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UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE




                                    CELSA
  Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication




                           DIPLOME DU MASTER 1
        (MAITRISE DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION)




                  « ECCE HOMO : HOMO PSYCHOLOGICUS


Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand
                            public dans les médias »




            Préparé sous la direction du professeur Francis YAICHE




                                   Nom, Prénom : Cahuzac Alexandre
                                   Promotion : 2004-2005
                                   Option : Marketing, Publicité et Communication
                                   Soutenu le :
                                   Note du mémoire :
                                   Mention :



                                                                                    1
REMERCIEMENTS




Mes remerciements les plus sincères à Perla Servan-Schreiber, Olivier Aïm et
Francis Yaiche qui m’ont guidé dans mes recherches. Je remercie également Gérard
Cahuzac, Marie-Hélène Féron et Charlotte Audebert qui ont eu la gentillesse de me
relire.




                                                                               2
SOMMAIRE



I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DU
DISCOURS « PSY » ............................................................................................................. 13

   1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique ....... 13
       1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutions.................... 13
       1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médias ....................................... 14
       1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un même
       phénomène ..................................................................................................................... 22
   2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de la
   psychologie nécessairement problématique........................................................... 24
       2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même
       objet? ............................................................................................................................... 25
       2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ? ........ 29
       2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy » .................................... 33
   3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours original
   .............................................................................................................................................. 37
       3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand public .... 37
       3.2) La « psy » : un nouveau savoir populaire et syncrétique ................................ 39
       3.3) L’intimité et l’introspection : des figures clefs du discours « psy » ................ 43

II) LA « PSY» : UNE CULTURE PROFONDEMENT ANCREE DANS UNE
DYNAMIQUE SOCIALE....................................................................................................... 46

   1) La diffusion du langage psychologique : une nécessité historique et
   sociale ................................................................................................................................ 47
     1.1) L’avènement du narcissisme : la psychologie comme langage de
     l’individualisme contemporain ...................................................................................... 47
     1.2) La démocratisation de la fatigue : la psy comme langage de la dépression 50
   2) Les nouvelles attributions de la psychologie ..................................................... 53
     2.1) La psy au service de la nouvelle idéologie dominante : l’hédonisme ........... 53
     2.2) La psy comme quête de sens et comme quête de repères ............................ 58
     2.3) Normes et usages : la réception du discours psy par le public ...................... 63
   3) Les défis politiques, idéologiques et éthiques du vulgarisateur ................... 67
     3.1) La psy et ses enjeux politiques ........................................................................... 67
     3.2) Le vulgarisateur face aux religions ..................................................................... 69
     3.3) Le vulgarisateur face aux dérives sectaires et à la manipulation .................. 72

III) MARKETER LA PSY : LE CAS DE PSYCHOLOGIES MAGAZINE ..................... 76

   1) Les professionnels face aux enjeux de la vulgarisation de la psy. .............. 76
     1.1) Exposé synthétique des enjeux (Résumé parties I et II) ................................. 76
     1.2) La notion de contrat de lecture ............................................................................ 78
   2) Analyse sémiotique de la couverture de Psychologies ................................... 82
     2.1) Un discours centré sur l’individu ........................................................................ 82
     2.2) Une promesse de bien-être ................................................................................. 83
     2.3) Une relation de respect et de confiance ............................................................ 87


                                                                                                                                                  3
3) Le contrat de lecture de Psychologies magazine .............................................. 89
     3.1) Le contrat de lecture du magazine ..................................................................... 89
     3.2) Focus sur la mise en scène de la confiance et la mise en récit de l’intimité 91
     3.2.1) La mise en récit de l’intimité et de l’individu ................................................... 91
     3.2.2) La mise en scène de la confiance ................................................................... 95
     3.3) Evaluation du contrat de lecture ........................................................................ 101

CONCLUSION GENERALE : ........................................................................................... 103

BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................ 106

ANNEXES............................................................................................................................. 111
 Annexe 1 : Interview de Perla Servan-Schreiber menée le mardi 11 janvier 2005.
  ............................................................................................................................................ 112
 Annexe 2 : « La Psychologie : cartographie d’un continent de recherches ».
 Source : SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998.
 La psychologie aujourd’hui. ........................................................................................... 122
 Annexe 3: Couvertures de Psychologies, corpus de l’analyse sémiotique (cf.
 bibliographie). ................................................................................................................... 123
 Annexe 4 : Application d’un carré sémiotique à la notion de bien-être. ................ 130
 Annexe 5 : La conception du bien-être défendue par Psychologies analysée à
 travers un carré sémiotique. .......................................................................................... 130
 Annexe 6 : Le schéma actanciel de Greimas appliqué au contrat de lecture de
 Psychologies. ................................................................................................................... 131
 Annexe 7 : Deux malentendus possibles sur le contrat de lecture de Psychologies
 analysés à travers le schéma actanciel de Greimas. ................................................ 132
 Annexe 8 : Etude de contenu sur les conseils donnés dans le numéro 235 de
 Psychologies (novembre 2004). .................................................................................... 133

RESUME……………………………………………………………………………………146

MOTS-CLEFS…………………………………………………………………………….. 147




                                                                                                                                                4
INTRODUCTION



Aujourd’hui, la psychologie, au sens large, semble omniprésente dans notre société.
Loin de se cantonner, comme par le passé, aux milieux clos des hôpitaux et de
l’université, elle a conquis petit à petit toutes les facettes de notre sphère sociale, en
passant par les institutions étatiques, les entreprises, jusqu’aux médias de masse.
Cette socialisation de la psychologie, c'est-à-dire son infiltration diffuse dans
l’ensemble de la société, semble imprégner en profondeur nos modes de vie, allant
même jusqu’à modifier nos usages linguistiques. En effet, un vocable curieux, mais
pourtant terriblement banal, témoigne de la croissante familiarité sous la quelle la
psychologie nous apparaît aujourd’hui : le vocable « psy », que l’on nous fait manger
à peu près à toutes les sauces…


La manifestation la plus spectaculaire et la plus emblématique du phénomène de
socialisation évoqué se joue probablement dans les médias. Nous assistons ces
dernières années à une véritable explosion des contenus dits « psys » dans les
médias : on ne compte plus désormais ces programmes télévisuels, ces émissions
de radios, ces livres ou encore ces magazines qui revendiquent leur affiliation à la
psychologie tout en se destinant au grand public. Notre époque consacre en
particulier la vénération du spécialiste de la psychologie : le « psy ». Dans une
société technocratique qui laisse la part belle aux experts en tout genre, le « psy »
est érigé en référence morale et intellectuelle privilégiée. La médiatisation de la
« psy », et des « psys », est un phénomène d’une actualité indéniable, et d’une
ampleur impressionnante : si les relations entre « psys » et médias ne sont pas
absolument neuves, comme en témoigne le succès qu’a connu l’émission
radiophonique de la psychanalyste François Dolto dans les années 70, elles revêtent
aujourd’hui, de par leur quantité et leur complexité, une dimension toute autre. Nous
sommes incontestablement face à un phénomène inédit, comme le confirme le peu
d’études existant sur le sujet1.




1
    Cf. Bibliographie.


                                                                                        5
Sous certains aspects, ce phénomène peut s’avérer inquiétant. Le succès et la
prolifération des contenus « psy » semblent signifier que, par un processus
mystérieux, la science psychologique se soit transformée en marchandise, et que
notre société l’ait reléguée au rang de produit de grande consommation. D’aucuns
soupçonnent les médias d’avoir pervertit la psychologie en la livrant aux masses : en
vulgarisant la psychologie, c'est-à-dire en la rendant accessible au plus grand
nombre, les médias l’auraient inévitablement dénaturée. Certains le déplorent1 et
considèrent le succès de la « psy » comme un non-phénomène : le verbiage de la
vulgarisation « psy » serait selon eux trop éloigné du noble ciel des idées de la
« science vraie » pour être pris au sérieux. A peine mériterait-il d’être considéré…


Malgré cela, l’étude du phénomène peut s’avérer particulièrement fructueuse pour au
moins deux types de raison. Premièrement, d’un point de vue professionnel, le
développement de la « psy » semble constituer un marché particulièrement
alléchant. En effet aujourd’hui la « psy » se vend, et se vend bien même : d’une
niche qu’elle était depuis les débuts de Françoise Dolto il y a plus de trente ans, elle
est passée au statut de véritable marché en pleine croissance2. Les oreilles du
marketer se dressent, celui-ci flaire l’opportunité et les bénéfices qu’il pourrait tirer de
cet oasis de croissance dans un désert de marchés saturés. Cependant, le marketer,
méfiant comme il se doit, diffère sa ruée vers l’or en attendant de savoir si l’Eldorado
qu’il croit apercevoir n’est pas en réalité un mirage : la psy est-elle une mode
éphémère ou une tendance sociétale de fond ?


Deuxièmement, d’un point de vue universitaire, la nouveauté du sujet 3 et la richesse
des thématiques qu’il déploie s’avèrent particulièrement intéressantes. Au-delà de la
simple description du phénomène, son explication et sa contextualisation font appel
à une pratique pluridisciplinaire : il est possible d’aborder la question sous beaucoup
d’angles différents. Tout d’abord, le sujet, suscite des interrogations d’ordre
épistémologique : si les contenus « psys » sont le fruit d’une activité de vulgarisation
de la psychologie perpétrée par les médias, on ne peut pas comprendre le
1
  Comme le suggère par exemple le titre de l’ouvrage de Sylvie Nersson-Rousseau : Le divan dans la
vitrine, la psychanalyse à tort et à travers.
2
  Notons, à titre d’exemple, que le chiffre d’affaire du groupe Psychologies magazine (le journal, le site
Internet et les activités d’éditions) devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon le
quotidien Le Monde (29/04/2005).
3
  Il n’a jamais été traité au CELSA.


                                                                                                        6
phénomène « psy » sans comprendre les statuts des sciences particulières qui sont
en jeu ainsi que le processus spécifique par lequel elles sont transformées et mises à
disposition d’un public particulier. Ensuite, l’élucidation de la demande sur laquelle le
phénomène « psy » se fonde mobilise un savoir d’ordre sociologique : on se
demandera comment la configuration sociale de notre société conditionne les
contenus « psy » et l’on se demandera également comment ces derniers, en retour,
peuvent influer sur la société. A ce titre, le sujet suscite également des interrogations
d’ordres philosophique et éthique afin d’élucider le caractère potentiellement
manipulatoire du discours « psy». Enfin, l’étude de la forme des contenus « psy » fait
appel à un savoir d’ordre sémiotique et littéraire : on se demandera quelles
contraintes formelles conditionnent la production de contenus « psys », et si les
régularités des formes observées nous permettent d’envisager la vulgarisation de la
« psy » comme un genre littéraire. Ainsi, le véritable exercice de style que constitue
l’étude de ce phénomène complexe représente pour l’universitaire un défit
savoureux. Mais là n’est pas l’essentiel…


En réalité, un des attraits les plus manifestes réside dans les enjeux sociétaux que
pose le sujet. La place que tient aujourd’hui la psychologie, science de l’individu,
dans notre société, n’est pas étrangère à la nature profondément individualiste de
celle-ci : la médiatisation de la psychologie révèle, telle un miroir, les récents
changements de paradigmes qui ont affecté notre société ces dernières décennies.
Changement de paradigme sociétal, tout d’abord, en ce qu’après l’effondrement des
structures collectives traditionnelles (religieuses, morales, idéologiques, politiques,
etc.) l’individu est devenu le centre et la finalité de l’organisation sociale : sur ce
dernier reposent désormais le développement de nouvelles normes et la définition
d’un nouvel espace public. Changement de paradigme intellectuel également, en ce
que le triomphe de la « psy » semble consacrer un changement radical dans notre
façon    d’envisager      l’homme.      En     effet,   l’homo     oeconomicus semble      avoir
définitivement cédé la place à l’homo psychologicus1 : on met en avant, de nos jours,
un modèle profondément affectif, irrationnel et hédoniste de l’homme, à milles lieux
du modèle utilisé traditionnellement par les économistes. Pour toutes ces raisons,



1
 Gilles Lypovetsky, L’ère du vide, p73: « Fin de l’homo politicus et avènement de l’homo
psychologicus, à l’affût de son être et de son mieux être. ».


                                                                                              7
l’étude du phénomène « psy » se présente comme un moyen particulièrement
original d’interpréter et de comprendre la société contemporaine.


Cependant, comme l’on peut s’en douter, cette étude nous confronte à des
problèmes méthodologiques importants. Tout d’abord, on remarque que lorsque l’on
se donne pour sujet « la vulgarisation de la psychologie dans les médias à
destination du grand public », tous les mots posent problèmes. De plus, l’élaboration
d’une définition absolument rigoureuse et pertinente pour chacun de ces termes, loin
de se satisfaire du maigre espace d’une introduction, nécessiterait à elle seule une
étude exclusive. Nous choisirons donc de partir des définitions volontairement naïves
et minimales que nous avons posées en début d’introduction puis de les remettre en
cause ou les enrichir au fur et à mesure de l’exposé.


Ensuite, il faut se rendre à l’évidence : les manifestations que l’on peut qualifier de
« psys » dans les médias sont extrêmement hétérogènes, au point que l’on puisse
douter de la possibilité même de parler sans abus d’un phénomène « psy » : en quoi
peut-on comparer, par exemple, une émission télévisuelle comme Ca se discute et
un magazine féminin comme Psychologies1 ? L’hétérogénéité et la multiplicité des
manifestations « psys » rendent la mise en place d’une étude systématique et
exhaustive du phénomène impossible. Elles semblent interdire une approche
générale du phénomène à l’échelle macro-sociale et nous inviter, au contraire, à
toute une série de micros études qui analyseraient le phénomène média par média :
l’édition et la « psy », la presse et la « psy », la télévision et la « psy », etc. Selon
nous, une telle façon de procéder rendrait le sujet inoffensif, voire insipide : nous
passerions à côté de l’essentiel, c'est-à-dire à côté des rapports qu’entretiennent
vraisemblablement la demande « psy » et la société contemporaine.


De ce fait, nous avons donc pris le parti de tenter une étude globale du phénomène à
l’échelle macro-sociale, en nous inspirant de la méthode mise en place par
Dominique Mehl dans La bonne parole2: cette dernière sélectionne et analyse


1
  Exemples étudiés par Dominique Mehl dans La bonne parole, une des seule spécialiste de la
question.
2
  Mehl est une des premières et des seules personnes à consacrer une étude complète à l’analyse
des rapports qu’entretiennent « psys » et médias.


                                                                                                  8
quelques aspects ou cas emblématiques du phénomène1, puis extrapole ses
résultats afin de tirer des conclusions d’ordre général. Cette méthode convient
d’autant mieux à l’objet étudié que, selon nous, sa nature impose une étude
qualitative et non quantitative : en effet, les manifestations « psys » sont en quelque
sorte des discours (puisqu’elles sont des contenus médiatiques), il convient donc de
rendre compte des enjeux sémantiques qu’elles déploient, ce que bien entendu, une
étude quantitative ne peut faire. Le caractère abstrait de l’étude macro-sociale peut
et doit être complété par l’étude d’un cas particulier afin de lier les problèmes de fond
et de forme.


Reste enfin le problème du regard posé sur le phénomène. Comme nous l’avons
évoqué précédemment, il est possible d’envisager ce phénomène sous de multiples
angles et en faisant appel à des savoirs différents : à ce titre, la mise en place d’une
stratégie d’étude nous donne littéralement l’embarras du choix. Dans le doute, nous
prendrons donc pour point de départ une modélisation simple du phénomène : ce
dernier est au minimum le fruit d’un acte de communication entre un émetteur, les
producteurs de contenus « psys », et un récepteur, le public des contenus « psys ».
Le message véhiculé entre ces deux pôles serait le discours « psy », catégorie sous
laquelle on pourrait regrouper l’ensemble des manifestations « psys ». Ce message
serait le fruit d’une activité de vulgarisation de la psychologie. Notre stratégie,
calquée sur un procédé philosophique courant, est de partir de cette modélisation
volontairement simple, intuitive et naïve du phénomène « psy », puis de parvenir
progressivement à une modélisation plus concrète et plus pertinente par
l’interrogation des contradictions et des préjugés qu’elle implique.


Notre parti pris est de rendre compte d’un maximum d’aspects du phénomène
« psy » afin de ne pas trahir la richesse et la complexité intrinsèque du sujet. De ce
fait, nous optons d’emblée pour une stratégie pluridisciplinaire et pour le choix d’un
angle tendant à analyser le phénomène dans sa globalité. Selon une hypothèse
vraisemblable, celui qui se propose de vivre de la médiatisation de la « psy »,
l’émetteur du discours, doit être au fait de tous les tenants et les aboutissants du
phénomène « psy » afin de tirer le meilleur parti possible de son activité

1
 Elle étudie entre autres le cas de Françoise Dolto, celui de Psychologies magazine, de Ca se
discute.


                                                                                                9
économique : la nature exacte de son activité et les problèmes qu’elle pose, la nature
de la demande et la façon avec laquelle elle influe sur celle-ci, ou encore les formes
susceptibles de fournir au discours « psy » un attrait optimal… Nous focaliserons
donc notre étude sur l’émetteur du discours « psy », en espérant de ce fait avoir un
aperçu le plus global et le plus cohérant possible des problématiques environnant le
phénomène « psy » : selon nous le croisement des enjeux professionnels et
universitaires du sujet est une source supplémentaire de fertilité. Notre question de
départ sera donc la suivante : quels sont les défis et les enjeux auxquels est
confronté le producteur de discours « psy » ?


Nous avons élaboré les hypothèses suivantes en nous inspirant de la célèbre
question-programme de Harold Lasswell, afin de sonder le sujet de la façon la plus
complète possible : Qui ? Dit quoi ? A qui ? Par quel Canal ? Avec quels effet ?


Hypothèse 1 : le phénomène « psy » est un discours.
Nous considérerons le phénomène « psy » en général comme un discours cohérent
dont il est possible de rendre compte des effets de sens et de la structure : nous
posons qu’il est possible de l’étudier comme s’il s’agissait un texte. Nous pourrons
ainsi étudier le phénomène à l’échelle macro.


Hypothèse 2 : la « psy » comme fruit d’activité de vulgarisation.
La « psy » serait le discours issu d’une activité vulgarisatrice, ou c’est du moins de
cette façon simple que le problème semble se présenter de prime abord. La psy
serait le message communiqué entre les deux entrées d’une boîte noire : l’input
serait le milieux scientifique des psys et l’output, recevant la communication, serait le
grand public. Le message serait le fruit d’une activité vulgarisatrice, c'est-à-dire d’un
traitement du signal à l’intérieur de la boite noire, destiné à faciliter la communication
entre l’entrée et la sortie. L’interrogation de cette modélisation du phénomène psy
sera au centre de notre recherche. Il pose d’emblée le problème du statut scientifique
de la psy.


Hypothèse 3 : La « psy » n’est pas un discours original mais une simplification ou
traduction de la psychologie.



                                                                                       10
L’hypothèse précédente implique notre nouvelle hypothèse : si la psy n’est que le
fruit d’une vulgarisation, il n’est qu’une simplification de la science. Le succès du
discours   « psy »    pourrait   alors   s’évaluer   uniquement   selon   des   règles
épistémologiques. Nous confronterons notre modèle de la vulgarisation aux
manifestations « psys » et à ce qu’elles ont d’invariant afin de vérifier cette
hypothèse, notamment grâce à la lecture d’écrits sur le phénomène « psy ».


Hypothèse 4 : la « psy » s’appuie sur une demande sociale de fond.
L’hypothèse suivante, inspirée par le succès massif de la « psy », considère que la
psychologie est d’emblée insérée dans une dynamique sociale et qu’elle répond à un
besoin profond de la société. Elle considère en particulier que le succès de la
psychologie, science de l’individu, n’est pas étranger à l’émergence de sociétés
individualistes. Cette hypothèse pose la question de la pérennité de la demande
« psy ». Elle invitera, à terme, le marketer à réfléchir sur la taille maximale que
pourrait atteindre le marché « psy ».


Hypothèse 5 : la « psy » est une idéologie.
Tout discours est susceptible d’avoir de l’influence sur la société, en particulier
lorsqu’il se présente comme un savoir ou comme issu d’un savoir. Nous poserons
donc la question de l’effet du discours « psy » sur la société, et sur les possibles
usurpations ou dérives dont il peut faire l’objet.


Hypothèse 6 : La « psy » comme genre « littéraire » ou « médiatique».
Cette hypothèse, à la différence de l’hypothèse 1, nous permettra de sonder les
enjeux spécifiquement rhétoriques, poétiques et formels du discours « psy ». Nous
appliquerons des outils sémiotiques à des exemples concrets afin de vérifier l’idée
suivante : un producteur de discours « psy », au cours de l’élaboration de sa
stratégie de séduction, se verra imposer un exercice de style, relativement à la
forme de son discours, propre aux enjeux de la « psy ».


