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CARRIÈRE
Deux jobs
Enquête. Toujours
plus de Suisses
cumulent plusieurs
professions dans
des secteurs souvent
complètement
différents. Ces actifs
d’un nouveau genre
bouleversent les
codes du travail,
faisant passer leur
épanouissement
avant la stabilité
d’un emploi à plein
temps.
SOPHIE AUBORT ET CÉDRIC
REYNAUD L’un et l’autre ont
choisi de développer une
activité indépendante, tout en
étant salariés à temps partiel.
70%FORMATRICE
POURADULTES
20%POUR SA
SOCIÉTÉ DE
COACHING
26 L’HEBDO 14 JANVIER 2016
HAYTHAMPICTURES/MATTHIEUZELLWEGER
sinonrien
60%CHEZ
INNOPARK
40%POUR SA
PROPRE
ENTREPRISE
■ ■ ■
14 JANVIER 2016 L’HEBDO 27
et prennent en compte leurs intérêts per-
sonnels avant de se lancer dans le monde
professionnel. Mais, contrairement à ce
quel’onpourraitpenser,lagénérationdes
25-35 ans n’est pas la seule concernée par
le phénomène. Après avoir travaillé une
bonnepartiedeleurvieàpleintempsdans
une entreprise, beaucoup de quadragé-
naires et de quinquagénaires cherchent
soudain à donner du sens à ce qu’ils font.
«Des difficultés ou un sentiment de lassi-
tude apparaissent, alors qu’il leur reste
encore de nombreuses années de travail
devant eux, observe Danièle Laot Rapp,
du cabinet Coach et Vie. Ils doivent alors
faire un choix s’ils veulent conserver ou
retrouver le plaisir de travailler.»
L’image de l’artiste qui collectionne
lespetitsboulotsestaujourd’huidépassée.
Les créatifs ne sont plus les seuls à avoir
plusieurs casquettes, la tendance gagne
petit à petit d’autres corps de métiers,
comme les services ou l’administration.
Elle touche même des secteurs réputés
très rigides. «Ceux que je rencontre sont
en majorité actifs dans le domaine de la
finance, du trading et de la gestion, dit
ainsi Fabienne Revillard, du cabinet de
coaching et business consulting AAA +.
Ces cadres cherchent à diminuer leur
temps de travail pour développer une
activité parallèle qui donne une forme
d’éthique et de profondeur à leur enga-
gementprofessionnel.Ilssetournentvers
l’écriture, l’enseignement du yoga ou
encore la microfinance écologique, pour
citer quelques exemples.»
LANÉCESSITÉDESEDIVERSIFIER
Pour Marci Alboher, le phénomène des
«slasheurs» est d’abord une réponse à la
précarité de l’emploi. Avoir un travail
unique toute sa vie n’est plus un symbole
desécuritésocialeetfinancière.Cesper-
sonnesserendentcomptequ’ellesdoivent
sediversifier,développerdescompétences
multiplesettrouverdenouvellesmanières
de se sentir accomplies. Elles réagissent
en quelque sorte au nouvel univers de
l’entreprise.«Lescarrièrestraditionnelles
offrent moins d’attrait à l’heure actuelle,
mais il y a aussi le fait que peu d’entre-
prisessontaujourd’huiencoreenmesure
d’offrirunestabilitéàlongterme,souligne
Tibère Adler, directeur romand du think
tank économique Avenir Suisse. Face à
ce constat, les gens rebondissent et
inventent de nouveaux schémas profes-
sionnels.» Il observe deux mouvements.
D’uncôté,dessalariésquimultiplientles
SÉVERINEGÉROUDET
«Jevoulaisdiversifiermesactivités,
parpeurdem’ennuyer.»AshkhenLonget,
25 ans,travailleà75%commeresponsable
de la communication dans une société
genevoisedegestionderisquesetdepatri-
moine. En parallèle, elle a lancé à son
compte une entreprise d’organisation
d’événementsetdonnedescoursd’anglais
àdesenfants.Lajeunefemmeneserecon-
naît pas dans le modèle d’une carrière
traditionnelle et ne se voit pas pratiquer
lemêmeemploitoutesavieàpleintemps.
Elle préfère multiplier les activités pour
dynamiser son quotidien et gagner ainsi
une forme de liberté, qu’elle considère
plusimportantequetoutaspectfinancier.
