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UNIVERSITÉ DE GRENOBLE - ALPES
Institut d‟Études Politiques de Grenoble
Adrien RAIMBAULT
L‟IMAGE DES ENSEIGNANTS DANS LA BANDE DESSINÉE FRANCO-BELGE :
UN MIROIR TARDIF, AUTORITAIRE ET FRAGMENTÉ
Séminaire « Histoire des fonctionnaires »
Sous la direction de M. Aurélien LIGNEREUX
Année de soutenance : 2014
CHARB. La salle des Profs. Editions 12 bis, 2012. Page de couverture
UNIVERSITE DE GRENOBLE - ALPES
Institut d‟Etudes Politiques de Grenoble
Adrien RAIMBAULT
L‟IMAGE DES ENSEIGNANTS DANS LA BANDE DESSINÉE FRANCO-BELGE :
UN MIROIR TARDIF, AUTORITAIRE ET FRAGMENTÉ
Séminaire « Histoire des fonctionnaires »
Sous la direction de M. Aurélien LIGNEREUX
Année de soutenance : 2014
À mon défunt parrain, en bon amateur de BD qu’il était
« Non, ce livre est un témoignage. Mon témoignage. Voyez-vous, je suis prof d’histoire-géo et
auteur de bande dessinée… Je vais donc vous raconter comment se passe une année dans
mon lycée, depuis mon point de vue… Alors attention, hein, parce qu’il ne va pas falloir
prendre tout ce que je dis au pied de la lettre ! […] Moi-même, ceci n’est pas ma vraie tête !
Je ne suis pas un vieux décrépit ! J’ai 40 ans, c’est pas vieux ! […] Si je me suis dessiné plus
vieux que je ne suis, c’est pour mieux m’identifier à une image ! Dès qu’on se trouve dans le
camp des profs, on fait partie de la catégorie des « vieux » pour les élèves… C’est comme ça !
De la même façon, tous les élèves ne sont pas des ados boutonneux à appareils dentaires,
affublés de noms composés stupides, comme vous le verrez dans les pages qui suivent… J’en
profite d’ailleurs pour présenter mes excuses à ceux qui en seraient chagrinés… Je me suis
permis des libertés sur les faits et les gens, pour les mettre à distance, pour atteindre une
certaine vérité interprétée… C’est donc en quelque sorte de la réalité fictionnalisée ! »
Extrait de l‟album Une année au Lycée, de Fabrice Erre
REMERCIEMENTS
Je remercie mon directeur de mémoire M. Aurélien LIGNEREUX pour son précieux
accompagnement vis-à-vis d‟un sujet qui en avait particulièrement besoin, pour son grand
sérieux mêlé de dévouement, de patience et de flexibilité, que le faible nombre d‟élèves du
séminaire ne saurait en aucun cas lui enlever. Puissent tous les futurs rédacteurs de mémoire
travailler dans de telles conditions.
Je remercie Addy PÉGEOT, Francine BUDET-RAIMBAULT, Margot JAYMOND et
Mona ROGER pour leur attentive relecture.
Je remercie le site et réseau social et culturel Sens Critique, ainsi que certains de ses
membres, qui m‟ont grandement aidé dans la difficile élaboration du corpus.
http://www.senscritique.com/liste/Aidez_moi_a_trouver_des_BD_franco_belges_representant
_des_pr/402143
Je remercie mes amis grenoblois pour leur salutaire présence et vitalité.
7
SOMMAIRE
INTRODUCTION...................................................................................................................... 8
CHAPITRE 1 : L‟image de l‟enseignant enfermée entre absence, autorité et discrédit.......... 14
CHAPITRE 2 : Le salutaire éclatement de l‟image de l‟enseignant par la bande dessinée
adulte et scolaire....................................................................................................................... 56
CONCLUSION ...................................................................................................................... 103
BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................. 108
ANNEXE ............................................................................................................................... 114
TABLE DES ILLUSTRATIONS .......................................................................................... 115
TABLE DES MATIERES ..................................................................................................... 119
8
INTRODUCTION
L‟illustration de couverture est celle d‟une bande dessinée datant de 2012 et intitulée
La salle des profs de Charb, le dessinateur satirique et directeur de publication chez Charlie
Hebdo. Dans cet album, il caricature de manière assez radicale l‟image des établissements
scolaires classés en ZEP renvoyée par les médias, et passe en revue la plupart des sujets qui
fâchent dans l‟éducation et correspondant à la formule de « crise de l‟école ». Ainsi, le
couteau planté dans la porte et le feu menaçant n‟ont pas d‟autres objectifs que de représenter
de manière délibérément outrancière la violence à l‟école et le « chaos » qui peut entourer
cette institution. Les enseignants donnent quant à eux l‟impression de se retrancher dans une
véritable citadelle assiégée que constitue la salle des professeurs. D‟ordinaire, lorsqu‟on
évoque la figure de l‟enseignant, les amateurs de bande dessinée comme les moins amateurs
songent immédiatement à la célèbre série Les Profs, dont la parution commence en 2000 dans
Le journal de Mickey. Les auteurs Pica et Erroc s‟y sont en effet livrés à une satire
relativement similaire du milieu enseignant, tournant en dérision les principaux défauts et
stéréotypes généralement attribués aux enseignants et posant le même genre de questions
problématiques relatives au monde de l‟enseignement, sur un ton toutefois moins incisif et
plus « tout public ». Mais peu de lecteurs savent que ces deux œuvres, qui placent un corps
professoral dans son ensemble au centre du récit, sont de ce fait assez singulières au vu de la
tradition de représentation de l‟enseignant dans la bande dessinée franco-belge, qui sera le
cadre de notre sujet.
Le cadre spatio-temporel de cette étude est directement et entièrement dépendant de la
problématique définition générale de la bande dessinée franco-belge. Véritable école de
bande-dessinée 1
, simple délimitation géographique et nationale, identité linguistique,
culturelle, de format ou encore de style… Le terme bande dessinée franco-belge correspond à
de nombreuses et complexes réalités entremêlées, au point qu‟aucune définition absolue n‟est
établie et ne fait consensus aujourd‟hui. Nous ne prétendrons pas en proposer une pleinement
entière, mais citer des spécialistes permet de comprendre la globalité que représente le terme.
1 Parmi l‟école franco-belge existent deux sous-écoles de bande dessinée ayant largement influencé les
auteurs franco-belges : ce sont les écoles de Marcinelle du Journal de Spirou, au style « gros nez » (dessins
caricaturaux, personnages aux gros nez, bulles arrondies) et celle de Bruxelles du Journal de Tintin, au style
appelé « ligne claire » (dessins réalistes et épurés, bulles rectangulaires). Ces deux écoles rivales se sont livrées
une bataille via ces deux journaux.
9
Ainsi Virginie François2
affirme-t-elle que « c’est sous cette appellation que l’on regroupe les
artistes français et belges qui, de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1960, ont amené la
bande dessinée européenne à sa forme la plus aboutie. Franco-belge, car “les individus qui y
œuvrent, tous francophones, n’ont jamais considéré comme importante leur identité
nationale”, souligne le critique Vincent Baudoux3
. ». Si le terme n‟a pas forcément vocation à
être défini, les tentatives de caractérisation ont tout de même le mérite de donner des
indications concernant le cadre spatio-temporel du sujet, qui est tout aussi flou et complexe.
Alors que certains bornent l‟essentiel de l‟existence de l‟école franco-belge à proprement
parler entre l‟après-guerre à la fin des années 1960, période qui constituerait une forme
d‟apogée4
, d‟autres remontent bien antérieurement. C‟est le cas de Thierry Groensteen5
, qui la
place dans son ouvrage La bande dessinée, son histoire et ses maitres6
, en 1835 et ce qu‟il
considère comme étant la toute première bande dessinée, L’histoire de Monsieur Jabot,
réalisée par Rodolphe Topffer, écrivain et satiriste unanimement considéré comme l‟inventeur
de la bande dessinée. Cette interprétation historique a pour mérite d‟insister sur le constat
selon lequel les débuts de la bande dessinée, qui en devient véritablement une tel qu‟on
l‟entend aujourd‟hui au début du XXe
siècle, se font dans le contexte plus large de
l‟épanouissement au XIXe
siècle de la caricature qui lui préexiste chronologiquement. C‟est
sous cet angle chronologique que nous commencerons notre étude. De ces complexes origines
à nos jours, nous allons donc étudier la bande dessinée franco-belge qui correspond aussi à un
cadre spatial, à savoir l‟espace de l‟Europe francophone qui constitue l‟ensemble de la
diffusion et la grande majorité de la réception de cette école de bande dessinée. S‟il faudrait
une fois encore nuancer ces affirmations 7
, nous nous arrêterons pour une question de
simplicité sur la présence reconnue de ce qu‟on peut appeler le “label” franco-belge, qui
s‟impose souvent naturellement à une œuvre. Plus généralement contextualisée, l‟étude
s‟inscrit dans le cadre du thème scolaire qui est nourri d‟une incessante actualité.
2
Journaliste et critique de bande dessinée, membre de l‟ACBD (Association des critiques et journalistes de bande
dessinée). FRANCOIS, Virginie. La bande dessinée. Nouvelles éditions scala, 8 décembre 2005. (Tableaux
choisis)
3
Il est notamment l‟auteur d‟un ouvrage sur la série Le Chat. BAUDOUX, Vincent. Les dessous du chat. Hetre
Poupre, 22 avril 2002
4
Thierry Groensteen évoque un « âge d‟or ».
5
C‟est un des historiens et théoriciens francophones de la bande dessinée les plus visibles. Il a dirigé Les cahiers
de la bande dessinée de 1984 à 1988 et a longtemps été directeur du Musée de la bande dessinée.
6
GROESTEEN, Thierry. La bande dessinée, son histoire et ses maitres. Skira-Flammarion, juin 2009.
7
Les bandes dessinées italiennes et espagnoles sont proches de l‟école franco-belge. De même quid du genre des
manfra, mot-valise entre manga et franco belge, qui désigne les bande dessinées réalisées par des auteurs
francophones qui souhaitent travailler un format, un style de dessin et un genre de narration inspirés par les
bandes dessinées japonaises ? Enfin, quid des bandes dessinées dont un auteur francophone européen est en
collaboration avec un auteur d‟une autre nationalité ?
10
Innombrables sont les numéros spéciaux ou les unes de journaux consacrés à la « crise de
l‟école », ou encore au « malaise enseignant » : chaque rentrée scolaire est l‟occasion de
questionner une institution profondément ancrée dans la société, ce que le nombre de récents
films consacrés permet de confirmer, comme nous le verrons dans le corps du mémoire. Si le
thème est classique, il est intéressant de se demander quelle est la manière dont il se situe au
sein de la bande dessinée, média culturel encore trop méconnu ou non-reconnu. C‟est ce que
l‟état de la recherche permet de confirmer.
En effet, en ce qui concerne l‟historiographie autour du sujet choisi, il faut tout
d‟abord remarquer qu‟en France, seules 138 thèses produites concernent la bande dessinée, là
où 1 869 concernent le cinéma, qui est pourtant né vers la même époque, au début du XXe
siècle, et 22 159 la littérature8
. Ces chiffres sont caractéristiques du retard en tant qu‟objet
d‟étude académique qu‟entretient la bande dessinée vis-à-vis des autres médias culturels, lui-
même révélateur du désintérêt, voire la défiance, qu‟a pu susciter la bande dessinée9
. Si la
reconnaissance de la légitimité du média et son institutionnalisation sont aujourd‟hui
largement entamés, ceux-ci ne sont sans doute pas encore consommés. C‟est ce que confirme
Jean-Matthieu Méon dans un article paru dans la revue scientifique de communication
Hermès : « Pour l’essentiel de ses usages et de son inscription dans le paysage culturel, la
bande dessinée conserve un statut intermédiaire. »10
. Toujours est il que le retard du
processus de légitimation dont a été victime la bande dessinée reste effectif, et suffit à
expliquer la faiblesse de la recherche concernant le média bande dessinée, comme il explique
sa sous-utilisation dans le domaine universitaire. Ensuite, en termes non pas d‟exhaustivité
mais d‟ordre de grandeur, les thèses effectuées sur les rapports qu‟entretiennent bande
dessinée et représentation ont beau être assez conséquentes –on en compte une trentaine–,
elles n‟en demeurent pas moins très peu structurées et extrêmement variées11
. Quelques thèses
s‟approchent de notre sujet en entreprenant de traiter une catégorie sociale en soi –les
personnes âgées, le fou, les femmes–, mais les seules qui traitent de la représentation d‟un
8
Source : Sudoc http://www.sudoc.abes.fr/
9
Virginie François confirme le mépris dont a été victime la bande dessinée : « Il aura cependant fallu attendre
les trente dernières années du XXe
siècle pour que la bande dessinée commence à être consacrée. Car le
neuvième art a longtemps été considéré comme une forme de “sous-culture” essentiellement réservée aux
enfants. A ce titre, elle n’était digne ni de conservation, ni d’étude, ni d’analyse esthétique ». Op. cit. p.9
10
MEON Jean-Matthieu, « L'illégitimité de la bande dessinée et son institutionnalisation : le rôle de la loi du 16
juillet 1949 », Hermès, La Revue 2/ 2009 (n° 54), p. 45-50. URL : www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2009-
2-page-45.htm.
11
Celles ce vont de l‟étude de la représentation d‟un d‟épisode historique (la Shoah, l‟Afrique coloniale, la
Seconde Guerre mondiale), à celle d‟un phénomène social (le viol, la violence, l‟alcool et l‟alcoolisme, les
conduites d'alcoolisation de la femme, le tabagisme), en passant par celle des animaux (le chien, le cheval) ou
encore celle d‟objets divers en apparence isolés (l‟espace, les champignons, l‟Occitanie, les Etats-Unis vus par la
caricature et la BD politique mexicaine).
11
corps de métier concernent les médecins et les dentistes, bénéficiant de l‟importance de la
médecine dans les thèses concernant la bande dessinée –une vingtaine sur les 138–. Le
mémoire entreprit contribue donc à enrichir l‟état actuel de la recherche en ce que, d‟une part,
il s‟inclut dans une tradition encore balbutiante de la recherche universitaire sur la bande
dessinée, d‟autre part, il complète l‟historiographie de la représentation en bande dessinée
encore très lacunaire en ce qui concerne le champ des différents corps de métiers, inexistante
concernant le milieu scolaire et le métier d‟enseignement, qu‟enfin si le chantier de la
production universitaire sur le corps enseignant semble être quant à lui terminé12
, l‟angle de la
bande dessinée lui donne une rafraichissante nouveauté. C‟est pour cette raison que la période
la plus large est préférée en ce qui concerne l‟encadrement chronologique du sujet –la BD
franco-belge des origines à nos jours–, afin de tenter de « ratisser large », de structurer le plus
possible dans sa globalité un domaine d‟étude encore totalement neuf.
Le sujet de ce mémoire est donc l‟étude de la représentation des enseignants dans la
bande dessinée franco-belge. Avant d‟expliquer plus en détail les tenants et les aboutissants
d‟un tel sujet, il est primordial de revenir sur ce qu‟on entend par « bande dessinée », par
« enseignant », et enfin ce qu‟on entend par « représentation ». La bande dessinée, parfois
aussi nommée « cinéma de papier », « objet culturel non identifié » –titre du livre éponyme de
Thierry Groensteen–, « art invisible » –titre du livre éponyme de Scott McCloud– ou encore
« 9e art », pose elle aussi des problèmes définitionnels, et divise à ce sujet la recherche et les
théoriciens du genre. Il n‟est pas lieu de revenir trop en détail sur ce débat13
, mais plutôt
d‟admettre que les particularismes que sont la série littéraire Le petit Nicolas ou les dessins de
presse ou de blog seront admis dans notre étude14
. Ensuite, le site Larousse.fr donne au mot
enseignant la définition suivante : « personne dont le métier est d’enseigner »15
. Si l‟étude est
12 On dénombre sur le site Sudoc quelques 963 thèses effectuées relatives à l‟enseignant.
13
La première question est de savoir s‟il faut parler de la bande dessinée ou des bandes dessinées, Ensuite, en
considérant la première perception –la bande dessinée en tant qu‟art et non seulement média de support–, il
apparaît que deux visions s‟opposent encore : la bande dessinée est elle simplement de l‟art, ou un art à part
entière? La première option induit que la bande dessinée se rattache à toutes les autres formes picturales qui l‟ont
précédé. La seconde se divise encore en deux approches. La première consiste à penser que la BD est un art à
mi-chemin entre l‟écriture littéraire et l‟écriture graphique. La seconde insiste sur le fait que la bande dessinée
n‟est que purement graphique, regroupant ainsi le dessin et le texte qui doit apparaître dedans sous forme
graphique via la bulle. Le sujet mériterait un développement plus approfondi, mais trop éloigné de notre sujet.
14
La série Le petit Nicolas, écrite par René Goscinny, est une série de romans orientée vers la jeunesse possédant
des passages illustrés par Jean-Jacques Sempé. Le personnage est présent dans tous les dictionnaires de bande
dessinée, dont le Dictionnaire mondial de la bande dessinée de Patrick Gaumer et Claude Moliterni. En outre,
René Goscinny n‟est autre qu‟un des plus grands auteurs de la bande dessinée franco-belge. Pour le cas des
dessins de presse, le seul fait que le journal de presse Charlie Hebdo puisse se doubler d‟un journal de bande
dessiné Charlie Mensuel, auxquels beaucoup de dessinateurs contribuaient parallèlement, et auxquels certains
personnages participaient simultanément, prouve la très grande proximité des deux types de dessin.
15
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/enseignant/29799?q=enseignant#29699
12
supposée s‟intéresser exclusivement au corps enseignant relevant de la fonction publique,
exerçant un transfert de savoir dans le cadre d‟une institution scolaire, du système primaire au
supérieur en passant par le secondaire, le minimalisme de cette définition a le mérite
d‟englober les particularismes que sont l‟enseignement religieux –du missionnaire de Tintin
au Congo aux congréganistes de L’Institution–, l‟enseignement gaulois de la série Astérix, ou
même « l‟enseignement magique » de L’école Abracadabra et « l‟enseignement schtroumpf »
du Schtroumpf sauvage, autant d‟œuvres incluses dans le corpus. Enfin, il est nécessaire de
revenir sur le concept de représentation appliqué à un corps de métier : c‟est Durkheim qui
introduit en 1898 le concept de représentation collective16
, auquel se rapproche celui de
représentation sociale. Mais une excellente définition est donnée par Denise Jodelet dans son
texte Représentations sociales : phénomènes, concepts et théorie : « Le concept de
représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens
commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels
socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale. Les
représentations sociales sont des modalités de pensée pratique orientées vers la
communication, la compréhension et la maîtrise de l'environnement social, matériel et idéal.
En tant que telles, elles présentent des caractères spécifiques sur le plan de l'organisation des
contenus, des opérations mentales et de la logique. Le marquage social des contenus ou des
processus de représentation est à référer aux conditions et aux contextes dans lesquels
émergent les représentations, aux communications par lesquelles elles circulent, aux
fonctions qu'elles servent dans l'interaction avec le monde et les autres. »17
. Plus pertinente
encore est la structure de représentation sociale proposée par Jean-Claude Abric, pour qui
celle-ci est structurée autour d‟éléments organisateurs, « stables et non négociables » qui
constituent le noyau de représentation et sont des éléments indispensables qu'un objet social
doit comporter pour appartenir à cette représentation, et d‟éléments périphériques « instables
et négociables » exerçant un rôle de « tampon » à la réalité, caractérisant l'objet social sans
pour autant y être associé de manière systématique. Ce n‟est selon lui que l‟évolution d‟un des
éléments du noyau qui peut transformer radicalement la représentation18
. L‟étude s‟attachera
16
DURKHEIM, Emile. Représentations individuelles et représentations collectives. Revue de métaphysique et
de morale, 1898, p. 273-302
17
JODELET Denise, « Représentation sociale: Phénomènes, concept et théorie » dans MOSCOVICI S. (sous la
dir.). Psychologie sociale. Presses Universitaires de France – PUF, 2003, p. 361(Quadrige Manuels)
18
ABRIC, J.-C. Pratiques sociales et représentations. Paris, PUF, 1994. L‟auteur donne l‟exemple de l‟artisan
dont les cinq éléments organisateurs sont « travailleur manuel », « amour du métier », « travail personnalisé »,
« travail de qualité » et « apprenti ». Ainsi un artisan ne possédant pas l‟amour du métier ne peut être considéré
comme tel. ABRIC, J.-C. « L'artisan et l'artisanat : analyse du contenu et de la structure d'une représentation
sociale ». Bulletin de psychologie. 1984, no
366, p. 861-876
13
en partie à se demander, en utilisant notamment ces outils d‟analyse de la représentation,
quels sont les éléments indispensables, puis les éléments périphériques, attribués aux
enseignants dans la bande dessinée franco-belge, et leurs évolutions. Plus important encore, il
apparait que cette représentation de l‟enseignant est particulièrement dépendante de certaines
de ces conditions et contextes d‟émergences –dont parle Denise Jodelet–, voire d‟évolutions.
En effet, plus encore que le contexte sociopolitique dans lequel s‟inclue l‟enseignant de la BD
franco-belge, plus encore que les mutations du métier d‟enseignant lui-même, il apparait que
c‟est la très spécifique évolution de la bande dessinée franco-belge qui influe le plus la
représentation de l‟enseignant dans le média. L‟étude, basée sur un corpus de près de 110
bandes dessinées franco-belges, sera donc thématico - chronologique en s‟attachant à
poursuivre la trame évolutive de l‟histoire de la BD franco-belge décomposée en quatre
principales phases, et ce afin d‟étudier la nature et les raisons de la constitution et de
l‟évolution de la représentation de l‟enseignant dans le média. Rentrer dans une telle étude,
c‟est au fond se demander en quoi la représentation de l‟enseignant dans la bande dessinée
franco-belge dépend avant tout des évolutions de son média. Afin de répondre à cette question
sera donc articulée l‟étude autour des quatre grandes phases chronologiques dégagées. Dans
un premier temps, la bande dessinée franco-belge, embryonnaire, se constitue au long du
XIXe
siècle et au tournant du XXe
siècle au sein des diverses formes de dessins de presse
auxquels elle emprunte. Dans un second, celle-ci, désormais existante en soi, se consacre
exclusivement et pour plus d‟un demi-siècle à la jeunesse notamment via le genre
omniprésent de l‟aventure. Ces deux premières phases étirées sur près d‟un siècle constituent
le premier chapitre de l‟étude de la représentation de l‟enseignant, enfermée entre son
absence, son autorité et son discrédit (Chapitre 1). La troisième période dégagée est celle de la
bande dessinée adulte qui apparait de manière quasi concomitante aux évènements de Mai 68,
et alterne jusqu‟à aujourd‟hui les genres nouveaux que sont la bande dessinée tout public,
politique, érotique ou historique, ou des anciens renouvelés par une certaine maturité. La
quatrième et dernière phase dégagée est celle de la récente bande dessinée « scolaire », dont la
vogue amorcée à la fin des années 1980 et au début des années 1990 par le triomphe de
« l‟enfant terrible » perdure jusqu‟à aujourd‟hui dans des genres nouveaux. Ces deux
dernières phases, qui se déploient de la fin des années 1960 à aujourd‟hui, représentent le
deuxième chapitre portant sur l‟éclatement de l‟image de l‟enseignant (Chapitre 2).
14
CHAPITRE 1 : L‟IMAGE DE L‟ENSEIGNANT ENFERMÉE
ENTRE ABSENCE, AUTORITÉ ET DISCRÉDIT
15
De ses début au cours du XIXe
siècle jusqu‟aux années 1960, la bande dessinée
franco-belge traverse deux étapes majeures, celles de sa formation et celle de son installation.
D‟abord, elle émerge progressivement le long du XIXe
siècle à partir du dessin de presse.
