« Guillaumet, je dirai quelques mots sur toi… »                Henri Guillaumet (1902-1940)                               ...
« Terre des hommes », de Saint-Exupéry, commence par ces mots :  « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous le...
Le vendredi 13 (!) juin 1930, Henri Guillaumet, pilote à l’Aéropostale,                              assure un vol Santiag...
Correspondance de                                                                                                   Santia...
LE PÉRIPLE DE GUILLAUMET             En bleu : 13 juin, trajet du Potez 25. Crash. En rouge : 14 au 19 juin, trajet à pied...
Le Potez 25 de GuillaumetImmatriculation F-AJDZ
Le texte de Saint Exupéry commence        à partir de l’image suivante.     (Terre des hommes, Chapitre 2)                ...
Guillaumet, je dirai quelques mots sur toi,                               mais je ne te gênerai point en insistant avec   ...
Jai lu, autrefois, Guillaumet, un récit où lon célébrait tonaventure, et jai un vieux compte à régler avec cette image inf...
Je tapporte ici, Guillaumet, le témoignage de mes souvenirs.  Tu avais disparu depuis cinquante heures, en hiver, au cours...
Nous avions perdu tout espoir. Les contrebandiers mêmes, des bandits qui, là-bas, osentun crime pour cinq francs, nous ref...
Lorsque Deley ou moi atterrissions à Santiago, les officiers chiliens, eux aussi, nous conseillaient desuspendre nos explo...
Enfin, au cours du septième jour, tandis que je déjeunais entre deux traversées, dans unrestaurant de Mendoza, un homme po...
Dix minutes plus tard, javais décollé, ayant chargé à bord deux mécaniciens,Lefebvre et Abri. Quarante minutes plus tard, ...
Cest alors que tu exprimas, et ce fut ta première phrase intelligible, un    admirable orgueil dhomme : « Ce que jai fait,...
Plus tard, tu nous racontas laccident. Une tempête qui déversa cinq mètresdépaisseur de neige, en quarante-huitheures, sur...
Les courants descendants donnent parfois aux pilotes une bizarresensation de malaise. Le moteur tourne rond, mais lon senf...
Cest le ciel entier qui semble descendre. On se sent pris, alors, dans une sorte daccidentcosmique. Il nest plus de refuge...
«   Javais déjà failli me faire coincer, nous disais-tu, mais je   nétais pas convaincu encore. On rencontre des courantsd...
«  Aussitôt pris, je lâchai les commandes, me cramponnant au siège pour ne point melaisser projeter au-dehors. Les secouss...
« À trois mille cinq jentrevis une masse noire, horizontale, qui me permit de rétablirlavion. Cétait un étang que je recon...
« Quoique délivré du nuage, jétais encore aveuglé par dépais tourbillons deneige, et ne pouvais lâcher mon lac sans mécras...
« Quand je me dégageai de lavion, la tempête me renversa. Je me rétablis sur mes pieds, elle me renversa encore. Jen fus r...
« Après quoi, le tempête apaisée, je me mis en marche. Je marchai cinq jours et quatre nuits. »
Mais que restait-il de toi, Guillaumet ? Nous te retrouvions bien, mais calciné, mais racorni, maisrapetissé comme une vie...
Jobservais ton visage noir, tuméfié,   semblable à un fruit blet qui a reçu descoups. Tu étais très laid, et misérable, ay...
Je te remplissais de tisanes : « Bois, mon vieux ! »      « Ce qui ma le plus étonné… tu sais… »
Boxeur vainqueur, mais marqué des  grands coups reçus, tu revivais ton étrange aventure. Et tu ten délivraispar bribes. Et...
Et, en effet, quand tu glissais, tu     devais te redresser vite, afin de    nêtre point changé en pierre. Le     froid te...
  Tu résistais aux tentations. « Dans la neige, me disais-tu, on perd tout instinct de conservation. Après deux, trois, qu...
Tu m’as fait cette étrange confidence :  « Dès le second jour, vois-tu, mon plus gros travail fut de mempêcherde penser. J...