AshkhenLongetestune«slasheuse».
Le terme est né aux Etats-Unis en 2007,
de la plume de Marci Alboher, auteur de
l’ouvrage One Person/Multiple Careers: A
NewModelforWork/LifeSuccess.Seloncette
journaliste américaine, les «slasheurs»
constituent un nouveau genre de travail-
leurs, qui ne se définissent plus par l’inti-
tulé d’un seul poste, mais par leurs iden-
tités multiples.
DONNER DU SENS
Depuis quelques années, le phénomène
atraversél’Atlantiqueetgagnedel’ampleur
en Suisse, où il se manifeste de diverses
manières. Il s’illustre notamment par
l’explosiondutempspartiel.Selonl’Office
fédéral de la statistique (OFS), le travail
à temps partiel concerne aujourd’hui
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sement européen, derrière les Pays-Bas.
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Suisses à réduire leur temps de travail
demeure certes familiale, mais parmi les
raisonscitéesparl’OFSfigureaussil’exer-
cice d’un autre emploi.
Toujours d’après l’Office fédéral, en
2014, 7,4% des personnes actives cumu-
laient deux, voire davantage d’activités
salariées, principalement par nécessité,
mais aussi par intérêt personnel. C’est le
casdeGabrielleCottier,33 ans,diplômée
en lettres à l’Université de Genève: «J’ai
toujours pratiqué deux métiers en paral-
lèle pour éviter la routine. Je n’aime pas
le côté rigide et répétitif, c’est pourquoi
je recherche des emplois à temps partiel.
Je préfère l’intérêt et la variété à la stabi-
lité financière.»
On retrouve parmi les «slasheurs» de
nombreuxjeunesactifs,quiquestionnent
CARRIÈRE
«NOUS SOMMES
DES
INCONSCIENTS
HEUREUX»
Sophie Aubort et Cédric Reynaud ont
tous deux choisi de développer une
activité indépendante en étant sala-
riésàtempspartiel. C’est le besoin de
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fessionnel qui a poussé ce couple
d’Yverdonnois à privilégier ce mode
de vie. Employée à 70% dans une so-
ciété de formation pour adultes, So-
phie est aussi coach de vie à 20% pour
sa propre société, Coaching Sophie.
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complémentaires et me permettent
de trouver un équilibre, explique la
jeunefemmede26 ans.Jenevoudrais
pratiquer ni l’une ni l’autre à 100%, je
ne me vois pas placer tous mes inté-
rêts et mes attentes dans un unique
emploi.»Elleajoutequeconserverun
travail salarié offre la possibilité de
garder un pied dans le marché de
l’emploi, d’avoir des collègues, de se
constituer un réseau. «C’est sain, car
on est souvent très seul en tant qu’in-
dépendant.»
Son mari, Cédric, 29 ans, cadre à
60% chez InnoPark et fondateur de la
société Creativ ID, dédiée à l’aide à
la création d’entreprise, est du même
avis. «Travailler à temps partiel et
développeruneactivitéindépendante
demande des concessions, notam-
ment financières. Il faut par exemple
faireledeuildelamaisonetdelabelle
voiture, mais cela apporte une autre
qualité de vie. Avec notre activité in-
dépendante, nous pouvons gérer
notre temps et partager par exemple
davantage de moments ensemble.»
Le couple avoue faire figure d’ov-
ni dans son entourage. Grands-pa-
rents et parents ne comprennent pas
leur choix. «Leur vision du travail est
tout autre, c’est une question de géné-
ration. Ils s’inquiètent pour notre si-
tuation financière et nous traitent
d’inconscients. Nous leur répondons
que nous sommes des inconscients
heureux.» ■
■ ■ ■
28 L’HEBDO 14 JANVIER 2016
Lui-même directeur d’entreprise,
Angelo Vicario emploie 70% de ses col-
laborateurs à temps partiel, à des pour-
centages divers. «Le fait de leur laisser la
possibilitéetletempsd’exerceruneautre
activitéàcôté,lucrativeounon,leurper-
metdes’épanouir.Etilsrestentpluslong-
temps! En seize ans, ma société a connu
untournusdepersonnelparticulièrement
faible.»
