Molière  Le Malade imaginaire                - Collection Théâtre -Retrouvez cette oeuvre et beaucoup dautres surhttp://ww...
Table des matièresLe Malade imaginaire................................................................................1   ...
Le Malade imaginaireAuteur : MolièreCatégorie : ThéâtreLicence : Domaine public                           1
IntroductionComédieMêlée de musique et de dansesReprésentée pour la première fois sur le Théâtre de la salle duPalais−Roya...
Le prologueAprès les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre augustemonarque, il est bien juste que tous c...
Le Malade imaginaireSi dun peu damitié tu payeras mes voeux ?DorilasSi tu seras sensible à mon ardeur fidèle ?Climène et D...
Le Malade imaginaireNous en mourons dimpatience.FloreLa voici : silence, silence !Vos voeux sont exaucés, Louis est de ret...
Le Malade imaginaireTousFormons entre nousCent combats plus doux,Pour chanter sa gloire.FloreMon jeune amant, dans ce boiD...
Le Malade imaginaireau pied de larbre, avec deux Zéphirs, et que le reste, comme spectateurs,va occuper les deux coins du ...
Le Malade imaginaireBalletLes Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose.DorilasLouis fait à nos temps, par...
Le Malade imaginaireTous.Laissons, laissons là sa gloire,Ne songeons quà ses plaisirs.FloreBien que, pour étaler ses vertu...
Le Malade imaginaireDernière et grande entrée de BalletFaune, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux...
Autre prologueLe théâtre représente une forêt.Louverture du théâtre se fait par un bruit agréable dinstruments. Ensuiteune...
Le Malade imaginaireLe théâtre change et représente une chambre.Autre prologue                                     12
Acte IScène IArgan, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte desparties, dapothicaire avec des jetons ; il...
Le Malade imaginairevingt−sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur,trente sols." Dix sols, Mons...
Le Malade imaginaireArganAh, chienne ! ah, carogne... !Toinette, faisant semblant de sêtre cogné la tête.Diantre soit fait...
Le Malade imaginaireToinetteÇamon, ma foi ! jen suis davis, après ce que je me suis fait.ArganTu mas fait égosiller, carog...
Le Malade imaginaireToinetteSi vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, jaye leplaisir de pleurer...
Le Malade imaginaireScène IIIAngélique, Toinette, ArganArganApprochez, Angélique ; vous venez à propos : je voulois vous p...
Le Malade imaginaireHé bien, quoi, "Toinette" ?AngéliqueNe devines−tu point de quoi je veux parler ?ToinetteJe men doute a...
Le Malade imaginaireA Dieu ne plaise !AngéliqueDis−moi un peu, ne trouves−tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel,quelque...
Le Malade imaginaireToinetteSans doute.AngéliqueQue ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?ToinetteC...
Le Malade imaginaireToinetteEn tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vousécrivit hier quil éto...
Le Malade imaginaireLa bonne bête a ses raisons.ArganElle ne vouloit point consentir à ce mariage, mais je lai emporté, et...
Le Malade imaginaireArganDe belle taille.AngéliqueSans doute.ArganAgréable de sa personne.AngéliqueAssurément.ArganDe bonn...
Le Malade imaginaireArganEt qui sera reçu médecin dans trois jours.AngéliqueLui, mon père ?ArganOui. Est−ce quil ne te la ...
Le Malade imaginairematin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendreprétendu doit mêtre amené par s...
Le Malade imaginairemalade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouserun mari pour elle ; et, n...
Le Malade imaginaireArganJen ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux quon ne pense.Monsieur Diafoirus na q...
Le Malade imaginaireArganOn dira ce quon voudra ; mais je vous dis que je veux quelle exécute laparole que jai donnée.Toin...
Le Malade imaginaireArganNon ?ToinetteNon.ArganOuais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent...
Le Malade imaginaireArganElle ne me prendra point.ToinetteUne petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit p...
Le Malade imaginaireEt moi, je lui défends absolument den faire rien.ArganOù est−ce donc que nous sommes ? et quelle audac...
Le Malade imaginaireToinetteEt elle mobéira plutôt quà vous.ArganAngélique, tu ne veux pas marrêter cette coquine−là ?Angé...
Le Malade imaginaireMamie.BélineMon ami.ArganOn vient de me mettre en colère !BélineHélas ! pauvre petit mari. Comment don...
Le Malade imaginaireVous savez, mon coeur, ce qui en est.BélineOui, mon coeur, elle a tort.ArganMamour, cette coquine−là m...
Le Malade imaginaireArganAh ! la traîtresse !ToinetteIl nous a dit quil vouloit donner sa fille en mariage au fils de Mons...
Le Malade imaginaireAh ! coquine, tu veux métouffer.BélineEh là, eh là ! Quest−ce que cest donc ?Argan, tout essoufflé, se...
Le Malade imaginaireLe voilà là−dedans, que jai amené avec moi.ArganFaites−le donc entrer, mamour.BélineHélas ! mon ami, q...
Le Malade imaginairedeux conjoints, ou de lun deux, lors du décès du premier mourant.ArganVoilà une Coutume bien impertine...
Le Malade imaginaireBélineMon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. Sil vient faute devous, mon fils, je n...
Le Malade imaginaireLe NotaireCela pourra venir encore.ArganIl faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur ...
Le Malade imaginaireScène VIIIAngélique, ToinetteToinetteLes voilà avec un notaire, et jai ouï parler de testament. Votre ...
Le Malade imaginaireToinetteVoilà quon mappelle. Bonsoir. Reposez−vous sur moi.Acte I                                     ...
Premier intermèdePolichinelle...Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Ilest interromp...
Le Malade imaginaireConsuma l hore ;Si dolce ingannoChe mi figuraBreve l affannoAhi ! troppo dura !Cosi per tropp amar lan...
Le Malade imaginaireQuei sguardi languidiNon m innamorano,Quei sospir fervidiPiù non m infiammano,Vel giuro a fè.Zerbino m...
Le Malade imaginaireViolonsPolichinelleOuais !ViolonsPolichinelleAhi !ViolonsPolichinelleEst−ce pour rire ?ViolonsPolichin...
Le Malade imaginairePolichinelleEncore ?ViolonsPolichinellePeste des violons !ViolonsPolichinelleLa sotte musique que voil...
Le Malade imaginaireLa, la, la, la, la, la.ViolonsPolichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la lang...
Le Malade imaginairePolichinelleMoi, moi, moi, moi, moi, moi.ArchersDis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.Poli...
Le Malade imaginaireViolons et DanseursPolichinellePar la mort !Violons et DanseursPolichinellePar la sang !Violons et Dan...
Le Malade imaginaire(Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce quil disoit, ils le saisissentau collet.)ArchersNous ...
Le Malade imaginairePolichinelleQuai−je fait ?ArchersEn prison, vite, en prison.PolichinelleMessieurs, laissez−moi aller.A...
Le Malade imaginairePolichinelleSil vous plaît.ArchersNon, non.PolichinellePar charité.ArchersNon, non.PolichinelleAu nom ...
Le Malade imaginaireHélas ! Messieurs, je vous assure que je nai pas un sou sur moi.ArchersAu défaut de six pistoles,Chois...
Le Malade imaginaireLes Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.PolichinelleUn, deux, trois, quatre, ci...
Acte IIScène IToinette, CléanteToinetteQue demandez−vous, Monsieur ?CléanteCe que je demande ?ToinetteAh, ah, cest vous ? ...
Le Malade imaginaireToinetteVoici son père. Retirez−vous un peu, et me laissez lui dire que vous êteslà.Scène IIArgan, Toi...
Le Malade imaginaireArganQuest−ce que tu dis ?Toinette, haut.Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.ArganQuil vi...
Le Malade imaginaireIl marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela nempêchepas quil ne soit fort malade...
Le Malade imaginaireArgan, Angélique, CléanteArganVenez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà ...
Le Malade imaginaireque je ne fisse pour...Scène IVToinette, Cléante, Angélique, ArganToinette, par dérision.Ma foi, Monsi...
Le Malade imaginaireVous me faites beaucoup dhonneur.ToinetteAllons, quon se range, les voici.Scène VMonsieur Diafoirus, T...
Le Malade imaginaireArganEt jaurois souhaité...Monsieur DiafoirusLe ravissement où nous sommes...ArganDe pouvoir aller che...
Le Malade imaginaireArganQue de vous dire ici...Monsieur DiafoirusQue dans les choses qui dépendront de notre métier...Arg...
Le Malade imaginairelui est un ouvrage de soncorps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvragede votre volonté ; et daut...
Le Malade imaginaireThomas DiafoirusAttendrai−je, mon père, quelle soit venue ?Monsieur DiafoirusFaites toujours le compli...
Le Malade imaginaireet je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.Monsieur DiafoirusMonsieur, ce nest p...
Le Malade imaginaireMonsieur, jose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je luidois des prémices de mon esprit.An...
Le Malade imaginairerépondre de vos actions à personne ; et pourvu que lon suive le courant desrègles de lart, on ne se me...
Le Malade imaginairechanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels quela passion et la nécessité p...
Le Malade imaginaireidée ; mais la grande contrainte où lon tient sa Bergère lui en ôte tous lesmoyens. La violence de sa ...
Le Malade imaginaireCléanteHélas ! belle Philis,Se pourroit−il que lamoureux TircisEût assez de bonheur,Pour avoir quelque...
Le Malade imaginaireUn rival, un rival...AngéliqueAh ! je le hais plus que la mort ;Et sa présence, ainsi quà vous,Mest un...
Le Malade imaginaireArganFort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusquau revoir. Nous nousserions bien passés de vo...
Le Malade imaginaireArganJe voudrois, mamie, que vous eussiez été ici tantôt ;ToinetteAh ! Madame, vous avez bien perdu de...
Le Malade imaginairechaîne où lon ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieurest honnête homme, il ne doi...
Le Malade imaginaireToinetteVous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du collège, et il vousdonnera toujours vo...
Le Malade imaginaireAngéliqueSi mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjureraiau moins de ne me po...
Le Malade imaginaireAngéliqueNon, Madame, vous avez beau dire.BélineEt vous avez un ridicule orgueil, une impertinente pré...
Le Malade imaginaireMonsieur Diafoirus, lui tâte le pouls.Allons, Thomas, prenez lautre bras de Monsieur, pour voir si vou...
Le Malade imaginaireArganNon : Monsieur Purgon dit que cest mon foie qui est malade.Monsieur DiafoirusEh ! oui : qui dit p...
