COLLECTION LA PHILOSOPHIE EN EFFET
dirigee par Jacques Derrida, Sarah Kofman,
Philippe Lacoue-Labarrhe, Jean-Luc Nancy
Violence et civilite
DU MEMEAUTEUR
Aux Editions Galilee
" MARX, LE JOKER OU LE TIERS INCLUS », dans REJOUER LE pOLITIQUE, 1981,
" VIOLENCE ET p...
Etienne Balibar
Violence et civilite
Wellek Library Lectures
et autres essais de philosophie politique
CET OUVRAGE A lOTIO...
© 2010, EDITIONS GALILEE, 9, rue Linne, 75005 Paris
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduir...
Avant-propos
Le present recueil rassemble deux series de textes, dont il m'a
semble que, reunis aujourd'hui, ils pouvaient...
Violence et civilite
« conclusion» requise ne cessait de se derober, alors que je la cher-
chais dans differentes directio...
Avant-propos
lite, de part et d'autre du « 11 septembre »), mais faisant partie
d'une meme enquete. Alors que, dans les We...
Violence et civilite
du Historisch-Kritisches Worterbuch des Marxismus en cours de
publication en Allemagne (au prix d'une...
Avant-propos
sous Ie titre « Guerre et politique : variations clausewitziennes ».
Enfin je remercie Alain Badiou, Barbara ...
Violence et civilite
deja, sur quelques aspects du rapport de la theorie de Marx a la
fonction hisrorique de la violence-p...
Avant-propos
une phenomenologie differentielle, demeurent absolument irre-
ductibles a une simple causalite (bien qu'elles...
Violence et civilite
adiverses formes de domination et d'une transformation des struc-
tures du pouvoir ou de Ia division ...
Ouverture
Violence et politique : quelques questions 1
La non-violence est en un sens la pire des violences.
Jacques DERRI...
Violence et civilite
retenue), « anciennes» (voire archa"iques) ou « nouvelles» (non
seulement modernes, mais « postmodern...
Ouverture. Violence etpolitique .' quelques questions
essentielle, comme des moyens et des formes de sa continua-
tion, s'...
Violence et civilite
Equivocite, parce que la violence ne se laisse pas distribuer sans
reste entre des spheres « publique...
Ouverture. Violence et politique : quelques questions
notamment parce que nous ne pouvons pas assigner une valeur
ethique ...
Violence et civilite
ou consensus, ou amitie). 11 ne serait pas difficile non plus de
montrer que ce cercle appartient aus...
Ouverture. Violence et politique : quelques questions
peuple. La dimension eschatologique, ici, n'est pas moins evi-
dente...
Violence et civilite
de l'homme est Ie fait de ceux qui, sous routes les formes possi-
bles, s'insurgent contre 1'inegalit...
Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions
nous voyons certes la politique nSvolutionnaire se liberer de l'hy-
p...
Violence et civilite
au contraire pour la materialiser, pour lui incorporer la materia-
lite et la « puissance» reelle des...
Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions
les a pas renvoyees non plus a. une malediction eternelle, mais les
a...
Violence et civilite
fantasmatique d'une mauvaise volonte ou d'une mechancete
generique des oppresseurs.
On tirerait des c...
Ouverture. Violence et politique : quelques questions
laquelle Ie depassement ou la releve de la violence comme telle
sera...
Violence et civilite
1'absolu telle ou telle « strategie » en fonction des circonstances et
des logiques d'organisation) e...
Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions
interieur », comme c'est Ie cas chez Hobbes) ne peut jamais « re-
sou...
Violence et civilite
lui-meme, en se projetant dans la figure de la normalite et de
l'anormalite des corps, des comporteme...
Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions
Le « lieu» propre du surgissement de la violence dans son croi-
semen...
VioLence et civiLite
la forme dans laqueUe nous sommes aujourd'hui sommes de
continuer a travaiUer cette aporie. Il me sem...
Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions
sociaux et des processus physico-biologiques. En d'autres termes
une ...
Violence et civilite
termes, c'est Ie nationalisme (un nationalisme « anachronique »,
posterieur a toute possibilite de cr...
Ouverture. Violence etpolitique .' quelques questions
sein de la nature apres les mefaits de la civilisation, constitue un...
Violence et civilite
ongmaire de violence, mais aussi une condition d'impossibi-
lite pour Ie developpement de toute diale...
Premiere partie
De l'extreme violence au probleme
de la civilite
(Wellek Library Lectures, 1996)
Le texte qui suit est l'adaptation ftan<;aise, redigee en 2009, de mes confe-
rences de 1996 aI'Universite de Califomie aI...
Le probleme que je voudrais aborder au cours de ces confe-
rences est celui des relations entre la question de la violence...
De l'extreme vioLence au probLeme de La civilite
Toute discussion sur les rapports de la violence et de la poli-
tique rep...
De l'extreme violence au probleme de fa civilite
Je vois bien les incertitudes, les imprecisions qui afFectent cette
formu...
De l'extreme violence au probleme de la civilitr!
existence. Si le mot « extreme» a un sens, sur lequel nous pou-
vons jou...
De l'extreme violence au probleme de la civilite
distinguer hypothetiquement entre des politiques de l'emancipa-
tion, des...
De l'extreme violence au probleme de la civilite
(en fran<;:ais), de « civilisation» au, d'un autre cote, de « poli-
tesse...
De l'extreme violence au probleme de fa civilite
regime de gouvernement. Cette signification attestee chez les phi-
losoph...
De l'extreme violence au probleme de la civilite
Je parle d'anti-violence parce que Ie prefixe anti-, comme dans
antithese...
1. Premiere conference
Hegel, Hobbes, et la « conversion de la violence»
Avant d'entamer la lecture du texte hegelien qui ...
De l'extreme violence au probleme de fa civilite
confEts a base ethno-religieuse et leur transformation apparem-
ment irre...
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  1. 1. COLLECTION LA PHILOSOPHIE EN EFFET dirigee par Jacques Derrida, Sarah Kofman, Philippe Lacoue-Labarrhe, Jean-Luc Nancy
  2. 2. Violence et civilite
  3. 3. DU MEMEAUTEUR Aux Editions Galilee " MARX, LE JOKER OU LE TIERS INCLUS », dans REJOUER LE pOLITIQUE, 1981, " VIOLENCE ET pOLlTIQUE - QUELQUES QUESTIONS », dans LE PASSACE DES fRONTIERES, 1994. LA CRAINTE DES MASSES. Politique et philosophie avant et apres Marx, 1997. Chez d'autres editeurs LIRE LE CAPITAL, en collab. avec L. Althusset, 1'. Machetey, ]. Ranciere, R. Establet, Paris, Maspero, 1965; 3" ed., pUf, " Quadrige », 1996. CINQ ETUDES DU MATf:RIALISME HISTORIQUE, Paris, Maspero, 1974. SUR LA DIC1'ATURE ou pROLF.TARIAT, Paris, Maspero, 1976. MARX ET SA CRITIQUE DE LA POLITIQUE, en collab. avec C. Luporini et A. T osel, Paris, Maspero, 1979. SPINOLA ET LA pOLITIQUE, Paris, pur, 1985. RACE, NATION, CLASSE, en collab. avec I. Wallerstein, Paris, La Decouverte, Paris, 1988; 2' ed. 1997. ECRITS POUR ALTHUSSER, Paris, La Decouverte, 1991. U.s FRONTIERES DE LA OF.MOCRATIE, Paris, La Decouverte, 1992. LA PHILOSOpHIE DE MARX, Paris, La Decouverte, 1993. LIEUX E1' NOMS DE LA VERITF" La Tour-d'Aigues, L'Aube, 1994. DROIT DE CITE. CULTURE ET pOLITIQUE EN Df:MOCRATIE, La Tour-d'Aigues, L'Aube, 1998; reed. augmentee, pUF, « Quadtige », 2002. IOENTITI' ET DIfFERENCE. Le chapitre II, XXV!! de l'Essay concerning Human Unders- tanding de Locke. L'invention de La conscience, rrad., introd. et commentaire, Paris, Le Seuil, 1998. Nous, CITOYENS O'EUROpE? Les frontieres, l'Etat, Ie peuple, Paris, La Decouverte, 2001. L'EuROpE, L'AMf.RIQUE, LA GUERRE. Rejlexions sur La mediation europeenne, Paris, La Decouverte, 2003. EUROPE, CONSTITUTION, fRONTIERE, Bordeaux, Editions du Passant, 2005. TRES LOIN ET TOUT PRE,S. Petite conference sur La frontiere, Paris, Bayard, 2007. LA PROPOSITION DE L'EGALlBERTF.. E'ssais politiques 1989-2009, Paris, pUF, 2010.
  4. 4. Etienne Balibar Violence et civilite Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique CET OUVRAGE A lOTIO PUBLIE AVEC LE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE x-''X )(iii Galilee
  5. 5. © 2010, EDITIONS GALILEE, 9, rue Linne, 75005 Paris En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intcgralement ou partiellement Ie present ouvrage sans autorisation de l'editeut ou du Centre fran<;ais d'exploitation du droit de copie (ere), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ISBN 978-2-71 86-0694-1 ISSN 0768-2395 www.edirions-galilee.fr
  6. 6. Avant-propos Le present recueil rassemble deux series de textes, dont il m'a semble que, reunis aujourd'hui, ils pouvaient constituer un en- semble suffisamment coherent pour former ce qu'il est convenu d'appeler un livre. La premiere serie est constituee par l'adaptation franc,:aise des Wellek Library Lectures que, a1'invitation du Critical Theory Ins- titute, alors dirige par John Carlos Rowe, j'ai donnees en trois seances a1'Universite de Californie aIrvine du 6 au 9 mai 1996. Ces conferences avaient ete annoncees sous Ie titre un peu com- plique « On Politics and History: The Issue ofExtreme Violence and the Problem ofCivility », dont je ne retiens plus ici que Ie sous- titre, qui en indique Ie veritable contenu. La tradition des univer- sites anglo-saxonnes veut que ces public lectures demandees ades enseignants ou ades chercheurs exterieurs al'etablissement (ce qui etait mon cas al'epoque) soient aussi rapidement que possible publiees dans la forme d'un petit volume. Avant de livrer un texte dument corrige pour l'edition, je voulais prendre Ie temps d'une relecture de ce que j'avais ecrit dans 1'imminence de la parole, au prix de quelques raccourcis et de beaucoup d'imprecisions. Sur- tout, je voulais rediger une « conclusion» manquante dans l'ex- pose oral, caressant 1'idee de lui donner la forme d'une fOurth undelivered lecture, ou d'une conference supplementaire fictive, prolongeant par 1'imagination Ie contact avec l'auditoire mer- veilleusement receptif que j'avais rencontre. Ce projet a ete inde- finiment differe (au grand souci des organisateurs), al'evidence pour des raisons de contenu autant que de disponibilite. La 9
  7. 7. Violence et civilite « conclusion» requise ne cessait de se derober, alors que je la cher- chais dans differentes directions plus ou moins eloignees de mes formulations initiales. C'est plus recemment que j'ai trouve une autre fa<;:on de resoudre cette difficulte, anouveau (et ce n'est cer- tainement pas un hasard) grace a1'intervention et a1'invitation de tiers: mes amis Alfredo Gomez-Muller et Raul Fornet Betancour, animateurs d'un programme de recherches sur 1'ethique et l'an- thropologie dans Ie cadre du Laboratoire de philosophie pra- tique et d'anthropologie philosophique de l'Institut catholique de Paris, qui me faisaient 1'honneur de m'inviter aleur colloque sur « La question de 1'humain entre l'ethique et l'anthropologie » en decembre 2003. ]e decidai de « reprendre » (en fait pour la qua- trieme fois) Ie theme de l'extreme violence et d'essayer de Ie porter ailleurs et un peu plus loin, au moyen, notamment, de quelques confrontations avec des textes et des auteurs classiques ou contem- porains (Spinoza, Max Weber, Simone Weil, Achille Mbembe, Alain Badiou, Zygmunt Bauman) que j'avais relus entretemps, ou dont les idees (comme dans Ie cas d'Hannah Arendt) formaient la reference commune du colloque. C'est Ie texte legerement aug- mente de cette contribution 1 que je donne ici en guise de conclu- sion aux conferences Wellek, elles-memes adaptees en fran<;:ais et legerement corrigees, comme je Ie fais simultanement pour l'edi- tion americaine 2.]e n'ai pas 1'illusion de croire que j'ai ainsi resolu Ie probleme que j'avais moi-meme pose, mais plut6t Ie sentiment d'avoir mieux compris comment il faut essayer de Ie formuler, et pourquoi cette formulation doit, d'une certaine fa<;:on, constituer une tache qu'il faut maintenir ouverte, et presenter comme telle a la discussion. Dans la deuxieme partie, qui figure ici Ie (long) detour neces- saire a rna « conclusion », je reunis quatre essais apparemment plus heterogenes (bien que tous, selon des proportions diverses, combinent la discussion philologique avec les references al'actua- 1. Publiee depuis dans Alfredo Gomez-Muller (diL), La Question de l'hu- main entre l'ethique et lanthropologie, Paris, CHarmattan, 2004. 2. A paraltre, dans l'ensemble du present volume en traduction, chez Columbia University Press. 10
