La Walkyrie1. IntroductionLe contexte dramaturgique de la Walkyrie est suffisamment spécial,pour que nous nous y arrêtions...
Walhall des héros tombés sur le champ d’honneur, afin de seconstituer une garde rapprochée destinée à sa protection contre...
Le chant du printemps de Siegmund, » Le temps des amours a chasséles frimas de l’hiver », issu de la plus grande tradition...
que nous traiterons dans un autre grand thème. Mais voici déjà, unpeu en avant-première, ce thème dit de la rédemption par...
en savoir davantage sur son destin. Il la viole, et de cette unionincestueuse de mère-fils naîtra Brünnhilde. Quand, charg...
Revenons à Wagner. Il utilise l’ancienne légende nordique de Wölsunget de Siegmund, dans laquelle il place Wotan le Voyage...
C’est l’ensemble de cet arrière-fond d’incompatibilité entre sauvageset civilisés qui constitue la raison principale pour ...
faisions chanter : « Epouse et cousine, sois à ton cousin », afin d’enatténuer l’impact scandaleux »…Un phénomène symbioti...
- La séparation de Wotan et d’Erda, qui, elle aussi sera mis ensommeil par le chef des Dieux, parce qu’elle nie son ordre ...
3. Troisième grand thème :Matriarcat et patriarcat dans le RingLa place que Richard Wagner accorde aux femmes dans la Tétr...
- Mais comme chez Wagner, nous devons toujours aller au fond deschoses : « l’Eternel Féminin » a, de tout temps, hanté les...
du Prologue du Crépuscule, les Nornes se désolent d’avoir été coupéesdu savoir de leur Mère, enfouie de force par Wotan da...
tarissement de la source de sagesse, qui avec le concours d’autressources, répandait la savoir universel dans le monde.Le ...
Alberich, adepte de la magie noire et malfaisante de la face cachée dumonde, représente la Nuit avec son obscurité des enf...
danger de mort qu’il encourt avec l’approche de Siegfried armé deson épée magique. Alberich n’en croit pas ses oreilles lo...
Nous devons nous arrêter un moment au personnage de Fricka, qui,nous l’avons vu, défend, avec la force des renégats, l’ord...
guerrier qui fait penser aux armes de butoir, comme le bélier de siège,ainsi que le fouet, instrument de châtiment.Dès la ...
Il est parfaitement clair que les paroles adressées par Erda à Wotansont loin d’être amicales, raison pour laquelle, il dé...
ce que tu crois être. Que ta sagesse éternelle s’éteigne et que ta sciences’efface devant ma volonté ».Wotan commence à se...
Gibichungen Gunther et Hagen, dans le but d’aller re-conquérirBrünnhilde pour Gunther. Son penchant pour le monde maternel...
Et que devient Alberich dans toute cette fin apocalyptique ?Il survit et se faufile dans le nouveau Monde matriarcal. Symb...
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Wagner walkyrie

  1. 1. La Walkyrie1. IntroductionLe contexte dramaturgique de la Walkyrie est suffisamment spécial,pour que nous nous y arrêtions un moment :Dans la première journée du Ring, nous ne reverrons pas la plupart des14 personnages ayant peuplé l’Or du Rhin. Cinq personnages resterontabsents du tableau pour tout le reste de la Tétralogie : Freia, la déessede l’Amour et de la Jeunesse, ses frères, Donner, dieu du tonnerre etFroh, dieu de l’arc-en-ciel, Loge, dieu du Feu qui s’est métamorphoséen son élément premier du feu, le géant Fasolt qui est déjà mort. Puisil restera 7 personnages qui demeureront derrière les coulisses, afin deréapparaître plus tard, comme l’autre géant Fafner qui n’a plusréintégré la demeure commune des géants, Riesenheim, après avoirraflé le Trésor des Nibelungen, mais qui a préféré se métamorphoseren dragon pour mieux pouvoir le garder. Alberich veille en secret auxtribulations de son Anneau, actuellement dans les griffes du dragonFafner. Mime doit certainement continuer à trimer avec lesNibelungen dans les entrailles de la terre, en tant que contremaîtresous les ordres de son frère Alberich. Erda, enfouie dans lesprofondeurs de la Terre, dort le sommeil du Sage (cela changera plustard !) et les filles du Rhin se morfondent au fond des eaux, désormaisobscures, du Rhin, espérant des jours meilleurs.Seuls deux personnages demeurent actifs : Wotan, dieu le Père et chefdu Walhall, qui fait tout afin d’échapper par tous les moyens sournoiset amoraux à sa propre fin que lui a prédite Erda. Mais Fricka, sonépouse légitime, veille au grain en défendant la morale du Mondewalhallien, instaurée par Wotan lui-même, et s’oppose ainsi auxagissements mal à propos de son divin époux.La première journée de la Tétralogie est peuplée d’hommes et defemmes qui habitent la surface d’une terre maudite par Alberich,devastée par des luttes meurtrières : Hunding et ses hordes affaméesde violences mettent à feu et à sang des territoires entiers. Siegmund etSieglinde succombent aux lois impitoyables de la nouvelle morale deFricka. Wotan attise les combats entre les hommes, afin de peupler1
  2. 2. Walhall des héros tombés sur le champ d’honneur, afin de seconstituer une garde rapprochée destinée à sa protection contre lespuissances nocturnes qu’Alberich ne tardera pas à lancer un jourcontre les Walhalliens. Brünnhilde, constamment ballottée entre lebinôme formé par Wotan, incarnant le pouvoir absolu, et Fricka,représentant la Morale, et les Humains qui s’entredéchirent, elleadoptera progressivement le rôle d’intermédiaire entre les Dieux et lesHommes, en préparant l’arrivée de l’Homme neuf et libre.Le contexte dramaturgique ayant changé de fond en comble parrapport à l’Or du Rhin, la coloration orchestrale change égalementfortement : D’un point de vue timbre, le premier acte de la Walkyrie,première journée de la Tétralogie, se caractérise par une netteprédominance des cordes. Il débute par une description de tempêtemagistrale, par les cordes, d’une intensité hautement romantique,révérence faite par Wagner à Beethoven et son évocation de l’oragedans la 6esymphonie, la Pastorale. Certains chefs, comme Solti p.ex,ont réussi à créer un véritable orage de grêle fouettant le toit de lahutte de Hunding, par une tenue tout à fait spéciale des archets quidonne un ton âpre et violent.Les staccatos brutaux, conférant aux cordes la force d’instruments depercussion, décrivent l’environnement héroïque