Le Malade imaginaireArganUn jeune homme avec ma fille ?BélineOui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui pourra vo...
Le Malade imaginaireJe vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau dâne,ou bien la fable du Corbeau...
Le Malade imaginaireLouisonNon, mon papa.ArganNon ?LouisonNon, mon papa.ArganAssurément ?LouisonAssurément.ArganOh çà ! je...
Le Malade imaginaireArganIl faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis aprèsnous verrons au reste.Lou...
Le Malade imaginaireVoyez−vous la petite rusée ? Oh çà, çà ! je vous pardonne pour cettefois−ci, pourvu que vous me disiez...
Le Malade imaginaireElle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettezau désespoir."ArganHé bien...
Le Malade imaginaireLouisonEt puis après, ma belle−maman est venue à la porte, et il sest enfui.ArganIl ny a point autre c...
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  1. 1. Molière Le Malade imaginaire - Collection Théâtre -Retrouvez cette oeuvre et beaucoup dautres surhttp://www.inlibroveritas.net
  2. 2. Table des matièresLe Malade imaginaire................................................................................1 Introduction.........................................................................................2 Le prologue..........................................................................................3 Autre prologue...................................................................................11 Acte I.................................................................................................13 Premier intermède ..............................................................................44 Acte II................................................................................................57 Second intermède..............................................................................91 Acte III...............................................................................................94 Troisième intermède........................................................................132 i
  3. 3. Le Malade imaginaireAuteur : MolièreCatégorie : ThéâtreLicence : Domaine public 1
  4. 4. IntroductionComédieMêlée de musique et de dansesReprésentée pour la première fois sur le Théâtre de la salle duPalais−Royal le 10 février 1673 par la Troupe du RoiPersonnagesArgan, malade imaginaire.Béline, seconde femme dArgan.Angélique, fille dArgan, et amante de Cléante.Louison, petite fille dArgan, et soeur dAngélique.Béralde, frère dArgan.Cléante, amant dAngélique.Monsieur Diafoirus, médecin.Thomas Diafoirus, son fils, et amant dAngélique.Monsieur Purgon, médecin dArgan.Monsieur Fleurant, apothicaire.Monsieur Bonnefoy, notaire.Toinette, servante.La scène est à Paris.Introduction 2
  5. 5. Le prologueAprès les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre augustemonarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent décrire travaillentou à ses louanges, ou à son divertissement. Cest ce quici lon a voulu faire,et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donneentrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour ledélasser de ses nobles travaux.(La décoration représente un lieu champêtre fort agréable.)EglogueEn musique et en danse.Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, Dorilas, deux Zéphirs, troupe deBergères et de Bergers.FloreQuittez, quittez vos troupeaux,Venez, Bergers, venez, Bergères,Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux :Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères,Et réjouir tous ces hameaux.Quittez, quittez vos troupeaux,Venez, Bergers, venez, Bergères,Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.Climène et DaphnéBerger, laissons là tes feux,Voilà Flore qui nous appelle.Tircis et DorilasMais au moins dis−moi, cruelle,TircisLe prologue 3
  6. 6. Le Malade imaginaireSi dun peu damitié tu payeras mes voeux ?DorilasSi tu seras sensible à mon ardeur fidèle ?Climène et DaphnéVoilà Flore qui nous appelle.Tircis et DorilasCe nest quun mot, un mot, un seul mot que je veux.TircisLanguirai−je toujours dans ma peine mortelle ?DorilasPuis−je espérer quun jour tu me rendras heureux ?Climène et DaphnéVoilà Flore qui nous appelle.Entrée de balletToute la troupe des Bergers et des Bergères va se placer en cadence autourde Flore.ClimèneQuelle nouvelle parmi nous,Déesse, doit jeter tant de réjouissance ?DaphnéNous brûlons dapprendre de vousCette nouvelle dimportance.DorilasDardeur nous en soupirons tous.TousLe prologue 4
  7. 7. Le Malade imaginaireNous en mourons dimpatience.FloreLa voici : silence, silence !Vos voeux sont exaucés, Louis est de retour,Il ramène en ces lieux les plaisirs et lamour,Et vous voyez finir vos mortelles alarmes.Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis :Il quitte les armes,Faute dennemis.TousAh ! quelle douce nouvelle !Quelle est grande ! quelle est belle !Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux !Que de succès heureux !Et que le Ciel a bien rempli nos voeux !Ah ! quelle douce nouvelle !Quelle est grande, quelle est belle !Entrée de BalletTous les Bergers et Bergères expriment par des danses les transports deleur joie.FloreDe vos flûtes bocagèresRéveillez les plus beaux sons :Louis offre à vos chansonsLa plus belle des matières.Après cent combats,Où cueille son bras,Une ample victoire,Formez entre vousCent combats plus doux,Pour chanter sa gloire.Le prologue 5
  8. 8. Le Malade imaginaireTousFormons entre nousCent combats plus doux,Pour chanter sa gloire.FloreMon jeune amant, dans ce boiDes présents de mon empirePrépare un prix à la voixQui saura le mieux nous direLes vertus et les exploitsDu plus auguste des rois.ClimèneSi Tircis a lavantage,DaphnéSi Dorilas est vainqueurClimèneA le chérir je mengage.DaphnéJe me donne à son ardeur.TircisO très chère espérance !DorilasO mot plein de douceur !Tous deuxPlus beau sujet, plus belle récompensePeuvent−ils animer un coeur ?Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandisque Flore, comme juge, va se placerLe prologue 6
  9. 9. Le Malade imaginaireau pied de larbre, avec deux Zéphirs, et que le reste, comme spectateurs,va occuper les deux coins du théâtre.TircisQuand la neige fondue enfle un torrent fameux,Contre leffort soudain de ses flots écumeux Il nest rien dassez solide ;Digues, châteaux, villes, et bois,Hommes et troupeaux à la fois,Tout cède au courant qui le guide :Tel, et plus fier, et plus rapide,Marche Louis dans ses exploits.BalletLes Bergers et Bergères de son côté dansent autour de lui, sur uneritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.DorilasLe foudre menaçant, qui perce avec fureurLaffreuse obscurité de la nue enflammée,Fait dépouvante et dhorreurTrembler le plus ferme coeur :Mais à la tête dune arméeLouis jette plus de terreur.BalletLes Bergers et Bergères de son côté font de même que les autres.TircisDes fabuleux exploits que la Grèce a chantés,Par un brillant amas de belles véritésNous voyons la gloire effacée,Et tous ces fameux demi−dieuxQue vante lhistoire passéeNe sont point à notre penséeCe que Louis est à nos yeux.Le prologue 7
  10. 10. Le Malade imaginaireBalletLes Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose.DorilasLouis fait à nos temps, par ses faits inouïs,Croire tous les beaux faits que nous chante lhistoireDes siècles évanouis :Mais nos neveux, dans leur gloire,Nauront rien qui fasse croireTous les beaux faits de LOUIS.BalletLes Bergers et Bergères de son côté font encore de même, après quoi lesdeux partis se mêlent.Pan, suivi des Faunes.Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire.Hé ! que voulez−vous faire ?Chanter sur vos chalumeauxCe quApollon sur sa lyre,Avec ses chants les plus beaux,Nentreprendroit pas de dire,Cest donner trop dessor au feu qui vous inspire,Cest monter vers les cieux sur des ailes de cire,Pour tomber dans le fond des eaux.Pour chanter de LOUIS lintrépide courage,Il nest point dassez docte voix,Point de mots assez grands pour en tracer limage :Le silence est le langageQui doit louer ses exploits.Consacrez dautres soins à sa pleine victoire ;Vos louanges nont rien qui flatte ses désirs ;Laissez, laissez là sa gloire,Ne songez quà ses plaisirs.Le prologue 8
  11. 11. Le Malade imaginaireTous.Laissons, laissons là sa gloire,Ne songeons quà ses plaisirs.FloreBien que, pour étaler ses vertus immortelles,La force manque à vos esprits,Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix :Dans les choses grandes et bellesIl suffit davoir entrepris.Entrée de BalletLes deux Zéphirs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, quilsviennent ensuite donner aux deux bergers.Climène et Daphné, en leur donnant la main.Dans les choses grandes et bellesIl suffit davoir entrepris.Tircis et DorilasHa ! que dun doux succès notre audace est suivie !Ce quon fait pour LOUIS, on ne le perd jamais.Les quatre amantsAu soin de ses plaisirs donnons−nous désormais.Flore et PanHeureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie !TousJoignons tous dans ces boisNos flûtes et nos voix,Ce jour nous y convie ;Et faisons aux échos redire mille fois :"LOUIS est le plus grand des rois ;Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! "Le prologue 9
  12. 12. Le Malade imaginaireDernière et grande entrée de BalletFaune, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeuxde danse, après quoi ils se vont préparer pour la Comédie.Le prologue 10
  13. 13. Autre prologueLe théâtre représente une forêt.Louverture du théâtre se fait par un bruit agréable dinstruments. Ensuiteune Bergère vient se plaindre tendrement de ce quelle ne trouve aucunremède pour soulager les peines quelle endure. Plusieurs Faunes etAegipans, assemblés pour des fêtes et des jeux qui leur sont particuliersrencontrent la Bergère. Ils écoutent ses plaintes et forment un spectacletrès−divertissant.Plainte de la BergèreVotre plus haut savoir nest que pure chimère,Vains et peu sages médecins ;Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latinsLa douleur qui me désespère :Votre plus haut savoir nest que pure chimère.Hélas ! je nose découvrirMon amoureux martyreAu Berger pour qui je soupire,Et qui seul peut me secourir.Ne prétendez pas le finir,Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire :Votre plus haut savoir nest que pure chimère.Ces remèdes peu sûrs dont le simple vulgaireCroit que vous connoissez ladmirable vertu,Pour les maux que je sens nont rien de salutaire ;Et tout votre caquet ne peut être reçu... Que dun Malade imaginaire.Votre plus haut savoir nest que pure chimère,Vains et peu sages médecins ;Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latinsLa douleur qui me désespère ;Votre plus haut savoir nest que pure chimère.Autre prologue 11
  14. 14. Le Malade imaginaireLe théâtre change et représente une chambre.Autre prologue 12
