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Clip21 modes de vie prospective 2050
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  1. 1. C L I PLes cahiers du Club d’Ingénierie Prospective Energie et Environnementn u m é r o 2 1 D é C E M B r e 2 0 1 2Prospective des modes de vie en Franceà l’horizon 2050 et empreinte carboneModes de vieet empreinte carbone
  2. 2. Directeur de publication : Michel COLOMBIEREditeur: Pierre BarthélemyMaquette: Ivan PHARABOD - phiLabsContact: Pierre Barthélemy - pierre.barthelemy@iddri.org - T/+33 (0)1 45 49 76 66ÉditorialIntroductionRegards sur les modes de vie d’hier, d’aujourd’hui et de demainRétrospective des modes de vie de 1960 à nos jours 9La mobilité : entre constantes et ruptures 12Signaux faibles écologiques ou émergence de nouveaux mouvements sociauxsilencieux ? 15L’essor des info-nano-bio-technologies : convergence vers l’avènement d’une post-humanité ? 27Science-fiction et modes de vie au futur 33Description de cinq visions de modes de vie à l’horizon 2050Méthodologie de construction des visions 2050 39Société consumérisme vert  41Société individu augmenté 47Société duale et sobriété plurielle 54Société écocitoyenneté 60Société âge de la connaissance 66Première évaluation des émissions de GES selon les cinq visionsdes modes de vie en 2050Segmentation de la population française et méthode d’évaluation de l’empreintecarbone des ménages 74Émissions de GES à l’année de référence 81Bilan carbone d’une sélection de ménages en 2050 selon leurs usages 93Impact sur les résultats d’une modification des sources d’énergie mobilisées 111Conclusion 116Pour un débat citoyen sur les modes de vieBibliographie 124Notes 126Annexes 12727, rue Saint-Guillaume - 75337 Paris Cedex 07Liste des membres :ADEMEAgence de l’Environnement etde la Maîtrise de l’ÉnergieBRGMBureau de RecherchesGéologiques et MinièresCIRADCentre de Coopération Internationaleen Recherche Agronomique pour leDéveloppementCNRSCentre National de laRecherche ScientifiqueCSTBCentre Scientifique etTechnique du BâtimentCITEPACentre InterprofessionnelTechnique d’Étudesde la Pollution AtmosphériqueCEACommissariat à l’Énergie AtomiqueEDFÉlectricité de FranceGDFGaz de FranceGIE R.E. PSA RENAULTIFPInstitut Français du PétroleINERISInstitut National de l’EnvironnementIndustriel et des RisquesINRAInstitut National de laRecherche AgronomiqueINRETSInstitut National de la Recherche surles Transports et leur SécuritéONFOffice National des ForêtsSNCFSociété Nationale des Cheminsde Fer FrançaisSNETSociété Nationale d’Électricité et deThermiqueDes responsables des ministèreschargés de l’Environnement, del’Industrie, de la Recherche, du Planet du Logement font partie du Comitéde Coordination et d’OrientationScientifiqueLe Clubd’IngénierieProspectiveÉnergie etEnvironnementN°21 - Décembre 2012Modes de vieet empreinte carboneProspective des modes de vie en France à l’horizon 2050et empreinte carboneL’iddri assure l’animation du CLIPet l’édition des Cahiers du CLIP
  3. 3. 4 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012AuteursCyria EMELIANOFF et Elsa MOR, UMR 6590, Université du Maine,Michelle DOBRE et Maxime CORDELLIER, UMR 8097, MRSH Université de Caen,Carine BARBIER, CIRED, UMR CNRS 8568,Nathalie BLANC, LADYSS, UMR 7533, et Agnès SANDER, Université Paris X,Christine CASTELAIN MEUNIER, Centre d’Analyse et d’Intervention sociologiques, EHESS,Damien JOLITON et Nicolas LEROY, Bureau d’études Energie Demain,Prabodh POUROUCHOTTAMIN, EDF R&D,Pierre RADANNE, Bureau d’études Futur Facteur 4.Avec la participation deJean-Yves AUTHIER, Groupe de recherche sur la socialisation, UMR 5040, Université Lyon 2,Véronique BEILLAN, EDF R&D,Jacques CHEVALIER et Aurélien TABURET, ESO-Le Mans, UMR 6590, Université du Maine,Nathalie ETAHIRI, Mission prospective du MEDDE,Pascal GIRAULT, EDF R&D Eifer,Emmanuelle RENAUD-HELLIER, ESO-Rennes, UMR 6590,Jacques THEYS, Mission prospective du MEDDE,Jean-Pierre TRAISNEL, Laboratoire Théorie des Mutations Urbaines, UMR 7136,Eric VIDALENC, Ademe.Nous remercions tout particulièrement Agnès SANDER pour sa contribution à ce travail.Agnès nous a quittés cet été 2012. Nous lui dédions cette publication.Le programme « Repenser les villes dans la société postcarbone »Le projet de recherche « Prospective des modes de vie à l’horizon 2050 » fait partie du programme « Repenser les villes dansla société postcarbone ».Lancé en 2008 par la Mission prospective du ministère de l’Écologie et du Développement durable, ce programme a été,à partir de 2009, copiloté par celle-ci et par le service Économie et prospective de l’Ademe (Agence de l’environnementet de la maîtrise de l’énergie). Il s’est structuré autour de cinq activités :— un groupe de prospective d’environ 25 personnes, animé par Futuribles puis Mana ;— un programme d’une vingtaine de recherches ;— des « recherches actions » avec six villes ou territoires différents ;— un séminaire de mise en débat animé par l’université française du Maine (une dizaine de séances) ;— enfin, un site Internet : www.villepostcarbone.fr/Le rapport final doit être publié en 2013.SoutienLe projet de recherche « Prospective des modes de vie à l’horizon 2050 » a reçu le soutien financier du Programme Interdisci-plinaire Énergie du CNRS, de la Mission Prospective du ministère de l’Écologie et de l’Ademe.
  4. 4. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 5ÉditorialLe lecteur familier des Cahiers du CLIP seracertainement un peu dépaysé en découvrantcette dernière mouture. Depuis de nombreusesannées, le CLIP propose, sur des questionsdiversifiées (automobile, habitat, générationd’électricité, usages de la biomasse, etc.) maistoujours reliées au fil directeur de la consom-mation énergétique, des exercices prospectifsdont le point d’entrée est invariablement tech-nologique. Le jeu consiste à s’intéresser à uneinnovation ou un groupe d’innovations (pile àcombustible, bâtiment à énergie positive, car-burants de seconde génération, etc.) et à testerles enjeux de leur déploiement à l’aune d’ob-jectifs énergétiques ou environnementaux. Laméthode repose sur l’élaboration de scénariosstylisant des univers de choix contrastés maiscohérents, respectueux aussi des contraintesde système qui pourront brider le déploiementde ces solutions technologiques indépendam-ment de leurs qualités intrinsèques et de leursuccès potentiel : à titre d’exemple, pour ledernier exercice, Habitat Facteur 4 (Cahiersdu CLIP n°20), l’impact des « bâtiments à éner-gie positive » est bien entendu contraint par letaux de construction neuve, tandis que l’ambi-tion de rénovation énergétique doit égalements’inscrire dans des rythmes plausibles et desgestes techniques compatibles avec la struc-ture du parc bâti ; les options de productionde chaleur tiennent parallèlement compte del’état initial des parcs et des disponibilités ter-ritoriales de chaque source d’énergie… Maisau-delà de ces jeux de contraintes matérielles,nos réflexions prospectives se sont toujoursappuyées, explicitement ou implicitement, surtout un ensemble d’hypothèses structurantesde la demande en services énergétiques parles sociétés : si nous reprenons l’exercice Ha-bitat Facteur 4, l’impact de la décohabitationet de la diminution tendancielle de la tailledes ménages sur le besoin en logement et enconfort domestique est clairement discuté,mais le lien entre population et parc bâti estpeu modifié, écartant simplement l’habitat dif-fus dans les constructions neuves. Il supposeimplicitement que notre rapport au territoire,aux formes urbanistiques et aux structuressociales ne se modifie guère au cours des 50prochaines années. C’est, par omission, unehypothèse fragile.Dans les années 1970, la réflexion sur lesquestions énergétiques a été marquée par unerévolution copernicienne : alors que précé-demment la demande énergétique finale étaitune donnée exogène, reflet de la croissanceéconomique et de la diffusion du « progrès »dans toutes les couches de la société, d’autresreprésentations ont progressivement émer-gé en replaçant cette demande au cœur dela réflexion et des politiques publiques : lademande finale s’exprimait dans ce modèleau travers d’un certain nombre de postes deconsommation (logement, mobilité, confortdomestique, services et produits industriels),dont la satisfaction mobilisait des formes etdes quantités d’énergie variables en fonctiondes technologies mises en œuvre (isolation etchaudières, automobile ou train, etc.). Plutôtque de se focaliser sur la fourniture d’énergie,il appartenait alors aux responsables publicsde favoriser la diffusion de solutions techno-logiques plus efficaces pour satisfaire cette de-mande. Dans le contexte des grands chocs pé-troliers, considérer cette demande en servicecomme un facteur exogène était un exerciceimposé : il s’agissait alors de montrer qu’entrela fuite en avant de la consommation d’éner-gie et l’austérité imposée par les chocs pétro-liers se profilait une troisième voie pariant surl’efficacité des usages. C’est bien dans cettelignée que se sont inscrits les travaux du CLIP
  5. 5. 6 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012toutes ces années. Bien sûr, au fil des exer-cices, la notion d’efficacité s’est progressive-ment hybridée et on ne peut considérer que,par exemple, la question du report modal del’automobile vers les transports en communou les « modes doux » soit une simple alter-native technologique. Mais le simple fait deles poser en alternative est une simplificationextrême des dynamiques qui caractérisent cesdiverses mobilités : revenus, formes urbaineset infrastructures, contraintes professionnellesou familiales, statut social, quête d’image ouéthique personnelle sont autant de facteursqui vont peser sur nos choix individuels demobilité. Évidentes pour des sociologues quidepuis longtemps s’intéressent aux « modesde vie » et à leur évolution, ces questions n’ontjusqu’ici guère été abordées dans nos travaux,témoignant peut-être d’une certaine paresseintellectuelle mais aussi d’une grande difficul-té méthodologique à croiser des regards aussidifférents. C’était pour les équipes qui ont ac-cepté de s’engager dans ce travail un pari au-dacieux, motivé par l’idée que la richesse desterritoires à explorer justifiait le risque alorsconséquent de produire des résultats fragiles,ou pas totalement aboutis.À l’heure où s’engage dans notre pays ungrand débat sur la transition énergétique, lapublication de prospectives extrêmes allantde « l’individu augmenté » à la « société de laconnaissance » pourrait paraître déconnectéedes enjeux réels de notre société. il me sembleau contraire que ce détour est essentiel pourrappeler que le succès de ce débat, en ce qu’ilréussira à mobiliser nos concitoyens et à four-nir une ambition et une vision politique à latransition énergétique, reposera sur sa capa-cité à cerner les aspirations et les demandesparfois contradictoires des citoyens consom-mateurs concernant leur vie quotidienne etcelle de leurs enfants, leur rapport au mondeet à leurs voisins, leur revendication d’initia-tive et leur demande de politique publique.Bien entendu, la mobilisation de l’innovationtechnologique constituera un moteur majeurde cette transition, mais comment penser cetteinnovation indépendamment des sociétés oùelle sera amenée à se déployer et qu’ellecontribuera à changer ? Comment comprendrel’évolution des préférences de mobilité sanss’intéresser à l’évolution des structures fami-liales, des modes d’habitat, à l’organisation dutemps de travail ou de loisir des individus ?Bien souvent, l’inertie des consommateurs oudes comportements est brandie comme unelimite radicale à la transition, une exigence deréalisme. Parions qu’au contraire, le mouve-ment et l’ambition politique trouveront aus-si leur source dans l’innovation sociale. Lesrécits de vie de ce cahier permettront alors,en poussant à l’extrême les signaux faiblesdétectables dans nos sociétés contempo-raines, de mieux prendre conscience qu’au-delà de la satisfaction de besoins standardisésde consommation, les lois qui rattachent notreappétit énergétique à notre vie quotidiennepeuvent prendre des formes très diversifiées :hypertrophie de la mobilité ici, de la sphèredomestique ailleurs, sobriété matérielle ouconsumérisme vert ; les solutions énergé-tiques de demande et d’offre que l’on pourradéployer dans ces diverses sociétés sont toutaussi contrastées. Au-delà de cette pédagogie,il reste à inventer les outils qui permettront,sur la durée, d’animer ce dialogue. C’est cer-tainement ambitieux, mais penser la transitionénergétique sur la seule base de nos besoinsou de nos réflexes actuels de consomma-teurs et de citoyens n’est pas nécessairementle meilleur moyen de satisfaire nos besoinsfuturs.Michel Colombier, Directeur du CLIP
