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Article blues urban culture

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Musique ( Le Blues

                                                                  La melancolique melodie
                                                                      ´            ´

     Né de l'esclavage et de la migration des cultures, le Blues est une forme particulière de musique.
     Expression des plaintes mais également de la fierté de tout un peuple en souffrance, les noirs américains,
     le Blues est au départ un véritable exutoire communautaire. Il exprime à la fois la douleur et fédère les
     âmes. Depuis, il s'est démocratisé et est à la base de bon nombre de styles musicaux. Histoire de cette
     complainte ô combien symbolique.
     La culture africaine, véritable commencement                            africaine, à tout jamais. Comme le dit Ali Farka Touré "il n'y a pas
     Le Blues est un large mouvement musical, qui a véritablement            des Américains noirs, mais seulement des Noirs en Amérique".
     pris plusieurs sens au cours de son évolution, au sein de lieux         Le Blues est alors une façon, parmi d'autres, d'établir un lien
     différents. D'une part, ses origines peuvent être reliées à la          direct avec les ancêtres africains et leur pays.
     tradition musicale africaine, au Nord-ouest principalement. De
     l'autre, ce style est "né à nouveau" aux États-Unis, au sein des        Les autorités ont d'ailleurs compris le pouvoir de résistance
     terres cultivables où travaillaient les esclaves afro-américains.       et d'insoumission de la musique, pour les esclaves travaillant
                                                                             dans les plantations. Une loi de 1740 interdit par exemple à
     Mais revenons au "commencement", à la culture africaine                 ces derniers, sous peine de mort, de jouer des instruments de
     elle-même, où la musique occupe depuis longtemps une place              musique.
     fondamentale, reconnue d'"utilité publique". Ali Farka Touré,           C'est notamment l'utilisation de tambours et de fifres - petites
     l'une des principales figures du Blues africain, affirme dans le          flûtes en bois - qui est visée.
     documentaire de Martin Scorsese Du Mali au Mississippi, que la
     musique est au cœur même de la culture africaine.

     En effet, la musique ou la danse y ont autant d'importance que
     la religion et la vie sociale. Ces formes artistiques ont un rôle
     de cohésion et de rassemblement du public, s'intégrant souvent
     au sein de véritables rituels ou cérémonies. Au Mali, et dans
     plusieurs autres états africains, les griots, "conteurs musicaux",
     font d'ailleurs partie d'une caste spéciale dans la société. Un
     devoir et une forme particulière de respect leur sont donc accordés.

     La notion de cohésion sociale par la musique, ou par le chant
     particulièrement, prend tout son sens dans les pratiques qui en
     sont faites par les esclaves noirs-américains. En effet, dans les
     champs de coton, où règne la domination de "l'homme blanc" et
     la dureté des conditions de vie et de travail, ceux-ci survivent
     grâce à cette cohésion et cette solidarité fondamentales. Tous
     rassemblés autour de la foi, de la musique ou autres, ils forment
     alors une communauté, sans vraiment être conscients de sa
     puissance. La musique va devenir un véritable moyen de survie.

     Le Blues, rebelle identité
     Les esclaves vont faire part, dans leurs chants et par leurs rythmes,
     d'une colère et de plaintes à l'égard des maîtres esclavagistes et de
     leurs pratiques abusives. Cette forme musicale liée à une période
     particulière, cet "ancêtre" du Blues, initialement chantée et dont
     la partie instrumentalisée ne sera techniquement enregistrée que
     plus tard, se positionne autour d'un rattachement régulier aux
     racines africaines, comme une marque indélébile de l'identité de
     ces hommes et femmes africains exilés contre leur gré sur cet
     inconnu territoire : les États-Unis.