  15. 15. Acte IScène IArgan, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte desparties, dapothicaire avec des jetons ; il fait, parlant à lui−même, lesdialogues suivants.Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deuxfont cinq. "Plus, du vingt−quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif,et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles deMonsieur." Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, cestque ses parties sont toujours fort civiles : "les entrailles de Monsieur, trentesols." Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce nest pas tout que dêtre civil, il fautêtre aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols unlavement : Je suis votre serviteur, je vous lai déjà dit. Vous ne me les avezmis dans les autres parties quà vingt sols, et vingt sols en langagedapothicaire, cest−à−dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus, dudit jour, unbon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, mielrosat, et autres, suivant lordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer lebas−ventre de Monsieur, trente sols." Avec votre permission, dix sols."Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère,composé pour faire dormir Monsieur, trente−cinq sols." Je ne me plainspas de celui−là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix−septsols, six deniers. "Plus, du vingt−cinquième, une bonne médecinepurgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin,et autres, suivant lordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser etévacuer la bile de Monsieur, quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, cestse moquer ; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pasordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, sil vous plaît.Vingt et trente sols. "Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente,pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et quinze sols. "Plus, duActe I 13
  16. 16. Le Malade imaginairevingt−sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur,trente sols." Dix sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de Monsieurréitéré le soir, comme dessus, trente sols." Monsieur Fleurant, dix sols."Plus, du vingt−septième, une bonne médecine composée pour hâterdaller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres."Bon, vingt et trente sols : je suis bien aise que vous soyez raisonnable."Plus, du vingt−huitième, une prise de petit−lait clarifié, et dulcoré, pouradoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols."Bon, dix sols. "Plus, une potion cordiale et préservative, composée avecdouze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivantlordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, sil vousplaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade :contentez−vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux fontcinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols,six deniers. Si bien donc que de ce mois jai pris une, deux, trois, quatre,cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept,huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et lautre mois il y avoit douzemédecines, et vingt lavements. Je ne métonne pas si je ne me porte pas sibien ce mois−ci que lautre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin quil metteordre à cela. Allons, quon môte tout ceci. Il ny a personne : jai beau dire,on me laisse toujours seul ; il ny a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonneune sonnette pour faire venir ses gens.) Ils nentendent point, et masonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point daffaire.Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : toutcomme si je ne sonnois point. Chienne, coquine ! Drelin, drelin, drelin :jenrage. (Il ne sonne plus mais il crie.) Drelin, drelin, drelin : carogne, àtous les diables ! Est−il possible quon laisse comme cela un pauvre maladetout seul ? Drelin, drelin, drelin : voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin,drelin : ah, mon Dieu ! ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.Scène IIToinette, ArganToinette, en entrant dans la chambre.On y va.Acte I 14
  17. 17. Le Malade imaginaireArganAh, chienne ! ah, carogne... !Toinette, faisant semblant de sêtre cogné la tête.Diantre soit fait de votre impatience ! vous pressez si fort les personnes,que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne dun volet.Argan, en colère.Ah ! traîtresse... !Toinette, pour linterrompre et lempêcher de crier, se plaint toujours endisant.Ha !ArganIl y a...ToinetteHa !ArganIl y a une heure...ToinetteHa !ArganTu mas laissé...ToinetteHa !ArganTais−toi donc, coquine, que je te querelle.Acte I 15
  18. 18. Le Malade imaginaireToinetteÇamon, ma foi ! jen suis davis, après ce que je me suis fait.ArganTu mas fait égosiller, carogne.ToinetteEt vous mavez fait, vous, casser la tête : lun vaut bien lautre ; quitte àquitte, si vous voulez.ArganQuoi ? coquine...ToinetteSi vous querellez, je pleurerai.ArganMe laisser, traîtresse...Toinette, toujours pour linterrompre :Ha !ArganChienne, tu veux...ToinetteHa !ArganQuoi ? il faudra encore que je naye pas le plaisir de la quereller.ToinetteQuerellez tout votre soûl, je le veux bien.ArganTu men empêches, chienne, en minterrompant à tous coups.Acte I 16
  19. 19. Le Malade imaginaireToinetteSi vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, jaye leplaisir de pleurer : chacun le sien, ce nest pas trop. Ha !ArganAllons, il faut en passer par là. Ote−moi ceci, coquine, ôte−moi ceci.(Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement daujourdhui a−t−il bienopéré ?ToinetteVotre lavement ?ArganOui. Ai−je bien fait de la bile ?ToinetteMa foi ! je ne me mêle point de ces affaires−là : cest à Monsieur Fleurantà y mettre le nez, puisquil en a le profit.ArganQuon ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour lautre que je dois tantôtprendre.ToinetteCe Monsieur Fleurant−là et ce Monsieur Purgon ségayent bien sur votrecorps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrois bien leurdemander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.ArganTaisez−vous, ignorante, ce nest pas à vous à contrôler les ordonnances dela médecine. Quon me fasse venir ma fille Angélique, jai à lui direquelque chose.ToinetteLa voici qui vient delle−même : elle a deviné votre pensée.Acte I 17
  20. 20. Le Malade imaginaireScène IIIAngélique, Toinette, ArganArganApprochez, Angélique ; vous venez à propos : je voulois vous parler.AngéliqueMe voilà prête à vous ouïr.Argan, courant au bassin.Attendez. Donnez−moi mon bâton. Je vais revenir tout à lheure.Toinette, en le raillant.Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.Scène IVAngélique, ToinetteAngélique, la regardant dun oeil languissant, lui dit confidemment :Toinette.ToinetteQuoi ?AngéliqueRegarde−moi un peu.ToinetteHé bien ! je vous regarde.AngéliqueToinette.ToinetteActe I 18
  21. 21. Le Malade imaginaireHé bien, quoi, "Toinette" ?AngéliqueNe devines−tu point de quoi je veux parler ?ToinetteJe men doute assez : de notre jeune amant ; car cest sur lui, depuis sixjours, que roulent tous nos entretiens ; et vous nêtes point bien si vous nenparlez à toute heure.AngéliquePuisque tu connois cela, que nes−tu donc la première à men entretenir, etque ne mépargnes−tu la peine de te jeter sur ce discours ?ToinetteVous ne men donnez pas le temps, et vous avez des soins là−dessus quilest difficile de prévenir.AngéliqueJe tavoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon coeurprofite avec chaleur de tous les moments de souvrir à toi. Mais dis−moi,condamnes−tu, Toinette, les sentiments que jai pour lui ?ToinetteJe nai garde.AngéliqueAi−je tort de mabandonner à ces douces impressions ?ToinetteJe ne dis pas cela.AngéliqueEt voudrois−tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cettepassion ardente quil témoigne pour moi ?ToinetteActe I 19
  22. 22. Le Malade imaginaireA Dieu ne plaise !AngéliqueDis−moi un peu, ne trouves−tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel,quelque effet du destin, dans laventure inopinée de notre connoissance ?ToinetteOui.AngéliqueNe trouves−tu pas que cette action dembrasser ma défense sans meconnoître est tout à fait dun honnête homme ?ToinetteOui.AngéliqueQue lon ne peut pas en user plus généreusement ?ToinetteDaccord.AngéliqueEt quil fit tout cela de la meilleure grâce du monde ?ToinetteOh ! oui.AngéliqueNe trouves−tu pas, Toinette, quil est bien fait de sa personne ?ToinetteAssurément.AngéliqueQuil a lair le meilleur du monde ?Acte I 20
  23. 23. Le Malade imaginaireToinetteSans doute.AngéliqueQue ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?ToinetteCela est sûr.AngéliqueQuon ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce quil me dit ?ToinetteIl est vrai.AngéliqueEt quil nest rien de plus fâcheux que la contrainte où lon me tient, quibouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeurque le Ciel nous inspire ?ToinetteVous avez raison.AngéliqueMais, ma pauvre Toinette, crois−tu quil maime autant quil me le dit ?ToinetteEh, eh ! ces choses−là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Lesgrimaces damour ressemblent fort à la vérité ; et jai vu de grandscomédiens là−dessus.AngéliqueAh ! Toinette, que dis−tu là ? Hélas ! de la façon quil parle, seroit−il bienpossible quil ne me dît pas vrai ?Acte I 21
  24. 24. Le Malade imaginaireToinetteEn tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vousécrivit hier quil étoit de vous faire demander en mariage est une promptevoie à vous faire connoître sil vous dit vrai, ou non : cen sera là la bonnepreuve.AngéliqueAh ! Toinette, si celui−là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.ToinetteVoilà votre père qui revient.Scène VArgan, Angélique, ToinetteArgan se met dans sa chaise.O çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut−être ne vousattendez−vous pas : on vous demande en mariage. Quest−ce que cela ?vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il ny a rien de plusdrôle pour les jeunes filles : ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, mafille, je nai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.AngéliqueJe dois faire, mon père, tout ce quil vous plaira de mordonner.ArganJe suis bien aise davoir une fille si obéissante. La chose est donc conclue,et je vous ai promise.AngéliqueCest à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.ArganMa femme, votre belle−mère, avoit envie que je vous fisse religieuse, etvotre petite soeur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée à cela.Toinette, tout bas.Acte I 22
  25. 25. Le Malade imaginaireLa bonne bête a ses raisons.ArganElle ne vouloit point consentir à ce mariage, mais je lai emporté, et maparole est donnée.AngéliqueAh ! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés.ToinetteEn vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà laction la plus sage quevous ayez faite de votre vie.ArganJe nai point encore vu la personne ; mais on ma dit que jen serois content,et toi aussi.AngéliqueAssurément, mon père.ArganComment las−tu vu ?AngéliquePuisque votre consentement mautorise à vous pouvoir ouvrir mon coeur,je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y asix jours, et que la demande quon vous a faite est un effet de linclinationque, dès cette première vue, nous avons prise lun pour lautre.ArganIls ne mont pas dit cela ; mais jen suis bien aise, et cest tant mieux que leschoses soient de la sorte. Ils disent que cest un grand jeune garçon bienfait.AngéliqueOui, mon père.Acte I 23
  26. 26. Le Malade imaginaireArganDe belle taille.AngéliqueSans doute.ArganAgréable de sa personne.AngéliqueAssurément.ArganDe bonne physionomie.AngéliqueTrès−bonne.ArganSage, et bien né.AngéliqueTout à fait.ArganFort honnête.AngéliqueLe plus honnête du monde.ArganQui parle bien latin, et grec.AngéliqueCest ce que je ne sais pas.Acte I 24
  27. 27. Le Malade imaginaireArganEt qui sera reçu médecin dans trois jours.AngéliqueLui, mon père ?ArganOui. Est−ce quil ne te la pas dit ?AngéliqueNon vraiment. Qui vous la dit à vous ?ArganMonsieur Purgon.AngéliqueEst−ce que Monsieur Purgon le connoît ?ArganLa belle demande ! il faut bien quil le connoisse, puisque cest son neveu.AngéliqueCléante, neveu de Monsieur Purgon ?ArganQuel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui lon ta demandée enmariage.AngéliqueHé ! oui.ArganHé bien, cest le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de sonbeau−frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils sappelle ThomasDiafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage−là ceActe I 25