Ensuite, à partir du tournant du XXe
siècle et jusque dans les années 1960, elle s‟affirme en
tant que telle, consciente d‟elle-même et de sa spécificité. A chacun de ces grands chapitres de
l‟histoire de la bande dessinée correspond un contexte politique, social et éditorial particulier,
et pour chacun de ces contextes se déploie un discours particulier, porteur d‟une
représentation particulière de l‟enseignant. Le dessin de presse, moralisateur ou caricatural,
alternant entre figure d‟autorité, de dérision, et cible de critiques, crée une dualité contrastée
de la représentation de l‟enseignant qui ne disparaitra jamais. La bande dessinée de la
première moitié du XXe
siècle, majoritairement tournée vers l‟enfance et le récit d‟aventure,
et confrontée à la fronde des pédagogues, évite d‟illustrer l‟enseignant. Enfin, si le dessin de
presse invente donc « l‟élément organisateur » fondamental que constitue le motif d‟autorité,
nous verrons en quoi la bande dessinée de la première moitié du XXe
siècle le perpétue. Alors
que dans un premier temps nous reviendrons sur la dualité de la représentation de l‟enseignant
que crée le dessin de presse au XIXe
siècle (Partie 1), un deuxième sera consacré à la bande
dessinée de la première moitié du XXe
siècle, qui jusqu‟aux années 1960, poursuit cet héritage
dual en y ajoutant le phénomène d‟évitement de la représentation de l‟enseignant (Partie 2).
16
Partie 1 : Le dessin de presse et la naissance d’un persistant discours dual
C‟est au XIXe
siècle, dans le cadre spécifique de l‟épanouissement de l‟image
illustrée, de la caricature et de l‟histoire en image que se construit la bande dessinée franco-
belge, et avec elle commence la représentation des enseignants. En effet, avant que la bande
dessinée telle qu‟on l‟entend aujourd‟hui apparaisse, celle-ci s‟est créée en puisant de ces trois
différents types de dessins de presse, très présents au XIXe
siècle. Au tournant du XXe
siècle,
l‟histoire en image des illustrés pour la jeunesse marque même la transition entre dessin de
presse et véritable bande dessinée. Il apparaît qu‟à chacun de ces types de support correspond
une logique particulière de publication, et avec elle une représentation différente de
l‟enseignant : alors que l‟image populaire, moralisatrice, dépeint une figure d‟autorité et crée
de fait le premier « élément organisateur » de la représentation de l‟enseignant, l‟histoire en
image de fin de siècle destinée aux enfants n‟hésite pas à le tourner en dérision. La caricature,
quant à elle, plongée dans le bras de fer politique entre Républicains et cléricaux autour de la
question de l‟école, discrédite l‟enseignant, qu‟il soit laïc ou religieux. Dans un premier temps
sera étudié le cas de l‟imagerie populaire (A), avant de s‟arrêter sur celui du dessin de presse
satirique dans un second temps (B), pour enfin analyser le cas de l‟histoire en image dans un
dernier temps (C).
17
A) L’imagerie populaire et l’enseignant comme figure d’autorité
L‟imagerie populaire, aussi appelée image d‟Épinal en référence à la fabrique Pellerin
d‟Épinal, principal producteur français d‟histoires en image durant la première moitié du
XIXe
siècle, correspond au principal de la presse enfantine du XIXe
siècle. Ce n‟est qu‟au
milieu du XIXe
siècle qu‟elle s‟adresse en majorité aux enfants, plutôt qu‟aux artisans et aux
paysans, ce qui marque le début d‟une vogue de 50 ans dans le monde entier. Son influence
est très grande sur le peuple, qu‟il soit adulte ou non, tant l‟image peut être puissante dans ce
qui n‟est justement pas encore la « société de l’image » qui est la notre. La bande dessinée
profite, entre autres, de ce contexte d‟épanouissement pour émerger. Comme le dit Thierry
Groensteen, « sans être tout à fait de la bande dessinée, elle prépare le public à sa réception,
en l’habituant à la lecture d’un espace compartimenté, d’un multicadre où les dessins se
succèdent in praesentia »19
. En effet, l‟image populaire est composée de seize vignettes20
en
dessous desquelles s‟ajoutent des lignes de textes : si image et texte sont séparés de manière
assez rigide, elle invente l‟histoire en petits carrés légendés.
Anonyme. Histoire du petit désobéissant. N° 151, Metz : Imprimerie, Lithographie et Fabrique d'Images de
Dembour et Gangel (1840-1851), vignettes 1-4/16
C‟est donc en partie dans ce cadre que commence la représentation des enseignants.
Les thèmes abordés sont principalement religieux, militaires, historiques ou moralisateurs : les
19
GROENSTEEN Thierry. Op. cit. p.18
20
Parfois qualifiée de « gaufrier ».
18
publications destinées aux enfants illustrent des chansons ou des contes tels que les Contes de
Perrault, mais sont aussi créées des histoires nouvelles telle que le Petit désobéissant. Datant
des années 1840, elle décrit l‟histoire d‟un enfant qui enchaîne les mauvaises actions lui
portant directement préjudice : « Il joue avec un pistolet, il blesse sa sœur. », figure sous la
deuxième vignette. Doté de la même structure qu‟une fable de Jean de La Fontaine, le conte
se termine par une morale : la dernière vignette le montre accoudé à une table, songeur devant
un livre ouvert, avec comme légende « Il se repend de ses fautes, se corrige, il est aimé de
tout le monde. ». D‟une logique grossière, cette image d‟Épinal est une mise en garde sans
équivoque destinée aux enfants, jusque dans son titre. Parmi les fautes faites par l‟enfant,
deux concernent le « pêché » de paresse et mettent en scène un professeur. La première
vignette montre ce dernier pointant un doigt accusateur sur l‟enfant qui est doté d‟oreilles
d‟ânes : « vous serez en prison, monsieur, vous avez été paresseux. ». La quatrième le place
devant l‟école, tirant le garçon par les oreilles, avec comme légende « Il est conduit à l’école
avec l’écriteau du paresseux. ». Vêtu avec une redingote, conformément à l‟époque et au
statut de profession intellectuelle, c‟est plus par ses actions et son discours que par son
apparence qu‟il s‟impose comme une figure d‟ordre et d‟autorité : ridiculisant l‟enfant en le
comparant à un âne, étant le trait d‟union entre l‟échec scolaire et la prison, il n‟hésite pas
même à le corriger physiquement, comme c‟était l‟usage à l‟époque. En effet, tout au long du
XIXe
siècle, si de nombreuses interdictions de la violence scolaire subie par les élèves sont
prononcées et rappelées, notamment dans les nouveaux lycées napoléoniens 21
, dans
l‟enseignement primaire d‟Etat22
ou dans les salles d‟asile23
, celle-ci persiste : « La répétition
de ces interdits souligne, bien sûr, la persistance des châtiments corporels. »24
, nous confirme
Alain Garcia.
Il apparaît que l‟image d‟Épinal a aussi pu avoir une portée politique. C‟est le cas des
élections législatives d‟aout-septembre 1881 et de la publication d‟une feuille intitulée Ce
qu’a fait la République. Celle-ci relève pleinement de la propagande électorale républicaine et
met en avant le bilan du républicanisme en France. Plus surprenant encore est le fait qu‟au bas
de cette feuille est inclus une copie du bulletin de vote, preuve de l‟importance croissante que
revêt l‟image pour la population : « Electeur Républicain, toi qui veux assurer le maintien de
la République, vote pour M. « ». Détacher ce bulletin et le jeter dans l’urne. ». Parmi les
21
Créés en 1802.
22
Réorganisés trente ans après le secondaire par la loi Guizot.
23
Devenues écoles maternelles en 1881.
24
GARCIA Alain. « Violences scolaires dans l‟enseignement secondaire : lectures et (ré)actions ».
Communication faite à Bommes (33210) le 4 juillet 2011, dans le cadre du séminaire d‟été de l‟association
Résaida (« Violence… réalités et représentations »).
19
mesures présentées comme bénéfiques accomplies par la IIIe
République, dans laquelle les
Républicains sont véritablement au pouvoir depuis 1879 et la démission de Mac-Mahon, sont
mises en avant des politiques aussi diverses que l‟instauration d‟une République
parlementaire25
, la restauration du Parlement à Paris26
, le développement des chemins de fer,
de l‟agriculture ou de l‟armée, ou encore la liberté de la presse27
promulguée quelques mois
plus tôt. La première vignette qui nous intéresse illustre un professeur faisant cours, les
devises de la République « Liberté, Egalité, Fraternité » inscrites au-dessus du tableau noir.
La légende précise : « Son (la République) effort de prédilection s’est porté sur les lois
d’éducation nationale, le budget des Ecoles a été doublé, et l’instruction de tous assurée ».
En effet, c‟est le 16 juin 1881 que la première loi dite Jules Ferry, du nom du célèbre ministre
de l‟instruction publique, rend l‟enseignement primaire public et gratuit. Elle sera complétée
par la loi de 1882, qui impose un enseignement laïque dans les établissements publics.
L‟instruction morale et civique remplace l‟éducation religieuse. La vignette illustre cette
nouvelle catégorie sociale, ce nouveau missionnaire idéal républicain porteur des valeurs de la
Anonyme. Ce qu'a fait la République. Série encyclopédique des leçons de choses illustrées. Feuille n° 6,
Politique populaire.Elections législatives de 1881(21 aout et 4 septembre 1881). Vignette 8/16.
25
Depuis la naissance de la République en 1870 jusqu‟aux lois constitutionnelles de 1875, la question des
institutions restait posée.
26
Celui-ci était parti à Bordeaux au moment de l‟invasion Prussienne, puis à Versailles d‟où fut menée la lute
contre la Commune.
27
Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.
20
République, que Charles Péguy qualifiera plus tard d‟« Hussard noir »28
. Le professeur
semble encore faire preuve d‟autorité : l‟ordre règne dans la classe. En opposition, la
neuvième vignette insiste sur la laïcisation de l‟école et sur l‟écartement des enseignants
religieux : « pour la première fois le respect absolu de la liberté de Conscience dans l’Ecole a
été constitué par les lois, qu’il s’agisse du Prêtre, du Pasteur ou du Rabbin ». On peut voir
ceux-ci se détourner de l‟école laïque que la République personnifiée leur impose. Instaurée
par les lois Ferry, confirmée par la loi Goblet du 30 octobre 1886 qui confie à un personnel
exclusivement laïque l'enseignement dans les écoles publiques, la laïcisation de l‟école
française est pourtant beaucoup plus évoquée et plus âprement débattue au travers d‟un autre
média, à savoir celui de la presse satirique. Cela est concomitant avec un certain déclin de
l‟image populaire à la fin du XIXe
siècle, sur lequel G. Sadoul revient : « Depuis 1880, Épinal
ne fait plus guère que réimprimer ses anciens modèles. La mort en 1878 de l’habile
illustrateur Pinot et la disparition du sensible Ensfelder ont marqué la fin d’une époque. Les
modèles que créent après cette date Épinal et Pont-à-Mousson sont d’une extrême vulgarité et
ils n’auront guère de succès auprès de l’enfance »29
. Toujours est-il que l‟imagerie populaire
installe, et pour longtemps, « l‟élément organisateur » –cher à Jean-Claude Abric– de
l‟autorité de la représentation de l‟enseignant.
Anonyme. Ce qu'a fait la République. Série encyclopédique des leçons de choses illustrées. Feuille n° 6,
Politique populaire.Elections législatives de 1881(21 aout et 4 septembre 1881). Vignette 9/16.
28
PEGUY, Charles. L’argent. Les Cahiers de la Quinzaine, 1913
29
SADOUL, G. « Les origines de la presse pour enfants ». In: Enfance. Tome 6 n°5, 1953.pp. 371-375.
21
B) La bataille satirique autour de la question scolaire engage le discrédit de
l’enseignant
De la même façon que l‟imagerie populaire a participé à l‟émergence de la bande
dessinée, la caricature a aussi participé à ce mouvement au cours du XIXe
siècle, ne serait-ce
que parce que de nombreux auteurs de bande dessinées étaient caricaturistes avant d‟être
dessinateurs, quand ce n‟était pas simultanément. Thierry Groensteen précise la porosité qui a
pu exister entre les deux genres : « La publication des histoires en estampe de Töpffer30
est
exactement contemporaine de l’affirmation d’une école française de la caricature, qui
connait son apogée sous Louis-Philippe et Napoléon III »31
. De même, dans les années 1860,
« la bande dessinée n’a plus d’identité propre, elle n’est plus qu’une variante de la
caricature »32
. Il est vrai qu‟alors que la bande dessinée peine encore à s‟affirmer en tant que
telle, la presse satirique illustrée est quant à elle en plein essor, connaissant son apogée à la fin
du XIXe
siècle alors que, on l‟a vu, la liberté de la presse est promulguée en 1881.
La représentation des enseignants se poursuit sur ce média. Si elle est très prolifique à
la fin du siècle autour de la question scolaire, elle existe néanmoins dès la première moitié du
siècle, alors que la caricature de mœurs devient abondante et ce dès 1835. En effet, en 1845 et
1846, dans les dernières années de la Monarchie de Juillet, la revue Le Charivari publie une
série de dessins de Daumier intitulée « Professeurs et moutards » alors qu‟un débat autour de
l‟Université napoléonienne questionne son monopole33
, battu en brèche par une école « libre »
et à dominante catholique. Pour autant, force est de constater la neutralité de ses dessins et du
discours : « Demain nous nous occuperons de Saturne.... et je vous engage d’autant plus à
apporter la plus grande attention à cette planète que très probablement vous n’aurez jamais
de votre vie l’occasion de l’apercevoir !.. ». Relevant bien plus du registre humoristique que
satirique, le principal intérêt de la caricature, au-delà de la timide raillerie de l‟inadaptée et
cynique érudition de l‟enseignement, réside dans l‟image relativement traditionnelle qu‟elle
donne de l‟enseignant : lunettes, pilosité fournie, tenue bourgeoise et traits de la sévérité tels
que les sourcils froncés et les narines retroussées, maigre, l‟air intelligent mais peu avenant,
pointant d‟un doigt impérieux. Voilà l‟essentiel de la représentation physique de l‟enseignant
30
Lui et son père se revendiquent de la caricature anglaise dont la fin du XVIIIe
siècle et le début du XIXe
siècle
a constitué un âge d‟or.
31
GROENSTEEN, Thierry. op. cit. p.17
32
Ibid. p.21
33 Les lois de 1806 et 1808 sur l‟université impériale réorganisent complètement le système éducatif, instaurant
un monopole de l‟enseignement d‟Etat.
22
Anonyme. Sans titre. Album des Professeurs et Moutards, 1845-1846. Lithographie, 234 mm x 190 mm. Delteil
1445-2
qui a perduré et prévaut jusqu‟à aujourd‟hui : lorsqu‟elle n‟est pas comportementale, la
sévérité et l‟autorité est marquée physiquement. Cette persistance nous est confirmée par
Guillaume Doizy34
en affirmant qu‟avec Daumier, « l’enseignement a bien pris une place
fondamentale dans la conscience collective, et l’image s’est emparée du sujet »35
. Il en va de
même pour les acteurs d‟une organisation du Musée de l‟enseignement à Paris de 1952
intitulée « Un siècle d’enseignement à travers la caricature et l’image 1805-1905 », qui
affirment que les illustrations du XIXe
siècle « ont joué un rôle considérable dans la
formation de certaines opinions collectives et dans l’instruction du peuple »36
. Si l‟image
permet notamment de s‟évader ou encore la diffusion des découvertes scientifiques, « plus
consciente et plus cruelle apparaît la caricature. Loin d’employer les moyens détournés d’une
propagande insidieuse, elle va directement au but. L’image embellit, la caricature
critique »37
. Or, c‟est pourtant par censure, à l‟œuvre dans la première moitié du XIXe
siècle,
plus sévère contre l‟image que contre le texte, ou même plutôt par autocensure de la part de la
34
Spécialiste de l'histoire de la caricature et du dessin de presse.
35
DOIZY, Guillaume. « La caricature politique de l'école au début de la IIIe République, enjeux d'une
propagande » dans Art-Image(s)-Histoire. L’école : représentation(s), mémoire, actes du colloque organisé par
l‟IUFM de Clermont-Ferrand, 4 et5 mars 2006.
36
« Un siècle d'enseignement à travers la caricature et l'image », Paris, Musée de l'enseignement, 1952, p. 8.
37
Ibid. p.9
23
caricature des mœurs, que l‟auteur se garde de véhiculer un message véritablement politique,
lui qui « ne se réclame d’aucun système, d’aucune position partisane, ni même d’aucune
LE PETIT Alfred. L'enseignement supérieur clérical. Le Grelot n°474, 9/5/1880.
option précise »38
.
C‟est véritablement avec la Troisième République que la caricature politique de
l‟école, et avec elle celle des enseignants, s‟installe avec le débat autour de la question
scolaire et des lois Ferry et Goblet, principal sujet d‟opposition entre les républicains et
l‟Église catholique qui cristallise les tensions et les accusations, et ce malgré la loi de
séparation de l‟Église et de l‟Etat de 1905 qui généralise pourtant la laïcisation. C‟est par ce
biais que pendant trois décennies, la presse accorde une place souvent prépondérante à la
question scolaire39
. Et c‟est dans cet affrontement entre école laïque et école catholique que la
figure de l‟enseignant devient pour la première fois véritablement malmenée, comme nous le
confirme Guillaume Doizy : « Et si les arguments touchent la raison, il faut avant tout s’en
prendre à l’image de l’adversaire et créer un sentiment de répulsion irrationnel mais virulent
38
Daumier et l’Université. Professeurs et Moutards. Préface, catalogue et notices de Raymond Picard, Paris, Ed
Vilo, 1969, p. 5.
39
OZOUF, Mona. L’Ecole, l’Église et la République,1871-1914. Paris, Point Histoire, 1992, p. 18.
24
à son égard. Dans cette optique, l’image satirique parait particulièrement efficace. Elle vise à
détruire les idoles »40
. Une palette d‟arguments, plus ou moins grossiers, sont utilisés dans les
deux camps. Le premier de ceux ci utilisé par les républicains anticléricaux est de présenter
l‟Église comme antirépublicaine et antipatriote : vue comme responsable de la défaite de 1870
face aux Prussiens du fait de l‟enseignement religieux français incapable de préparer la
jeunesse, inféodée au Vatican, monarchisante, elle est associée aux puissances oppressives.
C‟est ainsi que le journal satirique républicain Grelot illustre en mai 1880 un enseignant
jésuite41
présentant au tableau la République comme « un gouvernement de repris de justice ».
Cette couverture illustre aussi la deuxième critique adressée à l‟école catholique, celle de la
bêtise d‟un enseignement dogmatique adressé à des élèves d‟une docilité bornée que leur
animalisation dénonce : ainsi des oreilles d‟ânes que possèdent les élèves sur la couverture,
écoutant passivement le professeur. L‟animalisation peut aussi concerner l‟enseignant
clérical : en plus d‟être présenté comme un ignorant, le dernier grand argument est celui de la
perversité et de la violence des enseignants dont la caricature laisse entendre une pratique
Anonyme. Le bouc clérical. Les Corbeaux (Paris) n°127, 1/9/1907
40
DOIZY, Guillaume. art. cit.
41
Interdits depuis l‟Ancien Régime, mais pourtant dénoncés.
25
récurrente voire généralisée. La couverture du journal libre-penseur Les Corbeaux datant de
septembre 1907 retranscrit cet esprit : l‟enseignant clérical est un terrifiant bouc, animal
satanique, qui attrape de sa main monstrueusement démesurée les enfants épouvantés. Si des
affaires judiciaires peuvent révéler des violences scolaires terribles dans l‟enseignement
religieux42
, elles restent pourtant une exception. Pire encore, c‟est la perversité sexuelle des
enseignants cléricaux qui est dénoncée, amplifiant les accusations d‟atteintes à la pudeur ou
de viols véritablement commis, tel que le cas de l‟affaire Flamidien à Lille en 1899, du nom
de l‟enseignant congréganiste accusé à tort de pédophilie, et qui avait déchainé la presse
anticléricale43
, donne un bon exemple. Le bouc est aussi un animal connu pour ses fortes
émanations sexuelles...
De son côté, la presse cléricale ne ménage pas non plus l‟enseignant républicain
pourtant censé incarner l‟exemplarité de la République. L‟enseignement laïque est lui aussi
présenté comme étant de faible qualité : fautes diverses sur le tableau noir et désordre de la
classe sont monnaie courante. Au dogmatisme de l‟école cléricale est opposé le darwinisme et
à la théorie de l‟évolution enseigné par l‟école Républicaine, que l‟Église considère comme
une réduction de l‟homme à l‟état d‟animal. De même l‟enseignant peut être présenté comme
un « rouge », un révolutionnaire opposé à l‟ordre de la société. Mais l‟argument le plus
important reste celui d‟un enseignement « sans Dieu » qui produit nécessairement une
jeunesse dépravée, dangereuse voire criminelle. Un dessin de 1909 du journal clérical Pèlerin
est de ce point de vue très parlant : illustrant un lycée de jeunes filles comme il en existe
depuis la loi dite Camille Sée du 21 décembre 188044
, il dénonce le changement pour les
élèves que provoque le lycée laïc, qui fait passer les filles d‟une existence pieuse à une vie de
42
En 1887, un arrêté précise que les seules punitions autorisées aux maitres sont : « le mauvais point, la
réprimande, la privation partielle de récréation, la retenue après la classe sous surveillance de l‟instituteur,
l‟exclusion temporaire pour trois jours au plus » et qu‟il est « absolument interdit aux instituteurs d‟infliger
aucun châtiment corporel »
43
Un journaliste écrit en 1899 : « Frère Flamidien ! Ce nom – naguère profondément ignoré – d’un humble
religieux a retenti, durant ces derniers mois, dans le monde entier. La presse, la chanson, le dessin l’ont colporté
partout, jusque dans les plus petites bourgades, avec une note infamante. Il a été cloué au pilori. Il est devenu,
dans certaines bouches, une insulte, un terme de flétrissure. Est-ce juste ? Est-ce mérité ? ». Le 10 juillet 1899
est prononcé le non-lieu. SCHAEFFER, Bernard. Les grandes affaires criminelles du Nord, De Borée, 2007.
44
C‟est véritablement sous le Second Empire que commence l‟éducation des filles en France, avec la loi Duruy
de 1867 qui s‟aligne sur les standards d‟établissement d‟écoles primaires masculines (objectif d‟une école
primaire pour chaque commune de plus de 500 habitants), là où la loi Falloux de 1850 avait placé le seuil à 800
habitants, et qui réorganise le programme de l‟enseignement primaire féminin qui devient national. Les lois
scolaires de 1881- 1882, en n‟établissement pas de différence entre les filles et les garçons, reviennent sur les
programmes définis en fonction des rôles sociaux assignés aux femmes pour ce qui est de l‟enseignement
primaire. La réelle mixité scolaire ne sera atteinte qu‟avec la loi Haby du 11 juillet 1975. A noter que la loi
Camille Sée n‟aligne pas les programmes lycéens sur ceux des garçons et ne prépare non pas au baccalauréat
mais seulement au diplôme d‟études secondaires ou au brevet supérieur. Les programmes de l‟enseignement
secondaire ne seront alignés que par un décret du 25 mars 1924.
26
dépravation que symbolisent l‟air aguicheur et la cigarette. En effet, dans cette histoire, les
filles fument, font preuve d‟initiative voire de supériorité vis-à-vis des hommes, courent à leur
perte et terminent en enfer. Le dessinateur n‟hésite pas même à dépasser exagérément le
discours républicain : une enseignante45
scande devant sa classe « EGALITE de l’homme et de
la femme ? Jamais ! La femme seule doit voter et seule être élue ». Si les femmes obtiendront
bel et bien le droit de vote le 21 avril 1944, le système gynocratique ainsi suggéré ne viendrait
pas même à l‟esprit de la plus forcenée des féministes de la IIIe
comme de la Ve
République !