Bien des «slasheurs» exercent une
activité à leur compte, ce qui répond
encoredavantageàleurbesoind’accom-
plissement. «Ils sont motivés à travailler
enindépendantspourorganiserleurtemps
toutenconservantlasécuritéd’unemploi
salarié à temps partiel, observe la coach
devieDanièleLaotRapp.Ilssefaçonnent
ainsi un mode de travail sur mesure qui
correspond à leurs valeurs et à leurs
besoins.»
VERSLAFINDUSALARIAT
Le sentiment de liberté procuré par une
activité indépendante prime sur le sacri-
fice économique. «Gérer son temps
comme on le souhaite est un véritable
luxe, témoigne Valentine Ebner, profes-
seure à la Haute Ecole d’art et de design
deGenèveà60%etindépendanteà40%.
Pouvoir mener d’autres expériences en
dehors de son travail principal est très
enrichissant.» Ceux qui gardent leur
emploidesalariénelefontpasseulement
pour la sécurité économique. «Rester
salarié permet de garder un pied dans le
marché du travail, de se faire un réseau,
d’échanger avec des collègues, car en
tant qu’indépendant on est souvent très
seul, dit Sophie Aubort, formatrice pour
adultes salariée et coach indépendante.
Jen’aipasgardémonemploisalariépour
des raisons financières mais parce que
l’alliancedemesdeuxactivitésm’apporte
un bon équilibre.»
Les «slasheurs» ne sont pas les seuls
à refuser «d’entrer dans le moule» et à
vouloir s’affranchir des formes de travail
classiques.«Nousnesommesqu’audébut
de cette évolution qui bouleverse le sala-
riat traditionnel, constate Tibère Adler.
Pour se libérer des charges sociales, cer-
tainesentreprisesneveulentplusnonplus
desalariés,àl’imaged’Uber,quin’emploie
pas de personnel mais prélève une com-
missionauprèsdeseschauffeurs.Cegenre
demodèleoffreuneflexibilitédel’emploi
et permet le cumul de diverses activités.
Cependant, l’entreprise transfère alors
beaucoupplusderesponsabilitésàl’indi-
vidu que dans le cadre d’un contrat de
travail classique.» ■
emplois à cause d’une nécessité écono-
mique induite par la réalité du marché
de l’emploi. De l’autre, ceux qui le font
par choix, plaçant leur développement
personnel au premier plan.
Il est aujourd’hui possible de privilé-
gier ce mode de vie, car les formes de
travailsontentraind’évoluer.«Onobserve
une plus grande flexibilité de la part des
employeurs,concernantl’acceptationdu
tempspartieldéjà,maisaussidansl’orga-
nisationmêmedessociétés,poursuitTibère
Adler.Beaucoupd’entreprises,grâceàla
révolution digitale et au télétravail par
exemple,n’exigentplusautantdeprésence
sur le lieu de travail. Seul le résultat
importe.» Cette nouvelle souplesse per-
met alors à ceux qui le souhaitent de
développer une autre activité en marge
de leur emploi principal. D’après le spé-
cialiste en ressources humaines Angelo
Vicario, il était encore inimaginable il y
aunequinzained’annéesdevoirdesentre-
prises actives dans des domaines tels que
la finance accepter des temps partiels.
«Celaprouvequelesmentalitésévoluent,
et que les patrons qui laissent davantage
de liberté à leurs employés y trouvent
aussi leur compte. Cette flexibilité fait
aujourd’hui partie de la politique de plus
en plus de sociétés.»
CARRIÈRE
«JE FUIS LE TRAVAIL
TROP RÉPÉTITIF»
Valentine Ebner, designer de 46 ans, est engagée en 2003 à la
Haute Ecole d’art et de design (HEAD), à Genève, en tant
que chargée de cours en design de mode, après avoir occupé
un emploi à plein temps durant cinq ans dans un bureau de
chasseurs de tendances à Paris. «J’avais compris que travail-
ler à 100% ne me convenait pas. Comme les postes de chargés
de cours sont limités à un certain pourcentage, cela m’allait
doncparfaitement.»Pourcomblerson40%restant,ellelance
samarquedelingedemaison,IndustrialCraftDesign,consti-
tue des dossiers de tendances pour des clients et effectue des
recherches dans le développement de nouveaux tissus.
«L’argent n’est pas mon principal moteur. Je me sens privi-
légiée, car je peux gérer mon temps comme je l’entends. Je
travaille beaucoup, parfois le dimanche ou la nuit, mais je
n’en ai pas l’impression. Le sentiment de liberté prime. Je vis
seule et n’ai pas d’enfants, c’est peut-être aussi pour cela que
je peux me le permettre.»