  28. 28. Le Malade imaginairematin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendreprétendu doit mêtre amené par son père. Quest−ce ? vous voilà touteébaubie ?AngéliqueCest, mon père, que je connois que vous avez parlé dune personne, et quejai entendu une autre.ToinetteQuoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout lebien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?ArganOui. De quoi te mêles−tu, coquine, impudente que tu es ?ToinetteMon Dieu ! tout doux : vous allez dabord aux invectives. Est−ce que nousne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons desang−froid. Quelle est votre raison, sil vous plaît, pour un tel mariage ?ArganMa raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux mefaire un gendre et des alliés médecins, afin de mappuyer de bons secourscontre ma maladie, davoir dans ma famille les sources des remèdes qui mesont nécessaires, et dêtre à même des consultations et des ordonnances.ToinetteHé bien ! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement lesuns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience : est−ceque vous êtes malade ?ArganComment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ?ToinetteHé bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade, nayons point de querellelà−dessus ; oui, vous êtes fort malade, jen demeure daccord, et plusActe I 26
  29. 29. Le Malade imaginairemalade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouserun mari pour elle ; et, nétant point malade, il nest pas nécessaire de luidonner un médecin.ArganCest pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doitêtre ravie dépouser ce qui est utile à la santé de son père.ToinetteMa foi ! Monsieur, voulez−vous quen amie je vous donne un conseil ?ArganQuel est−il ce conseil ?ToinetteDe ne point songer à ce mariage−là.ArganHé la raison ?ToinetteLa raison ? Cest que votre fille ny consentira point.ArganElle ny consentira point ?ToinetteNon.ArganMa fille ?ToinetteVotre fille. Elle vous dira quelle na que faire de Monsieur Diafoirus, ni deson fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.Acte I 27
  30. 30. Le Malade imaginaireArganJen ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux quon ne pense.Monsieur Diafoirus na que ce fils−là pour tout héritier ; et, de plus,Monsieur Purgon, qui na ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, enfaveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit millebonnes livres de rente.ToinetteIl faut quil ait tué bien des gens, pour sêtre fait si riche.ArganHuit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.ToinetteMonsieur, tout cela est bel et bon ; mais jen reviens toujours là : je vousconseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle nest point faitepour être Madame Diafoirus.ArganEt je veux, moi, que cela soit.ToinetteEh fi ! ne dites pas cela.ArganComment, que je ne dise pas cela ?ToinetteHé non !ArganEt pourquoi ne le dirai−je pas ?ToinetteOn dira que vous ne songez pas à ce que vous dites.Acte I 28
  31. 31. Le Malade imaginaireArganOn dira ce quon voudra ; mais je vous dis que je veux quelle exécute laparole que jai donnée.ToinetteNon : je suis sûr quelle ne le fera pas.ArganJe ly forcerai bien.ToinetteElle ne le fera pas, vous dis−je.ArganElle le fera, ou je la mettrai dans un convent.ToinetteVous ?ArganMoi.ToinetteBon.ArganComment, "bon" ?ToinetteVous ne la mettrez point dans un convent.ArganJe ne la mettrai point dans un convent ?ToinetteNon.Acte I 29
  32. 32. Le Malade imaginaireArganNon ?ToinetteNon.ArganOuais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent, sije veux ?ToinetteNon, vous dis−je.ArganQui men empêchera ?ToinetteVous−même.ArganMoi ?ToinetteOui, vous naurez pas ce coeur−là.ArganJe laurai.ToinetteVous vous moquez.ArganJe ne me moque point.ToinetteLa tendresse paternelle vous prendra.Acte I 30
  33. 33. Le Malade imaginaireArganElle ne me prendra point.ToinetteUne petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papamignon", prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.ArganTout cela ne fera rien.ToinetteOui, oui.ArganJe vous dis que je nen démordrai point.ToinetteBagatelles.ArganIl ne faut point dire "bagatelles".ToinetteMon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement.Argan, avec emportement.Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.ToinetteDoucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade.ArganJe lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.ToinetteActe I 31
  34. 34. Le Malade imaginaireEt moi, je lui défends absolument den faire rien.ArganOù est−ce donc que nous sommes ? et quelle audace est−ce là à unecoquine de servante de parler de la sorte devant son maître ?ToinetteQuand un maître ne songe pas à ce quil fait, une servante bien sensée esten droit de le redresser.Argan court après Toinette.Ah ! insolente, il faut que je tassomme.Toinette se sauve de lui.Il est de mon devoir de mopposer aux choses qui vous peuventdéshonorer.Argan, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main.Viens, viens, que je tapprenne à parler.Toinette, courant, et se sauvant du côté de la chaise où nest pas Argan.Je mintéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.ArganChienne !ToinetteNon, je ne consentirai jamais à ce mariage.ArganPendarde !ToinetteJe ne veux point quelle épouse votre Thomas Diafoirus.ArganCarogne !Acte I 32
  35. 35. Le Malade imaginaireToinetteEt elle mobéira plutôt quà vous.ArganAngélique, tu ne veux pas marrêter cette coquine−là ?AngéliqueEh ! mon père, ne vous faites point malade.ArganSi tu ne me larrêtes, je te donnerai ma malédiction.ToinetteEt moi, je la déshériterai, si elle vous obéit.Argan se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle.Ah ! ah ! je nen puis plus : Voilà pour me faire mourir.Scène VIBéline, Angélique, Toinette, ArganArganAh ! ma femme, approchez.BélineQuavez−vous, mon pauvre mari ?ArganVenez−vous−en ici à mon secours.BélineQuest−ce que cest donc quil y a, mon petit fils ?ArganActe I 33
  36. 36. Le Malade imaginaireMamie.BélineMon ami.ArganOn vient de me mettre en colère !BélineHélas ! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ?ArganVotre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.BélineNe vous passionnez donc point.ArganElle ma fait enrager, mamie.BélineDoucement, mon fils.ArganElle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire.BélineLà, là, tout doux.ArganEt a eu leffronterie de me dire que je ne suis point malade.BélineCest une impertinente.ArganActe I 34
  37. 37. Le Malade imaginaireVous savez, mon coeur, ce qui en est.BélineOui, mon coeur, elle a tort.ArganMamour, cette coquine−là me fera mourir.BélineEh là, eh là !ArganElle est la cause de toute la bile que je fais.BélineNe vous fâchez point tant.ArganEt il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.BélineMon Dieu ! mon fils, il ny a point de serviteurs et de servantes qui nayentleurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités àcause des bonnes. Celle−ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtoutfidèle, et vous savez quil faut maintenant de grandes précautions pour lesgens que lon prend. Holà ! Toinette.ToinetteMadame.BélinePourquoi donc est−ce que vous mettez mon mari en colère ?Toinette, dun ton doucereux.Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je nesonge quà complaire à Monsieur en toutes choses.Acte I 35
  38. 38. Le Malade imaginaireArganAh ! la traîtresse !ToinetteIl nous a dit quil vouloit donner sa fille en mariage au fils de MonsieurDiafoirus ; je lui ai répondu que je trouvois le parti avantageux pour elle ;mais que je croyois quil feroit mieux de la mettre dans un convent.BélineIl ny a pas grand mal à cela, et je trouve quelle a raison.ArganAh ! mamour, vous la croyez. Cest une scélérate : elle ma dit centinsolences.BélineHé bien ! je vous crois, mon ami. Là, remettez−vous. Ecoutez Toinette, sivous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez−moi sonmanteau fourré et des oreillers, que je laccommode dans sa chaise. Vousvoilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vosoreilles : il ny a rien qui enrhume tant que de prendre lair par les oreilles.ArganAh ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez demoi !Béline, accommodant les oreillers quelle met autour dArgan.Levez−vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui−ci pour vousappuyer, et celui−là de lautre côté. Mettons celui−ci derrière votre dos, etcet autre−là pour soutenir votre tête.Toinette, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant.Et celui−ci pour vous garder du serein.Argan, se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette.Acte I 36
  39. 39. Le Malade imaginaireAh ! coquine, tu veux métouffer.BélineEh là, eh là ! Quest−ce que cest donc ?Argan, tout essoufflé, se jette dans sa chaise.Ah, ah, ah ! je nen puis plus.BélinePourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.ArganVous ne connoissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle mamis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douzelavements, pour réparer tout ceci.BélineLà, là, mon petit ami, apaisez−vous un peu.ArganMamie, vous êtes toute ma consolation.BélinePauvre petit fils.ArganPour tâcher de reconnoître lamour que vous me portez, je veux, moncoeur, comme je vous ai dit, faire mon testament.BélineAh ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurois souffrircette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.ArganJe vous avois dit de parler pour cela à votre notaire.BélineActe I 37
  40. 40. Le Malade imaginaireLe voilà là−dedans, que jai amené avec moi.ArganFaites−le donc entrer, mamour.BélineHélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on nest guère en état desonger à tout cela.Scène VIILe Notaire, Béline, ArganArganApprochez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siége, sil vousplaît. Ma femme ma dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, ettout à fait de ses amis ; et je lai chargée de vous parler pour un testamentque je veux faire.BélineHélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses−là.Le NotaireElle ma, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pourelle ; et jai à vous dire là−dessus que vous ne sauriez rien donner à votrefemme par votre testament.ArganMais pourquoi ?Le NotaireLa Coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourroitfaire ; mais, à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart,cest ce qui ne se peut, et la disposition seroit nulle. Tout lavantagequhomme et femme conjoints par mariage se peuvent faire lun à lautre,cest un don mutuel entre−vifs ; encore faut−il quil ny ait enfants, soit desActe I 38