Une fois cependant, ayant glissé, allongé à plat ventre dans la neige, tu renonças à terelever. Tu étais semblable au boxe...
« J’ai fait ce que j’ai pu et je n’ai point d’espoir, pourquoi m’obstiner dans ce martyre ? » Ilte suffisait de fermer les...
Déjà, tu le goûtais, ce froid devenu poison, etqui, semblable à la morphine, t’emplissaitmaintenant de béatitude. Ta vie s...
Tes scrupules mêmes s’apaisaient. Nos appels ne t’atteignaient plus, ou, plus exactement, se changeaient pour toi en appel...
Les remords vinrent de l’arrière-fond de ta conscience. Au songe se mêlaientsoudain des détails précis. « Je pensais à ma ...
Dans le cas d’une disparition, la mort légale est différée de quatre années. Ce détail t’apparutéclatant, effaçant les aut...
Une fois debout, tumarchas deux nuits et    trois jours.
Mais tu ne pensais guère aller loin :       « Je devinai la fin à beaucoup de signes.Voici l’un d’eux. J’étais contraint d...
« Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas.C’est toujours le même pas que l’on recommence… »
« Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Cette phrase, la plus noble que je connaisse, cette...
« Privé de nourriture, tu t’imagines bien qu’au troisième jour de marche… mon cœur, ça n’allait   plus très fort… Eh bien ...
Dans la chambre de Mendoza où je teveillais,   tu   t’endormais   enfin   d’unsommeil essoufflé. Et je pensais : « Si onlu...
Sa véritable qualité n’est point là. Sa grandeur, c’est de se sentir responsable. Responsablede lui, du courrier et des ca...
On veut confondre de tels hommes avec les toréadors ou les joueurs. On vante leur méprisde la mort. Mais je me moque bien ...
J’ai connu un suicidé jeune. Je ne sais plus quel    chagrin d’amour l’avait poussé à se tirersoigneusement une balle dans...
Face à cette destinée maigre, je me rappelai une vraie mort d’homme. Celle d’un jardinier, qui me disait : « Vous savez… p...
C’était lui, comme Guillaumet, l’hommecourageux, quand il luttait au nom de sa       Création, contre la mort.
Ce diaporama a débuté par les premiers mots de « Terre des hommes » ; il s’achève par les derniers :       Seul l’Esprit, ...
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Guillaumet par saint exupéry

  1. 1. « Guillaumet, je dirai quelques mots sur toi… » Henri Guillaumet (1902-1940) Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944)Diaporama manuel : Avancer au clic.
  2. 2. « Terre des hommes », de Saint-Exupéry, commence par ces mots : « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parcequ’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle » Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) « Henri Guillaumet, mon camarade, je te dédie ce livre » Dans ce livre, publié en 1939, Saint-Exupéry consacre Antoine de Saint-Exupéry une quinzaine de pages au crash de Guillaumet dans la cordillère des Andes le 13 juin 1930.
  3. 3. Le vendredi 13 (!) juin 1930, Henri Guillaumet, pilote à l’Aéropostale, assure un vol Santiago – Mendoza aux commandes de son Potez 25. À 6 500 m daltitude, il est pris dans une violente tempête. Il reconnaît sous ses ailes la Laguna Diamante, un lac maintes fois survolé. Il essaie alors de se poser en catastrophe sur le lac gelé et son appareil capote dans une épaisse couche de neige. Volcan Maipo Lieu du crash Laguna Diamante Il marchera cinq jours etquatre nuits pour sortir de ce piège.
  4. 4. Correspondance de Santiago du Chili du 5 juin 1930 récupérée dans le sac de courrier resté dans le Potez 25 accidenté de Guillaumet jusqu’à la fonte des neiges, en décembre 1930. Le Potez 25 F-AJDZ de Guillaumet accidenté dans la Cordillère des Andes, Laguna Diamante.Henri Guillaumet devant son Potez 25 en 1929. L’appareil est récupéré à la fonte des neiges en décembre 1930. Il est démonté et rapporté en Argentine où il sera réparé. Il sera remis en service sur la ligne.