     Dans les faits, les plus terribles, des africains ont en effet été
     retirés de force de la terre où ils évoluaient et où ils s'étaient      Otha Turner - musicien phare du style Fife and Drums
     construits, mais jamais le système esclavagiste n'a pu leur retirer     (littéralement fifres et tambours) - affirme que ces instruments
     leur culture. Les esclaves africains ont emmené avec eux sur le         avaient une importance capitale dans la vie culturelle et sociale
     territoire américain, et sur tant d'autres, leur esprit et leur âme     africaine, et qu'ils sont devenus, du temps de l'esclavage, des

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Musique ' Le Blues

                                           La melancolique melodie
                                               ´            ´

outils de regroupement et d'entrain à la solidarité. Le tambour,         Ouverture et démocratisation, le Blues élargit ses horizons
par exemple, par la puissance de ses sonorités et de ses rythmes,        Le Blues s'est largement modernisé au fil du temps et son
s'associait bien avec le travail de la terre, "brut" et répétitif, et    évolution est significative. Initialement, les instruments étaient
offrait un certain courage.                                              moins présents que la voix, voire inexistants, pour une raison
Après l'interdiction, pour ne perdre sous aucun prétexte cette           matérielle. Le chanteur ou la chanteuse exprimait sa douleur, sa
dimension "entraînante" des percussions, les esclaves ne                 tristesse, ou sa condition de vie, accompagné par des chœurs
se laissent pas abattre et trouvent d'autres moyens, d'autres            très présents. Les formes musicales des negro spirituals et du
instruments, quelques fois même étranges et insolites. Par               Gospel, styles particuliers constitués de chants religieux, sont
exemple, pour détourner la loi, ils développent, à leur façon, le        intimement liés au Blues.
Jig & Clog dansing (les "claquettes", introduites par les colons
irlandais aux États-Unis). De telle sorte que le bruit des fers sur
le sol, qui les attachent à la terre où ils travaillent, imite le son
des tam-tams.

La musique demeure un moyen, pour les afro-américains, de
trouver du courage et de ne pas oublier leurs racines et leur
appartenance à la diaspora africaine, à travers le Monde.

Cette cohésion va être largement renforcée par l'isolation
socioculturelle généralisée des esclaves aux États-Unis,
notamment par l'interdiction d'alphabétisation et de possibilités
d'accès à la culture. Paul Gilroy insiste sur le pouvoir expressif
que prendra alors la musique. L'expression corporelle ou
musicale devient rapidement le seul moyen d'expression. Ce                                                                       Alan Lomax
n'est plus le langage qui fait apparaître le Monde, comme dans les
sociétés occidentales, ce sont la musique, les gestes et la danse        Un des hommes qui s'est intéressé le premier à cette nouvelle
qui deviennent, au sein de ces communautés, aussi importants             culture musicale est le musicologue et folkloriste américain
que la parole, voire plus, comme l'affirme le poète et écrivain           John Lomax. Il s'attache, dès 1933, et avec l'aide financière de
martiniquais Édouard Glissant.                                           l'American Council of Learned Societies (Conseil Américain
                                                                         des Sociétés Savantes), à élaborer un travail de collecte des
Pour Toni Morrison, célèbre auteure afro-américaine du début             musiques produites dans les états du Sud des États-Unis, et
du XXe siècle, ces musiques devaient être faites de messages             un peu partout dans le pays. Ces sons captés, ces musiques
simples, pour établir un dialogue d'égalité entre les artistes et        particulières représentent, pour lui, des éléments de mémoire
les auditeurs. Paul Gilroy confirme cette idée lorsqu'il dit que          aussi importants que la parole ou des écrits. Un patrimoine à
"l'art n'agit plus dans un rapport de domination par rapport à           part entière.
celui qui écoute, mais comme un dialogue démocratique et
communautaire à part entière".                                           John Lomax, accompagné de son fils Alan - qui poursuivra
                                                                         le travail de son père -, souhaite "préserver le passé" par
Toute culture prend une nouvelle dimension à partir du moment            ces enregistrements. Mais il ne s'arrête pas là et souhaite
où elle est "réimplantée" dans un espace différent de son origine.       que les musiques captées, notamment celles des esclaves
Si cette culture s'établit au sein d'une société qui ne la définit        noirs-américains, touchent un public bien plus vaste. Un nombre
pas comme légitime, ou même la dénigre, elle prendra alors               impressionnant de bluesmen seront d'ailleurs enregistrés par le
la dimension d'une contre-culture ou d'une sous-culture. Alors           musicologue et connus du grand public.
qu'elle était, à l'origine, une culture "allant de soi", "évidente" et   Cette méthode d'enregistrement, et le fait même d'enregistrer,
"légitime". C'est exactement ce qu'il s'est passé pour la culture        s'oppose à la vie très traditionnelle des esclaves, qui produisaient
musicale africaine introduite aux États-Unis.                            de la musique dans l'instant présent, sans souci de popularité, ni de
                                                                         diffusion. Lomax considère que la musique doit changer en même
Le Blues était, dans les sociétés africaines, un simple élément          temps que l'évolution de la société [...] Le contact de ce passionné
constitutif de la vie sociale. Mais aux U.S.A., le fait qu'il            de musique avec l'univers du Blues donne une toute nouvelle
accompagne le travail des esclaves, et même le favorise, a               dimension à celui-ci. Il devient alors un divertissement musical
apporté une dimension vitale à la musique. Le Blues prend son            comme tant d'autres, et non plus seulement un outil d'insoumission
sens dans l'instant, lors de la journée harassante de travail, par       sociale. En caricaturant, la diffusion de masse du Blues va avoir
exemple, par la faculté qu'il a de faire tenir debout un peuple          comme finalité, notamment, d'amuser une société blanche en mal de
dominé et sous-traité.                                                   divertissement, alors que ce style est intimement lié à la douloureuse
                                                                         histoire de la communauté noire aux États-Unis.