et barbare del’Homme primitif. Ces sonorités, volontairement acerbes, alternentavec des legati tout aussi suaves et chantants dans les expressions dedouceur et d’affection, quand sont évoqués l’amour et la nature. Unedéclamation vocale vigoureusement énergique et extraordinairementlimpide va de pair avec les contrastes instrumentaux dans l’orchestre.Rythmes martiaux et rudes, ainsi que des passages d’une intimité auxconsonances de musique de chambre se suivent.Le rôle de Sieglinde représente l’une des parties les plus heureusesque Wagner ait réussies, dans laquelle il atteint la perfection dansl’équilibre parfait entre la parole et le ton, tendant ainsi vers l’idéal desa réforme dramatique de l’œuvre d’artr totale. La découverte et ledéveloppement de l’amour des jumeaux Siegmund et Sieglinde l’unpour l’autre s’accompagne d’une musique jubilatoire entraînante,d’une impétuosité échevelée et torrentielle, empreinte d’unromantisme intense et exalté où percent Liszt et surtout Schumann.2
  3. 3. Le chant du printemps de Siegmund, » Le temps des amours a chasséles frimas de l’hiver », issu de la plus grande tradition du liedallemand de facture mendelssohnienne, pour devenir un véritable airpopulaire à succès, un hit dirait-on aujourd’hui, comme Wagner n’en apas écrit deux.L’exaltation amoureuse de Sieglinde portée à son comble, offrequelque chose de terrifiant, voir même de bestial dans son expressionphysique, lorsqu’elle s’approche de son frère, et, séparant les cheveuxde son front, contemple, fascinée, le mouvement du sang dans sesveines. Rarement une scène d’amour d’opéra a atteint une telleintensité lascive et sauvage en même temps, accompagnée àl’orchestre par un flux musical doux au rythme du flot sanguin.Ce premier acte avec ses trois scènes bien charpentées, d‘une duréetotale d’une heure exactement, donne généralement lieu à desclameurs libératoires jaillissant d’un public emporté et fasciné par cemaelstrom musical et vocal d’une beauté déconcertante et d’unetension extrême.Le deuxième acte ne possède, de loin, pas cette unité musicale etarchitecturale entre ses cinq scènes différentes. Ainsi que nous venonsde l’expliquer, les hommes ont quitté le paradis de la Natureoriginelle, se subdivisent en chasseurs et chassés, à l’image deSiegmund et de Sieglinde, rageusement poursuivis par Hunding, et setrouvent être confrontés au monde divin qui intervient dans leursactions en les manipulant comme des marionnettes. La demi-déesseBrünnhilde annonce à Siegmund sa mort dans le duel qui l’attend avecHunding, lequel n’a pas le temps de savourer sa victoire, foudroyé parle geste dédaigneux de Wotan à son égard.Le troisième acte, avec de nouveau ses trois scènes admirablementéquilibrées, représente l’une de ces merveilles dont peut s’enorgueillirl’Histoire de la Musique. Il s’ouvre sur la vaste fresque symphoniquetumultueuse et mouvementée de la chevauchée des Walkyries.L’action se poursuit avec le sauvetage de Sieglinde par une Brünnhildedésobéissante, encadré par le fameux thème exaltant, dit de larédemption par l’amour, pour se terminer avec les Adieux de Wotan3
  4. 4. que nous traiterons dans un autre grand thème. Mais voici déjà, unpeu en avant-première, ce thème dit de la rédemption par l’amour,parce qu’il y a une autre explication à celui-ci que nous verrons plusloin. Ce thème représente un des plus beaux de toute la Tétralogie,alors qu’il n’apparaît que deux fois : une première fois ici au troisièmeacte de la Walkyrie, et enfin à la fin du Crépuscule des Dieux.La Walkyrie représente peut-être l’opéra le plus réussi de RichardWagner, ce qui pourrait expliquer qu’il demeure l’opéra du Ring leplus souvent représenté isolément. Wagner accomplit ici un admirabletour de force qui consiste à rendre musicalement des impressionssensuelles et physiques absolument élémentaires, entièrement dénuéesde toute émotivité pleurnicharde et de tout intellectualismefaussement savant, mais au contraire inspirées du contact direct etpaïen avec la Nature. Wagner a véritablement mis en pratique dans laWalkyrie son propre adage que « la musique commence là où s’arrêtele pouvoir des mots ».2. Deuxième grand thème : parthénogénèse et inceste dans le RingLe thème de l‘inceste ne se réduit pas seulement aux jumeauxSiegmund et Sieglinde. C’est un vaste thème qui domine toute laTétralogie, comme nous allons le voir : Pour cela, nous devonsremonter au monde originel en pleine fusion. Il se génère de par soi-même à partir d’une cellule matriarcale, donc féminine. Nousconnaissons ce phénomène dans la Nature que les scientifiquesappellent parthénogénèse. Le nom provient de la mythologie grecque,selon laquelle Athéna-Parthenos (signifiant « vierge ») est sortie toutearmée et casquée du crâne de Zeus. Eschyle lui fait déclarer : « Je n’aipas eu de mère pour me donner la vie ». La parthénogénèse est doncune reproduction monoparentale que l’on trouve chez certainspoissons et reptiles (clin d’œil à la métamorphose du géant Fafner endragon), mais surtout chez les insectes, dont les exemples les plusconnus sont les abeilles-mâles et les fourmis-mâles qui naissent parparthénogénèse, càd d’œufs non fécondés.Revenons au monde originel matriarcal et à notre Déesse-Mèreuniverselle Erda, mère de tous les vivants et des dieux. Erda est doncaussi la mère de Wotan qu’il rejoint dans les entrailles de la Terre pour4