  5. 5. LE PÉRIPLE DE GUILLAUMET En bleu : 13 juin, trajet du Potez 25. Crash. En rouge : 14 au 19 juin, trajet à pied, parsemé de fausses pistes.En pointillé rouge : 19 juin, rencontre de paysans et trajet à cheval.En tirets rouges : 20 juin, trajet en voiture. Rencontre avec Saint Ex.
  6. 6. Le Potez 25 de GuillaumetImmatriculation F-AJDZ
  7. 7. Le texte de Saint Exupéry commence à partir de l’image suivante. (Terre des hommes, Chapitre 2) Avancer au clic, au rythme de la lecture.Images du web.Musique : Richard Wagner. Ouverture de Lohengrin.
  8. 8. Guillaumet, je dirai quelques mots sur toi, mais je ne te gênerai point en insistant avec lourdeur sur ton courage ou sur ta valeur professionnelle. Cest autre chose que je voudrais décrire en racontant la plus belle de tes aventures.   Il est une qualité qui na point de nom. Peut-être est-ce la « gravité », mais le mot ne satisfait pas. Car cette qualité peut saccompagner de la gaieté la plus souriante. Cest la qualité même du charpentier qui sinstalle dégal à égal en face de sa pièce de bois, la palpe, la mesure et, loin de la traiter à la légère, rassemble àHenri Guillaumet (1902-1940) son propos toutes ses vertus.
  9. 9. Jai lu, autrefois, Guillaumet, un récit où lon célébrait tonaventure, et jai un vieux compte à régler avec cette image infidèle.On ty voyait, lançant des boutades de « gavroche », comme si lecourage consistait à sabaisser à des railleries de collégien, au cœurdes pires dangers et à lheure de la mort. On ne te connaissait pas,Guillaumet. Tu néprouves pas le besoin, avant de les affronter, detourner en dérision tes adversaires. En face dun mauvais orage, tujuges : « Voici un mauvais orage. » Tu lacceptes et tu le mesures.  Carnet de vol de Guillaumet. Détails.
  10. 10. Je tapporte ici, Guillaumet, le témoignage de mes souvenirs.  Tu avais disparu depuis cinquante heures, en hiver, au cours dune traversée des Andes. Rentrant dufond de la Patagonie, je rejoignis le pilote Deley à Mendoza. Lun et lautre, cinq jours durant, nousfouillâmes, en avion, cet amoncellement de montagnes, mais sans rien découvrir. Nos deux appareilsne suffisaient guère. Il nous semblait que cent escadrilles, naviguant pendant cent années, neussentpas achevé dexplorer cet énorme massif dont crêtes sélèvent jusquà sept mille mètres.
  11. 11. Nous avions perdu tout espoir. Les contrebandiers mêmes, des bandits qui, là-bas, osentun crime pour cinq francs, nous refusaient daventurer, sur les contreforts de la montagne,des caravanes de secours : « Nous y risquerions notre vie », nous disaient-ils. « Les Andes,en hiver, ne rendent point les hommes. »
  12. 12. Lorsque Deley ou moi atterrissions à Santiago, les officiers chiliens, eux aussi, nous conseillaient desuspendre nos explorations. « Cest lhiver. Votre camarade, si même il a survécu à la chute, na passurvécu à la nuit. La nuit, là-haut, quand elle passe sur lhomme, elle le change en glace. » Et lorsque,de nouveau, je me glissais entre les murs et les piliers géants des Andes, il me semblait, non plus terechercher, mais veiller ton corps, en silence, dans une cathédrale de neige.
  13. 13. Enfin, au cours du septième jour, tandis que je déjeunais entre deux traversées, dans unrestaurant de Mendoza, un homme poussa la porte et cria, oh ! peu de chose :  « Guillaumet… vivant ! »  Et tous les inconnus qui se trouvaient là sembrassèrent. Télégramme de Marcel Bouilloux Lafont, patron de l’Aéropostale, à Jean Mermoz.
