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La systemique 35 suicide et systemique

  1. 1. Didier BAUDOIS La Systémique en action Ingénieur en génie logiciel HES Chemin de l'Ouche-Dessus 54 CH-1616 Attalens Page 1 / 10 Trente-cinquième billet Bonjour, Dans ce dernier billet, nous examinerons le thème du suicide dans le cadre de l'approche systémique. Nous nous servirons du témoignage d'un jeune homme qui s'est suicidé à 22 ans et qui a laissé derrière lui de nombreuses heures d'enregistrement vidéo. Cette production filmée a été mise en forme après sa mort par une de ses connaissances avec le concours de la famille du défunt. Les articles des medias sur ce sujet présentent un point commun particulièrement dérangeant: le suicidé est systématiquement dénigré, décrit comme névrosé, narcissique, égocentrique, manipulateur et froid. Ces qualificatifs n'ont rien de surprenant: d'un point de vue psychologique, il est très habile de rejeter ainsi la faute sur l'autre et affirmer, ainsi que l'a explicitement dit la sœur du défunt "…Que nous n'avons rien vu car il n'y avait rien à voir ! ", ce qui dédouane habilement l'entourage de toute responsabilité et le libère de la question de l'utilité d'une introspection, et ce, d'autant plus facilement que le principal intéressé n'est plus là pour se défendre... Les analyses effectuées aussi bien par les journalistes que par les professionnels de la santé me donnent à penser qu'il y a une énorme méprise derrière l'étude des derniers mois de la vie de ce jeune homme. Ce sentiment est d'autant plus amer que plusieurs indices montrent que la fin choisie n'était inéluctable que dans le cadre de l'interprétation que l'intéressé a fait de ses relations avec les autres. Je présente ci-dessous les éléments marquants de deux articles représentatifs des diverses tendances. L'ILLUSTRÉ Le magazine l'illustré publie un article centré sur l'expérience de la réalisatrice et l'intitule "Il se suicide sur vidéo, elle en tire un film bouleversant". Après sept mois à confier son malaise à sa caméra, le jeune homme se tue d'une rafale de fusil d'assaut, une attitude similaire aux massacres commis dans les collèges nord-américains à la différence que ce jeune homme a dirigé son mal-être contre lui seul, non contre les autres. Dans ses confidences électroniques, le jeune homme confie son amour obsessionnel, passionné et envieux, mais non partagé, envers une jeune fille de 17 ans qui, comme lui-même en avait manifesté l'intention, se destine au cinéma et à la réalisation. Dix ans après la mort du jeune homme, le film est terminé, la jeune femme a visionné les rushes et en a tiré un documentaire troublant. LE TEMPS Le journal Le Temps a titré l'article de la journaliste Patricia Briel "Se suicider pour exister". Mme Briel décrit le film comme terrifiant et agaçant, le jeune homme comme narcissique, égoïste, égotique et froidement distant. La suite de l'article reprend les mêmes informations que celles contenues dans l'autre publication. Ce dernier article m'a interpelé par le ton moralisateur et la tonalité négative, voire méprisante envers l'individu en particulier et peut-être même les suicidaires en général.