  6. 6. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 7IntroductionLes modes de vie et de consommation durablesse sont imposés comme un axe structurantdes recherches sur la durabilité urbaine, objetsd’une abondante production depuis quelquesannées (Hertwich et al., 2005) (Charter et al.,2006) (Geerken et al., 2008). Il est difficiled’imaginer une ville durable à l’horizon 2050sans que les modes de vie en soient fortementimpactés. En effet, il s’avère que les économiesd’énergie résultant de certaines infrastructuresou technologies sont plus que compenséespar l’accroissement global des consomma-tions. Inversement, la promotion de modes devie durables paraît contradictoire lorsque lesinfrastructures poussent à une consommationcroissante de ressources (Southerton et al.,2004). La question de l’évolutivité des villesdans leur matérialité est donc de plus en pluscouplée avec la question de l’évolution desmodes de vie, fruits d’une culture techniqueaussi bien que des valeurs sociales, éthiqueset multiculturelles ambiantes.Les recherches conduites à l’échelle inter-nationale sur les impacts environnementauxdes modes de vie et de consommation ontparticulièrement analysé le rôle des morpho-logies urbaines et le poids des valeurs envi-ronnementales des individus. Elles montrentla complexité des interactions entre les va-riables. Si les morphologies urbaines ont unimpact sensible sur les consommations di-rectes d’énergie (essence, chauffage, électri-cité), les consommations indirectes d’énergieaugmentent avec le revenu des ménages, demanière non linéaire (Moll et al., 2006). Lescitadins intra-muros accordent plus de tempsau shopping et à la culture, et une « mobi-lité de compensation » peut être mise enévidence (Perrels, 2005). Au-delà des infras-tructures, l’affectation du temps libre sembledéterminante pour l’empreinte écologiquedes habitants. Il ne semble pas exister decorrélation positive entre les valeurs pro-en-vironnementales des individus et un niveaude consommation énergétique amoindri.Les théories du changement social sont misesau défi par la complexité des facteurs en inte-raction. Qu’elles mettent l’accent sur les déter-minations (sociales, techniques, écologiques),ou, au contraire, sur la liberté de choisir desindividus, ou encore sur les « jeux d’acteurs »engagés dans l’action, la dimension prospec-tive (établir un modèle pour le changement)en est en grande partie absente. L’objet denotre recherche se prête particulièrement àcet exercice de proposer des synthèses struc-turées de données complexes de différentesnatures (écologiques, économiques, géogra-phiques, socio-anthropologiques, historiques).Sur un plan plus politique, les modes de vierenvoient aujourd’hui à la question de la jus-tice environnementale et du partage des res-sources à l’échelle planétaire, dans le sillagedes réflexions sur l’éco-développement. Lesrecherches sur la consommation « éthique »(Crocker et Linden, 1998), « responsable »(State of the world, 2004) ou « durable » (Jack-son, 2006) tentent de réarticuler les problé-matiques environnementales et sociales àl’échelle Nord-Sud. Si les modes de vie oc-cidentaux sont à l’origine des deux tiers desimpacts environnementaux globaux, touten concernant à peu près un sixième de lapopulation mondiale (SCORE, 2008), uneforte variabilité sociale et culturelle des « em-preintes écologiques » est observée. À niveaude vie comparable, l’intensité matérielle desconsommations varie d’un à quatre selon lespays (State of the World, 2004). Il existe doncd’importantes marges de manœuvre.
  7. 7. 8 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012L’originalité de ce travail, dans le champ derecherche sur les modes de vie, est de se pla-cer dans une optique résolument prospective.Ainsi, il s’est agi tout d’abord d’identifier lesvariables clés de l’évolution des modes de vieen France, et leurs impacts sur les émissionsde CO2, que ce soit les signaux faibles révé-lateurs de nouveaux comportements (habitatgroupé, régimes alimentaires (locavorisme,nouvelles pratiques de mobilité, simplicité vo-lontaire, etc.), mais aussi, plus généralement,l’évolution des représentations sociales, desmodes d’habiter, de travailler, de consommer,etc., dont la motivation n’est pas liée à unepréoccupation environnementale mais peutavoir des effets significatifs positifs ou négatifssur les consommations d’énergie.Le changement climatique correspond à unprofond changement de civilisation à traversla transformation radicale qu’il nécessite dansla relation de l’humanité à sa planète. Commeà chaque bifurcation de ce type, non seule-ment on assiste à des transformations écono-miques et technologiques, mais également àune modification profonde des modes de vieet des expressions culturelles et tout autantdes institutions politiques et des modes degouvernance.Ces périodes de changement de civilisation secaractérisent malheureusement également parune forte montée des tensions : conflictuali-tés interpersonnelles, oppositions politiqueset religieuses et souvent conflits entre pays.Cette conflictualité ne se résorbe que quandune vision du futur se décante pour le pro-jet collectif et pour les modes de réalisationpersonnelle. La question de l’élaboration de« récits de vie réussie au XXIe siècle » sera aucœur des transformations à venir.Les principales étapes de cette recherche ontété :• La réalisation d’un état de l’art en matièred’évolution des modes de vie, avec identifica-tion des variables clés inductrices de compor-tements générateurs de GES. Certains élémentsde ce travail lourd ont été réunis dans la pre-mière partie de ce document.• La mise en œuvre d’un exercice collectif deconstruction de visions du futur et des modesde vie à l’horizon 2050, dans une démarche plu-ridisciplinaire et multi-acteurs, le collectif étantprincipalement composé de sociologues, géo-graphes et économistes de l’énergie (2e partie).• Une évaluation quantitative des émissionsde gaz à effet de serre des ménages selonleurs caractéristiques sociodémographiquesaujourd’hui, et de ménages emblématiques desvisions établies pour 2050 (3e partie).• La discussion et l’interprétation des résultats,afin d’en tirer des enseignements pour la re-cherche et pour l’action (conclusion).Cet exercice, inédit en France, est un travailexploratoire qui a pour vocation d’ouvrir despistes de réflexions dans le champ complexedes modes de vie, des déterminants de leurévolution et de leurs impacts environnemen-taux. Le dialogue interdisciplinaire, indispen-sable à une telle approche, n’est jamais aiséet est, en soi, un processus long et exigeant.Nous soulignerons également dans la troi-sième partie les difficultés rencontrées dansl’évaluation quantitative des visions du futur,tant méthodologiques que dans la disponibi-lité de données adéquates à un tel exercice,et formulons des pistes pour tenter de lesdépasser.Quatre visions du futur sur cinq sont volon-tairement en rupture forte avec l’existant etrelativement « caricaturales » afin de pousserau bout chacune des logiques décrites. Ence sens, 2050 ne se veut pas être un horizonprécis, mais évoque une perspective relative-ment lointaine, permettant à des changementsprofonds de s’opérer. Enfin, nous n’avonspas cherché à dessiner une vision supposéeidéale. Celles qui sont décrites ont chacuneun moteur spécifique, pas forcément lié à unobjectif environnemental, et ne sont pas apriori plus désirables les unes que les autres.Notre propos est de parvenir à dessiner desrécits de vie propres à chacune de ces visionscontrastées, qui pourront inspirer des travauxultérieurs.
  8. 8. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 9Regards sur les modesde vie d’hier, d’aujourd’huiet de demainCette première partie présente la synthèse destravaux réalisés lors de la première phase duprojet PROMOV visant à constituer un état dela littérature sur les modes de vie. Ce panora-ma dense et original a vocation à nourrir lesvisions des modes de vie en 2050 et à évaluerl’empreinte carbone des ménages à cet horizon.Ces travaux dans leur version intégrale sont dis-ponibles en version électronique.Le fil conducteur temporel de cet état de l’artnous amène, en premier lieu, à explorer lepassé, à travers la rétrospective des grandestendances socio-économiques des modes devie, de 1960 à nos jours. Ensuite, il s’intéresseau présent et aux prémisses du futur. D’unepart, il analyse une diversité de signaux faiblesécologiques et leurs terreaux, et questionneainsi l’émergence de nouveaux mouvementssociaux. D’autre part, il détecte, dans l’essordes technologies de l’information et de lacommunication, des nanotechnologies et desbiotechnologies, les perspectives à l’œuvre etles risques sanitaires et éthiques. Les dimen-sions éthiques questionnent notamment lapossible convergence de ces technologies,dans les prochaines décennies. Flirtant ainsiavec l’imaginaire, les frontières s’estompentsur le fil conducteur. Dans le prolongement,celui-ci sonde, dans la science-fiction, la placede la nature et les modes de vie au futur.Rétrospective des modes de viede 1960 à nos joursUn travail dense d’analyse rétrospectivedes modes de vie a été mené, portant surde multiples thèmes : la démographie, lesrevenus, la consommation, le logement, lamobilité, les choix résidentiels, l’éducation,le rapport au travail, le rapport au temps, lesvaleurs et le lien social, et enfin les loisirset les pratiques culturelles. Ce travail a per-mis de saisir les tendances lourdes à l’œuvredepuis plusieurs décennies. Quelques faitsmarquants sont présentés ici concernant no-tamment les évolutions dans le logement, lamobilité et les revenus.Ces cinquante dernières années ont été marquéespar d’importantes évolutions démo­graphiques etmutations socio-économiques. La populationfrançaise est devenue à 75 % urbaine et vieil-lissante. Entre 1946 et 2008, la population estpassée de 40,1 millions à 62,1 millions de per-sonnes, tandis que la population rurale est pas-sée de 20 à 15 millions. Alors que la féconditéa diminué, l’espérance de vie à la naissancea augmenté  de 45,9 ans pour les hommes et49,5 ans pour les femmes en 1900 à 76,7 anspour les hommes et 83,8 ans pour les femmesen 2004. Le nombre de divorces a été multipliépar 4 entre 1960 et 2003. Ainsi, le recensementde 2005 dénombrait 2,1 millions de famillesmonoparentales, soit 20 % des familles avecenfants, contre 13 % en 1990.