  5. 5. en savoir davantage sur son destin. Il la viole, et de cette unionincestueuse de mère-fils naîtra Brünnhilde. Quand, chargé de savoir,Wotan retourne sur terre, il engendrera des jumeaux, un garçon et unefille avec une mortelle que nous ne connaissons pas. Wotan-Wälseemmène son fils au gré de ses pérégrinations qui grandit ainsi avecson père-vagabond, alors que la fille est élevée par sa mère, jusqu’à cequ’elle soit mariée de force à Hunding.Arrêtons-nous d’abord à ces deux clans des Wälsungen et desHunding. Le garçon ne connaît son père que sous le nom de Wolfe –loup. Dans les très anciennes légendes nordiques, les Wälsungenreprésentent un clan qui descend de Wölsung qui vit en tant que loup-garou dans la forêt avec son fils Siegmund. Le surnom de garouprovient du germanique WER, première partie du nom de Wer-Wolf/loup, signifiant « homme méchant », d’où l’anglais WAR, guerre (oule latin VIR, homme, ce qui illustre parfaitement l’origine indo-européenne commune de ces mots). Le « W » de WER s’est muté en« G », comme cela arrive souvent en linguistique. Le prénom Wilhelmqui devient Guillaume représente un tel exemple de mutationlinguistique. Le mot germanique « WER » et le mot français« GUERRE » ont donc la même origine. Le Wer-Wolf, traduitlittéralement, signifie donc loup-de-guerre, ou loup méchant.Le loup-garou est un personnage légendaire qui possède la qualité dese transformer en loup à la pleine lune, phase lunaire qui peutprovoquer des déambulations chez les somnambules. Le loup-garouest une bête féroce qui met ses victimes en pièces, comme la bête duGévaudon p.ex.Le mythe du loup-garou est aussi ancien que l’humanité. Dans sonHistoire Naturelle, Pline l’Ancien décrit des Humains ayant vécu entant que sauvages parmi les loups pendant des années. Les histoiresd’enfants-loups qui ont été relatées avec force de détails de tout temps,et jusqu’à nos jours, peuvent être à l’origine du loup-garou. Lesjumeaux Romulus et Remus, fondateurs de Rome, qui furent nourriespar une louve, représentent peut-être les enfants-loups les pluscélèbres. Kaspar Hauser, l’enfant trouvé qui a hanté l’Allemagnependant toute la première moitié du 19esiècle, et dont il sera questionà un autre endroit de notre propos, rentre aussi dans cette catégorie.5
  6. 6. Revenons à Wagner. Il utilise l’ancienne légende nordique de Wölsunget de Siegmund, dans laquelle il place Wotan le Voyageur, qui possèdela qualité de loup-garou lui permettant de troquer son apparencehumaine avec celle de loup à l’occasion, et qui vit avec son filsSiegmund dans la forêt. Un jour, une battue est organisée par lesennemis du clan des loups, pendant laquelle Wotan disparaît etabandonne son fils désemparé à son triste sort. Le récit de sa vie queSiegmund fait à Sieglinde au premier acte, relate ces faits : « proscrit,le vieux s’enfuit avec moi, et, pendant des années le fils vécut avecson père-loup dans la forêt sauvage « …et plus loin : « l’ennemi nousdispersa comme de l’ivraie, et je fus séparé de mon père que je neréussis plus à retrouver. Tout ce à quoi mes vaines recherchesaboutirent, fut la découverte d’une peau de loup, vide et abandonnéedans la forêt, sans pour autant avoir retrouvé mon père. »Il s’avère rapidement que Siegmund, du clan des loups, et Hunding,du clan des Neidinge, sont ennemis héréditaires du fait des racesdifférentes dont ils sont issus. En effet le patronyme « Hunding »contient le mot allemand « Hund »- chien. Le clan des loups affrontedonc le clan des chiens.Le chien a été domestiqué il y 15000 ans, mais l’homme n’a pasdomestiqué le loup en chien. Même si le louveteau peut êtreapprivoisé, il reste un animal sauvage, parce qu’il ne sait pastransmettre génétiquement cette qualité d’apprivoisement. Quand leshommes-chasseurs sont devenus sédentaires, le loup s’est peu à peurapproché de l’Homme, s’est en quelque sorte familiarisé avec lui.C’est donc à partir du loup, devenu compagnon de l’homme que c’estdéveloppé le chien. L’affrontement entre Siegmund, le loup, etHunding, le chien représente ainsi un antagonisme entre créaturessauvages et créatures domestiquées. De plus Hunding est le chef desNeidinge, qui pour les Germains antiques étaient des hommesparticulièrement méchants et sournois. Le Neiding qui avait commisun méfait était puni de bannissement et exclu de la société. Noustrouvons ici la raison profonde du mépris mortel dans lequel Wotantient Hunding, qu’il ne juge même pas digne d’accéderer en héros auWalhall.6
  7. 7. C’est l’ensemble de cet arrière-fond d’incompatibilité entre sauvageset civilisés qui constitue la raison principale pour laquelle Hundingpoursuit le couple damné afin de tuer Siegmund en duel. Le forfait del’union incestueuse entre Siegmund et Sieglinde, l’épouse de Hundingpasse au second plan pour ce dernier, alors que pour Fricka, elleconstitue l’infraction suprême contre la Morale de l’ordre mondialwalhallien. Analysons de plus près les éléments ayant conduit à ceforfait. L’attraction irrésistible que les jumeaux éprouvent l’un pourl’autre, n’est pas une histoire d’amour normale entre deux humains,quoique Wagner la mette en scène, comme telle.Chez Wagner, nous devons toujours gratter la surface afin d’aller aufond des choses : Il faut d’abord se poser la question, pourquoiWagner imagine une histoire d’inceste entre des jumeaux, et passimplement entre frère et sœur : Ce ne sont pas deux êtres distincts quientrent en fusion, mais deux fois le même être. Ils se reconnaissentchacun dans l’autre. La voix de l’un est celle de l’autre. Le reflet del’image de l’un est celle de l’autre qui se contemple dans l’eau. Ilsnaissent à eux-mêmes en se donnant mutuellement un nom. C’est decette symbiose narcissique que procède l’inceste. Malgré cetteinfraction à l’une des lois humaines et civilisatrices les plus anciennesproscrivant l’inceste, et qui se corse encore du fait que Siegmund etSieglinde sont jumeaux, le couple damné réussit à capter toute notresympathie. Pourquoi? La sensibilité extrême des jumeaux, leurcomplémentarité psychologique, ainsi que leur dualité qui se réunit etse confond dans l’unité, apparaissent tellement fascinantes à notreentendement, que nous considérons un tel amour comme étant l’amouridéal auquel il nous est impossible d’accéder.Wagner sublime ainsi un simple inceste en amour fusionnel, d’unedimension tristanesque que transfigure une musique indiciblementbelle, et qui constitue le sommet le plus humain, mais aussi le plustroublant de l’ensemble du Ring …Terminons l’histoire d’amour de Siegmund et de Sieglinde dansl’humour, par la teneur du télégramme, envoyé à la fin du 19esiècle àla direction de la police impériale à Berlin, par le responsable de lapolice d’une ville allemande dans laquelle la Walkyrie devait êtrereprésentée, commentant les paroles de la fin du premier acte :« Epouse et sœur, sois à ton frère, et que fleurisse le sang desWälsungen » : Est-ce que nous nous rendrions ridicules, si nous7