                                                                                                                                                  17
Musique ( Le Blues

                                                                 La melancolique melodie
                                                                     ´            ´

     Notons malgré tout que John Lomax, en faisant mieux connaître          Rythm'n'Blues, plus modernes, par l'arrangement de la partie
     et apprécier le Blues au grand public, a cherché à encourager          chantée de départ par des orchestres - le Saint Louis Blues, par
     sa préservation en tant qu'art à part entière, méritant de ne pas      exemple - et la Soul, sont rapidement devenues populaires, et
     tomber dans l'oubli. Cela a d'ailleurs permis à un plus large public   récupérées quelques fois par des musiciens blancs. De grands
     de connaître des bluesmen jusqu'alors parfaitement inconnus tels       artistes, à la popularité évidente, tels Bob Dylan en Folk, Janis
     que Blind Lemon Jefferson et Blind Blake, qui enregistrent chez        Joplin, Jimi Hendrix ou alors les artistes de Rock'n'roll influencés
     Paramount Records, ou bien même Lonnie Johnson chez Okeh               en parallèle par la Country Music, sont directement influencés
     Records. Mais aussi de grandes chanteuses populaires, telles           tant par le Blues traditionnel que par le Blues électrique. Ces
     que Gertrude "Ma" Rainey, Bessie Smith, Isa Cox ou Victoria            artistes ont permis une diffusion de grande ampleur, aux USA et au
     Spivey, vont connaître un immense succès auprès du public              Royaume-Uni, de cette forme musicale. De plus, le Mouvement
     américain, grâce à la diffusion de leurs musiques.                     pour les Droits civiques élargit le public du Rythm'n'Blues,
                                                                            grâce aux thématiques que celui-ci traite (le racisme ou la guerre
     L'ère de l'industrialisation de la musique                             du Viêt Nam), qui s'adaptent aux intérêts de la population à
     Lorsque l'industrie du disque se développe dans les années             l'époque. Dans les plus grands festivals, comme par exemple
     1920-30, les enregistrements - notamment ceux de John                  le Newport Folk Festival, de grands bluesmen commencent à
     Lomax - sont diffusés sous les termes de "race records", c'est-à-      être programmés. Se produiront en effet, à plusieurs reprises,
     dire de "musique raciale". La musique produite par les esclaves        nul autre que Son House, Mississipi John Hurt, Skip James,
     noirs-américains est clairement marginalisée, au sein d'une            Big Joe Williams ou alors le révérend Gary Davis. Le Blues est
     société occidentale blanche accomplie sur le territoire. Une           alors largement établi au sein de l'univers musical américain et
     légende raconte même que le bluesman Robert Johnson devrait            à travers le Monde.
     sa virtuosité à un pacte fait avec le Diable. Les composantes
     rythmiques et mélodiques que met en place le Blues font en effet       Il est à présent estimé et reconnu pour ses particularités tant
     preuve d'une telle innovation pour la société blanche qu'elles en      rythmiques que mélodiques et devient une source d'inspiration
     effraient plus d'un. Certains mettent cette étrangeté sur le compte    à part entière pour bon nombre d'artistes, Noirs comme Blancs.
     du Devil Blues, force maléfique fuie et rejetée par bon nombre
     de personnes aux États-Unis. Johnson exploitera cette idée,            Après avoir été un élément constitutif de la culture africaine,
     notamment dans son morceau "Me and the Devil Blues".                   un outil d'émancipation et de libération morales pour les
                                                                            esclaves afro-américains, le Blues fait actuellement partie
     Avec la terminologie "race records", les intentions des                d'un large système commercial et de divertissement artistique,
     producteurs de disques, avec l'arrivée de musiciens                    parmi d'autres genres musicaux. Si certains déplorent la perte
     afro-américains dans l'espace culturel et commercial, sont donc        de "l'aura" dont cette musique était porteuse tant en Afrique
     claires : le public visé est alors uniquement "noir".                  qu'au sein du système d'exploitation esclavagiste, son histoire
                                                                            demeure d'une rare richesse et, pour bon nombre de musiciens
     L'avenir montrera évidemment le contraire, lorsque le Blues            contemporains, la symbolique du Blues est toujours celle d'une
     lui-même - pourtant longtemps perçu comme une simple                   véritable libération artistique, pour un peuple en quête d'identité
     tradition afro-américaine - va évoluer et se moderniser, par           et de légitimité.
     l'utilisation d'amplificateurs pour guitares et harmonicas, pour        .
     donner une dimension plus électrique au style.                         Aude Béliveau