  9. 9. 10 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012Les facteurs d’évolution dansle domaine du logementDans ce domaine, trois facteurs ont consi-dérablement évolués au cours des dernièresdécennies : la taille des ménages, celle deslogements et l’évolution de la composition duparc de logements.La taille des ménagesAu cours des quarante dernières années, se-lon les enquêtes de recensement de l’Insee,la taille des ménages diminue régulièrement,passant en moyenne de 3,1 personnes en1968 à 2,3 personnes en 2007, ce qui estcaractéristique d’une population vieillissanteet de l’évolution des modes de cohabitation,marquée par une mise en couple tardive etdes unions moins stables. Le pourcentagede ménages d’une seule personne est passéde 20 % en 1962 à 33 % en 2005. En 2005,un tiers des logements est occupé par unepersonne seule (8,4 millions), un autre tiersl’est par deux personnes, un dernier tierspar trois personnes ou plus. L’évolution dela taille des ménages tend à des pratiquescroissantes de décohabitation susceptibled’alourdir l’empreinte carbone des mé-nages et de démultiplier l’achat de biens deconsommation. Cependant, ces moyennesont tendance à dissimuler de nouvelles pra-tiques contrastées de mutualisation, dému-tualisation, double habitat et colocations.La taille des logements et l’améliorationdu confortLa réduction de la taille des ménages et leurnombre croissant s’accompagnent d’uneaugmentation du nombre de logements etde déplacements. La taille des logements aégalement fortement progressé au cours desdernières décennies. La surface moyenne parpersonne est passée de 27 m2 à près de 40 m2,entre 1978 et 2006, sous le double effet dela croissance de la surface moyenne des rési-dences principales et de la diminution de lataille des ménages. Plus de 90 % des plus de75 ans vivent à domicile, généralement dansdes logements dont la superficie est deuxfois plus importante que celle des logementsde personnes en début de cycle de vie. Aucours des dernières décennies, l’améliorationdu confort des logements a fortement pro-gressé. Dans les années 1950, seul 10 % desfrançais disposaient de logements pourvusde baignoire ou de douche, et seulement27 % étaient équipés de toilettes à l’intérieurdu logement. En 2002, 98 % des ménages enbénéficiaient.L’évolution de la composition du parcde logementsLa majorité des ménages (55 %) sont proprié-taires de leur résidence principale, contre 40 %40 ans plus tôt. De nos jours, près des deuxtiers des Français (64 %) vivent dans une mai-son individuelle (séparée ou mitoyenne) et36 % habitent dans un immeuble. Ces donnéesse reflètent dans la composition du parc delogements. En effet, en 2005, le parc de loge-ments est composé à 44 % de l’habitat collectifet à 56 % de l’habitat individuel. L’effort de laconstruction a porté d’abord sur les immeublescollectifs, jusqu’au milieu des années 1970, puisa privilégié les maisons individuelles jusqu’en2004. Entre 2005 et 2007, la construction delogements neufs a été d’une vigueur excep-tionnelle et s’explique essentiellement par laconstruction de logements collectifs.L’évolution des formes urbaineset de la mobilitéL’évolution des morphologies urbainesDepuis 1950, trois grandes étapes jalonnentles processus de croissance urbaine. De 1954à 1975, les centres se densifient et les ban-lieues apparaissent. De 1975 à 1990, la périur-banisation se développe, et enfin de 1990 ànos jours, les formes de la croissance urbainese diversifient. Selon l’enquête nationaletransports et déplacements 2008, les distancesparcourues augmentent et les déplacementsmotorisés aussi. Selon les types de tissus rési-dentiels, les pratiques et les modes de vie va-rient. Ainsi, des phénomènes d’effets rebondspeuvent avoir lieu. Les citadins de centre ur-bain auront tendance à compenser le manqued’espaces verts en optant pour des voyages etdes courts séjours, par exemple.L’allongement des distances parcourues et lastabilité dans les déplacements transformentles conditions de la mobilitéDepuis 1945, la mobilité coïncide avec unegénéralisation progressive de la « motorisation
  10. 10. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 11des ménages », accompagnée d’un dévelop-pement des infrastructures routières. Ellecontribue à modifier profondément tant lerapport à l’espace et au temps que la struc-ture et la forme des villes. Elle va de pairavec l’accroissement de la mobilité quoti-dienne. En 1950, une personne parcourait10 kilomètres par jour ; en 1990, la distanceest multipliée par 4, passant à 40 kilomètrespar jour. En 1982, les Français parcouraient8,5 milliards de kilomètres par semaine ; en1994, ce chiffre atteignait 14,9 milliards, soitune augmentation de 74 %. En contre partie,le budget-temps transport reste inchangé, cequi révèle donc un allongement des distancesparcourues, compensé par une vitesse desdéplacements plus importante. L’éloignementse paie souvent en coût de transport quoti-dien et une dépendance automobile accrue.Le niveau de vie décroît avec l’éloignementet le poids des transports s’alourdit avec ladistance. Le critère de confort ayant pris del’importance, la longueur et la durée desdéplacements quotidiens devient la variabled’ajustement dans les choix de localisationde l’habitat. La corrélation entre les lieuxd’emplois et les lieux de résidences s’affai-blit, du fait de l’amélioration de l’offre deréseau transport, de la bi-activité, de la mul-ti-motorisation et de la mobilité de l’emploi.Les limites du modèle résidentiel« tous propriétaires »L’accession à la propriété devient de plus enplus difficile. Les tendances à l’éclatementdes formes familiales (ménages solos, indi-vidualisations des parcours) conditionnentet influencent les trajectoires résidentielles.Elles se traduisent par des préférences plusmarquées pour le locatif, l’habitat collectif etla localisation urbaine centrale. Ces phéno-mènes peuvent être à l’origine de modifica-tion des équilibres géographiques de peuple-ment. L’ensemble de ces assertions convergevers un double mouvement de fond. En effet,depuis les années 1990, on observe un rap-prochement des taux de croissance de la po-pulation dans les villes-centres, les banlieueset les couronnes périurbaines, ces dernièresconservant une croissance plus forte et, de-puis 1999, on assiste à une reprise de la crois-sance démographique des villes-centres et desbanlieues, comme l’indiquent les graphiquesci-dessous. Enfin, ce double mouvement peutlaisser augurer un potentiel ralentissement dela périurbanisation, même si celle-ci continue(Insee, 2009). Peut-on alors penser, à terme, àun arbitrage des ménages pour la réductiondu budget transport en faveur d’une haussede celui du logement, face à la hausse crois-sante des prix des hydrocarbures ?  F1 Figure 1Évolution des sous-espaces des aires urbaines entre 1962 et 20063,0 %Taux annuels moyen d’évolution démographique Évolution de la population252515201050Millions2,52,01,51,00,50,0-0,5-1,01962-1968Banlieuedes pôles urbainsBanlieuedes pôles urbainsCouronnespériurbainesCouronnespériurbainesVilles-centresdes pôles urbainsVilles-centresdes pôles urbains1975-1982 1990-1999 1962 1968 1975 1982 1990 1999 20061968-1975 1982-1990 1999-2006 Source : Insee, recensements de la population
  11. 11. 12 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012La mobilité : entre constantes et rupturesLa stabilisation récente de la circulationautomobile révèle des disparitésAu cours de la décennie 2000, plusieurs fac-teurs viennent entériner une stabilisation dela circulation automobile, parmi lesquels lahausse continue du prix du pétrole, les limi-tations de vitesse plus fréquentes, le vieillis-sement de la population et une augmentationdes usages de l’Internet. Selon une série derapports (CERTU, 2007, Insee 2009, PIPAME,2011), la mobilité automobile a cessé d’aug-menter sur la période 2003-2008, alors que lestransports collectifs (autobus, autocar, train)ont connu une certaine progression. Cepen-dant, cette apparente stabilité dissimule desdisparités en fonction de la zone de résidenceet des types de déplacement. D’une part, leszones périurbaines et rurales continuent àêtre fortement dépendantes de l’automobile ;tandis que dans les villes-centres et les pôlesurbains, la mobilité urbaine de proximité tendà décroître. D’autre part, les déplacementscontraints (domicile/travail et professionnels)diminuent au profit d’une hausse de ceuxchoisis. Par ailleurs, la mobilité résidentielledécroit et génère simultanément une haussede la distance des déplacements chez les rési-dents périurbains et une baisse du nombrede déplacements. En 50 ans, le nombre devéhicules détenus en France a été multipliépar 10, passant de 2,7 millions de véhiculesen 1954 à 29 millions en 2003. Le taux d’équi-pement des ménages en automobile est passéde 20 % en 1953 à 78 % en 1999 et à 80,5 %en 2009 (Insee, 2009).Un soubresaut éphémère ou un changementdurable ?Selon le CERTU, au cours de la premièredécennie du XXIe siècle, apparaissent les ti-mides prémisses d’un « découplage » entrepossession et usage de la voiture. La prise deconscience du changement climatique et lahausse du prix du pétrole, cette dernière enpartie provoquée par un phénomène de raré-faction des ressources fossiles, peuvent augu-rer des évolutions lentes mais fructueuses àla faveur d’un découplage entre possessionet usage. Cette tendance suppose de conci-lier la possession de voiture avec l’usage destransports collectifs, liée à une meilleure ratio-nalisation du choix du mode de transport, enfonction de sa pertinence. Ainsi, à terme, celalaisse augurer le choix de pratiques de mutua-lisation comme le covoiturage ou l’auto-par-tage. Ces pratiques constituent-elles un simplesoubresaut sans lendemain ou correspondent-elles à un changement durable ? Les enjeux deraréfaction des ressources fossiles bon marchéet du changement climatique laissent penserqu’il pourrait s’agir d’un changement profondet à long terme.Emploi et précaritéversus revenus et consommationFragilisation de l’emploi et haussede la précarité…Au cours des soixante dernières années,l’évolution de l’emploi se caractérise par untransfert massif des emplois des secteursindustriels et agricoles vers le tertiaire et lesservices, équivalent à 64 % du total des em-plois. En 1970, CDI et contrats à temps pleinsconstituaient la norme s’appliquant à presque90 % de la population active. À l’opposé,aujourd’hui, ce type de contrat ne fait quedécroître. À la fin des années 1960, l’accrois-sement du chômage en France métropolitaineapparaît et devient dramatique à partir de ladeuxième moitié des années 1980 : le taux dechômage atteint 1,6 % en 1966, 3,4 % en 1975,10,6 % en 1996 et 9,2 % en 2011 (Insee, 2011).À la fin de l’année 1955, la France métropo-litaine comptait 20,4 millions d’emplois, puis22 millions en 1975 et 25,6 millions en 2007(Insee, 2010). L’évolution est marquée, sur lamême période, par une croissance de la po-pulation de l’ordre de 20 millions d’habitants.Le croisement entre les évolutions démogra-phiques et les changements structurels surle plan économique peut apparaître commesatisfaisant sur une longue période (un demi-siècle). Cependant, au cours des deux der-nières décennies, les créations d’emplois sontle fait essentiellement du développement desCDD et des contrats précaires. De surcroît, unsous-emploi chronique, à un niveau très éle-vé, s’est installé structurellement, concernant