  8. 8. faisions chanter : « Epouse et cousine, sois à ton cousin », afin d’enatténuer l’impact scandaleux »…Un phénomène symbiotique similaire existe entre Wotan et sa filleBrünnhilde qui représente son autre soi-même. Et il le murmure audébut de son long monologue qu’il tient en face de Brünnhilde : « Jene prends conseil qu’avec moi-même pendant que je te parle »Nous sommes ainsi en présence d’un clan qui s’auto-engendre : Wotanet sa mère Erda enfantent Brünnhilde. De l’union des jumeauxSiegmund et Sieglinde, enfants de Wotan, naîtra Siegfried, qui plustard s’unira à sa tante Brünnhilde, ce qui fait en tout trois incestesdestinés à préserver la suprématie de Wotan sur le Monde.A la première scène du troisième acte de Siegfried, Wotan tente deretenir Erda par ces paroles extrêmement suggestives : « Mère, je ne telaisserai pas partir, car je suis le maitre de l’enchantement ».Les lamentations de Wotan vis-à-vis de sa mère, destinées à lui fairecomprendre que la peur, l’anxiété et les soucis le dévorent, constituentun petit clin d’œil à notre thème de l’omniprésence de l’anxiété dansle Ring, que nous avons traité dans la partie consacrée à l’Or du Rhin.Mais ce monde fusionnel qui se complaît dans son unité symbiotiqueet auto-génératrice va se briser. La détresse qui s’en suivra serad’autant plus immense que la symbiose entre tous ces êtres étaituniverselle et parfaite : « Oh honte sacrée ! Oh chagrin honteux,détresse divine, rage infinie, désolation éternelle » s’exclame Wotandevant sa fille bien-aimée.D’autres amours fusionnelles voleront en éclat et causeront à leur tourdésespoir et détresse à ses protagonistes :- La séparation de Siegmund et de Sieglinde par la mort de Siegmund,sacrifié par son père Wotan, jettera Sieglinde dans une prostrationprofonde, dont elle ne se remettra pas jusqu’à sa mort en couches,après avoir mis au monde Siegfried dans la forge de Mime qui l’avaitaccueillie.La séparation de Wotan et de Brünnhilde, qui, désobéissante, seraenfouie par Wotan dans un profond sommeil, lui causera un chagrinimmense. Le cœur brisé, il consentira à allumer un cercle de feuautour de sa fille bien-aimée, destiné à la protéger contre le premiervenu qui la trouverait sur son chemin, et à ne la réserver qu’à celui quifranchira le mur du feu sans jamais avoir connu la peur.8
  9. 9. - La séparation de Wotan et d’Erda, qui, elle aussi sera mis ensommeil par le chef des Dieux, parce qu’elle nie son ordre mondial,aura pour Wotan une conséquence énorme en ce sens qu’il devra sepasser désormais de la Sagesse universelle d’Erda.Les Adieux de Wotan à Brünnhilde consacre sa conviction qu’il nepourra sauver son monde, et qu’il est condamné désormais. Nouspouvons supposer qu’à ce moment, Wotan a perdu la foi dansl’accomplissement de sa mission qui avait consisté à délivrer le mondede la malédiction d’Alberich. Un espoir fou monte en lui qui lui faitpressentir que ce sera Brünnhilde qui reprendra le flambeau de ladélivrance du monde, parce qu’elle s’est substituée, en tant que mèrespirituelle de Siegfried auquel elle donne son nom, à sa mère naturelleSieglinde, dont la mission se terminera par la mise au monde del’Homme nouveau qui sera aussi le petit-fils de Wotan. Tout restedonc dans la famille, si l’on ose dire, du moins jusqu’ici…En conclusion, il faut nous rendre à l’évidence que la Tétralogieraconte réellement l’histoire de la Création du Monde qui débute dansl’Or du Rhin avec l’apparition des éléments premiers, comme la Terre,l’Air, l’Eau et le Feu qui, en l’absence d’un Créateur du mondeomnipotent, omniprésent et omniscient, tel que le décrit la Genèse del’Ancien Testament israélite, doivent bien se donner la peine de naîtred’eux-mêmes, càd par parthénogénèse, premier stade de la Créationselon Wagner. Précisons cependant que ce mode d’auto-génération nereprésente pas une invention de Wagner, mais constitue bien leprincipe premier de création dans toutes les cosmogonies humaines, etplus spécifiquement dans la mythologie grecque et germanique.Dans la Walkyrie, deuxième stade de la Création, les descendants descréatures mythologiques de l’Or du Rhin conçus par parthénogénèsesont forcément frères et sœurs les uns des autres, d’où unereproduction qui doit nécessairement s’opérer par l’inceste, tel quenous le décrit la Walkyrie. Les êtres vivants peuplant la terre à cetteépoque-là sont des nomades sauvages et cruels ainsi que des créaturesmi- hommes et mi-animaux tels que loups-garous, ou centaures p.ex.Ce n’est qu’au travers de ces quelques repères de base sur la genèse duMonde que nous réussissons à comprendre la cosmogonie selonRichard Wagner.9
  10. 10. 3. Troisième grand thème :Matriarcat et patriarcat dans le RingLa place que Richard Wagner accorde aux femmes dans la Tétralogieest tout à fait particulière, en ce sens que les femmes réussissent àaccomplir leur mission, alors que les hommes font naufrage, àcommencer par le premier d’entre eux : Wotan…Les trois figures qui nous semblent représenter les plus importantes, àsavoir, Brünnhilde, Sieglinde et Fricka, s’affranchissent de leursconditions premières respectives :- Fricka fait preuve d’un culot renversant en affrontant Wotanouvertement pour lui signifier les limites de son pouvoir, en luiprécisant sans ambages que la transgression de sa propre loi leconduira à sa perte, ainsi qu’à celle des Dieux.- Sieglinde se libère de sa condition de femme soumise, emmuréedans un esclavage matrimonial et dans une dépendance sexuelle, afind’enfreindre toutes les lois morales établies, en s’unissant enconnaissance de cause à son frère-jumeau Siegmund.- Brünnhilde constitue une des figures féminines dominantes du Ring,une sorte d’Antigone, parce qu’ayant accédé à l’humanisme et à laconnaissance par la compassion. Consciente de sa mission, elle bravela volonté de son père Wotan qui lui a pourtant ordonné de sacrifierson fils Siegmund, et demi-frère de Brünnhilde sur l’autel de Fricka,qui demande réparation du crime d’inceste entre Siegmund etSieglinde, et que Wotan a toléré, afin de constituer autour de soi unesorte de garde rapprochée de créatures qui, sans volonté propre, luiseraient entièrement dévouées. En effet, afin de conserver son pouvoirabsolu, Wotan échafaude un plan diabolique qui consiste à manipulerces esclaves de manière telle qu’ils commettent à sa place, et en safaveur, les infractions aux lois morales, qu’il a instaurées lui-même, etqu’il ne lui est pas permis de transgresser.Brünnhilde, après s’être démise des catégories d’entendement danslesquelles l’avait enfermée Wotan, s’investit elle-même de la hautemission de faire péricliter l’ancien monde de Wotan, afin qu’en naisseun nouveau. Par son action désintéressée, Brünnhilde devient unefigure de rédemption, appelée à conduire l’humanité vers des sphèresplus justes et plus harmonieuses.10