Au sein de la HEAD, Valentine Ebner est complètement
transparente sur ses activités parallèles. «C’est même encou-
ragé,tantquecelan’empiètepassurletravaildesenseignants.
Et, justement, les divers projets que je développe en dehors
nourrissent mes cours.» Depuis peu, elle enseigne également
l’analyse des tendances à Renens, dans le cadre du nouveau
master Innokick de la HES-SO. «Je planche encore sur de
nombreux projets à 10 ou 15%. Je fuis le travail répétitif. Je
reste toujours à l’affût pour remplir mes 40% de libre.» ■
«SI JE N’AVAIS QU’UN SEUL
EMPLOI, JE M’ENNUIERAIS»
Ashkhen Longet, Genevoise d’adoption âgée de 25 ans, a tou-
jours cumulé plusieurs jobs. «A l’université, je travaillais déjà
dans différentes structures en parallèle, plus par besoin de me
diversifier que pour des questions d’argent. Lorsque j’ai ter-
miné mes études, j’ai continué de fonctionner ainsi.» En 2014,
sonmasterd’espagnolenpoche,cettepolyglotted’originerusse
est embauchée dans une entreprise de gestion de risques et de
patrimoine à 75%, en tant que responsable de la communica-
tion.Enparallèle,ellelanceavecuneamieDreamEvents,une
société d’organisation de mariages et d’événements pour les
juniors. Le week-end, elle donne des cours d’anglais à des
enfants. «Tout est une question de volonté, de passion et bien
sûr de gestion du temps. J’apprécie alors encore plus le temps
libre auprès de mes proches. Par contre, ce sont souvent mes
heures de sommeil qui diminuent!» 
La jeune femme n’imagine pas abandonner son emploi
salarié pour se consacrer à plein temps à son activité indépen-
dante:«Montravailfixem’offreunestabilitéetlapossibilitéde
progresserconstammentauseind’uncollectif,tandisquemon
temps partiel me permet de vivre d’autres expériences. Que ce
soitentantquesalariéeouindépendante,jepensequejem’en-
nuierais dans un travail à 100%. J’ai besoin de déployer mon
énergie dans des activités différentes. Cela me donne la possi-
bilitédedévelopperdescompétencesvariées,d’allierplusieurs
demesintérêtsetdefairedesrencontres.Cestroisaspectssont
pour moi aussi importants que la rémunération.» ■
14 JANVIER 2016 L’HEBDO 29

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2 jobs sinon rien 14.01.2016

  • 1. CARRIÈRE Deux jobs Enquête. Toujours plus de Suisses cumulent plusieurs professions dans des secteurs souvent complètement différents. Ces actifs d’un nouveau genre bouleversent les codes du travail, faisant passer leur épanouissement avant la stabilité d’un emploi à plein temps. SOPHIE AUBORT ET CÉDRIC REYNAUD L’un et l’autre ont choisi de développer une activité indépendante, tout en étant salariés à temps partiel. 70%FORMATRICE POURADULTES 20%POUR SA SOCIÉTÉ DE COACHING 26 L’HEBDO 14 JANVIER 2016
  • 3. et prennent en compte leurs intérêts per- sonnels avant de se lancer dans le monde professionnel. Mais, contrairement à ce quel’onpourraitpenser,lagénérationdes 25-35 ans n’est pas la seule concernée par le phénomène. Après avoir travaillé une bonnepartiedeleurvieàpleintempsdans une entreprise, beaucoup de quadragé- naires et de quinquagénaires cherchent soudain à donner du sens à ce qu’ils font. «Des difficultés ou un sentiment de lassi- tude apparaissent, alors qu’il leur reste encore de nombreuses années de travail devant eux, observe Danièle Laot Rapp, du cabinet Coach et Vie. Ils doivent alors faire un choix s’ils veulent conserver ou retrouver le plaisir de travailler.» L’image de l’artiste qui collectionne lespetitsboulotsestaujourd’huidépassée. Les créatifs ne sont plus les seuls à avoir plusieurs casquettes, la tendance gagne petit à petit d’autres corps de métiers, comme les services ou l’administration. Elle touche même des secteurs réputés très rigides. «Ceux que je rencontre sont en majorité actifs dans le domaine de la finance, du trading et de la gestion, dit ainsi Fabienne Revillard, du cabinet de coaching et business consulting AAA +. Ces cadres cherchent