  8. 8. Avant-propos lite, de part et d'autre du « 11 septembre »), mais faisant partie d'une meme enquete. Alors que, dans les Wellek Lectures - en prenant pour point de depart la divergence des conceptions hob- besienne et hegelienne du rapport entre I'Etat et la violence - je cherchais a comprendre ce qui fait que certaines modalites recurrentes de l'extreme violence demeurent « inconvertibles » en droit, institutions, formes de socialisation, et quelles reponses les philosophies politiques ant recherchees pour y faire face (( stra- tegies de civilite »), je me suis maintenant tourne vers la relation interne que la politique (et singulihement la politique revolu- tionnaire, au contre-revolutionnaire) entretient avec Ie modele de la guerre civile. « Civilite» et « guerre civile », intriquees l'une dans l'autre, selon la modalite d'une diffirance plutot que d'une dialectique, forment donc les deux poles entre lesquels se distri- buent les parties de ce livre. La discussion des theorisations marxistes de la violence et du pouvoir (Gewalt) et de leur relation avec I'histoire dramatique du capitalisme, de l'imperialisme, des mouvements communistes et democratiques au XIX e et au xxe siecles, occupe une position cen- trale dans cet ensemble consacre au nceud de l'exception, de la guerre et de la revolution. Elles ne peuvent plus, desormais, etre comprises de fa<;:on isolee (si ce fut jamais Ie cas). Sur Ie fond d'une reference aussi precise que possible aux conditions histori- ques de leur elaboration et de leur transformation, il importe de les replacer dans une genealogie philosophique (au les noms de Hobbes, Hegel, Clausewitz sont privilegies) et de les confronter a de grandes « antitheses» en recherchant les points d'hiresie les plus significatifs (la question de la souverainete, celle du mouvement populaire et plus generalement de la subjectivite collective, l'effet en retour des « instruments» sur les « fins» politiques). On s'est particulierement attache ici areconstituer - voire aimaginer - deux confrontations (nullement limitatives, mais privilegiees en raison de leurs resonances dans les debats contemporains) : celle de Unine et de Gandhi autour des paradoxes de la politique de masse, celle de Marx (prolonge par Rosa Luxemburg) et de Schmitt autour des dimensions apocalyptiques de la « destruc- tion » historique. Je conserve son titre allemand al'entree Gewalt II
  9. 9. Violence et civilite du Historisch-Kritisches Worterbuch des Marxismus en cours de publication en Allemagne (au prix d'une heroi"que perseverance) sous la direction de Wolfgang Fritz Haug, dont je donne ici la version fran<,:aise originale, car il s'agit typiquement d'un « intra- duisible », dont la dialectique interne constitue 1'un des ressorts de mon argumentation 1. 1,'essai « Lenine et Gandhi: une ren- contre manquee? » en constitue la continuation, developpant la promesse, enveloppee dans un constat de carence, sur laquelle il se terminait 2 • C'est Jacques Bidet, et avec lui Ie collectif de direc- tion de la revue Actuel Marx, qui m'en a fourni l'occasion en me demandant de participer au congres Marx International que, pour la quatrieme fois, et avec un succes croissant qui en dit beaucoup sur les intef(~ts de nos contemporains, il or!?anisait en octobre 2004 a l'universite de Paris-X Nanterre, sur Ie theme « Guerre imperiale, guerre sociale » 3. Je saisis cette occasion de Ie remercier, de meme que je veux remercier Alessia Ricciardi et Michal Ginzburg, aqui je dois d'avoir ete invite apresenter a Northwestern University en mai 2006 la conference « Politics as war; war as Politics ii, dont je donne ici une adaptation elargie 1. Article « Gewalt», dans Wolfgang-Fritz Haug (diL), Historisch-Kritisches Worterbuch des Marxismus, vol. V, Hambourg, Argument Verlag, 2001, p. 693- 696 et p. 1270-1308. Cet article m'avait ete demande parce que j'etais l'auteur de l'entree « Pouvoir » dans Ie Dictionnaire critique du marxisme anterieurement publie en France sous la direction de Georges Labica et Gerard Bensussan (Paris, PUF, 1982), dont Ie Historisch-Kritisches Worterbuch se veut l'extension et la refonte. Mes remerciements vont particulierement aThomas Weber, dont Ie soutien et les conseils ont permis acette contribution d'aboutir in extremis. 2. « II semble qu'un des grands "rendez-vous manques" de l'histoire du marxisme ait ete la confrontation entre la politique leniniste de la "dietature du proletariat" et la politique de "non-violence" et de "desobeissance civique" theorisee et mise en ceuvre par Gandhi en Inde -I'autre grande forme de pra- tique revolutionnaire du xx' siecle... » 3. Le choix du theme « Lenine et Gandhi: une rencontre manquee? » pour rna contribution ala table ronde finale du congres, placee sous la presidence de Domenico Jervolino, n'etait pas peu influence, je dois dire, par Ie fait qu'au cours de I'annee precedente, une discussion sur les rapports du communisme et de la politique non violente s'etait developpee en Italie. On en trouvera une partie des elements dans Ie volume La politica della non-violenza. Per una nuova identita della sinistra alternativa, introduction d'Alessandro Curzi et Rina Gagliardi, Rome, Liberazione, 2004. 12
  10. 10. Avant-propos sous Ie titre « Guerre et politique : variations clausewitziennes ». Enfin je remercie Alain Badiou, Barbara Cassin et Thierry Mar- chaisse qui, pour Ie compte des Editions du Seuil, m'ont demande en 2002 de rediger une preface pour la traduction fran<;:aise de l'ouvrage de Schmitt sur Ie Leviathan de Hobbes (long- temps differee pour des raisons de politicalcorrectness) 1. Anouveau je crois pouvoir soutenir que la juxtaposition de ces essais de caractere et de dimension differents, non pas « boucle une question », mais en fait travailler les formulations, de fa<;:on a en manifester l'ouverture. Et je crois qu'elle leur permet ainsi d'entrer en resonance avec ce qui etait l'objet de la premiere partie. Non seulement parce qu'il y a, on Ie constatera une fois de plus a la lecture des pages suivantes, de precises et profondes affinites entre la problematique hegelienne de la « conversion institution- nelle de la violence », qui constitue mon point de depart dans les Wellek Lectures, et celle du « role revolutionnaire de la Gewalt dans l'histoire » chez Marx et surtout chez Engels, qui ouvre rna relec- ture critique des textes marxistes dans l'article du Historisch-Kri- tisches Worterbuch. Mais parce que les notions de « civilite majo- ritaire » et « minoritaire », dont j'avais fait les poles strategiques de mon premier examen, et I'aporie d'une« civilisation de la revo- lution » sans laquelle on ne saurait envisager de « civiliser I'Etat » passent d'une serie al'autre, et y sont problematisees de fa<;:on complementaire. Pour finir, j'ai decide de procurer ace recueil une ouverture qui en annonce et eclaire autant que possible les differentes lignes d'argumentation: il s'agit de la reedition de rna contribution au colloque de Cerisy « Le passage des frontieres », organise en 1992 sous la direction de Marie-Louise Mallet « autour du travail de Jacques Derrida », et publie en 1994 par Galilee 2. C'est alors, en effet, que, m'appuyant sur une phrase de Derrida et revenant, 1. « Le Hobbes de Schmitt, Ie Schmitt de Hobbes », preface 11 Carl Schmitt, Ie Leviathan dans fa doctrine de fEtat de Thomas Hobbes, tr. fro D. Trierweiler, postface de Wolfgang Palaver, Paris, Le Seuil, 2002. 2. « Violence et politique. Quelques questions », dans Marie-Louise Mallet (dir.), Ie Passage des frontieres. Autour de flEuvre de Jacques Derrida, Paris, Galilee, 1994, p. 203-210. 13
  11. 11. Violence et civilite deja, sur quelques aspects du rapport de la theorie de Marx a la fonction hisrorique de la violence-pouvoir (Gewalt), j'avais pour la premiere fois esquisse l'idee d'une dualite ou polarite de formes de l'extreme violence, que j'avais appelees « ultra-objectives» et « ultra-subjectives », pour en montrer la difference et les possibi- lites de fusion. Cette etude est donc Ie germe de rout ce que j'ai developpe ulterieurement sur les memes themes, et je ne vois guere de meilleure fac;:on d'introduire mon travail que d'en do- cumenter l'hisroire I. J'etais preoccupe a l'epoque par la pos- sibilite d'articuler ce que j'avais appele les « trois concepts de la politique» dans la tradition critique (( emancipation », « trans- formation », « civilite »), non pas en les subsumant sous une defi- nition unique, mais en problematisant leur articulation, dont je suggerais qu'elle releve roujours (comme aurait dit Alrhusser) de 1'alearoire d'une conjoncture, et par consequent revet une forme a chaque fois singuliere 2. Deplac;:ant la perspective epistemolo- gique, dans Ie present recueil, j'ai cru pouvoir inscrire hypothe- tiquement ces variations (dont nous sommes nous-memes les supports et, dans une certaine mesure, les acteurs) dans Ie champ d'un schematisme, ou plutot d'une « topique », OU se rencontrent sans se confondre differentes modalites de la violence et diffe- rentes strategies de la civilite. Le resultat en est paradoxal. D'un cote, je defends la these que la politique n'est jamais acquise, ni du fait de ses ideaux ni du fait de ses institutions, mais constamment exposee a la necessite (qui est un defi, ou un pari) de se reconsti- tuer a partir de ce qui la « detruit ». Elle est donc essentiellement determinee (ou surdeterminee) par Ie glissement de la violence vers l'extreme violence, qui lui confere une dimension tragique (ainsi que 1'avait parfaitement vu Max Weber). De l'autre, j'affir- me que les modalites de l'extreme violence, dont il faut proposer 1. Pour etre complet, il faut signaler aussi deux textes intermediaires, et complementaires, repris dans Ie recueil La Crainte des masses. Politique et phi- losophie avant et apres Marx, Paris, Galilee, 1997: «Trois concepts de la po- litique: Emancipation, transformation, civilite '" et «Violence: idealite et cruaute » (tous deux de 1996). II y a naturellement des recoupements entre taus ces textes, mais pas trop de redites pures et simples, du moins je l'espere. 2. Ibid., p. 52. 14
  12. 12. Avant-propos une phenomenologie differentielle, demeurent absolument irre- ductibles a une simple causalite (bien qu'elles ne cessent de se superposer et de s'entretenir mutudlement, entrant au bout du compte dans une sorte d'economie generalisee de la destruction l) aussi bien qu'a un fondement anthropologique unitaire (bien qu'elles posent toutes la meme question speculative: celle de la presence constitutive de 1'inhumain au c~ur de 1'humain, non pas tant comme nature que comme histoire, comme structure et comme experience). C'est ce qui interdit ames yeux de recourir a une problematique du mal (soit qu'on 1'inscrive dans la transcen- dance, soit qu'on cherche a 1'incarner dans des figures historiques, « systemes » ou « sujets » malefiques), et par consequent du bien. Les delires de 1'identite collective fondes sur « 1'idealisation de la haine », les processus exterministes (qui nous reviennent sous la forme du nettoyage ethnique), les pulsions de vengeance de l'E-tat et de la loi elle-meme ne se conftndent pas avec les effets de desagregation de la personnalite physique et morale engendres par la precarite (ce retour du proletariat, jusque dans les « centres» de 1'economie-monde), ou avec 1'elimination des « hommes je- tables» (sdon l'expression que j'emprunte a Bertrand Ogilvie), au point ou la « consommation productive» de la force de travail humaine se renverse en « inutilite »de masse, qui a pris aujourd'hui le rdais des methodes de « l'accumulation primitive» naguere decrits par Marx et Rosa Luxemburg. Et pourtant, ils tendent a fusionner conjoncturellement aux limites de 1'institution politique. Une telle complexite n'est pas de nature a rassurer quant a la possibilite d'en « sortir », comme disait Hobbes: au contraire, elle suggere qu'on n'en sortira pas, au sens eschatologique de l'ex- pression, qui n'a cesse de hanter le discours revolutionnaire, par- ticulierement dans sa version la plus radicale, communiste (dont toute la question est de savoir jusqu'a qud point il peut etre dis- socie d'une telle representation de la « fin de 1'histoire »). Mais elle n'implique aucunement, bien au contraire, que rien ne change, et nepuisse changer, au double sens d'une emancipation par rapport 1. E. Balibar, « Violence et mondialisation ", Nous, citoyens d'Europe? Les frontieres, l'Etat, Ie peuple, Paris, La Decouverte, 2001. 15
  13. 13. Violence et civilite adiverses formes de domination et d'une transformation des struc- tures du pouvoir ou de Ia division du travail (pour lesquels beau- coup de mouvements contemporains, critiques de l'etat de choses existant, ont reactive Ie nom de citoyennete, dans son acception « insurrectionnelle ») J. Au contraire, elle vise anommer, afaire voir intellectuellement la necessite et Ie risque intrinsequement associes aI'action politique, hors desquels il n'y a que conformisme ou barbarie (et plus generalement l'un et l'autre), pour faire en sorte que l'effort individuel et collectif qui tend au changement (son conatus propre) ne conduise pas, une fois de plus, aIa reproduc- tion des memes catastrophes. Au Iecteur de juger si cette tentative d'intelligibilite, conduite avec Ies moyens proprement philoso- phiques de l'hypothese et du commentaire, peut servir un tel objectif. 1. Cf E. Balibar, « La proposition de I'egaliberte » [1989], La Proposition de l'egaliberte. Essais politiques 1989-2009, Paris, pur, 2010 (version abregee: « Droits de l'homme et droits du citoyen », Les Frontieres de La democratie, Paris, La Decouverte, 1992).