  11. 11. - Mais comme chez Wagner, nous devons toujours aller au fond deschoses : « l’Eternel Féminin » a, de tout temps, hanté les grandsesprits, comme Goethe, qui en ont fait un principe de fonctionnementdu monde : « l’Eternel Féminin nous attire ». Ainsi, pour Faust, lepremier vers de l’Evangile de Saint-Jean : « au commencement était laparole », signifie : « au commencement se situe l’action ». Dans cesens, l’action première dans le monde est identique à l’acte créateur dumonde. Dans la grandiose apparition d’Erda dans l’Or du Rhin, elle seprésente en tant que celle « qui sait tout ce qui fut, tout ce qui est, ettout ce qui sera. Je suis la Déesse originelle du Monde éternel»,déclare-t-elle. Ainsi donc, l’origine du monde serait féminine.Elle réapparaîtra au début du troisième acte de Siegfried, et Wotan laflatte en faisant l’éloge de ses qualités, afin de se faire pardonner lefaux pas qu’il a commis en réveillant Erda de son sommeil sacré,générateur de la Sagesse du Monde: «Tu es investie de sagesseomniprésente et éternelle, Femme éternelle que tu représentes …Personne ne possède autant de savoir que toi…ton souffle anime toutêtre vivant et ton savoir inspire le raisonnement de tout être pensant »Les paroles de Wotan ne sauraient être plus explicites. Il reconnaît trèsclairement le statut d’Erda en tant que Déesse originelle de la Terre,comme son nom « Erda » l’indique, et Mère universelle du Monde, àl’origine de toute la Création. Et ce n’est pas fini :Sa qualité de Mère originelle l’anime à formuler de sévèresremontrances à Wotan, principe masculin en tant que Dieu suprême,ou Dieu le Père en quelque sorte : « Celui qui respecte les lois etprotège les serments enfreint la Loi et règne par le parjure ! »Le principe féminin conteste ainsi l’autorité du principe masculin, etaffirme ainsi sa suprématie, et ce en toute logique, parce que le mondeest né du Rhin, cest-à-dire, dans l’Eau, principe originel de toute viesur terre et symbole du liquide amniotique dans lequel baignel’embryon, et donc d’essence féminine. En tant que créatures de laNature, les Filles du Rhin sont issues de la mère nourricière quereprésente l’Eau, au même titre que les trois Nornes, filles d’Erda.En tant que tisserandes de l’avenir du monde, elles oeuvrent en tantqu’auxiliaires d’Erda qui les inspire par son savoir universel. A la fin11
  12. 12. du Prologue du Crépuscule, les Nornes se désolent d’avoir été coupéesdu savoir de leur Mère, enfouie de force par Wotan dans les entraillesde la terre, comme nous l’avons vu. Par conséquent, elles se déclarentincompétentes à continuer à tisser le fil du destin du monde, qui, dufait de leur désarroi se rompt. Ayant ainsi perdu toute leur sagesse,elles ne désirent qu’une chose: rejoindre le sommeil éternel de leurmère dans les entrailles de la terre.Nous allons voir que ce matriarcat originel, incarné par la déesse-mèredu monde Erda, créatrice et prophétesse, dont les principes degouvernement étaient basés sur l’harmonie, la paix, le sacré, la beautéet l’amour, ne sera que bouleversé, mais pas anéanti, parce que ladéesse-Mère Erda aura su assurer sa succession…Mais nous n’ensommes pas encore là…L’arbre, principe masculin, représente la Nature originelle. Afin desouligner son importance, signalons au passage, que l’arbre est né déjàau troisième jour de la Création du Monde, avant toute vie animale.Dans sa Tétralogie, Wagner utilise le symbole du Frêne qui représentel’Arbre de la Création dans l’ancienne mythologie germanique, et quilui sert à merveille pour exprimer sa pensée dans la conception de sacosmogonie. Le frêne était déjà prisé dans l’Antiquité pour son boisimputrescible et ses qualités médicinales dans la guérison de morsuresde vipères. Son feuillage toujours vert symbolise la force première etla pérennité de la Nature. La source de la sagesse qui trouve sonorigine dans ses racines, représente le cycle éternel de la vie, parceque le cours de la source deviendra d’abord ruisseau, puis rivière, etfleuve ensuite qui se jette dans la mer pour revenir sous forme de pluienourricière et régénératrice de la source. Ce cycle représente ainsi lasagesse archétypique qui portera le monde tant qu’il ne sera pasinterrompu.Or ce cycle bienfaisant se rompra sous l’effet de deux interventionscapitales dans l’ancien monde originel :- D’une part, le vol par Alberich du minerai de l’or enfoui dans laroche du Rhin, afin d’en forger un outil de pouvoir et de convoitise,auquel sera désormais attachée la notion de valeur.- D’autre part l’arrachage par Wotan d’une branche du Frêne duMonde, afin de s’en tailler une lance, dont le bois servira à graver ou àenregistrer ses obligations contractuelles. Ce péché contre la Natureaura pour conséquence le dessèchement de l’Arbre de la Vie, du12