à diminuer leur temps de travail pour développer une activité parallèle qui donne une forme d’éthique et de profondeur à leur enga- gementprofessionnel.Ilssetournentvers l’écriture, l’enseignement du yoga ou encore la microfinance écologique, pour citer quelques exemples.» LANÉCESSITÉDESEDIVERSIFIER Pour Marci Alboher, le phénomène des «slasheurs» est d’abord une réponse à la précarité de l’emploi. Avoir un travail unique toute sa vie n’est plus un symbole desécuritésocialeetfinancière.Cesper- sonnesserendentcomptequ’ellesdoivent sediversifier,développerdescompétences multiplesettrouverdenouvellesmanières de se sentir accomplies. Elles réagissent en quelque sorte au nouvel univers de l’entreprise.«Lescarrièrestraditionnelles offrent moins d’attrait à l’heure actuelle, mais il y a aussi le fait que peu d’entre- prisessontaujourd’huiencoreenmesure d’offrirunestabilitéàlongterme,souligne Tibère Adler, directeur romand du think tank économique Avenir Suisse. Face à ce constat, les gens rebondissent et inventent de nouveaux schémas profes- sionnels.» Il observe deux mouvements. D’uncôté,dessalariésquimultiplientles SÉVERINEGÉROUDET «Jevoulaisdiversifiermesactivités, parpeurdem’ennuyer.»AshkhenLonget, 25 ans,travailleà75%commeresponsable de la communication dans une société genevoisedegestionderisquesetdepatri- moine. En parallèle, elle a lancé à son compte une entreprise d’organisation d’événementsetdonnedescoursd’anglais àdesenfants.Lajeunefemmeneserecon- naît pas dans le modèle d’une carrière traditionnelle et ne se voit pas pratiquer lemêmeemploitoutesavieàpleintemps. Elle préfère multiplier les activités pour dynamiser son quotidien et gagner ainsi une forme de liberté, qu’elle considère plusimportantequetoutaspectfinancier. AshkhenLongetestune«slasheuse». Le terme est né aux Etats-Unis en 2007, de la plume de Marci Alboher, auteur de l’ouvrage One Person/Multiple Careers: A NewModelforWork/LifeSuccess.Seloncette journaliste américaine, les «slasheurs» constituent un nouveau genre de travail- leurs, qui ne se définissent plus par l’inti- tulé d’un seul poste, mais par leurs iden- tités multiples. DONNER DU SENS Depuis quelques années, le phénomène atraversél’Atlantiqueetgagnedel’ampleur en Suisse, où il se manifeste de diverses manières. Il s’illustre notamment par l’explosiondutempspartiel.Selonl’Office fédéral de la statistique (OFS), le travail à temps partiel concerne aujourd’hui 36,5% des actifs, un taux élevé qui place notre pays en deuxième position du clas- sement européen, derrière les Pays-Bas. La principale motivation qui pousse les Suisses à réduire leur temps de travail demeure certes familiale, mais parmi les raisonscitéesparl’OFSfigureaussil’exer- cice d’un autre emploi. Toujours d’après l’Office fédéral, en 2014, 7,4% des personnes actives cumu- laient deux, voire davantage d’activités salariées, principalement par nécessité, mais aussi par intérêt personnel. C’est le casdeGabrielleCottier,33 ans,diplômée en lettres à l’Université de Genève: «J’ai toujours pratiqué deux métiers en paral- lèle pour éviter la routine. Je n’aime pas le côté rigide et répétitif, c’est pourquoi je recherche des emplois à temps partiel. Je préfère l’intérêt et la variété à la stabi- lité financière.» On retrouve parmi les «slasheurs» de nombreuxjeunesactifs,quiquestionnent CARRIÈRE «NOUS SOMMES DES INCONSCIENTS HEUREUX» Sophie Aubort et Cédric Reynaud ont tous deux choisi de développer une activité indépendante en étant sala- riésàtempspartiel. C’est le besoin de trouver un sens à leur parcours pro- fessionnel qui a poussé ce couple d’Yverdonnois à privilégier ce mode de vie. Employée à 70% dans une so- ciété de formation pour adultes, So- phie est aussi coach de vie à 20% pour sa propre société, Coaching Sophie. «Ces deux activités sont pour moi complémentaires et me permettent de trouver un équilibre, explique la jeunefemmede26 ans.Jenevoudrais pratiquer