  14. 14. Ouverture Violence et politique : quelques questions 1 La non-violence est en un sens la pire des violences. Jacques DERRIDA En un sens fa pire. Mais en un sens seulement : et toute la ques- tion est la, du mains dans certaines circonstances qui forcent a y reflechir. C'est ce que j'ai voulu faire, en guise de contribution a cette rencontre, sous la forme d'une tentative d'explication de l'equivocite politique des figures de la violence, et symetrique- ment de l'equivocite de la politique, lorsqu'dle est confrontee a la violence. Autant Ie dire tout de suite, par consequent, l'ensemble de cette contribution sera place sous Ie signe d'une aporie dont je ne pense pas pouvoir sortir. Ma justification est que je ne crois pas etre Ie seul, et que je pense reagir ainsi tant bien que mal a des urgences dont nous ressentons tous la sommation. De la violence dans ses formes « individuelles » et « collectives» (une des questions qui s'imposent etant justement de savoir si cette dichotomie peut etre 1. Ce texte reprend la plupart des elements de l'intervention que j'avais faite aCerisy-Ia-Salle en juillet 1992 au colloque « Le passage des frontieres. Amour du travail de Jacques Derrida », sous Ie titre « Violence(s), non-vio- lence(s), contre-violence(s), anti-violence(s) ». II a paru dans Ie volume des actes du colloque, Le Passage des frontieres, op. cit. 17
  15. 15. Violence et civilite retenue), « anciennes» (voire archa"iques) ou « nouvelles» (non seulement modernes, mais « postmodernes »), il faudrait sans doute savoir dire autre chose que: dIe est insupportable, et nous sommes contre" Ou encore, sdon la formule celebre de Hobbes reprise par Kant, a propos de l'« etat de nature» : « il faut en sor- tir ». Or, il faut bien l'avouer, nous ne savons pas, ou nous ne croyons plus savoir « comment en sortir ». Et il nous arrive de soupyonner que, par une nouvelle ruse de 1'histoire moins favo- rable que l'ancienne, cette incapacite OU nous nous trouvons devient une des conditions, une des formes de sa reproduction et de son extension. Qu'dles soient guerre ou racisme, agression ou repression, domination ou insecurite, dechainement brutal ou menace latente, la violence et les violences ne sont peut-etre au- jourd'hui, pour une part, que la consequence meme 'de ce non- savon. Telle est la premiere aporie, ou Ie premier embarras. Mais cet embarras est suffisant pour destabiliser notre comprehension de la politique et notre confiance dans ses pouvoirs. En effet, la pre- somption d'une elimination de la violence est un des elements constitutifs de notre idee de la politique. Ou, si l'on veut, dIe est constitutive de notre idee que la politique peut etre instituee, ce qui peut encore se dire ainsi : a l'horizon de la politique, comme une condition de possibilite et un telos de toutes ses pratiques, il y a du politique. Adefaut d'une elimination pure et simple, nous nous referons parfois simplement a l'idee d'une limitation de son champ et de ses effets : en particulier sous la double forme d'un cantonnement dans une sphere de l'a-socialiteet de l'illegalite, que nous supposons extrapolitique (Foucault avait mis en question cette representation), et de 1'interruption de l'enchafnement infini des violences (1a figure du talion, de la vendetta). Mais dans 1'idee d'une limitation politique de la violence il y a deja l'essentie1 d'une elimination, car il y a 1'idee qu'e1le est circonscrite, connue et mai- trisee. La politique, en tant qu'elle presuppose et presume ainsi Ie politique (1'ordre autonome du politique), est d'abord la nega- tion, la « re1eve » de la violence. Mais si la violence ne peut pas etre re1evee, ou si, pis encore, les moyens et les formes de cette re1eve apparaissent, non pas de fayon contingente mais de fayon 18
  16. 16. Ouverture. Violence etpolitique .' quelques questions essentielle, comme des moyens et des formes de sa continua- tion, s'il y a par consequent une perversite intrinseque du poli- tique, alors fa politique devient desesperee et desesperante. Et I'on sait (ou I'on croit savoir) OU Ie desespoir de la politique peut mener. A ce premier embarras, un autre est etroitement lie. Le poli- tique ne se presenterait pas comme releve si la notion de violence alaquelle nous nous rHerons n'etait pas ala fois collectivisante et distributive, en d'autres termes si elle ne procedait pas d'abord a la reunion de toutes les formes de violence 1, si heterogenes qu'elles soient, dans une categorie unique, pour proceder ensuite aleur redistribution selon des hierarchies et des distinctions qui ont pour effet de les aggraver ou de les minorer, de les designer comme tolerables ou intolerables, etc. Ainsi Ie « viol des consciences par la propagande politique » (ou religieuse, etc.) dans certaines con- ditions n'est pas une violence, saulsi des « limites » sont fran- chies. Ainsi la guerre est la pire des violences, mais dans certaines conditions elle doit etre acceptee (car la paix n'est pas la valeur supreme, du moins elle n'est pas une valeur inconditionnelle). Ainsi la simple reconnaissance du fait de telle ou telle violence « privee » est ou n'est pas un enjeu politique, etc. Le politique ne serait pas l'empire du nomos si Ie champ de la violence n'etait pas l'empire du mal, ala fois pensable comme tel et rationnellement circonscrit 2. Or cette figure unifiante-distributive de la violence, qui est comme l'anticipation de sa negation, est en echec des que nous sommes confrontes al'equivocite, ala dissemination et a l'ambivalence des formes de la violence. 1. II vaudrait mieux dire, peut-etre : la reunion de « routes sortes de choses » sous Ie nom generique de violence. 2. Ce scheme d'unification/distribution n'est naturellement pas ptopre au politique. II appartient aussi, entre autres, au theologique. Le ptopre du poli- tique est cependant de poser que I'empire du mal est « terresrre », immanent sinon materiel, et de presumer qu'une violence « spirituelle» (ou « symbo- lique ») est une non-violence. Elle ne deviendrait violence - plus ou moins grave- qu'en convoquant des moyens de coercition. D'ou route une dialectique de la coercition et de la seduction. D'ou aussi une des possibilites, roujours ouverte, de « critique de la politique » : montrer que la non-violence ou la violence symbolique sont bien une violence. 19
  17. 17. Violence et civilite Equivocite, parce que la violence ne se laisse pas distribuer sans reste entre des spheres « publiques » et « privees ». Si la violence est Ie franchissement des limites, si la formule generale en est: « les bornes - ou les barrieres, les protections, les interdits, les frontieres du "soi", etc. - sont violees », alors on ne peut precise- ment assigner la violence dans une sphere definie : mais 1'identite individuelle et collective depend de l'existence de telles spheres. Equivocite encore, parce qu'on ne peut pas assigner clairement et une fois pour toutes les individus et les groupes du cote de ceux qui subissent et de ceux qui exercent la violence. Ce sont apparem- ment principalement ceux qui la subissent qui risquent aussi de l'exercer : la encore, des « frontieres » au moins intellectuelles et morales sont franchies lorsqu'on ne peut plus se contenter de dire que c'est une consequence malencontreuse, due a la 'pression des circonstances ou a la faiblesse humaine. Quant au fait que ceux qui l'exercent finiront tot ou tard par la subir, c'est moins sou- vent Ie cas, mais on y voit plus facilement l'effet de la « justice immanente ». Dissemination de la violence parce que, a 1'instar des « armes d'extermination massive» dont Ie monopole officiel appelle irre- sistiblement la redistribution universelle, du fait d'erreurs de calcul ou d'accidents apparemment contingents (c'est meme un des traits d'union les plus clairs entre violence et institution), Ie seul fait de fixer une frontiere pour Ie controle ou la reduction de la violence semble avoir aussitot pour effet de la perenniser, si ce n'est de l'aggraver. Ambivalence enfin, non pas tant en raison de la question sou- vent posee de la « connivence » entre la victime et Ie bourreau, ou de 1'incertitude originaire des rapports entre l'activite et la passi- vite 1, qu'en raison de 1'impossibilite OU noilS sommes d'assigner une fois pour toutes les phenomenes de la « non-violence» et de la « violence» aux poles de la positivite et de la negativitl Cela 1. Cette idee constitue elle-meme, assez clairement, une forme de violence aussi longtemps qu'elle reieve de la psychologie : pour aller au-dela, il faut sans doute sait, comme Freud, poser Ie probleme de la pulsion de mort, sait, comme Spinoza, reflechir sur I'element de ({ passivite » qui est constitutif de la « posi- tion active» elle-meme dans Ie champ de la violence. 20
  18. 18. Ouverture. Violence et politique : quelques questions notamment parce que nous ne pouvons pas assigner une valeur ethique univoque aux notions d'identite et d'alterite, comme Ie rappelait naguere Derrida dans son commentaire de Levinas 1. On dira que ces caracteristiques sont de toujours, et qu'en ce sens, les rappeler ici ne fait rien avancer. On peut aussi penser, non pas qu'elles sont nouvelles, mais qu'il y a des conjoncmres dans lesquelles elles deviennent soudain plus tangibles, n'etant plus en reserve ou en retrait dans quelque marge de la philoso- phie, mais en quelque sorte exhibees achaque pas de la quotidien- nete et de la « normalite ». 11 semble alors, et j'y reviendrai en conclusion, que Ie tableau des conditions de la violence fasse place acelui d'une condition de violence dont, derechef, « nous ne savons pas comment sortir » (pas meme, ou moins que tout sans doute, en sortant par l'ascese ou la contemplation de « ce monde » ou de « cette histoire »). Faisant alors un pas de plus, je voudrais rappeler comment la politique n'a cesse de parcourir Ie cercle de la « double» negation de la violence, qui precisement renvoie ala dualite des conditions (determinees) de telle ou telle violence et de la condition de vio- lence (universelle) : double non pas au sens d'une « negation de la negation », mais au sens des deux fOrmes de negation pratique qu'appelle, semble-t-il, Ie fait de la violence et de son pouvoir intrinseque de dissemination, et qu'on peut designer comme non-violence et comme contre-violence. 11 ne serait pas difficile de montrer que chacune de ces « strategies» ou de ces « logiques » (comme on nous parle aujourd'hui de « logique de guerre ») - celIe qui veut creer les conditions exterieures et interieures de 1'impossibilite de la violence, et celle qui veut s'en liberer en la retournant contre ceux qui l'exercent - se nourrit en perma- nence des limitations ou des echecs de 1'autre (( lutte pacifique» et « lutte armee », ou plus profondement encore lutte et contrat, 1. Jacques Derrida, « Violence et metaphysique. Essai sur la pensee d'Em- manuel Levinas ", L'ecriture et fa diffirence, Paris, Le Seuil, 1967. Voir aussi Ie commentaire de Catherine Malabou, « Economie de la violence, violence de I'economie (Derrida et Marx) », dans Revue philosophique, n° 2, 1990. 21
  19. 19. Violence et civilite ou consensus, ou amitie). 11 ne serait pas difficile non plus de montrer que ce cercle appartient aussi bien a la perspective d'une politique itatique (et notamment celle de l'institution ou du fonctionnement d'un « Etat de droit ») qu'a la perspective revo- lutionnaire, ou, si l'on veut, aussi bien a la perspective de la constitution qu'a celle de l'insurrection qui - a l'epoque moderne au moins - se partagent les representations du politique, et en viennent ainsi a jouer constamment l'une pour l'autre Ie role de l'autre negation, de la « mauvaise negation» (comme il y a un « mauvais infini »). On sait comment se resout, pour ce qui est de I'Etat de droit, la tension entre son objectif, qui est de creer une sphere aussi etendue que possible dans laquelle la violence soit « hors la loi », et la necessite pour y parvenir d'employer originellerrient et perio- diquement la contre-violence d'une repression irresistible: par la delegation et la concentration de tous les moyens de la violence, devenue de ce fait « legitime », entre les mains d'un pouvoir cen- tral dont la rationalite et l'impartialite sont au moins presumees. En d'autres termes, par la mise en ~uvre d'une logique de 1'« an- tinomisme », qui exige l'identification des contraires : la paix et la guerre, la loi et la transgression, a condition que ce soit en un point unique et transcendant. Nul ne l'a mieux exprime que Hobbes, et nul n'a mieux compris que Max Weber a quel point cela revient a faire de la politique la scene metaphysique OU se joue en permanence, sur fond d'indecision, la tragedie des rap- ports de la pratique humaine avec « Ie mal» : malefice et maledic- tion. Cependant, la meme tension est presente dans la conception revolutionnaire de la politique, et elle conduit a des antinomies du meme ordre, en premiere approximation au moins. Car la po- litique revolutionnaire est par excellence commandee par la dou- ble these selon laquelle, d'une part, il convient de refonder la politique pour la soustraire au regne de la violence (violence de l'alienation economique et violence de l'Etat vu comme instru- ment des classes dominantes ou comme Leviathan), et, d'autre part, il est impossible d'y parvenir sans eliminer par une contre- violence (serait-elle breve, ou au contraire « tranquille », controlee et differee), les forces, groupes, appareils qui l'exercent contre Ie 22