  2. 2. La Systémique en action Page 2 / 10 J'aimerais demander à cette journaliste pourquoi elle a décrit le film comme terrifiant et agaçant ? A-t-elle cherché à faire de l'audience en agitant des effets faciles ? Ce film l'a-t-elle confronté à des réalités qu'elle ne veut ou ne peut accepter ni gérer ? Pour ma part, je n'ai ressenti ni terreur ni agacement, seulement la déception de voir un jeune abréger le cours de sa vie pour des raisons qui n'avaient de sens que dans le cadre étroit de la logique qu'il a choisi de suivre, logique qui s'est transformée en cercle vicieux qu'il n'a pas su briser. Je ressens également une forte déception en constatant que même des professionnels censément aguerris s'enferrent à considérer le suicide comme un tabou à fuir, un peu comme les dévots du Moyen-Âge qui redoutaient tant le Diable qu'ils refusaient même d'en prononcer le nom, leur superstition leur laissant croire que cette seule mention risquait d'entrainer son apparition soudaine. Je présente ci-dessous les réactions des protagonistes et les commentons à la lumière de notre expérience. LA RÉALISATRICE En dépouillant les 15 heures de bandes vidéo, elle réalise le degré d'obsession que le jeune homme avait fixé sur elle. Elle se sent coupable de n'avoir pas tenté de le détourner de son projet alors qu'elle avait réalisé qu'il présentait des tendances suicidaires. Elle affirme qu'il traversait une phase de recherche d'affection et qu'il aurait pu tomber amoureux de n'importe quelle fille. Elle s'était bien rendu compte de ses sentiments pour elle mais, ayant déjà un ami, elle avait repoussé ses avances. La réalisatrice, héritière des bandes vidéo selon le souhait du jeune homme, a laissé passer plusieurs années avant de se sentir prête à affronter le contenu des rushes. Elle a finalement entrepris ce travail avec le but de [tenter de] comprendre l'univers du jeune homme et sa vision des choses mais également pour donner un sens à un acte perçu comme particulièrement soudain et brutal. Mais elle pose également ses conditions. Le jeune homme a laissé entendre que ces bandes devaient servir à monter un film à sa gloire, elle n'en fera rien. Elle va fixer elle-même les règles du jeu, réaliser un film qui tentera d'éclairer le suicide de l'intérieur. Elle donnera aussi la parole, une sorte de droit de réponse, aux proches du jeune homme auxquels ce suicide a été imposé. LES PROCHES Les proches du jeune homme affirment qu'aucun signe avant-coureur n'a été perceptible. LA SŒUR Comme mentionné plus haut, la sœur du défunt affirme n'avoir rien vu car il n'y avait rien à voir. Après avoir visionné le film, elle déclare avoir perçu la souffrance de son frère, ce qui l'a amenée à lui pardonner son acte. LA MÈRE La mère du jeune homme le présente comme un être très brillant, aux multiples qualités et dons, qui avait l'habitude d'être parmi les meilleurs. Elle déclare avoir participé pour rendre hommage à son fils et rendre les jeunes, qu'on prend trop souvent pour plus matures qu'ils ne le sont vraiment, attentifs au fait que le suicide n'est pas une solution.
  3. 3. La Systémique en action Page 3 / 10 LES PROFESSIONNELS DE LA SANTÉ MENTALE Une psychiatre déclare que le jeune homme devait avoir l'espoir de devenir immortel et susciter l'admiration à travers la mise en scène de sa mort. Elle affirme également que certains jeunes s'accrochent à leur mal-être comme si c'était leur dernière et unique possession. Cette professionnelle déclare que les jeunes suicidaires passent à l'acte lorsqu'ils réalisent que leur bonheur dépend des autres et que cette découverte leur est insupportable. Elle prétend que ces jeunes voient alors leur mort comme étant la seule chose qu'ils maitrisent vraiment, ce qui ferait paradoxalement apparaitre la mort comme seule manière d'exister. Toujours selon cette professionnelle, beaucoup se suicident par envie de vivre autrement et, comme un phénix renaissant de ses cendres, rêvent de revenir plus beaux, plus forts. Selon le cadre systémique avec lequel j'ai analysé ce cas, je constate que rien dans le comportement du jeune homme ne semble mettre en évidence une quelconque recherche d'immortalité ni aucune envie morbide d'attirer l'attention. Rien ne semble non plus indiquer que ce jeune homme s'accroche à son malaise comme une moule à son rocher. Certes, ce jeune homme est bien conscient que son bonheur dépend des autres mais cette dépendance ne lui est pas du tout insupportable. Ce qui lui est insupportable, et qui sera démontré plus loin, c'est la supposée indifférence de son entourage face à cette dépendance. Ce qui semble mortel pour ce jeune, c'est le fait qu'il lui semble être le seul à réaliser l'importance des relations humaines. Ce qui le pousse au suicide, c'est le constat que si les autres ne prennent pas mieux soin des relations humaines, c'est que ces relations humaines n'ont – selon ce que le jeune homme croit être la pensée dominante de ses proches – aucune importance. Par conséquent, la vie n'a pas non plus de valeur puisque les liens entre individus n'en ont pas. Et dans ce cas, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue et c'est au sein de cette suite logique que se trouve le choix et la justification du suicide. Cette psychiatre a également raison en affirmant que ce jeune voit la mort comme étant la dernière chose qui lui appartient