  41. 41. Le Malade imaginairedeux conjoints, ou de lun deux, lors du décès du premier mourant.ArganVoilà une Coutume bien impertinente, quun mari ne puisse rien laisser àune femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin.Jaurois envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourroisfaire.Le NotaireCe nest point à des avocats quil faut aller, car ils sont dordinaire sévèreslà−dessus, et simaginent que cest un grand crime que de disposer enfraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants desdétours de la conscience. Il y a dautres personnes à consulter, qui sont bienplus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucementpar−dessus la loi, et rendre juste ce qui nest pas permis ; qui savent aplanirles difficultés dune affaire, et trouver des moyens déluder la Coutume parquelque avantage indirect. Sans cela, où en serions−nous tous les jours ? Ilfaut de la facilité dans les choses ; autrement nous ne ferions rien, et je nedonnerois pas un sou de notre métier.ArganMa femme mavoit bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et forthonnête homme. Comment puis−je faire, sil vous plaît, pour lui donnermon bien, et en frustrer mes enfants ?Le NotaireComment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un amiintime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votretestament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vouspouvez encore contracter un grand nombre dobligations, non suspectes, auprofit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entreles mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce quils en ont faitna été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtesen vie, mettre entre ses mains de largent comptant, ou des billets que vouspourrez avoir, payables au porteur.Acte I 39
  42. 42. Le Malade imaginaireBélineMon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. Sil vient faute devous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.ArganMamie !BélineOui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...ArganMa chère femme !BélineLa vie ne me sera plus de rien.ArganMamour !BélineEt je suivrai vos pas, pour vous faire connoître la tendresse que jai pourvous.ArganMamie, vous me fendez le coeur. Consolez−vous, je vous en prie.Le NotaireCes larmes sont hors de saison, et les choses nen sont point encore là.BélineAh ! Monsieur, vous ne savez pas ce que cest quun mari quon aimetendrement.ArganTout le regret que jaurai, si je meurs, mamie, cest de navoir point unenfant de vous. Monsieur Purgon mavoit dit quil men feroit faire un.Acte I 40
  43. 43. Le Malade imaginaireLe NotaireCela pourra venir encore.ArganIl faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais,par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs enor, que jai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables auporteur, qui me sont dus, lun par Monsieur Damon, et lautre par MonsieurGérante.BélineNon, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites−vous quil y adans votre alcôve ?ArganVingt mille francs, mamour.BélineNe me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deuxbillets ?ArganIls sont, mamie, lun de quatre mille francs, et lautre de six.BélineTous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.Le NotaireVoulez−vous que nous procédions au testament ?ArganOui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour,conduisez−moi, je vous prie.BélineAllons, mon pauvre petit fils.Acte I 41
  44. 44. Le Malade imaginaireScène VIIIAngélique, ToinetteToinetteLes voilà avec un notaire, et jai ouï parler de testament. Votre belle−mèrene sendort point, et cest sans doute quelque conspiration contre vosintérêts où elle pousse votre père.AngéliqueQuil dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu quil ne dispose point demon coeur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que lon fait sur lui. Nemabandonne point, je te prie, dans lextrémité où je suis.ToinetteMoi, vous abandonner ? jaimerois mieux mourir. Votre belle−mère a beaume faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je nai jamaispu avoir dinclination pour elle, et jai toujours été de votre parti.Laissez−moi faire : jemploierai toute chose pour vous servir ; mais pourvous servir avec plus deffet, je veux changer de batterie, couvrir le zèleque jai pour vous, et feindre dentrer dans les sentiments de votre père etde votre belle−mère.AngéliqueTâche, je ten conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage quon aconclu.ToinetteJe nai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle,mon amant, et il men coûtera pour cela quelques paroles de douceur, queje veux bien dépenser pour vous. Pour aujourdhui il est trop tard ; maisdemain, du grand matin, je lenvoierai querir, et il sera ravi de...BélineToinette.Acte I 42
  45. 45. Le Malade imaginaireToinetteVoilà quon mappelle. Bonsoir. Reposez−vous sur moi.Acte I 43
  46. 46. Premier intermèdePolichinelle...Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Ilest interrompu dabord par des violons, contre lesquels il se met en colère,et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs.PolichinelleO amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable defantaisie tes−tu allé mettre dans la cervelle ? A quoi tamuses−tu,misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laissesaller tes affaires à labandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tuperds le repos de la nuit ; et tout cela pour qui ? Pour une dragonne,franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ceque tu peux lui dire. Mais il ny a point à raisonner là−dessus. Tu le veux,amour : il faut être fou comme beaucoup dautres. Cela nest pas le mieuxdu monde à un homme de mon âge ; mais quy faire ? On nest pas sagequand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. Jeviens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il nya rien parfois qui soit si touchant quun amant qui vient chanter sesdoléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici dequoi accompagner ma voix. O nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintesamoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.(Il chante ces paroles : )Notte e dì v amo e v adoro,Cerco un sì per mio ristoro ;Ma se voi dite di no,Bell ingrata, io morirò.Fra la speranzaS afflige il cuore,In lontananzaPremier intermède 44
  47. 47. Le Malade imaginaireConsuma l hore ;Si dolce ingannoChe mi figuraBreve l affannoAhi ! troppo dura !Cosi per tropp amar languisco e muoro.Notte e dì v amo e v adoro,Cerco un sì per mio ristoro ;Ma se voi dite di no,Bell ingrata, io morirò.Se non dormite,Almen pensateAlle feriteCh al cuor mi fate ;Deh ! almen fingete,Per mio conforto,Se m uccidete,D haver il torto :Vostra pietà mi scemerà il martoro.Notte e dì v amo e v adoro,Cerco un si per mio ristoro,Ma se voi dite di no,Bell ingrata, io morirò.Une vieille se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en semoquant de lui.Zerbinetti, ch ogn hor con finti sguardi,Mentiti desiri,Fallaci sospiri,Accenti buggiardi,Di fede vi preggiate,Ah ! che non m ingannate,Che già so per provaCh in voi non si trovaConstanza ne fede :Oh ! quanto è pazza colei che vi crede !Premier intermède 45
  48. 48. Le Malade imaginaireQuei sguardi languidiNon m innamorano,Quei sospir fervidiPiù non m infiammano,Vel giuro a fè.Zerbino misero,Del vostro piangereIl mio cor liberoVuol sempre ridere,Credet a me :Che già so per provaCh in voi non si trovaConstanza ne fede :Oh ! quanto è pazza colei che vi crede !ViolonsPolichinelleQuelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ?ViolonsPolichinellePaix là, taisez−vous, violons. Laissez−moi me plaindre à mon aise descruautés de mon inexorable.ViolonsPolichinelleTaisez−vous vous dis−je. Cest moi qui veux chanter.ViolonsPolichinellePaix donc !Premier intermède 46
  49. 49. Le Malade imaginaireViolonsPolichinelleOuais !ViolonsPolichinelleAhi !ViolonsPolichinelleEst−ce pour rire ?ViolonsPolichinelleAh ! que de bruit !ViolonsPolichinelleLe diable vous emporte !ViolonsPolichinelleJenrage.ViolonsPolichinelleVous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit loué !ViolonsPremier intermède 47
  50. 50. Le Malade imaginairePolichinelleEncore ?ViolonsPolichinellePeste des violons !ViolonsPolichinelleLa sotte musique que voilà !ViolonsPolichinelleLa, la, la, la, la, la.ViolonsPolichinelleLa, la, la, la, la, la.ViolonsPolichinelleLa, la, la, la, la, la, la, la.ViolonsPolichinelleLa, la, la, la, la.ViolonsPolichinellePremier intermède 48
  51. 51. Le Malade imaginaireLa, la, la, la, la, la.ViolonsPolichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, endisant : plin pan plan, etc.Par ma foi ! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous meferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen deles faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce quon veut.Ho sus, à nous ! Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et jouequelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin,plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth daccord, Plin, plin, plin.Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps−là. Plin,plan. Jentends du bruit, mettons mon luth contre la porte.Archers, passans dans la rue, accourent au bruit quils entendent etdemandent :Qui va là, qui va là ?Polichinelle, tout bas :Qui diable est cela ? Est−ce que cest la mode de parler en musique ?ArchersQui va là, qui va là, qui va là ?Polichinelle, épouvanté.Moi, moi, moi.ArchersQui va là, qui va là ? vous dis−je.PolichinelleMoi, moi, vous dis−je.ArchersEt qui toi ? et qui toi ?Premier intermède 49
  52. 52. Le Malade imaginairePolichinelleMoi, moi, moi, moi, moi, moi.ArchersDis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.Polichinelle, feignant dêtre bien hardi.Mon nom est : "Va te faire pendre."ArchersIci, camarades, ici.Saisissons linsolent qui nous répond ainsi.Entrée de BalletTout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.Violons et DanseursPolichinelleQui va là ?Violons et DanseursPolichinelleQui sont les coquins que jentends ?Violons et DanseursPolichinelleEuh ?Violons et DanseursPolichinelleHolà, mes laquais, mes gens !Premier intermède 50
  53. 53. Le Malade imaginaireViolons et DanseursPolichinellePar la mort !Violons et DanseursPolichinellePar la sang !Violons et DanseursPolichinelleJen jetterai par terre.Violons et DanseursPolichinelleChampagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton !Violons et DanseursPolichinelleDonnez−moi mon mousqueton.Violons et DanseursPolichinelle tire un coup de pistoletPoue.(Ils tombent tous et senfuient.)Polichinelle, en se moquant.Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné lépouvante ! Voilà de sottes gensdavoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi ! il nest que de jouerdadresse en ce monde. Si je navois tranché du grand seigneur, et navoisfait le brave, ils nauroient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah.Premier intermède 51
  54. 54. Le Malade imaginaire(Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce quil disoit, ils le saisissentau collet.)ArchersNous le tenons. A nous, camarades, à nous,Dépêchez, de la lumière.BalletTout le Guet vient avec des lanternes.ArchersAh, traître ! ah, fripon ! cest donc vous ?Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire,Insolent, effronté, coquin, filou, voleur,Vous osez nous faire peur ?PolichinelleMessieurs, cest que jétois ivre.ArchersNon, non, non, point de raison ;Il faut vous apprendre à vivre.En prison, vite, en prison.PolichinelleMessieurs, je ne suis point voleur.ArchersEn prison.PolichinelleJe suis un bourgeois de la ville.ArchersEn prison.Premier intermède 52
  55. 55. Le Malade imaginairePolichinelleQuai−je fait ?ArchersEn prison, vite, en prison.PolichinelleMessieurs, laissez−moi aller.ArchersNon.PolichinelleJe vous prie.ArchersNon.PolichinelleEh !ArchersNon.PolichinelleDe grâce.ArchersNon, non.PolichinelleMessieurs.ArchersNon, non, non.Premier intermède 53
  56. 56. Le Malade imaginairePolichinelleSil vous plaît.ArchersNon, non.PolichinellePar charité.ArchersNon, non.PolichinelleAu nom du Ciel !ArchersNon, non.PolichinelleMiséricorde !ArchersNon, non, non, point de raison ;Il faut vous apprendre à vivre.En prison vite, en prison.PolichinelleEh ! nest−il rien, Messieurs, qui soit capable dattendrir vos âmes ?ArchersIl est aisé de nous toucher,Et nous sommes humains plus quon ne sauroit croire ;Donnez−nous doucement six pistoles pour boire,Nous allons vous lâcher.PolichinellePremier intermède 54