Dans une première partie de notre étude, nous décrirons le phénomène « psy » et
nous aborderons les enjeux scientifiques et médiatiques qui le définissent. La
deuxième partie abordera les implications sociologiques et philosophiques du
phénomène en mettant en évidence tant la nature de la demande « psy » que les


                                                                                   11
conséquences potentielles de la « psy » sur la société. Enfin, la troisième partie
montrera, à travers l’étude du contrat de lecture de Psychologies magazines, les
enjeux poétiques et rhétoriques qui président à la mise en place concrète d’un
contenu « psy ».


D’un point de vue méthodologique, la première et la deuxième partie reposent
essentiellement sur une étude documentaire. La première partie s’alimente des écrits
disponibles sur le phénomène « psy » dans les médias (livres ou articles de presse)
afin de décrire la forme et l’ampleur du discours « psy ». Elle fait appel à la littérature
existant sur les problèmes généraux que pose la vulgarisation afin d’analyser, à
travers ces problèmes, le statut épistémologique particulier du discours « psy ». La
deuxième partie fait appel essentiellement à la littérature centrée sur l’individualisme
contemporain, qu’elle soit de nature sociologique ou philosophique afin de
comprendre ce qui, en profondeur, explique le succès de la « psy ». Elle s’attache
également à comprendre les interactions entre la « psy » et la société, en faisant
appel encore une fois aux écrits spécialisés sur la « psy » et également à des
considérations philosophiques.       La   dernière   partie,   centrée   sur   l’étude   de
Psychologies magazine, fait essentiellement appel à des outils sémiotiques pour
analyser le rapport entre la forme du discours psy et les effets de sens qu’il produit :
concept de contrat de communication, étude sémiologique d’une couverture, schéma
actanciel de Greimas, carré sémiotique, etc. Les phases préliminaires de la réflexion
qui ont aboutit à la formulation des présentes hypothèses et de la problématique
énoncée ont été alimentées par l’interview d’un professionnel de la « psy » (Perla
Servan-Schreiber, directrice du magazine Psychologies). Cette interview a été placée
dans les annexes pour faciliter la compréhension de notre démarche.




                                                                                         12
I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DU
DISCOURS « PSY »




1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique


1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutions


Force est de constater qu’aujourd’hui la psychologie au sens large, c'est-à-dire au
sens d’ensemble des sciences de l’esprit, est omniprésente dans la société. Tout
d’abord le soin psychologique destiné aux particuliers s’est démocratisé voire
banalisé : « Trois millions d’adultes ont déjà tâté du divan. Le nombre de patients
suivis par un psy à l’hôpital a bondi de 55% en dix ans. Les consultations en cabinet
ont progressé de 9% - soit 1,3million de plus - en cinq ans, pour dépasser la barre
des 15,8 millions en 20021. ». Consulter un « psy » est devenu une pratique
commune : aujourd’hui on consulte pour un oui ou pour un non alors que plusieurs
décennies auparavant, on croyait ce genre de service réservé exclusivement aux
fous ou aux malades mentaux. A cela s’ajoute la présence croissante des « psys »
dans les institutions : on fait appel aux « psys » entre autres dans les domaines de
l’éducation, de la police, de la justice, pour soigner mais aussi pour conseiller sur le
développement des individus ou pour déterminer leur degré de responsabilité. Face
à chaque évènement potentiellement traumatisant, les autorités dépêchent des
équipes de soutient psychologique pour prendre en charge les victimes: accidents de
la route, attentats terroristes, etc. Les « psys » ont également infiltré le domaine de
l’entreprise : on leur demande de résoudre des conflits humains, d’optimiser les
performances des salariés, etc. Ils se sont même emparés de l’imaginaire populaire
en devenant des héros de plus en plus représentés dans les romans ou au cinéma :
le film Mortel transfert de Jean-Jacques Beneix, dans le quel un psychanalyste se
retrouve happé, par le biais d’une de ses patientes, dans une affaire criminelle, en
est la parfaite illustration. La psychologie, ou encore la « psy » comme on l’entend
dire souvent, est entrée dans nos mœurs et semble avoir colonisé la majorité des
sphères de notre vie collective, au point de devenir une sorte de culture de masse.


1
    http://www.psyvig.com, « La folie psy ».


                                                                                      13
Un des aspects particuliers de la socialisation de la psychologie, ou de l’avènement
d’une culture psychologique de masse, est l’envahissement de l’espace médiatique
par les « psys » et leurs discours. A l’heure actuelle, la sur-médiatisation des
« psys » ne fait plus aucun doute : c’est ce dont témoigne par exemple, au-delà de
l’impressionnante augmentation des programmes télévisuels ou radiophoniques qui
se revendiquent « psy », l’apparition ces dernières années d’études spécialisées sur
le sujet1 ou encore d’articles de presse2 abordant le phénomène et n’hésitant pas à
le qualifier de « psymania3 ». Indéniablement, la psychologie pour le grand public est
passée du statut de niche au statut de véritable marché, et elle représente, de nos
jours, une source de revenus importante pour les médias. Inversement, elle est
devenue un bien de consommation qu’une population de plus en plus nombreuse
s’approprie. Il s’agira donc pour nous de comprendre comment la psychologie
accède au statut de marchandise, afin de savoir comment et sous quelles conditions
il est possible d’en faire le commerce. Afin de cerner ce qu’on peut nommer le
phénomène « psy », nous nous proposons dans un premier temps d’illustrer
l’ampleur et l’hétérogénéité de la « psymania » par un panorama de la présence
médiatique des « psys » à travers les différents supports. Dans un second temps,
nous distinguerons les modalités de cette présence, les effets de sens principaux qui
la structurent, et nous nous concentrerons sur la partie du champ médiatique « psy »
qui correspond le mieux à notre étude.

1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médias


Les « psys » sont devenus des personnages centraux du paysage médiatique
français : ils ne sont plus de simples experts invités de temps à autres, comme ceux
des autres disciplines, pour meubler des émissions ou des colonnes de journaux,
mais ils sont des éléments réguliers, voire centraux d’un nombre impressionnant de
programmes ou de contenus médiatiques. Ils sont présents sur tous les supports, et
dans des rôles très divers. Cette collaboration entre « psys » et médias ne date pas
d’hier. En effet, on retient en général comme acte fondateur (en France du moins)

1
  Ff. La bonne parole de Dominique Mehl ou le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.
2
  Cf. bibliographie, articles de presse.
3
  Le Monde, 29 avril 2005.


                                                                                    14
l’émission de radio qu’anima la psychanalyste Françoise Dolto sur France Inter, en
compagnie de Jacques Pradel, pendant trois ans, à partir de 1976, intitulée : Lorsque
l’enfant paraît. La psychanalyste répondait à l’antenne au courrier de ses auditrices
sur des sujets relevant de l’enfance et de l’éducation. Elle se défendait de faire de la
psychanalyse à l’antenne, choix auquel elle reliait celui de ne pas répondre aux
auditeurs en direct. Cependant, elle prodiguait sur les ondes, en sa qualité de
psychanalyste, de nombreux conseils (plus ou moins directifs1) sur l’éducation des
enfants, au nom du « bon sens2 » selon ses propres termes. Comme le montre
l’analyse de Dominique Mehl3, l’émission, par le succès considérable qu’elle connut,
contribua à diffuser dans la société de l’époque certaines idées ou thèmes qui
aujourd’hui font figure de B-A BA de la culture psychologique de masse, comme la
nécessité    de    reconnaître    la   personne     qu’est    l’enfant,   de   préserver     son
développement psychologique, ou encore la nécessité de communiquer au sein de la
famille. Cette expérience réussie (en termes d’audimat) en a entraîné d’autres dans
son sillage, de sorte qu’aujourd’hui les modalités de collaboration les plus diverses
entre médias et « psys » ont été tentées.


       LA TELEVISION


Dans le cadre du petit écran on retiendra le caractère pionnier de l’émission
Psyshow, produite par Pascale Breugnot et diffusée de 1983 à 1985 sur Antenne 2.
La productrice y recevait, en compagnie de Serge Leclaire, éminent psychanalyste,
des invités qui venaient confier leurs problèmes conjugaux et intimes. Ces derniers
se voyaient proposer des « interprétations à chaud » et des conseils par le
psychanalyste. L’émission fit scandale, tant pour l’impudeur des confidences dont
elle était le lieu, que pour les risques de mise en spectacle et de dévoiement des
pratiques psychanalytiques qu’elle générait. Dans un style similaire, bien que moins
provoquant à l’égard des pratiques analytiques4, mais dont nous épargnerons les
détails aux lecteurs, Pascale Breugnot récidiva sur TF1, de 1991 à 1993, avec la
diffusion d’une émission intitulée L’amour en danger, dans laquelle elle s’offrait la
complicité de la psychanalyste Catherine Muller. Ce type d’émission commença à

1
  Dominique Mehl, dans La bonne parole, p55, parle de « catalogue de recommandation éducatives ».
2
  Propos rapportés par Jacques Pradel, p7, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.
3
  Op. cit.
4
  Ibidem, p337.


                                                                                              15
faire de la « psy » un spectacle et à alimenter le fantasme selon lequel il était
possible de « Panser sous l’oeil des caméras1 ». Les émissions inspirées du même
modèle ont depuis proliféré au point que Psychologies magazine consacre, en
décembre 2004, un article spécial aux « téléthérapies2 ». L’article cite en exemple les
émissions suivantes : Confessions intimes (TF1), dans laquelle des familles en
détresse confient leur problèmes à la caméra puis se font dicter leur comportement
par une psychologue à travers une oreillette, Face à moi (TEVA), dans laquelle le
pédiatre Christian Spitz, ancien Doc de Fun Radio, s’adonne à des face-à-face
ambigus avec ses invités anonymes qui ressemblent étrangement à des
consultations sans en être, Affaires de famille (M6), dans laquelle le pédopsychiatre
Stéphane Clerget conseille des familles à problèmes, et la particulièrement
savoureuse Il faut que ça change (M6), dans laquelle le psychiatre Alain Meunier se
déplace à domicile chez des familles ou des couples en détresse et « résout » leurs
problèmes sous les yeux ébahis des téléspectateurs, et dans laquelle ce dernier ne
semble pas embarrassé de franchir le pas séparant conseil et prescription !


Ainsi, « psy » et spectacle font bon ménage sur le petit écran. Mais le « psy », ce
héros, sait en d’autres occasions se faire plus discret. En effet, le « psy » intervient
également dans des émissions dont la « psy » n’est pas le sujet ou le ressort central.
C’est le cas notamment de certaines émissions que Dominique Mehl regroupe sous
la catégorie de « télévision de l’intimité3 », c'est-à-dire les émissions centrées sur le
quotidien des personnes, le dévoilement des individus par eux-mêmes, et dans
lesquelles des protagonistes « lambdas » viennent faire le récit de leur vie, parfois
sous forme d’une introspection en public. Citons à titre d’exemple : C’est mon choix,
Y’a que la vérité qui compte, Sexualité : si on en parlait, Vis ma vie4, etc. On assiste
alors à un brouillage des frontières entre vie privée et vie publique, phénomène que
le psychanalyste Serge Tisseron qualifie par le néologisme d’« extimité ». Dans ce
contexte, le « psy » devient parfois un médiateur privilégié en ce qu’il passe pour
habilité à décrypter et commenter l’intime : « Avec le témoin, le psy devient le second
héros de la télévision de l’intimité […] Le psy est un rouage essentiel du passage du
témoignage individuel, particulier, personnel à une forme de généralité indispensable

1
  Selon l’expression de Dominique Mehl, même ouvrage, p335)
2
  « La « téléthérapie », efficace ou bidon ?
3
  La télévision de l’intimité, Dominique Mehl (Le Seuil, 1996).
4
  cf. Les propos de Dominique Mehl, p27, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.


                                                                                       16
pour qu’il soit entendu dans l’espace public1. ». Nous pouvons citer, dans cette
perspective, l’émission à succès de Jean-Luc Delarue, Ca se discute, centrée sur le
témoignage des invités, et dans laquelle un « psy » est presque systématiquement
présent, bien qu’effacé, se contentant souvent de reprendre, de confirmer et de
généraliser les propos tenus par les invités2. Ici le « psy » fait figure de
« confesseur3 ».


On peut également mentionner, dans un esprit quelque peu différent, la place
donnée aux « psys » dans les diverses émissions de la télé-réalité, et au premier
chef l’usage de « psys » qui a été fait lors du premier Loft Story. Deux « psys »,
Didier Destal et Marie Haddou eurent pour tâche de « contrôler » le casting, de
suivre psychologiquement les candidats lors de leur isolement, et de commenter leur
comportements sur les plateaux de l’émission diffusée sur M6 (on rappellera au
passage que Marie Haddou fut accusée d’avoir fait des interprétations sauvages du
comportement et de la personnalité des candidats lors des dits plateaux). Mais il était
clair que la présence des « psys » lors de l’émission servaient essentiellement à
cautionner une entreprise qui, à l’époque, scandalisait tant par son côté inculte que
par son côté inhumain : « Caution morale, le psy est aussi le représentant de la
rationalité4.». La production tentait ainsi de mettre en scène la protection et la
sécurité psychologique des candidats, et, de plus, les commentaires des « psys » lui
permettaient    de faire    passer une émission          que   d’aucuns qualifiaient   de
« voyeuriste » pour une louable expérience scientifique.


Cependant, la présence de la « psy » au petit écran ne se réduit pas aux seules
logiques de spectacle et de caution, elle peut donner lieu à des programmes à
caractère plus informatif. On notera par exemple l’émission Psyché sur France 5, qui,
de janvier 2001 à juin 2002 se proposait de faire le point sur les méthodes
thérapeutiques, ou encore, sur la même chaîne, le programme hebdomadaire
Psychologie, adaptation télévisuelle du magazine Psychologies, qui fut présenté par
Maïtena Biraben pendant un an entre 2003 et 2004. A ces émissions nous pouvons

1
  Cf. même auteur, même article.
2
  Cf. l’analyse de l’émission par Dominique Mehl dans La bonne parole
3
  Selon l’expression de Dominique Mehl dans La bonne parole, p325, « LE CONFESSEUR,
L’EXPERT, LE CITOYEN. Les diverses postures des psys sur la scène publique. »
4
  Propos de François Jost, p16, n°111 Cahiers de l’audiovisuel.


                                                                                       17
ajouter Psycho qui fut animée par la psychanalyste Catherine Mathelin sur TEVA.
Cette dernière (« une disciple de Françoise Dolto » nous dit Dominique Mehl1)
recevait des invités avec lesquels elle discutait de thèmes familiaux. De la même
manière, nous pouvons évoquer L’enfance pas à pas, documentaire produit par
Valérie Lumbroso et diffusé sur Arte Câble à partir de Décembre 2003 : le
programme retraçait les grandes étapes du développement des enfants entre 0 et 6
ans en s’appuyant sur les recherches actuelles de plusieurs catégories de
scientifiques. La télévision est donc, comme on a pu le constater, envahie par la
(les ?) mouvance « psy », mais, comme l’on peut s’en douter, elle est loin d’en avoir
le monopole, c’est ce que montre par exemple un rapide tour de piste de la bande
FM…


         LA RADIO


Depuis Dolto, les ondes radiophoniques n’ont cessé de s’ouvrir aux « psys » et de
les solliciter. Comme pour la télévision, les modalités de collaborations sont très
diverses. Mais on remarque, comme le dit Christian Spitz2, que la radio a ses
caractéristiques propres, comme sa discrétion (par opposition notamment au
spectacle télévisuel) ou son potentiel d’interactivité et de direct, ce qui influe sur la
forme qu’y prend la tendance « psy ». Eliane Contini, dans l’article Fréquences psys
d’aujourd’hui qu’elle consacre à la question dans le n°111 des Dossiers de
l’Audiovisuel, propose de classer les émissions « psys » selon 3 cas de figure relatifs
aux statuts de « psy » et d’animateur : « Le psy est l’invité majeur de l’émission »,
« Le psy anime sa propre émission », « L’animateur fait le psy ». Nous allons prendre
cette typologie comme fil conducteur.


Dans la première catégorie, la journaliste cite les émission suivantes : l’émission de
Valérie Durier, sur Europe 1, La situation est grave mais pas désespérée par Noëlle
Bréham sur France Inter, Ma nuit au poste par Isabelle Quentin sur RTL ou encore
La diagonale du psy par Vicky Sommet sur RFI. Dans ces émissions, l’invité principal
est souvent un psychologue, un psychanalyste ou un psychiatre. Dans la plupart des
cas, à l’exception de la dernière émission citée, le « psy » a une fonction modérée,

1
    La bonne parole
2
    Dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p11.


                                                                                      18
laissant le premier rôle aux auditeurs dont il se contente de commenter les propos :
« D’une manière générale, c’est le témoin qui est la vedette. ». Dans la deuxième
catégorie, la journaliste cite deux émissions animées directement par des « psys » :
La famille dans tous ces états, chronique hebdomadaire de cinq minutes animée par
la pédopsychiatre et psychanalyste Caroline Eliacheff sur France Culture, dans
laquelle la « psy » explore les transformations de la famille à travers des thèmes très
divers (« La jalousie, l’autorité, l’homo-parentalité, la pédophilie, la séparation ou
l’absentéisme scolaire » ), et l’émission qu’anime la pédiatre et psychanalyste
Edwige Antier le mercredi, de 10 à 11 heures, sur France Inter, en compagnie de la
journaliste Brigitte Patient (qui autrefois animait l’émission « psy » Ca crée des liens),
et dans laquelle elle répond aux questions des auditeurs, les informant et les
conseillant sur des thèmes liés à l’enfance. Ces émissions semblent, comme nous le
suggère la journaliste, laisser une place importante à l’information.


La dernière catégorie (« L’animateur fait le psy »), de par son caractère marginal et
ambigu, est de loin la plus intéressante : elle nous plonge au cœur de la tendance
« psy », dans ses aspects les plus problématiques, mais aussi les plus savoureux…
Elle regroupe des émissions de libre antenne dans lesquelles des animateurs qui ne
sont pas des « psys » donnent des conseils d’ordre psychologique à leurs auditeurs.
Citons à titre d’exemple significatif l’émission que l’incontournable Brigitte Lahaie
anime « au nom de son expérience d’ex-actrice de films X1 », sur RMC, et dans
laquelle elle discute de sexualité avec ses auditeurs. Une aura « psy » confuse se
dégagerait de l’émission comme le suggèrent les propos de l’animatrice relevés par
Eliane Contini2:


          « Quand RMC m’a proposé de faire une émission sur la sexualité, j’ai tout de
          suite introduit une dimension psychologique. Elle essaie de dire à l’auditeur
          ce qui sera le mieux pour lui : Par exemple, un homme me parle de son envie
          de tromper sa femme, j’essaie de le conduire à rester plutôt fidèle ou plutôt
          infidèle, en fonction de ce que je crois qui lui conviendra le mieux. Comment
          savoir en si peu de temps ? Je me fie à mon intuition. »


Cet aspect du phénomène « psy » laisse perplexe, car il s’agit de penser le parfum
« psy » de ses émissions sans experts : doit-on se contenter d’ignorer ces

1
    Selon l’expression d’Eliane Contini, dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p12.
2
    Ibidem, même page.


                                                                                             19
manifestations comme des simulacres sans valeurs qui tentent de singer la « psy »,
la « vraie » ? Doit-on au contraire reconnaître ou accepter que le sens commun se
soit approprié la « psychologie » au point que tout le monde puisse en discuter dans
la sphère publique et même en faire recette ? Quelle limite devons nous poser pour
définir et circonscrire le phénomène « psy » ? S’il est possible de différencier les
« psys » des charlatans, où se situe la frontière? Nous reviendrons sur ces questions
plus tard. Pour lors, il s’agit moins d’y répondre que de montrer à quel point toute
réponse est problématique et à quel point le sujet est complexe. La « psy » pose
problème dans ses cas limites, comme celui que nous venons d’évoquer, mais cela
dit, certains secteurs semblent poser moins de problèmes que d’autres, comme
l’édition par exemple.


       L’EDITION


Le phénomène « psy » connaît un succès considérable dans l’édition : les rayons
des librairies se remplissent de plus en plus de livres écrits par des « psys » ou sur la
« psy », destinés au grand public. Un nombre grandissant des best-sellers sont écrits
par des « psys », dont les trois plus charismatiques, pour ne citer qu’eux, sont David
Servan-Schreiber, Boris Cyrulnik et Marcel Rufo1. David Servan-Schreiber (dont
l’oncle Jean-Louis dirige le magazine Psychologies), professeur de psychiatrie et
docteur en sciences neurocognitives, a vu son ouvrage Guérir se vendre à plus de
900 000 exemplaires dans le monde et se faire traduire dans une vingtaine de
langues. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a écrit deux livres sur le concept de
« résilience2 » qui se sont vendus à plus de 250 000 exemplaires chacun. Le
pédopsychiatre Marcel Rufo, quand à lui, auteur du best-seller Oedipe toi-même,
confie sur le ton de la plaisanterie : « Nous sommes devenus des produits de grande
consommation3 ». La liste des « psys » à succès pourrait être très longue, nous
aurions également pu mentionner des personnalités comme Serge Tisserons,
Christophe André ou d’autres, mais le but de notre propos n’est pas l’exhaustivité.
Notons également qu’aujourd’hui les publications de développement personnel (1,35



1
  Le cénacle des divas du divan. L’Expansion, n°0697, Mai 2005.
2
  C’est à dire la possibilité de « rebondir après un traumatisme », lit-on dans le même article.
3
  Ibidem.