vraiment. Mais encore une fois, si le symptôme est bien reconnu, l'anamnèse est erronée. Il ne cherche pas à exister à travers sa mort. Il cherche à se débarrasser d'un problème qui lui semble insoluble: comment exister aux yeux de ses proches, de toutes les personnes à qui il accorde de l'importance dans sa propre vie et dont il espère avoir de l'importance dans la leur, alors que ces personnes semblent n'accorder aucune importance à ce qui fait, aux yeux de ce jeune homme, le sel de la vie. Ce n'est donc pas le monstrueux égocentrique décrit par certains médias et quelques professionnels de la santé mentale qui n'existerait qu'à ses propres yeux, mais au contraire, une personne qui estime n'exister qu'au travers du regard des autres, dont la valeur est la somme de la valeur qui lui est accordée par les personnes à qui il attribue une certaine valeur. Il s'en tire en appliquant à son propre usage la plaisanterie de carabin "Opération réussie, patient décédé". Après avoir vu le film, certains psychiatres ont décidé de l'intégrer dans la formation du personnel censé repérer à temps les jeunes suicidaires. Une intervenante membre d'une association d'aide contre le suicide juge le film bon mais considère que la démarche du jeune homme est romantique et élitiste. Je confirme le point de vue de cette personne: la démarche du jeune homme était élitiste, non parce qu'il visait à séduire un public choisi mais parce qu'il était plus intelligent et nettement plus sensible que la moyenne. Il ne pouvait, par conséquent, s'exprimer qu'à travers un langage élitiste. Le moyen extrême est à la mesure de la dimension de ses potentiels.
  4. 4. La Systémique en action Page 4 / 10 CONSIDÉRATIONS AUTOUR DU SUICIDE Dans les confidences faites à la caméra, le jeune homme dévoile ses échecs, son sentiment d'impuissance face aux défis qu'il pressent. Il arrête ses études universitaires et survit de petits boulots. Il confie à la caméra vouloir laisser une trace, quitte à ce que la trace choque. Il planifie soigneusement sa mort. Il veut en faire son Grand-Œuvre, son Opus Magnum. Il y explicite son raisonnement: "pas de suicide en juillet, ce sont les vacances et ça ne toucherait personne", etc. Il déclare aussi que s'il doit mourir, la souffrance des autres causée par son suicide lui importe finalement peu. Il décrit aussi vouloir s'ouvrir les veines, sommet du romantisme selon lui. Il est conscient que sa mère trouvera son corps et en éprouve des remords, suppose que cela pourrait la détruire mais décide qu'il s'agit de sa vie et qu'il en est maitre. Par la suite, le jeune homme se tuera au moyen de son fusil d'assaut, ayant échoué à s'ouvrir les veines comme annoncé précédemment. Le jeune homme n'a pas seulement confié ses pensées à sa caméra, il a également envoyé des lettres à ses proches expliquant les raisons de son acte, verrouillant ainsi l'inéluctabilité de sa décision et apportant de la sorte la démonstration ultime de l'importance qu'il accordait à l'opinion des autres et prouvant ipso facto n'être pas cet égocentrique forcené décrit par les médias et les professionnels de la santé mentale. Que les proches de ce jeune homme prennent ses dires pour argent comptant n'est pas pour me surprendre, ils n'ont certainement pas les compétences pour analyser correctement ces vidéos. Mais que des professionnels tombent dans le même travers, voilà qui m'effraie au plus haut point. Surtout lorsque je réfléchis aux conséquences que ce comportement, cette absence de compétence et d'analyse peut avoir dans les relations que ces professionnels ont et auront avec d'autres personnes en souffrance. L'attitude infantilisante de la mère lorsqu'elle déclare qu'il faut être attentif aux jeunes qui ne sont pas aussi matures qu'on le croit et leur enseigner que le suicide n'est pas une solution me choque parce qu'elle est une anti-réponse à la demande implicite des jeunes en question. La mère identifie clairement une des sources du mal-être des jeunes: la quête d'eux-mêmes, les questionnements par rapport à leur place dans la société, les attentes de l'adolescent ou du jeune adulte par rapport à ses proches et à la société ainsi que ce que le jeune imagine au sujet de ce qu'il suppose des attentes de la société et de ses proches à son égard. De telles questions ne peuvent se résoudre qu'en aidant le jeune à chercher les réponses là où elles se trouvent: en lui-même. Au lieu d'une maïeutique de l'âme, la seule réponse que ces jeunes reçoivent, aussi bien de leurs proches que des professionnels censés les aider, est juste une check-list d'adhésion au conformisme banal. Face à une telle incompréhension de leurs désirs réels, faut-il s'étonner que certains jeunes cherchent une réponse dans la mort ? Il est fort probable que les jeunes ne soient pas conscients de la question de fond qui hante leur mal- être, mais des adultes, a fortiori des professionnels, ne devraient-ils pas être en mesure de percevoir les angoisses réelles, aider les jeunes à les reformuler dans un langage adapté aux attentes des jeunes, langage qui puisse, en accord avec l'HSW étendue, permettre aux jeunes d'appréhender la situation et la gérer au mieux ? En tant que systémicien habitué à analyser en termes de relations, je suis particulièrement troublé par la propension généralisée qu'a chaque intervenant de n'exprimer que des points de vue monadiques.