     Cette occidentalisation musicale va élargir le public du Blues
     et ses appartenances. La modernisation technique va aussi
     permettre une qualité sonore sans précédent, et augmenter l'offre
     de service des studios d'enregistrement. C'est d'ailleurs cette
     compétence technique qui rendra célèbre le label Chess Records,
     basé à Chicago et tenu d'une main de maître par Phil et Leonard
     Chess, véritables découvreurs de talents. Ce label emblématique
     fera en effet connaître le désormais célèbre Muddy Waters, dont
     les chansons, telles que Hoochie Coochie Man ou I Just Want
     to Make Love to You, sont devenues des classiques du Blues
     urbain. Mais c'est lui aussi qui permettra au grand public de
     découvrir la sulfureuse Etta James, Howlin' Wolf, Sonny Boy
     Williamson II ou encore le charismatique Chuck Berry, initiateur
     du Rock'n'roll avant même l'arrivée d'Elvis Presley.

     En 1960, les musiques noires-américaines, telles que le

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  • 1. Musique ( Le Blues La melancolique melodie ´ ´ Né de l'esclavage et de la migration des cultures, le Blues est une forme particulière de musique. Expression des plaintes mais également de la fierté de tout un peuple en souffrance, les noirs américains, le Blues est au départ un véritable exutoire communautaire. Il exprime à la fois la douleur et fédère les âmes. Depuis, il s'est démocratisé et est à la base de bon nombre de styles musicaux. Histoire de cette complainte ô combien symbolique. La culture africaine, véritable commencement africaine, à tout jamais. Comme le dit Ali Farka Touré "il n'y a pas Le Blues est un large mouvement musical, qui a véritablement des Américains noirs, mais seulement des Noirs en Amérique". pris plusieurs sens au cours de son évolution, au sein de lieux Le Blues est alors une façon, parmi d'autres, d'établir un lien différents. D'une part, ses origines peuvent être reliées à la direct avec les ancêtres africains et leur pays. tradition musicale africaine, au Nord-ouest principalement. De l'autre, ce style est "né à nouveau" aux États-Unis, au sein des Les autorités ont d'ailleurs compris le pouvoir de résistance terres cultivables où travaillaient les esclaves afro-américains. et d'insoumission de la musique, pour les esclaves travaillant dans les plantations. Une loi de 1740 interdit par exemple à Mais revenons au "commencement", à la culture africaine ces derniers, sous peine de mort, de jouer des instruments de elle-même, où la musique occupe depuis longtemps une place musique. fondamentale, reconnue d'"utilité publique". Ali Farka Touré, C'est notamment l'utilisation de tambours et de fifres - petites l'une des principales figures du Blues africain, affirme dans le flûtes en bois - qui est visée. documentaire de Martin Scorsese Du Mali au Mississippi, que la musique est au cœur même de la culture africaine. En effet, la musique ou la danse y ont autant d'importance que la religion et la vie sociale. Ces formes artistiques ont un rôle de cohésion et de rassemblement du public, s'intégrant souvent au sein de véritables rituels ou cérémonies. Au Mali, et dans plusieurs autres états africains, les griots, "conteurs musicaux", font d'ailleurs partie d'une caste spéciale dans la société. Un devoir et une forme particulière de respect leur sont donc accordés. La notion de cohésion sociale par la musique, ou par le chant particulièrement, prend tout son sens dans les pratiques qui en sont faites par les esclaves noirs-américains. En effet, dans les champs de coton, où règne la domination de "l'homme blanc" et la dureté des conditions de vie et de travail, ceux-ci survivent grâce à cette cohésion et cette solidarité fondamentales. Tous rassemblés autour de la foi, de la musique ou autres, ils forment alors une communauté, sans vraiment