ronde, 1986.Mouawad, Wajdi, Littoral, Montr6al/Arles, Lem6ac/Actes Sud, coll. ~ Papiers ~, 1999.Mouawad, Wajdi, Visage retrozlvO, Montr6al/Arles, Lem6ac/Actes Sud, coll. ~ Papiers )), 2002.Mouawad, Wajdi, Incendies, Montr6al/Arles, Lem6ac/Actes Sud, coll., Papiers ~), 2003.Nora, Pierre, ~ Entre M6moire et Histoire. La probl6matique des lieux ~), in Les lieztx de m&noire, t. 1¢~,P. Nora dir., Paris, Gallimard, coll. t~ Quarto ~), 1997 (6d. orig. 1984), p. 23 43.43 Dans ses cours de math6matiques, Jeanne se sert du polygone pour expliquer la th6orie des gra- phes ~tses 6tudiants, exemple quelle applique aussi ~ sa famille : ~ Nous appartenons tous ~ un polygonc. Je croyais connaitre ma place dans le polygoue auquel jappartiens. Je croyais &re ce point qui ne voit que son fr~re Simon et sa m(~re Nawal. Aujourdhui,japprends quil est pos- sible que du point de vue quej occupe, je puisse voir aussi mon p~re: japprends aussi qu il cxiste un autre membre ,hce polygone, un autre fr6re. Le graphe de visibilit6 que jai toujours trac6 est nul et faux. Quelle est ma place dans le polygone ? ~. (/, p. 21 )
  18. 18. 108 RAINIERGRUTMAN--HEBAALAHGHADIEPicard, Lucie, ~ Lhistoire de Iautre : la guerre civile libanaise dans Littoral de Wajdi Mouawad et Le collierdHblOne de Carole Fr6chette ,, in L Annuaire th~dtraL no 34, 2003, p. 147-160.Renan, Ernest, Qu est-ce qu une nation ? et autres essais politiques. Textes choisis et pr6sent6s par Jo~l Roman, Paris: Presses Pocket, 1992.Robin, Rdgine, Le Naufiage cht sikcle. Montreal/Paris : XYZ/Berg international, 1995.Saint-Germain, Genevi/~ve, <~Lemp~cheur de penser en rond , , in Elle Quebec, no 123, novembre 1999, p. 73-76.Samoyault, Tiphaine, L "Intertextualitd. M~moire de la litt~rature, Paris, Nathan, 2001.Sarkis, Jean. Histoire de la guerre du Liban, Paris, PUF, coll., Perspectives internationales)), 1993.Sartre, Jean-Paul, Situations H, Paris, Gallimard, 1968.Sophocle, t~EdipeRoi, Paris, Librairie g6n6rale franqaise, coll. ~ Le livre de poche classique ~, 1994.Tamer, Jana, Dictionnaire ktymologique. Les sources ~tonnantes des noms du monde arabe, Paris, Maisonneuve & Larose, s.d. [2004].
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