  5. 5. La Systémique en action Page 5 / 10 Le monadisme (du grec mónos, ce qui est unique, d'un seul tenant) consiste à ne considérer que des éléments isolés de leur contexte, des éléments observés comme des grenouilles sur le tapis de dissection. Cette approche – caractéristique de la psychanalyse freudienne qui examine le patient hors de son environnement – conduit à une vision manichéenne basée sur des oppositions telle que le bon et le méchant, le pur et l'impur, le vrai et le faux, le coupable et la victime, le psychiatre en bonne santé et le patient malade, alors que la vie est basée sur des contextes en interaction qui définissent des attitudes adaptées ou inadaptées, les adaptations étant relatives au contexte observé. Une même attitude pouvant se révéler, le cas échéant, convenir ou pas. Par exemple, saluer d'un "Bonjour !" en tendant la main à son chef est une attitude adaptée. Par contre, cette même attitude n'est pas adaptée entre conjoints dans la quiétude de leur foyer. Les êtres humains sont très rarement en situation monadique, la plupart du temps, ils entretiennent des interactions avec leur entourage. Par conséquent, une approche monadique a peu de chance d'expliquer correctement le comportement humain lorsque celui-ci est basé sur des échanges d'information avec ses semblables. Dans le cas qui nous occupe, nul besoin d'être grand clerc pour constater que le jeune homme vivait dans un monde d'interactions, interactions avec sa muse, sa sœur, sa mère ou ses copains. Il est patent que, dans toutes ces interactions, ce jeune homme attachait une grande importance aux autres, il avait soif de leur plaire, de faire bonne impression, de montrer ses capacités et (surtout) de voir ces capacités reconnues et appréciées. Et pour une personne aussi intelligente et hypersensible que lui, croire que les autres ne sont pas conscients de ses capacités, c'est un drame !! Il est impossible de comprendre une personnalité telle que celle de ce jeune homme si on ne perçoit pas l'importance du monde d'interactions dans lequel il vivait. J'en veux pour preuve le fait que lorsque ce jeune homme a vu ces interactions se distendre, soit parce que lui-même n'était plus en phase avec les autres, soit parce que les autres changeaient dans leurs centres d'intérêt, il en souffrait profondément. Malheureusement, soit parce que lui-même n'avait pas correctement identifié ce réseau d'interactions, soit parce qu'il ne savait pas comment gérer ce réseau; il ne pouvait qu'être le témoin de ces éloignements sans pouvoir les éviter, les prévenir ou les réparer. Ce jeune homme avait une très haute estime de lui, tous ces bouts de films le montrent. Il avait aussi une très grande estime pour ses proches, sa famille et ses amis – ce qui explique pourquoi il pouvait avoir des commentaires très durs envers ceux-ci; Qui aime bien, châtie bien ! – et il lui était fondamental de ne pas décevoir ces proches, ces amis.