  57. 57. Le Malade imaginaireHélas ! Messieurs, je vous assure que je nai pas un sou sur moi.ArchersAu défaut de six pistoles,Choisissez donc sans façon.Davoir trente croquignoles,Ou douze coups de bâton.PolichinelleSi cest une nécessité, et quil faille en passer par là, je choisis lescroquignoles.ArchersAllons, préparez−vous,Et comptez bien les coups.BalletArchers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.PolichinelleUn et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze etdouze, et treize, et quatorze, et quinze.ArchersAh, ah, vous en voulez passer :Allons, cest à recommencer.PolichinelleAh ! Messieurs, ma pauvre tête nen peut plus, et vous venez de me larendre comme une pomme cuite. Jaime mieux encore les coups de bâtonque de recommencer.ArchersSoit ! puisque le bâton est pour vous plus charmant,Vous aurez contentement.BalletPremier intermède 55
  58. 58. Le Malade imaginaireLes Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.PolichinelleUn, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je ny saurois plus résister.Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.ArchersAh, lhonnête homme ! Ah, lâme noble et belle !Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.PolichinelleMessieurs, je vous donne le bonsoir.ArchersAdieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.PolichinelleVotre serviteur.ArchersAdieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.PolichinelleTrès−humble valet.ArchersAdieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.PolichinelleJusquau revoir.BalletIls dansent tous, en réjouissance de largent quils ont reçu. Le théâtrechange et représente la même chambre.Premier intermède 56
  59. 59. Acte IIScène IToinette, CléanteToinetteQue demandez−vous, Monsieur ?CléanteCe que je demande ?ToinetteAh, ah, cest vous ? Quelle surprise ! Que venez−vous faire céans ?CléanteSavoir ma destinée, parler à laimable Angélique, consulter les sentimentsde son coeur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont onma averti.ToinetteOui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique : il fautdes mystères, et lon vous a dit létroite garde où elle est retenue, quon nela laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la curiositédune vieille tante qui nous fit accorder la liberté daller à cette comédie quidonna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes biengardées de parler de cette aventure.CléanteAussi ne viens−je pas ici comme Cléante et sous lapparence de son amant,mais comme ami de son maître de musique, dont jai obtenu le pouvoir dedire quil menvoie à sa place.Acte II 57
  60. 60. Le Malade imaginaireToinetteVoici son père. Retirez−vous un peu, et me laissez lui dire que vous êteslà.Scène IIArgan, Toinette, CléanteArganMonsieur Purgon ma dit de me promener le matin dans ma chambre,douze allées, et douze venues ; mais jai oublié à lui demander si cest enlong, ou en large.ToinetteMonsieur, voilà un...ArganParle bas, pendarde : tu viens mébranler tout le cerveau, et tu ne songespas quil ne faut point parler si haut à des malades.ToinetteJe voulois vous dire, Monsieur...ArganParle bas, te dis−je.ToinetteMonsieur...(Elle fait semblant de parler.)ArganEh ?ToinetteJe vous dis que...(Elle fait semblant de parler.)Acte II 58
  61. 61. Le Malade imaginaireArganQuest−ce que tu dis ?Toinette, haut.Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.ArganQuil vienne.(Toinette fait signe à Cléante davancer.)CléanteMonsieur...Toinette, raillant.Ne parlez pas si haut, de peur débranler le cerveau de Monsieur.CléanteMonsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vousportez mieux.Toinette, feignant dêtre en colère.Comment "quil se porte mieux" ? Cela est faux : Monsieur se portetoujours mal.CléanteJai ouï dire que Monsieur étoit mieux, et je lui trouve bon visage.ToinetteQue voulez−vous dire avec votre bon visage ? Monsieur la fort mauvais,et ce sont des impertinents qui vous ont dit quil étoit mieux. Il ne sestjamais si mal porté.ArganElle a raison.ToinetteActe II 59
  62. 62. Le Malade imaginaireIl marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela nempêchepas quil ne soit fort malade.ArganCela est vrai.CléanteMonsieur, jen suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter deMademoiselle votre fille. Il sest vu obligé daller à la campagne pourquelques jours ; et comme son ami intime, il menvoie à sa place, pour luicontinuer ses leçons, de peur quen les interrompant elle ne vînt à oublierce quelle sait déjà.ArganFort bien. Appelez Angélique.ToinetteJe crois, Monsieur, quil sera mieux de mener Monsieur à sa chambre.ArganNon ; faites−la venir.ToinetteIl ne pourra lui donner leçon comme il faut, sils ne sont en particulier.ArganSi fait, si fait.ToinetteMonsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vousémouvoir en létat où vous êtes, et vous ébranler le cerveau.ArganPoint, point : jaime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! la voici.Allez−vous−en voir, vous, si ma femme est habillée.Scène IIIActe II 60
  63. 63. Le Malade imaginaireArgan, Angélique, CléanteArganVenez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà unepersonne quil envoie à sa place pour vous montrer.AngéliqueAh, Ciel !ArganQuest−ce ? doù vient cette surprise ?AngéliqueCest...ArganQuoi ? qui vous émeut de la sorte ?AngéliqueCest, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.ArganComment ?AngéliqueJai songé cette nuit que jétois dans le plus grand embarras du monde, etquune personne faite tout comme Monsieur sest présentée à moi, à qui jaidemandé secours, et qui mest venue tirer de la peine où jétois ; et masurprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que jai eudans lidée toute la nuit.CléanteCe nest pas être malheureux que doccuper votre pensée, soit en dormant,soit en veillant, et mon bonheur seroit grand sans doute si vous étiez dansquelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il ny a rienActe II 61
  64. 64. Le Malade imaginaireque je ne fisse pour...Scène IVToinette, Cléante, Angélique, ArganToinette, par dérision.Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ceque je disois hier. Voici Monsieur Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirusle fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré !Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il nadit que deux mots, qui mont ravie, et votre fille va être charmée de lui.Argan, à Cléante, qui feint de vouloir sen aller.Ne vous en allez point, Monsieur. Cest que je marie ma fille ; et voilàquon lui amène son prétendu mari, quelle na point encore vu.CléanteCest mhonorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin duneentrevue si agréable.ArganCest le fils dun habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours.CléanteFort bien.ArganMandez−le un peu à son maître de musique, afin quil se trouve à la noce.CléanteJe ny manquerai pas.ArganJe vous y prie aussi.CléanteActe II 62
  65. 65. Le Malade imaginaireVous me faites beaucoup dhonneur.ToinetteAllons, quon se range, les voici.Scène VMonsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Angélique, Cléante,ToinetteArgan, mettant la main à son bonnet sans lôter.Monsieur Purgon, Monsieur, ma défendu de découvrir ma tête. Vous êtesdu métier, vous savez les conséquences.Monsieur DiafoirusNous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, etnon pour leur porter de lincommodité.ArganJe reçois, Monsieur...(Ils parlent tous deux en même temps, sinterrompent et confondent.)Monsieur DiafoirusNous venons ici, Monsieur...ArganAvec beaucoup de joie...Monsieur DiafoirusMon fils Thomas, et moi...ArganLhonneur que vous me faites...Monsieur DiafoirusVous témoigner, Monsieur...Acte II 63
  66. 66. Le Malade imaginaireArganEt jaurois souhaité...Monsieur DiafoirusLe ravissement où nous sommes...ArganDe pouvoir aller chez vous...Monsieur DiafoirusDe la grâce que vous nous faites...ArganPour vous en assurer...Monsieur DiafoirusDe vouloir bien nous recevoir...ArganMais vous savez, Monsieur...Monsieur DiafoirusDans lhonneur, Monsieur...ArganCe que cest quun pauvre malade...Monsieur DiafoirusDe votre alliance...ArganQui ne peut faire autre chose...Monsieur DiafoirusEt vous assurer...Acte II 64
  67. 67. Le Malade imaginaireArganQue de vous dire ici...Monsieur DiafoirusQue dans les choses qui dépendront de notre métier...ArganQuil cherchera toutes les occasions...Monsieur DiafoirusDe même quen toute autre...ArganDe vous faire connoître, Monsieur...Monsieur DiafoirusNous serons toujours prêts, Monsieur...ArganQuil est tout à votre service...Monsieur DiafoirusA vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit.) Allons,Thomas, avancez. Faites vos compliments.Thomas Diafoirus est un grand benêt, nouvellement sorti des Ecoles, quifait toutes choses de mauvaise grâce et à contre−temps. Nest−ce pas par lepère quil convient commencer ?Monsieur DiafoirusOui.Thomas DiafoirusMonsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un secondpère ; mais un second père auqueljose dire que je me trouve plus redevablequau premier. Le premier ma engendré ; mais vous mavez choisi.Il mareçu par nécessité ; mais vous mavez accepté par grâce. Ce que je tiens deActe II 65
  68. 68. Le Malade imaginairelui est un ouvrage de soncorps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvragede votre volonté ; et dautant plus que les facultésspirituelles sontau−dessus des corporelles, dautant plus je vous dois, et dautant plus jetiens précieuse cettefuture filiation, dont je viens aujourdhui vous rendrepar avance les très−humbles et très−respectueux hommages.ToinetteVivent les collèges, doù lon sort si habile homme !Thomas DiafoirusCela a−t−il bien été, mon père ?Monsieur DiafoirusOptime.Argan, à Angélique.Allons, saluez Monsieur.Thomas DiafoirusBaiserai−je ?Monsieur DiafoirusOui, oui.Thomas Diafoirus, à Angélique.Madame, cest avec justice que le Ciel vous a concédé le nom debelle−mère, puisque lon...ArganCe nest pas ma femme, cest ma fille à qui vous parlez.Thomas DiafoirusOù donc est−elle ?ArganElle va venir.Acte II 66
  69. 69. Le Malade imaginaireThomas DiafoirusAttendrai−je, mon père, quelle soit venue ?Monsieur DiafoirusFaites toujours le compliment de Mademoiselle.Thomas DiafoirusMademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un sonharmonieux, lorsquelle venoit à être éclairée des rayons du soleil : tout demême me sens−je animé dun doux transport à lapparition du soleil de vosbeautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nomméehéliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeurdores−en−avant tournera−t−il toujours vers les astres resplendissants devos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc,Mademoiselle, que jappende aujourdhui à lautel de vos charmesloffrande de ce coeur, qui ne respire et nambitionne autre gloire, quedêtre toute sa vie, Mademoiselle, votre très−humble, très−obéissant, ettrès−fidèle serviteur et mari.Toinette, en le raillant.Voilà ce que cest que détudier, on apprend à dire de belles choses.ArganEh ! que dites−vous de cela ?CléanteQue Monsieur fait merveilles, et que sil est aussi bon médecin quil est bonorateur, il y aura plaisir à être de ses malades.ToinetteAssurément. Ce sera quelque chose dadmirable sil fait daussi belles curesquil fait de beaux discours.ArganAllons vite ma chaise, et des siéges à tout le monde. Mettez−vous là, mafille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils,Acte II 67