  20. 20. Ouverture. Violence et politique : quelques questions peuple. La dimension eschatologique, ici, n'est pas moins evi- dente que dans Ie discours de 1'E-tat de droit. Ou peut-etre n'en est-elle que l'ombre portee? 11 faut ici s'ar- reter meme brievement sur les relations qu'entretient l'idee de revolution avec celles de resistance et d'insurrection. Ce sera aussi l'occasion de dire un mot de la fac;:on dont, dans la tradition marxiste et chez Marx lui-meme, cette aporie a ete centralement pen;:ue, mais finalement mise de cote. La notion de resistance est cruciale pour toute pensee de la revo- lution a 1'epoque moderne (c'est-a-dire depuis que « revolution» a cesse de designer simplement Ie renversement d'un pouvoir ou Ie changement periodique de Constitution) parce qu'elle renvoie a l'experience irreductible dans laquelle, de fac;:on indissociable, une violence specifique se decouvre comme telle (que ce soit celle de l'exploitation, ou de 1'inegalite, ou de la discrimination, ou tout cela en meme temps) et decouvre par la meme Ie « droit» universel qu'elle nie. Sans la resistance des opprimes a l'oppres- sion - chacun pour son compte et tous ensemble, ou mieux : les uns pour les autres, de fac;:on transindividuelle -, c'est-a-dire sans Ie fait que l'effort pour abolir la situation d'oppression a toujours deja commence dans l'oppression elle-meme 1, non seulement il n'y aurait pas de politique revolutionnaire, mais il n'y aurait pas de « politique des droits de l'homme », au sens OU une telle notion ne se reduit ni a 1'invocation morale ni a la proclamation juri- dique de 1'« homme » et de ses « droits », mais, depuis la Declara- tion de 1789 au moins, articule une ethique du « droit universel a la politique » avec l'entreprise de creer collectivement les con- ditions de la liberte individuelle. Cependant, si la notion de re- sistance est cruciale, elle n'est pas suffisante. Acote d'elle nous devons nous referer aussi a 1'idee d'insurrection, ou meme d'insur- rection permanente, au sens Ie plus large: la politique des droits 1. En d'autres termes encore, sans Ie fait que la situation de « servitude volontaire » comporte une limite intrinseque, qui est precisement Ie point ou la violence est eprouvee comme intolerable, incompatible avec ['existence « humaine », qu'elle menace de mort, de misere ou d'abjection. 23
  21. 21. Violence et civilite de l'homme est Ie fait de ceux qui, sous routes les formes possi- bles, s'insurgent contre 1'inegalite et l'oppression, mais dIe pose aussi pratiquement qu'il n'y a pas d'egalite sans liberte et recipro- quement. En consequence, nul ne peut etre libere par un autre que lui-meme, mais aussi nul ne peut se liberer sans les autres (ce que j'ai propose d'appder la proposition de l'igalibertej. Et par la meme, la conservation politique des « droits de 1'homme » a pour condition dans chaque conjoncture hisrorique leur reconquete ou leur extension au-dda de route « limitation» instituee 1. e est bien ici, cependant, que se pose la question de savoir jus- qu'a qud point 1'idee ou Ie programme revolutionnaire est indis- sociable d'une denegation specifique des effets aurodestructeurs de la « violence revolutionnaire », en tant que « contre-violence » exercee de fa<;:on spontanee ou organisee sur la violence de l'ordre etabli 2. Denegation voulant dire ici : soit que la violence revolu- tionnaire, en tant qu'expression de laresistance et de la (re)conquete insurrectionnelle du droit a la politique par « ceux d'en bas», echapperait par nature a 1'ambivalence, soit qu'elle comporterait en elle-meme (justement parce qu'dle ne vise pas, du moins en tant que telle, a la consolidation d'une domination, ni meme sim- plement d'un ordre etabli) les moyens de sa propre maftrise, de sa propre « moderation». Dans les deux cas, dIe ne serait pas un « Gift », un poison circulant entre les camps, et que chacun offre a l'autre, mais seulement un attribut de 1'un d'entre eux qui pour- rait etre provisoirement retourne contre lui, dans l'attente d'une neutralisation ou d'une extenuation finale. Linsuffisance d'une telle representation, cependant, peut difficilement nous echapper aujourd'hui. Si nous la comparons a celle de la politique etatique, 1. Cf E. Balibar, Les Frontieres de La democratie, er La Proposition de l'egali- berte, op. cit. 2. Man objer n'est pas ici de discuter tel au rei exemple historique, meme ceux dont la tragedie pese Ie plus immediatement sur notre tentative de penser ensemble politique et violence. Je dirai seulement qu'il me semble egalement impossible de pretendre que l'horreur des oppressions historiques exercees au nom de la revolution resulte simplement de la perversite au de la na"ivete uto- pique de cette idee, et d'assurer que celle-ci ne serait pour rien dans l'incapacite des revolutionnaires afaire face aux renversements de leur objectif. 24
  22. 22. Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions nous voyons certes la politique nSvolutionnaire se liberer de l'hy- pocrisie qui consiste a. donner l'ordre etabli (et notamment l'ordre juridiquement institue, du seul fait que la forme juridique est celle d'un consensus, ou d'une rationalite) pour la realite meme de la non-violence, quand il n'est bien souvent que l'enveloppe commune a. une multiplicite de violences generales ou particu- lieres, ouvertes ou dissimulees. Mais nous la voyons aussi se priver ainsi par avance de la possibilite realiste qu'autorise 1'idee de « monopole de la violence legitime» : celle de considerer 1'Etat (ce « gourdin », comme disait Lenine) et generalement Ie pouvoir comme un instrument dangereux pour ceux-Ia. memes qui 1'insti- tuent et 1'utilisent, precisement parce qu'il n'est pas autre chose, a. la limite, que de la violence cristallisee ou stabilisee, et en derniere instance pas autre chose que la stabilisation relative de leur propre violence par les groupes et les individus d'une societe donnee - sous forme de mise a. distance et de distribution inegale, d'appro- priation plus ou moins durable de ses moyens par certains d'entre eux. Quelle est la position de Marx au regard de cette difficulte? Elle est, me semble-t-il, extremement paradoxale en ce sens qu'il y a chez lui ala ftis des elements qui contribuent a. renforcer, et meme a. porter a. l'absolu la denegation dont nous venons de parler, et des elements qui ouvrent au contraire une possibilite de surmonter theoriquement Ie cycle de la non-violence et de la contre-violence : en d'autres termes, de donner corps a. un autre type de « negation» encore (pour lequel, dans un instant, je pro- poserai Ie nom d'anti-violence). Qui plus est, ces elements contra- dictoires sont directement lies, les uns et les autres, a. ce qui est et reste Ie point fort de la theorisation marxienne de la politique, c'est-a.-dire Ie court-circuit radical qu'il opere entre la politique et son « autre» au moins apparent, l'economie. Autrement dit, ils sont directement lies au refus radical de conferer a. la politique quelque « autonomie » que ce soit par rapport a. ses conditions et a. ses effets economiques : non pas bien entendu - du moins chez Marx lui-meme - pour « depolitiser la politique », c'est-a.-dire la techniciser ou la naturaliser dans l'element de l'economie, mais 25
  23. 23. Violence et civilite au contraire pour la materialiser, pour lui incorporer la materia- lite et la « puissance» reelle des antagonismes economiques, donc correlativement pour politiser integralement le jeu des « contra- dictions economiques 1 ». En d'autres termes, la difficulte dont je veux parler est ici logee non pas dans les marges ou les applica- tions contingentes de la theorie, mais au centre meme de sa conception de l'historicite. On peut la resumer dans la double possibilite de lecture qu'offrent deux formules celebres, qu'on trouve rune et l'autre dans Ie Capital: celle qui caracterise la vio- lence (Gewalt) comme « l'accoucheuse de toute vieille societe qui en porte une nouvelle dans ses £lancs 2 », et celle qui pose (a propos de 1'intervention de 1'Etat dans la reglementation de la journee de travail, et plus generalement de la fixation des limites de l'exploi- tation) : « entre deux droits egaux, c'est la violence' (ou la force: Gewalt) qui tranche 3 ». Que la violence (revolutionnaire) soit le moyen necessaire et le chemin de l'abolition d'une « vieille societe », ceuvre de ceux qu'elle opprime ou exploite, ce n'est pas seulement ici l'expression tautologique de 1'idee de renversement, ou d'une logique de la « prise du pouvoir » (que Foucault eut typiquement rattachee ace qu'il appelait 1'« hypothese repressive »). Mais c'est le resultat d'une analyse des conditions de la violence (violence economique de l'exploitation, violence extra-economique fondee sur l'exploi- tation et necessaire, en retour, asa reproduction), qui ne s'est pas contentee de les « isoler » lineairement comme des causes 4, qui ne 1. Ce qui est incontestablement la reprise, par Marx, de la these revolution- naire du « droit universe! ala politique » que j'ai rattache plus haut ala « pro- position de l'egaliberte », camme on peut Ie voir notamment dans les formules elaborees par Marx pour la fondation de la I" Internationale (<< Lemancipation des travailleurs sera l'reuvre des travailleurs eux-memes »). Cf Jacques Frey- mond (dir.), La Premiere Internationale. Recueilde documents, Geneve, Librairie Droz, 1962, vol. I, p. 3-9. 2. Karl Marx, Le Capital, Livre I, tr. fro sous la dir. de J.-P. Lefebvre, ch. XXIV, Paris, PUF, 1993, p. 854 sq. 3. Ibid., ch. VIII, p. 261-262. 4. Ce qu'on pourrait appeler Ie schema Thomas More: on se souvient de la fayon dont, dans L'Utopie, celui-ci enchaine selon une impeccable logique la succession de« causes» et d'« effets » qui, depuis la propriete privee, mene jus- 26
  24. 24. Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions les a pas renvoyees non plus a. une malediction eternelle, mais les a inscrites dans une structure. Cependant, du fait que cette struc- ture economico-politique est celle du mode de production lui- meme, c'est-a.-dire qu'elle renvoie a. la fayon dont toutes les pratiques sociales dependent de l'activite « humaine » par excel- lence, c'est-a.-dire Ie travail (dans lequel, nous dit 1'Ideologie alle- mande, « les hommes produisent les conditions de leur propre existence », et ainsi « commencent a. se definir eux-memes »), Ie resultat d'une telle analyse structurale sur fond d'anthropologie se trouve constamment dedouble. Chez Marx plus que chez tout autre theoricien revolutionnaire, une problematique se constitue qui n'est plus celle du « tout ou rien » (c'est-a.-dire de la non-vio- lence ou de la contre-violence) mais tendanciellement au moins une problematique de l'anti-violence: en entendant par la qu'elle remonte d'un cran - mais d'un cran seulement -, jusqu'a. identi- fier et anticiper dans une structure historique de « production» des rapports sociaux les conditions determinees de la repetition historique de la violence. Dans Ie meme temps, cependant, la these anthropologique d'essence (et d'alienation de 1'essence) pousse irresistiblement Ie marxisme vers de nouveaux absolus, en parti- culier vers une nouvelle indetermination de l'histoire et de la nature - peut-etre ne sont-ce la. que les deux noms metaphy- siques de l'idee de structure, entre lesquels la « theorie materia- liste de l'histoire » ne cesse d'osciller -, d'OU resulte en quelque sorte une « deduction transcendantale » de la politique revolu- tionnaire comme violente abolition de la violence en tant que telle 1. On pourrait dire que la denegation des effets autodes- tructeurs de la violence revolutionnaire et leur transposition sous forme d'antinomisme eschatologique sont paradoxalement d'autant plus fortes que les conditions de la violence oppres- sive sont davantage determinees, soustraites a. la representation qu'a la misere, a la criminalite et a la guerre. 0'OU Ie projet de remonter a la cause premiere pour annuler toute la chaine: tollata causa, tollitur effectus... 1. Le nom de « dictature du proletariat » (lui-meme presque antinomique) a longtemps symbolise ce dedoublement de la perspective revolutionnaire dans son rapport avec Ie probleme de la violence. 27
