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Freddy Raphaël	 L’œuvre d’Edmond Jabès ou l’écriture de « l’étrangeté »
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Jabès étrangeté

  1. 1. L’œuvre d’Edmond Jabès ou l’écriture de « l’étrangeté » L’étranger te permet d’être toi-même, en faisant de toi un étranger (Jabès 1989, p. 9) – Quelle est l’histoire de ce livre ? – La prise de conscience d’un cri (Jabès 1963, p. 14) L a vie d’Edmond Jabès, Juif égyp- tien de culture française, né au Caire en 1912, mort à Paris en 1991, se caractérise par l’arra- chement et l’assignation à l’errance. En 1957, lorsque la situation des Juifs devint des plus précaires, il dut quitter l’Égypte pour se réfugier à Paris. « De cet exil forcé … naquit une œuvre à la foi sereine et tourmentée, inquiète et forte de cette inquiétude même » (Cahen 1991, p.  21). Edmond Jabès se définit juif par « le trajet » (Jabès 1991, p. 24) et la trace. Sa présence au monde est de l’ordre de l’écoute, de l’étranger en lui et de l’étranger devant la porte. « Les affinités qui traversent ‘Je bâtis ma demeure’ témoignent de sa capacité à entendre l’autre comme il s’entend. Jabès parvient toujours à s’ouvrir à l’autre dans son étrangeté même, non pour renoncer à être lui- même mais au contraire pour devenir encore mieux ce qu’il est ou ce qu’il se doit d’être » (Cahen 1991, p. 24.). Dès le premier Livre des Questions Edmond Jabès se présente comme « celui qui écrit et qui est écrit ». La trajectoire brisée de sa vie n’est pas restée sans influence sur l’œuvre de celui qui se définit comme « écrivain et juif ». Toute tentative pour le clas- ser comme poète, penseur, philoso- phe, conteur s’avère insatisfaisante. Le pays qu’il quitte en 1957, devant la montée de la menace antisémite, est le sien sans être tout à fait le sien. Celui qu’il rejoint est certes la terre de sa langue et de sa culture, mais la France n’est pas sa demeure. « J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne, pour une autre qui, non plus, ne l’est pas » (Jabès 1991, p.  107). Comme l’écrit Didier Cahen (1991, p.  117), « sans être nulle part à demeure, il restera déchiré entre les déchirures, partagé entre les identités ». Jabès a fait l’ex- périence de l’exclusion et du bannis- sement, mais on ne saurait parler de « déracinement ». Dans sa jeunesse il est comme en retrait par rapport au monde qui l’entoure, il ne parvient pas à s’intégrer à un groupe. Il connaît par contre l’attirance du désert, lieu de l’origine, lieu de l’arrachement à soi- même, et, en même temps, lieu où « le silence écrasant se transforme en force de vie ». Son existence sera dès lors celle du cheminement, « de la non- appartenance devenue appartenance ». À peine débarqué, l’exilé se heurte au cri de la haine destructrice : c’est l’ap- 132 Freddy Raphaël Professeur émérite en sociologie Université de Strasbourg Laboratoire Cultures et sociétés en Europe (CNRS/UdS)
  2. 2. 133 Freddy Raphaël L’œuvre d’Edmond Jabès ou l’écriture de « l’étrangeté » pel au meurtre des graffitis antisémites sur un mur balayé par les phares d’une automobile. « Le choc atteint l’étranger nouvellement débarqué en pleine poi- trine. Ce ‘Mort aux Juifs’, toléré par les passants indifférents, si peu d’années après le génocide hitlérien, lui donne le sentiment d’être environné d’une ‘foule silencieuse et secrètement com- plice’ » (D. Goistein-Galpérin, « Mon itinéraire juif », in Mendelson 1987, p. 62). Le sol se dérobe sous ses pas. Il a la nausée et le vertige. Et soudain, le mur lui apparaît « comme une page blanche » dont les graffitis sont les pre- miers mots. Il se rend compte que cette culture qu’il avait indûment reven- diquée comme la sienne le repousse dans la solitude historique du Juif sans feu ni lieu. « L’étranger, l’hom- me séparé (plus encore que différent) n’aura désormais d’autre patrie que le livre, et d’autre famille que son peuple – lui-même peuple du livre, étranger, errant sur les routes du temps et de l’exil » (ibid.). L’appartenance juive est en fait l’expérience de l’étrangeté, du questionnement infini, d’un vide qui