                                                                                                   20
millions de livres vendus en 2002 selon le site Psyvig) ou les livres aidant à trouver
son thérapeute connaissent un succès considérable.


         LA PRESSE


Un des aspects les plus significatifs de la tendance « psy » dans les médias est le
développement spectaculaire de la presse magazine spécialisée dans la « psy ». A
ce titre, le succès du magazine Psychologies dirigé par Jean-Louis Servan-schreiber
depuis 1998 est un véritable cas d’école : le mensuel féminin, positionné bien-être,
atteint une diffusion totale de plus de 300 000 exemplaires en 2004, pour environ 2
millions de lecteurs dont 100 000 abonnés (source OJD). Le chiffre d’affaire du
groupe Psychologies magazine (le journal, le site Internet et les activités d’éditions)
devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon le quotidien Le Monde1.
On trouve actuellement dans les kiosques une petite dizaine de magazines
(mensuels, bimestriels ou trimestriels) axés sur la « psy », et là encore, la diversité
est de rigueur : on passe de magazines plutôt orientés vers la science et la
souffrance comme Cerveau & Psycho (porté sur les neurosciences), Psychanalyse
magazine, Psychomédia (au caractère quelque peu citoyen ou politique) ou encore
le magazine professionnel Le journal des psychologues, à des publications qui, dans
la lignée de Psychologies, sont plutôt orientées vers le bien-être, comme Féminin
Psycho (« Ma vie, mon équilibre »), Je magazine (« Le guide psy de la santé et du
bien-être ») ou encore le magazine de coaching Développement personnel
(« coaching – psychologie – bien-être »). On remarquera qu’une grande partie de
ces publications est récente (Les premiers numéros de Psychomédia, Je magazine
et Développement personnel sont parus en 2004) et symbolise par conséquent
l’explosion générale de la « psy » que nous avons connue ces dernières années.


Mais la déferlante « psy » ne s’arrête pas à la presse spécialisée : « pas un
magazine féminin qui n’ait sa rubrique psychologique, de Biba à Elle, en passant par
Cosmopolitan ou Prima2. ». La mouvance s’empare même de la presse quotidienne :
« Depuis janvier 2003, Le Monde publie une page Psychologie deux fois par mois.
Vingt-huit titres de la presse quotidienne proposent eux, une fois par semaine, une

1
    La « psymania » envahit aujourd’hui l’ensemble des magazines féminins. 29/04/2005
2
    Même article.


                                                                                        21
page psycho, réalisée en partenariat par Psychologies magazine1. ». Ici comme dans
l’édition, les logiques de l’information dominent, par opposition à la télévision et à la
radio. Cependant, certaines publications ou collaborations peuvent être l’objet de
polémiques intenses : en effet, il est reproché (par certains spécialistes) aux revues
destinées au grand public de vulgariser sauvagement la psychologie, et de la faire
coexister de façon précaire avec l’univers de la consommation.


Nous pourrions encore étayer notre panorama en abordant la profusion de sites
« psys » présent sur la toile, allant de sites d’information à des sites de soi-disant
consultations en ligne2, ou encore en montrant comment la psy-fiction fait recette au
cinéma (cf. le film Mortel Transfert mettant en scène un psychanalyste) ou dans les
romans. Cependant, nous espérons avoir déjà rendu compte, de façon significative,
de l’extrême ampleur et de l’extrême diversité que prend le phénomène « psy » dans
les médias. Face à l’hétérogénéité constatée, plusieurs questions se posent : en quoi
est-il pertinent, ou même tout simplement possible, de parler d’une tendance
« psy » ? S’il n’est pas impossible de parler d’une telle tendance, quelle stratégie
d’étude mettre en place, quel regard porter pour affronter la complexité du
phénomène ?


1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un même
phénomène


La diversité du mouvement « psy », telle que nous venons de l’illustrer, semble
s’organiser autour de 2 axes : l’un représenterait l’ensemble des fonctions attribuées
au « psy », c'est-à-dire essentiellement les fonctions d’informateur, de soigneur, mais
aussi les fonctions de saltimbanque (cf. Il faut que ça change) ou de caution (Loft
Story), et l’autre axe représenterait l’intensité de la présence du « psy » dans le
programme, ce dernier pouvant passer du statut de simple invité à celui d’animateur,
de celui de simple confesseur dont le rôle est d’écouter (Ca se discute) à celui de
gourou dont on se contente de boire le flot continu de paroles.



1
    Même article.
2
    cf. Psys d’e-bazar, 13/04/2001, p38. Libération.



                                                                                      22
Nous pouvons remarquer que, malgré leur hétérogénéité, ces manifestations ont
toutes en commun le personnage du « psy » et son statut d’expert. Le « psy », quel
que soit le rôle qu’on lui attribue dans un programme, est toujours présenté comme
un savant appuyé par l’autorité de la science. En effet, le discours du « psy »,
comme nous le confirme Dominique Mehl, est « un discours reçu comme
socialement savant. Les engagements, préférences, prédictions du psychologue sont
lestés d’une légitimité d’allure scientifique1. ». Ce personnage et son discours sont le
ciment d’un phénomène de société, et à ce titre, les ressemblances qui lient les
émissions évoquées précédemment n’ont rien de contingentes. En ce sens, nous
pensons qu’il est possible, et même nécessaire de parler d’une tendance « psy »
comme d’un phénomène cohérent dans lequel le « psy » rencontre le grand public
par le biais des médias. L’usage semble confirmer notre position : sachant qu’il est
question de tendance « psy » à peu près partout, que ce soit dans les médias2 ou
dans les conversations courantes, notre tâche sera au minimum de comprendre ce
que le sens commun désigne ou croit désigner par une telle tendance.


Nous avons défini, de façon minimale, le mouvement « psy » comme la relation
originale qu’entretiennent ces trois pôles : « psys », médias, grand public. Cette
relation nous invite, provisoirement du moins, à aborder le phénomène à travers les
problématiques de la tradition vulgarisatrice. Nous espérons ainsi élucider les
relations de parenté qu’entretiennent « psy » et sciences, la vulgarisation scientifique
se définissant, de façon minimale, comme « le fait d’adapter un ensemble de
connaissances techniques, scientifiques, de manière à les rendre accessibles à un
lecteur non-spécialiste3. ». Nous utilisons le mot vulgarisation, en dépit de sa portée
axiologique (que nous ne souhaitons pas assumer) car, comme l’écrit Yves
Jeanneret dans Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation, « Il n’y a
toutefois pas de terme qui fasse l’unanimité et qui qualifie cette activité particulière de
diffusion des connaissances à destination des non-spécialistes, comme le fait le
terme de vulgarisation. ». En effet, comme le montre l’auteur dans les premiers
chapitres de son ouvrage, tous les synonymes ou euphémismes que nous pourrons
trouver pour remplacer ce mot nous apporterons autant, voire plus de problèmes :


1
  La bonne parole, p31.
2
  Comme le confirme un rapide survol de notre dossier de presse.
3
  Le Petit Robert, 1993.


                                                                                        23
démocratisation, diffusion, traduction, interprétation, etc. Nous considèrerons donc la
« psy » comme un mouvement de vulgarisation qui rend accessible au grand public
un certain nombre de sciences. Ce parti pris nécessitera que nous mettions de côté
certaines formes de « psy » évoquées précédemment (en particulier celles centrées
exclusivement sur le spectacle), afin de nous concentrer sur l’aspect informationnel
du mouvement « psy ». Dans cette perspective, la première question à élucider est
alors la suivante : si la « psy » est une entreprise de vulgarisation de la science, de
quelle science ou de quelles sciences s’agit-il ? Nous nous demanderons donc à
cette occasion quels sont les défis particuliers qui caractérisent la vulgarisation de
ces sciences et en quoi ces défis fondamentaux conditionnent l’identité du
mouvement « psy ».


2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de la
psychologie nécessairement problématique


                                             « la psychiatrie est un champ de bataille. On voit s’y
                                             confronter les partisans du « tout se passe dans le
                                             cerveau » et ceux du « tout se passe dans les
                                             relations humaines et sociales », les intérêts
                                             matériels de l’industrie pharmaceutique, l’opposition
                                             entre les psychiatres et les psychothérapeutes,
                                             entre les analystes et non-analystes, entre les
                                             lacaniens et les non-lacaniens… »

                                                                                    André Green1


Les « psys » que l’on rencontre dans les médias pratiquent des sciences et des
techniques diverses. Pour l’essentiel, ils sont psychologues, psychanalystes ou
psychiatres. Leurs savoirs entretiennent entre eux des relations ambiguës, et ils ont
des statuts souvent plus problématiques que ceux de beaucoup de sciences. Il paraît
donc nécessaire de comprendre en quoi la complexité de ses statuts est
déterminante dans le processus de vulgarisation. Nous regrettons à ce propos que
Dominique Mehl, dans son ouvrage La bonne parole, n’ait pas pris la peine de
définir rigoureusement ces sciences : il est vaguement question de « psys, toutes
obédiences confondues »2, ou encore de « La psychologie clinique, la psychiatre, la


1
    Le Point, 08/04/2004, Entretien avec André Green.
2
    La bonne parole, p14 et p210.


                                                                                                24
psychanalyse1», mais on ne nous propose pas d’aller plus loin. Cet oubli, que nous
n’aurons pas l’audace de qualifier d’ « acte manqué », empêche de penser la
question « psy » dans toute sa complexité, et entraîne, dans la démonstration de la
sociologue, plusieurs problèmes majeurs :
- L’auteur aborde le problème de la tendance moralisatrice des « psys » avec des
arguments essentiellement issus de la psychanalyse. La majorité des experts
auxquels elle se réfère sont des psychanalystes, et elle utilise le modèle orthodoxe
de la cure analytique comme critère d’évaluation dans la dernière partie du livre 2. Ce
procédé réduisant la « psy » à la psychanalyse nous paraît arbitraire3.
- L’auteur construit son livre sur des oppositions binaires. Par exemple l’opposition
stricte entre une connaissance théorique qui serait sérieuse, indubitable (procédé par
lequel elle évite soigneusement de se mettre à dos une grande partie de la
communauté « scientifique ») et une expérience clinique subjective dont chaque
« psy » pourrait mésuser. De même, on note l’opposition classique entre la
respectable science « psy », et sa version dévoyée et simplifiée que la vulgarisation
fait circuler à travers « la culture psychologique de masse4 ». Ces oppositions se
révèlent selon nous peu opérantes lorsque l’on se résout à prendre en compte la
réalité complexe des sciences en question.
- De la même façon, l’opposition peu efficace qu’essaie de proposer l’auteur entre
vulgarisation, c'est-à-dire transmission d’un ensemble de connaissance, et vulgate5
prouve que cette dernière ne prends pas en compte la complexité des phénomènes
de vulgarisation. Mais nous reviendrons sur cet aspect ultérieurement.
Cette digression met l’accent sur la nécessité d’interroger la scientificité des savoirs
relatifs à la psyché.


2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet?


1
  Même ouvrage, p371.
2
  On sera par exemple attentif à l’usage que l’auteur fait des propos de la psychanalyste Sylvie
Nerson-Rousseau, aux pages 331 et 332 : « Les effets d’une cure analytique ne sont ni de nature ni à
visée « sanitaire » ».
3
  On s’interrogera également sur la remarque suivante faite au sujet de Psychologies magazine p212 :
« Le « s » du titre représente, quant à lui, une clef de la définition du magazine : les orientations
intellectuelles conviées et publiées couvrent tout l’éventail des courants, tendances et spécialités de
cette vaste discipline, depuis les lacaniens les plus officiels jusqu’aux comportementalistes les plus
éloignés des théories freudiennes. ». Ici les rapports qu’entretiennent psychologie et psychanalyse
sont manifestement obscurs…
4
  Même ouvrage p272.
5
  Même ouvrage, p231.


                                                                                                    25
La psychologie se définit, de façon minimale, comme « la science des faits
psychiques1 ». L’origine étymologique du mot est le terme grec « psyché ». On peut
le traduire par le concept d’ « âme » que les philosophes grecs définissaient comme
« principe de vie et de spiritualité qui anime les humaines et les êtres vivants2 », mais
aujourd’hui le sens du mot renvoie plus au concept d’ « esprit » ou de
« psychisme »3. La psychologie a longtemps été une branche de la philosophie. Elle
ne s’est émancipée de cette dernière qu’au cours du XIXème siècle, lorsqu’elle
tourna le dos aux traditions spéculatives afin de privilégier les méthodologies
expérimentales. Elle a atteint de ce fait un statut de science humaine autonome.
L’objet de la psychologie s’est aujourd’hui élargi : on ne la considère plus seulement
comme la « science de la vie mentale, de ses phénomènes et de ses conditions4 », à
la manière de William James, père de la psychologie américaine, mais aussi, plus
globalement, comme la « science de la conduite5 », c'est-à-dire comme la science
qui étudie les comportements et les interactions des individus. Le psychisme étant un
objet particulièrement complexe, la psychologie a été amenée à se diviser en une
multiplicité de branches ou de disciplines, chacune se concentrant sur des aspects
particuliers de cet objet, ainsi que sur des méthodes particulières. La psychologie se
présente donc de nos jours comme un ensemble de savoirs divers et variés dont
l’articulation est problématique, ou du moins complexe.


Afin de présenter cette articulation de la manière la plus simple et la plus efficace
possible, nous nous référerons au schéma synthétique qu’en donne le Hors-Série
numéro 19 du magazine Sciences Humaines, à la page 7 (décembre 1997). Ce
schéma (voir annexe 2), qui est en réalité un mapping, classe la majorité des
disciplines de la psychologie selon deux axes relatifs aux objets des disciplines :
l’axe vertical oppose la catégorie « Normal » et la catégorie « Pathologique », et l’axe
horizontal oppose la catégorie « Social » et la catégorie « Biologique ». Au pôle est,
près de la catégorie « Biologique », on trouve par exemple les neurosciences qui
s’intéressent à la façon dont les mécanismes biologiques et nerveux déterminent

1
  Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.
2
  La psychologie aujourd’hui, p4, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997.
3
  Ibidem.
4
  W. James, 1890.
5
  Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.


                                                                                      26
notre pensée et notre comportement. On trouve également la psychopharmacologie
qui étudie comment notre conduite peut être modifiée par des médications
chimiques. Au pôle opposé, du côté ouest, on trouve des disciplines, comme la
psychologie sociale, qui tentent de démontrer en quoi le comportement de l’individu
est déterminé par des conventions et des interactions sociales. On trouve au sommet
nord du mapping, au pôle « Normal », la psychologie générale. Elle s’intéresse aux
mécanismes de l’esprit généraux et communs à tous les êtres humains. On peut
diviser ce secteur en deux sous secteurs : la cognition (« la perception,
l’apprentissage, la mémoire, le langage, l’intelligence ») et le domaine affectif (« la
motivation, les émotions et la personnalité »)1. Dans le pôle opposé, on rencontre le
domaine de la psychopathologie, c'est-à-dire les disciplines qui s’intéressent aux
troubles et aux maladies psychologiques. Ce domaine mérite un surcroît d’attention
pour au moins deux raisons : tout d’abord parce qu’il regroupe deux disciplines
centrales de la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie, et ensuite parce qu’il
constitue une interface privilégiée entre le champ scientifique et la société.


La psychanalyse et la psychiatrie se présentent comme des modèles explicatifs du
psychisme, mais aussi et surtout comme des thérapies, comme des méthodes
permettant de soigner la souffrance psychique. Elles ont pour particularité d’avoir des
statuts quasi-indépendants : on les considère souvent comme des disciplines
autonomes, voire concurrentes de la psychologie, bien qu’en un certain sens elles
soient intégrées dans le même champ scientifique. La psychiatrie est une branche de
la médecine qui vise l’ « étude et traitement des maladies mentales2 » : à ce titre, elle
porte une attention particulière aux interactions que l’esprit entretient avec le corps.
Comme il est d’usage en médecine, sa méthode de diagnostic se concentre sur
l’étude des symptômes, et fait appel à la nosographie (classement méthodique des
maladies) et à l’étiologie (science de la cause). Ses méthodes de soin sont
essentiellement axées sur la psychopharmacologie, c'est-à-dire sur la prescription de
psychotropes. Longtemps reléguée à l’étude et au traitement de la folie, la
psychiatrie, de nos jours, s’intéresse de plus en plus au banal et au quotidien, et
notamment au traitement de la dépression, comme le montre Alain Ehrenberg dans
La fatigue d’être soi. La psychanalyse, elle, est une « méthode de traitement des

1
    La psychologie aujourd’hui, p7, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997.
2
    Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.


                                                                                        27
troubles    mentaux      reposant      sur    l’investigation    psychologique       profonde,
devenue « science de l’inconscient ».1 ». Ce savoir s’appuie essentiellement sur les
théories de Freud, son fondateur. Dans son dispositif théorique, il considère les
manifestations symptomatiques de l’inconscient comme un langage, et reconnaît
comme essentiels les grands principes suivants :


     « 1. Toute conduite tend à supprimer une excitation pénible (principe de plaisir) ;
     le monde extérieur impose certaines conditions dont il faut tenir compte (principe
     de réalité) ; les expériences marquantes ont tendance à se reproduire
     (compulsion de répétition).
     2. L’appareil psychique est fait de trois instances : le ça (ensemble de pulsions
     primaires, soumises au principe de plaisir), le surmoi (ensemble des interdits
     moraux intériorisés) et le moi, dont la fonction est de résoudre les conflits entre
     les pulsions et la réalité extérieure, ou entre le ça et la conscience morale.
     3. Quand le moi ne parvient pas a ajuster d’une manière satisfaisante le sujet à
     son milieu ou à satisfaire ses besoins, il produit des désordres de la conduite :
     régression, névrose, troubles psychosomatiques, délinquance, etc.2 »

La psychanalyse a un statut (controversé, comme nous le verrons plus loin) de
science humaine. Elle se divise en différents mouvements, qui se revendiquent
tantôt de Freud, de Lacan ou de Jung. Son succès a été considérable en France, en
particulier dans les milieux littéraires intellectuels (Sylvie Nersson-Rousseau nous
rappelle à l’occasion que la psychanalyse n’a pas eu autant de succès dans le
champ strictement scientifique3).


Malgré leurs divergences, psychologie, psychiatrie et psychanalyse se retrouvent
toutes dans le soin de la souffrance psychique. Elles ont en commun, malgré leurs
différentes approches, le soin des troubles mentaux. Ainsi, ces sciences fusionnent
toutes dans la catégorie de la psychothérapie : « application méthodique de
techniques psychologiques déterminées pour rétablir l’équilibre affectif d’une
personne4 ». La psychothérapie est un ensemble très vaste de savoirs et de
techniques destinés au soin de la psyché humaine. Même si par sa grande influence
historique en France, la psychanalyse a pu prétendre monopoliser le champ de la
psychothérapie, ou du moins de la psychologie clinique5, le traitement de la


1
  Ibidem.
2
  Ibidem.
3
  Le divan dans la vitrine. P 246.
4
  Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.
5
  Jacques Lecomte, La psychologie aujourd’hui, p17, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre
1997.


                                                                                             28
souffrance psychique s’effectue par des voies très hétérogènes. Selon le
psychologue Edmond Marc, on trouve au moins six grandes catégories de
psychothérapie : l’hypnose, que l’on retrouve dans les travaux de Jean Charcot (qui
forma Freud), de Milton Erikson ou encore dans la programmation neurolinguistique,
les thérapies psychanalytiques, les thérapies psychocorporelles et émotionnelles,
qui, à la suite des travaux de W.Reich, regroupent des mouvements comme la bio-
énergie, l’analyse primale ou le psychodrame émotionnel, les thérapies cognitives et
comportementales, qui s’appuient sur les théories du conditionnement et de
l’apprentissage, les techniques de relaxation, comme par exemple la sophrologie, et
les thérapies de la communication, qui regroupent l’analyse transactionnelle, la
Gestalt-thérapie, les thérapies systémiques, et qui s’intéressent aux interactions
entre les individus. Le champ psychothérapeutique est très important car il
représente l’interface entre la science et la société : c’est d’abord par le soin que les
« psys » rencontrent la société. Ils sont perçus tout d’abord comme des soigneurs,
et de ce fait, on imagine leur discipline autant comme un savoir-faire que comme un
savoir. La psychologie se présente au public à la fois comme une science et comme
une thérapie. Ainsi, le savoir du « psy » n’est pas inoffensif, il est dans une certaine
mesure performatif, il est aussi un condensé d’action, comme semble le suggérer le
stéréotype du psychanalyste qui soigne par la parole, lors de la « talking-cure »
analytique. Cette ambivalence du savoir psychologique intéresse directement le
vulgarisateur : elle conditionne la forme et le résultat de son travail. Mais à cette
ambivalence s’ajoutent des problèmes beaucoup plus sérieux, notamment d’ordre
épistémologique : à y regarder de plus près, les sciences de la psyché sont-elles si
scientifiques que cela ?


2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ?