  13. 13. tarissement de la source de sagesse, qui avec le concours d’autressources, répandait la savoir universel dans le monde.Le principe masculin part donc à la conquête du monde. Mais il nepossède pas cette unicité harmonieuse que possède la MèreNourricière du Monde originel, du fait qu’un élément nouveau vientperturber cet équilibre originel: la création de richesses (l’Anneau)entraînant la convoitise, donc la volonté de domination ou l’ambitiondu pouvoir.Wotan, Dieu suprême, aspire à s’accaparer la sagesse de l’EternelFéminin, en épousant Fricka, déesse de la culture, tout en sacrifiant unœil pour accéder à la Déesse et à son savoir.Wotan tentera ensuite d’utiliser Fricka pour dominer le monde par lamise en place d’un réseau de règles et de contrats, dont l’ensembleformera un nouvel ordre social, destiné à remplacer l’ancien ordrematriarcal. A part le don de procurer l’éternelle jeunesse grâce à sespommes de jouvence, Freia, la sœur de Fricka, ne possède assurémentpas les attributs de séduction, de sensualité et de passion que possèdela déesse de l’amour Vénus que nous rencontrons dans Tannhäuser, etqui représente l’ensemble des pulsions sexuelles humaines, faisantégalement partie du monde matriarcal des débuts. Freia, la déesse del’Amour du nouveau monde est craintive, soumise, effacée et docile.C’est l’amour mis sous tutelle par le pouvoir patriarcal.Alberich éprouve de son côté une soif de pouvoir similaire à celle deWotan. Il sent, qu’en maudissant l’amour, et en même temps l’ancienmonde matriarcal de l’Eternel Féminin, il pourra dominer la Nature enprocédant à l’exploitation de celle-ci en transformant le mineraicontenu dans la roche terrestre en or, dont l’accumulation luipermettra d’acheter le monde ainsi que l’amour vénal, afin de semettre en mesure de pouvoir rivaliser avec Wotan.Alberich s’avère donc être un adepte convaincu d’un mondepatriarcal, basé sur la dictature et la terreur, dont les valeursmatriarcales, telle que l’amour, l’harmonie et la lumière de la raison,sont bannies. »Je vous éteins votre éclairage », fulmine-t-il àl’encontre des Filles du Rhin, apeurées par tant de violence masculinequi éructe sa haine de l’amour.13
  14. 14. Alberich, adepte de la magie noire et malfaisante de la face cachée dumonde, représente la Nuit avec son obscurité des enfers du Hadèsgrec. Evitant la lumière comme les cloportes lucifuges, il habite dansles entrailles de la terre avec ses Nibelungen, sur lesquels il exerce unpouvoir tyrannique absolu.Mais nous devons faire attention de ne pas mésinterpréter le Ring entant que combat entre le Bien et le Mal. Le conflit entre Wotan etAlberich est une lutte pour le pouvoir entre les deux faces d’un mêmepersonnage fondateur de l’ordre patriarcal, càd Wotan. Alberichreprésente la face cachée ou obscure de Wotan, son négatif, son autreSoi. Wotan, c’est Janus, ce dieu romain à deux faces, l’une tournéevers la lumière, l’autre vers l’obscurité. Ovide raconte que, lorsque lesquatre éléments formant la matière première de l’univers, l’air, l’eau,la terre et le feu se séparèrent, le corps d’un dieu apparut, dont ledouble visage reste la seule trace du chaos cosmique originel de mêmeque féminin, l’eau et la terre étant d’essence féminine rattachées à laDéesse-Mère Erda. L’air, élément symbolisant de la rationalité, ainsique le feu, élément guerrier, appartiennent au monde masculin.Alberich et Wotan ont donc été pétris de la même pâte, oserions-nousdire, et se connaissent intimement depuis leur naissance du gironparthogénétique de leur Déesse-Mère commune Erda lors la créationdu monde originel. Certains passages et dialogues entre les deuxlarrons attestent de leur proximité spirituelle, comme celui du pari dusavoir dans Siegfried, dans lequel Wotan se qualifie lui-mêmed’Alberich de la Lumière, par opposition à l’Alberich noir des enfers.En se réservant la lumière pour soi-même, et en attribuant l’obscuritéà son adversaire, Wotan considère qu’il incarne Janus avec ses deuxfaces, l’une claire, l’autre sombre, mais toutes les deux issues d’uneseule et même énergie.Malgré les paroles dures échangées au moment où ils se retrouventtous les deux devant l’antre de Fafner, nous n’avons nullementl’impression de nous trouver face à deux ennemis, prêts à se dueller àmort. Ce sont au contraire deux compères qui connaissent à merveilleles forces et faiblesses de l’autre, et qui se dévisagent avec la prudenced’adversaires qui se respectent, parce qu’issus du même mondecohabitant dans le même personnage. Dans cette fameuse scène,Wotan propose à Alberich de réveiller le dragon, afin de le prévenir du14
  15. 15. danger de mort qu’il encourt avec l’approche de Siegfried armé deson épée magique. Alberich n’en croit pas ses oreilles lorsqu’il lui faitla confidence qu’anneau et trésor lui sont indifférents, mais qu’ils sontfortement convoités par Mime, son frère. Connaissant la balourdised’Alberich, qui n’a rien appris depuis son échec avec les Filles duRhin, il sait que sa contrepartie démoniaque ne saura convaincreFafner de lui céder anneau et trésor afin d’échapper à la mort certaineque lui portera Siegfried, ce qui provoque l’humeur taquine de Wotanqui se gausse de la maladresse d’Alberich, provoquant ainsi une colèrenoire chez ce dernier.Pour la suite de notre propos, nous allons de nouveau traiter Alberichet Wotan en tant que deux personnages distincts, du fait qu’ilsapparaissent comme tels sur scène. L’unité fusionnelle des deuxcontraires dans un seul personnage est une considération spirituelle,inspirée par la psychanalyse, qui mérite d’être soulevée, tellement elles’impose à notre esprit.Le combat entre le capitaliste Alberich, et le politicien Wotanconstitue une lutte décisive afin d’accéder au Suprême Pouvoir sur lemonde. Deux formidables moyens sont mis en œuvre par nos deuxcompères, d’un côté, le pervertissement des hommes par l’argentomniprésent, et accumulé par Alberich, de l’autre, par la mise soustutelle politique des Humains au moyen du Pouvoir absolu, détenu parWotan. A ce stade, le matriarcat, dans son unicité originelle, est tombésous la domination du patriarcat exercé sous forme de l’argent et dupouvoir.Wotan, a instauré un pouvoir patriarcal au Walhall, l’Olympe deshéros et des dieux germaniques, situé en pleine lumière sur la cimed’une haute montagne, dominant la plaine du Rhin. Wotan symbolisela Clarté du jour et de l’esprit sagace qui combat la nuit et son cortègede sortilèges démoniaques, par tous les moyens, fussent-ils criminels.Fricka, l’organisatrice, et sorte de ministre de l’Intérieur de cenouveau monde, veille à la stricte observance des lois régissant cetunivers. La gouvernance de ce monde se base sur les us et coutumes,ainsi que sur les engagements contractuels que Wotan grave dans lebois de sa lance, au fur et à mesure de l’évolution de la société de sonmonde patriarcal.15
