Gioe sibylle L'homme est-il un Dieu en ruine ?

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Le texte du discours de Sibylle Gioe, qui a remporté le concours de plaidoirie de la CIB à Kigali le 19 décembre 2012

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Gioe sibylle L'homme est-il un Dieu en ruine ?

  1. 1. L’HOMME EST-IL UN DIEU EN RUINE ? Concours de plaidoirie de la Conférence Internationale des Barreaux de tradition juridique commune Kigali, 2012L’Homme est-il un Dieu en Ruine ? Mesdames et Messieurs les Bâtonniers, chèresConsœurs, chers Confrères, Mesdames et Messieurs, qui suis-je pour juger la part de Dieuen l’Homme ?Juger l’homme est aisé : vous et moi, jeunes avocats et sages Bâtonniers, nous voyons lamisère et l’indignité s’abattant au quotidien sur nos semblables. Nos sœurs réduites autravail forcé, nos enfants morts dans les conflits armés, nos aïeux vieillissant dans l’indigence.Nous entendons d’autres semblables de notre espèce se justifier : « les caisses sont vides »,« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « légitime défense ! ».Nous-mêmes, confrères de toutes les nations, élevons nos voix pour défendre, au-delà descauses particulières, un idéal de justice non désincarnée d’humanité. Mais nous chérissons àl’aube nos carrières aussi – et très souvent avant tout - pour subvenir à nos besoins, nourrirnos proches, dormir sous un toit, nous soigner, nous reposer un instant et, enfin, à toutjamais dans la paix. Nos préoccupations sont-elles vraiment désintéressées, ou avons-nousl’humilité de reconnaître que notre chair passe, bien souvent, avant notre spiritualité ?Notre nature humaine nous permet-elle de nous affirmer en tant que Dieux ? Nousempêche-t-elle, cependant, d’avoir la prétention d’accéder - en certains lieux - à lasuprématie et l’absolu ? Cette accession au divin, contribue-t-elle à la richesse de l’humanitéou à sa ruine ?Je souhaite vous y répondre en trois temps : je commencerai d’abord par admettre quel’Homme n’est pas un Dieu. Je reconnaitrai ensuite que l’homme se réconcilie parfois avec ledivin en son for intérieur et dans ses réalisations. J’en conclurai qu’en ces lieux ne se trouvepas la Ruine que connaît l’humanité.L’homme n’est pas un Dieu. Je ne vous parlerai pas de théologie ni de biologie, pas plusque je ne tenterai de vous définir l’homme ou de vous définir Dieu. Non. Il me suffit, pourétayer mon propos, de rappeler que l’homme n’est ni omniscient, ni omnipotent – et ce,peut-être pour un mieux. En quête d’universalité et d’absolu, l’homme erre…Quel destin réserve d’ailleurs le poète Goethe à son personnage Faust ? Celui qui secomplaint, dès les premières lignes, en ces termes : « Ah ! Philosophie, jurisprudence etmédecine, pour mon malheur ! théologie aussi, j’ai tout approfondi avec une ardeur laborieuse ; etmaintenant me voici là, pauvre fou ! aussi sage qu’auparavant. Je m’intitule, il est vrai, maître,docteur, et, depuis dix ans, de ça, de là, en long, en large, je traîne mes élèves par le nez, - et voisque nous ne pouvons rien savoir !... Voilà ce dont mon cœur est presque consumé. […] Oh ! Si parla force de l’esprit et de la parole certains mystères m’étaient révélés ! Si je n’étais plus obligé desuer sang et eau pour dire ce que j’ignore ! Si je pouvais savoir ce que contient le monde dans sesentrailles, assister au spectacle de toute activité, de la fécondation, et ne plus faire un trafic deparoles creuses ! ». 1
  2. 2. L’homme n’est pas, de surcroît, tout puissant. Qu’il asservisse l’un des siens, d’autress’élèveront pour lutter. Qu’il menace de réduire la terre à feu et à sang pour asseoir sasuprématie, il ne lui resterait plus de sujets à dominer. Qu’il lutte contre la peste et lecholéra, la terre le noiera et le brûlera encore de ses vagues et volcans.L’homme n’est pas un Dieu. Et pourtant…L’homme est perméable au divin.Oui, il est vrai, nos actions et nos pensées sont contingentes à notre condition humaine.Nous coopérons les uns avec les autres pour notre survie. Nous formons des contratssociaux, non pas par pure charité, mais par sécurité. Nous nous accrochons aux dogmespour régir nos choix quotidiens, qu’ils procèdent de passion ou de raison.Mais, heureusement, dans leur for spirituel, les hommes aspirent à transcender leurexistence terrestre. Nous éprouvons notre capacité à nous décentrer de nos intérêtspropres pour porter notre conscience au chevet de l’humanité. Nous veillons au patrimoinecommun, à tous nos semblables, au bien-être, à l’amour et au soin que se doiventuniversellement et absolument les êtres et les choses présents et à venir.Et les hommes, tels leur foi en l’humanité leur étant ravivée, d’écrire, en décembre 1948 :« que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et deleurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dansle monde. » Que « La méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actesde barbaries qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtreshumains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamécomme la plus haute aspiration de l’homme. »Les droits de l’homme ne sont bien-sûr qu’un exemple imparfait, parmi d’autres, où uneétincelle divine a frappé les cœurs et a responsabilisé les esprits humains.Ce Dieu en l’homme point en divers autres domaines : ceux de l’art et de la communicationdes savoirs, ceux des mouvements de solidarisation des peuples et de partage desressources, ou encore, ceux où l’homme agit pro bono – ou dois-je dire « pro deo » ?Me rétorquerez-vous que cette foi en l’humanité s’est désormais éteinte, que cette part deDieu en l’homme est en ruine, que la misère et l’indignité ont soufflé trop fort sur la braisepour que le feu se ranime ?Je vous répondrai que non, l’Homme n’est pas un Dieu en Ruine.Cette part de divin que l’homme cultive ne l’élève certes pas au rang de Dieu, quoiqu’il leprétende.L’homme est d’abord un être imparfait. Notre conscience n’est jamais épuisée. Nos œuvresne sont jamais achevées. Privés, par essence, de suprématie divine, nous ne pouvons doncpas être déchus d’un titre auquel nous n’accédons pas.Et lorsqu’en certains lieux nous accédons à notre part de divin, nous contribuonsprécisément à relever nos semblables des souffrances intrinsèques de l’humanité et àpréserver celle-ci de sa propre perte.C’est avec son œuvre Soleil et Chair qu’un jeune poète nous illustrait si justement l’homme àce propos : 2
  3. 3. « Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses, Et va, les yeux fermés, les oreilles closes : - et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi, L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi ! »Notre part de divin ne fleurit peut-être jamais, pas plus qu’elle ne peut donc faner. Elle estun embryon d’esprit dans un corps de chair. Elle développe ses racines dans nos conscienceset bourgeonne dans nos réalisations. Parfois porte-t-elle ses fruits que nous cueillons. Ellenous élève au-delà des différends qui nous animent, et nous réunit au sein des principes defraternité, d’égalité et de liberté.N’est-ce pas là que l’humanité connaît sa plus grande richesse ?C’est en effet ma conclusion : L’homme n’est pas un Dieu en Ruine. L’homme est un Dieu engerme.Le 19 décembre 2012 Sibylle GIOE Avocate au Barreau de Liège 3

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