  14. 14. Dix minutes plus tard, javais décollé, ayant chargé à bord deux mécaniciens,Lefebvre et Abri. Quarante minutes plus tard, javais atterri le long dune route,ayant reconnu, à je ne sais quoi, la voiture qui temportait je ne sais où, du côtéde San Rafaël. Ce fut une belle rencontre, nous pleurions tous, et noustécrasions dans nos bras, vivant, ressuscité, auteur de ton propre miracle.
  15. 15. Cest alors que tu exprimas, et ce fut ta première phrase intelligible, un admirable orgueil dhomme : « Ce que jai fait, je te lejure, jamais aucune bête ne laurait fait. »
  16. 16. Plus tard, tu nous racontas laccident. Une tempête qui déversa cinq mètresdépaisseur de neige, en quarante-huitheures, sur le versant chilien des Andes,bouchant tout lespace, les Américains dela Pan-Air avaient fait demi-tour. Tudécollais pourtant à la recherche dunedéchirure dans le ciel. Tu le découvraisun peu plus au sud, ce piège, etmaintenant, vers six mille cinq centsmètres, dominant les nuages qui neplafonnaient quà six mille, et dontémergeaient seules les hautes crêtes, tumettais le cap sur lArgentine.
  17. 17. Les courants descendants donnent parfois aux pilotes une bizarresensation de malaise. Le moteur tourne rond, mais lon senfonce.On cabre pour sauver son altitude, lavion perd sa vitesse et devientmou : on senfonce toujours. On rend la main, craignant maintenantdavoir trop cabré, on se laisse dériver sur la droite ou sur la gauchepour sadosser à la crête favorable, celle qui reçoit les vents commeun tremplin, mais lon senfonce encore.
  18. 18. Cest le ciel entier qui semble descendre. On se sent pris, alors, dans une sorte daccidentcosmique. Il nest plus de refuge. On tente en vain le demi-tour pour rejoindre, en arrière,les zones où lair vous soutenait, solide et plein comme un pilier. Mais il nest plus depilier. Tout se décompose, et lon glisse dans un délabrement universel vers le nuage quimonte mollement, se hausse jusquà vous, et vous absorbe.
  19. 19. «   Javais déjà failli me faire coincer, nous disais-tu, mais je nétais pas convaincu encore. On rencontre des courantsdescendants au-dessus de nuages qui paraissent stables, pour la simple raison quà la même altitude ils se recomposent indéfiniment. Tout est si bizarre en haute montagne… »   Et quels nuages !…
  20. 20. «  Aussitôt pris, je lâchai les commandes, me cramponnant au siège pour ne point melaisser projeter au-dehors. Les secousses étaient si dures que les courroies me blessaient auxépaules et eussent sauté. Le givrage, de plus, mavait privé net de tout horizon instrumental et je fus roulé comme un chapeau, de six mille à trois mille cinq. »
  21. 21. « À trois mille cinq jentrevis une masse noire, horizontale, qui me permit de rétablirlavion. Cétait un étang que je reconnus : la Laguna Diamante. Je la savais logée au fonddun entonnoir, dont un des flancs, le volcan Maipu, sélève à six mille neuf cents mètres. »
  22. 22. « Quoique délivré du nuage, jétais encore aveuglé par dépais tourbillons deneige, et ne pouvais lâcher mon lac sans mécraser contre un des flancs delentonnoir. Je tournai donc autour de la lagune, à trente mètres daltitude, jusquàla panne dessence. Après deux heures de manège, je me posai et capotai. »
  23. 23. « Quand je me dégageai de lavion, la tempête me renversa. Je me rétablis sur mes pieds, elle me renversa encore. Jen fus réduit à me glisser sous la carlingue et àcreuser un abri dans la neige. Je menveloppai là de sacs postaux et, quarante-huit heures durant, jattendis. »
  24. 24. « Après quoi, le tempête apaisée, je me mis en marche. Je marchai cinq jours et quatre nuits. »
  25. 25. Mais que restait-il de toi, Guillaumet ? Nous te retrouvions bien, mais calciné, mais racorni, maisrapetissé comme une vieille ! Le soir même, en avion, je te ramenais à Mendoza où des draps blancscoulaient sur toi comme un baume. Mais ils ne te guérissaient pas. Tu étais encombré de ce corpscourbatu, que tu tournais et retournais, sans parvenir à le loger dans le sommeil. Ton corps noubliaitpas les rochers ni les neiges. Ils te marquaient.