ne saurait être comblé. Elle est in-quié- tude et refus de toute vérité établie, installée. L’étrangeté est le paradigme de la condition humaine n Pour Jabès, seul l’étranger qui est en chemin, dans la rupture, peut dire « Je ». Ce qui est devant lui le renvoie à son image ; ce qui est derrière lui, à son visage perdu (Jabès 1985, p. 16). Être homme c’est « résister à la tentation de s’arrondir, de se faire perle pour un col- lier ; c’est composer avec chaque caillou de la route. Partir » (id., p. 18). La vie est discordance, inadéquation de l’instant avec l’instant. Si le cri du nouveau-né expulsé de la matrice maternelle est un cri de douleur, c’est parce qu’il ne peut aborder la vie que par l’expérience de l’exil. La parole première de l’homme est parole d’exilé : « Nous sommes, à travers nos paroles, à jamais ce cri d’en- fant en quête d’un visage familier, de la tiédeur d’un sein, d’un amour » (Jabès 1984, p. 184). Refusanttoutsystèmeclos,Edmond Jabès rejoint par la question aussi bien l’étranger que « l’étrange-je », l’autre en lui. Elle est « liée au devenir. Hier inter- roge demain comme demain interroge hier au nom du futur toujours ouvert… Elle est le seul véhicule de la pensée, l’épreuve, dirais-je, de la pensée jusqu’à l’impensé qui l’obsède » (Jabès 1981, p. 45). D’où la nécessité de perdre nos habitudes de raisonner, de nous décen- trer en abandonnant le « qui suis-je ? » au profit de « qui vient ? ». D’où l’obli- gation de nous arracher à l’ordre des choses, de cheminer dans notre exil, en n’ayant « d’autre guide que des ques- tions sans réponses » (Bounoure 1965, p. 16). Toute l’œuvre de Jabès, du Livre des Questions au Livre de l’hospitalité, repose sur un dialogue ininterrompu et inachevé que l’homme entretient avec l’étranger qui est au fond de lui- même (Cahen 1991). Edmond Jabès est le poète du refus de l’enracinement. Le principe rec- teur de son œuvre c’est l’expérience du non-lieu, de la nécessaire créativité à partir du vide. La béance infranchis- sable, la faille irréductible résultent d’une double brisure : celle de la Shoa, qui fut une tentative pour tuer l’hu- main en l’homme, avant que de le liquider physiquement ; celle de l’exil forcé qui arracha Jabès à l’Égypte, aux traces qu’avait inscrit l’histoire des siens. « N’ayant plus d’appartenance, je pressentais que c’est à partir de cette non-appartenance qu’il me fallait écri- re. Peu à peu émergeaient, mais d’une mémoire pour ainsi dire antérieure, des lambeaux de phrases, de dialo- gues. J’étais, sans le savoir, à l’écoute d’un livre qui rejetait tous les livres et que, bien évidemment, je ne maî- trisais pas » (Jabès 1987a, p. 4). Pour l’exilé, « l’espace s’annule lui-même. Il devient un lieu nul dont les parties indifférenciées s’ajoutent inutilement aux parties » (Bounoure, cité par Jabès 1987a, p. 21). Selon Emmanuel Levi- nas (Humanisme de l’autre homme, cité par Jabès 1987a, p. 27), la marque de l’homme c’est la trace. « Quelqu’un a déjà passé. Sa trace ne signifie pas son passé, comme elle ne signifie pas son travail ou sa jouissance dans le monde, elle est le dérangement même s’imprimant – on serait tenté de dire se gravant – d’irrécusable gravité ». Seule la question qui récuse la réponse rassurante peut rendre compte de l’expérience des limites, de la déréliction absolue. L’expérience de l’étrangeté absolue ne laisse pas indemne, Sarah, l’amante éperdue des premiers Livres des questions, est reve- nue folle des camps de la mort. « Tu es là ; mais ce lieu est si vaste qu’être l’un près de l’autre signifie être déjà si loin que nous n’arrivons ni à nous voir ni à nous entendre » (Jabès 1963, p.  165). Elle a survécu sans raison à la dérélic- tion, elle ne peut rien en dire… Elle sera internée jusqu’à sa mort. L’errance de l’écriture n L’œuvre poétique d’Edmond Jabès est marquée par la tension entre l’éclatement et le ressaisissement de la pensée. « Dans l’ensemble de frag- ments, de dialogues, d’invocations, de mouvements narratifs qui constituent le détour d’un seul poème », Maurice Blanchot retrouve à l’œuvre « les puis- sances d’interruption