  25. 25. Violence et civilite fantasmatique d'une mauvaise volonte ou d'une mechancete generique des oppresseurs. On tirerait des conclusions semblables de 1'autre formule de Marx : celle qui resume 1'intrication de la « violence» et du « droit» dans les conditions de l'exploitation, venue du fond de l'« accumulation initiale» et du processus d'expropriation des producteurs (dans la « boue et Ie sang », disait Rosa Luxemburg), et se perpetuant tout au long de l'histoire politique du capital et de son emprise sur les rapports sociaux, dans Ie « despotisme d'usine » (le travail aliene) comme dans l'« armee industrielle de reserve» (Ie chomage de masse) qui sont comme les deux poles - Charybde et Scylla - de la condition proletarienne. Marx n'a jamais pense que la domination capitaliste fut un processus fonc- tionnel, ou plus exactement il a taujours montre 'que Ie capita- lisme developpe simultanement la fonctionnalite economique et l'exces de la repression sur les exigences fonctionnelles de l'eco- nomie, comme une condition meme de sa forme: exces de la surexploitation sur l'exploitation, sans lequel il n'y aurait pas d'ex- ploitation; exces de la lune des classes (a commencer par la lune de la classe dominante, preventive ou repressive 1) sur l'Etat lui- meme, sans lequel il n'y aurait pas d'Etat; exces de la violence « physique» sur Ie droit, sans lequel il n'y aurait pas de droit; mais aussi exces du droit, qui codifie et legitime la violence, sur la vio- lence « nue »2. Dne telle analyse peut entrainer que la « lune de classe revolutionnaire » se presente comme liberation de la vio- lence (dans taus les sens du terme), en tant que « verite» latente des formes memes du droit. Ala limite, nous avons anouveau la representation antinomique d'une montee aux extremes, dans 1. Louis Althusser a roujours insiste sur Ie fait que, dans l'hisroire du capi- talisme, la « lutte de classe des dominants » precede preventivement la resis- tance, la « lutte de classe des domines » : c'etait lit clairement une figure de I'exces au sein de la structure. 2. Je m'inspire ici pour une part des excellentes formulations de C. Mala- bou dans «Economie de la violence, violence de l'economie (Derrida et Marx) », art. cit. Cf aussi mes articles « Pouvoir » (dans Dictionnaire critique du marxisme, op. cit.) et « Cidee d'une politique de classe chez Marx» (dans B. Chavance (dir.), Marx en perspective, Paris, EHESS, 1985). 28
  26. 26. Ouverture. Violence et politique : quelques questions laquelle Ie depassement ou la releve de la violence comme telle seraient d'autant plus imminents que celle-ci se manifesterait sous une forme plus « nue ». Mais elle peut conduire aussi a l'idee que toute politique, y compris la politique f(~volutionnaire, est une combinaison ou une « negociation » infinie des strategies de la force et du droit: droit contre droit, violence contre violence, droit contre violence et violence contre droit (ce qui, soit dit en passant, est assez leniniste, parce que c'est assez machiavelien), dans laquelle Ie recours necessaire ala contre-violence et son effi- cacite meme dependent de sa capacite a inclure aussi un moment (moral, intellectuel, mais surtout politique) d'anti-violence 1. Que la reflexion de Marx ne soit jamais vraiment sortie de cette oscillation, en consequence du double mouvement de « critique de la politique » et de « critique de l'economie » (ou de theorisa- tion d'une economie generalisee, reliant la propriete et Ie travail a l'Etat et ala lutte des classes) qui est Ie plus profond de sa pensee de l'historicite; que, par voie de consequence, les marxistes apres lui (dont tres peu ont ete capables de seulement maintenir ouverte la question de la multiplicite des ftrmes de la politique revolution- naire : on sait qu'ils ont eu plutot tendance a porter de nouveau a 1. Pourquoi, dira-t-on, ne pas avoir ici recours aux le'rons de Gandhi? 11 me semble que, en depit de l'extreme interet de son idee de la « non-violence », qui ne se reduit pas a la morale, mais qui est bien une idee politique -l'idee d'une « non-violence» determinee, organisee, mise en ceuvre collectivement selon une strategie, en vue de creer un rapport de forces contre la violence institution- nelle (ou d'inverser Ie rapport des forces apparentes) et d'atteindre des objectifs determines -, Gandhi ne suffit pas a regler la question que nous examinons ici. Non seulement en raison de l'incertitude des effets que semble produire la politique gandhienne : c'est-a-dire de l'effrayante revanche de la violence col- lective qu'elle a menagee historiquement. Car la question de savoir ce que cette revanche, precisement, doit aux conditions historiques, et ce qui resulterait de ses propres contradictions internes, n'est pas plus claire que dans Ie cas du le- ninisme. Mais aussi parce que cette « non-violence» est au service d'une fin determinee, dont elle constitue Ie moyen: Ie nationalisme, inseparable il est vrai d'une grande revendication d'egalite et de liberte. Et parce que l'ethique associee a cette politique, et presentee camme sa condition, est une ethique de l'interioriti: mais savons-nous exactement ce qu'est l'interiorite dans la civili- sation indienne? J'y reviens plus loin, dans Ie chapitre « Lenine et Gandhi: une rencantre manquee? » (infra, p. 305 sq.). 29
  27. 27. Violence et civilite 1'absolu telle ou telle « strategie » en fonction des circonstances et des logiques d'organisation) en aient ete paralyses, c'est ce qui fait pour nous aujourd'hui plus que jamais la necessite de penser la politique (ou la « question de la politique ») dans les categories de Marx et cependant aussi contre elles. Leconomie generalisee est au moins un des noms sous lesquels a ete reconnue 1'impurete constitutive, l'hiteronomie de la politique dont resulte 1'impossibi- lite d'une simple « releve » de l'oppression ou de 1'inegalite par 1'Etat, Ie droit, la volonte et les droits de 1'homme. Elle est aussi un des noms sous lesquels 1'utopie de la fin de 1'histoire, comme fin du cycle de la violence et de la contre-violence, a ete encore une fois pensee comme Ie fondement, la reference ultime d'une politique « vraie ». Cette aporie est d'autant plus interessante qu'~lle peut etre confrontee ad'autres fa<;:ons, acertains egards opposees, de penser l'heteronomie de la politique, dans lesquelles nous n'aurions pas affaire aune economie generalisee, mais aune violence symbo- lique ou aune ideologie generalisee. Je pense par exemple aSpi- noza : son analyse du probleme de la liberte d'expression et des confEts religieux dans Ie Traite theologico-politique, tout autant que celle de Marx, parcourt un trajet qui enracine la liberation dans la resistance. J'ai essaye naguere de montrer que la politique de la liberation chez Spinoza, en tant que politique de « transfor- mation interieure de la religion », repose sur l'idee qu'il existe un « minimum incompressible» (Ie mot est de Deleuze) pour l'ex- pression des opinions theologico-politiques 1. Cela tient ace que 1'idee d'une « opinion privee » - comme on parle de « langage prive » - est une contradiction dans les termes : la pensee a tou- jours comme condition de possibilite sa propre communication, et il n'est au pouvoir d'aucun homme (puisque l'« homme pense ») de ne pas parler ad'autres, et surtout de ne pas leur dire ce quii pense. 11 Ie peut d'autant moins qu'une interdiction plus forte lui est signifiee. En sorte qu'aucune operation de repression ou de censure (meme et surtout si elle respecte soigneusement Ie « for 1. E. Balibar, « Spinoza, l'ami-Orwell- la craime des masses» [1985], La Crainte des masses, op. cit.; ainsi que Spinoza et La politique, Paris, PUF, 1985. 30
  28. 28. Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions interieur », comme c'est Ie cas chez Hobbes) ne peut jamais « re- soudre» la question de la conflictualite ideologique dans une societe humaine. Et que, du mouvement de communication des pensees (de transformation des pensees en« notions communes ») qui a deja commence dans la formation et la formulation de toute pensee singuliere, procede sans solution de continuite (par un conatus irrepressible) un mouvement « anti-violent» de negation et d'affirmation politique trans-individuelle. Une resistance in- dividuelle a la censure est aussi par definition collective et ainsi refondatrice de la politique. Mais cela n'implique nullement qu'en elles-memes toutes les opinions collectives soient bonnes ou demo- cratiques, et il faut convenir que, de ce fait meme, la question de l'institution de la paix sociale, ou de l'espace d'une « libre com- munication » des opinions et des croyances, est destinee a rester indefiniment ouverte, du moins en tant qu'elle vise la stabilite et la legitimite d'une communaute. L'antinomie que designe Ie mot d'ordre fameux : « pas de liberte pour les ennemis de la liberte », demeure insurmontable I. Exactement comme Marx, bien que sur un terrain totalement different, et a l'oppose de Hobbes, Spinoza montre donc que 1'« etat de nature» se continue dans 1'« etat de societe », ou plutot qu'en toute rigueur il n'y a pas d'etat de nature, et que I'histoire de la societe, ou Ie champ de la politique, est celui d'un exces ou d'un reste ineliminable de violence (au moins latente) sur les formes institutionnelles, juridiques ou strategiques, de sa reduc- tion et de son elimination. Simplement, Ie mixte « naturel-histo- rique» ou la structure a laquelle nous avons affaire ici n'est pas celui de la production et de l'exploitation, mais celui de la croyance et de la communication: c'est ce qu'on pourrait appeler Ie champ de l'imaginarisation du symbolique, OU la violence surgit de ce que Ie scheme communautaire apparait toujours encore comme condition et comme forme de la communication et du politique 1. La phrase est attribuee 11 Saint-Just. Bien que sous eette forme litterale die ne figure pas dans les diseours justifiant la Terreur (en partieulier eelui du 13 ventose an II, « Sur Ie mode d'execution du deeret eontre les ennemis de la Revolution ,,), elle n'en trahit pas ['esprit. 31
  29. 29. Violence et civilite lui-meme, en se projetant dans la figure de la normalite et de l'anormalite des corps, des comportements, des valeurs, des « cul- tures » et des « appartenances », marquees des signes de l'identite et de la difference. Le schibboleth de Derrida est, ames yeux, une admirable expression et analyse de cette imaginarisation du symbolique 1. On voit qu'il y a paradoxalement a la fois un remarquable parallelisme entre la structure analysee par Marx, qui constitue l'arriere-plan de sa these du role ineliminable de la violence dans la liberation, et celle analysee par Spinoza, qui constitue l'arriere- plan de sa these du retour de la violence dans l'institution de la collectivite, et cependant une totale incompatibilite des deux. On en conclurait aisement que Marx a fondamentalement ignore l'« autre scene» de la politique, celle de l'appartenance commu- nautaire, donc celle de la violence symbolique (bien qu'il l'ait nommee, ou qu'il nous ait legue avec Ie mot d'ideologie un des noms qui lui conviennent Ie mieux), de meme que Spinoza a fon- damentalement ignore Ie caractere irreductible de I'antagonisme economique (sans doute parce que, sur Ie plan economique, OU Ie conatus peut etre pense comme « force productive », Spinoza est fondamentalement optimiste et utilitariste). On serait meme tente d'en conclure que chacun d'eux a precisement ignore la « cause absente» dont il pen;:oit les effets, en tant qu'exces de la violence sur la rationalite politique (qu'il s'agisse de rationalite de la production ou de rationalite de la communication). En sorte que la condition (la « raison des effets ») qui toujours encore lui echappe est d'une certaine fac;:on celle que l'autre lui designe : economie pour I'ideologie, ideologie pour l'economie. De fait, si I'economie a bien ete (et est toujours) l'autre de la politique (et par consequent Ie lieu meme de sa realite, de ses « causes» et de ses « effets »), I'ideologie ne cesse de se manifester comme l'autre de eet autre, et done comme la realite (ou la « matiere ») meme de cette realite. Mais l'inverse n'est pas moins vrai. 1. Bien que je n'ignare pas qu'ils ant peu d'affinire reciproque, je ne puis eviter de Ie rapprocher de l'analyse des « rassemblemenrs » propasee par Jean- Claude Milner dans Les Noms indistincts, Paris, Le Seuil, 1983. 32