  26. 26. Jobservais ton visage noir, tuméfié, semblable à un fruit blet qui a reçu descoups. Tu étais très laid, et misérable, ayant perdu lusage des beaux outils de ton travail : tes mains demeuraient gourdes, et quand, pour respirer, tu tasseyais sur le bord de ton lit, tes pieds gelés pendaientcomme deux poids morts. Tu navais même pas terminé ton voyage, tu haletais encore, et, lorsque tu te retournais contre loreiller, pour chercher la paix, alors une procession dimages que tu ne pouvais retenir, une procession qui simpatientait dans lescoulisses, aussitôt se mettait en branle sous ton crâne. Et elle défilait. Et tu reprenaisvingt fois le combat contre des ennemis qui ressuscitaient de leurs cendres.
  27. 27. Je te remplissais de tisanes : « Bois, mon vieux ! » « Ce qui ma le plus étonné… tu sais… »
  28. 28. Boxeur vainqueur, mais marqué des grands coups reçus, tu revivais ton étrange aventure. Et tu ten délivraispar bribes. Et je tapercevais, au cours de ton récit nocturne, marchant, sans piolet, sans cordes, sans vivres, escaladant des cols de quatre mille cinq cents mètres, ou progressant lelong de parois verticales, saignant des pieds, des genoux et des mains, par quarante degrés de froid. Vidé peu à peu de ton sang, de tes forces, de ta raison, tu avançais avecun entêtement de fourmi, revenant sur tes pas pour contourner lobstacle, te relevant après les chutes, ou remontant celles des pentes qui naboutissaient quà labîme, ne taccordant enfin aucun repos, car tune te serais pas relevé du lit de neige.
  29. 29. Et, en effet, quand tu glissais, tu devais te redresser vite, afin de nêtre point changé en pierre. Le froid te pétrifiait de seconde enseconde, et, pour avoir goûté, après la chute, une minute de repos de trop, tu devais faire jouer, pour te relever, des muscles morts. 
  30. 30.   Tu résistais aux tentations. « Dans la neige, me disais-tu, on perd tout instinct de conservation. Après deux, trois, quatre jours de marche, on ne souhaite plus que le sommeil. Je le souhaitais. Mais je me disais : « Ma femme, si elle croit que je vis, crois que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas. »  Et tu marchais, et, de la pointe du canif, tu entamais, chaque jour un peu plus, léchancrurede tes souliers, pour que tes pieds qui gelaient et gonflaient, y pussent tenir.
  31. 31. Tu m’as fait cette étrange confidence :  « Dès le second jour, vois-tu, mon plus gros travail fut de mempêcherde penser. Je souffrais trop, et ma situation était par trop désespérée.Pour avoir le courage de marcher, je ne devais pas la considérer.Malheureusement, je contrôlais mal mon cerveau, il travaillait commeune turbine. Mais je pouvais lui choisir encore ses images. Je l’emballaissur un film, sur un livre. Et le film ou le livre défilait en moi à touteallure. Puis ça me ramenait à ma situation présente. Immanquablement.Alors je le lançais sur d’autres souvenirs… »
  32. 32. Une fois cependant, ayant glissé, allongé à plat ventre dans la neige, tu renonças à terelever. Tu étais semblable au boxeur qui, vidé d’un coup de toute passion, entend lessecondes tomber une à une dans un univers étranger, jusqu’à la dixième qui est sans appel.