  12. 12. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 13massivement les jeunes et les seniors, dont leniveau des retraites va connaître une baissesignificative dans les années à venir. En 2002,on compte 2,8 millions de ménages disposantde faibles revenus. Les plus touchés sont lesjeunes de moins de 30 ans, les ménages deplus de 65 ans et les familles monoparen-tales, qui représentent plus d’un ménage surdeux. La plupart des indicateurs de pauvretésont à la hausse au cours de cette décennie2000. Cette période se caractérise par unphénomène d’effritement et de fragilisationde la société salariale. Ainsi, l’infra-salariat(CDD, intérim, temps partiel) touche plus de2,5 millions d’actifs et l’hyper-précarisation(travailleurs pauvres) touche 3,7 millions depersonnes, soit 15 % des actifs touchés parla pauvreté économique individuelle. Selonl’Insee (2011), 3,8 millions de ménages ontun taux d’effort énergétique supérieur à 10 % de leur revenu tandis que 3,5 millions dé-clarent souffrir du froid dans leur logement.621 000 ménages souffrent des deux formesde précarité (Insee, 2011). Le ralentissementde la croissance au cours des dernières dé-cennies freine les perspectives d’ascensionsociale. L’ascenseur social est-il en panne ?Même si les trajectoires descendantes sontencore minoritaires par rapport aux trajec-toires ascendantes, elles sont en hausse. Ilest confirmé également que la disparité dessalaires hommes/femmes persiste et reste plusmarquée dans le secteur privé et semi-public(-11 % revenus FPT à -19 % privé et semipublic). Par ailleurs, le cumul des inégalitésest plus saillant et progresse dans les grandesagglomérations. Ainsi, ce prisme des inégali-tés croissantes laisse entrevoir, dans un futurproche, l’émergence de nouveaux groupes so-ciaux, marqués par le sous-emploi chronique,l’exclusion et la pauvreté.… conséquences sur les revenus etles consommationsLa fragilisation du salariat et la hausse de laprécarité au cours des dernières décenniesengendrent des conséquences sur l’évolutiondes revenus et des consommations. De 1960à 2004, le salaire net annuel moyen (expriméen € de 2005) a été multiplié par 2,3, passantde 9 900 à 22 500 €. La moitié de la popula-tion vit avec moins de 1514 € par mois aprèsavoir payé ses impôts, 20 % gagnent moins de1000 € et une personne sur 4 gagne entre 850 €et 1150 €. Dans le secteur privé ou semi-pu-blic, le salaire net annuel moyen d’une femmetravaillant à temps complet s’élève en 2007 à20 835 euros, soit 19,1 % de moins que celuid’un homme. Dans le secteur public, l’écart estplus faible. Au cours des 50 dernières années(1959/2009), le pouvoir d’achat a été multipliépar 4,4 (Insee, Comptabilité nationale). CeFigure 2Évolution des dépenses pré-engagées des ménages3528,4%21,4%2,5%3,5%%3025201510501959196119621963196419651966196719681969197019711972197319741975197619771978197919801981198219831984198519861987198819891990199119921993199419951996199719981999200020012002200320042005200620072008Dépenses de consommation pré-engagéesDépenses liées au logement(y compris loyers imputés)Assurances* + services financiersTélévision et télécommunicationsSource : Insee, recensements de la population* Hors assurance vie
  13. 13. 14 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012phénomène révèle cependant une augmenta-tion lente du revenu et une hausse plus rapidedes dépenses contraintes (1959-2007). La plusgrande partie du budget des ménages continueà être utilisée pour les dépenses alimentaireset le logement. Selon Régis Bigot, les dépensescontraintes relèvent des dépenses supposantpeu d‘arbitrage à court terme (loyer, charges,emprunts, assurance, impôts, etc). Proportion-nellement, elles augmenteraient plus rapide-ment pour les faibles revenus et les effets se-raient donc très importants sur les conditionsde vie de la population la moins aisée. Cela setraduit notamment par une difficulté croissanted‘épargner chez les catégories modestes, pardes écarts de patrimoine croissants, par uneamélioration généralisée de l‘équipement desménages, et par la généralisation de nombreuxéquipements électroménagers. Les classesmoyennes inférieures et les catégories plusmodestes éprouvent un sentiment de perte depouvoir d’achat. Seules les catégories aiséesressentent une amélioration de leurs condi-tions de vie.  F2 Les 40 dernières années sont marquées par unbouleversement de la hiérarchie des postesde consommation chez les ménages. En 1960,les principaux postes de consommation sonthiérarchisés de la manière suivante : l’alimen-tation, le logement, l’habillement et le trans-port, alors qu’en 2000, le logement représentele premier poste, viennent ensuite l’alimenta-tion, le transport et les loisirs. Cette permuta-tion des postes de l’alimentation et du loge-ment est provoquée par la baisse importantedu coût de l’alimentation et de l’habillement(Facteur 2) alors que les postes relevant du lo-gement et de santé sont multipliés par 2. Cettemême période se caractérise par des distor-sions dans les volumes de dépenses selon lesdifférents postes et se traduit par une haussedu volume global des consommations pour uncoût constant, notamment dans l’habillement(baisse des prix) et les biens de consomma-tion sujets à un phénomène d’obsolescenceprogrammée. De même, les prix des servicesont augmenté de 20 % entre les années 1960et les années 2000, alors que se fait jour unesaturation concernant les besoins matériels.Ainsi, les volumes de dépenses correspondantaux services, comme les services culturels, deloisirs, de santé, de bien-être et de tourisme,explosent littéralement.Évolutions contrastéeset fragmentées des modes de vieLa rétrospective, à l’échelle de la périodeconsidérée, effectuée sur les modes de vie enFrance, fait part d’une insécurisation crois-sante. Celle-ci prend racine dans l’éclatementde la sphère familiale, dans la multiplicationdes emplois précaires et la fragmentationde la société salariale qui en découle, dansl’approfondissement des discriminations so-ciales et dans le développement des crisesécologiques. Cela débouche, dans de largesfranges de la population, sur la perte desidéaux, du sens du vivre ensemble, l’affai-blissement des liens sociaux, et se traduit pardes formes de repli, de désespoir, de radica-lisation, de réactions pouvant être violentes.Les jeunes générations touchées par un forttaux de chômage et ces formes de précarisa-tion sont les plus concernées. Dans d’autrescatégories de la population, notamment lesclasses moyennes, les stratégies et les an-crages sécuritaires dans les valeurs restentrelativement stables. Par ailleurs, des étudesdémontrent que les valeurs sont stables,mais semblent largement déconnectées despratiques. En écologie, par exemple, 57 %des personnes interrogées sont préoccupéespar le changement climatique (Eurobaro-mètre 2009), mais elles ont des difficultés àidentifier les champs d’action pour réduireles gaz à effet de serre. Ainsi, elles s’enremettent aux pouvoirs publics alors quele poids de leurs modes de vie est central,sur ce terrain. Dans ces évolutions, le reculde l’engagement politique est notable et ilest compensé par une participation critique(lobbying, boycott, vote protestataire...). De1981 à 2008, une permutation des valeurss’est opérée avec l’égalité qui devance doré-navant la liberté. Les valeurs exprimées parles jeunes révèlent un fort pessimisme et lafin de la centralité du travail, qui se traduitpar la construction de nouveaux « mondessociaux » affranchis du travail (Castel, 2009).Cela est à mettre en relation, pour les sala-riés actifs, avec la baisse du temps de tra-vail et un accroissement du temps libre. Ilen découle, cependant, une élévation et uneaccélération du rythme de vie. Les effetsde ces transformations se traduisent par un« allongement de la jeunesse », avec un allon-gement des temps d’étude et une entrée de
  14. 14. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 15plus en plus tardive sur le marché du travail,et le développement de nouvelles formes deretraite active (60-75ans), partagée entre lesloisirs, l’engagement associatif ou la pour-suite d’activités professionnelles à tempspartiel. Cet accroissement du temps libres’avère être porteur d’innovations socialeset de nouvelles tendances dans les modesde vie et d’activités. Enfin, des trajectoirescontrastées se dessinent. D’un côté, les inno-vations technologiques récentes ouvrent lechamp des possibles et ont un fort poten-tiel de transformation de nos modes de vie.Convergeront-elles vers une désolidarisa-tion du monde naturel et une fuite en avantvers une volonté de s’éloigner de la naturehumaine ? De l’autre, les crises écologiqueset financières viendront-elles ralentir cesperspectives ? Peuvent-elles constituer desmoteurs ouvrant la voie à des modes de vieplus résilients et solidaires et de nouveauxmouvements sociaux ?Signaux faibles écologiques ou émergence denouveaux mouvements sociaux silencieux ?Cette partie se concentre sur le repérageet l’analyse des signaux faibles en matièrede modes de vie urbains. L’analyse desmodes de vie liés à l’écologie ou la dura-bilité (simplicité volontaire, slow life, etc)a été privilégiée. D’autres alternatives auxnormes sociales dominantes font l’objet dedéveloppements, lorsqu’ils prennent senspar rapport à la problématique du facteur 4,sans exhaustivité en raison de l’ampleur dusujet. Après un certain nombre de lectures,ces signaux faibles ont été regroupés selontrois expressions majeures : la résistance auxformes de dépendance à l’égard de certainsbiens de consommation (voiture, télévision,etc), et plus généralement la résistance auconsumérisme ; l’essor de nouveaux modesd’habiter en milieu urbain ; et la quête demodes d’être substituant l’être à l’avoir, lesrelations sociales aux rapports de propriété,« l’économie des liens » à « l’économie desbiens ». Depuis les années 1970, on remar-quera une plus large diffusion et diversi-fication des pratiques liées à ces position-nements critiques et une affirmation de ladimension urbaine. Au-delà du repérage, dela