LEMOT, A. Choix d'une carrière. Le Pélerin, 1/12/1907. Vignettes 1 - 2/8
Enfin doit être signalée l‟émergence d‟un troisième discours minoritaire après 1900
qui échappe à la bipolarisation de l‟affrontement, et est expliqué par l‟émergence au tournant
du siècle du mouvement syndicaliste et anarchiste46
. Si l‟enseignement religieux produit un
bourrage de crâne inacceptable, la République, elle, défend à l‟école le patriotisme et le
militarisme. Au fond, écoles catholique et républicaine sont mises dans le même sac
disciplinaire de l‟exploitation capitaliste, tel que le suggère efficacement, sur une couverture
du journal socialiste l’Assiette au beurre de 1904, la rencontre des deux fumées de cheminée
entre deux camps que tout semble pourtant opposer.
En définitive, l‟enseignant ne ressort pas indemne de cette bataille de l‟image, tour à
tour présenté comme inculte, incapable, animal, monstre, tortionnaire, pédophile, traitre à la
45 Les premières institutrices laïques apparaissent en 1885.
46
Encouragés par la loi Waldeck-Rousseau de 1884 qui autorise la mise en place des syndicats et abroge la loi
Le chapelier de 1791 qui proscrivait les organisations ouvrières.
27
Nation, révolutionnaire, militariste ou capitaliste. Si l‟image du professeur s‟imprime un peu
plus dans la représentation collective, la véritable nouveauté est que le terrain de son discrédit
GRANDJOUAN. sans titre. L'Assiette au beurre n°155, 19/3/1904 (La liberté de l‟enseignement)
est engagé pour la postérité, sa légitimité et son autorité morale étant sacrifiée sur l‟autel de ce
que Guillaume Doizy, pour le citer de nouveau, qualifie de véritable idéologie : « La
caricature fonctionne donc comme une bataille de stéréotypes simples et peu nombreux mais
efficaces, explorant et nourrissant les émois collectifs. La guerre d’images construit des
représentations positives autant qu’elle élabore et conforte une image épouvantail et
repoussante de deux écoles antagonistes, formant des sortes de contretypes symboliques. La
caricature ne se donne pas pour but d’opposer des méthodes éducatives, mais de diffuser, par
un moyen efficace et accessible au plus grand nombre, de l’idéologie. »47
. Dans son étude
décrivant les rapports entretenus entre bande dessinée et gendarmes, Arnaud-Dominique
Houte évoquait comme titre de sa première partie « la sédimentation d’un héritage
satirique »48
. Si le sort qu‟a réservé la caricature au gendarme est différent de celui réservé à
47 DOIZY Guillaume. Art. cit.
48
HOUTE Arnaud-Dominique. « Des Pieds Nickelés à L‟enquête Corse, les gendarmes des bandes dessinées ».
dans LUC, Jean-Noel, MEDARD Frédéric (sous la dir.). Histoire et Dictionnaire de la Gendarmerie de la
Maréchaussée à nos jours. Éditions Jacob-Duvernet – Ministère de la Défense, Décembre 2013, 538 p.
28
l‟enseignant, la même formule pourrait être employée : la satire, non contente de créer la
dualité de la représentation de l‟enseignant après le monopole de sa représentation autoritaire,
la fait aussi perdurer. C‟est ce que le passage aux illustrés pour la jeunesse permet de
confirmer.
29
C) L’histoire en image marque les débuts de la bande dessinée et avec elle la pitrerie
de l’enseignant
Au cœur de ce système caricatural, l‟enfant prend une place de plus en plus importante
dans l‟imaginaire collectif. Ce n‟est pas un hasard si la maturation de l‟affrontement satirique
autour de la question scolaire est contemporaine de la naissance des illustrés pour la jeunesse
dans les années 1880, qui font la part belle aux histoires en image. Comme l‟affirme Thierry
Groensteen, « pendant un temps, il semble que la profession se scinde en deux « familles »,
dont l’une continue de cultiver la satire sociale, tandis que l’autre se tourne vers le jeune
public. »49
. « J’ai toujours écrit au moins autant pour les grandes personnes que pour les
enfants »50
, affirme justement le dessinateur Christophe, dont la participation et le succès au
Petit Français illustré apparu en 1889, « le journal des écoliers et des écolières », lance la
presse enfantine illustrée en France. Important élément de l‟histoire de la bande dessinée
française -qui commence alors à se stabiliser- Christophe crée notamment le personnage du
savant Cosinus en 1893. Alors que les histoires en image de fin de siècle ne dépassent pas les
quelques pages et sont narrativement limitée à l‟anecdote, L’idée fixe du savant Cosinu s, paru
sous forme de feuilleton, est beaucoup plus ambitieux. La bande dessinée française possède là
son premier grand héros enseignant, dont l‟histoire correspond à deux fortes logiques du récit
au XIXe
siècle, à savoir la satire des mœurs bourgeoises et le voyage. Le professeur Cosinus
est avant tout un de ces bourgeois ridicules jusque dans leur propre nom -Zéphyrin Brioché-
victime de sa propre bêtise. Professeur d‟astronomie théorique à la farfelue Ecole des tabacs
et télégraphes, l‟histoire est une succession de ses pitreries, comme le texte associé au dessin
l‟illustre bien dans cette vignette du premier des onze « chants » qui décomposent l‟histoire.
Premier chant qui, dans sa description, ne cache pas le caractère bourgeois et empoté du
protagoniste sur un mode picaresque : « Comment Zéphyrin Brioché ayant reçu une excellente
éducation devint, sous le nom de savant Cosinus, effroyablement distrait.. ». Comme pour
parachever ce tableau, le fait que Cosinus soit chaussé d‟un soulier blanc et d‟un soulier noir
n‟est pas lié à une erreur d‟encrage mais bien la preuve qu‟Yves Robert et Francis Veber, les
scénaristes du film Le grand blond avec une chaussure noire sorti en 1972 et qui met en scène
Pierre Richard dans la peau d‟un violoniste étourdi, n‟ont rien inventé. La vignette
sélectionnée est aussi la seule véritable scène plaçant le savant Cosinus en situation
49
GROENSTEEN, Thierry. Op. cit. p.28
50
Interview du journaliste Marius Richard en 1936.
30
CHRISTOPHE. L’idée fixe du savant Cosinus. 12e
case du premier chant
http://aulas.pierre.free.fr/chr_cos_01.html
d‟enseignement, et même là la transmission du savoir n‟est pas visible puisque les élèves ne
sont pas représentés. Ils ne le seront jamais, et pire encore, aucune autre situation
d‟enseignement n‟existe : L’idée fixe du savant Cosinus est, en substance, une succession de
voyages et de péripéties diverses, et le fait que le savant Cosinus soit enseignant n‟est en fait
qu‟un prétexte narratif pour justifier son savoir qui lui est bien utile pour accompagner ses
aventures et tenter de partir « civiliser les nègres » via des moyens de transports extravagants.
Prétendant dans la préface avoir créé une œuvre moralisatrice, Christophe emploi un ton
facétieux qui trahit déjà celui toute la BD : « Ce remarquable ouvrage est rempli d'aperçus
nouveaux autant que philosophiques. Il est, à la fois, instructif et moralisateur. […]
Moralisateur, parce que les nombreux séjours de notre héros sur la paille humide des geôles
prouvent, jusqu'à l'évidence, qu'il est sage d'avoir la plus grande déférence pour les
règlements en général et pour ceux qui sont contradictoires en particulier. Ils montrent aussi
combien il est prudent de témoigner le respect le plus profond à tous ceux qui détiennent une
part d'autorité, depuis le pygmée jusqu'au géant, du ciron jusqu'à la baleine, du roitelet à
l'aigle, du Ministre à Monsieur le concierge. ». Placé entre l‟héritage moralisateur -dont il
s‟affranchit de fait- et caricatural de la représentation de l‟enseignant qu‟offre le dessin de
presse du XIXe
siècle, le dessinateur lance, via le motif de la pitrerie, le discrédit de
l‟enseignant dans la bande dessinée, qui continuera après lui.
31
Trait d‟union en termes de représentation de l‟enseignant, Christophe et son savant
Cosinus l‟est donc aussi en termes de format et de public, qui sont bouleversés au tournant du
siècle, comme le précise Thierry Groensteen : « […] les bandes dessinées seront de moins en
moins nombreuses dans la presse adulte, pour disparaitre complètement après 1914-1918.
L’histoire de la bande dessinée connait donc, au début du XXe
siècle, une révolution majeure
[…]. La bande dessinée sera désormais, et pour la majeure partie du siècle, un phénomène de
presse, et seulement en seconde instance un produit de librairie. Elle va se plier, par
conséquent, au régime de l’histoire « à suivre », du feuilleton découpé en épisodes. Enfin, elle
se laisse enfermer pour longtemps dans ce qu’il faut bien appeler, eu égard aux potentialités
du média, le « ghetto » de la littérature enfantine, qui la confisque à son usage exclusif. Ces
trois caractéristiques, qui touchent au support, à la forme narrative et au public,
détermineront la création pendant plus d’un demi-siècle » 51
. C‟est particulièrement
l‟évolution en termes de public qui marque durablement la représentation des enseignants, car
avec elle les thèmes et les discours portés par la bande dessinée s‟enferment dans une logique
particulière, qualifiée de « ghetto » par Thierry Groensteen, qui privilégie un registre
humoristique simple qui parle aux enfants dans leur quotidien de vie ou dans leur imagination
: l‟enseignant en fait logiquement les frais. La bande dessinée se met au service de la
jeunesse, se crée pour elle et par elle : comme le dit Guillaume Doizy, « La multiplication des
figurations de l’enfant reflète une profonde évolution sociologique et affective. »52
. C‟est en
effet l‟enfant qui devient l‟acteur principal de l‟histoire de bande dessinée au début du XXe
siècle. Le plus pertinent des exemples est celui de l‟incontournable série Bécassine, créée par
Joseph Pinchon53
en 1905 et apparue pour la première fois la même année dans le premier
numéro de La semaine de Suzette, magasine pour fillettes. Mais c‟est seulement en 1912
qu‟elle devient l‟héroïne de récits à suivre, ce qui fait d‟elle la première vraie série de
l‟histoire de la BD française dans la mesure où une succession d‟épisodes met en scène le
même personnage et est publiée en une collection d‟albums54
. Le premier de ceux-ci est
L’enfance de Bécassine paru en 1913 dont le côté biographique est associé à la volonté des
auteurs de donner à la série de la crédibilité, du réalisme voire un caractère quasi
ethnographique sur l‟évolution de la société française55
.Dans cet album, le passage de la
51
Ibid. p.28-29
52
DOIZY, Guillaume. Art.cit.
53
Et dessinée par Caumery.
54
GROENSTEEN, Thierry. Op.cit. p.33
55
La série renseigne du déclin de l‟aristocratie, de la guerre à l‟arrière du front, des progrès technologiques ou
encore du développement du tourisme.
32
CAUMERY (scénario), PINCHON J.-P. (dessin). Bécassine, t.1 : L’enfance de Bécassine. Paris : Edition Henri
Gautier, 1913, extrait de la p.26, « Les bâtons »
première classe de Bécassine montre ainsi une institutrice « crédible », et faisant donc preuve
d‟autorité. Parée de lunettes, d‟un chignon serré et d‟une robe stricte, munie d‟une règle, elle
sait aussi se montrer impérative : alors que Bécassine échoue à écrire droit, elle la réprimande
en lui disant « Ce n’est pas bien, tu recommenceras chez toi et tu tâcheras de m’apporter
demain de beaux bâtons bien droits ». Pourtant, autorité se confond une fois encore avec
moquerie alors que l‟impertinence des réflexions de Bécassine remet en cause l‟institutrice :
ainsi de « la première leçon qu’elle ne trouve point intelligente », de l‟institutrice qui fait « de
vilains petits dessins », ou encore « Si Bécassine répétait comme ça tout le temps la même
chose chez elle, pour ennuyer le monde, elle recevrait une paire de taloches ».
L‟environnement dans lequel évolue Bécassine étant réaliste, ce n‟est pas de lui que provient
l‟humour, mais bien du caractère niais et « bécasse » de Bécassine. C‟est, au fond, un procédé
peu éloigné de celui du Huron qui, dans Les Lettres persanes de Montesquieu, découvre d‟un
œil neuf et involontairement incisif les routines d‟une société qui lui est étrangère.
L‟institutrice est donc relativement épargnée du discrédit dont la nouveauté est qu‟elle ne
provient pas de sa propre attitude. On ne peut pas en dire autant de l‟album hors-série
Bécassine maitresse d’école paru en 1921 : s‟incluant dans un des principaux réservoirs
thématiques des séries de bande dessinées de la première moitié du XXe
siècle, à savoir un
épisode axé sur une activité originale, c‟est cette fois en tant que maîtresse que Bécassine fait
preuve de bêtise. Sur la ligne du journal La semaine de Susette qui se veut « le complément
33
récréatif d’une éducation religieuse et intelligente », l‟album exploite l‟idée originale de
consacrer chaque page de l‟histoire à une lettre de l‟alphabet, transformant ainsi le personnage
de Bécassine en réelle enseignante auprès des enfants lecteurs. Pour autant, c‟est l‟identité
niaise de Bécassine qui s‟impose à celle d‟enseignante -de substitution qui plus est- : le
désordre de la classe est récurent, l‟écoute des élèves inexistante, et de nombreux ennuis leur
arrivent. Bécassine quant à elle arrive en retard en cours, s‟endort en donnant la leçon, perd
ses élèves, ou encore est perturbée par un hanneton tel que le montre l‟illustration. L‟idée
lancée par Christophe de créer un anti-héros professeur se répètera, et qu‟ils soient
personnage principal ou secondaire, les enseignants de bande dessinée n‟arrêteront jamais
d‟évoluer entre autorité et pitrerie.
A noter que, apparus à la même époque56
, d‟une part Les Pieds Nickelés, qui suit la
même logique de « professionnalisation » des activités du héros, et L’espiègle Lili, qui
détiennent tout deux le record de longévité pour une bande dessinée francophone 57
,
appartiennent à la même veine de représentation exposée ici. Néanmoins, dans la mesure où
ils représentent des enseignants plus tardivement que dans la période qui nous intéresse, nous
reviendrons dessus ultérieurement.
56 L’Espiègle Lili commence à paraître dans Fillette en 1903, et Les Pieds Nickelés dans L’Epatant en 1908.
57
L’Espiègle Lili a été publié pendant 89 ans, contre 84 ans pour les Pieds Nickelés.
34
CAUMERY (scénario), PINCHON J.-P. (dessin). Bécassine, hors série numéro 2 : Bécassine maîtresse d’école.
Edition Gautier-Languerau, 1921, page 19
35
Partie 2 : L’enseignant de bande dessinée, entre dualité de la représentation
et absence
Jusqu‟aux années 1960, la bande dessinée évolue peu vis-à-vis de la manière dont elle
s‟est formée au tournant du XXe
siècle : orientée vers la jeunesse, calibrée au format de la
publication à suivre, la véritable innovation est que le thème de prédilection devient non plus
le voyage mais l‟aventure, qui induit des ressorts narratifs plus complexes. C‟est une des
principales raisons pour laquelle la représentation des enseignants subit un important
phénomène d‟éclipse : sur les quelques 110 bande dessinées qui composent le corpus de cette
étude, seules une vingtaine mettent en scène un enseignant sur une période de plus de 60 ans,
là où plus d‟une centaine se concentrent sur les 50 dernières années. Le choix d‟inclure un
personnage d‟enseignant à la narration n‟est pas prisé par les auteurs de bande dessinée, et
c‟est là ce qui constitue majoritairement son enfermement, ainsi que le retard et la stagnation
de sa représentation : ce sera l‟objet d‟une première partie (A). A côté de cela, une autre
survivance de l‟époque de formation de la bande dessinée, elle-même héritée de la presse
illustrée, est le dualisme de la représentation de l‟enseignant, qui, évoluant logiquement peu,
continue à être tiraillée entre autorité et discrédit. Alors qu‟une deuxième partie s‟attardera sur
la question de « l‟élément organisateur » fondamental d‟autorité que renvoi l‟image de
l‟enseignant, justifié par l‟ordre qu‟il incarne (B), une troisième se consacrera à celle de la
dérision qu‟elle suscite (C).
36
A) Absence : cachez cet enseignant…
Toujours dans la même étude, Arnaud-Dominique Houte évoque l‟absence des
gendarmes dans la bande dessinée de la période des années 1950-1960 avec comme titre de sa
seconde partie la formule « Cachez ce gendarme… »58
. En ce qui nous concerne, il est permis
de résumer la période allant des débuts de la bande dessinée jusqu‟aux années 1960 en
détournant l‟expression : « Cachez cet enseignant… ». L‟absence de professeur dans la bande
dessinée devenue véritablement bande dessinée franco-belge tient aux deux principaux
facteurs que sont le monopole du récit d‟aventure et la fronde pédagogue.
Le premier élément à prendre en compte est donc celui du genre de la bande dessinée :
de la Belle Epoque avec Les Pieds Nickelés, aux années 1950 avec Blake et Mortimer ou Luky
Luke qui s‟épanouissent, en passant par l‟entre-deux-guerres avec Tintin ou Spirou et
Fantasio qui font leurs débuts59
, le genre de l‟aventure triomphe tel que l‟atteste le succès de
ces désormais classiques de la BD. Sur toute la période, le western et la science-fiction sont
au premier plan tous supports confondus, et sont rejoints à l‟après-guerre par la flibuste60
et
les récits de cape et d‟épée qui connaissent une vogue jusqu‟aux années 1960. Influencée par
les comics américains qui déferlent sur le marché francophone dès les années 193061
et
impriment leur identité narrative aventurière de manière définitive, la BD d‟aventure laisse
peu de place à la représentation de l‟enseignant. Faisant le constat de la faible présence du
gendarme dans Tintin, Arnaud-Dominique Houte la justifie dans cette logique : « Pourquoi
s’en étonner ? Les lecteurs et les auteurs de bandes dessinées partagent un goût pour
l’aventure et l’exotisme qui ne laissent guère de place à la représentation d’une force de
police trop banale. »62
. Une fois encore, la même réflexion peut être faite pour l‟enseignant,
dont la banalité est même encore plus marquée que celle du gendarme dans la mesure où sa
vocation n‟est pas de transmettre un savoir mais bien de faire respecter l‟ordre, soit une
activité potentiellement plus « dynamique » et spectaculaire dans l‟esprit de tout scénariste et
de tout dessinateur de bande dessinée. C‟est pourquoi, malgré ce que peut en dire l‟auteur, le
58
HOUTE, Arnaud-Dominique. Art. Cit.
59
La série Tintin commence en 1930, Spirou et Fantasio en 1938, Lucky Luke en 1946 et Blake et Mortimer en
1948.
60
Soit les histoires de pirates et autres corsaires.
61
Le Journal de Mickey, publié depuis octobre 1934, est créé par Paul Winkler qui est aussi fondateur de
l‟agence OperaMundi, détentrice des droits des BD Disney en France ainsi que d‟autres comics américains.
Après sa parution, le tirage monte très vite jusqu‟à 400 000 exemplaires. Si la publication est interrompue en
1944, elle reprend en 1952 pour ne plus jamais s‟interrompre jusqu‟à aujourd‟hui.
62
Ibid.
37
policier reste, avec le soldat, le type de fonctionnaire le plus représenté dans la bande
dessinée. C‟est ce que nous confirme Pascale Gonod : « C’est donc la représentation de
l’administration d’un Etat-gendarme qui domine. Cela explique que d’autres services publics
ne soient que suggérés, notamment par les bâtiments publics, ou n’apparaissent sous les
traits des agents comme simples figurants du récit. »63
. Et l‟auteur de citer, sur une période
encore plus large que la nôtre, en ce qui concerne la culture, le musée, les archives, les
maisons des jeunes et de la culture ; en ce qui concerne les transports, le métropolitain, les
gares et chemins de fer ; au titre de la santé, l‟hôpital ; ou même encore avant cela la poste et
le ramassage des ordures. Pas une mention de l‟enseignant de bande dessinée. Et il est vrai
que nombreuses sont les fois où l‟enseignant est limité à un rôle de « figuration ». A ce titre,
l‟exemple extrait du premier album de Spirou et Fantasio datant de 1950 intitulé 4 aventures
de Spirou et Fantasio est saisissant : plongés dans une histoire d‟affrontement de boxe, les
quelques rares passages mettant en scène un instituteur -qui sont pratiquement les seuls que
connaîtra la série toute entière et ses 53 tomes- sont intercalés furtivement dans la trame de
l‟histoire, tels de furtifs et secondaires ressors humoristiques. La manière dont, sur les 5 cases,
les 3 cases prenant place dans une cour de récréation, et faisant finalement intervenir un
instituteur, sont très fugacement intercalées dans le récit est de ce point de vue éloquente64
. Et
elle renseigne d‟une importante vérité : la présence d‟un enseignant dans la bande dessinée est
généralement conditionnée à celle d‟un enfant. Or, si sur la période les bandes dessinées sont
destinées aux enfants, rares sont celles qui mettent justement en scène des héros enfants. S‟il
peut néanmoins y en avoir, ce n‟est que dans la mesure où ceux-ci vivent des
aventures « extrascolaires » et en aucun cas liées à un quotidien d‟enfant « normal » : les cas
des séries Benoit Brisefer, possédant une force surhumaine, et de Zig et Puce, deux enfants
cherchant inlassablement à atteindre l‟Amérique pour y devenir millionnaire, le montrent bien
dans la mesure où très peu de passages -si ce n‟est aucun- ne les font s‟assoir sur un banc
scolaire. C‟est en fait la question du thème de « l‟enfant terrible » qui est ici posée : très
propice à la représentation d‟un enseignant dans la mesure où il est narrativement
« compatible » avec le quotidien farcesque de vie de l‟enfant, le thème est pourtant absent de
63 GONOD, Pascale. « L'administration publique dans la BD » dans RIBOT Catherine (sous la dir.). Droit et BD
: l'univers juridique et politique de la bande dessinée. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 1998. -
466,[1]p. (« Ecole doctorale» Droit - Science politique - Relations internationales)
64
A propos de la case de bande dessinée, Benoît Peeters nous confirme son caractère dynamique : « La force de
la bande dessinée dépend pour sa part d’une segmentation : retenir les étapes les plus significatives d’une action
pour suggérer un enchainement. Loin de se poser comme un espace suffisant et clos, la case de bande dessinée
se donne d’emblée comme objet partiel, pris dans le cadre plus vaste d’une séquence. Toute vignette, en ce sens,
est « à suivre ». ». PEETERS Benoit. Lire la bande dessinée. Flammarion, coll. « Champs », 2003.
38
FRANQUIN André . Spirou et Fantasio, t.1 : 4 aventures de Spirou et Fantasio. Marcinelle : Dupuis, 1950, page
22, cases 1 – 5 / 14
la bande dessinée franco-belge, entre L’espiègle Lili du début de siècle et les Cédric, Titeuf et
autres Petits Spirou de la fin du siècle65
, qui feront les « grandes heures » du professeur de
bande dessinée ! Cette inexploitation est d‟autant plus étonnante que de l‟autre côté de
l‟Atlantique les comics américains en font dès le départ un de leurs inépuisables thèmes de
prédilection66
.
La seule exception à cette analyse est le cas du Professeur Nimbus, crée par André
Daix en 1934, qui est l‟unique véritable enseignant et personnage principal sur la période.
Mais l‟ambition de la bande dessinée est limitée : le format est celui du comicstrip67
, qui
induit une bande de seulement quelques cases et un registre humoristique simple reposant sur
l‟anecdote et le renouveau permanent de micro-scénarios. En effet, si le professeur Nimbus
peut quelquefois se retrouver en situation d‟enseignement, la très grande majorité de ses
aventures le font embrasser des situations et des états très divers : peintre, musicien, sportif,
explorateur, etc. Lorsqu‟il est en classe, ce n‟est pas tant en sa qualité d‟enseignant qu‟il
s‟impose, mais plutôt en sa capacité -ou sa non-capacité- de débrouillardise face à la filouterie
des élèves avec qui il se place au même niveau, tel que l‟illustre le strip choisi. Pas réellement
65
Si l‟on excepte majoritairement les séries Quick et Flupke de Hergé parue en 1930, et Boule et Bill de Jean
Roba, parue en 1962, qui correspondent à ce thème narratif et laissent un « créneau » de représentation à
l‟enseignant, dont la régularité d‟apparition est d‟ailleurs toute relative.