  70. 70. Le Malade imaginaireet je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.Monsieur DiafoirusMonsieur, ce nest pas parce que je suis son père, mais je puis dire que jaisujet dêtre content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent commedun garçon qui na point de méchanceté. Il na jamais eu limagination bienvive, ni ce feu desprit quon remarque dans quelques−uns ; mais cest parlà que jai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pourlexercice de notre art. Lorsquil étoit petit, il na jamais été ce quon appellemièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible, et taciturne, nedisant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que lonnomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire,et il avoit neuf ans, quil ne connoissoit pas encore ses lettres. "Bon,disois−je en moi−même, les arbres tardifs sont ceux qui portent lesmeilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur lesable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cettelenteur à comprendre, cette pesanteur dimagination, est la marque dun bonjugement à venir." Lorsque je lenvoyai au collège, il trouva de la peine ;mais il se roidissoit contre les difficultés, et ses régents se louoient toujoursà moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il enest venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire sans vanité quedepuis deux ans quil est sur les bancs, il ny a point de candidat qui ait faitplus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole. Il sy est renduredoutable, et il ne sy passe point dacte où il naille argumenter à outrancepour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme unTurc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit unraisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toutechose ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, cest quilsattache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il navoulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétenduesdécouvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autresopinions de même farine.Thomas Diafoirus. Il tire une grande thèse roulée de sa poche, quilprésente à Angélique.Jai contre les circulateurs soutenu une thèse, quavec la permission deActe II 68
  71. 71. Le Malade imaginaireMonsieur, jose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je luidois des prémices de mon esprit.AngéliqueMonsieur, cest pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ceschoses−là.ToinetteDonnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour limage ; celaservira à parer notre chambre.Thomas DiafoirusAvec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir lun deces jours, pour vous divertir, la dissection dune femme, sur quoi je doisraisonner.ToinetteLe divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leursmaîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.Monsieur DiafoirusAu reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et lapropagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est telquon le peut souhaiter, quil possède en un degré louable la vertuprolifique et quil est du tempérament quil faut pour engendrer et procréerdes enfants bien conditionnés.ArganNest−ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et dyménager pour lui une charge de médecin ?Monsieur DiafoirusA vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne majamais paru agréable, et jai toujours trouvé quil valoit mieux, pour nousautres, demeurer au public. Le public est commode. Vous navez àActe II 69
  72. 72. Le Malade imaginairerépondre de vos actions à personne ; et pourvu que lon suive le courant desrègles de lart, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Maisce quil y a de fâcheux auprès des grands, cest que, quand ils viennent àêtre malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.ToinetteCela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autresMessieurs vous les guérissiez : vous nêtes point auprès deux pour cela ;vous ny êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner desremèdes ; cest à eux à guérir sils peuvent.Monsieur DiafoirusCela est vrai. On nest obligé quà traiter les gens dans les formes.Argan, à Cléante.Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.CléanteJattendois vos ordres, Monsieur, et il mest venu en pensée, pour divertir lacompagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène dun petit opéra quona fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.AngéliqueMoi ?CléanteNe vous défendez point, sil vous plaît, et me laissez vous faire comprendrece que cest que la scène que nous devons chanter. Je nai pas une voix àchanter ; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et lon aura la bonté demexcuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle.ArganLes vers sont−ils beaux ?CléanteCest proprement ici un petit opéra impromptu, et vous nallez entendreActe II 70
  73. 73. Le Malade imaginairechanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels quela passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disentles choses deux−mêmes, et parlent sur−le−champ.ArganFort bien. Ecoutons.Cléante sous le nom dun berger, explique à sa maîtresse son amour depuisleur rencontre, et ensuite ils sappliquent leurs pensées lun à lautre enchantant.Voici le sujet de la scène. Un Berger étoit attentif aux beautés dunspectacle, qui ne faisoit que de commencer, lorsquil fut tiré de sonattention par un bruit quil entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit unbrutal, qui de paroles insolentes maltraitoit une Bergère. Dabord il prendles intérêts dun sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et aprèsavoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la Bergère, etvoit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux quil eût jamais vus,versoit des larmes, quil trouva les plus belles du monde. "Hélas ! dit−il enlui−même, est−on capable doutrager une personne si aimable ? Et quelinhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? " Il prendsoin de les arrêter, ces larmes, quil trouve si belles ; et laimable Bergèreprend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais dunemanière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger ny peutrésister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dontson coeur se sent pénétré. "Est−il, disoit−il, quelque chose qui puissemériter les aimables paroles dun tel remercîment ? Et que ne voudroit−onpas faire, à quels services, à quels dangers, ne seroit−on pas ravi de courir,pour sattirer un seul moment des touchantes douceurs dune âme sireconnoissante ? " Tout le spectacle passe sans quil y donne aucuneattention ; mais il se plaint quil est trop court, parce quen finissant il lesépare de son adorable Bergère ; et de cette première vue, de ce premiermoment, il emporte chez lui tout ce quun amour de plusieurs années peutavoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de labsence,et il est tourmenté de ne plus voir ce quil a si peu vu. Il fait tout ce quilpeut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chèreActe II 71
  74. 74. Le Malade imaginaireidée ; mais la grande contrainte où lon tient sa Bergère lui en ôte tous lesmoyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariageladorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient delle lapermission par un billet quil a ladresse de lui faire tenir. Mais dans lemême temps on lavertit que le père de cette belle a conclu son mariageavec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugezquelle atteinte cruelle au coeur de ce triste Berger. Le voilà accablé dunemortelle douleur. Il ne peut souffrir leffroyable idée de voir tout ce quilaime entre les bras dun autre ; et son amour au désespoir lui fait trouvermoyen de sintroduire dans la maison de sa Bergère, pour apprendre sessentiments et savoir delle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il yrencontre les apprêts de tout ce quil craint ; il y voit venir lindigne rivalque le caprice dun père oppose aux tendresses de son amour. Il le voittriomphant, ce rival ridicule, auprès de laimable Bergère, ainsi quauprèsdune conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit dune colère, dontil a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle quiladore ; et son respect, et la présence de son père lempêchent de lui riendire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport deson amour loblige à lui parler ainsi :(Il chante.)Belle Philis, cest trop, cest trop souffrir ;Rompons ce dur silence, et mouvrez vos pensées.Apprenez−moi ma destinée :Faut−il vivre ? Faut−il mourir ?Angélique répond en chantant :Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,Aux apprêts de lhymen dont vous vous alarmez :Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,Cest vous en dire assez.ArganOuais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi àlivre ouvert, sans hésiter.Acte II 72
  75. 75. Le Malade imaginaireCléanteHélas ! belle Philis,Se pourroit−il que lamoureux TircisEût assez de bonheur,Pour avoir quelque place dans votre coeur ?AngéliqueJe ne men défends point dans cette peine extrême :Oui, Tircis, je vous aime.CléanteO parole pleine dappas !Ai−je bien entendu, hélas !Redites−la, Philis, que je nen doute pas.AngéliqueOui, Tircis, je vous aime.CléanteDe grâce, encor, Philis.AngéliqueJe vous aime.CléanteRecommencez cent fois, ne vous en lassez pas.AngéliqueJe vous aime, je vous aime,Oui, Tircis, je vous aime.CléanteDieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,Pouvez−vous comparer votre bonheur au mien ?Mais, Philis, une penséeVient troubler ce doux transport :Acte II 73
  76. 76. Le Malade imaginaireUn rival, un rival...AngéliqueAh ! je le hais plus que la mort ;Et sa présence, ainsi quà vous,Mest un cruel supplice.CléanteMais un père à ses voeux vous veut assujettir.AngéliquePlutôt, plutôt mourir,Que de jamais y consentir ;Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.ArganEt que dit le père à tout cela ?CléanteIl ne dit rien.ArganVoilà un sot père que ce père−là, de souffrir toutes ces sottises−là sans riendire.CléanteAh ! mon amour...ArganNon, non, en voilà assez. Cette comédie−là est de fort mauvais exemple.Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, deparler de la sorte devant son père. Montrez−moi ce papier. Ha, ha. Où sontdonc les paroles que vous avez dites ? Il ny a là que de la musique écrite ?CléanteEst−ce que vous ne savez pas, Monsieur, quon a trouvé depuis peulinvention décrire les paroles avec les notes mêmes ?Acte II 74
  77. 77. Le Malade imaginaireArganFort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusquau revoir. Nous nousserions bien passés de votre impertinent dopéra.CléanteJai cru vous divertir.ArganLes sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme.Scène VIBéline, Argan, Toinette, Angélique, Monsieur Diafoirus, Thomas DiafoirusArganMamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus.Thomas Diafoirus commence un compliment quil avoit étudié, et lamémoire lui manquant, il ne peut lecontinuer.Madame, cest avec justice que le Ciel vous a concédé le nom debelle−mère, puisque lon voit sur votre visage...BélineMonsieur, je suis ravie dêtre venue ici à propos pour avoir lhonneur devous voir.Thomas DiafoirusPuisque lon voit sur votre visage... puisque lon voit sur votre visage...Madame, vous mavez interrompu dans le milieu de ma période, et cela matroublé la mémoire.Monsieur DiafoirusThomas, réservez cela pour une autre fois.Acte II 75