caractérisation et de l’analyse de ces diffé-rentes pratiques, nous interrogerons la capa-cité de ces mouvements épars à s’instituer enmouvement social. Les signaux faibles sont-ils les symptômes d’un changement culturel,des éléments de subversion politique oude simples soupapes de décompression ?Sommes-nous en présence de signaux faiblesou de nouveaux mouvements sociaux ?Tenter de répondre à cette question supposeau préalable de recontextualiser l’apparitionde signaux faibles en matière de modes devie urbains, de comprendre dans quel ter-reau ils s’enracinent et les besoins auxquelsils répondent. Nous examinerons ici des fac-teurs exogènes aussi bien qu’endogènes.Les signaux faibles en matière demodes de vie: essai d’interprétationLe terreau des signaux faiblesSans exhaustivité, trois éléments peuventsembler déterminants pour éclairer l’évolu-tion récente des modes de vie urbains. Lepremier concerne l’accélération sociale etles fortes tensions temporelles qui affectentla vie quotidienne en milieu urbain. Cettequestion du temps constitue l’axe princi-pal de la synthèse proposée ici. Le secondélément a trait à la remise en question desmodes de vie occidentaux au vu de leursimpacts écologiques (empreintes écologiqueet carbone) et de la distribution inéquitabledes ressources et droits à polluer (Martinez-Alier, 2002). Le troisième élément porte surles apories de la consommation verte ou du-rable : d’une part, en termes d’impact écolo-gique, les effets rebond dus à la croissancecontinue des consommations compensentles progrès dus à l’éco-efficience ; d’autrepart, l’idée de changement individuel decomportement est sans efficacité, les modesde vie et de consommation n’évoluant que
  15. 15. 16 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012sous le coup d’initiatives collectives oud’évolutions sociales, pour reprendre deuxdes principaux enseignements issus de cestravaux de recherche (Jackson, 2006). Cestrois types de constat sur les tensions de lavie quotidienne, la délégitimation des modesde vie occidentaux et l’inefficacité des solu-tions visant à rendre durables les consom-mations courantes constituent à nos yeuxun terreau fertile pour le développement designaux faibles ou de modes de vie urbainsalternatifs.Le vécu : accélération sociale et besoinde décélérationLa modernité tardive peut être caractériséepar une vague d’accélération technique,économique et sociale aux répercussionsmajeures sur les rythmes et les modes de vie.Le parti pris ici est de considérer les rythmesde vie comme déterminants majeurs desmodes de vie. Selon le sociologue allemandHarmut Rosa (2010), l’accélération socialeest la principale caractéristique de la moder-nité et de la mondialisation, marquée parl’élévation de la vitesse et de l’intensité glo-bale des transactions dans de nombreusessphères de la société. La modernisation a étéinterprétée jusque là comme un processusde rationalisation (changement culturel), dedifférenciation (changement structurel), d’in-dividualisation (évolution du rapport à soi)et d’instrumentation de la nature (évolutiondu rapport au monde). L’accélération socialestructure, selon Harmut Rosa, ces quatreévolutions. L’auteur souhaite redonner uneplace centrale à la question des rythmes devie dans l’analyse des changements socié-taux. Selon lui, l’expérience de l’accélérationet la pénurie de temps ressentie constituentle préalable de l’accélération technique.L’auteur s’interroge donc sur les sourcesculturelles de l’accélération économique ettechnique. Le temps est bien sûr le facteurprivilégié de la concurrence : d’une part, larationalisation à la base de l’essor du capi-talisme optimise la production et accélèredonc la productivité ; d’autre part, la vitessepermet de prendre de l’avance et d’exploitercette avance, condition de la compétitivité.Mais pourquoi les rythmes de l’économieont-ils une telle emprise sur l’individu ? Har-mut Rosa y voit un effort perpétuel des sujetsà s’adapter dans un contexte de forte contin-gence. L’accélération économique répondraitaussi à une « recherche d’intensification dela vie avant la mort », réponse moderne auproblème de la finitude humaine. L’augmen-tation du rythme de vie peut être caractéri-sée par une densification de vécu par unitéde temps et vient bouleverser notre rapportau temps. Elle a trois origines : l’accélérationdes transports qui a transformé le rapportà l’espace ; l’accélération des communica-tions qui a transformé le rapport aux autres ;l’accélération de la production qui trans-forme le rapport aux choses (obsolescenceprogrammée). Les conséquences de cetteaccélération ont été analysées sur le plan dela mobilité physique et professionnelle. L’hy-permobilité liée à la dissociation fonction-nelle des espaces (zonage), nourrie par lastructuration de la ville par l’automobile, estdevenue une source de tensions importantesdans la vie quotidienne (Juan et al.,1997).Cette mobilité entraîne une forte sectorisa-tion des temps de vie et une hypertension,qui donne lieu soit à un quotidien trépidantet ouvert à l’imprévu, soit à des vies excé-dées par leurs rythmes syncopés, aux deuxextrémités, selon les catégories socioprofes-sionnelles. Selon Richard Senett, les consé-quences de l’hypermobilité professionnelledéstructurent l’individu, ses repères spatio-temporels et sa sociabilité.Pour Harmut Rosa, l’élévation généralisée durythme de vie a plusieurs incidences :(1) Un sentiment de pénurie de temps, deharcèlementLe paradoxe relevé par différents auteurs(Dobré, 2002) est qu’en dépit d’immensesgains de temps dus à l’accélération tech-nique, le temps quotidien disponible pourdes individus insérés dans la « vie active » seraréfie. Harmut Rosa explique cette distorsionpar la densification des épisodes d’action etde vécu. En un mot, l’accélération techniquenous fait gagner du temps, mais ce temps estutilisé pour de nouvelles tâches. La combinai-son de la croissance et de l’accélération, avecun rythme de croissance qui dépasse celuide l’accélération, est à l’origine de la pénu-rie de temps. Par ailleurs, les frontières entretemps de travail et temps à soi, vie privée etvie publique s’estompent. Ainsi la réductionstatistique du temps de travail au cours d’une
  16. 16. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 17vie ne dit rien du rythme de vie. Le sentimentde stress et d’urgence vont de pair avec l’ac-croissement du « temps libre », qui est de plusen plus rempli d’activités.
Diverses stratégiessont alors mobilisées par les individus pourparer au plus pressé :
l’intensification dutemps ;
l’abrègement des tâches (repas, ren-contres, temps de sommeil) ;
le « rebouchagedes pores » (suppression des pauses)  et lemultitasking (superposition simultanée desactivités). Ces différentes pratiques induisentune fragmentation des activités et des inter-valles de temps. L’interférence des tâchesentre elles, le caractère invasif des NTIC etle décloisonnement des espaces de travail etde vie quotidienne constituent les principalescauses de cette segmentation. Ainsi, nouspensons que le sentiment de pénurie detemps est un moteur puissant pour l’adoptionde modes de vie alternatifs. Il reste à analysersi certaines catégories de populations activessont plus affectées par ce sentiment de pénu-rie et/ou disparition du temps que d’autres.(2) Des désynchronisations multiplesEn premier lieu, elles jouent aussi bien àl’échelle des individus qu’à celle des sphèressociétales. Pour l’individu, l’accélération desrythmes de vie, en dépit des nombreux effortspour s’y adapter, entraîne une désynchronisa-tion entre trois horizons de vie : la vie quo-tidienne, la durée de l’existence humaine,l’époque. Cette désynchronisation est à l’ori-gine d’un sentiment d’aliénation multiforme.Le futur n’est plus porteur de sens. La densitédes innovations techniques incite constam-ment l’individu à « se mettre à niveau ». La dé-synchronisation perpétuelle demande d’autantplus d’efforts d’adaptation et d’ajustement,eux-mêmes chronophages.
Cette désynchroni-sation entraîne à tout le moins une crise desrapports intergénérationnels (sentiment de neplus pouvoir suivre) et peut accentuer les iné-galités sociales. En outre, selon Georges Sim-mel, la grande ville est considérée comme lesiège dune accélération très sensible. HarmutRosa s’en inspire et observe, par ailleurs, queles femmes sont plus exposées à cette accélé-ration générale, par le cumul des tâches quileur incombent et l’obligatoire multitaskingqu’elles apprennent à développer.
En second lieu, sur le plan sociétal, unedésynchronisation entre la fulgurance desévolutions économiques, scientifiques ettechniques et la relative « lenteur » de l’évo-lution du droit et de la politique conduit àrendre ces derniers de plus en plus obsolètes,ce qui a une double conséquence : (1) consi-dérés par l’idéologie néolibérale comme desfreins à l’évolution des sociétés, le droit etla politique doivent relâcher leur emprise :l’adaptabilité au changement passe par ladérégulation ; (2) la délégitimation aux yeuxde l’opinion de la capacité du politique àrésoudre les problèmes contemporains.
Afind’éviter une perte de « compétitivité », lapolitique est frappée de myopie et devientune politique situative, qui ne façonne doncplus l’histoire, ce qui conduit à une détem-poralisation de histoire. Le résultat final estune pétrification de histoire comme des viesindividuelles, du fait que le mouvement estprivé de direction ou de sens. Selon l’auteur,une resynchronisation n’est possible qu’auprix d’une révolution culturelle ou structu-relle. Enfin, bien évidemment, la désynchro-nisation la plus lourde de conséquences estcelle relative à la distorsion entre les évolu-tions sociétales et les évolutions naturelles,qui peuvent conduire à une plausible catas-trophe écologique.(3) Une rupture de la promesse d’autonomiede la modernitéDans la modernité classique, la vie est un pro-jet qu’il s’agit d’organiser dans le temps (lestrois âges de la vie). Dans la modernité avan-cée, face à l’augmentation considérable despossibilités de choix, les identités ne sont plusdéfinies une fois pour toutes, mais sont situa-tives, c’est-à-dire s’adaptent aux changementsfréquents de situation, dans une perspectivede vie détemporalisée. Cette adaptation auprésent s’accompagne d’un sentiment de perted’autonomie et de contrôle de sa vie. Instabili-tés professionnelle et familiale sont les symp-tômes de l’accélération du changement social.La disparition de la durée entre espace d’ex-périence et horizon d’attente fait que le vécuse transforme difficilement en expérience. Laseconde modernité (ou postmodernité) estainsi « riche en vécus immédiats et pauvre enexpérience », ce qui entraîne un rétrécisse-ment de l’identité, un « soi ponctuel ».