66
Avec Buster Brown, les Katzenjamer Kids, Little Jimmy, Perry Winkle, entre autres et pour ce qui est des seuls
débuts du comic. Le thème des enfants terribles trouve son origine dans la série de bande dessinée allemande
Max und Moritz parue pour la première fois le 4 avril 1865.
67
Professeur Nimbus est diffusé par l‟agence Opera Mundi.
39
DAIX André. Professeur Nimbus, http://professeurnimbus.tumblr.com/
autoritaire ni réellement objet de dérision face à ses élèves, on sent bien que la vocation du
professeur Nimbus n‟est pas d‟être devant un tableau noir, mais plutôt de vivre sa
rebondissante vie, ce qui n‟est pas sans rappeler le savant Cosinus. Et c‟est là tout l‟intérêt du
concept « d‟élément organisateur » de Jean-Claude Abric : si un artisan qui n‟aime pas son
métier ne peut être réellement considéré comme tel, comment le peut alors un enseignant qui
n‟est pas sévère, qui n‟enseigne quasiment pas ? Ces deux personnages posent eux aussi une
question plus générale qui est celle du savant dans la bande dessinée : génies, savants,
« professeurs », chercheurs ou spécialistes, sages et autres sorciers, on ne compte plus les
personnages de bande dessinée se situant à la frontière de l‟enseignement. Comme l‟affirme
Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Ganglof dans leur remarquable article étudiant les
rapports entre savant et bande dessinée, « le lecteur, désireux d’établir une classification des
personnages de bande dessinée sur la base de leur classification socioprofessionnelle, est
assuré de trouver, dans le neuvième art, un nombre étonnamment élevé de figures de
savants »68
. Possédant le savoir, ils ne le transmettent pas dans le cadre scolaire dans la
mesure où ils ne sont tout simplement pas enseignants. Ils permettent à l‟auteur de BD de
s‟approprier un protagoniste dont la science est favorable au récit d‟aventure, tout en
s‟épargnant l‟inconvénient de justifier un statut de fonctionnaire par une quelconque activité
d‟enseignement à l‟environnement narrativement plus statique et austère. Ce sont le savant
Cosinus, le Professeur Mortimer, le Professeur Tournesol, le génie Léonard, le Comte de
Champignac, le Grand Schtroumpf, pour ce qui est des plus connus. Et ne sont pas même
évoqués les personnages plus secondaires qui parcourent régulièrement les séries d‟aventure
et autres genres de la bande dessinée… C‟est, au fond, non pas une injustice intrinsèque au
monde de la BD, mais bien de l‟ordre de la logique partagée au-delà de ce seul média :
concernant le personnage cinématographique d‟Indiana Jones crée par George Lucas, qui peut
68
ALLAMEL-RAFFIN, Catherine, GANGLOFF, Jean-Luc. « Le savant dans la bande dessinée : un personnage
contraint ». Communication et langages, n°154, 2007, p. 123-133.
40
prétendre être plus intéressé par l‟universitaire que par l‟archéologue aventurier ? Une des
seules véritables exceptions à ce tableau est dans le 19e
album des Schtroumpfs intitulé Le
Schtroumpf Sauvage et paru en album en 199869
, où le Schtroumpf à Lunettes, éternel
moralisateur ne cachant pas son admiration pour le Grand Schtroumpf, tente d‟inculquer des
rudiments d‟éducation à un Schtroumpf sauvage70
. Tous les éléments de représentation de
l‟enseignant sont là, du tableau noir et ses craies au pupitre et son encrier, en passant par la
baguette, mais la « leçon » que donne le Schtroumpf à lunettes n‟a rien d‟académique, comme
celui-ci n‟a rien d‟un enseignant, tant le système Schtroumpf n‟a rien à voir avec une
administration d‟Etat. Une fois encore, s‟il en copie servilement les formes, l‟enseignant n‟est
que l‟ombre de lui-même.
Thierry CULLIFORD (scénario), MAURY Alain (dessin), Nine CULLIFORD (couleurs). Les Schtroumpfs, t.
19 : Le Schtroumpf sauvage. Le Lombard, novembre 1998, page.33, cases 9 – 11/11
Le deuxième élément à prendre en compte est celui de la fronde pédagogue, qui se
déroule en deux temps. Le premier est celui de l‟entre-deux-guerres avec l‟attaque des
milieux éducatifs face à la multiplication des bandes dessinées pour la jeunesse qui, il est vrai,
subissent une dérive vers le divertissement, comme nous l‟explique Thierry Groensteen :
« Depuis leur origine, les livres et journaux pour enfants sont investis d’une fonction
éducative et moralisatrice ; ils accompagnent et prolongent le travail des parents et des
maîtres d’école. Or, voici que la presse illustrée, les albums comiques et les romans
69 Si l‟album sort de notre période d‟analyse, la ligne aventurière de la série, de laquelle le 19e
album ne sort pas,
date bien de 1959 avec la parution des Schtroumpfs noirs, le premier album.
70 A noter la référence que fait tout l‟album au cas de Victor de l‟Aveyron, enfant sauvage né vers 1790 qui
inspirera le film éponyme L’enfant sauvage de François Truffaut, sorti en 1970.
41
populaires édités sous forme de fascicules tournent le dos à cette mission, en ne prétendant
plus qu’à l’amusement et à la distraction. Les éducateurs s’en alarment fort logiquement. »71
.
Alors que les pédagogues laïcs s‟en prennent surtout aux questions de bon gout et de moralité,
les catholiques s‟attachent au non respect et à la non-propagation des valeurs chrétiennes. A
titre d‟illustration pour les premiers, on peut évoquer un inspecteur d‟enseignement primaire
qui, en 1912, fait part de ses anxieux questionnements : « Je me demande avec inquiétude, je
me demande pour qui et pour quoi nous travaillons… Est-ce pour livrer les âmes, à peine
débrouillées, à de nouveaux et étranges éducateurs, à ces livraisons de romans à bon marché,
à ces feuilles corruptrices parées des plus perfides attraits de l’image illustrée ? »72
. Si les
« hommes à abattre » sont au départ les frères Offenstadt qui dominent la presse enfantine
avec notamment les journaux l’Epatant et Fillette73
, c‟est dans la seconde moitié des années
1930 Paul Winkel et son monopole de la diffusion des comics, originellement adressés à un
lectorat plus adulte, qui le devient. Celui-ci le reste au lendemain de la Deuxième Guerre
mondiale, qui marque le deuxième temps de la fronde pédagogue qui évolue et se renforce
dans un contexte nouveau : « Guerre froide, corporatisme professionnel, protectionnisme
culturel, résistance à la modernité et croisade moralisatrice se conjuguent donc pour
réclamer des mesures législatives »74
, affirme encore Thierry Groensteen. Celle-ci débouche
sur la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 qui concerne toutes les publications destinées à
l‟enfance et à l‟adolescence, périodiques ou non, dont l‟article 2 affirme que ces publications
« ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune insertion présentant sous un
jour favorable le banditisme, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche, ou tout actes
qualifiés crimes ou délits, ou de nature à démoraliser l’enfance et la jeunesse »75
. Ici, les
mentions de « paresse » ou encore de « tout actes de nature à démoraliser l‟enfance »
concernent tout particulièrement la représentation de l‟enseignant qui peut moins se permettre
de le tourner en dérision et ainsi d‟être amorale, « démoralisante » ou incitatives à la paresse.
Plus que la censure, c‟est l‟autocensure des auteurs, imposée par les éditeurs désireux de
prévenir de potentielles interdictions, qui contribue à restreindre le choix de ce personnage de
bande dessinée. Toujours en évoquant l‟absence des gendarmes, Arnaud-Dominique Houte
complète cette réflexion : « Appliquée avec sévérité, cette législation rigoriste incite les
éditeurs à privilégier des sujets humoristiques ou exotiques, moins susceptibles de subir les
71
GROENSTEEN, Thierry. Op.cit. p.47
72
PECAULT, Félix. L‟éducation publique et La vie nationale. 1923, 414 p.
73
Qui publient respectivement Les pieds Nickelés et L’espiègle Lili dont nous avons déjà évoqué
« l‟impertinence » du récit.
74
GROENSTEEN, Thierry. Op.cit. p.54
75
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
42
foudres de la censure. Du reste, les dessinateurs d’armes à feu ont d’autant plus intérêt à se
cantonner au Far West que leurs lecteurs préfèrent les aventures lointaines »76
. L‟auteur
confirme ici notre analyse de l‟absence de l‟enseignant de bande dessinée par le double
constat de la restriction « morale » voire politique, et de la domination du récit d‟aventure qui
se superposent simultanément. A tout cela s‟ajoute enfin le fait que la bande dessinée
spécifiquement belge est naturellement marquée par une certaine forme de conservatisme,
comme le confirme Philippe Delisle dans son article sur les missionnaires de bande dessinée :
« Mais l’un et l’autre (les journaux Spirou et Tintin) demeuraient marqués par un certain
conformisme moral, par la volonté d’éduquer la jeunesse selon les valeurs de scoutisme, et
plus largement du catholicisme. »77
. En guise de conclusion, le simple fait qu‟avant les années
1970, une série comme Asterix, avec La Serpe d’or et Le Combat des chefs, ne donne qu‟un
rôle anecdotique à un enseignant, pour consacrer après cette date des albums entiers à des
enseignants ayant une place prépondérante dans le scénario, avec en 1991 La Rose et le
Glaive, où une éducatrice de Lutèce s‟installe dans le village gaulois, et en 1993 Asterix et la
rentrée Gauloise, dont le titre parle de lui-même, est à ce titre exemplaire. Cette absence est
aussi la raison pour laquelle, par la faiblesse du nombre des « éléments périphériques », ou
par l‟absence de remise en cause du noyau de représentation et de ces « éléments
organisateurs » –sur lesquels nous allons revenir en détail– tels qu‟ils ont été définit à la
naissance de la bande dessinée, qu‟elle induit, la représentation de l‟enseignant s‟est retrouvée
si longtemps enfermée.
76
HOUTE, Arnaud-Dominique. Art.cit.
77
DESLILE, Philippe, « Le missionnaire dans la bande dessinée franco-belge : une figure imposée ? » Histoire,
monde et cultures religieuses 1/ 2007 (n°1), p. 131-147. URL : www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-
cultures-religieuses-2007-1-page-131.htm.
43
B) Autorité : un élément organisateur fondamental et justifié
DE MONTAUBERT Roland (scénario), PELLOS René (dessin). Les Pieds Nickelés, t.18, Les Pieds Nickelés au
lycée. Société Parisienne d‟Edition, 1952 (Les Beaux Albums de la jeunesse joyeuse). Page 41, cases 7-8/8
La représentation duale de l‟enseignant, partagée entre autorité et dérision, est avant
tout celle de l‟autorité. Afin d‟analyser ces « leitmotivs » de l‟image de l‟enseignant de bande
dessinée seront utilisés les concepts de stéréotypes du premier et du second degré. Autour de
la question de l‟autorité, c‟est celui de stéréotype du premier degré qui est utile, définit
comme une « énonciation au premier degré, qui utilise le stéréotype comme un signe
ordinaire et table sur ses valeurs de signification, ses vertus constructives en tant que symbole
et sur l’autorité qu’il représente. » 78
. Produit d‟une sédimentation de représentations
constituées depuis des siècles dans de nombreux médias, le stéréotype de l‟enseignant
comporte un certain nombre de traits dont nous en retiendrons quatre et que l‟extrait de
l‟album de 1958 Les Pieds Nickelés au lycée illustre. Le premier est celui de ses attributs
faciaux : paire de lunettes, pilosité -barbe ou moustache- fournie, sévérité et « érudition » des
traits marqués et vieillissants de son visage, tous témoignent avant tout d‟un homme de
science et de sagesse dont le haut niveau de connaissances est incontestable. Le second trait
est celui de ses attributs vestimentaires : paré d‟un poussiéreux costume-cravate ou nœud
papillon, son habit donne deux enseignements. D‟une part, son caractère « bourgeois »
participe du rôle de modèle que, de tout temps, se doit d‟avoir l‟enseignant, comme ce fut le
cas dès l‟instauration de l‟école républicaine : « A la ville comme à la campagne, l’instituteur,
incarnation de la République et concurrent laïc du prêtre, représente le progrès et doit se
conduire de façon irréprochable, être un exemple contagieux, susciter l’admiration. Labeur,
78
DUFAYS, Jean-Louis. Stéréotype et lecture. Liège, Margada, 1994, p.233.
44
altruisme, simplicité et dignité, bienséance et civilité doivent marquer son existence. »79
.
D‟autre part, son caractère souvent désuet ou débraillé peut être interprété comme le fait que
l‟enseignant n‟appartient pas à son époque, possède déjà un train de retard vis-à-vis de la
génération à laquelle il enseigne. Le troisième trait est celui de la situation active
d‟enseignement, symbolisé par la baguette, la règle ou la craie tenue en main et, bien entendu,
la salle de classe dans laquelle le professeur s‟adresse aux élèves depuis son bureau ou debout
sur l‟estrade : rares sont les fois où celui-ci a un autre rôle que celui de simplement enseigner.
Enfin, le dernier trait, auquel les trois précédents participent, est celui de l‟autoritarisme, qui
est marqué jusque dans le nom de l‟enseignant80
. L‟enseignant n‟en est pas un s‟il ne fait pas
preuve d‟autorité de quelque manière que ce soit : par son apparence, par son activité de
surveillance, d‟enseignement ou de répression. Vieillesse et austérité de l‟apparence, situation
active d‟enseignement, exercice de l‟autorité : voilà les trois principaux « éléments
organisateurs » qui constituent le noyau de représentation de l‟enseignant dans la bande
dessinée franco belge de première moitié de siècle. Mais le trait le plus important des quatre
reste l‟autorité, dans la mesure où, souvent, le professeur est tenu à ce seul rôle, avant même
celui d‟enseigner. Qu‟il y ait une dimension autoritaire dans le travail d‟enseignement, ou
même que celle-ci ait pu être profondément établie dans le passé81
, n‟est pas faux, mais elle
n‟est pas exclusive. Si l‟autorité, simplement définie dans le Trésor de la langue française
comme le « pouvoir d'agir sur autrui»82
, peut parfois être vu comme étant le principal outil de
l‟enseignant83
, toutes les activités de pédagogie, d‟incitation à la participation de l‟enfant, de
conseil d‟orientation, de dialogue avec les parents d‟élèves, qui constituent le métier
d‟enseignant, sont occultées, tel que le démontre l‟extrait du quatrième album de Benoit
Brisefer sorti en 1969 et intitulé Tonton Placide. Sur la gauche de la vignette, l‟enseignant
représenté, qui est un des seuls que compte toute la série, n‟a pas d‟autre objectif que de
justifier un environnement scolaire par le plus évident et réducteur des stéréotypes. Pire,
79
THEVENIN, Anne, COMPAGNON, Béatrice. Histoire des instituteurs et des professeurs : de 1880 à nos
jours. Perrin, 2010 (Tempus)
80
Monsieur Rectitude dans Génial Olivier, Monsieur Latouche dans l’Élève Ducobu, Augustin Glossaire dans
Kid Paddle, Louis Guillemet dans Les Profs : tous correspondent à des enseignants faisant preuve d‟autorité.
81 « Comme celle de la caserne et du lycée, la comparaison du maître d’école et du sous-officier était au XIXe
siècle dans l’ordre des choses. Elle risque aujourd’hui de paraître arbitraire ou incongrue ». CHANET, Jean-
François. « La férule et le galon. », Le Mouvement Social 3/ 2008 (n° 224), p. 105-122. URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-3-page-105.htm.
82 http://atilf.atilf.fr/tlf.htm
83 « Le pouvoir de l’instituteur sur ses élèves est une délégation de l’autorité paternelle. C’est là qu’il doit puiser
sa principale force. Les familles, en se déchargeant sur l’instituteur ou l’institutrice du soin d’instruire et
d’élever leurs enfants, remettent entre ses mains une partie de leur autorité. Autrement, le maître, la maîtresse,
n’aurait pas le droit de se faire obéir », disait un inspecteur primaire à Paris. CUISSART E. « Autorité » dans
BUISSON Ferdinand (sous la dir.). Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire. Alcan, Paris, 1929
(troisième réédition après 1887 et 1911)
45
GOS (scénario), PEYO, WALTHERY François (dessin). Benoit Brisefer, t.4 : Tonton Placide. Dupuis, 1969.
Page 5, case 1 / 7
l‟autorité de l‟enseignant peut parfois se muer en sadisme. Comme l‟affirment encore
Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Gandoff, « une des manières de procéder adoptées par
les auteurs de BD consiste à extraire un personnage de l’histoire des sciences et à l’utiliser
en grossissant les éléments anecdotiques ou légendaires qui sont rattachés à lui. »84
. Sans
aller jusqu‟à chercher un personnage archétypal de l‟histoire de l‟enseignement, le mythe de
l‟enseignant sadique est bien connu, et largement répandu dans l‟imaginaire social comme
dans la bande dessinée : avec l‟instituteur des 4 aventures de Spirou et Fantasio de 1948, le
Monsieur Rectitude de la série Génial Olivier, l‟instituteur Latouche dans la série L’élève
Ducobu, et le professeur de français Louis Guillemet de la série Les Profs, le sadisme des
enseignants en bande dessinée fait preuve d‟une belle régularité. Finalement, si ces
stéréotypes du premier degré ont été tellement utilisés jusqu‟aux années 1960 -et après- dans
le cadre du récit d‟aventure classique, c‟est, comme le disent Catherine Allamel-Raffin et
Jean-Luc Gandoff, « parce qu’il contribue à la lisibilité du récit qui se veut sans ambigüité.
Les auteurs adoptent sans hésitation les prescriptions d’un code culturel dont la connaissance
préalable permet au jeune lecteur visé d’établir une relation de familiarité quasi instantanée
avec les personnages du récit. »85
. Seul véritable motif « d‟espoir » pour que la représentation
de l‟enseignant sorte de ses stéréotypes, celle-ci peut parfois flirter avec le réalisme. C‟est le
cas de la série littéraire Le Petit Nicolas qui, si elle reste une fiction, n‟en demeure pas moins
ancrée dans un certain réalisme et une certaine vraisemblance : si la maîtresse peut se montrer
sévère, ce n‟est pas son unique rôle. Nicolas la trouve généralement « chouette », preuve de
son caractère humain et bon pédagogue. Dans l‟histoire Le nez de tonton Eugène du second
recueil du Petit Nicolas intitulé Les récrés du Petit Nicolas, sa manière de gérer une pitrerie
84
ALLAMEL-RAFFIN, Catherine, GANGLOFF, Jean-Luc. Art.cit.
85
Ibid.
46
GOSCINNY (scénario), SEMPE Jean-Jacques (dessin). Les récrés du Petit Nicolas. Edition Denoël, 1963, page
25
de Nicolas, qui semble crédible et proportionnée, pourrait être celle de nos propres souvenirs
d‟enfance : « Alors, moi, j’y suis allé en pleurant, j’ai mis le nez sur le bureau de la maîtresse
et elle a dit qu’elle le confisquait, et puis elle m’a donné à conjuguer le verbe « Je ne dois pas
apporter des nez en carton en classe d’histoire, dans le but de faire le pitre et de dissiper mes
camarades.». ». Ce réalisme de la représentation de l‟enseignant, qui échappe à l‟image
purement archétypale, sera un des principaux schémas et registre de représentation de l‟après
- années 1960 avec notamment la BD adulte.
Cette prégnance de l‟autorité de l‟enseignant de bande dessinée est aussi expliquée et
justifiée narrativement par l‟ordre que celui-ci incarne. En effet, comme expliqué
précédemment, de par plusieurs aspects, un certain conservatisme moral règne sur la bande
dessinée franco-belge jusqu‟aux années 1960. Il n‟est guère nécessaire de rappeler la crainte
des pédagogues pour comprendre comment la bande dessinée a inversement pu livrer une
version idéalisée des institutions sur lesquelles repose l‟ordre traditionnel d‟une société.
Nombreuses sont les fois où l‟enseignement, et avec lui l‟enseignant, sont vus comme
marqueurs de stabilité, voire de progrès. Ainsi du deuxième album d‟Asterix de 1962 intitulé
La Serpe d’or, qui, dans sa première page, présente le village gaulois qui « vit en paix », avec
entre autres « Assurancetourix, le barde, (qui) instruit ses élèves ». Ainsi aussi de Lucky
Luke : dans Ruée sur l'Oklahoma, le 27e
album de la série publié en 1960, la construction
extraordinairement rapide d‟une ville n‟épargne pas le spectacle d‟un professeur construisant
47
GOSCINNY René (scénario), MORRIS (dessin). Lucky Luke, t.39, La Ville fantôme. Éditions Dupuis, 1965.
Page 41, cases 4 - 5 / 7
sa propre école. Dans La ville fantôme, enfin, le 39e
album publié en 1965, la fin de l‟histoire
est celle de la repopulation d‟une ville longtemps abandonnée : l‟illustration renseigne
comment l‟enseignement symbolise la reprise des activités et de la vie d‟une société, elle-
même symbolisée par le triangle dessiné au tableau au moment où la ville a été quittée en
précipitation, qui est achevé par l‟institutrice au moment où celle-ci revit. Mais le progrès
incarné par l‟école et l‟enseignant est aussi celui de l‟acculturation qui passe par lui : dans le
deuxième album de Tintin de 1931 intitulé Tintin au Congo, Tintin prend la place d‟un
missionnaire belge pour assurer un cours à des petits Congolais qui ne cachent pas leur
respect pour lui, et au travers lui toute la colonisation belge. Dans le septième album d’Asterix
publié en 1966 et intitulé Le combat des chefs, un cours de latin enseigné dans un village
gaulois, de même que la toge portée par le professeur et les références à la gloire romaine
dressée sur le mur, incarnent la « romanisation » gauloise, et ne sont pas sans rappeler
l‟exemplarité et l‟autorité, liée à l‟idée d‟un certain progressisme, dont jouissaient les
48
GOSCINNY René (senario), UDERZO (dessin). Astérix, t.7 : Le Combat des chefs. Dargaud, Paris, janvier
1966. Page 15, cases 5 – 7 / 15
enseignants de l‟école républicaine dans l‟imagerie populaire au XIXe siècle86
. Enfin, le
professeur peut tirer son autorité du fait qu‟il est un acteur fondamental de la formation de
l‟enfant vers l‟âge adulte, garant de sa stabilité morale comme de sa réussite scolaire et
professionnelle. Ainsi, dans L’enfance de Bécassine, déjà cité, la « biographie » de Bécassine
passe par l‟épisode de ses premières classes. De même, dans le récit plus réaliste qu‟est Les
Aventures de Tanguy et Laverdure, le premier album sorti en 1961 et intitulé L’Ecole des
Aigles suit les premiers pas des héros de la série alors qu‟ils obtiennent leur première
affectation à la base navale de Meknes au Maroc après être sortis de l‟Ecole de l‟air de Salon-
de-Provence, qui forme des officiers de l‟armée de l‟air française. La formation reçue à cette
école, qui leur a permis d‟obtenir leurs compétences en aviation, est manifestement complétée
lors de ce cours donné par un supérieur de la base, qui est elle aussi une « école » de
formation pour ces deux nouvelles recrues. Enfin, plus réaliste encore est le récit biographique
de la vie Baden Powell fait par Jijé et paru en 1950 : celui-ci raconte comment « un des plus
célèbres éducateurs anglais » du collège de Charterhouse a su faire preuve d‟une pédagogie
remarquable en valorisant, par une « punition » intelligente, la capacité du futur fondateur du
scoutisme à passer son temps dans les taillis plutôt qu‟à être assidu en cours. Un mois après
l‟évènement, l‟élève Powell fera « de sensibles progrès » en cours. Tel un écho à notre
analyse, la clairvoyance pédagogique du maître est assortie d‟une répression physique sévère,
dont l‟autorité s‟en retrouve instantanément justifiée.