Comme le suggère la citation de André Green qui figure en épigraphe de ce chapitre,
le champ de la psyché est très divisé et très polémique. Le sens commun se
représente souvent la science comme un ensemble uni de vérités éternelles qui
seraient gravées sur des tables de la Loi. Ici, plus que jamais, règnent la discorde et
l’absence de consensus. Les différents qui séparent les praticiens peuvent être
radicaux, tant sur le plan des connaissances que sur le plan des soins : les
psychologues     s’intéresseront   davantage     au   domaine     du    conscient,   aux


                                                                                       29
comportements et à l’environnement social, les psychanalystes privilégieront
l’inconscient et la libre association d’idées, les psychiatres s’intéresseront davantage
aux symptômes et aux médications prescriptibles. Ces différents mettent en jeu des
positions épistémologiques différentes, des conceptions de l’homme différentes, mais
aussi différents intérêts communautaires. En effet, comme nous le rappelle Yves
Jeanneret1, les communautés scientifiques ne sont pas exemptes des logiques de
reconnaissance et de distinction (au sens bourdieusien) que l’on peut observer
ailleurs dans la société. On ne peut réduire la division de la communauté des
« psys », ses excommunions et ces schismes à une simple dynamique heuristique :
« Cette double référence nécessaire au biologique et au social n’est pas sans poser
des problèmes d’articulation théoriques, méthodologiques, et aussi des problèmes
de rivalité et de pouvoir. La pénurie en matière de crédits de recherche que nous
connaissons contribue à exacerber les tensions qui, rappelons-le, sont constitutives
du champ scientifique lui-même et, d’une certaine manière, sont l’aiguillon des
avancées scientifiques.2 ». Les divisions se font jour à l’intérieur même d’une
discipline : ainsi, on n’est pas psychanalyste, mais on est freudien, jungien, ou
lacanien, et lorsque l’on est psychiatre, soit l’on est psychothérapeute soit on ne l’est
pas. De même, un psychothérapeute s’orientera au choix vers une des six grandes
familles de techniques que nous avons évoquées précédemment…


Ces divisions ou dissidences nous amènent naturellement à interroger la scientificité
de ces sciences. Leurs statuts s’avèrent souvent précaires, pour au moins deux
types de raisons : des raisons d’ordre épistémologiques, et des raisons d’ordre
institutionnelles. Sur le plan épistémologique, on pourra citer en exemple un grand
classique du genre : le problème de la non-falsifiabilité de la psychanalyse3.
L’épistémologie contemporaine s’accorde quasi-unanimement pour reconnaître le
principe de falsifiabilité du philosophe Karl Popper4 comme la pierre de touche qui
distingue la science de la non-science. Selon ce principe, une science ne peut
énoncer des propositions qu’à la condition que ces propositions soient infirmables ou
confirmables grâce à un dispositif expérimental. Une connaissance scientifique

1
  Ecrire la Science, p57 et p93.
2
  L’introuvable unité, Sciences Humaines, Hors-série décembre 1997.
3
  Cet argument philosophique est commun. On pourra en trouver l’application, à titre d’exemple, dans
le sort que Luc Ferry fait à Lacan dans La pensée 68.
4
  Logique de la découverte scientifique, Karl Popper.


                                                                                                  30
accède ainsi au statut de connaissance en sursis, constamment menacée par le
couperet de la réalité empirique. Le problème est que les propositions de la
psychanalyse, tout comme celles de la téléologie marxiste, ne peuvent pas se
soumettre au principe de falsifiabilité. Non seulement on ne peut pas réfuter une
interprétation de l’inconscient à partir de l’expérience, mais pire, plusieurs
interprétations contradictoires de l’inconscient peuvent coexister pour un même sujet
sans qu’on puisse les départager. Malgré tout, nous sommes d’avis de relativiser ce
problème, car, comme le souligne Serge Moscovici1, le principe de Popper invoque
« des critères de démonstration et de rigueur et non pas des critères de découverte
et de fécondité », alors que la psychanalyse, comme toute philosophie du soupçon,
intéresse essentiellement pour sa fertilité. De plus, nous rappelle l’auteur, certaines
théories auxquelles nous sommes très attachés s’accommodent très mal du critère
poppérien : « Essayez donc d’appliquer l’interdit de Popper à la théorie de la
sélection naturelle ou à l’éthologie et vous verrez qu’elles devraient partager plutôt le
lot des théories de Freud que celui des théories d’Einstein2. ».


Dans le domaine de la psyché, la psychanalyse n’a pas le monopole de la précarité :
en effet, on pourra également citer les problèmes que pose l’étiologie, c'est-à-dire la
science des causes, en psychiatrie. Comme le dit Alain Ehrenberg dans La fatigue
d’être soi, depuis que l’on a découvert par hasard les psychotropes et leurs effets
thérapeutiques dans les années 50, « on soigne de mieux en mieux, peut-être, mais
on ne s’accorde ni sur ce que l’on soigne, ni sur les raisons de l’efficacité d’une
thérapie3». Si l’on en croit le sociologue, le développement constant des médications
et la complexité du « continent dépressif » ont amené les psychiatres à s’intéresser
de moins en moins aux maladies qui causaient les symptômes dépressifs et de plus
en plus à ces symptômes et aux possibles médicaments par lesquels on les fait
disparaître.


On abandonne donc, en abandonnant l’étiologie, l’espoir de guérir la cause des
symptômes et de savoir de quoi l’on souffre, au profit de ce qui peut devenir dans



1
  La psychanalyse, son image, son public, p28 et p29.
2
  Ibidem, p29.
3
  La fatigue d’être soi, p92.


                                                                                      31
certains cas, selon les termes d’André Green, une « psychiatrie vétérinaire1 » : c'est-
à-dire une psychiatrie où l’on ne prend plus en compte la réalité subjective du patient
et dans laquelle on se contente de dresser celui-ci à grands renforts
d’antidépresseurs. Cette polémique divise le monde de la psychiatrie, d’autant plus
que, même aujourd’hui, selon Ehrenberg, les résultats obtenus sur les patients avec
les psychotropes sont encore assez hétérogènes, et les méthodes de classification
des symptômes dépressifs sont loin de faire l’unanimité2.


Nous pourrions passer en revue beaucoup d’autres problèmes, comme par exemple
ceux posés par l’hypnose ericksonienne ou par la très controversée Programmation
neuro-linguistique (dite PNL), mais selon nous, les deux cas proposés ont une portée
emblématique et illustrent suffisamment notre propos. Mais les problèmes ne
s’arrêtent pas là. Les ambiguïtés épistémologiques des sciences de la psyché sont
aggravées par des ambiguïtés institutionnelles, voire juridiques.


En effet, un savoir ne tire pas seulement sa respectabilité de lui-même, mais aussi
des institutions dont il émane : le savoir est toujours le savoir d’un sujet, qu’il soit
individuel ou collectif, et par conséquent ce savoir, en tant qu’il est un fait social,
repose toujours sur un certain consensus. Au-delà des divisions de la communauté
scientifique que nous avons évoquées précédemment, la vacuité ou plutôt
l’incomplétude du système juridique français en termes de psychothérapies, accroît
considérablement nos difficultés : « La France est un des rares pays occidentaux à
ne pas avoir de titre officiel de « psychothérapeute3 » », « n’importe qui ou presque
peut ouvrir un cabinet de psychothérapeute ou de psychanalyste. ». André Green,
éminent psychiatre et psychanalyste, affirme quant à lui : « la France se retrouve
avec     20 000      psychothérapeutes          sans     affiliation    institutionnelle,     20 000
psychothérapeutes autoproclamés4 ! ». Les statuts de psychothérapeute et de
psychanalyste ne sont pas réglementés par l’Etat, et les systèmes de formations
complètements hétérogènes qui mènent à ces métiers ne sont pas reconnus par les
autorités. Ces fonctions apparaissent au public, par un nivellement curieux, sur le

1
  Cité par Alain Ehrenberg dans le même ouvrage à la page 113.
2
  On se réfèrera à ce titre aux polémiques qui entourent le DSM III, manuel de psychiatrie en vogue
destiné à classer les symptômes, par exemple dans le magazine Psychomédia.
3
  Les citations qui suivent sont empruntées au site Internet www.psyvig.com
4
  Le Point, 08/04/2004.


                                                                                                      32
même plan que celle de psychiatre, qui nécessite un diplôme de médecine, ou celle
de psychologue, qui nécessite un DESS de psychologie clinique1.


Sans vouloir rentrer plus avant dans les détails, nous nous contenterons de constater
le caractère chaotique d’une situation dans laquelle les charlatans2 côtoient les plus
respectables des savants. Si la vulgarisation est, au minimum, la transmission de
connaissances scientifiques au grand public, la vulgarisation des sciences de la
psyché va nécessairement poser des problèmes particuliers, notamment en
brouillant les frontières entre connaissance scientifique et sens commun. Quels sont
les défis posés à la vulgarisation de la psychologie et de ses sœurs ? Quelle
conception de l’activité vulgarisatrice devons-nous proposer pour donner un sens
plein au phénomène « psy » ?


2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy »


Le « psy » se présente comme un expert qui, dans le fond, comme nous venons de
le voir, n’est pas si expert que ça… ou du moins dont la légitimité n’est pas aussi
claire que celle, par exemple, d’un physicien ou d’un mathématicien. On peut donc
imaginer que ce problème va devoir être simplifié, maquillé ou tout simplement éludé
dans une action de vulgarisation destinée au grand public : l’homme lambda n’a cure
des querelles de chapelles que nous avons évoquées précédemment, et il a
probablement encore moins les acquis nécessaires pour les comprendre, puisque les
spécialistes mêmes éprouvent des difficultés à clarifier la situation. Ainsi, si la
science est composée d’un objet à étudier et d’une méthode précise destinée à cette
étude, il est logique que l’acticité vulgarisatrice se concentre plus sur l’objet, c'est-à-
dire la psyché ou l’esprit, que sur la rigueur ou la complexité des méthodes. C’est ce
dont témoigne le succès du vocable « psy », mais nous y reviendrons. Notons pour
le moment qu’en se focalisant essentiellement sur la psyché au détriment des
méthodes et de l’épistémologie, l’activité vulgarisatrice se trouve devant un autre
écueil, non moins grave, provenant cette fois-ci du public, et que Freud formule de



1
 Cf. www.psyvig.com
2
 Voir à ce sujet www.psyvig.com, dont la mission est de lutter contre les dérives manipulatoires et
sectaires de certains « psys ».


                                                                                                      33
façon savoureuse : « Chacun a sa vie psychique, c’est pourquoi chacun se tient pour
un psychologue. »1


Comme le montre Brigitte Le Grignou dans le numéro 16 de la revue QUADERNI
(1991/92), dont le dossier central est consacré à la vulgarisation des sciences
humaines, dans le cadre des sciences de l’homme, contrairement à celui des
sciences dites « dures » ou « exactes », il n’y a pas de séparation nette entre le
laboratoire et la vie. Ainsi, le public se sent spontanément plus compétent dans les
sciences humaines que dans les sciences dures. Au nom de son expérience
quotidienne, il se sentira par exemple habilité à formuler des jugements d’ordres
sociologiques ou anthropologiques, alors qu’il s’avouera volontiers ignorant en
matière de physique nucléaire ou de biologie moléculaire. Ce constat s’avère
d’autant plus pertinent dans le cas de la « psychologie2 », puisque, dans la vie de
tous les jours, nous sommes tous amenés à nous représenter la pensée et les
sentiments des autres afin de pouvoir agir sur notre entourage efficacement. Par
exemple, dans le langage courrant, on dit souvent de quelqu’un qui gère avec
finesse les relations qu’il entretient avec ses congénères qu’il « fait preuve de
psychologie ». Vulgariser la « psy » c’est donc d’emblée se heurter à un ensemble
considérable de prénotions que possède le public, et c’est également se heurter à la
prétention qu’a chacun d’être psychologue, comme le suggère la citation de Freud. A
la lumière de ces faits, vulgariser la « psychologie » semble extrêmement délicat. En
effet, le vulgarisateur est amené à réaliser un singulier numéro d’équilibriste en
jonglant avec le paradoxe suivant : d’un côté, si ce dernier est trop précis ou trop
rigoureux dans son travail d’information, il court le risque d’ennuyer le lecteur ou de
remettre en question le statut de l’expert « psy », mais de l’autre côté, si sa
production est trop légère et trop peu ambitieuse, le lecteur pensera pouvoir
aisément se passer de ses services. Il s’agit donc de créer artificiellement un espace
entre l’hermétisme et la frivolité afin de légitimer la place du « psy » dans l’espace
médiatique.




1
  La question de l’analyse profane (1926), Gallimard 1985, p.41. Cette citation figurait en épigraphe de
l’article de Pascal Maléfan dans le numéro 81 de la revue CONNEXIONS.
2
  Les guillemets signifient que le mot est utilisé dans son sens large : dans le langage courrant on dit
psychologie pour signifier les sciences de la psyché en général.


                                                                                                     34
Ce statut problématique de la vulgarisation « psy » nous empêche plus que jamais
de céder aux réflexes manichéens qui voudraient voir à travers la vulgarisation
l’opposition radicale entre deux réalités imperméables, à savoir la science pure d’un
côté, et la science corrompue que s’approprie l’ignorance populaire de l’autre : « la
vulgarisation ne peut être distinguée de la science de manière drastique que si celle-
ci se prend à son propre mythe et oubli que ses fondements ne sont pas donnés
mais conquis1. ». Comme le montre Yves Jeanneret2, la tradition alimente notre
façon de concevoir la vulgarisation de nombreux préjugés. Au premier chef, celui de
ne concevoir la vulgarisation que comme « un ersatz de savoir » : on juge le discours
vulgarisateur par rapport aux critères de la science, et celui-ci se réduit forcément à
une mauvaise copie, à une distorsion. C’est notamment, selon nous, ce que fait
Sylvie Nersson-Rousseau dans Le Divan dans la vitrine3. Cette conception ne rend
pas raison de la complexité du phénomène vulgarisateur et de ses enjeux. Elle peut
même, dans certains cas, avoisiner la paresse d’esprit, car reléguer promptement un
discours dans la catégorie du faux, sans autre forme de procès, est assurément le
meilleur moyen de se dispenser de le penser :


      « les risques sont grands d’une position platonicienne qui se profilerait
      derrière cette thèse : dans leur infinie diversité, les textes de vulgarisation
      ne seraient que la réalisation d’une essence générale, celle du faux-
      semblant, et peu importerait, au fond, à quel degré ils réalisent cette
      essence puisque, de droit, le sociologue serait autorisé à les y ramener4. »


Un autre préjugé qu’il nous faut combattre, corrélé au précédent, est celui selon
lequel la vulgarisation n’aurait pour vocation que le fait d’être la traduction dans un
langage simple de la connaissance scientifique. Cette conception est toute aussi
erronée : « Là où le traducteur propose un texte lisible à la manière du texte original,
le vulgarisateur désigne sans cesse un texte absent, qui serait la vraie science. Ce




1
  Jean-Claude Beaune, La vulgarisation scientifique, l’ombre des techniques, in D. Jacobi et B.
Schiele (éd.), Vulgariser la science, le procès de l’ignorance, Champ Vallon, p.48.
2
  Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation. PUF.1994.
3
  Voir par exemple p15 : « Quant à associer l’œuvre de Freud aux manuels de « vie mode d’emploi »
qui font les vitrines du prêt-à-penser, cela relève du sabotage. C’est pourtant ce qui risque d’arriver si
l’on tolère que le corpus théorique du fondateur de la psychanalyse soit mêlé au fatras conceptuel
qu’engendrent certaines tendances contemporaines telles que l’approximation et le goût pour la
formule. »
4
  Ibidem, p65.


                                                                                                        35
qui se réalise n’est pas l’effacement d’une langue au bénéfice d’une autre, mais la
construction d’une configuration linguistique complexe1. ».


Ainsi, notre position est de refuser de penser la vulgarisation de façon
unidimensionnelle, en se référant uniquement à la science. La science n’est pas « un
empire dans un empire », elle s’insère dans un réseau de relations sociales dont il
faut rendre compte. Au lieu de proposer une conception de la vulgarisation dans
laquelle science et discours vulgarisateur entretiendraient des relations verticales,
nous proposerons une conception dans laquelle cette relation se pensera de façon
horizontale. Le discours scientifique et le discours vulgarisateur ne visent pas les
mêmes objectifs et ne sont pas soumis aux mêmes enjeux. Ils sont d’une certaine
façon « incommensurables », au sens que Lyotard2 donne à ce terme : ils
correspondent à des « jeux de langage » différents. Nous prenons donc le parti de
considérer le discours vulgarisateur comme un discours original, comme un discours
d’une relative autonomie dont l’intérêt et dont les enjeux excèdent ceux de la
science. Les propos suivants de Serge Moscovici résument mieux que nous ne
pourrions le faire ce qui vient d’être dit, ce qui justifie la longueur de la citation :


     « On le voit : la propagation d’une science a un caractère créateur. Ce
     caractère n’est pas reconnu tant qu’on se borne à parler de simplification,
     distorsion, diffusion, etc. Les qualificatifs et les idées qui leur sont associés
     laissent échapper le principal du phénomène propre à notre culture, qui est la
     socialisation d’une discipline dans son ensemble, et non pas, comme on
     continue à le prétendre, la vulgarisation de quelques-unes de ses parties. En
     adoptant ce point de vue, on fait passer au second plan les différences entre
     les modèles scientifiques et les modèles non scientifiques, l’appauvrissement
     des propositions de départ et le déplacement de sens, de lieu d’application
     qui s’effectue. On voit alors de quoi il s’agit : de la formation d’un autre type
     de connaissance adapté à d’autres besoins, obéissants à d’autres critères,
     dans un contexte social précis. Il ne reproduit pas un savoir entreposé dans
     la science, destiné à y rester, mais retravaille à sa convenance, suivant ses
     moyens, les matériaux trouvés. Il participe donc de l’homéostasie subtile, de
     la chaîne des opérations par lesquelles les découvertes scientifiques
     transforment leur milieu et se transforment en le traversant, engendrent les
     conditions de leur propre réalisation et de leur renouvellement3. »


Si le discours vulgarisateur de la « psychologie », c'est-à-dire le discours « psy », est
en quelque sorte « créateur », comme on peut légitimement en faire l’hypothèse, il

1
  Ibidem, p84.
2
  La condition postmoderne, Les éditions de Minuit. 1979.
3                                                      nd
  La psychanalyse, son image, son public. PUF. 1976 (2 édition). P24.


                                                                                           36
nous faut par conséquent le prendre au sérieux et rendre compte de son originalité.
En quoi est-il original et singulier ? Quelles transformations (et non distorsions) a
subit le discours scientifique lors de son entrée dans les médias ?


3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours original


La socialisation de la psychologie, pour reprendre le terme de Serge Moscovici, a
donné une importance considérable à la figure du « psy », mais également au
discours que ce dernier tient dans les médias. Ce discours, comme le suggère
l’auteur dans la citation que nous venons de proposer, est un discours original qui
s’émancipe du strict discours scientifique dont il est issu, mais tout en en
revendiquant la filiation. Nous nous proposons donc de décrire ce discours et les
transformations dont il est issu en tenant compte de sa singularité : pour ce faire
nous mettrons de côté les problématiques normatives qui tentent de différencier la
« vraie » psychologie de la « fausse ». L’omniprésence du discours « psy » dans les
médias se manifeste par un certain nombre de signes et d’indices, en particulier
linguistiques, qui peuplent notre quotidien. Ces signes nous éclairent sur la
signification et sur le contenu du discours « psy ». Dans cette perspective, il nous
revient en premier lieu de nous interroger sur la signification d’un mot que nous
employons d’une manière volontairement naïve depuis le début de notre exposé : le
mot « psy ».


3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand public


Le vocable « psy » est aujourd’hui employé un peu partout, dans toutes sortes de
contextes. On emploie ce mot comme s’il désignait une réalité ou un concept qui va
de soi, cependant, comme le remarquent un certain nombre d’observateurs, ce
vocable ne veut pas dire grand-chose du point de vue de la science : « dire les psys,
ça frôle parfois la désinformation… Il faudrait davantage expliquer la diversité des
écoles, des théories, des pratiques, pour être à même de mieux comprendre les avis
et les comportements tantôt consensuels, tantôt divergents, des psychiatres,
psychothérapeutes, comportementalistes, psychanalystes, freudiens, jungiens, etc.




                                                                                  37
1
    ». Le vocable « psy » est utilisé comme une catégorie fourre-tout qui regroupe
vaguement psychologie, psychiatrie, psychanalyse, ainsi que toutes les sciences,
techniques ou croyances qui touchent de près ou de loin à l’esprit. Ainsi, il fait figure
de néologisme, comme si, dans notre société, il avait été nécessaire à un moment
donné d’utiliser une expression nouvelle pour nommer une réalité inédite ou une
nouvelle vision du monde. C’est ce que suggèrent par exemple les auteurs de
Psychologisation dans la société : « l’appellation banalisée de « psy », qui vide de
sens la spécificité des pratiques, des dispositifs et de leur cadres institutionnels 2 »
serait en quelque sorte le symptôme de la psychologisation du social, c’est à dire
d’une nouvelle interprétation du social basée sur la psychologie.