par lesquelles ce qui se propose à l’écriture doit s’inscrire en s’interrompant » (Blanchot 2004, p.  252). La fragmentation poétique exprime la rupture qui, pour Edmond Jabès, est au centre de l’histoire, et plus particulièrement celle du peuple juif, « la catastrophe encore et toujours toute proche, la violence infinie du malheur » (id., p. 253). C’est une blessure et une douleur « dont le passé et la continuité se confondent avec ceux de l’écriture ». La voie ardue qu’arpente Edmond Jabès part de la double difficulté, celle d’être et celle d’écrire. La parole errante, dans le judaïs- me, est fondée sur un vide, un écart, une rupture originelle. « Les Tables de la Loi, à peine touchées par l’indice divin furent brisées, et certes écrites à nouveau, mais non pas restituées dans l’originalité d’une première fois. De sorte que c’est d’une parole toujours déjà détruite que l’homme apprend à tirer l’exigence qui doit lui parler. Pas d’entente vraiment première, pas de parole initiale et intacte, comme si l’on ne parlait jamais que la seconde fois, après avoir refusé d’entendre et pris ses
  3. 3. 134 Revue des Sciences Sociales, 2009, n° 42, « Étrange étranger » distances à l’égard de l’origine » (id., p. 254). Le lieu du Juif, c’est une parole, puis un texte qui ont suscité un commen- taire infini, une réinterprétation conti- nuée des siècles durant. La terre n’est légitimée que par la parole qui y a fait irruption et qui exige de s’y inscrire. L’errance est doublement requise chez Jabès par sa vocation de Juif et sa vocation d’écrivain : l’une et l’autre exigent qu’il écrive contre l’apparte- nance et la réponse, contre la demeure et la halte. Son écriture est celle de la séparation et de l’exil, de la quête d’un absolu qui toujours se dérobe. Face à l’accomplissement de la vie, qui est toujours en route, l’écriture est « l’ex- pression déchiquetée de l’irréductible opposition de la limite à la limite » (Jabès 1985, p. 18). L’identité juive comme non-appartenance n « Mes rabbins sont imaginaires, et en même temps tirés du plus pro- fond de ma mémoire, une mémoire dont j’aurais perdu les traces et qui n’en demeure pas moins lancinante, écorchée » (Jabès 1981, p. 75). C’est à juste titre que Didier Cahen relève que l’abandon sans retour de la terre où il avait séjourné va raviver chez Edmond Jabès cette séparation, cette fracture de l’identité, cette différence de soi à soi qui constitue l’identité juive. « Que l’on se réfère aux motifs, aux questions, à la loi du livre, que l’on remarque la forme dite fragmentaire et le travail des lettres, les livres de Jabès paraissent décrire, voire réécrire, les livres des Juifs. L’autre, la loi, la question …, le dehors, le désert, l’infini …, l’exil, l’errance, le nomadisme …, la solitude, la sépara- tion, la dispersion …, le livre : autant de thèmes qui traduisent une part du judaïsme dans l’œuvre ; une part seule- ment, puisque Jabès reste attentif à ne jamais valoriser ces thèmes en tant que tels… » (Cahen 1991, p. 118). À l’in- terrogation de Boris Pasternak « Que signifie être juif ? Pourquoi cela existe-t- il ? » Maurice Blanchot répond : « Cela existe pour qu’existe l’idée d’exode et l’idée d’exil comme mouvement juste. Cela existe … pour que l’expérience de l’étrangeté s’affirme auprès de nous dans un rapport irréductible ; cela existe pour que, par l’autorité de cette expérience, nous apprenions à parler » (cité par Cahen 1991, p. 122). La condition juive s’impose à Edmond Jabès. Il est contraint de « quitter le lieu connu, vécu – le pay- sage, le visage – pour le lieu inconnu – le désert, le visage nouveau, le mirage » (Jabès 1987, p.  168). Il est l’homme du trajet singulier, qui refuse d’être un « Juif apaisé » : « cela peut paraître paradoxal, mais c’est précisément dans cette coupure – dans cette non-appar- tenance en quête de son appartenance - que je suis sans doute le plus juif… La tradition juive, depuis toujours, questionne les textes. L’appartenance n’y est jamais mise en doute. Peut-être est-ce de cette question : ‘Qu’est-ce que cette appartenance ?’ que je suis parti » (Jabès 1981, p. 95). C’est par le refus de l’enracinement qu’Edmond Jabès se rapproche le plus de l’essence du judaïsme. De tout temps, écrit Jabès, le Juif fut tenu à l’écart par ceux qui le tolé- raient à peine. « Si étroit est le vital espace qui lui fut consenti. Son livre déborde son obscur univers » (Jabès 1987, p. 17). Mais en perdant sa terre, à aucune époque, il ne s’est perdu. « Il a récupéré sa perte, en s’y enlisant, en s’y lisant » (ibid.). Si l’absence nous sculpte, si la présence nous expose, « deux fois absent est le Juif ; deux fois présent » (id., p. 20). L’antisémitisme, dans sa dynamique renouvelée à tra- vers le temps, peut être appréhendé dans ses dimensions politique, éco- nomique, culturelle… Mais il ne sau- rait être enfermé dans ces structures sociologiques, il est aussi autre chose : « la manifestation de la violence pure qui s’adresse à l’autre sans motivation, mais seulement parce qu’il incarne le scandale d’une autre existence » (Mis- rahi 1963, p. 251sq). Les mots par lesquels Edmond Jabès se raconte « font, en même temps, revivre une histoire inscrite dans la [sienne] et plus vieille que [lui] » (Jabès 1987a, p.  181). C’est à partir de ses interrogations d’écrivain qu’il aborde le questionnement juif. « Le rapport du Juif – talmudiste, cabaliste – au livre est, dans sa ferveur, identique à celui que l’écrivain entretient avec son texte. Tous deux ont même soif d’apprendre, de connaître, de décrypter leur destin gravé dans chaque lettre où Dieu s’est retiré. Et qu’importe si leur vérité dif- fère ! Elle est vérité de leur être » (ibid.). L’écriture juive est dérangeante car elle s’obstine à se ressourcer, à se mettre en question, à ressasser l’indicible. « Paro- le d’un vertigineux discours tendu vers le futur dont elle connaît d’avance la fragilité. Parole d’inquiétude, inquié- tante mais fraternelle » (id., p. 182). Questionner les blessures de l’histoire n L’œuvre d’Edmond Jabès est un vaste livre de l’intranquillité. Il refu- se l’indifférence et la passivité qui acquiescent au désordre du monde. L’impératif catégorique selon Edmond Jabès est de travailler sur soi pour assumer l’autre. Or, cette tâche « est aussi difficile que de s’assumer soi-même. Dans cette difficulté, il y a tout le poids de notre solitude » (Jabès 1987a, p. 137). Il ne s’agit pas de tendre la main à l’autre. La fraternité est « la main qui a, de son côté, accompli la moitié du chemin de la main amie » (ibid.). Connaître l’étranger c’est aller vers lui, se sentir responsable à son égard, tout en le préservant dans son altérité. « Je vois un chemin et un homme qui s’éloigne. – J’essaie de lui inventer un visage, car je ne le vois que de dos. – Qui est-il ? – Un étranger, sans doute, avec, sous le bras, un livre de petit format » (Jabès 1989, p. 144). Se définir comme soi dans la seule relation à l’autre, c’est renoncer à s’en- fermer dans son unité, à être dans son intégralité. « À la fraternité il nous faut, chaque fois, concéder une part de nous- mêmes ; une petite part de notre amour de nous-mêmes » (Jabès 1985, p. 20). Pour Edmond Jabès l’impératif catégorique de notre génération est de questionner les blessures de l’histoire. La plus profonde, la plus lancinante, ne peut être nommée. Faute de mieux, pour évoquer cet univers qui ne saurait être représenté, nous désignons l’ab- sence du vide par le mot « Auschwitz ». « Auschwitz », écrit Edmond Jabès, « a changé radicalement notre vision
  4. 4. 135 Freddy Raphaël L’œuvre d’Edmond Jabès ou l’écriture de « l’étrangeté » des choses. Ce n’est pas tant qu’un tel degré de cruauté était impensable avant. C’est l’indifférence quasi-totale des populations allemandes, aussi bien qu’alliées, ayant permis Auschwitz qui l’était. Cette indifférence continue à défier toute notion antérieure de l’hu- main. Après Auschwitz, le sentiment de solitude qui est au fond de chaque être s’est considérablement amplifié. Toute confiance, aujourd’hui, est dou- blée d’une méfiance qui la consume. Nous savons qu’il n’est pas raisonnable d’attendre quoi que ce soit d’autrui. Nous espérons quand même, mais il y a quelque