  6. 6. La Systémique en action Page 6 / 10 Pour ne pas avoir su identifier le réseau de relations dans lequel il baignait, ce jeune homme s'est retrouvé pris au piège d'un cercle vicieux: - Plus il mettait la barre haut et plus il redoutait de ne pas réussir à la hauteur de ses désirs. Et il avait tant de considération pour ses proches et ses amis qu'il ne pouvait se permettre de ne pas être la hauteur de ce qu'il leur promettait implicitement, même si ceux-ci n'étaient certainement pas conscients de cette situation. - Il a été pris dans un nœud logique:  Il refusait de s'autoriser à décevoir les autres.  Mais il n'a pas su expliquer aux autres ce qu'il désirait faire pour eux, de quelle manière il dédiait tout ce qu'il faisait en hommage à leur amitié.  Plus il en faisait et plus il avait le sentiment d'être incompris.  Et plus il se croyait incompris et plus il tentait d'en faire encore plus. - Contrairement à ce qu'ont affirmé ses proches, il a tenté à de nombreuses reprises d'attirer leur attention sur ses problèmes. L'abandon des études, son incapacité à produire quelque chose d'intéressant, ses dénigrements devant son travail, ses commentaires acides envers les autres, son choix d'une muse qui soit simultanément une collègue avec qui être en compétition ouverte, dont il ose éventuellement critiquer vertement le travail tout en s'y référant et une bouée de sauvetage réconfortante, (celle-ci et aucune autre, contrairement à l'opinion de la réalisatrice), tout montre la réalité de ces appels à la reconnaissance de son existence. - Les appels à l'aide s'étant révélés infructueux, tel un pilote volant à vue dans un brouillard toujours plus épais, et face à la perspective toujours plus certaine d'un écrasement, il a conçu le projet de donner un sens à sa mort, espérant que ses proches réalisent post-mortem la nature réelle des relations qu'il a tenté d'entretenir avec eux. Sur ce point, et comme un contrepoint tragique à son destin, il a totalement échoué à partager cette réalité. Toutes les personnes qui ont visionné ses bandes, à commencer par ses proches, mais également les experts en santé mentale, y ont vu l'œuvre terrifiante d'un malade, un affreux Narcisse qui croyait que le monde tournait autour de son nombril alors qu'il ne cherchait certainement qu'à leur faire prendre conscience de l'importance des relations humaines dans une vie harmonieuse et équilibrée. - Pris dans ce cercle vicieux, par méconnaissance de la nature systémique des relations humaines et des interactions qui tissent ces relations, il n'a pas su comment briser la spirale et il en est mort... - Avec son hypersensibilité et son amour de la vie et des autres, il était comme une araignée tentant de tisser sa toile entre les bœufs d'un troupeau en migration perpétuelle entre le passé et l'avenir. N'ayant pu faire découvrir aux bœufs la beauté de sa toile ni l'utilité d'en prendre soin, il a été piétiné. Contrairement à ce qu'affirment certains professionnels de la santé mentale, le problème de la plupart des personnes en dérive ne réside pas dans la perception dévoyée de la réalité ou dans une quelconque grandiloquence du surmoi, le problème est dans les relations. C'est donc les relations qu'il faut chercher à comprendre ! Une image valant mille mots: si les humains étaient des ordinateurs et le monde le réseau de tous ces ordinateurs, il ne sert à rien de regarder dans les ordinateurs s'ils fonctionnent bien, ce sont les câbles qui relient les ordinateurs qu'il faut contrôler et réparer !!!