86
Est-ce un hasard si le thème du gallo-romain est abordé et critiqué à de nombreuses reprises dans Asterix, série
parfois accusée de faire preuve de chauvinisme ? A ce titre, et même si ce n‟est pas visible dans l‟extrait
sélectionné, le latin enseigné dans les écoles gauloises au détriment du gaulois serait aussi néfaste que
l‟éducation civique était bénéfique à l‟instauration de l‟école républicaine, remplaçant l‟éducation religieuse qui
a parfois pu être vue comme liée à l‟étranger. Mais ce ne sont là que des suppositions.
49
CHARLIER Jean-Michel (scénario), UDERZO Albert (Dessin). Les aventures de Tanguy et Laverdure,
t.1 : L'École des Aigles. Dargaud, 1961 (collection « Pilote »). Page 19, case 2 / 11
JIJE. Baden Powell. Dupuis, 1950. Page 4, cases 3 – 6 / 12
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  • 1. UNIVERSITÉ DE GRENOBLE - ALPES Institut d‟Études Politiques de Grenoble Adrien RAIMBAULT L‟IMAGE DES ENSEIGNANTS DANS LA BANDE DESSINÉE FRANCO-BELGE : UN MIROIR TARDIF, AUTORITAIRE ET FRAGMENTÉ Séminaire « Histoire des fonctionnaires » Sous la direction de M. Aurélien LIGNEREUX Année de soutenance : 2014
  • 2. CHARB. La salle des Profs. Editions 12 bis, 2012. Page de couverture
  • 3. UNIVERSITE DE GRENOBLE - ALPES Institut d‟Etudes Politiques de Grenoble Adrien RAIMBAULT L‟IMAGE DES ENSEIGNANTS DANS LA BANDE DESSINÉE FRANCO-BELGE : UN MIROIR TARDIF, AUTORITAIRE ET FRAGMENTÉ Séminaire « Histoire des fonctionnaires » Sous la direction de M. Aurélien LIGNEREUX Année de soutenance : 2014
  • 4. À mon défunt parrain, en bon amateur de BD qu’il était
  • 5. « Non, ce livre est un témoignage. Mon témoignage. Voyez-vous, je suis prof d’histoire-géo et auteur de bande dessinée… Je vais donc vous raconter comment se passe une année dans mon lycée, depuis mon point de vue… Alors attention, hein, parce qu’il ne va pas falloir prendre tout ce que je dis au pied de la lettre ! […] Moi-même, ceci n’est pas ma vraie tête ! Je ne suis pas un vieux décrépit ! J’ai 40 ans, c’est pas vieux ! […] Si je me suis dessiné plus vieux que je ne suis, c’est pour mieux m’identifier à une image ! Dès qu’on se trouve dans le camp des profs, on fait partie de la catégorie des « vieux » pour les élèves… C’est comme ça ! De la même façon, tous les élèves ne sont pas des ados boutonneux à appareils dentaires, affublés de noms composés stupides, comme vous le verrez dans les pages qui suivent… J’en profite d’ailleurs pour présenter mes excuses à ceux qui en seraient chagrinés… Je me suis permis des libertés sur les faits et les gens, pour les mettre à distance, pour atteindre une certaine vérité interprétée… C’est donc en quelque sorte de la réalité fictionnalisée ! » Extrait de l‟album Une année au Lycée, de Fabrice Erre
  • 6. REMERCIEMENTS Je remercie mon directeur de mémoire M. Aurélien LIGNEREUX pour son précieux accompagnement vis-à-vis d‟un sujet qui en avait particulièrement besoin, pour son grand sérieux mêlé de dévouement, de patience et de flexibilité, que le faible nombre d‟élèves du séminaire ne saurait en aucun cas lui enlever. Puissent tous les futurs rédacteurs de mémoire travailler dans de telles conditions. Je remercie Addy PÉGEOT, Francine BUDET-RAIMBAULT, Margot JAYMOND et Mona ROGER pour leur attentive relecture. Je remercie le site et réseau social et culturel Sens Critique, ainsi que certains de ses membres, qui m‟ont grandement aidé dans la difficile élaboration du corpus. http://www.senscritique.com/liste/Aidez_moi_a_trouver_des_BD_franco_belges_representant _des_pr/402143 Je remercie mes amis grenoblois pour leur salutaire présence et vitalité.
  • 7. 7 SOMMAIRE INTRODUCTION...................................................................................................................... 8 CHAPITRE 1 : L‟image de l‟enseignant enfermée entre absence, autorité et discrédit.......... 14 CHAPITRE 2 : Le salutaire éclatement de l‟image de l‟enseignant par la bande dessinée adulte et scolaire....................................................................................................................... 56 CONCLUSION ...................................................................................................................... 103 BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................. 108 ANNEXE ............................................................................................................................... 114 TABLE DES ILLUSTRATIONS .......................................................................................... 115 TABLE DES MATIERES ..................................................................................................... 119
  • 8. 8 INTRODUCTION L‟illustration de couverture est celle d‟une bande dessinée datant de 2012 et intitulée La salle des profs de Charb, le dessinateur satirique et directeur de publication chez Charlie Hebdo. Dans cet album, il caricature de manière assez radicale l‟image des établissements scolaires classés en ZEP renvoyée par les médias, et passe en revue la plupart des sujets qui fâchent dans l‟éducation et correspondant à la formule de « crise de l‟école ». Ainsi, le couteau planté dans la porte et le feu menaçant n‟ont pas d‟autres objectifs que de représenter de manière délibérément outrancière la violence à l‟école et le « chaos » qui peut entourer cette institution. Les enseignants donnent quant à eux l‟impression de se retrancher dans une véritable citadelle assiégée que constitue la salle des professeurs. D‟ordinaire, lorsqu‟on évoque la figure de l‟enseignant, les amateurs de bande dessinée comme les moins amateurs songent immédiatement à la célèbre série Les Profs, dont la parution commence en 2000 dans Le journal de Mickey. Les auteurs Pica et Erroc s‟y sont en effet livrés à une satire relativement similaire du milieu enseignant, tournant en dérision les principaux défauts et stéréotypes généralement attribués aux enseignants et posant le même genre de questions problématiques relatives au monde de l‟enseignement, sur un ton toutefois moins incisif et plus « tout public ». Mais peu de lecteurs savent que ces deux œuvres, qui placent un corps professoral dans son ensemble au centre du récit, sont de ce fait assez singulières au vu de la tradition de représentation de l‟enseignant dans la bande dessinée franco-belge, qui sera le cadre de notre sujet. Le cadre spatio-temporel de cette étude est directement et entièrement dépendant de la problématique définition générale de la bande dessinée franco-belge. Véritable école de bande-dessinée 1 , simple délimitation géographique et nationale, identité linguistique, culturelle, de format ou encore de style… Le terme bande dessinée franco-belge correspond à de nombreuses et complexes réalités entremêlées, au point qu‟aucune définition absolue n‟est établie et ne fait consensus aujourd‟hui. Nous ne prétendrons pas en proposer une pleinement entière, mais citer des spécialistes permet de comprendre la globalité que représente le terme. 1 Parmi l‟école franco-belge existent deux sous-écoles de bande dessinée ayant largement influencé les auteurs franco-belges : ce sont les écoles de Marcinelle du Journal de Spirou, au style « gros nez » (dessins caricaturaux, personnages aux gros nez, bulles arrondies) et celle de Bruxelles du Journal de Tintin, au style appelé « ligne claire » (dessins réalistes et épurés, bulles rectangulaires). Ces deux écoles rivales se sont livrées une bataille via ces deux journaux.
  • 9. 9 Ainsi Virginie François2 affirme-t-elle que « c’est sous cette appellation que l’on regroupe les artistes français et belges qui, de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1960, ont amené la bande dessinée européenne à sa forme la plus aboutie. Franco-belge, car “les individus qui y œuvrent, tous francophones, n’ont jamais considéré comme importante leur identité nationale”, souligne le critique Vincent Baudoux3 . ». Si le terme n‟a pas forcément vocation à être défini, les tentatives de caractérisation ont tout de même le mérite de donner des indications concernant le cadre spatio-temporel du sujet, qui est tout aussi flou et complexe. Alors que certains bornent l‟essentiel de l‟existence de l‟école franco-belge à proprement parler entre l‟après-guerre à la fin des années 1960, période qui constituerait une forme d‟apogée4 , d‟autres remontent bien antérieurement. C‟est le cas de Thierry Groensteen5 , qui la place dans son ouvrage La bande dessinée, son histoire et ses maitres6 , en 1835 et ce qu‟il considère comme étant la toute première bande dessinée, L’histoire de Monsieur Jabot, réalisée par Rodolphe Topffer, écrivain et satiriste unanimement considéré comme l‟inventeur de la bande dessinée. Cette interprétation historique a pour mérite d‟insister sur le constat selon lequel les débuts de la bande dessinée, qui en devient véritablement une tel qu‟on l‟entend aujourd‟hui au début du XXe siècle, se font dans le contexte plus large de l‟épanouissement au XIXe siècle de la caricature qui lui préexiste chronologiquement. C‟est sous cet angle chronologique que nous commencerons notre étude. De ces complexes origines à nos jours, nous allons donc étudier la bande dessinée franco-belge qui correspond aussi à un cadre spatial, à savoir l‟espace de l‟Europe francophone qui constitue l‟ensemble de la diffusion et la grande majorité de la réception de cette école de bande dessinée. S‟il faudrait une fois encore nuancer ces affirmations 7 , nous nous arrêterons pour une question de simplicité sur la présence reconnue de ce qu‟on peut appeler le “label” franco-belge, qui s‟impose souvent naturellement à une œuvre. Plus généralement contextualisée, l‟étude s‟inscrit dans le cadre du thème scolaire qui est nourri d‟une incessante actualité. 2 Journaliste et critique de bande dessinée, membre de l‟ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée). FRANCOIS, Virginie. La bande dessinée. Nouvelles éditions scala, 8 décembre 2005. (Tableaux choisis) 3 Il est notamment l‟auteur d‟un ouvrage sur la série Le Chat. BAUDOUX, Vincent. Les dessous du chat. Hetre Poupre, 22 avril 2002 4 Thierry Groensteen évoque un « âge d‟or ». 5 C‟est un des historiens et théoriciens francophones de la bande dessinée les plus visibles. Il a dirigé Les cahiers de la bande dessinée de 1984 à 1988 et a longtemps été directeur du Musée de la bande dessinée. 6 GROESTEEN, Thierry. La bande dessinée, son histoire et ses maitres. Skira-Flammarion, juin 2009. 7 Les bandes dessinées italiennes et espagnoles sont proches de l‟école franco-belge. De même quid du genre des manfra, mot-valise entre manga et franco belge, qui désigne les bande dessinées réalisées par des auteurs francophones qui souhaitent travailler un format, un style de dessin et un genre de narration inspirés par les bandes dessinées japonaises ? Enfin, quid des bandes dessinées dont un auteur francophone européen est en collaboration avec un auteur d‟une autre nationalité ?
  • 10. 10 Innombrables sont les numéros spéciaux ou les unes de journaux consacrés à la « crise de l‟école », ou encore au « malaise enseignant » : chaque rentrée scolaire est l‟occasion de questionner une institution profondément ancrée dans la société, ce que le nombre de récents films consacrés permet de confirmer, comme nous le verrons dans le corps du mémoire. Si le thème est classique, il est intéressant de se demander quelle est la manière dont il se situe au sein de la bande dessinée, média culturel encore trop méconnu ou non-reconnu. C‟est ce que l‟état de la recherche permet de confirmer. En effet, en ce qui concerne l‟historiographie autour du sujet choisi, il faut tout d‟abord remarquer qu‟en France, seules 138 thèses produites concernent la bande dessinée, là où 1 869 concernent le cinéma, qui est pourtant né vers la même époque, au début du XXe siècle, et 22 159 la littérature8 . Ces chiffres sont caractéristiques du retard en tant qu‟objet d‟étude académique qu‟entretient la bande dessinée vis-à-vis des autres médias culturels, lui- même révélateur du désintérêt, voire la défiance, qu‟a pu susciter la bande dessinée9 . Si la reconnaissance de la légitimité du média et son institutionnalisation sont aujourd‟hui largement entamés, ceux-ci ne sont sans doute pas encore consommés. C‟est ce que confirme Jean-Matthieu Méon dans un article paru dans la revue scientifique de communication Hermès : « Pour l’essentiel de ses usages et de son inscription dans le paysage culturel, la bande dessinée conserve un statut intermédiaire. »10 . Toujours est il que le retard du processus de légitimation dont a été victime la bande dessinée reste effectif, et suffit à expliquer la faiblesse de la recherche concernant le média bande dessinée, comme il explique sa sous-utilisation dans le domaine universitaire. Ensuite, en termes non pas d‟exhaustivité mais d‟ordre de grandeur, les thèses effectuées sur les rapports qu‟entretiennent bande dessinée et représentation ont beau être assez conséquentes –on en compte une trentaine–, elles n‟en demeurent pas moins très peu structurées et extrêmement variées11 . Quelques thèses s‟approchent de notre sujet en entreprenant de traiter une catégorie sociale en soi –les personnes âgées, le fou, les femmes–, mais les seules qui traitent de la représentation d‟un 8 Source : Sudoc http://www.sudoc.abes.fr/ 9 Virginie François confirme le mépris dont a été victime la bande dessinée : « Il aura cependant fallu attendre les trente dernières années du XXe siècle pour que la bande dessinée commence à être consacrée. Car le neuvième art a longtemps été considéré comme une forme de “sous-culture” essentiellement réservée aux enfants. A ce titre, elle n’était digne ni de conservation, ni d’étude, ni d’analyse esthétique ». Op. cit. p.9 10 MEON Jean-Matthieu, « L'illégitimité de la bande dessinée et son institutionnalisation : le rôle de la loi du 16 juillet 1949 », Hermès, La Revue 2/ 2009 (n° 54), p. 45-50. URL : www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2009- 2-page-45.htm. 11 Celles ce vont de l‟étude de la représentation d‟un d‟épisode historique (la Shoah, l‟Afrique coloniale, la Seconde Guerre mondiale), à celle d‟un phénomène social (le viol, la violence, l‟alcool et l‟alcoolisme, les conduites d'alcoolisation de la femme, le tabagisme), en passant par celle des animaux (le chien, le cheval) ou encore celle d‟objets divers en apparence isolés (l‟espace, les champignons, l‟Occitanie, les Etats-Unis vus par la caricature et la BD politique mexicaine).
  • 11. 11 corps de métier concernent les médecins et les dentistes, bénéficiant de l‟importance de la médecine dans les thèses concernant la bande dessinée –une vingtaine sur les 138–. Le mémoire entreprit contribue donc à enrichir l‟état actuel de la recherche en ce que, d‟une part, il s‟inclut dans une tradition encore balbutiante de la recherche universitaire sur la bande dessinée, d‟autre part, il complète l‟historiographie de la représentation en bande dessinée encore très lacunaire en ce qui concerne le champ des différents corps de métiers, inexistante concernant le milieu scolaire et le métier d‟enseignement, qu‟enfin si le chantier de la production universitaire sur le corps enseignant semble être quant à lui terminé12 , l‟angle de la bande dessinée lui donne une rafraichissante nouveauté. C‟est pour cette raison que la période la plus large est préférée en ce qui concerne l‟encadrement chronologique du sujet –la BD franco-belge des origines à nos jours–, afin de tenter de « ratisser large », de structurer le plus possible dans sa globalité un domaine d‟étude encore totalement neuf. Le sujet de ce mémoire est donc l‟étude de la représentation des enseignants dans la bande dessinée franco-belge. Avant d‟expliquer plus en détail les tenants et les aboutissants d‟un tel sujet, il est primordial de revenir sur ce qu‟on entend par « bande dessinée », par « enseignant », et enfin ce qu‟on entend par « représentation ». La bande dessinée, parfois aussi nommée « cinéma de papier », « objet culturel non identifié » –titre du livre éponyme de Thierry Groensteen–, « art invisible » –titre du livre éponyme de Scott McCloud– ou encore « 9e art », pose elle aussi des problèmes définitionnels, et divise à ce sujet la recherche et les théoriciens du genre. Il n‟est pas lieu de revenir trop en détail sur ce débat13 , mais plutôt d‟admettre que les particularismes que sont la série littéraire Le petit Nicolas ou les dessins de presse ou de blog seront admis dans notre étude14 . Ensuite, le site Larousse.fr donne au mot enseignant la définition suivante : « personne dont le métier est d’enseigner »15 . Si l‟étude est 12 On dénombre sur le site Sudoc quelques 963 thèses effectuées relatives à l‟enseignant. 13 La première question est de savoir s‟il faut parler de la bande dessinée ou des bandes dessinées, Ensuite, en considérant la première perception –la bande dessinée en tant qu‟art et non seulement média de support–, il apparaît que deux visions s‟opposent encore : la bande dessinée est elle simplement de l‟art, ou un art à part entière? La première option induit que la bande dessinée se rattache à toutes les autres formes picturales qui l‟ont précédé. La seconde se divise encore en deux approches. La première consiste à penser que la BD est un art à mi-chemin entre l‟écriture littéraire et l‟écriture graphique. La seconde insiste sur le fait que la bande dessinée n‟est que purement graphique, regroupant ainsi le dessin et le texte qui doit apparaître dedans sous forme graphique via la bulle. Le sujet mériterait un développement plus approfondi, mais trop éloigné de notre sujet. 14 La série Le petit Nicolas, écrite par René Goscinny, est une série de romans orientée vers la jeunesse possédant des passages illustrés par Jean-Jacques Sempé. Le personnage est présent dans tous les dictionnaires de bande dessinée, dont le Dictionnaire mondial de la bande dessinée de Patrick Gaumer et Claude Moliterni. En outre, René Goscinny n‟est autre qu‟un des plus grands auteurs de la bande dessinée franco-belge. Pour le cas des dessins de presse, le seul fait que le journal de presse Charlie Hebdo puisse se doubler d‟un journal de bande dessiné Charlie Mensuel, auxquels beaucoup de dessinateurs contribuaient parallèlement, et auxquels certains personnages participaient simultanément, prouve la très grande proximité des deux types de dessin. 15 http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/enseignant/29799?q=enseignant#29699
  • 12. 12 supposée s‟intéresser exclusivement au corps enseignant relevant de la fonction publique, exerçant un transfert de savoir dans le cadre d‟une institution scolaire, du système primaire au supérieur en passant par le secondaire, le minimalisme de cette définition a le mérite d‟englober les particularismes que sont l‟enseignement religieux –du missionnaire de Tintin au Congo aux congréganistes de L’Institution–, l‟enseignement gaulois de la série Astérix, ou même « l‟enseignement magique » de L’école Abracadabra et « l‟enseignement schtroumpf » du Schtroumpf sauvage, autant d‟œuvres incluses dans le corpus. Enfin, il est nécessaire de revenir sur le concept de représentation appliqué à un corps de métier : c‟est Durkheim qui introduit en 1898 le concept de représentation collective16 , auquel se rapproche celui de représentation sociale. Mais une excellente définition est donnée par Denise Jodelet dans son texte Représentations sociales : phénomènes, concepts et théorie : « Le concept de représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale. Les représentations sociales sont des modalités de pensée pratique orientées vers la communication, la compréhension et la maîtrise de l'environnement social, matériel et idéal. En tant que telles, elles présentent des caractères spécifiques sur le plan de l'organisation des contenus, des opérations mentales et de la logique. Le marquage social des contenus ou des processus de représentation est à référer aux conditions et aux contextes dans lesquels émergent les représentations, aux communications par lesquelles elles circulent, aux fonctions qu'elles servent dans l'interaction avec le monde et les autres. »17 . Plus pertinente encore est la structure de représentation sociale proposée par Jean-Claude Abric, pour qui celle-ci est structurée autour d‟éléments organisateurs, « stables et non négociables » qui constituent le noyau de représentation et sont des éléments indispensables qu'un objet social doit comporter pour appartenir à cette représentation, et d‟éléments périphériques « instables et négociables » exerçant un rôle de « tampon » à la réalité, caractérisant l'objet social sans pour autant y être associé de manière systématique. Ce n‟est selon lui que l‟évolution d‟un des éléments du noyau qui peut transformer radicalement la représentation18 . L‟étude s‟attachera 16 DURKHEIM, Emile. Représentations individuelles et représentations collectives. Revue de métaphysique et de morale, 1898, p. 273-302 17 JODELET Denise, « Représentation sociale: Phénomènes, concept et théorie » dans MOSCOVICI S. (sous la dir.). Psychologie sociale. Presses Universitaires de France – PUF, 2003, p. 361(Quadrige Manuels) 18 ABRIC, J.-C. Pratiques sociales et représentations. Paris, PUF, 1994. L‟auteur donne l‟exemple de l‟artisan dont les cinq éléments organisateurs sont « travailleur manuel », « amour du métier », « travail personnalisé », « travail de qualité » et « apprenti ». Ainsi un artisan ne possédant pas l‟amour du métier ne peut être considéré comme tel. ABRIC, J.-C. « L'artisan et l'artisanat : analyse du contenu et de la structure d'une représentation sociale ». Bulletin de psychologie. 1984, no 366, p. 861-876
  • 13. 13 en partie à se demander, en utilisant notamment ces outils d‟analyse de la représentation, quels sont les éléments indispensables, puis les éléments périphériques, attribués aux enseignants dans la bande dessinée franco-belge, et leurs évolutions. Plus important encore, il apparait que cette représentation de l‟enseignant est particulièrement dépendante de certaines de ces conditions et contextes d‟émergences –dont parle Denise Jodelet–, voire d‟évolutions. En effet, plus encore que le contexte sociopolitique dans lequel s‟inclue l‟enseignant de la BD franco-belge, plus encore que les mutations du métier d‟enseignant lui-même, il apparait que c‟est la très spécifique évolution de la bande dessinée franco-belge qui influe le plus la représentation de l‟enseignant dans le média. L‟étude, basée sur un corpus de près de 110 bandes dessinées franco-belges, sera donc thématico - chronologique en s‟attachant à poursuivre la trame évolutive de l‟histoire de la BD franco-belge décomposée en quatre principales phases, et ce afin d‟étudier la nature et les raisons de la constitution et de l‟évolution de la représentation de l‟enseignant dans le média. Rentrer dans une telle étude, c‟est au fond se demander en quoi la représentation de l‟enseignant dans la bande dessinée franco-belge dépend avant tout des évolutions de son média. Afin de répondre à cette question sera donc articulée l‟étude autour des quatre grandes phases chronologiques dégagées. Dans un premier temps, la bande dessinée franco-belge, embryonnaire, se constitue au long du XIXe siècle et au tournant du XXe siècle au sein des diverses formes de dessins de presse auxquels elle emprunte. Dans un second, celle-ci, désormais existante en soi, se consacre exclusivement et pour plus d‟un demi-siècle à la jeunesse notamment via le genre omniprésent de l‟aventure. Ces deux premières phases étirées sur près d‟un siècle constituent le premier chapitre de l‟étude de la représentation de l‟enseignant, enfermée entre son absence, son autorité et son discrédit (Chapitre 1). La troisième période dégagée est celle de la bande dessinée adulte qui apparait de manière quasi concomitante aux évènements de Mai 68, et alterne jusqu‟à aujourd‟hui les genres nouveaux que sont la bande dessinée tout public, politique, érotique ou historique, ou des anciens renouvelés par une certaine maturité. La quatrième et dernière phase dégagée est celle de la récente bande dessinée « scolaire », dont la vogue amorcée à la fin des années 1980 et au début des années 1990 par le triomphe de « l‟enfant terrible » perdure jusqu‟à aujourd‟hui dans des genres nouveaux. Ces deux dernières phases, qui se déploient de la fin des années 1960 à aujourd‟hui, représentent le deuxième chapitre portant sur l‟éclatement de l‟image de l‟enseignant (Chapitre 2).