  30. 30. Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions Le « lieu» propre du surgissement de la violence dans son croi- sement avec 1'histoire, OU la politique se trouve ala fois sommee d'« intervenir» et dans 1'incapacite de « resoudre definitivement la question », ne serait ainsi rien d'autre que ce point de rencontre et de glissement 1'une sur 1'autre de 1'economie et de 1'ideologie. Mais ce lieu, precisement, n'est qu'un point de fuite, meme s'il ne cesse de se materialiser, par exemple dans la souffrance et la pro- testation des corps 1. Oserai-je dire ici que la seule chose, pure- ment negative, que j'apenrois d'intelligible dans 1'atroce tragedie yougoslave, c'est que jamais l'affrontement des « communautes » ethnico-religieuses, si ancienne ou recente que soit leur inimitie, n'aurait echappe ace point aleur propre capacite politique (et done a1'espoir d'une solution reelle : car comment imaginer que celle-ci puisse venir d'une autorite exterieure? c'est alors en effet qu'on verrait la « fin de la politique ») s'il n'etait pas totalement surdetermine par la contrainte de fer d'une economie interna- tionale de domination et d'exclusions. Mais jamais non plus la concurrence des systemes sociaux, des politiques economiques et des forces productives sur Ie marche europeen ou mondial n'au- rait aussi totalement echappe atout calcul d'interet ou atoute mediation institutionnelle, si elle n'etait pas surdeterminee par la contrainte de fer de 1'identification aune communaute imagi- naire, qu'elle soit socio-politique ou nationale-sociale, ethno-natio- nale ou ethno-religieuse. Or « aux extremeS» (ces extremes dont, presque toujours, on ne sait qu'on les a atteints que lorsqu'il est trop tard pour s'en ecarter), il n'existe anotre connaissance aucun discours commun qui s'adresserait ala fois aces deux contraintes pourtant inseparables. Cependant, puisque j'ai avance aplusieurs reprises la formule d'une anti-violence, comme designation hypothetique d'une « autre negation» politique de la violence, je voudrais, pour con- clure, indiquer en quelques mots ce qui me semble caracteriser 1. AI'evidence, Ie caractere physique de la violence, c'est-a-dire son rapport essentiel au corps (il faut sans doute aller jusqu'a dire qu'une violence« morale» est elle-meme toujours physique), ne reieve pas plus de 1'« economie » que de 1'« ideologie », et c'est dans cette modalite paradoxale de negation simultanee qu'il appartient aux deux. 33
  31. 31. VioLence et civiLite la forme dans laqueUe nous sommes aujourd'hui sommes de continuer a travaiUer cette aporie. Il me semble, en effet, que nous sommes contraints paradoxalement de penser a la fois toujours plus d'objectivite et toujours plus de subjectivite de la violence. Ou, si l'on veut, par rapport a des descriptions classiques, normalisees, les formes et les effets de violences, auxquels nous avons affaire et qui mettent en question la possibilite meme d'une politique, ap- paraissent a la fois comme « ultra-objectifs » et comme « ultra- subjectifs ». Des formes ultra-objectives: cela veut dire des formes dans les- queUes la violence est encore plus inextricablement melee de naturalite et d'universalite. Je pense d'abord ala fac,:on dont agis- sent et se presentent aujourd'hui certaines epidemies, certaines inondations, certains tremblements de terre, certa{ns phenomenes de desertification. Rien n'est moins purement naturel que ces pre- tendues « catastrophes natureUes », ou plutot rien n'est moins naturel que la fac,:on dont elles frappent differentieUement les regions du monde et les populations, dont les unes sont conside- rees comme des chefs-d'ceuvre en peril, cependant que les autres sont presentees comme surnumeraires, responsables de la « bombe demographique » qui menacerait la planete. De la a penser qu'il y a une correspondance « instituee» entre la distribution inegale des moyens de lutte contre Ie Sida et la necessite de « reguler » la population mondiale, il y a un pas qu'il est fou de franchir, mais franchement inconscient de recuser a priori. De meme qu'il est impossible de ne pas etablir de relation entre ladite surpopulation mondiale et la fac,:on dont des enfants ou des adultes du tiers- monde sont utilises comme fabriques d'organes a transplanter, avec ou sans leur « accord », dans des hopitaux du monde deve- loppe. Cependant, il est clair aussi, non seulement que 1'usage me- me passif 1 de teUes « strategies» de regulation est a double tran- chant, mais qu'il efface tendancieUement la limite des processus 1. Precisement : nous savons que cet usage est essentiellement fait de « pas- sivite ». II est l'analogue al'echelle internationale de la « non-assistance aper- sonne en danger », dont aucun «droit d'ingerence humanitaire» n'effieure meme l'ampleur. Mais acette echelle ce n'est plus un « crime ». 34
  32. 32. Ouverture. Violence etpolitique : quelques questions sociaux et des processus physico-biologiques. En d'autres termes une violence de masse qui n'est evidemment pas sans causes sociales (et notamment sans causes economiques) est irremedia- blement sans sujet social. Ceci pour la naturalite. Je pense ensuite a. la fayon dont se disseminent dans ce qu'on appelle 1'« economie-monde »- qui est tout aussi bien l'ideologie- monde - les phenomenes de nationalisme et de racisme. Le racisme moderne a toujours ete Ie « supplement interieur» du nationalisme, c'est-a.-dire non pas la simple exacerbation de la xenophobie mais, en un sens, exactement l'inverse : la repulsion et la discrimination, qui s'adresse a. 1'« ennemi complementaire 1 », surgit des exclusions et des frontieres interieures, au les produit pour les besoins de la constitution d'une ethnicite fictive 2. Que se passe-t-il, cependant, lorsque l'effacement des frontieres exte- rieures, au plutot leur interiorisation et leur instrumentalisation par des politiques economiques, militaires, humanitaires, commu- nicationnelles qui ant immediatement pour terrain de manceuvre un espace geopolitique mondial, ne laisse plus tendanciellement exister que des frontieres interieures, soulignees au non d'un trait de souverainete? Lorsque la creation au la recreation, la sur- veillance et Ie franchissement selectif de ces frontieres par dif- ferentes categories de populations riches et pauvres, du Nord et du Sud, de I'Est et de I'Ouest, etc., en bref differentes especes d'hommes « superieurs » au « inferieurs », armes au non, « televi- sualises » au non, est devenu a. la fois Ie laboratoire du « nouvel ordre mondial », et Ie point de fixation des violences institution- nelles et de leurs sous-produits individuels et collectifs plus au mains spontanes? Alors il semble que Ie rapport traditionnel entre racisme et nationalisme a tendance a. s'inverser. En d'autres 1. Formule, on s'en souvient peut-etre, de Germaine Tillion pendant la guerre d'Algerie (if Les Ennemis complementaires. Guerre d'Algerie [1960], Paris, Tiresias, 2005). 2. E. Balibar, « Racisme et nationalisme », dans E. Balibar et 1. Wallerstein, Race, nation, cfasse. Les identites ambigues, Paris, La Decouverte, 1988. Lex- pression de « frontiere interieure » est cruciale chez Fichte; if E. Balibar, « La frontihe interieure : reflexions sur les Discours afa Nation allemande de Fichte » [1990], La Crainte des masses, op. cit. 35
  33. 33. Violence et civilite termes, c'est Ie nationalisme (un nationalisme « anachronique », posterieur a toute possibilite de creer ou de recreer des Etats- nations autonomes, et que pour cette raison on serait tente d'ap- peler « nationalisme post-national ») qui, de plus en plus, devient une fonction du racisme 1. Une aporie tres profonde en resulte evidemment pour 1'usage politique de la notion d'humanisme. Car si la politique antiraciste s'est necessairement inscrite et pensee elle-meme dans une pers- pective humaniste, c'est qu'elle a oppose aux divisions soi-disant naturelles de l'humanite la presomption de son unite. Mais des lors que, de fac;:on pratique et non plus ideale, cette unite de l'hu- manite existe comme population du monde entier immediate- ment en communication avec la totalite d'elle-meme, et qu'elle est precisement liee aune multiplication des frontieres interieures et aune universalisation des « seuils de tolerance », il n'y a plus de possibilite simple d'imaginer et de symboliser la fraternite univer- selle par 1'unite ideale du genre humain. C'est precisement quand, au fond, personne ne eroit plus a des humanites distinctes que Ie processus de differenciation ne connait plus de limites. Le triomphe et la violence propre de l'humanitaire sont Ie tombeau de l'humanisme : ceci pour l'universalisme. Plus nous nous rapprochons d'une description des formes contemporaines de la violence institutionnelle, cependant, plus les formes ultra-objectives de la violence dans la conjoncture ac- tuelle se renversent en formes de son ultra-subjeetivite. Je vou- drais suggerer Ie paradoxe suivant, qui rejoint formellement certains diagnostics relatifs al'« individualisme post-moderne », mais en essayant de laisser de cote leur presentation cynique aussi bien que leur na'if emhousiasme. Lidee que Ie « retour» des ideo- logies communautaires fondees sur l'appartenance exclusive et Ie particularisme ou, au contraire, sur les aspirations cosmiques a une « citoyennete du monde » entendue comme rentree dans Ie 1. Certains diraient: Ie nationalisme n'est que rune des ftrmes, jamais la seule, jamais pure, de l'exacerbation des conflits et violences « communau- taires », Mais ceci a l'epoque moderne n'est qu'une fayon de designer Ie racisme mondial, car toutes les « communautes » actuelles ou virtuelies som roujours deja inscrites dans une structure de differenciation et de hierarchisation, 36
  34. 34. Ouverture. Violence etpolitique .' quelques questions sein de la nature apres les mefaits de la civilisation, constitue un phenomene de reaction ou de compensation (lui-meme violent) al'effondrement reel ou symbolique des cadres institutionnels, est sans doute aujourd'hui un lieu commun. Plutot que de la rejeter, ne conviendrait-il pas, cependant, de lui ajouter un ele- ment supplementaire? Comment s'eronner d'un retrait general du politique, comment s'eronner d'un sentiment massif de son inutilite et de son impuissance, si la violence n'apparait plus ni comme 1'oppose de 1'institution, ni comme Ie symptome du detournement de sa fonction et de son accaparement par une « caste» ou par une « classe dominante », mais en quelque sorte comme la condition genirale du fonctionnement des institutions, la « naturalite universelle » des institutions? Si elle se presente ala fois comme Ie principe de leur proliferation et comme Ie rappel quotidien de leur « choseite » insaisissable, d'OU procede en per- manence l'ambivalence de la protection et de la securite qu'elles assurent I? Une telle situation est sans doute al'origine du renouveau des representations « hobbesiennes » de la politique et de 1'hisroire comme « guerre de chacun contre chacun » par opposition aux visions optimistes issues des Lumihes (y compris la vision marx- iste). Elle n'a pourtant rien d'un « etat de nature », car elle ne se fonde pas sur Ie partage de la nature et de la culture, de la violence et de 1'institution, mais au contraire sur leur fusion et sur leur equivoque permanente. C'est pourquoi elle porte al'extreme les effets d'ambivalence et de double bind qui caracterisent roujours Ie rapport « subjectif» des individus ala violence. En elle reside a la fois une imperieuse sommation adressee aux individus d'avoir a reconnaitre au fond d'eux-memes, hors de route condition determinee et de route structure, un « mal radical» ou une source 1. Par exemple dans ce qu'on pelit appeler Ie fonctionnement « securitaire- insecuritaire » des appareils d'Etat, ou dans la generalisation des politiques de provocation it la violence armee qu'a, sembIe-t-il, illustree la« guerre du Golfe» de 1991 en vue de donner consistance au « nouvel ordre international» (on suscite materiellement et ideologiquement un « terrorisme d'Etat» pour qu'un « contre-terrorisme »mondial, substitut de l'impossible organisation de la secu- rite collective, apparaisse indispensable... ). 37
  35. 35. Violence et civilite ongmaire de violence, mais aussi une condition d'impossibi- lite pour Ie developpement de toute dialectique proprement subjective (et intersubjective) de la liberation: comme passage de la passivite a 1'activite, de l'oppression ala liberte et de l'iso- lement a la collectivite. Au fond, Ie presuppose commun du « minimum incompressible» spinoziste, de la « politique des droits de l'homme » revolutionnaire, de la lutte et de l'emancipa- tion marxiennes, etc., etait toujours 1'idee d'une nature humaine minimale dans laquelle Ie rapport transindividuel (qu'on l'appelle utilite, sympathie, fraternite, communisme, communication, ou autrement) est originairement noue a 1'affirmation du sujet. Et c'etait sur cette base que pouvait se deployer une pratique poli- tique tendant a la conservation, a la reforme ou a la refondation de 1'institution. Mais avec la generalisation d'une situation d'in- distinction (ou de « non-separation ») de la production d'institu- tion et de la production de violence, une telle representation devient evidemment de plus en plus irreelle. Peut-etre cela veut-il dire tout simplement qu'aucune pratique politique n'est plus pen- sable, qui ne se fixe simultanement comme objectifde faire reculer partout, sous chacune de ses formes, la violence subjective-objec- tive qui supprime incessamment la possibilite de la politique. La politique alors ne peut plus etre pensee simplement ni comme releve de la violence (depassement vers la non-violence) ni comme transformation de ses conditions determinees (ce qui peut requerir 1'application d'une contre-violence). Elle n'est plus un moyen, un instrument pour autre chose, elle n'est pas non plus unefin en soi. Mais elle est l'enjeu incertain d'une confrontation avec l'element d'irreductible alterite qu'elle porte en elle. C'est cette autre circu- larite infinie que, du moins hypothetiquement, j'ai appelee ici « anti-violence ».