ni l’une ni l’autre à 100%, je ne me vois pas placer tous mes inté- rêts et mes attentes dans un unique emploi.»Elleajoutequeconserverun travail salarié offre la possibilité de garder un pied dans le marché de l’emploi, d’avoir des collègues, de se constituer un réseau. «C’est sain, car on est souvent très seul en tant qu’in- dépendant.» Son mari, Cédric, 29 ans, cadre à 60% chez InnoPark et fondateur de la société Creativ ID, dédiée à l’aide à la création d’entreprise, est du même avis. «Travailler à temps partiel et développeruneactivitéindépendante demande des concessions, notam- ment financières. Il faut par exemple faireledeuildelamaisonetdelabelle voiture, mais cela apporte une autre qualité de vie. Avec notre activité in- dépendante, nous pouvons gérer notre temps et partager par exemple davantage de moments ensemble.» Le couple avoue faire figure d’ov- ni dans son entourage. Grands-pa- rents et parents ne comprennent pas leur choix. «Leur vision du travail est tout autre, c’est une question de géné- ration. Ils s’inquiètent pour notre si- tuation financière et nous traitent d’inconscients. Nous leur répondons que nous sommes des inconscients heureux.» ■ ■ ■ ■ 28 L’HEBDO 14 JANVIER 2016
  • 4. Lui-même directeur d’entreprise, Angelo Vicario emploie 70% de ses col- laborateurs à temps partiel, à des pour- centages divers. «Le fait de leur laisser la possibilitéetletempsd’exerceruneautre activitéàcôté,lucrativeounon,leurper- metdes’épanouir.Etilsrestentpluslong- temps! En seize ans, ma société a connu untournusdepersonnelparticulièrement faible.» Bien des «slasheurs» exercent une activité à leur compte, ce qui répond encoredavantageàleurbesoind’accom- plissement. «Ils sont motivés à travailler enindépendantspourorganiserleurtemps toutenconservantlasécuritéd’unemploi salarié à temps partiel, observe la coach devieDanièleLaotRapp.Ilssefaçonnent ainsi un mode de travail sur mesure qui correspond à leurs valeurs et à leurs besoins.» VERSLAFINDUSALARIAT Le sentiment de liberté procuré par une activité indépendante prime sur le sacri- fice économique. «Gérer son temps comme on le souhaite est un véritable luxe, témoigne Valentine Ebner, profes- seure à la Haute Ecole d’art et de design deGenèveà60%etindépendanteà40%. Pouvoir mener d’autres expériences en dehors de son travail principal est très enrichissant.» Ceux qui gardent leur emploidesalariénelefontpasseulement pour la sécurité économique. «Rester salarié permet de garder un pied dans le marché du travail, de se faire un réseau, d’échanger avec des collègues, car en tant qu’indépendant on est souvent très seul, dit Sophie Aubort, formatrice pour adultes salariée et coach indépendante. Jen’aipasgardémonemploisalariépour des raisons financières mais parce que l’alliancedemesdeuxactivitésm’apporte un bon équilibre.» Les «slasheurs» ne sont pas les seuls à refuser «d’entrer dans le moule» et à vouloir s’affranchir des formes de travail classiques.«Nousnesommesqu’audébut de cette évolution qui bouleverse le sala- riat traditionnel, constate Tibère Adler. Pour se libérer des charges sociales, cer- tainesentreprisesneveulentplusnonplus desalariés,àl’imaged’Uber,quin’emploie pas de personnel mais prélève une com- missionauprèsdeseschauffeurs.Cegenre demodèleoffreuneflexibilitédel’emploi et permet le cumul de diverses activités. Cependant, l’entreprise transfère alors beaucoupplusderesponsabilitésàl’indi- vidu que dans le cadre d’un contrat de travail classique.» ■ emplois à cause d’une nécessité écono- mique induite par la réalité du marché de l’emploi. De l’autre, ceux qui le font par choix, plaçant leur développement personnel au premier plan. Il est aujourd’hui possible de privilé- gier ce mode de vie, car les formes de travailsontentraind’évoluer.