  • 14. 14 CHAPITRE 1 : L‟IMAGE DE L‟ENSEIGNANT ENFERMÉE ENTRE ABSENCE, AUTORITÉ ET DISCRÉDIT
  • 15. 15 De ses début au cours du XIXe siècle jusqu‟aux années 1960, la bande dessinée franco-belge traverse deux étapes majeures, celles de sa formation et celle de son installation. D‟abord, elle émerge progressivement le long du XIXe siècle à partir du dessin de presse. Ensuite, à partir du tournant du XXe siècle et jusque dans les années 1960, elle s‟affirme en tant que telle, consciente d‟elle-même et de sa spécificité. A chacun de ces grands chapitres de l‟histoire de la bande dessinée correspond un contexte politique, social et éditorial particulier, et pour chacun de ces contextes se déploie un discours particulier, porteur d‟une représentation particulière de l‟enseignant. Le dessin de presse, moralisateur ou caricatural, alternant entre figure d‟autorité, de dérision, et cible de critiques, crée une dualité contrastée de la représentation de l‟enseignant qui ne disparaitra jamais. La bande dessinée de la première moitié du XXe siècle, majoritairement tournée vers l‟enfance et le récit d‟aventure, et confrontée à la fronde des pédagogues, évite d‟illustrer l‟enseignant. Enfin, si le dessin de presse invente donc « l‟élément organisateur » fondamental que constitue le motif d‟autorité, nous verrons en quoi la bande dessinée de la première moitié du XXe siècle le perpétue. Alors que dans un premier temps nous reviendrons sur la dualité de la représentation de l‟enseignant que crée le dessin de presse au XIXe siècle (Partie 1), un deuxième sera consacré à la bande dessinée de la première moitié du XXe siècle, qui jusqu‟aux années 1960, poursuit cet héritage dual en y ajoutant le phénomène d‟évitement de la représentation de l‟enseignant (Partie 2).
  • 16. 16 Partie 1 : Le dessin de presse et la naissance d’un persistant discours dual C‟est au XIXe siècle, dans le cadre spécifique de l‟épanouissement de l‟image illustrée, de la caricature et de l‟histoire en image que se construit la bande dessinée franco- belge, et avec elle commence la représentation des enseignants. En effet, avant que la bande dessinée telle qu‟on l‟entend aujourd‟hui apparaisse, celle-ci s‟est créée en puisant de ces trois différents types de dessins de presse, très présents au XIXe siècle. Au tournant du XXe siècle, l‟histoire en image des illustrés pour la jeunesse marque même la transition entre dessin de presse et véritable bande dessinée. Il apparaît qu‟à chacun de ces types de support correspond une logique particulière de publication, et avec elle une représentation différente de l‟enseignant : alors que l‟image populaire, moralisatrice, dépeint une figure d‟autorité et crée de fait le premier « élément organisateur » de la représentation de l‟enseignant, l‟histoire en image de fin de siècle destinée aux enfants n‟hésite pas à le tourner en dérision. La caricature, quant à elle, plongée dans le bras de fer politique entre Républicains et cléricaux autour de la question de l‟école, discrédite l‟enseignant, qu‟il soit laïc ou religieux. Dans un premier temps sera étudié le cas de l‟imagerie populaire (A), avant de s‟arrêter sur celui du dessin de presse satirique dans un second temps (B), pour enfin analyser le cas de l‟histoire en image dans un dernier temps (C).
  • 17. 17 A) L’imagerie populaire et l’enseignant comme figure d’autorité L‟imagerie populaire, aussi appelée image d‟Épinal en référence à la fabrique Pellerin d‟Épinal, principal producteur français d‟histoires en image durant la première moitié du XIXe siècle, correspond au principal de la presse enfantine du XIXe siècle. Ce n‟est qu‟au milieu du XIXe siècle qu‟elle s‟adresse en majorité aux enfants, plutôt qu‟aux artisans et aux paysans, ce qui marque le début d‟une vogue de 50 ans dans le monde entier. Son influence est très grande sur le peuple, qu‟il soit adulte ou non, tant l‟image peut être puissante dans ce qui n‟est justement pas encore la « société de l’image » qui est la notre. La bande dessinée profite, entre autres, de ce contexte d‟épanouissement pour émerger. Comme le dit Thierry Groensteen, « sans être tout à fait de la bande dessinée, elle prépare le public à sa réception, en l’habituant à la lecture d’un espace compartimenté, d’un multicadre où les dessins se succèdent in praesentia »19 . En effet, l‟image populaire est composée de seize vignettes20 en dessous desquelles s‟ajoutent des lignes de textes : si image et texte sont séparés de manière assez rigide, elle invente l‟histoire en petits carrés légendés. Anonyme. Histoire du petit désobéissant. N° 151, Metz : Imprimerie, Lithographie et Fabrique d'Images de Dembour et Gangel (1840-1851), vignettes 1-4/16 C‟est donc en partie dans ce cadre que commence la représentation des enseignants. Les thèmes abordés sont principalement religieux, militaires, historiques ou moralisateurs : les 19 GROENSTEEN Thierry. Op. cit. p.18 20 Parfois qualifiée de « gaufrier ».
  • 18. 18 publications destinées aux enfants illustrent des chansons ou des contes tels que les Contes de Perrault, mais sont aussi créées des histoires nouvelles telle que le Petit désobéissant. Datant des années 1840, elle décrit l‟histoire d‟un enfant qui enchaîne les mauvaises actions lui portant directement préjudice : « Il joue avec un pistolet, il blesse sa sœur. », figure sous la deuxième vignette. Doté de la même structure qu‟une fable de Jean de La Fontaine, le conte se termine par une morale : la dernière vignette le montre accoudé à une table, songeur devant un livre ouvert, avec comme légende « Il se repend de ses fautes, se corrige, il est aimé de tout le monde. ». D‟une logique grossière, cette image d‟Épinal est une mise en garde sans équivoque destinée aux enfants, jusque dans son titre. Parmi les fautes faites par l‟enfant, deux concernent le « pêché » de paresse et mettent en scène un professeur. La première vignette montre ce dernier pointant un doigt accusateur sur l‟enfant qui est doté d‟oreilles d‟ânes : « vous serez en prison, monsieur, vous avez été paresseux. ». La quatrième le place devant l‟école, tirant le garçon par les oreilles, avec comme légende « Il est conduit à l’école avec l’écriteau du paresseux. ». Vêtu avec une redingote, conformément à l‟époque et au statut de profession intellectuelle, c‟est plus par ses actions et son discours que par son apparence qu‟il s‟impose comme une figure d‟ordre et d‟autorité : ridiculisant l‟enfant en le comparant à un âne, étant le trait d‟union entre l‟échec scolaire et la prison, il n‟hésite pas même à le corriger physiquement, comme c‟était l‟usage à l‟époque. En effet, tout au long du XIXe siècle, si de nombreuses interdictions de la violence scolaire subie par les élèves sont prononcées et rappelées, notamment dans les nouveaux lycées napoléoniens 21 , dans l‟enseignement primaire d‟Etat22 ou dans les salles d‟asile23 , celle-ci persiste : « La répétition de ces interdits souligne, bien sûr, la persistance des châtiments corporels. »24 , nous confirme Alain Garcia. Il apparaît que l‟image d‟Épinal a aussi pu avoir une portée politique. C‟est le cas des élections législatives d‟aout-septembre 1881 et de la publication d‟une feuille intitulée Ce qu’a fait la République. Celle-ci relève pleinement de la propagande électorale républicaine et met en avant le bilan du républicanisme en France. Plus surprenant encore est le fait qu‟au bas de cette feuille est inclus une copie du bulletin de vote, preuve de l‟importance croissante que revêt l‟image pour la population : « Electeur Républicain, toi qui veux assurer le maintien de la République, vote pour M. « ». Détacher ce bulletin et le jeter dans l’urne. ». Parmi les 21 Créés en 1802. 22 Réorganisés trente ans après le secondaire par la loi Guizot. 23 Devenues écoles maternelles en 1881. 24 GARCIA Alain. « Violences scolaires dans l‟enseignement secondaire : lectures et (ré)actions ». Communication faite à Bommes (33210) le 4 juillet 2011, dans le cadre du séminaire d‟été de l‟association Résaida (« Violence… réalités et représentations »).
  • 19. 19 mesures présentées comme bénéfiques accomplies par la IIIe République, dans laquelle les Républicains sont véritablement au pouvoir depuis 1879 et la démission de Mac-Mahon, sont mises en avant des politiques aussi diverses que l‟instauration d‟une République parlementaire25 , la restauration du Parlement à Paris26 , le développement des chemins de fer, de l‟agriculture ou de l‟armée, ou encore la liberté de la presse27 promulguée quelques mois plus tôt. La première vignette qui nous intéresse illustre un professeur faisant cours, les devises de la République « Liberté, Egalité, Fraternité » inscrites au-dessus du tableau noir. La légende précise : « Son (la République) effort de prédilection s’est porté sur les lois d’éducation nationale, le budget des Ecoles a été doublé, et l’instruction de tous assurée ». En effet, c‟est le 16 juin 1881 que la première loi dite Jules Ferry, du nom du célèbre ministre de l‟instruction publique, rend l‟enseignement primaire public et gratuit. Elle sera complétée par la loi de 1882, qui impose un enseignement laïque dans les établissements publics. L‟instruction morale et civique remplace l‟éducation religieuse. La vignette illustre cette nouvelle catégorie sociale, ce nouveau missionnaire idéal républicain porteur des valeurs de la Anonyme. Ce qu'a fait la République. Série encyclopédique des leçons de choses illustrées. Feuille n° 6, Politique populaire.Elections législatives de 1881(21 aout et 4 septembre 1881). Vignette 8/16. 25 Depuis la naissance de la République en 1870 jusqu‟aux lois constitutionnelles de 1875, la question des institutions restait posée. 26 Celui-ci était parti à Bordeaux au moment de l‟invasion Prussienne, puis à Versailles d‟où fut menée la lute contre la Commune. 27 Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.
  • 20. 20 République, que Charles Péguy qualifiera plus tard d‟« Hussard noir »28 . Le professeur semble encore faire preuve d‟autorité : l‟ordre règne dans la classe. En opposition, la neuvième vignette insiste sur la laïcisation de l‟école et sur l‟écartement des enseignants religieux : « pour la première fois le respect absolu de la liberté de Conscience dans l’Ecole a été constitué par les lois, qu’il s’agisse du Prêtre, du Pasteur ou du Rabbin ». On peut voir ceux-ci se détourner de l‟école laïque que la République personnifiée leur impose. Instaurée par les lois Ferry, confirmée par la loi Goblet du 30 octobre 1886 qui confie à un personnel exclusivement laïque l'enseignement dans les écoles publiques, la laïcisation de l‟école française est pourtant beaucoup plus évoquée et plus âprement débattue au travers d‟un autre média, à savoir celui de la presse satirique. Cela est concomitant avec un certain déclin de l‟image populaire à la fin du XIXe siècle, sur lequel G. Sadoul revient : « Depuis 1880, Épinal ne fait plus guère que réimprimer ses anciens modèles. La mort en 1878 de l’habile illustrateur Pinot et la disparition du sensible Ensfelder ont marqué la fin d’une époque. Les modèles que créent après cette date Épinal et Pont-à-Mousson sont d’une extrême vulgarité et ils n’auront guère de succès auprès de l’enfance »29 . Toujours est-il que l‟imagerie populaire installe, et pour longtemps, « l‟élément organisateur » –cher à Jean-Claude Abric– de l‟autorité de la représentation de l‟enseignant. Anonyme. Ce qu'a fait la République. Série encyclopédique des leçons de choses illustrées. Feuille n° 6, Politique populaire.Elections législatives de 1881(21 aout et 4 septembre 1881). Vignette 9/16. 28 PEGUY, Charles. L’argent. Les Cahiers de la Quinzaine, 1913 29 SADOUL, G. « Les origines de la presse pour enfants ». In: Enfance. Tome 6 n°5, 1953.pp. 371-375.
  • 21. 21 B) La bataille satirique autour de la question scolaire engage le discrédit de l’enseignant De la même façon que l‟imagerie populaire a participé à l‟émergence de la bande dessinée, la caricature a aussi participé à ce mouvement au cours du XIXe siècle, ne serait-ce que parce que de nombreux auteurs de bande dessinées étaient caricaturistes avant d‟être dessinateurs, quand ce n‟était pas simultanément. Thierry Groensteen précise la porosité qui a pu exister entre les deux genres : « La publication des histoires en estampe de Töpffer30 est exactement contemporaine de l’affirmation d’une école française de la caricature, qui connait son apogée sous Louis-Philippe et Napoléon III »31 . De même, dans les années 1860, « la bande dessinée n’a plus d’identité propre, elle n’est plus qu’une variante de la caricature »32 . Il est vrai qu‟alors que la bande dessinée peine encore à s‟affirmer en tant que telle, la presse satirique illustrée est quant à elle en plein essor, connaissant son apogée à la fin du XIXe siècle alors que, on l‟a vu, la liberté de la presse est promulguée en 1881. La représentation des enseignants se poursuit sur ce média. Si elle est très prolifique à la fin du siècle autour de la question scolaire, elle existe néanmoins dès la première moitié du siècle, alors que la caricature de mœurs devient abondante et ce dès 1835. En effet, en 1845 et 1846, dans les dernières années de la Monarchie de Juillet, la revue Le Charivari publie une série de dessins de Daumier intitulée « Professeurs et moutards » alors qu‟un débat autour de l‟Université napoléonienne questionne son monopole33 , battu en brèche par une école « libre » et à dominante catholique. Pour autant, force est de constater la neutralité de ses dessins et du discours : « Demain nous nous occuperons de Saturne.... et je vous engage d’autant plus à apporter la plus grande attention à cette planète que très probablement vous n’aurez jamais de votre vie l’occasion de l’apercevoir !.. ». Relevant bien plus du registre humoristique que satirique, le principal intérêt de la caricature, au-delà de la timide raillerie de l‟inadaptée et cynique érudition de l‟enseignement, réside dans l‟image relativement traditionnelle qu‟elle donne de l‟enseignant : lunettes, pilosité fournie, tenue bourgeoise et traits de la sévérité tels que les sourcils froncés et les narines retroussées, maigre, l‟air intelligent mais peu avenant, pointant d‟un doigt impérieux. Voilà l‟essentiel de la représentation physique de l‟enseignant 30 Lui et son père se revendiquent de la caricature anglaise dont la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle a constitué un âge d‟or. 31 GROENSTEEN, Thierry. op. cit. p.17 32 Ibid. p.21 33 Les lois de 1806 et 1808 sur l‟université impériale réorganisent complètement le système éducatif, instaurant un monopole de l‟enseignement d‟Etat.
  • 22. 22 Anonyme. Sans titre. Album des Professeurs et Moutards, 1845-1846. Lithographie, 234 mm x 190 mm. Delteil 1445-2 qui a perduré et prévaut jusqu‟à aujourd‟hui : lorsqu‟elle n‟est pas comportementale, la sévérité et l‟autorité est marquée physiquement. Cette persistance nous est confirmée par Guillaume Doizy34 en affirmant qu‟avec Daumier, « l’enseignement a bien pris une place fondamentale dans la conscience collective, et l’image s’est emparée du sujet »35 . Il en va de même pour les acteurs d‟une organisation du Musée de l‟enseignement à Paris de 1952 intitulée « Un siècle d’enseignement à travers la caricature et l’image 1805-1905 », qui affirment que les illustrations du XIXe siècle « ont joué un rôle considérable dans la formation de certaines opinions collectives et dans l’instruction du peuple »36 . Si l‟image permet notamment de s‟évader ou encore la diffusion des découvertes scientifiques, « plus consciente et plus cruelle apparaît la caricature. Loin d’employer les moyens détournés d’une propagande insidieuse, elle va directement au but. L’image embellit, la caricature critique »37 . Or, c‟est pourtant par censure, à l‟œuvre dans la première moitié du XIXe siècle, plus sévère contre l‟image que contre le texte, ou même plutôt par autocensure de la part de la 34 Spécialiste de l'histoire de la caricature et du dessin de presse. 35 DOIZY, Guillaume. « La caricature politique de l'école au début de la IIIe République, enjeux d'une propagande » dans Art-Image(s)-Histoire. L’école : représentation(s), mémoire, actes du colloque organisé par l‟IUFM de Clermont-Ferrand, 4 et5 mars 2006. 36 « Un siècle d'enseignement à travers la caricature et l'image », Paris, Musée de l'enseignement, 1952, p. 8. 37 Ibid. p.9
  • 23. 23 caricature des mœurs, que l‟auteur se garde de véhiculer un message véritablement politique, lui qui « ne se réclame d’aucun système, d’aucune position partisane, ni même d’aucune LE PETIT Alfred. L'enseignement supérieur clérical. Le Grelot n°474, 9/5/1880. option précise »38 . C‟est véritablement avec la Troisième République que la caricature politique de l‟école, et avec elle celle des enseignants, s‟installe avec le débat autour de la question scolaire et des lois Ferry et Goblet, principal sujet d‟opposition entre les républicains et l‟Église catholique qui cristallise les tensions et les accusations, et ce malgré la loi de séparation de l‟Église et de l‟Etat de 1905 qui généralise pourtant la laïcisation. C‟est par ce biais que pendant trois décennies, la presse accorde une place souvent prépondérante à la question scolaire39 . Et c‟est dans cet affrontement entre école laïque et école catholique que la figure de l‟enseignant devient pour la première fois véritablement malmenée, comme nous le confirme Guillaume Doizy : « Et si les arguments touchent la raison, il faut avant tout s’en prendre à l’image de l’adversaire et créer un sentiment de répulsion irrationnel mais virulent 38 Daumier et l’Université. Professeurs et Moutards. Préface, catalogue et notices de Raymond Picard, Paris, Ed Vilo, 1969, p. 5. 39 OZOUF, Mona. L’Ecole, l’Église et la République,1871-1914. Paris, Point Histoire, 1992, p. 18.
  • 24. 24 à son égard. Dans cette optique, l’image satirique parait particulièrement efficace. Elle vise à détruire les idoles »40 . Une palette d‟arguments, plus ou moins grossiers, sont utilisés dans les deux camps. Le premier de ceux ci utilisé par les républicains anticléricaux est de présenter l‟Église comme antirépublicaine et antipatriote : vue comme responsable de la défaite de 1870 face aux Prussiens du fait de l‟enseignement religieux français incapable de préparer la jeunesse, inféodée au Vatican, monarchisante, elle est associée aux puissances oppressives. C‟est ainsi que le journal satirique républicain Grelot illustre en mai 1880 un enseignant jésuite41 présentant au tableau la République comme « un gouvernement de repris de justice ». Cette couverture illustre aussi la deuxième critique adressée à l‟école catholique, celle de la bêtise d‟un enseignement dogmatique adressé à des élèves d‟une docilité bornée que leur animalisation dénonce : ainsi des oreilles d‟ânes que possèdent les élèves sur la couverture, écoutant passivement le professeur. L‟animalisation peut aussi concerner l‟enseignant clérical : en plus d‟être présenté comme un ignorant, le dernier grand argument est celui de la perversité et de la violence des enseignants dont la caricature laisse entendre une pratique Anonyme. Le bouc clérical. Les Corbeaux (Paris) n°127, 1/9/1907 40 DOIZY, Guillaume. art. cit. 41 Interdits depuis l‟Ancien Régime, mais pourtant dénoncés.
  • 25. 25 récurrente voire généralisée. La couverture du journal libre-penseur Les Corbeaux datant de septembre 1907 retranscrit cet esprit : l‟enseignant clérical est un terrifiant bouc, animal satanique, qui attrape de sa main monstrueusement démesurée les enfants épouvantés. Si des affaires judiciaires peuvent révéler des violences scolaires terribles dans l‟enseignement religieux42 , elles restent pourtant une exception. Pire encore, c‟est la perversité sexuelle des enseignants cléricaux qui est dénoncée, amplifiant les accusations d‟atteintes à la pudeur ou de viols véritablement commis, tel que le cas de l‟affaire Flamidien à Lille en 1899, du nom de l‟enseignant congréganiste accusé à tort de pédophilie, et qui avait déchainé la presse anticléricale43 , donne un bon exemple. Le bouc est aussi un animal connu pour ses fortes émanations sexuelles... De son côté, la presse cléricale ne ménage pas non plus l‟enseignant républicain pourtant censé incarner l‟exemplarité de la République. L‟enseignement laïque est lui aussi présenté comme étant de faible qualité : fautes diverses sur le tableau noir et désordre de la classe sont monnaie courante. Au dogmatisme de l‟école cléricale est opposé le darwinisme et à la théorie de l‟évolution enseigné par l‟école Républicaine, que l‟Église considère comme une réduction de l‟homme à l‟état d‟animal. De même l‟enseignant peut être présenté comme un « rouge », un révolutionnaire opposé à l‟ordre de la société. Mais l‟argument le plus important reste celui d‟un enseignement « sans Dieu » qui produit nécessairement une jeunesse dépravée, dangereuse voire criminelle. Un dessin de 1909 du journal clérical Pèlerin est de ce point de vue très parlant : illustrant un lycée de jeunes filles comme il en existe depuis la loi dite Camille Sée du 21 décembre 188044 , il dénonce le changement pour les élèves que provoque le lycée laïc, qui fait passer les filles d‟une existence pieuse à une vie de 42 En 1887, un arrêté précise que les seules punitions autorisées aux maitres sont : « le mauvais point, la réprimande, la privation partielle de récréation, la retenue après la classe sous surveillance de l‟instituteur, l‟exclusion temporaire pour trois jours au plus » et qu‟il est « absolument interdit aux instituteurs d‟infliger aucun châtiment corporel » 43 Un journaliste écrit en 1899 : « Frère Flamidien ! Ce nom – naguère profondément ignoré – d’un humble religieux a retenti, durant ces derniers mois, dans le monde entier. La presse, la chanson, le dessin l’ont colporté partout, jusque dans les plus petites bourgades, avec une note infamante. Il a été cloué au pilori. Il est devenu, dans certaines bouches, une insulte, un terme de flétrissure. Est-ce juste ? Est-ce mérité ? ». Le 10 juillet 1899 est prononcé le non-lieu. SCHAEFFER, Bernard. Les grandes affaires criminelles du Nord, De Borée, 2007. 44 C‟est véritablement sous le Second Empire que commence l‟éducation des filles en France, avec la loi Duruy de 1867 qui s‟aligne sur les standards d‟établissement d‟écoles primaires masculines (objectif d‟une école primaire pour chaque commune de plus de 500 habitants), là où la loi Falloux de 1850 avait placé le seuil à 800 habitants, et qui réorganise le programme de l‟enseignement primaire féminin qui devient national. Les lois scolaires de 1881- 1882, en n‟établissement pas de différence entre les filles et les garçons, reviennent sur les programmes définis en fonction des rôles sociaux assignés aux femmes pour ce qui est de l‟enseignement primaire. La réelle mixité scolaire ne sera atteinte qu‟avec la loi Haby du 11 juillet 1975. A noter que la loi Camille Sée n‟aligne pas les programmes lycéens sur ceux des garçons et ne prépare non pas au baccalauréat mais seulement au diplôme d‟études secondaires ou au brevet supérieur. Les programmes de l‟enseignement secondaire ne seront alignés que par un décret du 25 mars 1924.