  36. 36. Premiere partie De l'extreme violence au probleme de la civilite (Wellek Library Lectures, 1996)
  37. 37. Le texte qui suit est l'adaptation ftan<;aise, redigee en 2009, de mes confe- rences de 1996 aI'Universite de Califomie aIrvine, prononcees en anglais, qui sont restees inedites dans la langue d'origine. Elles avaient fait entretemps I'objet d'une revision par Erin Ferris, que je remercie vivement de son aide. Pour faciliter I'intelligence de I'ordre suivi, je place en exorde les considerations introductives, initialement incorporees ala premiere conference. J'ajoute ega- lement en note quelques references complementaires plus recentes.
  38. 38. Le probleme que je voudrais aborder au cours de ces confe- rences est celui des relations entre la question de la violence et Ie concept de la politique. Ii s'agira d'abord de savoir comment Ie poser. Pour des raisons que j'espere mettre en evidence, il m'est apparu au cours des der- nieres annees, plus clairement que precedemment, que ce probleme commande pour une part essentielle nos reflexions sur Ie passe et l'avenir de la politique - tout cet ensemble d'analyses et de projets qui voudraient non seulement la comprendre, mais la reinven- ter. Belle decouverte, me direz-vous! La question de la violence est omnipresente, elle est dans les discours comme elle est dans les images et les scenes sur lesquelles se presente et se represente la poli- tique. Elle fait aussi, al'evidence, l'objet d'une instrumentalisation constante, servant toures les propagandes et tous les chantages. De sorte que nous pourrions etre tentes de l'ecarter purement et sim- plement, de peur de nous laisser capturer dans une mecanique de conditionnements et de faux problemes. Telle n'est pas, atort ou araison, rna position. Si distordue soit-elle, je crois que l'opinion trahit ici une vraie question: celle des diffirents concepts de fa poli- tique entre lesquels la violence (telle qu'on la penroit, qu'on l'em- ploie et qu'on l'affronte) opere comme un critere de distinction 1. Bien entendu ce point d'heresie est aussi par excellence Ie point d'ambivalence, ou la politique oscille entre la proclamation de son autonomie et celle de son insuffisance, qui peut la conduire are- chercher du cote de la philosophie, de la morale ou de la religion quelque supplement de sens (et a1'occasion de transcendance). 1. Ce qui n'est pas la meme chose, me semble-t-il, que de poser a priori I'antithese, ou l'incompatibilite, des concepts de « violence» et de « politique » (Eric Weill, ou de « violence» et de « pouvoir " (Hannah Arendt). 41
  39. 39. De l'extreme vioLence au probLeme de La civilite Toute discussion sur les rapports de la violence et de la poli- tique repose sur des exemples, des jugemems de valeur, des ideaux investis dans Ie choix meme des mots qui la definissem. Je ne saurais y faire exception. Pour cette violence que je quali- fierai d'extreme et dom je veux surtout parler ici, j'emploierai Ie terme de cruaute. lei non plus je ne pretends a aucune originalite. Ce dom il s'agit releve de la banalite, c'est ce qui nous assaille a chaque coin de rue du « village mondial ». Ou plut6t c'est ce dont la banalite s'impose une fois de plus a notre perception du monde environnant, comme la chose la mieux partagee, dont aucune region, aucune civilisation n'a Ie monopole, contre laquelle aucune n'est immunisee. Ce que je veux mettre en discussion, c'est la question de savoir jusqu'a quel point la. banalisation et l'extension universelle de la cruaute appellent non seulement (ce qui semble aller de soi) un engagement, des actions ou des reac- tions de defense, mais une reponse conceptuelle, une refonte du concept meme de la politique designant sa specificite en tant qu'elle se deroule dans l'element de la violence et en fonction de ses effets. Plus precisement je voudrais poser Ie probleme suivant : s'il nous ftut admettre qu'il existe une violence « extreme », dont les formes ne sont pas la simple contrepartie du fonctionnement des institutions, une violence qui n'est meme pas gerable par la politique dans les formes de ce qu'on a appele « l'etat d'excep- tion », lesquelles dibordent pourtant les limites de la politique de- finie comme construction d'une communaute, regulation du conflit social, recherche de l'interet public, conquete et exercice du pou- voir, gouvernement de la multitude, transformation des rapports sociaux, adaptation au changement, etc., si donc une telle vio- lence « extreme» sise au-dela de l'exception, effectivement existe, en quoi cette reconnaissance affecte-t-elle notre comprehension de la politique et de ses antinomies constitutives ?Quel est Ie dis- cours, ou Ie scheme d'intelligibilite, au moyen duquel nous serions en mesure de tenir ensemble, comme deux versants d'un meme probleme, une reflexion sur les circonstances qui font passer de la normalite a l'exception, puis a l'extremite de la violence (a la cruaute), et une reflexion sur la multiplicite des formes de la poli- tique, son heterogeneite ou sa dislocation intrinseque? 42
  40. 40. De l'extreme violence au probleme de fa civilite Je vois bien les incertitudes, les imprecisions qui afFectent cette formulation preIiminaire. Et d'abord la circuLaritedans laquelle elle est prise. Ne pourrait-on dire que toute identification d'une vio- lence quelconque comme « extreme» et comme afFectant ou dislo- quant Ie champ de la politique (social, institutionnel, historique) par les extremites auxquelles elle en vient, n'est jamais que l'ombre portee d'une certaine difinition de La politique, qui est affaire de convention? Les seuils, les frontieres dont nous suggerons qu'ils ont ete franchis (ou dont nous avertissons qu'ils vont l'etre...), ne sont jamais que des implications de notre concept de la politique, tel que noilS avons commence par Ie poser. J'en conviens. Mais Ie fait de classer les formes de la violence, et les formes de reponse ala vio- lence, d'une fa<;:on ou d'une autre, pourrait aussi constituer un cri- tere plein de signification pour identifier ce qui oppose entre elIes difFerentes conceptions de la politique, ou pour localiser theorique- ment les « points d'heresie » autour desquels tourne la definition de la politique. Nous pourrions dire aussi, bien sur, que Ie fait de pre- senter certaines formes de violence comme «extremes» (ce qui veut dire que noilS les installons au bordde l'intelligible aussi bien que du supportable) renvoie ades postulats ou ades prealabIes anthropolo- giques qu'il faudrait expliciter. Je n'hesiterai meme pas aadmettre qu'il depend de theses metaphysiques enveloppees dans notre com- prehension (ou pre-comprehension) de ce qui formerait la «limite» de I'humain, que ce soit dans notre rapport aux institutions sociales ou dans notre representation du cours de I'histoire. Bien loin de Ie contester, j'en ferai plutot l'un des enjeux et des objets de ce tra- vail: car c'est en ce point, precisement, qu'il s'impose de prendre en compte les presuppositions et les choix philosophiques qui sont tou- jours impliques dans notre representation de la politique et de son articulation aI'histoire comme continuite ou discontinuite evene- mentielle, production determinee ou indeterminee de situations. La reflexion que je souhaite engager m'apparalt donc aussi comme une fa<;:on privilegiee de comprendre ce qui n'abolit pas les questions metaphysiques, mais au contraire les intensifie, et aiguise leur tran- chant, lorsqu'on les reformule comme questions relatives aI'histo- ricite de la politique, et ala «politicite» (ou non-politicite...) de I'histoire que nous vivons et concevons comme I'horizon de notre 43
  41. 41. De l'extreme violence au probleme de la civilitr! existence. Si le mot « extreme» a un sens, sur lequel nous pou- vons jouer, ce sera precisement de menager un acces ditermine vers ces questions philosophiques constitutives. J'ai parle d'une politique qui serait « reaction» ou « reponse a l'extreme violence ». Et j'ai suggere que cette reponse pose Ie pro- bleme Ie plus difficile, Ie plus discriminant, lorsque noilS essayons de la concevoir non pas comme extrinseque (donc, en particulier, comme une « reaction de defense », qu'elle soit verbale ou institu- tionnelle), mais comme intrinseque ou interne a teliment de l'ex- treme violence. Comment la politique repondrait-elle effectivement a «l'extreme», si elle lui demeurait exterieure, c'est-a-dire si elle s'installait d'avance dans une position de retrait par rapport a l'ex- tremite? Mais d'autre part, serait-elle une reponse: regulatrice ou transformatrice, ou liberatrice, si elle n'etait que la reproduction ou la continuation de l'extremite? Telle est la question que j'aurai en vue dans la suite de ces conferences, sans posseder aucune garantie qu'elle soit susceptible de resolution. Pour en guider l'examen, je me servirai de deux noms, eux-memes programmatiques. Le pre- mier est purement formel : c'est celui d'unepolitique conr;ue comme «anti-violence». II pourrait ne designer qu'une tautologie, si nous ne prenions garde (comme je l'ai aussi suggere en d'autres lieux), qu'il y a differentes sortes de negation, et que parler d'anti-violence n'induit pas les memes effets que de parler de non-violence, ou de contre-violence. Ce sont meme la, voudrais-je suggerer, les trois poles d'une distinction qu'il est fondamental d'operer. Lautre nom dont je vais me servir est celui d'une politique de La civilite. Lui aussi est tres general, certes, mais il emporte toute une tradition ideolo- gique, des contextes d'histoire et de rhetorique, de sorte qu'il risque de prescrire par avance une reponse, et meme une reponse terrible- ment restrictive a la question posee, orientant la « reponse a la vio- lence »dans une seule direction, et enfermant par avance Ie concept de politique dans un systeme de contraintes ou de regles arbitraires. Linteriorite ou l'immanence revendiquee il y a un instant se retour- nerait alors en exteriorite. ]e Ie choisis neanmoins - au moins de fa'!on provisoire, car je n'exclus nullement d'etre oblige, a un mo- ment donne, de Ie completer ou de Ie remplacer par d'autres - en raison de sa valeur differentielle (j'avais propose naguere de 44
  42. 42. De l'extreme violence au probleme de la civilite distinguer hypothetiquement entre des politiques de l'emancipa- tion, des politiques de la transformation, et des politiques de la civilite), et des possibilites de variation qu'il comporte, en raison meme de son hiswire partagee entre les poles de l'institution et de la constitution (ou de l'education) subjective 1. Quelques precisions encore, tres rapidement, sur ce point. En envisageant, en somme, une double question - 1) aqueUes conditions est-il possible de penser une politique qui ne soit ni l'abstraction de la violence (( non-violence »), ni son retournement (la « contre-violence », en particulier sous ses formes repressives, etatiques, mais aussi revolutionnaires, qui supposent de la redou- bIer pour pouvoir la « monopoliser »), mais une reponse ou un deplacement internes? et 2) dans queUe mesure Ie nom de civilite convient-il pour designer cette action politique qui recherche spe- cifiquement une teUe « anti-violence» ?-, je me refhe delibere- ment aux metamorphoses qui ont jalonne 1'usage de la categorie de civilite, lorsqu'eUe est passee d'un contexte aI'autre, et donc a sa plasticite caracteristique 2. C'est ce qui la distingue, par exemple 1. E. Balibar, « Trois concepts de la politique : F_mancipation, transforma- tion, civilite » [1996], La Crainte des masses, op. cit. 2. II n'est pas possible de proposer ici une genealogie complete de la notion de civilite, comportant l'ensemble de ses bifurcations et de ses transformations dans les langues europeennes. Arna connaissance, d'ailleurs, Ie travail critique qui a ete fait sur « civilisation» (pour une part son derive et son successeur) n'est pas disponible pour « civilite ». Cf cependant Franc,:ois Bourricaud, article « Civilite », Encyclopaedia Universalis (2' ed., 1984); Edward C. Banfield (ed.), Civility and Citizenship in Liberal Democratic Societies, New York, Paragon House, 1992; Claudine Haroche, « La civilite et la politesse, des objets negliges de la sociologie politique », dans Cahiers internationaux de sociologie, vol. 94, 1993, p. 97-120; Philippe Raynaud, « Les philosophes et la civilite », dans Phi- lippe Roger (dir.), L'Homme des Lumieres de Paris aPhersbourg, Naples, Bi- blioteca Europea, Vivarium, 1995. Deja Ie latin civilitas (derive de civis, qu'on traduira plut6t par « concitoyen » que par « citoyen » si l'on suit les indica- tions de Benveniste dans « Deux modeles linguistiques de la cite », Problemes de linguistique generale, II, Paris, Gallimard, 1974) bolue du sens objectif 0'appartenance a la civitas) au sens subjectif Oes « vertus » du citoyen). C'est Ie Moyen Age qui, dans Ie cadre de la premiere Renaissance urbaine (XIII'- XIV' siecles) en fait l'equivalent de politeia pour designer Ie « regime civil» par opposition au regime de pouvoir ecclesiastique ainsi qu'a l'imperium militaire. Al'age classique (dans les debats entre philosophes des Lumieres a la franc,:aise 45