  7. 7. La Systémique en action Page 7 / 10 “IT'S HARD TO BE HUMBLE WHEN YOU'RE AS GREAT AS I AM." (Muhammad Ali, 1942 – 2016) Il est indéniable que ce jeune homme avait une haute opinion de lui, et cette opinion était justifiée par des qualités et des potentiels reconnus. Le principal problème de ce jeune homme est qu'il ne réalise pas qu'une monnaie a deux faces: il identifie précisément ses troubles: sentiment d'infériorité, manque de confiance, anxiété, frustration, culpabilité ou hypersensibilité. Il attribue systématiquement des valeurs négatives à ces caractéristiques, les transformant en défauts et handicaps. Lu d'un œil systémique, ces caractéristiques individuelles sont transformées en attributs de relations: le sentiment d'infériorité est généré par la reconnaissance de ses nombreux potentiels, potentiels qu'il ne sait pas comment réaliser, potentiels dont il croit, certainement à raison, que s'il les expose sans fard, ils provoqueront un rejet de la part de son entourage, rejet né aussi bien de jalousie devant ces potentiels qu'incompréhension et écrasement face à la puissance de ces potentiels. Être conscient de ces potentiels mais ne pas savoir comment les réaliser conduit naturellement au manque de confiance, à l'anxiété et à la frustration. Se savoir dépositaire de potentiels supérieurs à la moyenne tout étant conscient que ces potentiels restent lettre morte conduit à un très fort sentiment de culpabilité. L'intelligence caractéristique d'une personne capable d'une telle clairvoyance face à de telles qualités doublée d'une hypersensibilité dans l'observation des interdépendances nées des relations humaines ne peut que générer un profond sentiment de gâchis et de frustration. Face à un tel bilan, il y a de nombreuses échappatoires: - il y a l'abrutissement dans la normalité, mais ce jeune homme a sciemment rejeté cette possibilité non par orgueil mais parce que conscient de la responsabilité qui accompagne le talent. - Il y a la sublimation qui est la voie royale vers l'accomplissement de soi mais qui demande une incroyable capacité d'autoanalyse, capacité qui requiert aussi bien la maitrise de son environnement culturel ou moral que la maitrise d'outils adaptés. - Et il y a la mort lorsque le sujet ne veut ni céder à l'abrutissement ambiant ni n'est capable d'entamer sa catharsis par absence de compétence. Je rappelle que la compétence dans le constructivisme est le statut définissant une personne possédant toutes les informations nécessaires à la compréhension d'une situation alors que l'intelligence est la capacité à concevoir une solution adaptée aux circonstances. Si les informations manquent, alors la personne n'est pas compétente. Si la solution n'est pas adaptée aux circonstances alors la personne fait preuve de défaut d'intelligence. Ces deux caractéristiques ne sont pas de états permanents mais des attributs temporaires liées aux circonstances définissant la relation entre l'individu et l'évènement. Je constate avec tristesse que si d'autres circonstances avaient permis à ce jeune homme ou à ses proches de mieux cerner la nature systémique de ses difficultés relationnelles, l'épilogue aurait été complètement différent et le monde serait peut-être subjugué par le talent de cette personne. Une étoile s'est trop tôt éteinte avant d'avoir pu se transformer en nova. Même si d'autres étoiles la remplacent et brillent d'une lumière comparable, cette lumière-là nous est à jamais perdue.
  8. 8. La Systémique en action Page 8 / 10 CE QUI VA SANS DIRE VA ENCORE MIEUX EN LE DISANT ! Puisque le problème, ce sont les relations entre humains, il convient de les leur expliquer. Et puisque la science des relations, c'est la systémique, il faut s'en servir pour cette vulgarisation. Cette vulgarisation peut se faire en deux étapes. La première partie fait appel aux enseignements du constructivisme radical concernant l'invention de la réalité. Cette partie est primordiale car elle consiste à lutter contre deux conceptions erronées. La première conception erronée est l'hypostasie de la vie, la deuxième est la supposition d'une universalité des intentions. Le cas ci-dessus permet de démontrer facilement ces deux conceptions ainsi que les conséquences néfastes issues de leur croyance. Dans leur ouvrage collectif "Une logique de la communication", P. Watzlawick, J. Beavin et D. Jackson mettent en avant le fait que l'individu, par nature, va hypostasier la vie, c'est-à-dire sous- entendre qu'elle puisse être une partenaire réelle dont il va interpréter les actions en sa faveur et leur attribuer