 Il n’estplus possible de se projeter dans l’avenir, ausens du long terme. Surgit alors le sentimentde ne plus avoir le temps pour ce qui comptevraiment, ce qui est en soi une expérience
  17. 17. 18 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012de l’aliénation. L’aliénation par l’accélérationa des répercussions dans tous les domainesde la vie et pousse à un état « d’immobilitéfulgurante ».L’analyse d’Harmut Rosa pourrait être prolon-gée sur le registre des capacités individuelleset collectives d’anticiper les crises et les rup-tures que la question écologique profile de-vant nous. «Pour sauvegarder la Terre, ou res-pecter le temps, au sens de la pluie et du vent,il faudrait penser vers le long terme, et, pourn’y vivre pas, nous avons désappris à penserselon ses rythmes et sa portée», observe MichelSerres (1990).Harmut Rosa conclut son ouvrage en imaginantquatre scénarios aux degrés de probabilité trèsinégaux :• l’adaptation à l’accélération, y compris parune transformation des corps et la resynchro-nisation par alignement du fonctionnementhumain et social sur le fonctionnement tech-no-économique, avec maintien du projet de lamodernité ;• le triomphe de la multitude et de la sub-po-litique impliquant un renoncement à l’auto-nomie et à la gouvernance, et une acceptationde l’accélération sociale, avec l’abandon défi-nitif du projet de la modernité ;• le freinage institutionnel d’urgence condui-sant à un saut salvateur hors de la modernitéet à une révolution radicale ;• le crash, perspective la plus plausible, à la foisen termes écologiques et sociaux (violences in-contrôlables).Nous retiendrons pour conclure que les ten-sions de la vie quotidienne et le pilotage diffi-cile de la vie conduisent à deux grands typesd’attitudes selon Harmut Rosa : soit l’adapta-tion et l’adhésion à des modes de vie postmo-dernes, marqués par de fortes consommations(dont des consommations de compensation,de type « oasis de décélération », et beaucoupde consommations identitaires), impliquantune perte d’autonomie ; soit l’inadaptation,la crise, la rupture, se manifestant par despathologies psychiatriques, par des processusd’exclusion ou de déclassement socio-écono-mique (Rosa, 2010). Il existe sans doute une« troisième voie », peu développée par HarmutRosa, centrée sur le besoin de décélération.Nous faisons l’hypothèse que la récupérationdu « temps à soi » est un motif majeur d’adop-tion de modes de vie alternatifs. C’est à traversla reconquête du temps de vie que se joueraitla quête d’autonomie. Les choix plus ou moinscontraints mais assumés de « descente » socio-économique (réduction de l’activité salariée)mettraient en jeu un temps de vie retrouvé.Les idéaux : procès et délégitimationdes modes de vie occidentauxLes modes de vie occidentaux ont été la cibled’une forte critique depuis les années 1970.C’est dans le sillage de la littérature post-co-loniale qu’un certain nombre d’études ontdénoncé les impacts environnementaux de lacolonisation et l’injustice des échanges com-merciaux : les pays du Nord s’enrichissent enendommageant, entre autres, le patrimoinenaturel des pays producteurs. L’appropriationdes ressources au détriment des populationslocales est alors assimilée à un colonialismeenvironnemental, ou un « éco-impérialisme »(Agarwal et Narain, 1991).Les modes de vie occidentaux sont à l’originedes deux tiers des impacts environnementauxglobaux, tout en concernant à peu près unsixième de la population mondiale (SCORE,2008). Dans cette lignée, l’empreinte écolo-gique des pays développés excède de loin lacapacité bioproductive de leurs territoires. Se-lon Mathias Wackernagel et William Rees, 23 %de la population mondiale occupait 67 % del’espace environnemental en 1997 (Wackerna-gel et Rees, 1999). Selon le WWF, l’empreinteécologique mondiale serait passée de 1,7 hec-tare par personne en 1961 à 2,2 hectares en2003, alors que seul 1,8 hectare serait dispo-nible, aires protégées comprises (WWF, 2006).En 2000 enfin, 20 % de la population mon-diale était responsable de 63 % des émissionsde gaz à effet de serre, les 20 % de popula-tions les plus pauvres émettant 3 % des émis-sions (Roberts et Parks, 2007). À ceci s’ajoutedes biais dans la répartition des émissions quialimentent les débats sur les émissions indi-rectes. En effet, une partie non négligeabledes émissions occidentales est comptabiliséedans celles des pays en développement quiont accueilli les industries énergivores délo-calisées (Jackson, 2011). Les chiffres globauxsont donc faussés. Pour le Royaume-Uni parexemple, Tim Jackson explique que la réduc-tion apparente de 6 % des émissions entre1990 et 2004 se transforme en une augmenta-tion de 11 % dès que l’on intègre les émissions
  18. 18. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 19liées aux échanges commerciaux (2011). Laquestion de la redistribution des droits à pol-luer est posée.Ces différentes analyses convergent dans leconcept de dette écologique, qui cristallise lesprises de conscience relatives à ces interdé-pendances environnementales. Il désigne ladette contractée par les pays du Nord vis-à-vis des pays du Sud lorsqu’on comptabilise lepillage et l’appropriation des ressources natu-relles par une minorité et l’exportation desconséquences de la dégradation planétaire surla majorité pauvre de l’humanité (Martinez-Alier, 2002 ; Padua, 2003). Il met en évidenceune appropriation injuste et disproportionnéedes ressources terrestres. Les modes de vierenvoient de plus en plus à la question de lajustice environnementale et sociale à l’échelleplanétaire, et sont l’objet à ce titre de nom-breuses mobilisations.En conclusion, les signaux faibles en matièrede modes de vie urbains s’enracinent dans unterreau propice à trois formes de remise enquestion. La première concerne les tensionstemporelles de la vie quotidienne, mal sup-portées par une partie de la population. Larécupération du « temps à soi » semble être unmotif majeur d’adoption de nouveaux modesde vie (vie en solo, slow life, décroissance).Cette évolution sociétale répond à un sen-timent d’aliénation de l’espace-temps dontchacun dispose en propre et dont une por-tion trop grande est dédiée à la compétitivitédepuis l’enfance (Ray et Anderson, 2001). Àtravers la reconquête du temps de vie se joueune reconquête de l’autonomie. Une seconderemise en cause des modes de vie urbains estdue à leur impact écologique, sur une planèteaux ressources et aux capacités d’épurationlimitées. De nombreux travaux ont fait appa-raître des impacts écologiques et des vulné-rabilités socio-environnementales très inégauxselon les pays, les populations. Une troisièmeremise en cause est consécutive à l’échecdes consommations vertes ou durables pourréduire l’empreinte écologique des modes devie. La croissance verte ne convainc pas lesconsommateurs lorsqu’il s’agit d’évaluer sonimpact réel sur l’amélioration de l’environ-nement. Les remises en question ne se satis-font donc pas d’un verdissement de surfacede l’économie. Et certains franchissent le pasen expérimentant des modes de vie plus enadéquation avec leurs valeurs. Un changementculturel est amorcé, qui engage une réappro-priation du sens et des solidarités impliquéespar l’habiter sur terre. Selon Ray et Anderson(2001), les porteurs de ce changement sontdes « créatifs culturels » (à ne pas confondreavec les classes créatives étudiées par RichardFlorida). Ainsi, ce changement culturel se si-tue au sein d’une classe particulière, capablede propulser un changement de valeurs. Danscette phase préliminaire, les modes de vies’imposent comme champ d’action politique,d’un côté parce qu’ils sont force de proposi-tion et d’évolution sociétale, de l’autre parcequ’ils défont ce que les politiques publiquestentent de faire lorsqu’elles agissent au nomdu développement durable (effets rebond).Les modes de vie s’instaurent à la fois commeun espace de résistance politique individuéet une réponse émergente au problème dupartage des ressources planétaires. Même s’ilstémoignent d’un processus d’individuationdu politique, ils mettent nécessairement enœuvre des formes d’organisation collectives,et non pas individuelles.Dépendances, conditionnements,auto-subordination : de nouvellesrésistancesNous aborderons dans cette partie un en-semble de signaux faibles portant sur lesrésistances à la consommation, qui s’accom-pagnent de formes de réappropriation de l’es-pace et du temps. Cet ensemble dénonce desformes de dépendance aux biens de consom-mation et prend pour cible l’énergie (Illich,1973), la voiture (Gorz, 1975) et d’autressymboles de la société de consommation, etappellent à s’en affranchir.Le premier acte de résistance à la consomma-tion passe souvent par le refus de s’équiperde certains biens de communication. Dès lors,vivre sans télé, sans voiture ou sans portableconstitue un acte de résistance qui signe lerejet d’une puissance normative et d’un condi-tionnement opéré par ces vecteurs de com-munication. La communication elle-même,devenue très envahissante, est parfois per-çue comme aliénante et contrainte. D’unepart, elle est chronophage et réduit le tempslibre quotidien. D’autre part, l’automobile, latélévision, l’ordinateur immobilisent les corps,
  19. 19. 20 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012participent de la sédentarité avec son cortègede pathologies associées, et procurent peu desentiment de bien-être. L’autonomie de l’indi-vidu semble donc menacée et c’est sans doutele motif majeur qui préside à leur rejet.Au-delà des objets qui cristallisent les critiquesde la société de consommation, les mouve-ments de la simplicité volontaire, du désen-combrement ou de la décroissance prennentà partie la dépendance aux biens de consom-mation dans leur ensemble. Selon DominiqueLoreau, faire le vide d’objets autour de soi fa-vorise une reconcentration existentielle et unenrichissement de la vie relationnelle.Au-delà de ces pratiques singulières, des ré-sistances multiformes à la société de consom-mation s’expriment quotidiennement. Lespratiques de « résistance ordinaire » (Dobré,2002) s’instituent en réaction à la marchan-disation de tous les aspects de la vie quoti-dienne, à travers l’art de s’accommoder descontraintes et de les déjouer, pour regagnerun peu d’autonomie. La résistance ordinaireest une résistance consciente, vécue commeindividuelle, alors qu’elle constitue un fait so-cial. Elle est faite d’un ensemble d’actions nonorganisées et non collectives, qui constituentun « réservoir » pour des formes de résistancecivile, plus organisées. Le quotidien s’imposecomme nouvelle scène de mobilisations po-litiques et du changement social. MichelleDobré (2002) regroupe les pratiques de larésistance ordinaire en 4 classes :
la frugalité(autolimitation quantitative – revenus mo-destes) ; la consommation « verte » (autolimi-tation qualitative – classes moyennes hautes) ;le « faire soi-même » (autoproduction, auto-consommation – classes moyennes) ; la re-cherche d’un « style alternatif » (empruntantaux 3 registres précédents + indicateurs telsque la médecine douce, le végétarisme, larandonnée – classes diversifiées).
Dans les années 2000, en Occident, on assisteà un retour en force des résistances collec-tives et plus politisées à la société de consom-mation. La résurgence de la critique de lasociété de consommation serait consécutiveà l’intensification des problèmes écologiquesà caractère d’urgence, et aux dégâts de plusen plus manifestes de la société de consom-mation. Deux faiblesses traversent cependantles mouvements anticonsuméristes sur le plande l’analyse théorique. En premier lieu, leursauteurs ne prennent pas toujours la mesuredes institutions économiques et politiquesqui pilotent les systèmes de consommation.La critique tend à être renvoyée du côté del’individu consommateur, avec une fortecharge de moralisme. En second lieu, la cri-tique anticonsumériste, axée sur l’abondance,ne touche qu’un segment de population bienéduqué. Une autre critique majeure est l’affai-blissement des liens sociaux et communau-taires induit par la société de consommation.Kim Humphery distingue cinq courants ouvoies d’action qui peuvent se chevaucher :(1) le mouvement antipub (cultural politics),(2) la consommation responsable ou éthique(civic politics), (3) la simplicité volontaire etla décélération (life politics), (4) les initiativescommunautaires (community-oriented poli-tics), (5) la politique systémique (règlementa-tion, taxes, ...) (systemic politics). La mouvanceanticonsumériste est révélatrice, du déplace-ment du politique de « l’oppositionnel » vers« l’expérientiel », où la conduite de sa proprevie (émotions, sensations, recherche de soi)est une question centrale (Melucci, 1996).Dans le cadre de cet état de l’art sur les si-gnaux faibles en matière de modes de vie,nous avons classé les résistances aux modesde consommation dominants en 3 types : lesmodes de déconsommation ; la relocalisationdes consommations ; et la décélération, met-tant également en jeu de nouveaux ancragesterritoriaux. Les modes d’habiter seront traitésdans la troisième partie.Les modes de déconsommationLe terme de « déconsommation » désigne iciun affranchissement progressif de la sociétéde consommation, passant par une diminu-tion des consommations puis par la suppres-sion de certaines d’entre elles. Dans son rap-port au gouvernement britannique Prospéritésans croissance (2011), Tim Jackson proposele démantèlement de la culture du consu-mérisme, qui appelle un effort aussi grandque celui qui a présidé à sa construction la-borieuse. Les impasses écologiques ne sontpas seules en jeu : « La logique sociale quienferme les gens dans le consumérisme ma-térialiste comme base de leur participationà la vie de la société est extrêmement puis-sante mais nuisible sur les plans écologiqueet psychologique. » (Jackson, 2011, p  179)
  20. 20. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 21Une série d’initiatives et de mobilisationsqui remettent en question ce consumérismepeuvent être citées, en suivant un gradientd’intensification du refus de consommer.• Le mouvement antipub Dans les années1990, la naissance du mouvement antipubdonne le signal de la résurgence de la critiquede la société de consommation, sur un modeconcret. Le point de départ du mouvementantipub est l’invention par un artiste canadiend’une « journée sans achat » (Humphery, 2010).Le groupe des adbusters qui se forme en 1992à Vancouver relaie cette initiative, reprise enFrance en 1999 par les « Casseurs de pub »,d’anciens publicistes reconvertis. Le mouve-ment s’attache à la racine de la surconsom-mation : le formatage constant et insidieux desdésirs et besoins par la publicité d’un très petitnombre d’entreprises1 finançant largement lesmédias (groupe Marcuse, 2004).• Boycotts, sevrages Les boycotts de produitsde consommation participent d’une « résis-tance du consommateur ». Dans cette optique,celui qui boycotte a un grief particulier contrela firme et la « grève des achats » est suscep-tible de remettre la firme dans le droit che-min.