«Onobserve une plus grande flexibilité de la part des employeurs,concernantl’acceptationdu tempspartieldéjà,maisaussidansl’orga- nisationmêmedessociétés,poursuitTibère Adler.Beaucoupd’entreprises,grâceàla révolution digitale et au télétravail par exemple,n’exigentplusautantdeprésence sur le lieu de travail. Seul le résultat importe.» Cette nouvelle souplesse per- met alors à ceux qui le souhaitent de développer une autre activité en marge de leur emploi principal. D’après le spé- cialiste en ressources humaines Angelo Vicario, il était encore inimaginable il y aunequinzained’annéesdevoirdesentre- prises actives dans des domaines tels que la finance accepter des temps partiels. «Celaprouvequelesmentalitésévoluent, et que les patrons qui laissent davantage de liberté à leurs employés y trouvent aussi leur compte. Cette flexibilité fait aujourd’hui partie de la politique de plus en plus de sociétés.» CARRIÈRE «JE FUIS LE TRAVAIL TROP RÉPÉTITIF» Valentine Ebner, designer de 46 ans, est engagée en 2003 à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD), à Genève, en tant que chargée de cours en design de mode, après avoir occupé un emploi à plein temps durant cinq ans dans un bureau de chasseurs de tendances à Paris. «J’avais compris que travail- ler à 100% ne me convenait pas. Comme les postes de chargés de cours sont limités à un certain pourcentage, cela m’allait doncparfaitement.»Pourcomblerson40%restant,ellelance samarquedelingedemaison,IndustrialCraftDesign,consti- tue des dossiers de tendances pour des clients et effectue des recherches dans le développement de nouveaux tissus. «L’argent n’est pas mon principal moteur. Je me sens privi- légiée, car je peux gérer mon temps comme je l’entends. Je travaille beaucoup, parfois le dimanche ou la nuit, mais je n’en ai pas l’impression. Le sentiment de liberté prime. Je vis seule et n’ai pas d’enfants, c’est peut-être aussi pour cela que je peux me le permettre.» Au sein de la HEAD, Valentine Ebner est complètement transparente sur ses activités parallèles. «C’est même encou- ragé,tantquecelan’empiètepassurletravaildesenseignants. Et, justement, les divers projets que je développe en dehors nourrissent mes cours.» Depuis peu, elle enseigne également l’analyse des tendances à Renens, dans le cadre du nouveau master Innokick de la HES-SO. «Je planche encore sur de nombreux projets à 10 ou 15%. Je fuis le travail répétitif. Je reste toujours à l’affût pour remplir mes 40% de libre.» ■ «SI JE N’AVAIS QU’UN SEUL EMPLOI, JE M’ENNUIERAIS» Ashkhen Longet, Genevoise d’adoption âgée de 25 ans, a tou- jours cumulé plusieurs jobs. «A l’université, je travaillais déjà dans différentes structures en parallèle, plus par besoin de me diversifier que pour des questions d’argent. Lorsque j’ai ter- miné mes études, j’ai continué de fonctionner ainsi.» En 2014, sonmasterd’espagnolenpoche,cettepolyglotted’originerusse est embauchée dans une entreprise de gestion de risques et de patrimoine à 75%, en tant que responsable de la communica- tion.Enparallèle,ellelanceavecuneamieDreamEvents,une société d’organisation de mariages et d’événements pour les juniors. Le week-end, elle donne des cours d’anglais à des enfants. «Tout est une question de volonté, de passion et bien sûr de gestion du temps. J’apprécie alors encore plus le temps libre auprès de mes proches. Par contre, ce sont souvent mes heures de sommeil qui diminuent!»  La jeune femme n’imagine pas abandonner son emploi salarié pour se consacrer à plein temps à son activité indépen- dante:«Montravailfixem’offreunestabilitéetlapossibilitéde progresserconstammentauseind’uncollectif,tandisquemon temps partiel me permet de vivre d’autres expériences. Que ce soitentantquesalariéeouindépendante,jepensequejem’en- nuierais dans un travail à 100%. J’ai besoin de déployer mon énergie dans des activités différentes. Cela me donne la possi- bilitédedévelopperdescompétencesvariées,d’allierplusieurs demesintérêtsetdefairedesrencontres.Cestroisaspectssont pour moi aussi importants que la rémunération.» ■ 14 JANVIER 2016 L’HEBDO 29