  16. 16. Nous devons nous arrêter un moment au personnage de Fricka, qui,nous l’avons vu, défend, avec la force des renégats, l’ordre patriarcalinstauré par son divin époux, en reniant sa féminité, et donc son campmatriarcal. Et pourtant est-elle animée d’une haine coriace qu’ellevoue à Wotan, époux coureur et volage aux quatre points du monde, etdont elle est jalouse, parce qu’il rend enceintes des femmesétonnamment fécondes, alors qu’elle reste désespérément stérile. Lelong dialogue entre Wotan et Fricka au deuxième acte dévoileclairement que leur relation matrimoniale est ancienne, s’est refroidieensuite, et effilochée au fil du temps, du fait qu’elle est demeuréestérile. Wotan lui reproche de ne rien avoir retenu, de ce qu’il a tentéde lui enseigner, et que, de toute façon, sa capacité de compréhensions’arrête aux choses banales :Leurs paroles acerbes décrivent d’une manière typique une scène deménage dans laquelle la femme, connaissant à fond le psychisme deson époux, sait parfaitement où porter le coup qui le blessera jusqu’aufond de son être, à savoir exiger de son époux le sacrifice de son filsSiegmund qu’elle accuse d’inceste avec sa sœur Sieglinde. Elle luilance à la face : « c’est à travers lui que je t’atteins, car il me défie àcause de toi » :A présent, nous comprenons mieux la réticence de Fricka à l’encontrede la sexualité, qui ne va cependant pas jusqu’à l’angoisse, commedans le cas d’Alberich que nous avons analysé dans l’Or du Rhin. Parcontre éprouve-t-elle une aversion contre la sexualité libre, et, àfortiori contre l’inceste. Fricka a donc deux bonnes raisons dedéfendre les lois du mariage : sa féminité frustrée par sa stérilité et sondélaissement par son époux, et, son enrôlement du côté du mondepatriarcal qu’elle a choisi de défendre.De ce fait, « la morale de Fricka devient une morale impitoyable quidevient un outil de répression de la personnalité humaine libre quientrave la poursuite de l’évolution humaine » écrit Sergueï Eisenstein,qui mit en scène la Walkyrie au Théâtre du Bolchoï à Moscou en1940.Wagner souligne ces traits de caractère virils de Fricka, en attribuantdes insignes mâles à la déesse, comme le char, véhicule des héros etdes chefs militaires antiques, les béliers tirant son char, symbole16
  17. 17. guerrier qui fait penser aux armes de butoir, comme le bélier de siège,ainsi que le fouet, instrument de châtiment.Dès la seconde scène de l’Or du Rhin, Fricka s’insurge contre lecontrat que Wotan a passé avec les géants pour la construction de sonnouveau Palais Présidentiel de Walhall, dont la contrepartie a pourobjet la vente de Freia, la déesse de la jeunesse un peu bébête, et sœurde Fricka, en tant qu’esclave aux deux géants. Ce mouvementd’humeur de Fricka, ne trouve pas tellement son origine première dansle sort menaçant sa sœur, mais plutôt dans le fait de ne pas avoir étéconsultée au moment de la conclusion de la transaction. Elle s’enlamente dans ces termes : « Je me serais opposée à la tromperiecontenue dans votre contrat, mais vous en aviez malicieusementéloigné les femmes »Au moment où Wotan, forcé par Fricka, gardienne des lois du mariageet de la Morale qui interdit l’inceste, doit sacrifier son fils, il se rendcompte que le nouvel ordre patriarcal qu’il a instauré avec le concoursde son épouse Fricka, représente un véritable désastre pour le mondenouveau. En effet, quand les sociétés patriarcales prennent le dessussur l’ordre matriarcal, elles s’efforcent à brider la sexualité libre ainsique ses excès, comme l’inceste par exemple.Un des premiers interdits que Moïse ait prononcés lors de sa traverséedu désert frappait précisément l’inceste.C’est avec un désespoir déchirant que Wotan exprime sa fermeconviction que son monde patriarcal est condamné à disparaître :« Que disparaisse, ce que j’ai construit. En abandonnant mon œuvre,je n’ai plus qu’un seul désir : la Fin… »A présent, nous comprenons mieux rétrospectivement, pourquoi Erda,la Mère du Monde déchu, apparaît déjà comme adversaire irréductiblede Wotan lors de sa première apparition impressionnante à la scène 4de l’Or du Rhin, au moment où celui-ci instaure son ordre nouveau.Elle le lui fait savoir sans ambages, en lui annonçant sa fin : « Ecouteet réfléchis, tout ce qui existe passera. Le Crépuscule des Dieux estentrain de poindre…que le souci et la crainte entourent désormais tesméditations.» Richard Wagner a enrobé ce passage d’un dramatismeintense, au cours duquel le motif ascendant, accompagnant les paroles« tout ce qui existe », finit par descendre à l’annonce du Crépuscule…17
  18. 18. Il est parfaitement clair que les paroles adressées par Erda à Wotansont loin d’être amicales, raison pour laquelle, il désire en savoir plus,et descend auprès d’elle dans les entrailles de la Terre. Wotan sacrifieainsi à un rite immémorial de visite du monde souterrain qui signifiele retour au ventre maternel originel, afin d’en renaître avec force etvigueur. « Un puissant me dompta jadis », se lamente Erda, lors de sadeuxième et dernière apparition au troisième acte de Siegfried, ce quilaisse supposer que Wotan a dû violer sa propre mère lors de sapremière descente sous terre, ainsi que nous l’avons vu au cours thèmesur l’inceste. Une fille naîtra de cette étreinte, Brünnhilde, alors quenous ne connaissons pas la mère des huit autres Walkyries.Quand Wotan la tire une seconde fois de son sommeil à l’acte 3 deSiegfried, elle lui adresse de sévères reproches qui revêtent uneimportance capitale dans notre propos sur le combat entre lematriarcat et le patriarcat. Quand Wotan lui demande de le conseillersur les moyens à employer pour « arrêter la roue qui tourne », càd samarche inexorable vers sa fin, Erda lui lance carrément des insultes:« des actes d’hommes obnubilent mon esprit, j’ai enfanté une fillechérie à Wotan, pleine de courage et de sagesse. Pourquoi viens-tu meréveiller, plutôt que d’aller demander conseil à l’enfant communed’Erda et de Wotan. «Que signifient ces paroles ? Erda reconnaît Brünnhilde en tantqu’héritière de son pouvoir matriarcal. Elle la déclare « pleine desagesse », ce qui permet à Erda de sombrer définitivement dans sonsommeil éternel, en renvoyant Wotan pour toutes ses questions sur sonavenir et celui de son monde à Brünnhilde, leur fille commune,désormais investie de la Sagesse omnisciente qui animait Erda, etqu’elle lui a transmise en héritage.Cette mise en cause de l’ordre patriarcal par l’ancienne détentrice dupouvoir matriarcal, désormais passée à sa postérité, incarnée dansBrünnhilde, provoque une colère noire de Wotan, qui, au comble deson impuissance, voue Erda aux gémonies, illustrant une fois de plusl’antagonisme irréconciliable entre le matriarcat d’Erda et le patriarcatde Wotan. Dans l’espoir de sauver son primat patriarcal, Wotanrenvoie Erda dans les entrailles de la Terre pour un sommeil désormaiséternel en commentant ce dernier voyage en ces termes : « Tu n’es pas18