Sans aller aussi loin, remarquons que le vocable « psy », dont le peu de rigueur est
manifeste, symbolise à lui seul l’infiltration de la société, de son langage et de ses
institutions par le discours psychologique. Le discours psychologique est si bien
entré dans les mœurs que le vocable « psy » a trouvé une place dans le
dictionnaire :


         « PSY [psi] adj. inv. et n. – 1972 ; abrév. Fam. de psychiatre,
         psychiatrique,      psychanalyste,      psychologue,        psychologique,
         psychothérapeute, etc. * fam 1* Psychologique. Equilibre psy. 2* N.
         Professionnel de la psychologie, de la psychiatrie, de la psychanalyse, de
         la psychothérapie. Aller chez son psy toutes les semaines. Une psy. Des
         psys ou inv. des psy3.


L’évolution philologique du vocable « psy » reflète sans aucun doute l’évolution des
relations qu’entretiennent sciences, professionnels de la psyché et société. La
définition du dictionnaire semble nous éclairer à ce sujet : le vocable était à l’origine
un diminutif familier désignant le thérapeute (et manifestant de ce fait la
démocratisation des thérapies), puis, par une extension due aux usages, il est
devenu un adjectif (on qualifie quelque chose de « psy »). Aujourd’hui, on rencontre
le mot « psy » dans un usage encore différent, mais aussi plus significatif : on entend




1
  Sylvia Liakhoff, rédactrice en chef de Psychologies magazine de 1997 à 2001, N°111 des Dossiers
de l’audiovisuel, p5.
2
  Psychologisation dans la société, CONNEXIONS n°81, revue coordonnée par Serge Blondeau et
Jean Claude Rouchy, p9.
3
  Le Petit Robert. 1993.


                                                                                                38
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Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias

  • 1. UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE CELSA Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication DIPLOME DU MASTER 1 (MAITRISE DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION) « ECCE HOMO : HOMO PSYCHOLOGICUS Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias » Préparé sous la direction du professeur Francis YAICHE Nom, Prénom : Cahuzac Alexandre Promotion : 2004-2005 Option : Marketing, Publicité et Communication Soutenu le : Note du mémoire : Mention : 1
  • 2. REMERCIEMENTS Mes remerciements les plus sincères à Perla Servan-Schreiber, Olivier Aïm et Francis Yaiche qui m’ont guidé dans mes recherches. Je remercie également Gérard Cahuzac, Marie-Hélène Féron et Charlotte Audebert qui ont eu la gentillesse de me relire. 2
  • 3. SOMMAIRE I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DU DISCOURS « PSY » ............................................................................................................. 13 1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique ....... 13 1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutions.................... 13 1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médias ....................................... 14 1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un même phénomène ..................................................................................................................... 22 2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de la psychologie nécessairement problématique........................................................... 24 2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet? ............................................................................................................................... 25 2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ? ........ 29 2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy » .................................... 33 3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours original .............................................................................................................................................. 37 3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand public .... 37 3.2) La « psy » : un nouveau savoir populaire et syncrétique ................................ 39 3.3) L’intimité et l’introspection : des figures clefs du discours « psy » ................ 43 II) LA « PSY» : UNE CULTURE PROFONDEMENT ANCREE DANS UNE DYNAMIQUE SOCIALE....................................................................................................... 46 1) La diffusion du langage psychologique : une nécessité historique et sociale ................................................................................................................................ 47 1.1) L’avènement du narcissisme : la psychologie comme langage de l’individualisme contemporain ...................................................................................... 47 1.2) La démocratisation de la fatigue : la psy comme langage de la dépression 50 2) Les nouvelles attributions de la psychologie ..................................................... 53 2.1) La psy au service de la nouvelle idéologie dominante : l’hédonisme ........... 53 2.2) La psy comme quête de sens et comme quête de repères ............................ 58 2.3) Normes et usages : la réception du discours psy par le public ...................... 63 3) Les défis politiques, idéologiques et éthiques du vulgarisateur ................... 67 3.1) La psy et ses enjeux politiques ........................................................................... 67 3.2) Le vulgarisateur face aux religions ..................................................................... 69 3.3) Le vulgarisateur face aux dérives sectaires et à la manipulation .................. 72 III) MARKETER LA PSY : LE CAS DE PSYCHOLOGIES MAGAZINE ..................... 76 1) Les professionnels face aux enjeux de la vulgarisation de la psy. .............. 76 1.1) Exposé synthétique des enjeux (Résumé parties I et II) ................................. 76 1.2) La notion de contrat de lecture ............................................................................ 78 2) Analyse sémiotique de la couverture de Psychologies ................................... 82 2.1) Un discours centré sur l’individu ........................................................................ 82 2.2) Une promesse de bien-être ................................................................................. 83 2.3) Une relation de respect et de confiance ............................................................ 87 3
  • 4. 3) Le contrat de lecture de Psychologies magazine .............................................. 89 3.1) Le contrat de lecture du magazine ..................................................................... 89 3.2) Focus sur la mise en scène de la confiance et la mise en récit de l’intimité 91 3.2.1) La mise en récit de l’intimité et de l’individu ................................................... 91 3.2.2) La mise en scène de la confiance ................................................................... 95 3.3) Evaluation du contrat de lecture ........................................................................ 101 CONCLUSION GENERALE : ........................................................................................... 103 BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................ 106 ANNEXES............................................................................................................................. 111 Annexe 1 : Interview de Perla Servan-Schreiber menée le mardi 11 janvier 2005. ............................................................................................................................................ 112 Annexe 2 : « La Psychologie : cartographie d’un continent de recherches ». Source : SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998. La psychologie aujourd’hui. ........................................................................................... 122 Annexe 3: Couvertures de Psychologies, corpus de l’analyse sémiotique (cf. bibliographie). ................................................................................................................... 123 Annexe 4 : Application d’un carré sémiotique à la notion de bien-être. ................ 130 Annexe 5 : La conception du bien-être défendue par Psychologies analysée à travers un carré sémiotique. .......................................................................................... 130 Annexe 6 : Le schéma actanciel de Greimas appliqué au contrat de lecture de Psychologies. ................................................................................................................... 131 Annexe 7 : Deux malentendus possibles sur le contrat de lecture de Psychologies analysés à travers le schéma actanciel de Greimas. ................................................ 132 Annexe 8 : Etude de contenu sur les conseils donnés dans le numéro 235 de Psychologies (novembre 2004). .................................................................................... 133 RESUME……………………………………………………………………………………146 MOTS-CLEFS…………………………………………………………………………….. 147 4
  • 5. INTRODUCTION Aujourd’hui, la psychologie, au sens large, semble omniprésente dans notre société. Loin de se cantonner, comme par le passé, aux milieux clos des hôpitaux et de l’université, elle a conquis petit à petit toutes les facettes de notre sphère sociale, en passant par les institutions étatiques, les entreprises, jusqu’aux médias de masse. Cette socialisation de la psychologie, c'est-à-dire son infiltration diffuse dans l’ensemble de la société, semble imprégner en profondeur nos modes de vie, allant même jusqu’à modifier nos usages linguistiques. En effet, un vocable curieux, mais pourtant terriblement banal, témoigne de la croissante familiarité sous la quelle la psychologie nous apparaît aujourd’hui : le vocable « psy », que l’on nous fait manger à peu près à toutes les sauces… La manifestation la plus spectaculaire et la plus emblématique du phénomène de socialisation évoqué se joue probablement dans les médias. Nous assistons ces dernières années à une véritable explosion des contenus dits « psys » dans les médias : on ne compte plus désormais ces programmes télévisuels, ces émissions de radios, ces livres ou encore ces magazines qui revendiquent leur affiliation à la psychologie tout en se destinant au grand public. Notre époque consacre en particulier la vénération du spécialiste de la psychologie : le « psy ». Dans une société technocratique qui laisse la part belle aux experts en tout genre, le « psy » est érigé en référence morale et intellectuelle privilégiée. La médiatisation de la « psy », et des « psys », est un phénomène d’une actualité indéniable, et d’une ampleur impressionnante : si les relations entre « psys » et médias ne sont pas absolument neuves, comme en témoigne le succès qu’a connu l’émission radiophonique de la psychanalyste François Dolto dans les années 70, elles revêtent aujourd’hui, de par leur quantité et leur complexité, une dimension toute autre. Nous sommes incontestablement face à un phénomène inédit, comme le confirme le peu d’études existant sur le sujet1. 1 Cf. Bibliographie. 5
  • 6. Sous certains aspects, ce phénomène peut s’avérer inquiétant. Le succès et la prolifération des contenus « psy » semblent signifier que, par un processus mystérieux, la science psychologique se soit transformée en marchandise, et que notre société l’ait reléguée au rang de produit de grande consommation. D’aucuns soupçonnent les médias d’avoir pervertit la psychologie en la livrant aux masses : en vulgarisant la psychologie, c'est-à-dire en la rendant accessible au plus grand nombre, les médias l’auraient inévitablement dénaturée. Certains le déplorent1 et considèrent le succès de la « psy » comme un non-phénomène : le verbiage de la vulgarisation « psy » serait selon eux trop éloigné du noble ciel des idées de la « science vraie » pour être pris au sérieux. A peine mériterait-il d’être considéré… Malgré cela, l’étude du phénomène peut s’avérer particulièrement fructueuse pour au moins deux types de raison. Premièrement, d’un point de vue professionnel, le développement de la « psy » semble constituer un marché particulièrement alléchant. En effet aujourd’hui la « psy » se vend, et se vend bien même : d’une niche qu’elle était depuis les débuts de Françoise Dolto il y a plus de trente ans, elle est passée au statut de véritable marché en pleine croissance2. Les oreilles du marketer se dressent, celui-ci flaire l’opportunité et les bénéfices qu’il pourrait tirer de cet oasis de croissance dans un désert de marchés saturés. Cependant, le marketer, méfiant comme il se doit, diffère sa ruée vers l’or en attendant de savoir si l’Eldorado qu’il croit apercevoir n’est pas en réalité un mirage : la psy est-elle une mode éphémère ou une tendance sociétale de fond ? Deuxièmement, d’un point de vue universitaire, la nouveauté du sujet 3 et la richesse des thématiques qu’il déploie s’avèrent particulièrement intéressantes. Au-delà de la simple description du phénomène, son explication et sa contextualisation font appel à une pratique pluridisciplinaire : il est possible d’aborder la question sous beaucoup d’angles différents. Tout d’abord, le sujet, suscite des interrogations d’ordre épistémologique : si les contenus « psys » sont le fruit d’une activité de vulgarisation de la psychologie perpétrée par les médias, on ne peut pas comprendre le 1 Comme le suggère par exemple le titre de l’ouvrage de Sylvie Nersson-Rousseau : Le divan dans la vitrine, la psychanalyse à tort et à travers. 2 Notons, à titre d’exemple, que le chiffre d’affaire du groupe Psychologies magazine (le journal, le site Internet et les activités d’éditions) devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon le quotidien Le Monde (29/04/2005). 3 Il n’a jamais été traité au CELSA. 6
  • 7. phénomène « psy » sans comprendre les statuts des sciences particulières qui sont en jeu ainsi que le processus spécifique par lequel elles sont transformées et mises à disposition d’un public particulier. Ensuite, l’élucidation de la demande sur laquelle le phénomène « psy » se fonde mobilise un savoir d’ordre sociologique : on se demandera comment la configuration sociale de notre société conditionne les contenus « psy » et l’on se demandera également comment ces derniers, en retour, peuvent influer sur la société. A ce titre, le sujet suscite également des interrogations d’ordres philosophique et éthique afin d’élucider le caractère potentiellement manipulatoire du discours « psy». Enfin, l’étude de la forme des contenus « psy » fait appel à un savoir d’ordre sémiotique et littéraire : on se demandera quelles contraintes formelles conditionnent la production de contenus « psys », et si les régularités des formes observées nous permettent d’envisager la vulgarisation de la « psy » comme un genre littéraire. Ainsi, le véritable exercice de style que constitue l’étude de ce phénomène complexe représente pour l’universitaire un défit savoureux. Mais là n’est pas l’essentiel… En réalité, un des attraits les plus manifestes réside dans les enjeux sociétaux que pose le sujet. La place que tient aujourd’hui la psychologie, science de l’individu, dans notre société, n’est pas étrangère à la nature profondément individualiste de celle-ci : la médiatisation de la psychologie révèle, telle un miroir, les récents changements de paradigmes qui ont affecté notre société ces dernières décennies. Changement de paradigme sociétal, tout d’abord, en ce qu’après l’effondrement des structures collectives traditionnelles (religieuses, morales, idéologiques, politiques, etc.) l’individu est devenu le centre et la finalité de l’organisation sociale : sur ce dernier reposent désormais le développement de nouvelles normes et la définition d’un nouvel espace public. Changement de paradigme intellectuel également, en ce que le triomphe de la « psy » semble consacrer un changement radical dans notre façon d’envisager l’homme. En effet, l’homo oeconomicus semble avoir définitivement cédé la place à l’homo psychologicus1 : on met en avant, de nos jours, un modèle profondément affectif, irrationnel et hédoniste de l’homme, à milles lieux du modèle utilisé traditionnellement par les économistes. Pour toutes ces raisons, 1 Gilles Lypovetsky, L’ère du vide, p73: « Fin de l’homo politicus et avènement de l’homo psychologicus, à l’affût de son être et de son mieux être. ». 7
  • 8. l’étude du phénomène « psy » se présente comme un moyen particulièrement original d’interpréter et de comprendre la société contemporaine. Cependant, comme l’on peut s’en douter, cette étude nous confronte à des problèmes méthodologiques importants. Tout d’abord, on remarque que lorsque l’on se donne pour sujet « la vulgarisation de la psychologie dans les médias à destination du grand public », tous les mots posent problèmes. De plus, l’élaboration d’une définition absolument rigoureuse et pertinente pour chacun de ces termes, loin de se satisfaire du maigre espace d’une introduction, nécessiterait à elle seule une étude exclusive. Nous choisirons donc de partir des définitions volontairement naïves et minimales que nous avons posées en début d’introduction puis de les remettre en cause ou les enrichir au fur et à mesure de l’exposé. Ensuite, il faut se rendre à l’évidence : les manifestations que l’on peut qualifier de « psys » dans les médias sont extrêmement hétérogènes, au point que l’on puisse douter de la possibilité même de parler sans abus d’un phénomène « psy » : en quoi peut-on comparer, par exemple, une émission télévisuelle comme Ca se discute et un magazine féminin comme Psychologies1 ? L’hétérogénéité et la multiplicité des manifestations « psys » rendent la mise en place d’une étude systématique et exhaustive du phénomène impossible. Elles semblent interdire une approche générale du phénomène à l’échelle macro-sociale et nous inviter, au contraire, à toute une série de micros études qui analyseraient le phénomène média par média : l’édition et la « psy », la presse et la « psy », la télévision et la « psy », etc. Selon nous, une telle façon de procéder rendrait le sujet inoffensif, voire insipide : nous passerions à côté de l’essentiel, c'est-à-dire à côté des rapports qu’entretiennent vraisemblablement la demande « psy » et la société contemporaine. De ce fait, nous avons donc pris le parti de tenter une étude globale du phénomène à l’échelle macro-sociale, en nous inspirant de la méthode mise en place par Dominique Mehl dans La bonne parole2: cette dernière sélectionne et analyse 1 Exemples étudiés par Dominique Mehl dans La bonne parole, une des seule spécialiste de la question. 2 Mehl est une des premières et des seules personnes à consacrer une étude complète à l’analyse des rapports qu’entretiennent « psys » et médias. 8
  • 9. quelques aspects ou cas emblématiques du phénomène1, puis extrapole ses résultats afin de tirer des conclusions d’ordre général. Cette méthode convient d’autant mieux à l’objet étudié que, selon nous, sa nature impose une étude qualitative et non quantitative : en effet, les manifestations « psys » sont en quelque sorte des discours (puisqu’elles sont des contenus médiatiques), il convient donc de rendre compte des enjeux sémantiques qu’elles déploient, ce que bien entendu, une étude quantitative ne peut faire. Le caractère abstrait de l’étude macro-sociale peut et doit être complété par l’étude d’un cas particulier afin de lier les problèmes de fond et de forme. Reste enfin le problème du regard posé sur le phénomène. Comme nous l’avons évoqué précédemment, il est possible d’envisager ce phénomène sous de multiples angles et en faisant appel à des savoirs différents : à ce titre, la mise en place d’une stratégie d’étude nous donne littéralement l’embarras du choix. Dans le doute, nous prendrons donc pour point de départ une modélisation simple du phénomène : ce dernier est au minimum le fruit d’un acte de communication entre un émetteur, les producteurs de contenus « psys », et un récepteur, le public des contenus « psys ». Le message véhiculé entre ces deux pôles serait le discours « psy », catégorie sous laquelle on pourrait regrouper l’ensemble des manifestations « psys ». Ce message serait le fruit d’une activité de vulgarisation de la psychologie. Notre stratégie, calquée sur un procédé philosophique courant, est de partir de cette modélisation volontairement simple, intuitive et naïve du phénomène « psy », puis de parvenir progressivement à une modélisation plus concrète et plus pertinente par l’interrogation des contradictions et des préjugés qu’elle implique. Notre parti pris est de rendre compte d’un maximum d’aspects du phénomène « psy » afin de ne pas trahir la richesse et la complexité intrinsèque du sujet. De ce fait, nous optons d’emblée pour une stratégie pluridisciplinaire et pour le choix d’un angle tendant à analyser le phénomène dans sa globalité. Selon une hypothèse vraisemblable, celui qui se propose de vivre de la médiatisation de la « psy », l’émetteur du discours, doit être au fait de tous les tenants et les aboutissants du phénomène « psy » afin de tirer le meilleur parti possible de son activité 1 Elle étudie entre autres le cas de Françoise Dolto, celui de Psychologies magazine, de Ca se discute. 9
  • 10. économique : la nature exacte de son activité et les problèmes qu’elle pose, la nature de la demande et la façon avec laquelle elle influe sur celle-ci, ou encore les formes susceptibles de fournir au discours « psy » un attrait optimal… Nous focaliserons donc notre étude sur l’émetteur du discours « psy », en espérant de ce fait avoir un aperçu le plus global et le plus cohérant possible des problématiques environnant le phénomène « psy » : selon nous le croisement des enjeux professionnels et universitaires du sujet est une source supplémentaire de fertilité. Notre question de départ sera donc la suivante : quels sont les défis et les enjeux auxquels est confronté le producteur de discours « psy » ? Nous avons élaboré les hypothèses suivantes en nous inspirant de la célèbre question-programme de Harold Lasswell, afin de sonder le sujet de la façon la plus complète possible : Qui ? Dit quoi ? A qui ? Par quel Canal ? Avec quels effet ? Hypothèse 1 : le phénomène « psy » est un discours. Nous considérerons le phénomène « psy » en général comme un discours cohérent dont il est possible de rendre compte des effets de sens et de la structure : nous posons qu’il est possible de l’étudier comme s’il s’agissait un texte. Nous pourrons ainsi étudier le phénomène à l’échelle macro. Hypothèse 2 : la « psy » comme fruit d’activité de vulgarisation. La « psy » serait le discours issu d’une activité vulgarisatrice, ou c’est du moins de cette façon simple que le problème semble se présenter de prime abord. La psy serait le message communiqué entre les deux entrées d’une boîte noire : l’input serait le milieux scientifique des psys et l’output, recevant la communication, serait le grand public. Le message serait le fruit d’une activité vulgarisatrice, c'est-à-dire d’un traitement du signal à l’intérieur de la boite noire, destiné à faciliter la communication entre l’entrée et la sortie. L’interrogation de cette modélisation du phénomène psy sera au centre de notre recherche. Il pose d’emblée le problème du statut scientifique de la psy. Hypothèse 3 : La « psy » n’est pas un discours original mais une simplification ou traduction de la psychologie. 10
  • 11. L’hypothèse précédente implique notre nouvelle hypothèse : si la psy n’est que le fruit d’une vulgarisation, il n’est qu’une simplification de la science. Le succès du discours « psy » pourrait alors s’évaluer uniquement selon des règles épistémologiques. Nous confronterons notre modèle de la vulgarisation aux manifestations « psys » et à ce qu’elles ont d’invariant afin de vérifier cette hypothèse, notamment grâce à la lecture d’écrits sur le phénomène « psy ». Hypothèse 4 : la « psy » s’appuie sur une demande sociale de fond. L’hypothèse suivante, inspirée par le succès massif de la « psy », considère que la psychologie est d’emblée insérée dans une dynamique sociale et qu’elle répond à un besoin profond de la société. Elle considère en particulier que le succès de la psychologie, science de l’individu, n’est pas étranger à l’émergence de sociétés individualistes. Cette hypothèse pose la question de la pérennité de la demande « psy ». Elle invitera, à terme, le marketer à réfléchir sur la taille maximale que pourrait atteindre le marché « psy ». Hypothèse 5 : la « psy » est une idéologie. Tout discours est susceptible d’avoir de l’influence sur la société, en particulier lorsqu’il se présente comme un savoir ou comme issu d’un savoir. Nous poserons donc la question de l’effet du discours « psy » sur la société, et sur les possibles usurpations ou dérives dont il peut faire l’objet. Hypothèse 6 : La « psy » comme genre « littéraire » ou « médiatique». Cette hypothèse, à la différence de l’hypothèse 1, nous permettra de sonder les enjeux spécifiquement rhétoriques, poétiques et formels du discours « psy ». Nous appliquerons des outils sémiotiques à des exemples concrets afin de vérifier l’idée suivante : un producteur de discours « psy », au cours de l’élaboration de sa stratégie de séduction, se verra imposer un exercice de style, relativement à la forme de son discours, propre aux enjeux de la « psy ». Dans une première partie de notre étude, nous décrirons le phénomène « psy » et nous aborderons les enjeux scientifiques et médiatiques qui le définissent. La deuxième partie abordera les implications sociologiques et philosophiques du phénomène en mettant en évidence tant la nature de la demande « psy » que les 11
  • 12. conséquences potentielles de la « psy » sur la société. Enfin, la troisième partie montrera, à travers l’étude du contrat de lecture de Psychologies magazines, les enjeux poétiques et rhétoriques qui président à la mise en place concrète d’un contenu « psy ». D’un point de vue méthodologique, la première et la deuxième partie reposent essentiellement sur une étude documentaire. La première partie s’alimente des écrits disponibles sur le phénomène « psy » dans les médias (livres ou articles de presse) afin de décrire la forme et l’ampleur du discours « psy ». Elle fait appel à la littérature existant sur les problèmes généraux que pose la vulgarisation afin d’analyser, à travers ces problèmes, le statut épistémologique particulier du discours « psy ». La deuxième partie fait appel essentiellement à la littérature centrée sur l’individualisme contemporain, qu’elle soit de nature sociologique ou philosophique afin de comprendre ce qui, en profondeur, explique le succès de la « psy ». Elle s’attache également à comprendre les interactions entre la « psy » et la société, en faisant appel encore une fois aux écrits spécialisés sur la « psy » et également à des considérations philosophiques. La dernière partie, centrée sur l’étude de Psychologies magazine, fait essentiellement appel à des outils sémiotiques pour analyser le rapport entre la forme du discours psy et les effets de sens qu’il produit : concept de contrat de communication, étude sémiologique d’une couverture, schéma actanciel de Greimas, carré sémiotique, etc. Les phases préliminaires de la réflexion qui ont aboutit à la formulation des présentes hypothèses et de la problématique énoncée ont été alimentées par l’interview d’un professionnel de la « psy » (Perla Servan-Schreiber, directrice du magazine Psychologies). Cette interview a été placée dans les annexes pour faciliter la compréhension de notre démarche. 12
  • 13. I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DU DISCOURS « PSY » 1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique 1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutions Force est de constater qu’aujourd’hui la psychologie au sens large, c'est-à-dire au sens d’ensemble des sciences de l’esprit, est omniprésente dans la société. Tout d’abord le soin psychologique destiné aux particuliers s’est démocratisé voire banalisé : « Trois millions d’adultes ont déjà tâté du divan. Le nombre de patients suivis par un psy à l’hôpital a bondi de 55% en dix ans. Les consultations en cabinet ont progressé de 9% - soit 1,3million de plus - en cinq ans, pour dépasser la barre des 15,8 millions en 20021. ». Consulter un « psy » est devenu une pratique commune : aujourd’hui on consulte pour un oui ou pour un non alors que plusieurs décennies auparavant, on croyait ce genre de service réservé exclusivement aux fous ou aux malades mentaux. A cela s’ajoute la présence croissante des « psys » dans les institutions : on fait appel aux « psys » entre autres dans les domaines de l’éducation, de la police, de la justice, pour soigner mais aussi pour conseiller sur le développement des individus ou pour déterminer leur degré de responsabilité. Face à chaque évènement potentiellement traumatisant, les autorités dépêchent des équipes de soutient psychologique pour prendre en charge les victimes: accidents de la route, attentats terroristes, etc. Les « psys » ont également infiltré le domaine de l’entreprise : on leur demande de résoudre des conflits humains, d’optimiser les performances des salariés, etc. Ils se sont même emparés de l’imaginaire populaire en devenant des héros de plus en plus représentés dans les romans ou au cinéma : le film Mortel transfert de Jean-Jacques Beneix, dans le quel un psychanalyste se retrouve happé, par le biais d’une de ses patientes, dans une affaire criminelle, en est la parfaite illustration. La psychologie, ou encore la « psy » comme on l’entend dire souvent, est entrée dans nos mœurs et semble avoir colonisé la majorité des sphères de notre vie collective, au point de devenir une sorte de culture de masse. 1 http://www.psyvig.com, « La folie psy ». 13
  • 14. Un des aspects particuliers de la socialisation de la psychologie, ou de l’avènement d’une culture psychologique de masse, est l’envahissement de l’espace médiatique par les « psys » et leurs discours. A l’heure actuelle, la sur-médiatisation des « psys » ne fait plus aucun doute : c’est ce dont témoigne par exemple, au-delà de l’impressionnante augmentation des programmes télévisuels ou radiophoniques qui se revendiquent « psy », l’apparition ces dernières années d’études spécialisées sur le sujet1 ou encore d’articles de presse2 abordant le phénomène et n’hésitant pas à le qualifier de « psymania3 ». Indéniablement, la psychologie pour le grand public est passée du statut de niche au statut de véritable marché, et elle représente, de nos jours, une source de revenus importante pour les médias. Inversement, elle est devenue un bien de consommation qu’une population de plus en plus nombreuse s’approprie. Il s’agira donc pour nous de comprendre comment la psychologie accède au statut de marchandise, afin de savoir comment et sous quelles conditions il est possible d’en faire le commerce. Afin de cerner ce qu’on peut nommer le phénomène « psy », nous nous proposons dans un premier temps d’illustrer l’ampleur et l’hétérogénéité de la « psymania » par un panorama de la présence médiatique des « psys » à travers les différents supports. Dans un second temps, nous distinguerons les modalités de cette présence, les effets de sens principaux qui la structurent, et nous nous concentrerons sur la partie du champ médiatique « psy » qui correspond le mieux à notre étude. 1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médias Les « psys » sont devenus des personnages centraux du paysage médiatique français : ils ne sont plus de simples experts invités de temps à autres, comme ceux des autres disciplines, pour meubler des émissions ou des colonnes de journaux, mais ils sont des éléments réguliers, voire centraux d’un nombre impressionnant de programmes ou de contenus médiatiques. Ils sont présents sur tous les supports, et dans des rôles très divers. Cette collaboration entre « psys » et médias ne date pas d’hier. En effet, on retient en général comme acte fondateur (en France du moins) 1 Ff. La bonne parole de Dominique Mehl ou le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel. 2 Cf. bibliographie, articles de presse. 3 Le Monde, 29 avril 2005. 14