  • 26. 26 dépravation que symbolisent l‟air aguicheur et la cigarette. En effet, dans cette histoire, les filles fument, font preuve d‟initiative voire de supériorité vis-à-vis des hommes, courent à leur perte et terminent en enfer. Le dessinateur n‟hésite pas même à dépasser exagérément le discours républicain : une enseignante45 scande devant sa classe « EGALITE de l’homme et de la femme ? Jamais ! La femme seule doit voter et seule être élue ». Si les femmes obtiendront bel et bien le droit de vote le 21 avril 1944, le système gynocratique ainsi suggéré ne viendrait pas même à l‟esprit de la plus forcenée des féministes de la IIIe comme de la Ve République ! LEMOT, A. Choix d'une carrière. Le Pélerin, 1/12/1907. Vignettes 1 - 2/8 Enfin doit être signalée l‟émergence d‟un troisième discours minoritaire après 1900 qui échappe à la bipolarisation de l‟affrontement, et est expliqué par l‟émergence au tournant du siècle du mouvement syndicaliste et anarchiste46 . Si l‟enseignement religieux produit un bourrage de crâne inacceptable, la République, elle, défend à l‟école le patriotisme et le militarisme. Au fond, écoles catholique et républicaine sont mises dans le même sac disciplinaire de l‟exploitation capitaliste, tel que le suggère efficacement, sur une couverture du journal socialiste l’Assiette au beurre de 1904, la rencontre des deux fumées de cheminée entre deux camps que tout semble pourtant opposer. En définitive, l‟enseignant ne ressort pas indemne de cette bataille de l‟image, tour à tour présenté comme inculte, incapable, animal, monstre, tortionnaire, pédophile, traitre à la 45 Les premières institutrices laïques apparaissent en 1885. 46 Encouragés par la loi Waldeck-Rousseau de 1884 qui autorise la mise en place des syndicats et abroge la loi Le chapelier de 1791 qui proscrivait les organisations ouvrières.
  • 27. 27 Nation, révolutionnaire, militariste ou capitaliste. Si l‟image du professeur s‟imprime un peu plus dans la représentation collective, la véritable nouveauté est que le terrain de son discrédit GRANDJOUAN. sans titre. L'Assiette au beurre n°155, 19/3/1904 (La liberté de l‟enseignement) est engagé pour la postérité, sa légitimité et son autorité morale étant sacrifiée sur l‟autel de ce que Guillaume Doizy, pour le citer de nouveau, qualifie de véritable idéologie : « La caricature fonctionne donc comme une bataille de stéréotypes simples et peu nombreux mais efficaces, explorant et nourrissant les émois collectifs. La guerre d’images construit des représentations positives autant qu’elle élabore et conforte une image épouvantail et repoussante de deux écoles antagonistes, formant des sortes de contretypes symboliques. La caricature ne se donne pas pour but d’opposer des méthodes éducatives, mais de diffuser, par un moyen efficace et accessible au plus grand nombre, de l’idéologie. »47 . Dans son étude décrivant les rapports entretenus entre bande dessinée et gendarmes, Arnaud-Dominique Houte évoquait comme titre de sa première partie « la sédimentation d’un héritage satirique »48 . Si le sort qu‟a réservé la caricature au gendarme est différent de celui réservé à 47 DOIZY Guillaume. Art. cit. 48 HOUTE Arnaud-Dominique. « Des Pieds Nickelés à L‟enquête Corse, les gendarmes des bandes dessinées ». dans LUC, Jean-Noel, MEDARD Frédéric (sous la dir.). Histoire et Dictionnaire de la Gendarmerie de la Maréchaussée à nos jours. Éditions Jacob-Duvernet – Ministère de la Défense, Décembre 2013, 538 p.
  • 28. 28 l‟enseignant, la même formule pourrait être employée : la satire, non contente de créer la dualité de la représentation de l‟enseignant après le monopole de sa représentation autoritaire, la fait aussi perdurer. C‟est ce que le passage aux illustrés pour la jeunesse permet de confirmer.
  • 29. 29 C) L’histoire en image marque les débuts de la bande dessinée et avec elle la pitrerie de l’enseignant Au cœur de ce système caricatural, l‟enfant prend une place de plus en plus importante dans l‟imaginaire collectif. Ce n‟est pas un hasard si la maturation de l‟affrontement satirique autour de la question scolaire est contemporaine de la naissance des illustrés pour la jeunesse dans les années 1880, qui font la part belle aux histoires en image. Comme l‟affirme Thierry Groensteen, « pendant un temps, il semble que la profession se scinde en deux « familles », dont l’une continue de cultiver la satire sociale, tandis que l’autre se tourne vers le jeune public. »49 . « J’ai toujours écrit au moins autant pour les grandes personnes que pour les enfants »50 , affirme justement le dessinateur Christophe, dont la participation et le succès au Petit Français illustré apparu en 1889, « le journal des écoliers et des écolières », lance la presse enfantine illustrée en France. Important élément de l‟histoire de la bande dessinée française -qui commence alors à se stabiliser- Christophe crée notamment le personnage du savant Cosinus en 1893. Alors que les histoires en image de fin de siècle ne dépassent pas les quelques pages et sont narrativement limitée à l‟anecdote, L’idée fixe du savant Cosinu s, paru sous forme de feuilleton, est beaucoup plus ambitieux. La bande dessinée française possède là son premier grand héros enseignant, dont l‟histoire correspond à deux fortes logiques du récit au XIXe siècle, à savoir la satire des mœurs bourgeoises et le voyage. Le professeur Cosinus est avant tout un de ces bourgeois ridicules jusque dans leur propre nom -Zéphyrin Brioché- victime de sa propre bêtise. Professeur d‟astronomie théorique à la farfelue Ecole des tabacs et télégraphes, l‟histoire est une succession de ses pitreries, comme le texte associé au dessin l‟illustre bien dans cette vignette du premier des onze « chants » qui décomposent l‟histoire. Premier chant qui, dans sa description, ne cache pas le caractère bourgeois et empoté du protagoniste sur un mode picaresque : « Comment Zéphyrin Brioché ayant reçu une excellente éducation devint, sous le nom de savant Cosinus, effroyablement distrait.. ». Comme pour parachever ce tableau, le fait que Cosinus soit chaussé d‟un soulier blanc et d‟un soulier noir n‟est pas lié à une erreur d‟encrage mais bien la preuve qu‟Yves Robert et Francis Veber, les scénaristes du film Le grand blond avec une chaussure noire sorti en 1972 et qui met en scène Pierre Richard dans la peau d‟un violoniste étourdi, n‟ont rien inventé. La vignette sélectionnée est aussi la seule véritable scène plaçant le savant Cosinus en situation 49 GROENSTEEN, Thierry. Op. cit. p.28 50 Interview du journaliste Marius Richard en 1936.
  • 30. 30 CHRISTOPHE. L’idée fixe du savant Cosinus. 12e case du premier chant http://aulas.pierre.free.fr/chr_cos_01.html d‟enseignement, et même là la transmission du savoir n‟est pas visible puisque les élèves ne sont pas représentés. Ils ne le seront jamais, et pire encore, aucune autre situation d‟enseignement n‟existe : L’idée fixe du savant Cosinus est, en substance, une succession de voyages et de péripéties diverses, et le fait que le savant Cosinus soit enseignant n‟est en fait qu‟un prétexte narratif pour justifier son savoir qui lui est bien utile pour accompagner ses aventures et tenter de partir « civiliser les nègres » via des moyens de transports extravagants. Prétendant dans la préface avoir créé une œuvre moralisatrice, Christophe emploi un ton facétieux qui trahit déjà celui toute la BD : « Ce remarquable ouvrage est rempli d'aperçus nouveaux autant que philosophiques. Il est, à la fois, instructif et moralisateur. […] Moralisateur, parce que les nombreux séjours de notre héros sur la paille humide des geôles prouvent, jusqu'à l'évidence, qu'il est sage d'avoir la plus grande déférence pour les règlements en général et pour ceux qui sont contradictoires en particulier. Ils montrent aussi combien il est prudent de témoigner le respect le plus profond à tous ceux qui détiennent une part d'autorité, depuis le pygmée jusqu'au géant, du ciron jusqu'à la baleine, du roitelet à l'aigle, du Ministre à Monsieur le concierge. ». Placé entre l‟héritage moralisateur -dont il s‟affranchit de fait- et caricatural de la représentation de l‟enseignant qu‟offre le dessin de presse du XIXe siècle, le dessinateur lance, via le motif de la pitrerie, le discrédit de l‟enseignant dans la bande dessinée, qui continuera après lui.
  • 31. 31 Trait d‟union en termes de représentation de l‟enseignant, Christophe et son savant Cosinus l‟est donc aussi en termes de format et de public, qui sont bouleversés au tournant du siècle, comme le précise Thierry Groensteen : « […] les bandes dessinées seront de moins en moins nombreuses dans la presse adulte, pour disparaitre complètement après 1914-1918. L’histoire de la bande dessinée connait donc, au début du XXe siècle, une révolution majeure […]. La bande dessinée sera désormais, et pour la majeure partie du siècle, un phénomène de presse, et seulement en seconde instance un produit de librairie. Elle va se plier, par conséquent, au régime de l’histoire « à suivre », du feuilleton découpé en épisodes. Enfin, elle se laisse enfermer pour longtemps dans ce qu’il faut bien appeler, eu égard aux potentialités du média, le « ghetto » de la littérature enfantine, qui la confisque à son usage exclusif. Ces trois caractéristiques, qui touchent au support, à la forme narrative et au public, détermineront la création pendant plus d’un demi-siècle » 51 . C‟est particulièrement l‟évolution en termes de public qui marque durablement la représentation des enseignants, car avec elle les thèmes et les discours portés par la bande dessinée s‟enferment dans une logique particulière, qualifiée de « ghetto » par Thierry Groensteen, qui privilégie un registre humoristique simple qui parle aux enfants dans leur quotidien de vie ou dans leur imagination : l‟enseignant en fait logiquement les frais. La bande dessinée se met au service de la jeunesse, se crée pour elle et par elle : comme le dit Guillaume Doizy, « La multiplication des figurations de l’enfant reflète une profonde évolution sociologique et affective. »52 . C‟est en effet l‟enfant qui devient l‟acteur principal de l‟histoire de bande dessinée au début du XXe siècle. Le plus pertinent des exemples est celui de l‟incontournable série Bécassine, créée par Joseph Pinchon53 en 1905 et apparue pour la première fois la même année dans le premier numéro de La semaine de Suzette, magasine pour fillettes. Mais c‟est seulement en 1912 qu‟elle devient l‟héroïne de récits à suivre, ce qui fait d‟elle la première vraie série de l‟histoire de la BD française dans la mesure où une succession d‟épisodes met en scène le même personnage et est publiée en une collection d‟albums54 . Le premier de ceux-ci est L’enfance de Bécassine paru en 1913 dont le côté biographique est associé à la volonté des auteurs de donner à la série de la crédibilité, du réalisme voire un caractère quasi ethnographique sur l‟évolution de la société française55 .Dans cet album, le passage de la 51 Ibid. p.28-29 52 DOIZY, Guillaume. Art.cit. 53 Et dessinée par Caumery. 54 GROENSTEEN, Thierry. Op.cit. p.33 55 La série renseigne du déclin de l‟aristocratie, de la guerre à l‟arrière du front, des progrès technologiques ou encore du développement du tourisme.
  • 32. 32 CAUMERY (scénario), PINCHON J.-P. (dessin). Bécassine, t.1 : L’enfance de Bécassine. Paris : Edition Henri Gautier, 1913, extrait de la p.26, « Les bâtons » première classe de Bécassine montre ainsi une institutrice « crédible », et faisant donc preuve d‟autorité. Parée de lunettes, d‟un chignon serré et d‟une robe stricte, munie d‟une règle, elle sait aussi se montrer impérative : alors que Bécassine échoue à écrire droit, elle la réprimande en lui disant « Ce n’est pas bien, tu recommenceras chez toi et tu tâcheras de m’apporter demain de beaux bâtons bien droits ». Pourtant, autorité se confond une fois encore avec moquerie alors que l‟impertinence des réflexions de Bécassine remet en cause l‟institutrice : ainsi de « la première leçon qu’elle ne trouve point intelligente », de l‟institutrice qui fait « de vilains petits dessins », ou encore « Si Bécassine répétait comme ça tout le temps la même chose chez elle, pour ennuyer le monde, elle recevrait une paire de taloches ». L‟environnement dans lequel évolue Bécassine étant réaliste, ce n‟est pas de lui que provient l‟humour, mais bien du caractère niais et « bécasse » de Bécassine. C‟est, au fond, un procédé peu éloigné de celui du Huron qui, dans Les Lettres persanes de Montesquieu, découvre d‟un œil neuf et involontairement incisif les routines d‟une société qui lui est étrangère. L‟institutrice est donc relativement épargnée du discrédit dont la nouveauté est qu‟elle ne provient pas de sa propre attitude. On ne peut pas en dire autant de l‟album hors-série Bécassine maitresse d’école paru en 1921 : s‟incluant dans un des principaux réservoirs thématiques des séries de bande dessinées de la première moitié du XXe siècle, à savoir un épisode axé sur une activité originale, c‟est cette fois en tant que maîtresse que Bécassine fait preuve de bêtise. Sur la ligne du journal La semaine de Susette qui se veut « le complément
  • 33. 33 récréatif d’une éducation religieuse et intelligente », l‟album exploite l‟idée originale de consacrer chaque page de l‟histoire à une lettre de l‟alphabet, transformant ainsi le personnage de Bécassine en réelle enseignante auprès des enfants lecteurs. Pour autant, c‟est l‟identité niaise de Bécassine qui s‟impose à celle d‟enseignante -de substitution qui plus est- : le désordre de la classe est récurent, l‟écoute des élèves inexistante, et de nombreux ennuis leur arrivent. Bécassine quant à elle arrive en retard en cours, s‟endort en donnant la leçon, perd ses élèves, ou encore est perturbée par un hanneton tel que le montre l‟illustration. L‟idée lancée par Christophe de créer un anti-héros professeur se répètera, et qu‟ils soient personnage principal ou secondaire, les enseignants de bande dessinée n‟arrêteront jamais d‟évoluer entre autorité et pitrerie. A noter que, apparus à la même époque56 , d‟une part Les Pieds Nickelés, qui suit la même logique de « professionnalisation » des activités du héros, et L’espiègle Lili, qui détiennent tout deux le record de longévité pour une bande dessinée francophone 57 , appartiennent à la même veine de représentation exposée ici. Néanmoins, dans la mesure où ils représentent des enseignants plus tardivement que dans la période qui nous intéresse, nous reviendrons dessus ultérieurement. 56 L’Espiègle Lili commence à paraître dans Fillette en 1903, et Les Pieds Nickelés dans L’Epatant en 1908. 57 L’Espiègle Lili a été publié pendant 89 ans, contre 84 ans pour les Pieds Nickelés.
  • 34. 34 CAUMERY (scénario), PINCHON J.-P. (dessin). Bécassine, hors série numéro 2 : Bécassine maîtresse d’école. Edition Gautier-Languerau, 1921, page 19
  • 35. 35 Partie 2 : L’enseignant de bande dessinée, entre dualité de la représentation et absence Jusqu‟aux années 1960, la bande dessinée évolue peu vis-à-vis de la manière dont elle s‟est formée au tournant du XXe siècle : orientée vers la jeunesse, calibrée au format de la publication à suivre, la véritable innovation est que le thème de prédilection devient non plus le voyage mais l‟aventure, qui induit des ressorts narratifs plus complexes. C‟est une des principales raisons pour laquelle la représentation des enseignants subit un important phénomène d‟éclipse : sur les quelques 110 bande dessinées qui composent le corpus de cette étude, seules une vingtaine mettent en scène un enseignant sur une période de plus de 60 ans, là où plus d‟une centaine se concentrent sur les 50 dernières années. Le choix d‟inclure un personnage d‟enseignant à la narration n‟est pas prisé par les auteurs de bande dessinée, et c‟est là ce qui constitue majoritairement son enfermement, ainsi que le retard et la stagnation de sa représentation : ce sera l‟objet d‟une première partie (A). A côté de cela, une autre survivance de l‟époque de formation de la bande dessinée, elle-même héritée de la presse illustrée, est le dualisme de la représentation de l‟enseignant, qui, évoluant logiquement peu, continue à être tiraillée entre autorité et discrédit. Alors qu‟une deuxième partie s‟attardera sur la question de « l‟élément organisateur » fondamental d‟autorité que renvoi l‟image de l‟enseignant, justifié par l‟ordre qu‟il incarne (B), une troisième se consacrera à celle de la dérision qu‟elle suscite (C).
  • 36. 36 A) Absence : cachez cet enseignant… Toujours dans la même étude, Arnaud-Dominique Houte évoque l‟absence des gendarmes dans la bande dessinée de la période des années 1950-1960 avec comme titre de sa seconde partie la formule « Cachez ce gendarme… »58 . En ce qui nous concerne, il est permis de résumer la période allant des débuts de la bande dessinée jusqu‟aux années 1960 en détournant l‟expression : « Cachez cet enseignant… ». L‟absence de professeur dans la bande dessinée devenue véritablement bande dessinée franco-belge tient aux deux principaux facteurs que sont le monopole du récit d‟aventure et la fronde pédagogue. Le premier élément à prendre en compte est donc celui du genre de la bande dessinée : de la Belle Epoque avec Les Pieds Nickelés, aux années 1950 avec Blake et Mortimer ou Luky Luke qui s‟épanouissent, en passant par l‟entre-deux-guerres avec Tintin ou Spirou et Fantasio qui font leurs débuts59 , le genre de l‟aventure triomphe tel que l‟atteste le succès de ces désormais classiques de la BD. Sur toute la période, le western et la science-fiction sont au premier plan tous supports confondus, et sont rejoints à l‟après-guerre par la flibuste60 et les récits de cape et d‟épée qui connaissent une vogue jusqu‟aux années 1960. Influencée par les comics américains qui déferlent sur le marché francophone dès les années 193061 et impriment leur identité narrative aventurière de manière définitive, la BD d‟aventure laisse peu de place à la représentation de l‟enseignant. Faisant le constat de la faible présence du gendarme dans Tintin, Arnaud-Dominique Houte la justifie dans cette logique : « Pourquoi s’en étonner ? Les lecteurs et les auteurs de bandes dessinées partagent un goût pour l’aventure et l’exotisme qui ne laissent guère de place à la représentation d’une force de police trop banale. »62 . Une fois encore, la même réflexion peut être faite pour l‟enseignant, dont la banalité est même encore plus marquée que celle du gendarme dans la mesure où sa vocation n‟est pas de transmettre un savoir mais bien de faire respecter l‟ordre, soit une activité potentiellement plus « dynamique » et spectaculaire dans l‟esprit de tout scénariste et de tout dessinateur de bande dessinée. C‟est pourquoi, malgré ce que peut en dire l‟auteur, le 58 HOUTE, Arnaud-Dominique. Art. Cit. 59 La série Tintin commence en 1930, Spirou et Fantasio en 1938, Lucky Luke en 1946 et Blake et Mortimer en 1948. 60 Soit les histoires de pirates et autres corsaires. 61 Le Journal de Mickey, publié depuis octobre 1934, est créé par Paul Winkler qui est aussi fondateur de l‟agence OperaMundi, détentrice des droits des BD Disney en France ainsi que d‟autres comics américains. Après sa parution, le tirage monte très vite jusqu‟à 400 000 exemplaires. Si la publication est interrompue en 1944, elle reprend en 1952 pour ne plus jamais s‟interrompre jusqu‟à aujourd‟hui. 62 Ibid.
  • 37. 37 policier reste, avec le soldat, le type de fonctionnaire le plus représenté dans la bande dessinée. C‟est ce que nous confirme Pascale Gonod : « C’est donc la représentation de l’administration d’un Etat-gendarme qui domine. Cela explique que d’autres services publics ne soient que suggérés, notamment par les bâtiments publics, ou n’apparaissent sous les traits des agents comme simples figurants du récit. »63 . Et l‟auteur de citer, sur une période encore plus large que la nôtre, en ce qui concerne la culture, le musée, les archives, les maisons des jeunes et de la culture ; en ce qui concerne les transports, le métropolitain, les gares et chemins de fer ; au titre de la santé, l‟hôpital ; ou même encore avant cela la poste et le ramassage des ordures. Pas une mention de l‟enseignant de bande dessinée. Et il est vrai que nombreuses sont les fois où l‟enseignant est limité à un rôle de « figuration ». A ce titre, l‟exemple extrait du premier album de Spirou et Fantasio datant de 1950 intitulé 4 aventures de Spirou et Fantasio est saisissant : plongés dans une histoire d‟affrontement de boxe, les quelques rares passages mettant en scène un instituteur -qui sont pratiquement les seuls que connaîtra la série toute entière et ses 53 tomes- sont intercalés furtivement dans la trame de l‟histoire, tels de furtifs et secondaires ressors humoristiques. La manière dont, sur les 5 cases, les 3 cases prenant place dans une cour de récréation, et faisant finalement intervenir un instituteur, sont très fugacement intercalées dans le récit est de ce point de vue éloquente64 . Et elle renseigne d‟une importante vérité : la présence d‟un enseignant dans la bande dessinée est généralement conditionnée à celle d‟un enfant. Or, si sur la période les bandes dessinées sont destinées aux enfants, rares sont celles qui mettent justement en scène des héros enfants. S‟il peut néanmoins y en avoir, ce n‟est que dans la mesure où ceux-ci vivent des aventures « extrascolaires » et en aucun cas liées à un quotidien d‟enfant « normal » : les cas des séries Benoit Brisefer, possédant une force surhumaine, et de Zig et Puce, deux enfants cherchant inlassablement à atteindre l‟Amérique pour y devenir millionnaire, le montrent bien dans la mesure où très peu de passages -si ce n‟est aucun- ne les font s‟assoir sur un banc scolaire. C‟est en fait la question du thème de « l‟enfant terrible » qui est ici posée : très propice à la représentation d‟un enseignant dans la mesure où il est narrativement « compatible » avec le quotidien farcesque de vie de l‟enfant, le thème est pourtant absent de 63 GONOD, Pascale. « L'administration publique dans la BD » dans RIBOT Catherine (sous la dir.). Droit et BD : l'univers juridique et politique de la bande dessinée. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 1998. - 466,[1]p. (« Ecole doctorale» Droit - Science politique - Relations internationales) 64 A propos de la case de bande dessinée, Benoît Peeters nous confirme son caractère dynamique : « La force de la bande dessinée dépend pour sa part d’une segmentation : retenir les étapes les plus significatives d’une action pour suggérer un enchainement. Loin de se poser comme un espace suffisant et clos, la case de bande dessinée se donne d’emblée comme objet partiel, pris dans le cadre plus vaste d’une séquence. Toute vignette, en ce sens, est « à suivre ». ». PEETERS Benoit. Lire la bande dessinée. Flammarion, coll. « Champs », 2003.
  • 38. 38 FRANQUIN André . Spirou et Fantasio, t.1 : 4 aventures de Spirou et Fantasio. Marcinelle : Dupuis, 1950, page 22, cases 1 – 5 / 14 la bande dessinée franco-belge, entre L’espiègle Lili du début de siècle et les Cédric, Titeuf et autres Petits Spirou de la fin du siècle65 , qui feront les « grandes heures » du professeur de bande dessinée ! Cette inexploitation est d‟autant plus étonnante que de l‟autre côté de l‟Atlantique les comics américains en font dès le départ un de leurs inépuisables thèmes de prédilection66 . La seule exception à cette analyse est le cas du Professeur Nimbus, crée par André Daix en 1934, qui est l‟unique véritable enseignant et personnage principal sur la période. Mais l‟ambition de la bande dessinée est limitée : le format est celui du comicstrip67 , qui induit une bande de seulement quelques cases et un registre humoristique simple reposant sur l‟anecdote et le renouveau permanent de micro-scénarios. En effet, si le professeur Nimbus peut quelquefois se retrouver en situation d‟enseignement, la très grande majorité de ses aventures le font embrasser des situations et des états très divers : peintre, musicien, sportif, explorateur, etc. Lorsqu‟il est en classe, ce n‟est pas tant en sa qualité d‟enseignant qu‟il s‟impose, mais plutôt en sa capacité -ou sa non-capacité- de débrouillardise face à la filouterie des élèves avec qui il se place au même niveau, tel que l‟illustre le strip choisi. Pas réellement 65 Si l‟on excepte majoritairement les séries Quick et Flupke de Hergé parue en 1930, et Boule et Bill de Jean Roba, parue en 1962, qui correspondent à ce thème narratif et laissent un « créneau » de représentation à l‟enseignant, dont la régularité d‟apparition est d‟ailleurs toute relative. 66 Avec Buster Brown, les Katzenjamer Kids, Little Jimmy, Perry Winkle, entre autres et pour ce qui est des seuls débuts du comic. Le thème des enfants terribles trouve son origine dans la série de bande dessinée allemande Max und Moritz parue pour la première fois le 4 avril 1865. 67 Professeur Nimbus est diffusé par l‟agence Opera Mundi.