un sens, en particulier un sens sur la relation supposée exister entre l'homme et la vie. Si les circonstances de la vie d'un individu lui semblent favorables, il va en remercier la vie et va la considérer comme amicale envers lui. Si les circonstances ne lui sont pas agréables, l'individu va accuser la vie de manquer à sa parole implicite et peut en concevoir une déception ou une aigreur plus ou moins forte, lesquels sentiments peuvent aboutir à la dépression, à la misanthropie ou aux phénomènes "amok". Dans sa manière de maudire la vie en général et la sienne en particulier, il est évident que le jeune homme hypostasie fortement la vie, qu'il la considère comme responsable de ses malheurs. Nous ne sommes pas face à un fou qui a perdu le sens de la réalité, nous sommes face à un humain somme toute banal qui entretient une relation passionnée avec sa vie et qui lui attribue des intentions parfois bienveillantes, parfois malfaisantes, en fonction des influences qu'il constate sur son destin. Si les professionnels de la santé mentale consacraient un peu moins d'énergie à disséquer monadiquement les âmes, un peu moins de temps à phénixifier les suicidaires et un plus de temps à leur expliquer la vie, le Bonheur National Brut subirait une augmentation stratosphérique ! Dans leur ouvrage "L'invention de la réalité, Contributions au constructivisme", P. Watzlawick, E. von Glasersfeld, H. von Foerster, R. Riedl, D.L. Rosenhan, R. Breuer, J. Elster, G. Stolzenberg et F. J. Varela démontrent que la réalité n'existe pas. À tout le moins qu'une réalité newtonienne, absolue et universelle est un concept vide de sens. Selon ces auteurs, la réalité est une construction mentale qui résulte de la perception de l'environnement par celui qui interagit avec cet environnement. Il y a par conséquent autant de réalités qu'il y a d'individus pour en concevoir. La compréhension de cette construction mentale basée sur les perceptions nées de la confrontation avec le monde extérieur et les concepts du sujet est primordiale pour appréhender le fait que la réalité d'une personne peut être similaire à celle d'une autre personne sans pour autant être identique; elles peuvent même être fort différentes. La réalité étant le fruit d'une construction mentale, elle n'est ni universelle ni immuable. En fait, au lieu de parler de réalité vécue et de souvenirs, il serait préférable de parler d'information. Quelle que soit la manière dont l'information est perçue par l'individu, elle est le résultat d'un filtrage par les sens et les idiosyncrasies (préjugés) de l'individu. Cette réalité relative est facile à démontrer, il suffit de demander à deux personnes ayant vécu le même événement d'en parler séparément et de confronter les expériences. Le test peut être réalisé en demandant à un couple de décrire le souvenir de leur mariage.
  9. 9. La Systémique en action Page 9 / 10 Bien que cet événement unique ait été vécu simultanément par les deux personnes, le souvenir, l'information stockée qu'ils en conservent sera similaire sur des points objectifs tels que la date, les invités ou le menu mais peut présenter des différences frappantes sur des points subjectifs. Pourtant, à la base, ils ont vécu le même événement ! Une image vaut mille mots: le meilleur moyen de représenter la conscience, l'information et leurs interactions est l'image d'un compost. Les informations étant les déchets qui seront digérés par les vers qui symbolisent la conscience. Sur chaque compost, les informations "réelles" résultant de l'interaction des sens avec l'environnement tombent en permanence. La conscience, en fonction de son emplacement au sommet du compost va sélectionner telle ou telle information et va la "digérer" selon ses intentions du moment. Les autres informations, non travaillées, vont progressivement s'affaiblir et disparaitre du champ de la conscience. Lorsque la consciences plonge au cœur du compost pour y rechercher des souvenirs, elle va interagir avec ceux qu'elle va trouver. L'information qui aura été reprise dans le champ de la conscience sera lue à nouveau et passée au filtre des circonstances du moment. L'information sera réinterprétée, remémorisée à la lumière de l'instant présent. La leçon importante à retenir est qu'une information, un souvenir qui n'est pas utilisé s'efface et une information qui est utilisée se transforme en fonction de l'usage que l'on en fait au moment où on fait appel à ce souvenir. Il y a donc reconstruction des souvenirs à chaque fois qu'on y fait appel. Ce qui explique pourquoi la vérité