  • 15. l’émission de radio qu’anima la psychanalyste Françoise Dolto sur France Inter, en compagnie de Jacques Pradel, pendant trois ans, à partir de 1976, intitulée : Lorsque l’enfant paraît. La psychanalyste répondait à l’antenne au courrier de ses auditrices sur des sujets relevant de l’enfance et de l’éducation. Elle se défendait de faire de la psychanalyse à l’antenne, choix auquel elle reliait celui de ne pas répondre aux auditeurs en direct. Cependant, elle prodiguait sur les ondes, en sa qualité de psychanalyste, de nombreux conseils (plus ou moins directifs1) sur l’éducation des enfants, au nom du « bon sens2 » selon ses propres termes. Comme le montre l’analyse de Dominique Mehl3, l’émission, par le succès considérable qu’elle connut, contribua à diffuser dans la société de l’époque certaines idées ou thèmes qui aujourd’hui font figure de B-A BA de la culture psychologique de masse, comme la nécessité de reconnaître la personne qu’est l’enfant, de préserver son développement psychologique, ou encore la nécessité de communiquer au sein de la famille. Cette expérience réussie (en termes d’audimat) en a entraîné d’autres dans son sillage, de sorte qu’aujourd’hui les modalités de collaboration les plus diverses entre médias et « psys » ont été tentées.  LA TELEVISION Dans le cadre du petit écran on retiendra le caractère pionnier de l’émission Psyshow, produite par Pascale Breugnot et diffusée de 1983 à 1985 sur Antenne 2. La productrice y recevait, en compagnie de Serge Leclaire, éminent psychanalyste, des invités qui venaient confier leurs problèmes conjugaux et intimes. Ces derniers se voyaient proposer des « interprétations à chaud » et des conseils par le psychanalyste. L’émission fit scandale, tant pour l’impudeur des confidences dont elle était le lieu, que pour les risques de mise en spectacle et de dévoiement des pratiques psychanalytiques qu’elle générait. Dans un style similaire, bien que moins provoquant à l’égard des pratiques analytiques4, mais dont nous épargnerons les détails aux lecteurs, Pascale Breugnot récidiva sur TF1, de 1991 à 1993, avec la diffusion d’une émission intitulée L’amour en danger, dans laquelle elle s’offrait la complicité de la psychanalyste Catherine Muller. Ce type d’émission commença à 1 Dominique Mehl, dans La bonne parole, p55, parle de « catalogue de recommandation éducatives ». 2 Propos rapportés par Jacques Pradel, p7, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel. 3 Op. cit. 4 Ibidem, p337. 15
  • 16. faire de la « psy » un spectacle et à alimenter le fantasme selon lequel il était possible de « Panser sous l’oeil des caméras1 ». Les émissions inspirées du même modèle ont depuis proliféré au point que Psychologies magazine consacre, en décembre 2004, un article spécial aux « téléthérapies2 ». L’article cite en exemple les émissions suivantes : Confessions intimes (TF1), dans laquelle des familles en détresse confient leur problèmes à la caméra puis se font dicter leur comportement par une psychologue à travers une oreillette, Face à moi (TEVA), dans laquelle le pédiatre Christian Spitz, ancien Doc de Fun Radio, s’adonne à des face-à-face ambigus avec ses invités anonymes qui ressemblent étrangement à des consultations sans en être, Affaires de famille (M6), dans laquelle le pédopsychiatre Stéphane Clerget conseille des familles à problèmes, et la particulièrement savoureuse Il faut que ça change (M6), dans laquelle le psychiatre Alain Meunier se déplace à domicile chez des familles ou des couples en détresse et « résout » leurs problèmes sous les yeux ébahis des téléspectateurs, et dans laquelle ce dernier ne semble pas embarrassé de franchir le pas séparant conseil et prescription ! Ainsi, « psy » et spectacle font bon ménage sur le petit écran. Mais le « psy », ce héros, sait en d’autres occasions se faire plus discret. En effet, le « psy » intervient également dans des émissions dont la « psy » n’est pas le sujet ou le ressort central. C’est le cas notamment de certaines émissions que Dominique Mehl regroupe sous la catégorie de « télévision de l’intimité3 », c'est-à-dire les émissions centrées sur le quotidien des personnes, le dévoilement des individus par eux-mêmes, et dans lesquelles des protagonistes « lambdas » viennent faire le récit de leur vie, parfois sous forme d’une introspection en public. Citons à titre d’exemple : C’est mon choix, Y’a que la vérité qui compte, Sexualité : si on en parlait, Vis ma vie4, etc. On assiste alors à un brouillage des frontières entre vie privée et vie publique, phénomène que le psychanalyste Serge Tisseron qualifie par le néologisme d’« extimité ». Dans ce contexte, le « psy » devient parfois un médiateur privilégié en ce qu’il passe pour habilité à décrypter et commenter l’intime : « Avec le témoin, le psy devient le second héros de la télévision de l’intimité […] Le psy est un rouage essentiel du passage du témoignage individuel, particulier, personnel à une forme de généralité indispensable 1 Selon l’expression de Dominique Mehl, même ouvrage, p335) 2 « La « téléthérapie », efficace ou bidon ? 3 La télévision de l’intimité, Dominique Mehl (Le Seuil, 1996). 4 cf. Les propos de Dominique Mehl, p27, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel. 16
  • 17. pour qu’il soit entendu dans l’espace public1. ». Nous pouvons citer, dans cette perspective, l’émission à succès de Jean-Luc Delarue, Ca se discute, centrée sur le témoignage des invités, et dans laquelle un « psy » est presque systématiquement présent, bien qu’effacé, se contentant souvent de reprendre, de confirmer et de généraliser les propos tenus par les invités2. Ici le « psy » fait figure de « confesseur3 ». On peut également mentionner, dans un esprit quelque peu différent, la place donnée aux « psys » dans les diverses émissions de la télé-réalité, et au premier chef l’usage de « psys » qui a été fait lors du premier Loft Story. Deux « psys », Didier Destal et Marie Haddou eurent pour tâche de « contrôler » le casting, de suivre psychologiquement les candidats lors de leur isolement, et de commenter leur comportements sur les plateaux de l’émission diffusée sur M6 (on rappellera au passage que Marie Haddou fut accusée d’avoir fait des interprétations sauvages du comportement et de la personnalité des candidats lors des dits plateaux). Mais il était clair que la présence des « psys » lors de l’émission servaient essentiellement à cautionner une entreprise qui, à l’époque, scandalisait tant par son côté inculte que par son côté inhumain : « Caution morale, le psy est aussi le représentant de la rationalité4.». La production tentait ainsi de mettre en scène la protection et la sécurité psychologique des candidats, et, de plus, les commentaires des « psys » lui permettaient de faire passer une émission que d’aucuns qualifiaient de « voyeuriste » pour une louable expérience scientifique. Cependant, la présence de la « psy » au petit écran ne se réduit pas aux seules logiques de spectacle et de caution, elle peut donner lieu à des programmes à caractère plus informatif. On notera par exemple l’émission Psyché sur France 5, qui, de janvier 2001 à juin 2002 se proposait de faire le point sur les méthodes thérapeutiques, ou encore, sur la même chaîne, le programme hebdomadaire Psychologie, adaptation télévisuelle du magazine Psychologies, qui fut présenté par Maïtena Biraben pendant un an entre 2003 et 2004. A ces émissions nous pouvons 1 Cf. même auteur, même article. 2 Cf. l’analyse de l’émission par Dominique Mehl dans La bonne parole 3 Selon l’expression de Dominique Mehl dans La bonne parole, p325, « LE CONFESSEUR, L’EXPERT, LE CITOYEN. Les diverses postures des psys sur la scène publique. » 4 Propos de François Jost, p16, n°111 Cahiers de l’audiovisuel. 17
  • 18. ajouter Psycho qui fut animée par la psychanalyste Catherine Mathelin sur TEVA. Cette dernière (« une disciple de Françoise Dolto » nous dit Dominique Mehl1) recevait des invités avec lesquels elle discutait de thèmes familiaux. De la même manière, nous pouvons évoquer L’enfance pas à pas, documentaire produit par Valérie Lumbroso et diffusé sur Arte Câble à partir de Décembre 2003 : le programme retraçait les grandes étapes du développement des enfants entre 0 et 6 ans en s’appuyant sur les recherches actuelles de plusieurs catégories de scientifiques. La télévision est donc, comme on a pu le constater, envahie par la (les ?) mouvance « psy », mais, comme l’on peut s’en douter, elle est loin d’en avoir le monopole, c’est ce que montre par exemple un rapide tour de piste de la bande FM…  LA RADIO Depuis Dolto, les ondes radiophoniques n’ont cessé de s’ouvrir aux « psys » et de les solliciter. Comme pour la télévision, les modalités de collaborations sont très diverses. Mais on remarque, comme le dit Christian Spitz2, que la radio a ses caractéristiques propres, comme sa discrétion (par opposition notamment au spectacle télévisuel) ou son potentiel d’interactivité et de direct, ce qui influe sur la forme qu’y prend la tendance « psy ». Eliane Contini, dans l’article Fréquences psys d’aujourd’hui qu’elle consacre à la question dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, propose de classer les émissions « psys » selon 3 cas de figure relatifs aux statuts de « psy » et d’animateur : « Le psy est l’invité majeur de l’émission », « Le psy anime sa propre émission », « L’animateur fait le psy ». Nous allons prendre cette typologie comme fil conducteur. Dans la première catégorie, la journaliste cite les émission suivantes : l’émission de Valérie Durier, sur Europe 1, La situation est grave mais pas désespérée par Noëlle Bréham sur France Inter, Ma nuit au poste par Isabelle Quentin sur RTL ou encore La diagonale du psy par Vicky Sommet sur RFI. Dans ces émissions, l’invité principal est souvent un psychologue, un psychanalyste ou un psychiatre. Dans la plupart des cas, à l’exception de la dernière émission citée, le « psy » a une fonction modérée, 1 La bonne parole 2 Dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p11. 18
  • 19. laissant le premier rôle aux auditeurs dont il se contente de commenter les propos : « D’une manière générale, c’est le témoin qui est la vedette. ». Dans la deuxième catégorie, la journaliste cite deux émissions animées directement par des « psys » : La famille dans tous ces états, chronique hebdomadaire de cinq minutes animée par la pédopsychiatre et psychanalyste Caroline Eliacheff sur France Culture, dans laquelle la « psy » explore les transformations de la famille à travers des thèmes très divers (« La jalousie, l’autorité, l’homo-parentalité, la pédophilie, la séparation ou l’absentéisme scolaire » ), et l’émission qu’anime la pédiatre et psychanalyste Edwige Antier le mercredi, de 10 à 11 heures, sur France Inter, en compagnie de la journaliste Brigitte Patient (qui autrefois animait l’émission « psy » Ca crée des liens), et dans laquelle elle répond aux questions des auditeurs, les informant et les conseillant sur des thèmes liés à l’enfance. Ces émissions semblent, comme nous le suggère la journaliste, laisser une place importante à l’information. La dernière catégorie (« L’animateur fait le psy »), de par son caractère marginal et ambigu, est de loin la plus intéressante : elle nous plonge au cœur de la tendance « psy », dans ses aspects les plus problématiques, mais aussi les plus savoureux… Elle regroupe des émissions de libre antenne dans lesquelles des animateurs qui ne sont pas des « psys » donnent des conseils d’ordre psychologique à leurs auditeurs. Citons à titre d’exemple significatif l’émission que l’incontournable Brigitte Lahaie anime « au nom de son expérience d’ex-actrice de films X1 », sur RMC, et dans laquelle elle discute de sexualité avec ses auditeurs. Une aura « psy » confuse se dégagerait de l’émission comme le suggèrent les propos de l’animatrice relevés par Eliane Contini2: « Quand RMC m’a proposé de faire une émission sur la sexualité, j’ai tout de suite introduit une dimension psychologique. Elle essaie de dire à l’auditeur ce qui sera le mieux pour lui : Par exemple, un homme me parle de son envie de tromper sa femme, j’essaie de le conduire à rester plutôt fidèle ou plutôt infidèle, en fonction de ce que je crois qui lui conviendra le mieux. Comment savoir en si peu de temps ? Je me fie à mon intuition. » Cet aspect du phénomène « psy » laisse perplexe, car il s’agit de penser le parfum « psy » de ses émissions sans experts : doit-on se contenter d’ignorer ces 1 Selon l’expression d’Eliane Contini, dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p12. 2 Ibidem, même page. 19
  • 20. manifestations comme des simulacres sans valeurs qui tentent de singer la « psy », la « vraie » ? Doit-on au contraire reconnaître ou accepter que le sens commun se soit approprié la « psychologie » au point que tout le monde puisse en discuter dans la sphère publique et même en faire recette ? Quelle limite devons nous poser pour définir et circonscrire le phénomène « psy » ? S’il est possible de différencier les « psys » des charlatans, où se situe la frontière? Nous reviendrons sur ces questions plus tard. Pour lors, il s’agit moins d’y répondre que de montrer à quel point toute réponse est problématique et à quel point le sujet est complexe. La « psy » pose problème dans ses cas limites, comme celui que nous venons d’évoquer, mais cela dit, certains secteurs semblent poser moins de problèmes que d’autres, comme l’édition par exemple.  L’EDITION Le phénomène « psy » connaît un succès considérable dans l’édition : les rayons des librairies se remplissent de plus en plus de livres écrits par des « psys » ou sur la « psy », destinés au grand public. Un nombre grandissant des best-sellers sont écrits par des « psys », dont les trois plus charismatiques, pour ne citer qu’eux, sont David Servan-Schreiber, Boris Cyrulnik et Marcel Rufo1. David Servan-Schreiber (dont l’oncle Jean-Louis dirige le magazine Psychologies), professeur de psychiatrie et docteur en sciences neurocognitives, a vu son ouvrage Guérir se vendre à plus de 900 000 exemplaires dans le monde et se faire traduire dans une vingtaine de langues. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a écrit deux livres sur le concept de « résilience2 » qui se sont vendus à plus de 250 000 exemplaires chacun. Le pédopsychiatre Marcel Rufo, quand à lui, auteur du best-seller Oedipe toi-même, confie sur le ton de la plaisanterie : « Nous sommes devenus des produits de grande consommation3 ». La liste des « psys » à succès pourrait être très longue, nous aurions également pu mentionner des personnalités comme Serge Tisserons, Christophe André ou d’autres, mais le but de notre propos n’est pas l’exhaustivité. Notons également qu’aujourd’hui les publications de développement personnel (1,35 1 Le cénacle des divas du divan. L’Expansion, n°0697, Mai 2005. 2 C’est à dire la possibilité de « rebondir après un traumatisme », lit-on dans le même article. 3 Ibidem. 20
  • 21. millions de livres vendus en 2002 selon le site Psyvig) ou les livres aidant à trouver son thérapeute connaissent un succès considérable.  LA PRESSE Un des aspects les plus significatifs de la tendance « psy » dans les médias est le développement spectaculaire de la presse magazine spécialisée dans la « psy ». A ce titre, le succès du magazine Psychologies dirigé par Jean-Louis Servan-schreiber depuis 1998 est un véritable cas d’école : le mensuel féminin, positionné bien-être, atteint une diffusion totale de plus de 300 000 exemplaires en 2004, pour environ 2 millions de lecteurs dont 100 000 abonnés (source OJD). Le chiffre d’affaire du groupe Psychologies magazine (le journal, le site Internet et les activités d’éditions) devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon le quotidien Le Monde1. On trouve actuellement dans les kiosques une petite dizaine de magazines (mensuels, bimestriels ou trimestriels) axés sur la « psy », et là encore, la diversité est de rigueur : on passe de magazines plutôt orientés vers la science et la souffrance comme Cerveau & Psycho (porté sur les neurosciences), Psychanalyse magazine, Psychomédia (au caractère quelque peu citoyen ou politique) ou encore le magazine professionnel Le journal des psychologues, à des publications qui, dans la lignée de Psychologies, sont plutôt orientées vers le bien-être, comme Féminin Psycho (« Ma vie, mon équilibre »), Je magazine (« Le guide psy de la santé et du bien-être ») ou encore le magazine de coaching Développement personnel (« coaching – psychologie – bien-être »). On remarquera qu’une grande partie de ces publications est récente (Les premiers numéros de Psychomédia, Je magazine et Développement personnel sont parus en 2004) et symbolise par conséquent l’explosion générale de la « psy » que nous avons connue ces dernières années. Mais la déferlante « psy » ne s’arrête pas à la presse spécialisée : « pas un magazine féminin qui n’ait sa rubrique psychologique, de Biba à Elle, en passant par Cosmopolitan ou Prima2. ». La mouvance s’empare même de la presse quotidienne : « Depuis janvier 2003, Le Monde publie une page Psychologie deux fois par mois. Vingt-huit titres de la presse quotidienne proposent eux, une fois par semaine, une 1 La « psymania » envahit aujourd’hui l’ensemble des magazines féminins. 29/04/2005 2 Même article. 21
  • 22. page psycho, réalisée en partenariat par Psychologies magazine1. ». Ici comme dans l’édition, les logiques de l’information dominent, par opposition à la télévision et à la radio. Cependant, certaines publications ou collaborations peuvent être l’objet de polémiques intenses : en effet, il est reproché (par certains spécialistes) aux revues destinées au grand public de vulgariser sauvagement la psychologie, et de la faire coexister de façon précaire avec l’univers de la consommation. Nous pourrions encore étayer notre panorama en abordant la profusion de sites « psys » présent sur la toile, allant de sites d’information à des sites de soi-disant consultations en ligne2, ou encore en montrant comment la psy-fiction fait recette au cinéma (cf. le film Mortel Transfert mettant en scène un psychanalyste) ou dans les romans. Cependant, nous espérons avoir déjà rendu compte, de façon significative, de l’extrême ampleur et de l’extrême diversité que prend le phénomène « psy » dans les médias. Face à l’hétérogénéité constatée, plusieurs questions se posent : en quoi est-il pertinent, ou même tout simplement possible, de parler d’une tendance « psy » ? S’il n’est pas impossible de parler d’une telle tendance, quelle stratégie d’étude mettre en place, quel regard porter pour affronter la complexité du phénomène ? 1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un même phénomène La diversité du mouvement « psy », telle que nous venons de l’illustrer, semble s’organiser autour de 2 axes : l’un représenterait l’ensemble des fonctions attribuées au « psy », c'est-à-dire essentiellement les fonctions d’informateur, de soigneur, mais aussi les fonctions de saltimbanque (cf. Il faut que ça change) ou de caution (Loft Story), et l’autre axe représenterait l’intensité de la présence du « psy » dans le programme, ce dernier pouvant passer du statut de simple invité à celui d’animateur, de celui de simple confesseur dont le rôle est d’écouter (Ca se discute) à celui de gourou dont on se contente de boire le flot continu de paroles. 1 Même article. 2 cf. Psys d’e-bazar, 13/04/2001, p38. Libération. 22
  • 23. Nous pouvons remarquer que, malgré leur hétérogénéité, ces manifestations ont toutes en commun le personnage du « psy » et son statut d’expert. Le « psy », quel que soit le rôle qu’on lui attribue dans un programme, est toujours présenté comme un savant appuyé par l’autorité de la science. En effet, le discours du « psy », comme nous le confirme Dominique Mehl, est « un discours reçu comme socialement savant. Les engagements, préférences, prédictions du psychologue sont lestés d’une légitimité d’allure scientifique1. ». Ce personnage et son discours sont le ciment d’un phénomène de société, et à ce titre, les ressemblances qui lient les émissions évoquées précédemment n’ont rien de contingentes. En ce sens, nous pensons qu’il est possible, et même nécessaire de parler d’une tendance « psy » comme d’un phénomène cohérent dans lequel le « psy » rencontre le grand public par le biais des médias. L’usage semble confirmer notre position : sachant qu’il est question de tendance « psy » à peu près partout, que ce soit dans les médias2 ou dans les conversations courantes, notre tâche sera au minimum de comprendre ce que le sens commun désigne ou croit désigner par une telle tendance. Nous avons défini, de façon minimale, le mouvement « psy » comme la relation originale qu’entretiennent ces trois pôles : « psys », médias, grand public. Cette relation nous invite, provisoirement du moins, à aborder le phénomène à travers les problématiques de la tradition vulgarisatrice. Nous espérons ainsi élucider les relations de parenté qu’entretiennent « psy » et sciences, la vulgarisation scientifique se définissant, de façon minimale, comme « le fait d’adapter un ensemble de connaissances techniques, scientifiques, de manière à les rendre accessibles à un lecteur non-spécialiste3. ». Nous utilisons le mot vulgarisation, en dépit de sa portée axiologique (que nous ne souhaitons pas assumer) car, comme l’écrit Yves Jeanneret dans Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation, « Il n’y a toutefois pas de terme qui fasse l’unanimité et qui qualifie cette activité particulière de diffusion des connaissances à destination des non-spécialistes, comme le fait le terme de vulgarisation. ». En effet, comme le montre l’auteur dans les premiers chapitres de son ouvrage, tous les synonymes ou euphémismes que nous pourrons trouver pour remplacer ce mot nous apporterons autant, voire plus de problèmes : 1 La bonne parole, p31. 2 Comme le confirme un rapide survol de notre dossier de presse. 3 Le Petit Robert, 1993. 23
  • 24. démocratisation, diffusion, traduction, interprétation, etc. Nous considèrerons donc la « psy » comme un mouvement de vulgarisation qui rend accessible au grand public un certain nombre de sciences. Ce parti pris nécessitera que nous mettions de côté certaines formes de « psy » évoquées précédemment (en particulier celles centrées exclusivement sur le spectacle), afin de nous concentrer sur l’aspect informationnel du mouvement « psy ». Dans cette perspective, la première question à élucider est alors la suivante : si la « psy » est une entreprise de vulgarisation de la science, de quelle science ou de quelles sciences s’agit-il ? Nous nous demanderons donc à cette occasion quels sont les défis particuliers qui caractérisent la vulgarisation de ces sciences et en quoi ces défis fondamentaux conditionnent l’identité du mouvement « psy ». 2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de la psychologie nécessairement problématique « la psychiatrie est un champ de bataille. On voit s’y confronter les partisans du « tout se passe dans le cerveau » et ceux du « tout se passe dans les relations humaines et sociales », les intérêts matériels de l’industrie pharmaceutique, l’opposition entre les psychiatres et les psychothérapeutes, entre les analystes et non-analystes, entre les lacaniens et les non-lacaniens… » André Green1 Les « psys » que l’on rencontre dans les médias pratiquent des sciences et des techniques diverses. Pour l’essentiel, ils sont psychologues, psychanalystes ou psychiatres. Leurs savoirs entretiennent entre eux des relations ambiguës, et ils ont des statuts souvent plus problématiques que ceux de beaucoup de sciences. Il paraît donc nécessaire de comprendre en quoi la complexité de ses statuts est déterminante dans le processus de vulgarisation. Nous regrettons à ce propos que Dominique Mehl, dans son ouvrage La bonne parole, n’ait pas pris la peine de définir rigoureusement ces sciences : il est vaguement question de « psys, toutes obédiences confondues »2, ou encore de « La psychologie clinique, la psychiatre, la 1 Le Point, 08/04/2004, Entretien avec André Green. 2 La bonne parole, p14 et p210. 24
  • 25. psychanalyse1», mais on ne nous propose pas d’aller plus loin. Cet oubli, que nous n’aurons pas l’audace de qualifier d’ « acte manqué », empêche de penser la question « psy » dans toute sa complexité, et entraîne, dans la démonstration de la sociologue, plusieurs problèmes majeurs : - L’auteur aborde le problème de la tendance moralisatrice des « psys » avec des arguments essentiellement issus de la psychanalyse. La majorité des experts auxquels elle se réfère sont des psychanalystes, et elle utilise le modèle orthodoxe de la cure analytique comme critère d’évaluation dans la dernière partie du livre 2. Ce procédé réduisant la « psy » à la psychanalyse nous paraît arbitraire3. - L’auteur construit son livre sur des oppositions binaires. Par exemple l’opposition stricte entre une connaissance théorique qui serait sérieuse, indubitable (procédé par lequel elle évite soigneusement de se mettre à dos une grande partie de la communauté « scientifique ») et une expérience clinique subjective dont chaque « psy » pourrait mésuser. De même, on note l’opposition classique entre la respectable science « psy », et sa version dévoyée et simplifiée que la vulgarisation fait circuler à travers « la culture psychologique de masse4 ». Ces oppositions se révèlent selon nous peu opérantes lorsque l’on se résout à prendre en compte la réalité complexe des sciences en question. - De la même façon, l’opposition peu efficace qu’essaie de proposer l’auteur entre vulgarisation, c'est-à-dire transmission d’un ensemble de connaissance, et vulgate5 prouve que cette dernière ne prends pas en compte la complexité des phénomènes de vulgarisation. Mais nous reviendrons sur cet aspect ultérieurement. Cette digression met l’accent sur la nécessité d’interroger la scientificité des savoirs relatifs à la psyché. 2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet? 1 Même ouvrage, p371. 2 On sera par exemple attentif à l’usage que l’auteur fait des propos de la psychanalyste Sylvie Nerson-Rousseau, aux pages 331 et 332 : « Les effets d’une cure analytique ne sont ni de nature ni à visée « sanitaire » ». 3 On s’interrogera également sur la remarque suivante faite au sujet de Psychologies magazine p212 : « Le « s » du titre représente, quant à lui, une clef de la définition du magazine : les orientations intellectuelles conviées et publiées couvrent tout l’éventail des courants, tendances et spécialités de cette vaste discipline, depuis les lacaniens les plus officiels jusqu’aux comportementalistes les plus éloignés des théories freudiennes. ». Ici les rapports qu’entretiennent psychologie et psychanalyse sont manifestement obscurs… 4 Même ouvrage p272. 5 Même ouvrage, p231. 25
  • 26. La psychologie se définit, de façon minimale, comme « la science des faits psychiques1 ». L’origine étymologique du mot est le terme grec « psyché ». On peut le traduire par le concept d’ « âme » que les philosophes grecs définissaient comme « principe de vie et de spiritualité qui anime les humaines et les êtres vivants2 », mais aujourd’hui le sens du mot renvoie plus au concept d’ « esprit » ou de « psychisme »3. La psychologie a longtemps été une branche de la philosophie. Elle ne s’est émancipée de cette dernière qu’au cours du XIXème siècle, lorsqu’elle tourna le dos aux traditions spéculatives afin de privilégier les méthodologies expérimentales. Elle a atteint de ce fait un statut de science humaine autonome. L’objet de la psychologie s’est aujourd’hui élargi : on ne la considère plus seulement comme la « science de la vie mentale, de ses phénomènes et de ses conditions4 », à la manière de William James, père de la psychologie américaine, mais aussi, plus globalement, comme la « science de la conduite5 », c'est-à-dire comme la science qui étudie les comportements et les interactions des individus. Le psychisme étant un objet particulièrement complexe, la psychologie a été amenée à se diviser en une multiplicité de branches ou de disciplines, chacune se concentrant sur des aspects particuliers de cet objet, ainsi que sur des méthodes particulières. La psychologie se présente donc de nos jours comme un ensemble de savoirs divers et variés dont l’articulation est problématique, ou du moins complexe. Afin de présenter cette articulation de la manière la plus simple et la plus efficace possible, nous nous référerons au schéma synthétique qu’en donne le Hors-Série numéro 19 du magazine Sciences Humaines, à la page 7 (décembre 1997). Ce schéma (voir annexe 2), qui est en réalité un mapping, classe la majorité des disciplines de la psychologie selon deux axes relatifs aux objets des disciplines : l’axe vertical oppose la catégorie « Normal » et la catégorie « Pathologique », et l’axe horizontal oppose la catégorie « Social » et la catégorie « Biologique ». Au pôle est, près de la catégorie « Biologique », on trouve par exemple les neurosciences qui s’intéressent à la façon dont les mécanismes biologiques et nerveux déterminent 1 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 2 La psychologie aujourd’hui, p4, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997. 3 Ibidem. 4 W. James, 1890. 5 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 26