D’autres approches consistent à proposerdes méthodes de sevrage face à la dépendanceaux biens de consommation et aux énergiesfossiles. À un premier niveau, le sevrage dureun jour, voire une semaine (journée sansachat, sans énergie). À un deuxième niveau,le sevrage est organisé sur une année entière,faisant ainsi appel à l’autoproduction, au trocet au don (Dobre, Juan, 2009).• Vivre « sans » - Certains biens de consomma-tion, nous l’avons vu, cristallisent le rejet, enétant des symboles et des vecteurs privilégiésde la société de consommation. La télévisionet la voiture sont plus souvent boycottées quene le sont le téléphone portable ou l’ordina-teur, devenus de quasi prothèses humaines.S’en passer, c’est d’abord regagner un tempsprécieux au quotidien. Parce qu’il permet dese débarrasser de biens polluants ou de lesmutualiser, le « sans » délivre d’un poids, allègeles consciences. Il participe d’un gain d’auto-nomie tout en réinscrivant l’individu dans untissu de relations sociales que la possession dubien avait défait.• Le désencombrement Au-delà du refusd’objets symptomatiques, manifestant des ré-sistances individualisées, des approches plussystémiques et organisées ont vu le jour dansles années 2000. Un constat tout d’abord :entre 1959 et 1994, le nombre d’objets gravi-tant autour d’un individu serait passé de 500 à2500 environ, sans compter les biens stockéssur des mémoires virtuelles (Dobré, 2002). Ladémarche du désencombrement, en tant quemouvement organisé, naît avec le réseau qué-bécois de la simplicité volontaire, fondé en2000. L’association propose à ses adhérentsd’abandonner progressivement les biens :ceux qui ne sont pas utilisés chaque année,puis chaque mois, enfin chaque jour... L’undes derniers visages du désencombrementest le cyberdésencombrement. Il s’oppose àl’accumulation compulsive d’informations, oucyberamassage, « addiction qui concerne lecomportement d’amassage des contenus et desinformations sur le réseau » (Nayebi, 2007).• Simplicité volontaire ou décroissance ? Lesmouvements pour la simplicité volontaireprolongent une réflexion amorcée dès la deu-xième moitié du XIXe siècle face aux impactsdes modes d’industrialisation. Il reviendra àDuane Elgin de populariser le mot de « sim-plicité volontaire » en 1981, en lui donnant uncontenu qui substitue à la consommation unrapport intense à la nature, une esthétiqueécologique, une quête d’autosuffisance etd’autonomisation, dans la lignée de l’écrivainaméricain H. D. Thoreau (Jackson, 2006). Lesfreegans par exemple, nés aux États-Unis maisactifs internationalement, refusent la consom-mation marchande et vivent de la récupéra-tion de « biens abandonnés », notamment surun plan alimentaire. Par ailleurs, les « créatifsculturels » représenteraient plus d’un quartde la population américaine, un sixième enFrance. Leurs aspirations consistent à faire cor-respondre leurs convictions et aspirations avecleurs moyens de subsistance, nourrissant uneéconomie basée sur le lien social, l’écologie,l’interculturel, le développement personnel oula spiritualité (Ray et Anderson, 2001). Ce quiest en jeu est un changement culturel, que cer-tains pensent être une lame de fond, à l’imaged’une crise de conscience, selon nous, et nond’une rationalité éclairée ; qui répond en par-tie au procès du « way of life » américain et enpartie aux tensions de la vie quotidienne pré-cédemment évoquées. Une distinction s’opèreentre les approches nord-américaine et euro-péenne et deux conceptions de la politique
  21. 21. 22 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012s’affrontent. Les héritages de la démocratieaméricaine, notamment de la pensée de R. W.Emerson, de la philosophie pragmatiste, desmouvements pour les droits civiques et despolitiques d’empowerment font de l’individu etde sa communauté le socle de la transforma-tion politique et sociale (Emelianoff, 2010). EnEurope, le mouvement pour la décroissancetrouve également des adeptes concrets, dontcertains engagent un retour à la terre. Mais ladécroissance est surtout l’objet de prises departi intellectuelles et politiques, de confron-tations d’analyses plus que de pratiques (La-touche, 2006). L’autolimitation et l’autoproduc-tion sont les deux maîtres mots des modes devie décroissants. Cette vision est reprise parcertains courants de l’écologie politique.Consommer localCet ensemble de signaux faibles se positionnede manière complémentaire au mouvementde la déconsommation et s’y ajuste. Il s’agitde relocaliser les réponses aux besoins quoti-diens (eau, énergie, alimentation, monnaies),afin de développer l’économie locale, de sedétacher du capitalisme global, sans pour au-tant retomber dans l’autarcie.• L’autonomie énergétique À ce jour, les moda-lités concrètes de la quête d’autonomie éner-gétique sont encore peu étudiées. Pour les par-ticuliers enquêtés en France en 2005 (Dobigny,2009), ce choix correspond d’abord à un posi-tionnement politique, en se débranchant d’unsystème que l’on ne cautionne pas, basé sur lenucléaire, tout en recherchant un autre modede production énergétique plus autonome.Selon l’auteure, cette autonomie énergétiqueparticipe d’un processus plus large d’auto-nomisation des individus enquêtés. D’autrepart, l’autonomie énergétique conduit à plusde sobriété, en « dévoilant » l’énergie. Dans lemonde germanique, les acteurs centraux del’autonomie énergétique communale sont lesagriculteurs : l’investissement des agriculteurss’expliquerait notamment par une proximité etune valorisation des ressources locales et uneautonomie énergétique préexistante en milieurural (Dobigny, 2009).• Le locavorisme Au-delà du phénomène bienconnu des AMAP (Lamine, 2008; Dubuisson-Quellier, 2009), associations pour le main-tien d’une agriculture paysanne, qui livrentou fournissent des denrées alimentaires deproximité, le locavorisme constitue la formela plus poussée de recherche d’autonomiealimentaire. Il s’agit de manger seulement desaliments cultivés ou produits à l’intérieur d’unrayon de 100 kilomètres. Depuis 2005, le mou-vement essaime dans le monde et compte plusde 2 000 personnes en France. Les locavoress’alimentent sur les marchés, auprès de petitsproducteurs, parfois en vente directe, et leurrégime alimentaire comporte beaucoup plusde produits frais et de saison.• Les monnaies locales et fondantes Les mon-naies locales et fondantes apparaissent dansles années 1960. Il s’agit de redynamiser leséconomies locales dans une perspective écolo-gique. On en compte plus de 2 500, aujourd’hui.Elles constituent un moyen d’échange à partentière, sont convertibles en devises nationalesou en euros, et leur cours ne s’applique qu’àune zone géographique précise. Certainespermettent d’échanger des services (les SELen France). D’autres fonctionnent simplementcomme des monnaies. Afin de ne pas laisserse développer des processus de capitalisationet de spéculation qui les rendraient identiquesà des monnaies nationales, ce sont des mon-naies fondantes : elles perdent régulièrementde leur valeur au cours du temps, par exemple2 % tous les 3 mois. Les utilisateurs sont doncincités à échanger rapidement la monnaie, cequi stimule les échanges locaux.DécélérerNous présentons ici les principaux mouve-ments qui constituent autant de facettes d’undébut de décélération à la fois existentielle etpolitique. De la même manière que la relocali-sation des consommations entretient des liensétroits avec les modes de déconsommation, ladécélération s’articule à la fois avec une mo-dération des consommations et des pratiquesde relocalisation. Ces trois mouvements, dé-consommation, relocalisation et décélération,s’emboîtent et se renforcent l’un l’autre.Parmi les mouvements de décélération, onpeut citer :Le downshifting, né aux États-Unis, est unedémarche modérée qui fait référence à uneréduction d’activité et de consommation, pouratteindre un meilleur équilibre entre vie et tra-vail (work-life balance). Il concerne en pre-mier lieu la réduction du temps de travail aubénéfice du temps familial ou personnel.