  • 39. 39 DAIX André. Professeur Nimbus, http://professeurnimbus.tumblr.com/ autoritaire ni réellement objet de dérision face à ses élèves, on sent bien que la vocation du professeur Nimbus n‟est pas d‟être devant un tableau noir, mais plutôt de vivre sa rebondissante vie, ce qui n‟est pas sans rappeler le savant Cosinus. Et c‟est là tout l‟intérêt du concept « d‟élément organisateur » de Jean-Claude Abric : si un artisan qui n‟aime pas son métier ne peut être réellement considéré comme tel, comment le peut alors un enseignant qui n‟est pas sévère, qui n‟enseigne quasiment pas ? Ces deux personnages posent eux aussi une question plus générale qui est celle du savant dans la bande dessinée : génies, savants, « professeurs », chercheurs ou spécialistes, sages et autres sorciers, on ne compte plus les personnages de bande dessinée se situant à la frontière de l‟enseignement. Comme l‟affirme Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Ganglof dans leur remarquable article étudiant les rapports entre savant et bande dessinée, « le lecteur, désireux d’établir une classification des personnages de bande dessinée sur la base de leur classification socioprofessionnelle, est assuré de trouver, dans le neuvième art, un nombre étonnamment élevé de figures de savants »68 . Possédant le savoir, ils ne le transmettent pas dans le cadre scolaire dans la mesure où ils ne sont tout simplement pas enseignants. Ils permettent à l‟auteur de BD de s‟approprier un protagoniste dont la science est favorable au récit d‟aventure, tout en s‟épargnant l‟inconvénient de justifier un statut de fonctionnaire par une quelconque activité d‟enseignement à l‟environnement narrativement plus statique et austère. Ce sont le savant Cosinus, le Professeur Mortimer, le Professeur Tournesol, le génie Léonard, le Comte de Champignac, le Grand Schtroumpf, pour ce qui est des plus connus. Et ne sont pas même évoqués les personnages plus secondaires qui parcourent régulièrement les séries d‟aventure et autres genres de la bande dessinée… C‟est, au fond, non pas une injustice intrinsèque au monde de la BD, mais bien de l‟ordre de la logique partagée au-delà de ce seul média : concernant le personnage cinématographique d‟Indiana Jones crée par George Lucas, qui peut 68 ALLAMEL-RAFFIN, Catherine, GANGLOFF, Jean-Luc. « Le savant dans la bande dessinée : un personnage contraint ». Communication et langages, n°154, 2007, p. 123-133.
  • 40. 40 prétendre être plus intéressé par l‟universitaire que par l‟archéologue aventurier ? Une des seules véritables exceptions à ce tableau est dans le 19e album des Schtroumpfs intitulé Le Schtroumpf Sauvage et paru en album en 199869 , où le Schtroumpf à Lunettes, éternel moralisateur ne cachant pas son admiration pour le Grand Schtroumpf, tente d‟inculquer des rudiments d‟éducation à un Schtroumpf sauvage70 . Tous les éléments de représentation de l‟enseignant sont là, du tableau noir et ses craies au pupitre et son encrier, en passant par la baguette, mais la « leçon » que donne le Schtroumpf à lunettes n‟a rien d‟académique, comme celui-ci n‟a rien d‟un enseignant, tant le système Schtroumpf n‟a rien à voir avec une administration d‟Etat. Une fois encore, s‟il en copie servilement les formes, l‟enseignant n‟est que l‟ombre de lui-même. Thierry CULLIFORD (scénario), MAURY Alain (dessin), Nine CULLIFORD (couleurs). Les Schtroumpfs, t. 19 : Le Schtroumpf sauvage. Le Lombard, novembre 1998, page.33, cases 9 – 11/11 Le deuxième élément à prendre en compte est celui de la fronde pédagogue, qui se déroule en deux temps. Le premier est celui de l‟entre-deux-guerres avec l‟attaque des milieux éducatifs face à la multiplication des bandes dessinées pour la jeunesse qui, il est vrai, subissent une dérive vers le divertissement, comme nous l‟explique Thierry Groensteen : « Depuis leur origine, les livres et journaux pour enfants sont investis d’une fonction éducative et moralisatrice ; ils accompagnent et prolongent le travail des parents et des maîtres d’école. Or, voici que la presse illustrée, les albums comiques et les romans 69 Si l‟album sort de notre période d‟analyse, la ligne aventurière de la série, de laquelle le 19e album ne sort pas, date bien de 1959 avec la parution des Schtroumpfs noirs, le premier album. 70 A noter la référence que fait tout l‟album au cas de Victor de l‟Aveyron, enfant sauvage né vers 1790 qui inspirera le film éponyme L’enfant sauvage de François Truffaut, sorti en 1970.
  • 41. 41 populaires édités sous forme de fascicules tournent le dos à cette mission, en ne prétendant plus qu’à l’amusement et à la distraction. Les éducateurs s’en alarment fort logiquement. »71 . Alors que les pédagogues laïcs s‟en prennent surtout aux questions de bon gout et de moralité, les catholiques s‟attachent au non respect et à la non-propagation des valeurs chrétiennes. A titre d‟illustration pour les premiers, on peut évoquer un inspecteur d‟enseignement primaire qui, en 1912, fait part de ses anxieux questionnements : « Je me demande avec inquiétude, je me demande pour qui et pour quoi nous travaillons… Est-ce pour livrer les âmes, à peine débrouillées, à de nouveaux et étranges éducateurs, à ces livraisons de romans à bon marché, à ces feuilles corruptrices parées des plus perfides attraits de l’image illustrée ? »72 . Si les « hommes à abattre » sont au départ les frères Offenstadt qui dominent la presse enfantine avec notamment les journaux l’Epatant et Fillette73 , c‟est dans la seconde moitié des années 1930 Paul Winkel et son monopole de la diffusion des comics, originellement adressés à un lectorat plus adulte, qui le devient. Celui-ci le reste au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, qui marque le deuxième temps de la fronde pédagogue qui évolue et se renforce dans un contexte nouveau : « Guerre froide, corporatisme professionnel, protectionnisme culturel, résistance à la modernité et croisade moralisatrice se conjuguent donc pour réclamer des mesures législatives »74 , affirme encore Thierry Groensteen. Celle-ci débouche sur la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 qui concerne toutes les publications destinées à l‟enfance et à l‟adolescence, périodiques ou non, dont l‟article 2 affirme que ces publications « ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche, ou tout actes qualifiés crimes ou délits, ou de nature à démoraliser l’enfance et la jeunesse »75 . Ici, les mentions de « paresse » ou encore de « tout actes de nature à démoraliser l‟enfance » concernent tout particulièrement la représentation de l‟enseignant qui peut moins se permettre de le tourner en dérision et ainsi d‟être amorale, « démoralisante » ou incitatives à la paresse. Plus que la censure, c‟est l‟autocensure des auteurs, imposée par les éditeurs désireux de prévenir de potentielles interdictions, qui contribue à restreindre le choix de ce personnage de bande dessinée. Toujours en évoquant l‟absence des gendarmes, Arnaud-Dominique Houte complète cette réflexion : « Appliquée avec sévérité, cette législation rigoriste incite les éditeurs à privilégier des sujets humoristiques ou exotiques, moins susceptibles de subir les 71 GROENSTEEN, Thierry. Op.cit. p.47 72 PECAULT, Félix. L‟éducation publique et La vie nationale. 1923, 414 p. 73 Qui publient respectivement Les pieds Nickelés et L’espiègle Lili dont nous avons déjà évoqué « l‟impertinence » du récit. 74 GROENSTEEN, Thierry. Op.cit. p.54 75 Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
  • 42. 42 foudres de la censure. Du reste, les dessinateurs d’armes à feu ont d’autant plus intérêt à se cantonner au Far West que leurs lecteurs préfèrent les aventures lointaines »76 . L‟auteur confirme ici notre analyse de l‟absence de l‟enseignant de bande dessinée par le double constat de la restriction « morale » voire politique, et de la domination du récit d‟aventure qui se superposent simultanément. A tout cela s‟ajoute enfin le fait que la bande dessinée spécifiquement belge est naturellement marquée par une certaine forme de conservatisme, comme le confirme Philippe Delisle dans son article sur les missionnaires de bande dessinée : « Mais l’un et l’autre (les journaux Spirou et Tintin) demeuraient marqués par un certain conformisme moral, par la volonté d’éduquer la jeunesse selon les valeurs de scoutisme, et plus largement du catholicisme. »77 . En guise de conclusion, le simple fait qu‟avant les années 1970, une série comme Asterix, avec La Serpe d’or et Le Combat des chefs, ne donne qu‟un rôle anecdotique à un enseignant, pour consacrer après cette date des albums entiers à des enseignants ayant une place prépondérante dans le scénario, avec en 1991 La Rose et le Glaive, où une éducatrice de Lutèce s‟installe dans le village gaulois, et en 1993 Asterix et la rentrée Gauloise, dont le titre parle de lui-même, est à ce titre exemplaire. Cette absence est aussi la raison pour laquelle, par la faiblesse du nombre des « éléments périphériques », ou par l‟absence de remise en cause du noyau de représentation et de ces « éléments organisateurs » –sur lesquels nous allons revenir en détail– tels qu‟ils ont été définit à la naissance de la bande dessinée, qu‟elle induit, la représentation de l‟enseignant s‟est retrouvée si longtemps enfermée. 76 HOUTE, Arnaud-Dominique. Art.cit. 77 DESLILE, Philippe, « Le missionnaire dans la bande dessinée franco-belge : une figure imposée ? » Histoire, monde et cultures religieuses 1/ 2007 (n°1), p. 131-147. URL : www.cairn.info/revue-histoire-monde-et- cultures-religieuses-2007-1-page-131.htm.
  • 43. 43 B) Autorité : un élément organisateur fondamental et justifié DE MONTAUBERT Roland (scénario), PELLOS René (dessin). Les Pieds Nickelés, t.18, Les Pieds Nickelés au lycée. Société Parisienne d‟Edition, 1952 (Les Beaux Albums de la jeunesse joyeuse). Page 41, cases 7-8/8 La représentation duale de l‟enseignant, partagée entre autorité et dérision, est avant tout celle de l‟autorité. Afin d‟analyser ces « leitmotivs » de l‟image de l‟enseignant de bande dessinée seront utilisés les concepts de stéréotypes du premier et du second degré. Autour de la question de l‟autorité, c‟est celui de stéréotype du premier degré qui est utile, définit comme une « énonciation au premier degré, qui utilise le stéréotype comme un signe ordinaire et table sur ses valeurs de signification, ses vertus constructives en tant que symbole et sur l’autorité qu’il représente. » 78 . Produit d‟une sédimentation de représentations constituées depuis des siècles dans de nombreux médias, le stéréotype de l‟enseignant comporte un certain nombre de traits dont nous en retiendrons quatre et que l‟extrait de l‟album de 1958 Les Pieds Nickelés au lycée illustre. Le premier est celui de ses attributs faciaux : paire de lunettes, pilosité -barbe ou moustache- fournie, sévérité et « érudition » des traits marqués et vieillissants de son visage, tous témoignent avant tout d‟un homme de science et de sagesse dont le haut niveau de connaissances est incontestable. Le second trait est celui de ses attributs vestimentaires : paré d‟un poussiéreux costume-cravate ou nœud papillon, son habit donne deux enseignements. D‟une part, son caractère « bourgeois » participe du rôle de modèle que, de tout temps, se doit d‟avoir l‟enseignant, comme ce fut le cas dès l‟instauration de l‟école républicaine : « A la ville comme à la campagne, l’instituteur, incarnation de la République et concurrent laïc du prêtre, représente le progrès et doit se conduire de façon irréprochable, être un exemple contagieux, susciter l’admiration. Labeur, 78 DUFAYS, Jean-Louis. Stéréotype et lecture. Liège, Margada, 1994, p.233.
  • 44. 44 altruisme, simplicité et dignité, bienséance et civilité doivent marquer son existence. »79 . D‟autre part, son caractère souvent désuet ou débraillé peut être interprété comme le fait que l‟enseignant n‟appartient pas à son époque, possède déjà un train de retard vis-à-vis de la génération à laquelle il enseigne. Le troisième trait est celui de la situation active d‟enseignement, symbolisé par la baguette, la règle ou la craie tenue en main et, bien entendu, la salle de classe dans laquelle le professeur s‟adresse aux élèves depuis son bureau ou debout sur l‟estrade : rares sont les fois où celui-ci a un autre rôle que celui de simplement enseigner. Enfin, le dernier trait, auquel les trois précédents participent, est celui de l‟autoritarisme, qui est marqué jusque dans le nom de l‟enseignant80 . L‟enseignant n‟en est pas un s‟il ne fait pas preuve d‟autorité de quelque manière que ce soit : par son apparence, par son activité de surveillance, d‟enseignement ou de répression. Vieillesse et austérité de l‟apparence, situation active d‟enseignement, exercice de l‟autorité : voilà les trois principaux « éléments organisateurs » qui constituent le noyau de représentation de l‟enseignant dans la bande dessinée franco belge de première moitié de siècle. Mais le trait le plus important des quatre reste l‟autorité, dans la mesure où, souvent, le professeur est tenu à ce seul rôle, avant même celui d‟enseigner. Qu‟il y ait une dimension autoritaire dans le travail d‟enseignement, ou même que celle-ci ait pu être profondément établie dans le passé81 , n‟est pas faux, mais elle n‟est pas exclusive. Si l‟autorité, simplement définie dans le Trésor de la langue française comme le « pouvoir d'agir sur autrui»82 , peut parfois être vu comme étant le principal outil de l‟enseignant83 , toutes les activités de pédagogie, d‟incitation à la participation de l‟enfant, de conseil d‟orientation, de dialogue avec les parents d‟élèves, qui constituent le métier d‟enseignant, sont occultées, tel que le démontre l‟extrait du quatrième album de Benoit Brisefer sorti en 1969 et intitulé Tonton Placide. Sur la gauche de la vignette, l‟enseignant représenté, qui est un des seuls que compte toute la série, n‟a pas d‟autre objectif que de justifier un environnement scolaire par le plus évident et réducteur des stéréotypes. Pire, 79 THEVENIN, Anne, COMPAGNON, Béatrice. Histoire des instituteurs et des professeurs : de 1880 à nos jours. Perrin, 2010 (Tempus) 80 Monsieur Rectitude dans Génial Olivier, Monsieur Latouche dans l’Élève Ducobu, Augustin Glossaire dans Kid Paddle, Louis Guillemet dans Les Profs : tous correspondent à des enseignants faisant preuve d‟autorité. 81 « Comme celle de la caserne et du lycée, la comparaison du maître d’école et du sous-officier était au XIXe siècle dans l’ordre des choses. Elle risque aujourd’hui de paraître arbitraire ou incongrue ». CHANET, Jean- François. « La férule et le galon. », Le Mouvement Social 3/ 2008 (n° 224), p. 105-122. URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-3-page-105.htm. 82 http://atilf.atilf.fr/tlf.htm 83 « Le pouvoir de l’instituteur sur ses élèves est une délégation de l’autorité paternelle. C’est là qu’il doit puiser sa principale force. Les familles, en se déchargeant sur l’instituteur ou l’institutrice du soin d’instruire et d’élever leurs enfants, remettent entre ses mains une partie de leur autorité. Autrement, le maître, la maîtresse, n’aurait pas le droit de se faire obéir », disait un inspecteur primaire à Paris. CUISSART E. « Autorité » dans BUISSON Ferdinand (sous la dir.). Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire. Alcan, Paris, 1929 (troisième réédition après 1887 et 1911)
  • 45. 45 GOS (scénario), PEYO, WALTHERY François (dessin). Benoit Brisefer, t.4 : Tonton Placide. Dupuis, 1969. Page 5, case 1 / 7 l‟autorité de l‟enseignant peut parfois se muer en sadisme. Comme l‟affirment encore Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Gandoff, « une des manières de procéder adoptées par les auteurs de BD consiste à extraire un personnage de l’histoire des sciences et à l’utiliser en grossissant les éléments anecdotiques ou légendaires qui sont rattachés à lui. »84 . Sans aller jusqu‟à chercher un personnage archétypal de l‟histoire de l‟enseignement, le mythe de l‟enseignant sadique est bien connu, et largement répandu dans l‟imaginaire social comme dans la bande dessinée : avec l‟instituteur des 4 aventures de Spirou et Fantasio de 1948, le Monsieur Rectitude de la série Génial Olivier, l‟instituteur Latouche dans la série L’élève Ducobu, et le professeur de français Louis Guillemet de la série Les Profs, le sadisme des enseignants en bande dessinée fait preuve d‟une belle régularité. Finalement, si ces stéréotypes du premier degré ont été tellement utilisés jusqu‟aux années 1960 -et après- dans le cadre du récit d‟aventure classique, c‟est, comme le disent Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Gandoff, « parce qu’il contribue à la lisibilité du récit qui se veut sans ambigüité. Les auteurs adoptent sans hésitation les prescriptions d’un code culturel dont la connaissance préalable permet au jeune lecteur visé d’établir une relation de familiarité quasi instantanée avec les personnages du récit. »85 . Seul véritable motif « d‟espoir » pour que la représentation de l‟enseignant sorte de ses stéréotypes, celle-ci peut parfois flirter avec le réalisme. C‟est le cas de la série littéraire Le Petit Nicolas qui, si elle reste une fiction, n‟en demeure pas moins ancrée dans un certain réalisme et une certaine vraisemblance : si la maîtresse peut se montrer sévère, ce n‟est pas son unique rôle. Nicolas la trouve généralement « chouette », preuve de son caractère humain et bon pédagogue. Dans l‟histoire Le nez de tonton Eugène du second recueil du Petit Nicolas intitulé Les récrés du Petit Nicolas, sa manière de gérer une pitrerie 84 ALLAMEL-RAFFIN, Catherine, GANGLOFF, Jean-Luc. Art.cit. 85 Ibid.
  • 46. 46 GOSCINNY (scénario), SEMPE Jean-Jacques (dessin). Les récrés du Petit Nicolas. Edition Denoël, 1963, page 25 de Nicolas, qui semble crédible et proportionnée, pourrait être celle de nos propres souvenirs d‟enfance : « Alors, moi, j’y suis allé en pleurant, j’ai mis le nez sur le bureau de la maîtresse et elle a dit qu’elle le confisquait, et puis elle m’a donné à conjuguer le verbe « Je ne dois pas apporter des nez en carton en classe d’histoire, dans le but de faire le pitre et de dissiper mes camarades.». ». Ce réalisme de la représentation de l‟enseignant, qui échappe à l‟image purement archétypale, sera un des principaux schémas et registre de représentation de l‟après - années 1960 avec notamment la BD adulte. Cette prégnance de l‟autorité de l‟enseignant de bande dessinée est aussi expliquée et justifiée narrativement par l‟ordre que celui-ci incarne. En effet, comme expliqué précédemment, de par plusieurs aspects, un certain conservatisme moral règne sur la bande dessinée franco-belge jusqu‟aux années 1960. Il n‟est guère nécessaire de rappeler la crainte des pédagogues pour comprendre comment la bande dessinée a inversement pu livrer une version idéalisée des institutions sur lesquelles repose l‟ordre traditionnel d‟une société. Nombreuses sont les fois où l‟enseignement, et avec lui l‟enseignant, sont vus comme marqueurs de stabilité, voire de progrès. Ainsi du deuxième album d‟Asterix de 1962 intitulé La Serpe d’or, qui, dans sa première page, présente le village gaulois qui « vit en paix », avec entre autres « Assurancetourix, le barde, (qui) instruit ses élèves ». Ainsi aussi de Lucky Luke : dans Ruée sur l'Oklahoma, le 27e album de la série publié en 1960, la construction extraordinairement rapide d‟une ville n‟épargne pas le spectacle d‟un professeur construisant
  • 47. 47 GOSCINNY René (scénario), MORRIS (dessin). Lucky Luke, t.39, La Ville fantôme. Éditions Dupuis, 1965. Page 41, cases 4 - 5 / 7 sa propre école. Dans La ville fantôme, enfin, le 39e album publié en 1965, la fin de l‟histoire est celle de la repopulation d‟une ville longtemps abandonnée : l‟illustration renseigne comment l‟enseignement symbolise la reprise des activités et de la vie d‟une société, elle- même symbolisée par le triangle dessiné au tableau au moment où la ville a été quittée en précipitation, qui est achevé par l‟institutrice au moment où celle-ci revit. Mais le progrès incarné par l‟école et l‟enseignant est aussi celui de l‟acculturation qui passe par lui : dans le deuxième album de Tintin de 1931 intitulé Tintin au Congo, Tintin prend la place d‟un missionnaire belge pour assurer un cours à des petits Congolais qui ne cachent pas leur respect pour lui, et au travers lui toute la colonisation belge. Dans le septième album d’Asterix publié en 1966 et intitulé Le combat des chefs, un cours de latin enseigné dans un village gaulois, de même que la toge portée par le professeur et les références à la gloire romaine dressée sur le mur, incarnent la « romanisation » gauloise, et ne sont pas sans rappeler l‟exemplarité et l‟autorité, liée à l‟idée d‟un certain progressisme, dont jouissaient les
  • 48. 48 GOSCINNY René (senario), UDERZO (dessin). Astérix, t.7 : Le Combat des chefs. Dargaud, Paris, janvier 1966. Page 15, cases 5 – 7 / 15 enseignants de l‟école républicaine dans l‟imagerie populaire au XIXe siècle86 . Enfin, le professeur peut tirer son autorité du fait qu‟il est un acteur fondamental de la formation de l‟enfant vers l‟âge adulte, garant de sa stabilité morale comme de sa réussite scolaire et professionnelle. Ainsi, dans L’enfance de Bécassine, déjà cité, la « biographie » de Bécassine passe par l‟épisode de ses premières classes. De même, dans le récit plus réaliste qu‟est Les Aventures de Tanguy et Laverdure, le premier album sorti en 1961 et intitulé L’Ecole des Aigles suit les premiers pas des héros de la série alors qu‟ils obtiennent leur première affectation à la base navale de Meknes au Maroc après être sortis de l‟Ecole de l‟air de Salon- de-Provence, qui forme des officiers de l‟armée de l‟air française. La formation reçue à cette école, qui leur a permis d‟obtenir leurs compétences en aviation, est manifestement complétée lors de ce cours donné par un supérieur de la base, qui est elle aussi une « école » de formation pour ces deux nouvelles recrues. Enfin, plus réaliste encore est le récit biographique de la vie Baden Powell fait par Jijé et paru en 1950 : celui-ci raconte comment « un des plus célèbres éducateurs anglais » du collège de Charterhouse a su faire preuve d‟une pédagogie remarquable en valorisant, par une « punition » intelligente, la capacité du futur fondateur du scoutisme à passer son temps dans les taillis plutôt qu‟à être assidu en cours. Un mois après l‟évènement, l‟élève Powell fera « de sensibles progrès » en cours. Tel un écho à notre analyse, la clairvoyance pédagogique du maître est assortie d‟une répression physique sévère, dont l‟autorité s‟en retrouve instantanément justifiée. 86 Est-ce un hasard si le thème du gallo-romain est abordé et critiqué à de nombreuses reprises dans Asterix, série parfois accusée de faire preuve de chauvinisme ? A ce titre, et même si ce n‟est pas visible dans l‟extrait sélectionné, le latin enseigné dans les écoles gauloises au détriment du gaulois serait aussi néfaste que l‟éducation civique était bénéfique à l‟instauration de l‟école républicaine, remplaçant l‟éducation religieuse qui a parfois pu être vue comme liée à l‟étranger. Mais ce ne sont là que des suppositions.
  • 49. 49 CHARLIER Jean-Michel (scénario), UDERZO Albert (Dessin). Les aventures de Tanguy et Laverdure, t.1 : L'École des Aigles. Dargaud, 1961 (collection « Pilote »). Page 19, case 2 / 11 JIJE. Baden Powell. Dupuis, 1950. Page 4, cases 3 – 6 / 12