chose d’enfoui dans cet espoir qui nous répète que le fil est rompu » (Jabès 1981, p. 92). Pendant longtemps Edmond Jabès a écrit Auschwitz sans le nommer. Il l’a questionné, en refusant de « faire rentrer l’inacceptable dans l’ordre de l’acceptable, où succombe toujours ce qui finit par trouver sa place dans le registre de la représentation » (Cahen 1991, p. 51). L’ordre institué qui a rejeté le Juif et fait de lui un étranger l’a rapproché de tous ceux qui sont assignés à cette condition : « car il y a similitude d’ap- partenance, indéniable connivence, entre exilés, comme il y a mélange des eaux » (Jabès 1985, p. 17). Conclusion n Edmond Jabès définit sa relation à la fois au judaïsme et à l’écriture comme rapport à l’étrangeté. « Il peut faire de nous, au plus fort de notre incondition, l’étranger de l’étranger » (Jabès 1987a, p. 185). Il y a toujours un au-delà du Juif comme il y a un au- delà du livre. Cet inachèvement met à mal le fantasme de l’identité. « Face à l’impossibilité d’écrire qui paralyse tout écrivain et à l’impossibilité d’être juif qui, depuis deux mille ans, déchire le peuple de ce nom, l’écrivain choisit d’écrire et le Juif de survivre » (ibid.). C’est l’errance qui définit la condi- tion de l’homme. Celui-ci avance, « incertain », dans « la nuit de l’indi- cible et absurde errance » (id., p. 102). À l’éclipse de Dieu qui se dérobe, qui « efface le Nom », correspond le noma- disme de son peuple : « des millions de noms inconnus ont enseveli le Nom » (ibid.). Si les « fours crématoires » ne furent pas le seul crime, ils furent, « en plein midi, le plus abject, assurément, dans l’absence abyssale du Nom » (id., p. 10). Pour Edmond Jabès il n’est de pen- sée que de l’exil. Il récuse ce qui est achevé, définitif, ainsi que toute pré- tention à apporter une réponse. Cel- le-ci se veut définitive ; elle est figée, fermée, elle est une injonction à l’im- mobilité. C’est dans le dialogue que progresse la question : « S’y mettent en jeu la dis- tance et l’étrangeté entre l’autre et moi, l’étrangeté en moi et en l’autre » (Cahen 1991, p.  95). Didier Cahen dit avec une grande justesse que le dialogue jabésien « fait parler les blessures, les trous, les intervalles, les séparations, les silences, les effacements et les disconti- nuités. Au cœur du dialogue se tiennent le désordre, le silence, l’absence et le néant… » (ibid.). La vocation de l’homme est d’avan- cer dans la vie dans une perpétuelle attente. Le questionnement est cette parole nomade qui s’écarte des sentiers balisés et qui creuse dans l’incertain. Être en chemin, c’est « ne jamais en rester là » (id., p. 99), c’est se construire dans l’écoute, dans la découverte de l’humanité de l’autre et rencontrer parfois de nouvelles formes d’huma- nité. J’écris à partir de deux limites. Au-delà il y a le vide. En deçà, l’horreur d’Auschwitz. Limite réelle. Limite reflet. Ne lisez que l’inaptitude à fonder un équilibre. Ne lisez que la déchirante et maladroite détermination de survivre (Jabès 1985, p. 95) À toute question, répondre par une question du livre » disait un sage… Tout cela pour un ‘Peut-être’ ? Le Talmud Tout cela pour un ‘Presque’ ? presque une lueur, peut-être le matin ? (Jabès 1987b, p. 97) Références Blanchot Maurice (2004), L’amitié, Paris, Gal- limard. Bounoure Gabriel (1965), Edmond Jabès : la demeure et le livre, Paris, Mercure de France. Cahen Didier (1991), Edmond Jabès, Paris, Bel- fond. Mendelson David (1987), Jabès. Le livre lu, Paris, Point Hors Ligne. Misrahi Robert (1963), La condition réflexive de l’homme juif, Paris, Julliard. Œuvres d’Edmond Jabès (1963), Le livre des questions, Paris, Gallimard. (1973), El ou le dernier livre, Paris, Gallimard. (1981), Du désert au livre. Entretiens avec Marcel Cohen, Paris, Belfond. (1985), Le parcours, Paris, Gallimard. (1987a), Le livre des marges, Paris, Hachette. (1987b), Le livre du partage, Paris, Gallimard. (1989), Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format, Paris, Gallimard. (1991), Le livre de l’hospitalité, Paris, Gallimard.

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