  19. 19. ce que tu crois être. Que ta sagesse éternelle s’éteigne et que ta sciences’efface devant ma volonté ».Wotan commence à se faire à l’idée que Brünnhilde deviendraomnisciente, en devenant en quelque sorte la mère spirituelle deSiegfried que Sieglinde lui a confiée en quelque sorte en adoption.Ayant bravé les ordres de Wotan, Brünnhilde n’a plus sa place auWalhall, symbole du patriarcat paternel, et en sera par conséquentchassée par Wotan. Il prend cependant soin de protéger son ordresocial, en l’entourant d’un cercle de feu, afin d’éviter une quelconquepropagation de ces idées de matriarcat auprès des habitants du Walhallet de par le monde, qui risqueraient de mettre en danger son pouvoirpatriarcal. Mais, ainsi que Wotan s’en était plaint à Erda, la roue deson destin continue à tourner, et dressera sur son chemin son petit-filsSiegfried, qui, à ce stade, représente encore un pur produit de l’ordrepatriarcal, alors que Brünnhilde a été investie du pouvoir matriarcal,quoique demeurant inopérant tant qu’elle dort le sommeil du Sage.Pendant que Brünnhilde et sa mère Erda sont plongées dans leursommeil profond, Siegfried, devenu adolescent, commence à entamerson bonhomme de chemin. Homme de la Forêt, il n’a jamais connu samère, ni aucune autre femme, mais à travers le reflet de son visage quelui renvoie l’eau dans laquelle il se contemple, il sent instinctivementqu’il ne peut être le fils de ce nain disgracieux qu’est Mime. Et puis, ilobserve les animaux qui font des petits…En état fusionnel avec la Nature, son état sauvage recèle quelque partun brin de cet ancien ordre matriarcal, ce qui explique son attirancepour l’Oiseau de la Forêt, représentant un messager de l’ordrematriarcal qui le conduira vers la Femme qui dort sur son rocher.Aiguillonné par sa curiosité de l’inconnu qui est plus forte que sa peur,Siegfried succombera aux charmes de Brünnhilde, et croit conquérirsa mère qu’il n’a jamais connue, et qui, en fait, est sa tante.Alors que Brünnhilde s’éveille progressivement à la sagesse héritée desa mère Erda, Siegfried ne vit qu’au présent et joue au héros dans lemonde patriarcal de son grand-père Wotan. Obéissant à ses pulsations,il abandonne Brünnhilde sur son rocher pour courir l’aventure àtravers le monde et s’allier avec les représentants mâles des19
  20. 20. Gibichungen Gunther et Hagen, dans le but d’aller re-conquérirBrünnhilde pour Gunther. Son penchant pour le monde materneléquivaut à une trahison du monde patriarcal qui le perdra : Accusé debigamie, interdit par la Morale patriarcale au même titre que l’inceste,Hagen l’assassinera.Brünnhilde est devenue désormais omnisciente : « Je sais tout, toutm’est clair », proclame-t-elle.A la fin du Crépuscule, elle s’approprie son héritage, càd le mondeoriginel matriarcal de sa mère Erda. Elle rend l’Anneau du Nibelungau Rhin, càd à l’Eau, un des éléments féminins des origines du monde,afin que son or s’y dissolve, et redevienne le minerai à l’état naturelqu’il était au début.Cette prise de conscience matriarcale est entourée, enrobée enluminéepar un des plus beaux motifs de l’ensemble du Ring, qu’on a appelé lemotif de la rédemption par l’amour, à tort comme nous allons levoir…A la fin du Crépuscule, nous allons en effet retrouver les principauxéléments premiers, tels qu’ils existaient au début de l’Or du Rhin : leRhin, ou l’Eau, l’or redevenu minerai, les Filles du Rhin, le bois duFrêne du Monde servant de bûcher à Brünnhilde…Notons que les indications scéniques de Wagner pour la fin ultimeprécisent que l’incendie du bûcher de Brünnhilde est éteint par lesflots du Rhin qui débordent, alors que les flammes se propagent dansle ciel et dévorent Walhall, Wotan, ses Dieux et son ordre patriarcal.La mémoire collective du matriarcat, incarnée par Brünnhilde serasauvée par le baptême salvateur des flots du Rhin qui étouffent lesflammes du bûcher.Nous pouvons ainsi affirmer que l’Ordre Nouveau qui succédera àl’Ordre Patriarcal de Wotan sera de nouveau un monde gouverné parles valeurs du matriarcat originel. Nous aimerions faire à ce stade unclin d’œil au génial trait d’esprit qu’avait eu Jürgen Flimm dans samise en scène du Ring en 2000, en laissant un chevalier en pleinearmure, seul sur l’immense scène vide. – PARSIFAL !Parsifal qui abandonne peu à peu ses traits de caractère patriarcaux,guerriers, afin de se laisser gagner progressivement par des valeursarchétypiquement matriarcales que sont l’Amour et la Compassion…20
  21. 21. Et que devient Alberich dans toute cette fin apocalyptique ?Il survit et se faufile dans le nouveau Monde matriarcal. Symbole duMal, il prendra certainement la place de Klingsor, afin de pervertirégalement ce monde nouveau pour le faire péricliter une fois de plus.Un autre élément premier se glissera également dans le mondenouveau : Loge, l’ambivalent dieu du Feu,dont les flammes du bûcher de Brünnhilde furent bien étouffées parles flots du Rhin, alors qu’elles restèrent cependant victorieuses dansl’embrasement du Walhall et du monde patriarcal.L’élément féminin de l’eau coexistera ainsi avec l’élément masculindu Feu laissant présager de nouvelles luttes entre l’Eternel Fémininharmonieux et pacifique, et le Masculin conquérant et guerrier, alorsque le Mal éternel pervertira à nouveau tout ce que ce monde nouveaupourra contenir de Beau et de Bien.Jean-Paul Bettendorff21

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