  43. 43. De l'extreme violence au probleme de la civilite (en fran<;:ais), de « civilisation» au, d'un autre cote, de « poli- tesse ». Letymologie et 1'histoire des premiers usages de civilite en fran<;:ais (ou de civility en anglais, civilta en italien) renvoient au latin civilitas, lui-meme considere comme l'equivalent du grec politeia, que les ecrivains de la Renaissance entendent ala fois au sens de communaute politique et au sens de constitution ou et representants du Scottish Enlightenment) les usages du terme jouent un role crucial dans la definition et la critique des relations entre l'idee de progres et celle de l'autonomisation de la societe - dite precisement « civile » - par rap- port a la tutelle du pouvoir monarchique. IIs tendent neanmoins a se diviser entre Ie pole de la «vie privee» (politesse, amitie) et celui de la «sphere publique » et du gouvernement (police, civisme). C'est (chez Montesquieu et au-dela) la notion des mlEurs qui fait Ie lien entre ces differents poles, avant de se repartir elle-meme tendanciellement entre les regnes de la, civilisation ou de la culture (par opposition a la « barbarie ») et de la sociabilite (par opposition au confEt ou a la guerre). Dans l'intervalle se situe Ie moment preclassique OU figurent les usages qui importent Ie plus direetement a la problematique que j'essaye ici de mettre en place: l'usage erasmien (civilitas puerilis), dont Nor- bert Elias a fait la pierre d'angle de sa celebre entreprise d'une genealogie de la « civilisation des moeurs » ou de la constitution des procedures de normalisa- tion de la conduite individuelle en societe (N. Elias, Ober den Prozess der Zivi- lisation [1969] ; « L:histoire de la notion de civilite », La Civilisation des mlEurs, tr. fr. P. Kamnitzer, Paris, Calmann-Levy, 1976, p. 77 sq.) ; et l'usage machiave- lien (vivere civile), qui se caracterise par ceci (decisif dans notre perspective) que la civilta denomme (comme un probleme plutot que comme une solution) une qualite du gouvernement recouvrant afa fiis Ie moment de la paix et celui du confEt, a condition que soit preservee l'utilite commune (donc situee dans une zone intermediaire entre la concorde et la guerre civile) (cf Marie Gaille- Nikodimov, Conflit civil et libertl. La politique machiavelienne entre histoire et medecine, Paris, Honore Champion, 2004). Je profite de cette note pour si- gnaler l'interet dulivre de John Keane, Reflections on Violence (Londres, Verso, 1996), paru trop tard pour que j'aie pu en tenir compte dans l'elaboration de ces conferences. II se situe explicitement dans la perspective de la « re- decouverte de la societe civile» et vise a conceptualiser une politics o/civility qui serait l'antithese des formes majeures de l'incivilite manifestes dans l'emer- gence d'une uncivil society sur Ie fond des nouvelles uncivil wars: politique « destinee a rendre publics des phenomenes aussi varies que Ie meurtre, et Ie viol, Ie genocide et la guerre nucleaire, la violence des institutions disciplinaires, la cruaute envers les animaux, la maltraitance des enfants et la peine capitale, de fac,:on a en limiter les consequences» (p. 22; je traduis). Enfin, dans son ouvrage Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits (Paris, Le Seuil, 2003), Etienne Tassin fait de civilite Ie substantif implique dans l'idee d'une « societe civile mondiale ». 46
  44. 44. De l'extreme violence au probleme de fa civilite regime de gouvernement. Cette signification attestee chez les phi- losophes et les lexicographes (en France, particulierement, Oresme) evolue a1'age classique vers la signification apparemment plus res- treinte de « bonnes m<rurs» ou de « bonnes manieres », donc de « politesse », mais consideree du point de vue de sa fonction d'orga- nisation de la societe et de ses hierarchies ou du « commerce» entre ses parties constitutives. Elle forme donc Ie correlat - en tant que vertu, ou puissance - d'une certaine notion classique de la societe civile. Notons ace sujet que dans la conception hegelienne, sur laquelle nous allons longuement revenir, Ie concept qui se laisserait au mieux traduire par « civilite » en ce sens n'est pas la burgerliche Gesellschaft, strictement classificatoire et juridique, mais la Sittlich- keit, concept profondement politique qui enveloppe les spheres « etatique » et « non etatique » de l'action collective 1. Et que l'un des aspects au moins de ce que Foucault en est venu adesigner par « gouvernementalite » (en tant que « controle de la fa<;:on dont les individus se gouvernent eux-memes », ou action sur une action, qui permet de repenser les modalites de l'assujettissement et de la sub- jectivation comme une relation interne aux jeux de pouvoir) est justement la recherche atravers 1'histoire des modalites ou des stra- tegies de civilite 2. Nous sommes ainsi amenes aouvrir encore une troisieme question al'interieur des deux precedentes : elle porte sur Ie point de savoir en quoi la civilite repondant de l'interieur al'ex- treme violence contemporaine est une forme politique qui revient comme une tradition ancienne, periodiquement reactivee, ou une forme qui est encore avenir comme une invention que nous som- mes sommes d'effectuer. A moins que precisement elle ne soit cet aspect de la politique qui ne peut revenir que dans la modalite d'une invention, parce que la violence extreme alaquelle elle repond est elle-meme toujours nouvelle, imprevisible. 1. Cf Jean-Pierre Lefebvre et Pierre Macherey, Hegel et fa societe, Paris, PUF, 1984. 2. Michel Foucault, Naissance de fa biopolitique. Cours au College de France, 1978-1979, Michel Senellart (ed.), Paris, Gallimard/Le Seuil, « Hautes etudes", 2004; Dits et Ecrits, 1954-1988, t. IV (1980-1988), Daniel Defert et Franc,:ois Ewald (eds), Paris, Gallimard, 1994, p. 213 sq., p. 582 sq., p. 728 sq., p. 750 sq., p. 785 sq. 47
  45. 45. De l'extreme violence au probleme de la civilite Je parle d'anti-violence parce que Ie prefixe anti-, comme dans antithese, antipathie, antinomie, designe la modalite la plus gene- rale du geste de « faire face» - y compris de l'interieur de la cite ou de la communaute -, c'est-a-dire de se mesurer a ce qui, sans doute, est demesure, ou incommensurable (Hblderlin, on Ie sait, designait Antigone comme l'antitheos). C'est pourquoi je l'op- pose aussi bien au geste de se detourner, ou de s'excepter, voire de se proteger (que designe l'expression de non-violence, en tant qu'elle cherche a eviter les extremites, ou ales repousser), qu'au geste de retourner la violence ou de la retribuer par une contre- violence, qui se presente ainsi comme seconde, et, comme telle, legitime, face a une « premiere violence », generalement presentee comme ilIegitime. Mais je ne decide pas d'avance si ces distinc- tions hypothetiques, logiquement construites, sant reellement tenables, si la politique de civilite contient en elle-meme des mo- ments de non-violence ou de contre-violence, si elle tend a depas- ser, abolir, transfigurer ou reguler institutionnellement la violence. Pas plus que je ne decide par avance si la violence extreme a laquelle se mesure une politique de la civilite, suivant differentes strategies, lui est radicalement heterogene, ou bien lui apparait comme sa propre violence immanente qu'elle reflechit et qu'elle travaille. Toutes ces possibilites doivent, par principe, demeurer ouvertes. Mon intention est de proceder a cette exploration en trois vagues de lectures et de discussions. Dans un premier temps, je m'interesserai, a partir de Hegel, a la conversion de la violence en institution, en droit ou en pouvoir, et a la possibilite d'une vio- lence inconvertible a laquelle conviendrait precisement Ie nom de cruaute. Dans un second temps, je discuterai I'heterogeneite in- trinseque que recouvre cette notion, et je tenterai d'en proposer une topique, a des fins essentiellement heuristiques. Pour finir, je reviendrai ala civilite, et j'esquisserai une confrontation entre dif- ferentes strategies politiques qu'on peut ranger sous ce nom, en les rapportant a des sujets institutionnels ou non institutionnels. II apparaitra alors, sans doute, que les problemes ainsi poses ne pou- vaient etre, a proprement parler, « resolus ». Du moins pourra- t-on esperer les avoir un peu mieux formules.
  46. 46. 1. Premiere conference Hegel, Hobbes, et la « conversion de la violence» Avant d'entamer la lecture du texte hegelien qui me servira ici de point d'appui, il me semble utile de prendre acte du « tournant hobbesien » qui, depuis quelques annees et Ie cas echeant par l'intermediaire d'autres references (kantiennes, freudiennes, ou schmittiennes) semble avoir affecte Ie discours de la philosophie politique. De la representation d'un espace politique qui, selon la celebre formule de Max Weber, serait celui de la « guerre des dieux », c'est-a-dire des conflits de valeurs et d'ideologies pretendant incarner l'universel, ou, dans une conception post-marxienne, celui des pro- jets et des proces de transformation de la societe, on semble etre revenu a une representation de la politique camme tentative (peut- etre vouee a!'echec, au bout du compte) pour maitriser la condition de violence « primaire» dans laquelle se meuvent les groupes hu- mains. Le changement (que certains decrivent comme un tournant « neo-classique », en evoquant l'influence d'auteurs aussi differents que Leo Strauss ou Hannah Arendt) releve bien de l'anthropologie, a ceci pres qu'il ne renvoie pas tant a la « nature humaine »originaire (et aux differentes fa~ons de la cancevoir) qu'a l'idee d'une origine definitivement perdue, a une nature « post-historique »telle qu'elle a ete transformee ou telle qu'elle subsiste, mecannaissable, par-dela tout un cycle de « culture» et de « progres »1. La proliferation de 1. L'expression de « post-histoire » a ete popularisee par Pasolini (dopo- storia). Mais en realite elle vient de Marx, qui parle de Nachgeschichte dans un 49
  47. 47. De l'extreme violence au probleme de fa civilite confEts a base ethno-religieuse et leur transformation apparem- ment irresistible en guerres identitaires nationales ou trans- nationales qui eclatent aussi bien au centre qu'a la peripherie de ce qui fut le monde occidentalise, l'atomisation et l'in- compatibilite mutuelle des mouvements sociaux qui, jusque dans un passe recent, semblaient former les composantes d'un meme grand mouvement d'emancipation des exploite(e)s et des domine(e)s, alimentent incontestablement cette representa- tion. Elle converge avec 1'idee que, sur la scene desormais mon- dialisee de la politique, les passions et les interets qui se deploient a travers les frontieres institutionnelles aussi bien que territo- riales incarnent de pures volontes de puissance: c'est ce que resume bien, par exemple, au-dela de son contenu qui ne manque pas d'interet, le titre du livre de Benjamin Barber, Djihad versus McWorld I. Force est pourtant de noter une difference fondamentale avec 1'idee de la « guerre de chacun contre chacun » qui, pour 1'auteur du De Cive et du Leviathan, appelle la contrainte d'une puis- sance souveraine « telle qu'aucune puissance sur la terre ne puisse 1'egaler» et inspire aux hommes la meme terreur qu'elle. D'abord, l'etat de nature selon Hobbes est un monde OU regne l'egalite : plus exactement, la lutte qui s'y deploie dans toutes les directions y retablit en permanence l'egalite de tous dans la forme extre- me de 1'egalite devant la mort (et le risque de mort). Or le monde contemporain se caracteriserait plutot par le fait que des inegalites permanentes, « structurelles », constamment reproduites et aggra- vees par la violence, se transforment en inegalites absolues devant la mortelle-meme (cet horizon universel de la condition humaine, selon toute une partie de notre tradition morale, religieuse et passage etonnant de l'Introduction ala critique de la philosophie du droit de Hegel (1844), OU elle fait pendant ala « pre-histoire» (Vorgeschichte). Elle a ete remise en circulation au xx( siecle en particulier par Arnold Gehlen (cf Post-Historie [1962], dans H. Klages et H. Quaritsch (eds), Zur geisteswissen- schaftlichen Bedeutung Arnold Gehlens, Berlin, Duncker & Humblot, 1994, p. 885-895). 1. Benjamin Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisation et integrisme contre fa democratie [1995], tr. fro M. Valois, Paris, Hachette Litteratures, 2001. 50

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