  78. 78. Le Malade imaginaireArganJe voudrois, mamie, que vous eussiez été ici tantôt ;ToinetteAh ! Madame, vous avez bien perdu de navoir point été au second père, àla statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.ArganAllons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi,comme à votre mari.AngéliqueMon père.ArganHé bien ! "Mon père" ? Quest−ce que cela veut dire ?AngéliqueDe grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez−nous au moins le temps denous connoître, et de voir naître en nous lun pour lautre cette inclination sinécessaire à composer une union parfaite.Thomas DiafoirusQuant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je nai pasbesoin dattendre davantage.AngéliqueSi vous êtes si prompt, Monsieur, il nen est pas de même de moi, et jevous avoue que votre mérite na pas encore fait assez dimpression dansmon âme.ArganHo bien, bien ! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariésensemble.AngéliqueEh ! mon père, donnez−moi du temps, je vous prie. Le mariage est uneActe II 76
  79. 79. Le Malade imaginairechaîne où lon ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieurest honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne quiseroit à lui par contrainte.Thomas DiafoirusNego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme etvouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.AngéliqueCest un méchant moyen de se faire aimer de quelquun que de lui faireviolence.Thomas DiafoirusNous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume étoit denleverpar force de la maison des pères les filles quon menoit marier, afin quil nesemblât pas que ce fût de leur consentement quelles convoloient dans lesbras dun homme.AngéliqueLes anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens demaintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ; etquand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans quon nousy traîne. Donnez−vous patience : si vous maimez, Monsieur, vous devezvouloir tout ce que je veux.Thomas DiafoirusOui, Mademoiselle, jusquaux intérêts de mon amour exclusivement.AngéliqueMais la grande marque damour, cest dêtre soumis aux volontés de cellequon aime.Thomas DiafoirusDistinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession,concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.Acte II 77
  80. 80. Le Malade imaginaireToinetteVous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du collège, et il vousdonnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloiredêtre attachée au corps de la Faculté ?BélineElle a peut−être quelque inclination en tête.AngéliqueSi jen avois, Madame, elle seroit telle que la raison et lhonnêtetépourroient me le permettre.ArganOuais ! je joue ici un plaisant personnage.BélineSi jétois que de vous, mon fils, je ne forcerois point à se marier, et je saisbien ce que je ferois.AngéliqueJe sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pourmoi ; mais peut−être que vos conseils ne seront pas assez heureux pourêtre exécutés.BélineCest que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquentdêtre obéissantes, et soumises aux volontés de leurs pères. Cela étoit bonautrefois.AngéliqueLe devoir dune fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois nelétendent point à toutes sortes de choses.BélineCest−à−dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vousvoulez choisir un époux à votre fantaisie.Acte II 78
  81. 81. Le Malade imaginaireAngéliqueSi mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjureraiau moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.ArganMessieurs, je vous demande pardon de tout ceci.AngéliqueChacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pourlaimer véritablement, et qui prétends en faire tout lattachement de ma vie,je vous avoue que jy cherche quelque précaution. Il y en a daucunes quiprennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents,et se mettre en état de faire tout ce quelles voudront. Il y en a dautres,Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt, qui ne semarient que pour gagner des douaires, que pour senrichir par la mort deceux quelles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, poursapproprier leurs dépouilles. Ces personnes−là, à la vérité, ny cherchentpas tant de façons, et regardent peu la personne.BélineJe vous trouve aujourdhui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ceque vous voulez dire par là.AngéliqueMoi, Madame, que voudrois−je dire que ce que je dis ?BélineVous êtes si sotte, mamie, quon ne sauroit plus vous souffrir.AngéliqueVous voudriez bien, Madame, mobliger à vous répondre quelqueimpertinence ; mais je vous avertis que vous naurez pas cet avantage.BélineIl nest rien dégal à votre insolence.Acte II 79
  82. 82. Le Malade imaginaireAngéliqueNon, Madame, vous avez beau dire.BélineEt vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui faithausser les épaules à tout le monde.AngéliqueTout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; etpour vous ôter lespérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, jevais môter de votre vue.ArganEcoute, il ny a point de milieu à cela : choisis dépouser dans quatre jours,ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangeraibien.BélineJe suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais jai une affaire en ville, dontje ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.ArganAllez, mamour, et passez chez votre notaire, afin quil expédie ce que voussavez.BélineAdieu, mon petit ami.ArganAdieu, mamie. Voilà une femme qui maime... cela nest pas croyable.Monsieur DiafoirusNous allons, Monsieur, prendre congé de vous.ArganJe vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.Acte II 80
  83. 83. Le Malade imaginaireMonsieur Diafoirus, lui tâte le pouls.Allons, Thomas, prenez lautre bras de Monsieur, pour voir si vous saurezporter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?Thomas DiafoirusDico que le pouls de Monsieur est le pouls dun homme qui ne se portepoint bien.Monsieur DiafoirusBon.Thomas DiafoirusQuil est duriuscule, pour ne pas dire dur.Monsieur DiafoirusFort bien.Thomas DiafoirusRepoussant.Monsieur DiafoirusBene.Thomas DiafoirusEt même un peu caprisant.Monsieur DiafoirusOptime.Thomas DiafoirusCe qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, cest−à−direla rate.Monsieur DiafoirusFort bien.Acte II 81
  84. 84. Le Malade imaginaireArganNon : Monsieur Purgon dit que cest mon foie qui est malade.Monsieur DiafoirusEh ! oui : qui dit parenchyme, dit lun et lautre, à cause de létroitesympathie quils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, etsouvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de mangerforce rôti ?ArganNon, rien que du bouilli.Monsieur DiafoirusEh ! oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, etvous ne pouvez être en de meilleures mains.ArganMonsieur, combien est−ce quil faut mettre de grains de sel dans un oeuf ?Monsieur DiafoirusSix, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par lesnombres impairs.ArganJusquau revoir, Monsieur.Scène VIIBéline, ArganBélineJe viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis dune chose àlaquelle il faut que vous preniez garde. En passant par−devant la chambredAngélique, jai vu un jeune homme avec elle, qui sest sauvé dabord quilma vue.Acte II 82
  85. 85. Le Malade imaginaireArganUn jeune homme avec ma fille ?BélineOui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui pourra vous en dire desnouvelles.ArganEnvoyez−la ici, mamour, envoyez−la ici. Ah, leffrontée ! je ne métonneplus de sa résistance.Scène VIIILouison, ArganLouisonQuest−ce que vous voulez, mon papa ? Ma belle−maman ma dit que vousme demandez.ArganOui, venez çà, avancez là. Tournez−vous, levez les yeux, regardez−moi.Eh !LouisonQuoi, mon papa ?ArganLà.LouisonQuoi ?ArganNavez−vous rien à me dire ?LouisonActe II 83
  86. 86. Le Malade imaginaireJe vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau dâne,ou bien la fable du Corbeau et du Renard, quon ma apprise depuis peu.ArganCe nest pas là ce que je demande.LouisonQuoi donc ?ArganAh ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire.LouisonPardonnez−moi, mon papa.ArganEst−ce là comme vous mobéissez ?LouisonQuoi ?ArganNe vous ai−je pas recommandé de me venir dire dabord tout ce que vousvoyez ?LouisonOui, mon papa.ArganLavez−vous fait ?LouisonOui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que jai vu.ArganEt navez−vous rien vu aujourdhui ?Acte II 84
  87. 87. Le Malade imaginaireLouisonNon, mon papa.ArganNon ?LouisonNon, mon papa.ArganAssurément ?LouisonAssurément.ArganOh çà ! je men vais vous faire voir quelque chose, moi.(Il va prendre une poignée de verges.)LouisonAh ! mon papa.ArganAh ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un hommedans la chambre de votre soeur ?LouisonMon papa !ArganVoici qui vous apprendra à mentir.Louison se jette à genoux.Ah ! mon papa, je vous demande pardon. Cest que ma soeur mavoit dit dene pas vous le dire ; mais je men vais vous dire tout.Acte II 85
  88. 88. Le Malade imaginaireArganIl faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis aprèsnous verrons au reste.LouisonPardon, mon papa !ArganNon, non.LouisonMon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet !ArganVous laurez.LouisonAu nom de Dieu ! mon papa, que je ne laye pas.Argan, la prenant pour la fouetter.Allons, allons.LouisonAh ! mon papa, vous mavez blessée. Attendez : je suis morte. (Ellecontrefait la morte.)ArganHolà ! Quest−ce là ? Louison, Louison. Ah, mon Dieu ! Louison. Ah ! mafille ! Ah ! malheureux, ma pauvre fille est morte. Quai−je fait,misérable ? Ah ! chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! mapauvre fille, ma pauvre petite Louison.LouisonLa, la, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait.ArganActe II 86
  89. 89. Le Malade imaginaireVoyez−vous la petite rusée ? Oh çà, çà ! je vous pardonne pour cettefois−ci, pourvu que vous me disiez bien tout.LouisonHo ! oui, mon papa.ArganPrenez−y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui medira si vous mentez.LouisonMais, mon papa, ne dites pas à ma soeur que je vous lai dit.ArganNon, non.LouisonCest, mon papa, quil est venu un homme dans la chambre de ma soeurcomme jy étois.ArganHé bien ?LouisonJe lui ai demandé ce quil demandoit, et il ma dit quil étoit son maître àchanter.ArganHon, hon. Voilà laffaire. Hé bien ?LouisonMa soeur est venue après.ArganHé bien ?LouisonActe II 87
  90. 90. Le Malade imaginaireElle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettezau désespoir."ArganHé bien ?LouisonEt lui, il ne vouloit pas sortir.ArganQuest−ce quil lui disoit ?LouisonIl lui disoit je ne sais combien de choses.ArganEt quoi encore ?LouisonIl lui disoit tout ci, tout ça, quil laimoit bien, et quelle étoit la plus belledu monde.ArganEt puis après ?LouisonEt puis après, il se mettoit à genoux devant elle.ArganEt puis après ?LouisonEt puis après, il lui baisoit les mains.ArganEt puis après ?Acte II 88
  91. 91. Le Malade imaginaireLouisonEt puis après, ma belle−maman est venue à la porte, et il sest enfui.ArganIl ny a point autre chose ?LouisonNon, mon papa.ArganVoilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigtà son oreille.) Attendez. Eh ! ah, ah ! oui ? Oh, oh ! voilà mon petit doigtqui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne mavez pas dit.LouisonAh ! mon papa, votre petit doigt est un menteur.ArganPrenez garde.LouisonNon, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.ArganOh bien, bien ! nous verrons cela. Allez−vous−en, et prenez bien garde àtout : allez. Ah ! il ny a plus denfants. Ah ! que daffaires ! je nai passeulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je nen puis plus.(Il se remet dans sa chaise.)Scène IXBéralde, ArganBéraldeHé bien ! mon frère, quest−ce ? comment vous portez−vous ?Acte II 89

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