  33. 33. « J’ai fait ce que j’ai pu et je n’ai point d’espoir, pourquoi m’obstiner dans ce martyre ? » Ilte suffisait de fermer les yeux pour faire la paix dans le monde. Pour effacer du monde lesrocs, les glaces et les neiges. À peine closes, ces paupières miraculeuses, il n’était plus nicoups, ni chutes, ni muscles déchirés, ni gel brûlant, ni ce poids de la vie à traîner quand on va comme un bœuf, et qu’elle se fait plus lourde qu’un char.
  34. 34. Déjà, tu le goûtais, ce froid devenu poison, etqui, semblable à la morphine, t’emplissaitmaintenant de béatitude. Ta vie se réfugiaitautour du cœur. Quelque chose de doux etde précieux se blottissait au centre de toi-même. Ta conscience peu à peu abandonnaitles régions lointaines de ce corps qui, bêtejusqu’alors gorgée de souffrances, participaitdéjà de l’indifférence du marbre.
  35. 35. Tes scrupules mêmes s’apaisaient. Nos appels ne t’atteignaient plus, ou, plus exactement, se changeaient pour toi en appels de rêve. Tu répondais heureux par une marche de rêve, par de longues enjambées faciles, qui t’ouvraient sans efforts les délices des plaines. Avecquelle aisance tu glissais dans un monde devenu si tendre pour toi ! Ton retour, Guillaumet, tu décidais, avare, de nous le refuser.
  36. 36. Les remords vinrent de l’arrière-fond de ta conscience. Au songe se mêlaientsoudain des détails précis. « Je pensais à ma femme. Ma police d’assurance luiépargnerait la misère. Oui, mais l’assurance… »
  37. 37. Dans le cas d’une disparition, la mort légale est différée de quatre années. Ce détail t’apparutéclatant, effaçant les autres images. Or, tu étais étendu à plat ventre sur une forte pente deneige. Ton corps, l’été venu, roulerait avec cette boue vers une des mille crevasses desAndes. Tu le savais.Mais tu savais aussi qu’unrocher émergeait à cinquantemètres devant toi : « J’ai pensé : "Si je me relève, je pourrai peut-être l’atteindre. Et si je cale mon corps contre la pierre, l’été venu on le retrouvera."  »
  38. 38. Une fois debout, tumarchas deux nuits et trois jours.
  39. 39. Mais tu ne pensais guère aller loin :   « Je devinai la fin à beaucoup de signes.Voici l’un d’eux. J’étais contraint de faire haltetoutes les deux heures environ, pour fendre unpeu plus mon soulier, frictionner de neige mes pieds qui gonflaient, ou simplement pour laisser reposer mon cœur. Mais vers les derniers jours je perdais la mémoire. J’étais reparti depuis longtemps déjà, lorsque lalumière se faisait en moi : j’avais chaque foisoublié quelque chose. La première fois, ce futun gant, et c’était grave par ce froid ! Je l’avais déposé devant moi et j’étais reparti sans leramasser. Ce fut ensuite ma montre. Puis mon canif. Puis ma boussole. À chaque arrêt je m’appauvrissais…»
  40. 40. « Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas.C’est toujours le même pas que l’on recommence… »
  41. 41. « Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Cette phrase, la plus noble que je connaisse, cette phrase qui situe l’homme, qui l’honore, qui rétablit les hiérarchies vraies, me revenait à la mémoire. Tu t’endormais enfin, taconscience était abolie, mais de ce corps démantelé, fripé, brûlé, elle allait renaître au réveil, et de nouveau le dominer. Le corps, alors, n’est plus qu’un bon outil, le corps n’est plus qu’un serviteur. Et, cet orgueil du bon outil, tu savais l’exprimer aussi, Guillaumet :