être conscients de sa puissance. La musique va devenir un véritable moyen de survie. Le Blues, rebelle identité Les esclaves vont faire part, dans leurs chants et par leurs rythmes, d'une colère et de plaintes à l'égard des maîtres esclavagistes et de leurs pratiques abusives. Cette forme musicale liée à une période particulière, cet "ancêtre" du Blues, initialement chantée et dont la partie instrumentalisée ne sera techniquement enregistrée que plus tard, se positionne autour d'un rattachement régulier aux racines africaines, comme une marque indélébile de l'identité de ces hommes et femmes africains exilés contre leur gré sur cet inconnu territoire : les États-Unis. Dans les faits, les plus terribles, des africains ont en effet été retirés de force de la terre où ils évoluaient et où ils s'étaient Otha Turner - musicien phare du style Fife and Drums construits, mais jamais le système esclavagiste n'a pu leur retirer (littéralement fifres et tambours) - affirme que ces instruments leur culture. Les esclaves africains ont emmené avec eux sur le avaient une importance capitale dans la vie culturelle et sociale territoire américain, et sur tant d'autres, leur esprit et leur âme africaine, et qu'ils sont devenus, du temps de l'esclavage, des 16
  • 2. Musique ' Le Blues La melancolique melodie ´ ´ outils de regroupement et d'entrain à la solidarité. Le tambour, Ouverture et démocratisation, le Blues élargit ses horizons par exemple, par la puissance de ses sonorités et de ses rythmes, Le Blues s'est largement modernisé au fil du temps et son s'associait bien avec le travail de la terre, "brut" et répétitif, et évolution est significative. Initialement, les instruments étaient offrait un certain courage. moins présents que la voix, voire inexistants, pour une raison Après l'interdiction, pour ne perdre sous aucun prétexte cette matérielle. Le chanteur ou la chanteuse exprimait sa douleur, sa dimension "entraînante" des percussions, les esclaves ne tristesse, ou sa condition de vie, accompagné par des chœurs se laissent pas abattre et trouvent d'autres moyens, d'autres très présents. Les formes musicales des negro spirituals et du instruments, quelques fois même étranges et insolites. Par Gospel, styles particuliers constitués de chants religieux, sont exemple, pour détourner la loi, ils développent, à leur façon, le intimement liés au Blues. Jig & Clog dansing (les "claquettes", introduites par les colons irlandais aux États-Unis). De telle sorte que le bruit des fers sur le sol, qui les attachent à la terre où ils travaillent, imite le son des tam-tams. La musique demeure un moyen, pour les afro-américains, de trouver du courage et de ne pas oublier leurs racines et leur appartenance à la diaspora africaine, à travers le Monde. Cette cohésion va être largement renforcée par l'isolation socioculturelle généralisée des esclaves aux États-Unis, notamment par l'interdiction d'alphabétisation et de possibilités d'accès à la culture. Paul Gilroy insiste sur le pouvoir expressif que prendra alors la musique. L'expression corporelle ou musicale devient rapidement le seul moyen d'expression. Ce Alan Lomax n'est plus le langage qui fait apparaître le Monde, comme dans les sociétés occidentales, ce sont la musique, les gestes et la danse Un des hommes qui s'est intéressé le premier à cette nouvelle qui deviennent, au sein de ces communautés, aussi importants culture musicale est le musicologue et folkloriste américain que la parole, voire plus, comme l'affirme le poète et écrivain John Lomax. Il s'attache, dès 1933, et avec l'aide financière de martiniquais Édouard Glissant. l'American Council of Learned Societies (Conseil Américain des Sociétés Savantes), à élaborer un travail de collecte des Pour Toni Morrison, célèbre auteure afro-américaine du début musiques produites dans les états du Sud des États-Unis, et du XXe