  22. 22. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 23Le mouvement Take back your time a été lan-cé en 2003 par les leaders nord-américainsde la simplicité volontaire. Le mouvementmène des campagnes de sensibilisation surles méfaits de l’excès de travail et de la pres-surisation temporelle, en couplant les enjeuxécologiques (réduction des empreintes) etpsycho-sociaux (santé, bien-être, relations so-ciales et familiales, etc). Il exerce égalementun lobbying auprès des pouvoirs publics dansle domaine de la législation et du droit du tra-vail, notamment, en faveur des congés payéspour tous, du plafonnement des heures sup-plémentaires ou encore de la facilitation dutravail à temps partiel.Le mouvement slow food naît en Italie en 1986,et se renforce à la suite du projet d’ouvertured’un fast-food à Rome en 1989, qui cristalliseles protestations. Durant les sit-in, les mani-festants mangent lentement des plats de pâtesdevant le fast-food. C’est alors que le nomde slow food apparaît. Il s’agit de combattrela globalisation larvée, qui se retrouve dansnos assiettes (Petrini, 2001). On compte au-jourd’hui plus de 100 000 membres dans unecentaine de pays, dont 35 000 en Italie et 4000en France. Le slow food est un mouvementde décélération conviviale, où l’on prend letemps de manger ensemble. Le slow food re-fuse avant tout le consumérisme global, dontles fast-foods sont un symbole, qui fait péri-cliter l’agriculture traditionnelle et la produc-tion culinaire associée, vectrices d’échanges,de plaisir et de convivialité, tout en défendantune « nouvelle agriculture » en partie écolo-gique, en partie gastronomique.Dans son sillage, le mouvement slow life re-vendique un plus grand contrôle du tempssocial et personnel, pour résister au culte dela vitesse (Humphery, 2010). Il s’agit de vivrelentement, d’apprécier le temps, de lui accor-der davantage d’attention (Parkins, Craig,2006). Selon ces auteurs, une forme de retraitdotée d’une dimension politique est en jeudans la slow life. Les ramifications du mou-vement sont impressionnantes : slow money,slow parenting, slow tourism, slow art, slowfashion, slow media, slow book.Dans ce prolongement, l’association des villeslentes slow cities veut étendre la philosophiedu slow food à tous les aspects de la vie ur-baine (Parkins, Craig, 2006). Elle est née en1999, présidée par le maire de Greve-in-Chianti(province de Florence, Italie) et une assembléede dix maires, et réunit 120 collectivités. Lesvilles, de taille petite ou moyenne, mais entous les cas inférieure à 50 000 habitants, pro-meuvent les denrées locales, soignent leurs pa-trimoines, ralentissent la circulation et piéton-nisent, en refusant grandes surfaces, panneauxpublicitaires, néons, antennes téléphoniques :tout élément de banalisation paysagère, enquelque sorte.De nouveaux modes d’habiterDifférentes formes de cohabitation et déco-habitation peuvent être repérées parmi lessignaux faibles : habitat groupé écologique,écoquartier habitant, double habitat, vie ensolo.Décohabiter• La vie en solo Comme l’explique Erika Fla-hault, la solitude résidentielle constitue unmode de vie à part entière, qui peut procé-der d’un choix actif dans certaines conditions(2009). Sur la base d’une longue enquêteauprès de femmes vivant seules, l’auteuredistingue 3 situations de « vie en solo » au fé-minin. Sous l’emprise de modèles familiauxet sociaux, la première catégorie vit malune solitude contrainte. Après une histoirefamiliale en général heurtée, la deuxièmecatégorie apprécie une solitude retrouvée,sans savoir toujours composer avec celle-ciau quotidien. Enfin, la dernière catégoriede femmes, composée des plus diplôméesou appartenant à des milieux artistiques oumilitants, ayant trouvé un « temps à soi », nereviendrait en aucun cas à des formes decohabitation. La revendication d’autonomieest au cœur de ces choix.• Le double habitat Il existe aussi des formes dedécohabitation dans le temps, par alternance,pratiquées cette fois par des familles et descouples de retraités. Le double habitat concer-nerait, en 2005, 147 000 individus, et seraitmotivé par une recherche de qualité de vie et,pour les familles, de stabilité résidentielle, lelieu d’habitat ne s’adaptant pas forcément auxpérégrinations professionnelles du chef de fa-mille (Magali, Testut, 2005). Il peut concernerl’oscillation d’un enfant, entre le domicile dupère et de la mère, d’un jeune adulte entresa résidence étudiante et le domicile familial,
  23. 23. 24 | Modes de vie et empreinte carbone | Les Cahiers du Clip n°21 | Décembre 2012d’un des membres du couple entre logementde travail et logement familial, ou encore depersonnes âgées vivant entre leurs résidencesprincipale ou secondaire. L’accélération desmoyens de transport a favorisé la disjonctionentre lieux de travail ou d’étude et lieux devie. Le double habitat peut aussi préparer deschangements de domicile à l’âge de la retraite(vers la résidence secondaire dans un premiertemps, vers la résidence urbaine éventuelle-ment dans un second temps).
Les résidencesoccasionnelles et secondaires sont au nombrede 2,9 millions en France métropolitaine. Ledouble habitat en tant que tel concerne sur-tout des catégories sociales très qualifiées et/ou qui pratiquent le télétravail ou le travailintermittent.CohabiterParmi les formes de cohabitation, signalonstout d’abord les colocations, qui répondentà l’augmentation des prix immobiliers et àun allongement important des périodes devie en solitaire. Nous nous intéresserons icià des formes moins réversibles de cohabita-tion choisie, qui engagent des choix de vie ausens fort : l’habitat groupé écologique et lesécoquartiers habitants. L’habitat groupé élar-git la conception de l’habitat à celle de l’en-vironnement immédiat. Les réalisations sontdonc dotées d’une certaine puissance trans-formatrice de la ville, rendent l’éco-construc-tion plus accessible et valorisent des modesde vie sobres.• L’habitat groupé écologique en France Lespremières initiatives d’habitat groupé auto-géré ont débuté au Danemark et en Francedans les années 1960 et renaissent dans ladeuxième moitié des années 2000 en France.Elles s’inscrivent dans un double contexte :la crise du logement et la montée en puis-sance d’une écologie « pratique ». Face à l’in-trouvable éco-habitat urbain, des citadins semettent en quête de terrains, de techniquesde construction, de voisins et de retoursd’expérience pour tenter d’apporter leursréponses à la crise écologique. Avec l’idéequ’il serait possible de ne plus sacrifier enville la dimension écologique de la vie. Lesgroupes constitués comprennent de 20 à 40personnes (5 à 13 logements en moyenne),le plus souvent des familles avec enfants. Lesparticipants sont issus des classes moyennesdiplômées, et les groupes intègrent en géné-ral quelques ménages plus paupérisés (Blanc,Emelianoff, 2008). L’accès à un habitat écolo-gique, à coût abordable, s’accompagne sou-vent d’un refus des logiques d’endettement.La maîtrise d’ouvrage collective, la négocia-tion des coûts du foncier avec une collecti-vité, la prise en charge par les habitants d’unepartie du travail de conception des espaces,de suivi du chantier, voire de construction oude finition font baisser les coûts. En outre, ledésir d’un environnement coopératif et soli-daire s’exprime et offre des espaces et mo-ments partagés, tout en préservant une vieprivée libre. Enfin, la responsabilité socialeet environnementale passe par l’achat dematériaux écologiques ou la mutualisation decertains espaces et biens. D’autres initiativesse développent en direction des personnesâgées sur le déclin, dans une perspective des’accompagner mutuellement en fin de vie.D’autres défendent une mixité intergénéra-tionnelle, pour retrouver la solidarité avec lesanciens et reconsidérer leur place au sein denotre société.• Écoquartier habitant Dans la lignée desécovillages, ces initiatives prennent forme àl’échelle de quartiers. Elles expriment simul-tanément différents refus (dérive des prixfonciers, endettement, espaces dégradés parl’automobile). Ces écoquartiers consistent ende petites opérations urbaines, pour quelquescentaines d’habitants, caractérisées par de l’au-topromotion, parfois de l’auto-construction,et le plus souvent des formes d’autogestion,de mutualisation de services, d’espaces et debiens. Les partenariats engagés avec les collec-tivités locales permettent l’accès au foncier enmilieu urbain ou périurbain, et l’intégration delogements sociaux.Habiter la villeL’action écologique citadine ne se limite pasà réformer l’espace du logement et du voi-sinage. Certaines mobilisations portent sur laréappropriation de l’espace urbain dans sonensemble, voire revendiquent une métamor-phose écologique des villes, dont les habitantsseraient acteurs, à l’instar du mouvement desvilles en transition.• Réappropriations de l’espace urbain Desinitiatives habitantes visent à écologiser laville, à requalifier ses espaces publics, par des
  24. 24. Décembre 2012 | Les Cahiers du Clip n°21 | Modes de vie et empreinte carbone | 25pratiques critiques sans passer par la média-tion des pouvoirs publics. Elles s’opposent àdeux formes de désappropriation : la profes-sionnalisation et la technicisation de l’amé-nagement urbain, qui a notamment interditnombre d’usages (se réunir, dormir dansl’herbe ou nourrir les oiseaux) ; et la privati-sation et la marchandisation de l’espace pu-blic (zones de stationnement, publicité). Lesmobilisations environnementales urbainesréclament plus de festivité et de convivialité(flash mobs, chaînes humaines), moins devoitures (dégonfleurs de 4x4, vélorutions),plus de verdure (jardins éphémères, semeursillicites), plus d’art (street art), moins de pol-lution visuelle et nocturne. Ses évènementss’inscrivent dans la tradition du mouvement« Reclaim the Streets » au Royaume-Uni et rap-pellent, par ces transgressions éphémères,que l’espace public a souvent été dévoyé desa fonction première, un espace de rencontrequi, en outre, doit permettre de se reconnec-ter aujourd’hui avec un environnement natu-rel (Barlett, 2005).• Les initiatives de transition C’est sans doutesur le socle d’expériences gravitant autour dela réappropriation des espaces urbains par leshabitants que l’idée du mouvement des Villesen transition a pu se bâtir (Emelianoff, Stegas-sy, 2010). L’idée initiale vient de Rob Hopkins,en 2005. Face au changement climatique, aupic pétrolier et à la crise économique, le mou-vement se constitue et se focalise sur la rési-lience individuelle et communautaire. Il s’agitd’apprendre à vivre à partir des ressourceslocales, en réduisant ses besoins matériels,pour diminuer son empreinte écologiqueet, surtout, devenir résistant face aux chocsénergétiques et économiques à venir. Le mou-vement ne repose pas sur les élus, mais surdes initiatives citoyennes. Une des caractéris-tiques du mouvement est d’affronter la situa-tion et de transformer la menace en opportu-nité, de sortir de l’anxiété et de « délivrer legénie collectif » (Leonard et Barry, 2009). Lemouvement de « transition » insiste sur l’auto-nomie, la légèreté énergétique, la richesseen temps, et l’épanouissement individuel etcollectif gagné dans ce processus. Les initia-tives de transition remportent un vif succès etessaime dans le monde, du fait d’un parti prispragmatique, non-confrontationnel, inclusifet consensuel.Vers un nouveau type demouvement social ?Parmi les éléments déclencheurs ou leviersd’évolution des modes de vie, cette partiede l’état de l’art a voulu mettre l’accent surles quêtes de sens répondant aux crises so­cio-économique, écologique et psycholo­gique auxquelles les individus occidentauxsont confrontés. Nous avons d’abord décou-vert que la pénurie de temps ressentie étaità l’origine, de manière récurrente, de choixde distanciation ou d’autonomisation parrapport à des modes de vie conventionnelsjugés aliénants. Cette crise temporelle est sansdoute première par rapport aux critiques plusintellectuelles et politiques qui condamnentles modes de consommation et de vie domi-nants (empreinte écologique, justice environ-nementale planétaire, effets rebond). L’initia-tive d’un changement de mode de vie et deconsommation viendrait ainsi de la confron-tation entre un problème ressenti comme per-sonnel (dissonance cognitive, pressurisation,mal-être) et une solution collective faisantecho aux signaux faibles identifiés.Les initiatives repérées sont-elles « seulement »des signaux faibles, épars, ou participent-ellesd’un nouveau type de mouvement social, pluscohérent ? Les mouvements sociaux étant biensûr un élément clé du changement social(Crossley, 2002). Alain Touraine, en 1975, adéfini les nouveaux mouvements sociaux desannées 1970 (pacifisme, féminisme, écologie)par le fait qu’ils s’émancipaient du champ dutravail et de la lutte des classes (communisme,socialisme, anarchisme en partie) pour investirla vie quotidienne, contester les valeurs cultu-relles, les normes sociales et revendiquer l’au-tonomie du sujet. Ils s’inscrivaient, selon NickCrossley, dans une tradition post-marxiste, quidénie le fait que les classes sociales soientl’agent historique privilégié du changementsocial (2002). Notons d’ailleurs que l’anar-chisme, par sa critique radicale du pouvoir,reste un fondement prégnant aujourd’huides nouveaux mouvements sociaux. BrunoDésorcy résume ainsi les caractéristiques deces nouveaux mouvements sociaux (2008) :le primat de l’action (rejet des idéologies, ré-ponse à des besoins existentiels) ; le recoursà l’autonomie créatrice de la personne (siègede l’énergie du changement social) ; la réap-propriation de l’espace quotidien face aux

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