  42. 42. « Privé de nourriture, tu t’imagines bien qu’au troisième jour de marche… mon cœur, ça n’allait plus très fort… Eh bien ! le long d’une pente verticale, sur laquelle je progressais, suspendu au- dessus du vide, creusant des trous pour loger mes poings, voilà que mon cœur tombe en panne. Ça hésite, ça repart. Ça bat de travers. Je sens que s’il hésite une seconde de trop, je lâche. Je ne bouge plus et j’écoute en moi. Jamais, tu m’entends ?Jamais en avion je ne me suis senti accroché d’aussiprès à mon moteur, que je ne me suis senti, pendant ces quelques minutes-là, suspendu à mon cœur. Je lui disais : ″Allons, un effort ! Tâche de battre encore…″ Mais c’était un cœur de bonne qualité ! Il hésitait, puis repartait toujours… Si tu savais combien j’étais fier de ce cœur ! »
  43. 43. Dans la chambre de Mendoza où je teveillais, tu t’endormais enfin d’unsommeil essoufflé. Et je pensais : « Si onlui parlait de son courage, Guillaumethausserait les épaules. Mais on letrahirait aussi en célébrant sa modestie.Il se situe bien au-delà de cette qualitémédiocre. S’il hausse les épaules, c’estpar sagesse. Il sait qu’une fois pris dansl’événement, les hommes ne s’eneffraient plus. Seul l’inconnu épouvanteles hommes. Mais, pour quiconquel’affronte, il n’est déjà plus l’inconnu.Surtout si on l’observe avec cette gravitélucide. Le courage de Guillaumet, avanttout, est un effet de sa droiture. »
  44. 44. Sa véritable qualité n’est point là. Sa grandeur, c’est de se sentir responsable. Responsablede lui, du courrier et des camarades qui espèrent. Il tient dans ses mains leur peine ou leurjoie. Responsable de ce qui se bâtit de neuf, là-bas, chez les vivants, à quoi il doit participer.Responsable un peu du destin des hommes, dans la mesure de son travail. Saint Ex et Guillaumet Il fait partie des êtres larges qui acceptent de couvrir de larges horizons de leur feuillage.Être homme, c’est précisément être responsable. Cest connaître la honte en face d’unemisère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camaradesont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde.
  45. 45. On veut confondre de tels hommes avec les toréadors ou les joueurs. On vante leur méprisde la mort. Mais je me moque bien du mépris de la mort. S’il ne tire pas ses racines d’une responsabilité acceptée, il n’est que signe de pauvreté ou d’excès de jeunesse. Henri Guillaumet, Antoine de Saint Exupéry, Jean Mermoz
  46. 46. J’ai connu un suicidé jeune. Je ne sais plus quel chagrin d’amour l’avait poussé à se tirersoigneusement une balle dans le cœur. Je ne sais à quelle tentation littéraire il avait cédé enhabillant ses mains de gants blancs, mais je me souviens d’avoir ressenti en face de cette tristeparade une impression non de noblesse mais demisère. Ainsi, derrière ce visage aimable, sous cecrâne d’homme, il n’y avait rien eu, rien. Sinonl’image de quelque sotte petite fille semblable à d’autres.
  47. 47. Face à cette destinée maigre, je me rappelai une vraie mort d’homme. Celle d’un jardinier, qui me disait : « Vous savez… parfois je suais quand je bêchais. Mon rhumatisme me tiraitla jambe, et je pestais contre cet esclavage. Eh bien, aujourd’hui, je voudrais bêcher, bêcher dans la terre. Bêcher ça me paraît tellement beau ! On est tellement libre quand on bêche !Et puis, qui va tailler aussi mes arbres ? » Il laissait une terre en friche. Il laissait une planète en friche. Il était lié d’amour à toutes les terres et à tous les arbres de la terre. C’était lui le généreux, le prodigue, le grand seigneur !
  48. 48. C’était lui, comme Guillaumet, l’hommecourageux, quand il luttait au nom de sa Création, contre la mort.
  49. 49. Ce diaporama a débuté par les premiers mots de « Terre des hommes » ; il s’achève par les derniers : Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. Antoine de Saint Exupéry 1939 Henri Guillaumet et Antoine de Saint ExupéryImages du web.Musique : Richard Wagner. Ouverture de Lohengrin. Christian. Novembre 2012.

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