siècle, ces musiques devaient être faites de messages un peu partout dans le pays. Ces sons captés, ces musiques simples, pour établir un dialogue d'égalité entre les artistes et particulières représentent, pour lui, des éléments de mémoire les auditeurs. Paul Gilroy confirme cette idée lorsqu'il dit que aussi importants que la parole ou des écrits. Un patrimoine à "l'art n'agit plus dans un rapport de domination par rapport à part entière. celui qui écoute, mais comme un dialogue démocratique et communautaire à part entière". John Lomax, accompagné de son fils Alan - qui poursuivra le travail de son père -, souhaite "préserver le passé" par Toute culture prend une nouvelle dimension à partir du moment ces enregistrements. Mais il ne s'arrête pas là et souhaite où elle est "réimplantée" dans un espace différent de son origine. que les musiques captées, notamment celles des esclaves Si cette culture s'établit au sein d'une société qui ne la définit noirs-américains, touchent un public bien plus vaste. Un nombre pas comme légitime, ou même la dénigre, elle prendra alors impressionnant de bluesmen seront d'ailleurs enregistrés par le la dimension d'une contre-culture ou d'une sous-culture. Alors musicologue et connus du grand public. qu'elle était, à l'origine, une culture "allant de soi", "évidente" et Cette méthode d'enregistrement, et le fait même d'enregistrer, "légitime". C'est exactement ce qu'il s'est passé pour la culture s'oppose à la vie très traditionnelle des esclaves, qui produisaient musicale africaine introduite aux États-Unis. de la musique dans l'instant présent, sans souci de popularité, ni de diffusion. Lomax considère que la musique doit changer en même Le Blues était, dans les sociétés africaines, un simple élément temps que l'évolution de la société [...] Le contact de ce passionné constitutif de la vie sociale. Mais aux U.S.A., le fait qu'il de musique avec l'univers du Blues donne une toute nouvelle accompagne le travail des esclaves, et même le favorise, a dimension à celui-ci. Il devient alors un divertissement musical apporté une dimension vitale à la musique. Le Blues prend son comme tant d'autres, et non plus seulement un outil d'insoumission sens dans l'instant, lors de la journée harassante de travail, par sociale. En caricaturant, la diffusion de masse du Blues va avoir exemple, par la faculté qu'il a de faire tenir debout un peuple comme finalité, notamment, d'amuser une société blanche en mal de dominé et sous-traité. divertissement, alors que ce style est intimement lié à la douloureuse histoire de la communauté noire aux États-Unis. 17
  • 3. Musique ( Le Blues La melancolique melodie ´ ´ Notons malgré tout que John Lomax, en faisant mieux connaître Rythm'n'Blues, plus modernes, par l'arrangement de la partie et apprécier le Blues au grand public, a cherché à encourager chantée de départ par des orchestres - le Saint Louis Blues, par sa préservation en tant qu'art à part entière, méritant de ne pas exemple - et la Soul, sont rapidement devenues populaires, et tomber dans l'oubli. Cela a d'ailleurs permis à un plus large public récupérées quelques fois par des musiciens blancs. De grands de connaître des bluesmen jusqu'alors parfaitement inconnus tels artistes, à la popularité évidente, tels Bob Dylan en Folk, Janis que Blind Lemon Jefferson et Blind Blake, qui enregistrent chez Joplin, Jimi Hendrix ou alors les artistes de Rock'n'roll influencés Paramount Records, ou bien même Lonnie Johnson chez Okeh en parallèle par la Country Music, sont directement influencés Records. Mais aussi de grandes chanteuses populaires, telles tant par le Blues traditionnel que par le Blues électrique. Ces que Gertrude "Ma" Rainey, Bessie Smith, Isa Cox ou Victoria artistes ont permis une diffusion de grande ampleur, aux USA et au Spivey, vont connaître un immense succès auprès du public