d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui et qu'elle est certainement différente de celle qui sera valable demain… Dans le cas qui nous occupe , la conception de la réalité du monde qui parait être celle du jeune homme semble être encore fortement marquée par les concepts de l'enfance, avec une sorte de réalité absolue égocentrique qui voudrait que tous les concepts de l'individu soient également partagés par tous les membres de son environnement. Le cas échéant, une telle hypothèse explique le désarroi éprouvé par le jeune homme lorsqu'il prend conscience que ses sentiments pour la jeune fille ne sont pas partagés. Si les informations ci-dessus avaient pu être fournies à ce jeune homme en temps utile et sous une forme adaptée à ses caractéristiques intellectuelles, je n'affirmerai pas qu'il n'aurait jamais commis son suicide mais j'ose espérer que la probabilité en aurait été nettement plus faible. AIMER, CE N'EST PAS VOULOIR QUE LES AUTRES SOIENT COMME NOUS VOULONS QU'ILS SOIENT, AIMER C'EST ACCEPTER QUE LES AUTRES SOIENT CE QU'ILS SONT. Les commentaires de la mère du jeune homme, qui a reconnu avoir vu son existence ruinée par l'acte de son fils, m'ont touché et je me suis remémoré un suicide similaire. Une personne dont j'étais proche s'est ôté la vie à la fleur de l'adolescence à la suite de sa première rupture amoureuse. Cette personne venait de vivre sa première relation amoureuse, elle l'avait vécu d'une manière particulièrement intense et fanatique, ne pouvant, ne voulant imaginer une vie "après", une vie sans l'autre. Après la rupture, une descente aux enfers a débuté qui s'est achevée par un suicide. Pour avoir longuement discuté avec elle, je comprenais la nature exclusive, jusqu'au-boutiste et absolue de son attachement à l'autre et, corollaire logique, son refus buté d'admettre la fin de la relation.
  10. 10. La Systémique en action Page 10 / 10 Comment réagir face à un tel événement ? Faut-il admirer la personne qui va jusqu'au bout de sa passion, de son rêve d'union pour le meilleur et le pire jusqu'à la séparation par la mort ? Faut-il au contraire honnir celle qui refuse d'admettre la réalité d'un amour trop tôt enfui et qui rejette les conseils de ses proches lui affirmant que la vie va continuer ? Je laisse chacun trancher. Pour ma part, je me contenterai de reconnaitre à cette personne la force de ne jamais s'être compromise à mettre de l'eau dans le vin de sa conception absolue de l'amour éternel et je garde d'elle le souvenir d'une personne qui a été inconditionnellement fidèle à ses convictions, une vie d'un amour unique et absolu. Addendum du 01 décembre 2013 Le magazine l'Illustré publie dans son édition du 27 novembre 2013 un article décrivant la vie dans l'unité de crise des Hôpitaux Universitaires de Genève accueillant des adolescents suicidaires. Dans cette unité, les ados sont observés en permanence: repas, jeux, entretiens particuliers ou séances de groupe. Mais la plupart du temps, "il ne se passe rien", le personnel soignant a fait le pari d'éviter toute suractivité susceptible de parasiter la pensée. Le séjour débute par une rupture de 48 heures sans visite, ni sortie, ni téléphone. Par la suite, les contraintes du séjour sont monacales, le couvre-feu est strictement imposé après 22 heures. Bien que de nombreux indices montrent l'importance que ces jeunes suicidaires attachent aux relations humaines et leur incompréhension, leur absence de maitrise face à celles-ci, rien n'est fait pour leur ouvrir les portes du monde systémique. Et comme dans le cas du jeune qui a été le sujet de ce billet, plusieurs de ces jeunes sont sensibles et intelligents. Et comme dans le cas de ce jeune, la société n'a rien à proposer à ces ados en crise que l'ennui de la banalité. Rien n'est fait pour offrir à ces jeunes des clés de compréhension d'eux-mêmes et des autres, un mode d'emploi de ces relations qui les fascinent et les déroutent tout à la fois. Il est si simple de briser les ailes du rossignol et de lui clouer le bec pour mieux le faire entrer dans la cage étroite du conformisme plutôt que de lui apprendre l'aérodynamique pour mieux voler et le solfège pour mieux chanter… Ce billet est le dernier de cette série. Je reviendrai prochainement pour parler de systémique et de sociologie. En attendant la publication de cette nouvelle série, je continuerai à publier quelques hors-séries en fonction de l'actualité et de notre intérêt. Au plaisir de vous retrouver bientôt ! Ce texte est soumis aux conditions Creative Commons CC-BY-NC-SA.

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