  • 27. notre pensée et notre comportement. On trouve également la psychopharmacologie qui étudie comment notre conduite peut être modifiée par des médications chimiques. Au pôle opposé, du côté ouest, on trouve des disciplines, comme la psychologie sociale, qui tentent de démontrer en quoi le comportement de l’individu est déterminé par des conventions et des interactions sociales. On trouve au sommet nord du mapping, au pôle « Normal », la psychologie générale. Elle s’intéresse aux mécanismes de l’esprit généraux et communs à tous les êtres humains. On peut diviser ce secteur en deux sous secteurs : la cognition (« la perception, l’apprentissage, la mémoire, le langage, l’intelligence ») et le domaine affectif (« la motivation, les émotions et la personnalité »)1. Dans le pôle opposé, on rencontre le domaine de la psychopathologie, c'est-à-dire les disciplines qui s’intéressent aux troubles et aux maladies psychologiques. Ce domaine mérite un surcroît d’attention pour au moins deux raisons : tout d’abord parce qu’il regroupe deux disciplines centrales de la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie, et ensuite parce qu’il constitue une interface privilégiée entre le champ scientifique et la société. La psychanalyse et la psychiatrie se présentent comme des modèles explicatifs du psychisme, mais aussi et surtout comme des thérapies, comme des méthodes permettant de soigner la souffrance psychique. Elles ont pour particularité d’avoir des statuts quasi-indépendants : on les considère souvent comme des disciplines autonomes, voire concurrentes de la psychologie, bien qu’en un certain sens elles soient intégrées dans le même champ scientifique. La psychiatrie est une branche de la médecine qui vise l’ « étude et traitement des maladies mentales2 » : à ce titre, elle porte une attention particulière aux interactions que l’esprit entretient avec le corps. Comme il est d’usage en médecine, sa méthode de diagnostic se concentre sur l’étude des symptômes, et fait appel à la nosographie (classement méthodique des maladies) et à l’étiologie (science de la cause). Ses méthodes de soin sont essentiellement axées sur la psychopharmacologie, c'est-à-dire sur la prescription de psychotropes. Longtemps reléguée à l’étude et au traitement de la folie, la psychiatrie, de nos jours, s’intéresse de plus en plus au banal et au quotidien, et notamment au traitement de la dépression, comme le montre Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi. La psychanalyse, elle, est une « méthode de traitement des 1 La psychologie aujourd’hui, p7, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997. 2 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 27
  • 28. troubles mentaux reposant sur l’investigation psychologique profonde, devenue « science de l’inconscient ».1 ». Ce savoir s’appuie essentiellement sur les théories de Freud, son fondateur. Dans son dispositif théorique, il considère les manifestations symptomatiques de l’inconscient comme un langage, et reconnaît comme essentiels les grands principes suivants : « 1. Toute conduite tend à supprimer une excitation pénible (principe de plaisir) ; le monde extérieur impose certaines conditions dont il faut tenir compte (principe de réalité) ; les expériences marquantes ont tendance à se reproduire (compulsion de répétition). 2. L’appareil psychique est fait de trois instances : le ça (ensemble de pulsions primaires, soumises au principe de plaisir), le surmoi (ensemble des interdits moraux intériorisés) et le moi, dont la fonction est de résoudre les conflits entre les pulsions et la réalité extérieure, ou entre le ça et la conscience morale. 3. Quand le moi ne parvient pas a ajuster d’une manière satisfaisante le sujet à son milieu ou à satisfaire ses besoins, il produit des désordres de la conduite : régression, névrose, troubles psychosomatiques, délinquance, etc.2 » La psychanalyse a un statut (controversé, comme nous le verrons plus loin) de science humaine. Elle se divise en différents mouvements, qui se revendiquent tantôt de Freud, de Lacan ou de Jung. Son succès a été considérable en France, en particulier dans les milieux littéraires intellectuels (Sylvie Nersson-Rousseau nous rappelle à l’occasion que la psychanalyse n’a pas eu autant de succès dans le champ strictement scientifique3). Malgré leurs divergences, psychologie, psychiatrie et psychanalyse se retrouvent toutes dans le soin de la souffrance psychique. Elles ont en commun, malgré leurs différentes approches, le soin des troubles mentaux. Ainsi, ces sciences fusionnent toutes dans la catégorie de la psychothérapie : « application méthodique de techniques psychologiques déterminées pour rétablir l’équilibre affectif d’une personne4 ». La psychothérapie est un ensemble très vaste de savoirs et de techniques destinés au soin de la psyché humaine. Même si par sa grande influence historique en France, la psychanalyse a pu prétendre monopoliser le champ de la psychothérapie, ou du moins de la psychologie clinique5, le traitement de la 1 Ibidem. 2 Ibidem. 3 Le divan dans la vitrine. P 246. 4 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 5 Jacques Lecomte, La psychologie aujourd’hui, p17, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997. 28
  • 29. souffrance psychique s’effectue par des voies très hétérogènes. Selon le psychologue Edmond Marc, on trouve au moins six grandes catégories de psychothérapie : l’hypnose, que l’on retrouve dans les travaux de Jean Charcot (qui forma Freud), de Milton Erikson ou encore dans la programmation neurolinguistique, les thérapies psychanalytiques, les thérapies psychocorporelles et émotionnelles, qui, à la suite des travaux de W.Reich, regroupent des mouvements comme la bio- énergie, l’analyse primale ou le psychodrame émotionnel, les thérapies cognitives et comportementales, qui s’appuient sur les théories du conditionnement et de l’apprentissage, les techniques de relaxation, comme par exemple la sophrologie, et les thérapies de la communication, qui regroupent l’analyse transactionnelle, la Gestalt-thérapie, les thérapies systémiques, et qui s’intéressent aux interactions entre les individus. Le champ psychothérapeutique est très important car il représente l’interface entre la science et la société : c’est d’abord par le soin que les « psys » rencontrent la société. Ils sont perçus tout d’abord comme des soigneurs, et de ce fait, on imagine leur discipline autant comme un savoir-faire que comme un savoir. La psychologie se présente au public à la fois comme une science et comme une thérapie. Ainsi, le savoir du « psy » n’est pas inoffensif, il est dans une certaine mesure performatif, il est aussi un condensé d’action, comme semble le suggérer le stéréotype du psychanalyste qui soigne par la parole, lors de la « talking-cure » analytique. Cette ambivalence du savoir psychologique intéresse directement le vulgarisateur : elle conditionne la forme et le résultat de son travail. Mais à cette ambivalence s’ajoutent des problèmes beaucoup plus sérieux, notamment d’ordre épistémologique : à y regarder de plus près, les sciences de la psyché sont-elles si scientifiques que cela ? 2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ? Comme le suggère la citation de André Green qui figure en épigraphe de ce chapitre, le champ de la psyché est très divisé et très polémique. Le sens commun se représente souvent la science comme un ensemble uni de vérités éternelles qui seraient gravées sur des tables de la Loi. Ici, plus que jamais, règnent la discorde et l’absence de consensus. Les différents qui séparent les praticiens peuvent être radicaux, tant sur le plan des connaissances que sur le plan des soins : les psychologues s’intéresseront davantage au domaine du conscient, aux 29
  • 30. comportements et à l’environnement social, les psychanalystes privilégieront l’inconscient et la libre association d’idées, les psychiatres s’intéresseront davantage aux symptômes et aux médications prescriptibles. Ces différents mettent en jeu des positions épistémologiques différentes, des conceptions de l’homme différentes, mais aussi différents intérêts communautaires. En effet, comme nous le rappelle Yves Jeanneret1, les communautés scientifiques ne sont pas exemptes des logiques de reconnaissance et de distinction (au sens bourdieusien) que l’on peut observer ailleurs dans la société. On ne peut réduire la division de la communauté des « psys », ses excommunions et ces schismes à une simple dynamique heuristique : « Cette double référence nécessaire au biologique et au social n’est pas sans poser des problèmes d’articulation théoriques, méthodologiques, et aussi des problèmes de rivalité et de pouvoir. La pénurie en matière de crédits de recherche que nous connaissons contribue à exacerber les tensions qui, rappelons-le, sont constitutives du champ scientifique lui-même et, d’une certaine manière, sont l’aiguillon des avancées scientifiques.2 ». Les divisions se font jour à l’intérieur même d’une discipline : ainsi, on n’est pas psychanalyste, mais on est freudien, jungien, ou lacanien, et lorsque l’on est psychiatre, soit l’on est psychothérapeute soit on ne l’est pas. De même, un psychothérapeute s’orientera au choix vers une des six grandes familles de techniques que nous avons évoquées précédemment… Ces divisions ou dissidences nous amènent naturellement à interroger la scientificité de ces sciences. Leurs statuts s’avèrent souvent précaires, pour au moins deux types de raisons : des raisons d’ordre épistémologiques, et des raisons d’ordre institutionnelles. Sur le plan épistémologique, on pourra citer en exemple un grand classique du genre : le problème de la non-falsifiabilité de la psychanalyse3. L’épistémologie contemporaine s’accorde quasi-unanimement pour reconnaître le principe de falsifiabilité du philosophe Karl Popper4 comme la pierre de touche qui distingue la science de la non-science. Selon ce principe, une science ne peut énoncer des propositions qu’à la condition que ces propositions soient infirmables ou confirmables grâce à un dispositif expérimental. Une connaissance scientifique 1 Ecrire la Science, p57 et p93. 2 L’introuvable unité, Sciences Humaines, Hors-série décembre 1997. 3 Cet argument philosophique est commun. On pourra en trouver l’application, à titre d’exemple, dans le sort que Luc Ferry fait à Lacan dans La pensée 68. 4 Logique de la découverte scientifique, Karl Popper. 30
  • 31. accède ainsi au statut de connaissance en sursis, constamment menacée par le couperet de la réalité empirique. Le problème est que les propositions de la psychanalyse, tout comme celles de la téléologie marxiste, ne peuvent pas se soumettre au principe de falsifiabilité. Non seulement on ne peut pas réfuter une interprétation de l’inconscient à partir de l’expérience, mais pire, plusieurs interprétations contradictoires de l’inconscient peuvent coexister pour un même sujet sans qu’on puisse les départager. Malgré tout, nous sommes d’avis de relativiser ce problème, car, comme le souligne Serge Moscovici1, le principe de Popper invoque « des critères de démonstration et de rigueur et non pas des critères de découverte et de fécondité », alors que la psychanalyse, comme toute philosophie du soupçon, intéresse essentiellement pour sa fertilité. De plus, nous rappelle l’auteur, certaines théories auxquelles nous sommes très attachés s’accommodent très mal du critère poppérien : « Essayez donc d’appliquer l’interdit de Popper à la théorie de la sélection naturelle ou à l’éthologie et vous verrez qu’elles devraient partager plutôt le lot des théories de Freud que celui des théories d’Einstein2. ». Dans le domaine de la psyché, la psychanalyse n’a pas le monopole de la précarité : en effet, on pourra également citer les problèmes que pose l’étiologie, c'est-à-dire la science des causes, en psychiatrie. Comme le dit Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi, depuis que l’on a découvert par hasard les psychotropes et leurs effets thérapeutiques dans les années 50, « on soigne de mieux en mieux, peut-être, mais on ne s’accorde ni sur ce que l’on soigne, ni sur les raisons de l’efficacité d’une thérapie3». Si l’on en croit le sociologue, le développement constant des médications et la complexité du « continent dépressif » ont amené les psychiatres à s’intéresser de moins en moins aux maladies qui causaient les symptômes dépressifs et de plus en plus à ces symptômes et aux possibles médicaments par lesquels on les fait disparaître. On abandonne donc, en abandonnant l’étiologie, l’espoir de guérir la cause des symptômes et de savoir de quoi l’on souffre, au profit de ce qui peut devenir dans 1 La psychanalyse, son image, son public, p28 et p29. 2 Ibidem, p29. 3 La fatigue d’être soi, p92. 31
  • 32. certains cas, selon les termes d’André Green, une « psychiatrie vétérinaire1 » : c'est- à-dire une psychiatrie où l’on ne prend plus en compte la réalité subjective du patient et dans laquelle on se contente de dresser celui-ci à grands renforts d’antidépresseurs. Cette polémique divise le monde de la psychiatrie, d’autant plus que, même aujourd’hui, selon Ehrenberg, les résultats obtenus sur les patients avec les psychotropes sont encore assez hétérogènes, et les méthodes de classification des symptômes dépressifs sont loin de faire l’unanimité2. Nous pourrions passer en revue beaucoup d’autres problèmes, comme par exemple ceux posés par l’hypnose ericksonienne ou par la très controversée Programmation neuro-linguistique (dite PNL), mais selon nous, les deux cas proposés ont une portée emblématique et illustrent suffisamment notre propos. Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là. Les ambiguïtés épistémologiques des sciences de la psyché sont aggravées par des ambiguïtés institutionnelles, voire juridiques. En effet, un savoir ne tire pas seulement sa respectabilité de lui-même, mais aussi des institutions dont il émane : le savoir est toujours le savoir d’un sujet, qu’il soit individuel ou collectif, et par conséquent ce savoir, en tant qu’il est un fait social, repose toujours sur un certain consensus. Au-delà des divisions de la communauté scientifique que nous avons évoquées précédemment, la vacuité ou plutôt l’incomplétude du système juridique français en termes de psychothérapies, accroît considérablement nos difficultés : « La France est un des rares pays occidentaux à ne pas avoir de titre officiel de « psychothérapeute3 » », « n’importe qui ou presque peut ouvrir un cabinet de psychothérapeute ou de psychanalyste. ». André Green, éminent psychiatre et psychanalyste, affirme quant à lui : « la France se retrouve avec 20 000 psychothérapeutes sans affiliation institutionnelle, 20 000 psychothérapeutes autoproclamés4 ! ». Les statuts de psychothérapeute et de psychanalyste ne sont pas réglementés par l’Etat, et les systèmes de formations complètements hétérogènes qui mènent à ces métiers ne sont pas reconnus par les autorités. Ces fonctions apparaissent au public, par un nivellement curieux, sur le 1 Cité par Alain Ehrenberg dans le même ouvrage à la page 113. 2 On se réfèrera à ce titre aux polémiques qui entourent le DSM III, manuel de psychiatrie en vogue destiné à classer les symptômes, par exemple dans le magazine Psychomédia. 3 Les citations qui suivent sont empruntées au site Internet www.psyvig.com 4 Le Point, 08/04/2004. 32
  • 33. même plan que celle de psychiatre, qui nécessite un diplôme de médecine, ou celle de psychologue, qui nécessite un DESS de psychologie clinique1. Sans vouloir rentrer plus avant dans les détails, nous nous contenterons de constater le caractère chaotique d’une situation dans laquelle les charlatans2 côtoient les plus respectables des savants. Si la vulgarisation est, au minimum, la transmission de connaissances scientifiques au grand public, la vulgarisation des sciences de la psyché va nécessairement poser des problèmes particuliers, notamment en brouillant les frontières entre connaissance scientifique et sens commun. Quels sont les défis posés à la vulgarisation de la psychologie et de ses sœurs ? Quelle conception de l’activité vulgarisatrice devons-nous proposer pour donner un sens plein au phénomène « psy » ? 2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy » Le « psy » se présente comme un expert qui, dans le fond, comme nous venons de le voir, n’est pas si expert que ça… ou du moins dont la légitimité n’est pas aussi claire que celle, par exemple, d’un physicien ou d’un mathématicien. On peut donc imaginer que ce problème va devoir être simplifié, maquillé ou tout simplement éludé dans une action de vulgarisation destinée au grand public : l’homme lambda n’a cure des querelles de chapelles que nous avons évoquées précédemment, et il a probablement encore moins les acquis nécessaires pour les comprendre, puisque les spécialistes mêmes éprouvent des difficultés à clarifier la situation. Ainsi, si la science est composée d’un objet à étudier et d’une méthode précise destinée à cette étude, il est logique que l’acticité vulgarisatrice se concentre plus sur l’objet, c'est-à- dire la psyché ou l’esprit, que sur la rigueur ou la complexité des méthodes. C’est ce dont témoigne le succès du vocable « psy », mais nous y reviendrons. Notons pour le moment qu’en se focalisant essentiellement sur la psyché au détriment des méthodes et de l’épistémologie, l’activité vulgarisatrice se trouve devant un autre écueil, non moins grave, provenant cette fois-ci du public, et que Freud formule de 1 Cf. www.psyvig.com 2 Voir à ce sujet www.psyvig.com, dont la mission est de lutter contre les dérives manipulatoires et sectaires de certains « psys ». 33
  • 34. façon savoureuse : « Chacun a sa vie psychique, c’est pourquoi chacun se tient pour un psychologue. »1 Comme le montre Brigitte Le Grignou dans le numéro 16 de la revue QUADERNI (1991/92), dont le dossier central est consacré à la vulgarisation des sciences humaines, dans le cadre des sciences de l’homme, contrairement à celui des sciences dites « dures » ou « exactes », il n’y a pas de séparation nette entre le laboratoire et la vie. Ainsi, le public se sent spontanément plus compétent dans les sciences humaines que dans les sciences dures. Au nom de son expérience quotidienne, il se sentira par exemple habilité à formuler des jugements d’ordres sociologiques ou anthropologiques, alors qu’il s’avouera volontiers ignorant en matière de physique nucléaire ou de biologie moléculaire. Ce constat s’avère d’autant plus pertinent dans le cas de la « psychologie2 », puisque, dans la vie de tous les jours, nous sommes tous amenés à nous représenter la pensée et les sentiments des autres afin de pouvoir agir sur notre entourage efficacement. Par exemple, dans le langage courrant, on dit souvent de quelqu’un qui gère avec finesse les relations qu’il entretient avec ses congénères qu’il « fait preuve de psychologie ». Vulgariser la « psy » c’est donc d’emblée se heurter à un ensemble considérable de prénotions que possède le public, et c’est également se heurter à la prétention qu’a chacun d’être psychologue, comme le suggère la citation de Freud. A la lumière de ces faits, vulgariser la « psychologie » semble extrêmement délicat. En effet, le vulgarisateur est amené à réaliser un singulier numéro d’équilibriste en jonglant avec le paradoxe suivant : d’un côté, si ce dernier est trop précis ou trop rigoureux dans son travail d’information, il court le risque d’ennuyer le lecteur ou de remettre en question le statut de l’expert « psy », mais de l’autre côté, si sa production est trop légère et trop peu ambitieuse, le lecteur pensera pouvoir aisément se passer de ses services. Il s’agit donc de créer artificiellement un espace entre l’hermétisme et la frivolité afin de légitimer la place du « psy » dans l’espace médiatique. 1 La question de l’analyse profane (1926), Gallimard 1985, p.41. Cette citation figurait en épigraphe de l’article de Pascal Maléfan dans le numéro 81 de la revue CONNEXIONS. 2 Les guillemets signifient que le mot est utilisé dans son sens large : dans le langage courrant on dit psychologie pour signifier les sciences de la psyché en général. 34
  • 35. Ce statut problématique de la vulgarisation « psy » nous empêche plus que jamais de céder aux réflexes manichéens qui voudraient voir à travers la vulgarisation l’opposition radicale entre deux réalités imperméables, à savoir la science pure d’un côté, et la science corrompue que s’approprie l’ignorance populaire de l’autre : « la vulgarisation ne peut être distinguée de la science de manière drastique que si celle- ci se prend à son propre mythe et oubli que ses fondements ne sont pas donnés mais conquis1. ». Comme le montre Yves Jeanneret2, la tradition alimente notre façon de concevoir la vulgarisation de nombreux préjugés. Au premier chef, celui de ne concevoir la vulgarisation que comme « un ersatz de savoir » : on juge le discours vulgarisateur par rapport aux critères de la science, et celui-ci se réduit forcément à une mauvaise copie, à une distorsion. C’est notamment, selon nous, ce que fait Sylvie Nersson-Rousseau dans Le Divan dans la vitrine3. Cette conception ne rend pas raison de la complexité du phénomène vulgarisateur et de ses enjeux. Elle peut même, dans certains cas, avoisiner la paresse d’esprit, car reléguer promptement un discours dans la catégorie du faux, sans autre forme de procès, est assurément le meilleur moyen de se dispenser de le penser : « les risques sont grands d’une position platonicienne qui se profilerait derrière cette thèse : dans leur infinie diversité, les textes de vulgarisation ne seraient que la réalisation d’une essence générale, celle du faux- semblant, et peu importerait, au fond, à quel degré ils réalisent cette essence puisque, de droit, le sociologue serait autorisé à les y ramener4. » Un autre préjugé qu’il nous faut combattre, corrélé au précédent, est celui selon lequel la vulgarisation n’aurait pour vocation que le fait d’être la traduction dans un langage simple de la connaissance scientifique. Cette conception est toute aussi erronée : « Là où le traducteur propose un texte lisible à la manière du texte original, le vulgarisateur désigne sans cesse un texte absent, qui serait la vraie science. Ce 1 Jean-Claude Beaune, La vulgarisation scientifique, l’ombre des techniques, in D. Jacobi et B. Schiele (éd.), Vulgariser la science, le procès de l’ignorance, Champ Vallon, p.48. 2 Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation. PUF.1994. 3 Voir par exemple p15 : « Quant à associer l’œuvre de Freud aux manuels de « vie mode d’emploi » qui font les vitrines du prêt-à-penser, cela relève du sabotage. C’est pourtant ce qui risque d’arriver si l’on tolère que le corpus théorique du fondateur de la psychanalyse soit mêlé au fatras conceptuel qu’engendrent certaines tendances contemporaines telles que l’approximation et le goût pour la formule. » 4 Ibidem, p65. 35
  • 36. qui se réalise n’est pas l’effacement d’une langue au bénéfice d’une autre, mais la construction d’une configuration linguistique complexe1. ». Ainsi, notre position est de refuser de penser la vulgarisation de façon unidimensionnelle, en se référant uniquement à la science. La science n’est pas « un empire dans un empire », elle s’insère dans un réseau de relations sociales dont il faut rendre compte. Au lieu de proposer une conception de la vulgarisation dans laquelle science et discours vulgarisateur entretiendraient des relations verticales, nous proposerons une conception dans laquelle cette relation se pensera de façon horizontale. Le discours scientifique et le discours vulgarisateur ne visent pas les mêmes objectifs et ne sont pas soumis aux mêmes enjeux. Ils sont d’une certaine façon « incommensurables », au sens que Lyotard2 donne à ce terme : ils correspondent à des « jeux de langage » différents. Nous prenons donc le parti de considérer le discours vulgarisateur comme un discours original, comme un discours d’une relative autonomie dont l’intérêt et dont les enjeux excèdent ceux de la science. Les propos suivants de Serge Moscovici résument mieux que nous ne pourrions le faire ce qui vient d’être dit, ce qui justifie la longueur de la citation : « On le voit : la propagation d’une science a un caractère créateur. Ce caractère n’est pas reconnu tant qu’on se borne à parler de simplification, distorsion, diffusion, etc. Les qualificatifs et les idées qui leur sont associés laissent échapper le principal du phénomène propre à notre culture, qui est la socialisation d’une discipline dans son ensemble, et non pas, comme on continue à le prétendre, la vulgarisation de quelques-unes de ses parties. En adoptant ce point de vue, on fait passer au second plan les différences entre les modèles scientifiques et les modèles non scientifiques, l’appauvrissement des propositions de départ et le déplacement de sens, de lieu d’application qui s’effectue. On voit alors de quoi il s’agit : de la formation d’un autre type de connaissance adapté à d’autres besoins, obéissants à d’autres critères, dans un contexte social précis. Il ne reproduit pas un savoir entreposé dans la science, destiné à y rester, mais retravaille à sa convenance, suivant ses moyens, les matériaux trouvés. Il participe donc de l’homéostasie subtile, de la chaîne des opérations par lesquelles les découvertes scientifiques transforment leur milieu et se transforment en le traversant, engendrent les conditions de leur propre réalisation et de leur renouvellement3. » Si le discours vulgarisateur de la « psychologie », c'est-à-dire le discours « psy », est en quelque sorte « créateur », comme on peut légitimement en faire l’hypothèse, il 1 Ibidem, p84. 2 La condition postmoderne, Les éditions de Minuit. 1979. 3 nd La psychanalyse, son image, son public. PUF. 1976 (2 édition). P24. 36
  • 37. nous faut par conséquent le prendre au sérieux et rendre compte de son originalité. En quoi est-il original et singulier ? Quelles transformations (et non distorsions) a subit le discours scientifique lors de son entrée dans les médias ? 3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours original La socialisation de la psychologie, pour reprendre le terme de Serge Moscovici, a donné une importance considérable à la figure du « psy », mais également au discours que ce dernier tient dans les médias. Ce discours, comme le suggère l’auteur dans la citation que nous venons de proposer, est un discours original qui s’émancipe du strict discours scientifique dont il est issu, mais tout en en revendiquant la filiation. Nous nous proposons donc de décrire ce discours et les transformations dont il est issu en tenant compte de sa singularité : pour ce faire nous mettrons de côté les problématiques normatives qui tentent de différencier la « vraie » psychologie de la « fausse ». L’omniprésence du discours « psy » dans les médias se manifeste par un certain nombre de signes et d’indices, en particulier linguistiques, qui peuplent notre quotidien. Ces signes nous éclairent sur la signification et sur le contenu du discours « psy ». Dans cette perspective, il nous revient en premier lieu de nous interroger sur la signification d’un mot que nous employons d’une manière volontairement naïve depuis le début de notre exposé : le mot « psy ». 3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand public Le vocable « psy » est aujourd’hui employé un peu partout, dans toutes sortes de contextes. On emploie ce mot comme s’il désignait une réalité ou un concept qui va de soi, cependant, comme le remarquent un certain nombre d’observateurs, ce vocable ne veut pas dire grand-chose du point de vue de la science : « dire les psys, ça frôle parfois la désinformation… Il faudrait davantage expliquer la diversité des écoles, des théories, des pratiques, pour être à même de mieux comprendre les avis et les comportements tantôt consensuels, tantôt divergents, des psychiatres, psychothérapeutes, comportementalistes, psychanalystes, freudiens, jungiens, etc. 37
  • 38. 1 ». Le vocable « psy » est utilisé comme une catégorie fourre-tout qui regroupe vaguement psychologie, psychiatrie, psychanalyse, ainsi que toutes les sciences, techniques ou croyances qui touchent de près ou de loin à l’esprit. Ainsi, il fait figure de néologisme, comme si, dans notre société, il avait été nécessaire à un moment donné d’utiliser une expression nouvelle pour nommer une réalité inédite ou une nouvelle vision du monde. C’est ce que suggèrent par exemple les auteurs de Psychologisation dans la société : « l’appellation banalisée de « psy », qui vide de sens la spécificité des pratiques, des dispositifs et de leur cadres institutionnels 2 » serait en quelque sorte le symptôme de la psychologisation du social, c’est à dire d’une nouvelle interprétation du social basée sur la psychologie. Sans aller aussi loin, remarquons que le vocable « psy », dont le peu de rigueur est manifeste, symbolise à lui seul l’infiltration de la société, de son langage et de ses institutions par le discours psychologique. Le discours psychologique est si bien entré dans les mœurs que le vocable « psy » a trouvé une place dans le dictionnaire : « PSY [psi] adj. inv. et n. – 1972 ; abrév. Fam. de psychiatre, psychiatrique, psychanalyste, psychologue, psychologique, psychothérapeute, etc. * fam 1* Psychologique. Equilibre psy. 2* N. Professionnel de la psychologie, de la psychiatrie, de la psychanalyse, de la psychothérapie. Aller chez son psy toutes les semaines. Une psy. Des psys ou inv. des psy3. L’évolution philologique du vocable « psy » reflète sans aucun doute l’évolution des relations qu’entretiennent sciences, professionnels de la psyché et société. La définition du dictionnaire semble nous éclairer à ce sujet : le vocable était à l’origine un diminutif familier désignant le thérapeute (et manifestant de ce fait la démocratisation des thérapies), puis, par une extension due aux usages, il est devenu un adjectif (on qualifie quelque chose de « psy »). Aujourd’hui, on rencontre le mot « psy » dans un usage encore différent, mais aussi plus significatif : on entend 1 Sylvia Liakhoff, rédactrice en chef de Psychologies magazine de 1997 à 2001, N°111 des Dossiers de l’audiovisuel, p5. 2 Psychologisation dans la société, CONNEXIONS n°81, revue coordonnée par Serge Blondeau et Jean Claude Rouchy, p9. 3 Le Petit Robert. 1993. 38