Royaume-Uni, de cette forme musicale. De plus, le Mouvement américain, grâce à la diffusion de leurs musiques. pour les Droits civiques élargit le public du Rythm'n'Blues, grâce aux thématiques que celui-ci traite (le racisme ou la guerre L'ère de l'industrialisation de la musique du Viêt Nam), qui s'adaptent aux intérêts de la population à Lorsque l'industrie du disque se développe dans les années l'époque. Dans les plus grands festivals, comme par exemple 1920-30, les enregistrements - notamment ceux de John le Newport Folk Festival, de grands bluesmen commencent à Lomax - sont diffusés sous les termes de "race records", c'est-à- être programmés. Se produiront en effet, à plusieurs reprises, dire de "musique raciale". La musique produite par les esclaves nul autre que Son House, Mississipi John Hurt, Skip James, noirs-américains est clairement marginalisée, au sein d'une Big Joe Williams ou alors le révérend Gary Davis. Le Blues est société occidentale blanche accomplie sur le territoire. Une alors largement établi au sein de l'univers musical américain et légende raconte même que le bluesman Robert Johnson devrait à travers le Monde. sa virtuosité à un pacte fait avec le Diable. Les composantes rythmiques et mélodiques que met en place le Blues font en effet Il est à présent estimé et reconnu pour ses particularités tant preuve d'une telle innovation pour la société blanche qu'elles en rythmiques que mélodiques et devient une source d'inspiration effraient plus d'un. Certains mettent cette étrangeté sur le compte à part entière pour bon nombre d'artistes, Noirs comme Blancs. du Devil Blues, force maléfique fuie et rejetée par bon nombre de personnes aux États-Unis. Johnson exploitera cette idée, Après avoir été un élément constitutif de la culture africaine, notamment dans son morceau "Me and the Devil Blues". un outil d'émancipation et de libération morales pour les esclaves afro-américains, le Blues fait actuellement partie Avec la terminologie "race records", les intentions des d'un large système commercial et de divertissement artistique, producteurs de disques, avec l'arrivée de musiciens parmi d'autres genres musicaux. Si certains déplorent la perte afro-américains dans l'espace culturel et commercial, sont donc de "l'aura" dont cette musique était porteuse tant en Afrique claires : le public visé est alors uniquement "noir". qu'au sein du système d'exploitation esclavagiste, son histoire demeure d'une rare richesse et, pour bon nombre de musiciens L'avenir montrera évidemment le contraire, lorsque le Blues contemporains, la symbolique du Blues est toujours celle d'une lui-même - pourtant longtemps perçu comme une simple véritable libération artistique, pour un peuple en quête d'identité tradition afro-américaine - va évoluer et se moderniser, par et de légitimité. l'utilisation d'amplificateurs pour guitares et harmonicas, pour . donner une dimension plus électrique au style. Aude Béliveau Cette occidentalisation musicale va élargir le public du Blues et ses appartenances. La modernisation technique va aussi permettre une qualité sonore sans précédent, et augmenter l'offre de service des studios d'enregistrement. C'est d'ailleurs cette compétence technique qui rendra célèbre le label Chess Records, basé à Chicago et tenu d'une main de maître par Phil et Leonard Chess, véritables découvreurs de talents. Ce label emblématique fera en effet connaître le désormais célèbre Muddy Waters, dont les chansons, telles que Hoochie Coochie Man ou I Just Want to Make Love to You, sont devenues des classiques du Blues urbain. Mais c'est lui aussi qui permettra au grand public de découvrir la sulfureuse Etta James, Howlin' Wolf, Sonny Boy Williamson II ou encore le charismatique Chuck Berry, initiateur du Rock'n'roll avant même l'arrivée d'Elvis Presley. En 1960, les musiques noires-américaines, telles que le 18