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White working class

Les raisins de la colère au XXIème siècle. Livre événement aux USA. Une explication du mécontentement qui, un peu partout, secoue le monde ? Sa solution ? Une synthèse de White Working Class par Joan Williams

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WHITE	WORKING	CLASS		
L’Amérique	au	seuil	des	années	20,	que	s’y	passe-t-il	?	
Voici	un	aperçu	d’un	livre	qui	a	fait	grand	bruit	:	White	Working	Class.	Il	a	valu	à	son	auteur	«	quelque	
chose	approchant	du	statut	d’une	rock	star	»,	selon	le	New	York	Times	Magazine.	
La	société	américaine	est	fracturée.	Son	élite	a	perdu	le	contact	avec	sa	population.	Joan	C.Williams	
l’invite	à	un	voyage	au	cœur	de	la	«	white	working	class	»,	la	classe	laborieuse	blanche.		
WHITE	WORKING	CLASS	
Parti	d'un	article	écrit	le	jour	de	l'élection	de	Donald	Trump,	cet	ouvrage	est	une	étude	de	l’intérieur	
de	la	«	classe	laborieuse	blanche	»	(White	Working	Class).	
Son	message	tient	en	une	phrase	:	«	Si	vous	vous	souciez	de	changement	climatique,	de	droits	à	
l'avortement,	d'immigration	ou	d'incarcération	de	masse,	vous	feriez	bien	de	vous	soucier,	aussi,	de	
bons	emplois	et	de	dignité	sociale	pour	les	Américains	de	toutes	races,	qui	n'ont	pas	fait	d'études	
supérieures	»	(Préface).	
L’élection	de	Donald	Trump	a	une	cause	systémique.	«	L’élite	»	qui	dirige	le	pays	est	une	élite	
intellectuelle.	Elle	veut	faire	la	nation	à	son	image.	D’une	part	elle	veut	imposer	ses	valeurs	
culturelles,	qui	ne	sont	pas	partagées.	D’autre	part,	et	c’est	le	point	essentiel,	elle	veut	construire	
l’économie	sur	le	primat	du	diplôme.	La	classe	laborieuse	blanche	et	les	emplois	qui	la	font	vivre	n’y	
auront	donc	pas	leur	place.	Déjà	ses	conditions	de	vie	se	sont	tellement	dégradées	qu'elle	n'en	peut	
plus.	Elle	n'aspire	qu'à	la	vengeance.		
Or,	la	vision	de	l’élite	est	fausse.	Le	progrès	ne	va	pas	remplacer	l'homme,	mais	augmenter	ses	
capacités.	Il	peut	apporter	de	«	bons	emplois	»	à	l’ensemble	de	la	population,	sans	qu’elle	ait	besoin	
de	faire	des	études	supérieures.	Ce	qui	serait	la	solution	à	ses	maux.		
Le	livre	reprend,	point	à	point,	les	critiques	de	l'élite	vis-à-vis	de	la	classe	laborieuse.	Il	montre	que	
tout	ce	qui	paraît	«	mal	»	n’est	que	la	manifestation	de	la	culture	d’un	groupe	humain,	tout	à	fait	
respectable.	Voici	quelques	idées	importantes	de	l’argumentation	de	Joan	C.	Williams	:	
L’AMERIQUE	DES	CLASSES	
Le	livre	procède	à	ce	que	les	études	de	marché	appellent	une	«	segmentation	comportementale	».	
Les	facteurs	de	segmentation	sont,	grossièrement,	les	revenus	et,	surtout,	l’éducation.	Le	premier	
segment	est	«	l'élite	».	Elle	est	avant	tout	définie	par	son	éducation	supérieure.	Elle	est	très	riche.	
Vient	ensuite	la	«	classe	laborieuse	».	Elle	s'est	généralement	arrêtée	à	l'enseignement	secondaire.	
Elle	a	des	revenus	intermédiaires,	et	stagnants.	Et,	enfin,	«	les	pauvres	».	Pas	d'études,	revenus	
faibles		
En	fait,	il	apparaît	une	quatrième	classe,	que	le	lecteur	ne	fait	qu’entrapercevoir	:	les	«	riches	».	Ils	
sont	vus	par	la	classe	laborieuse,	avec	admiration,	comme	ayant	réussi	par	un	travail	acharné.	Leurs
entreprises	fournissent	le	type	d’emploi	que	recherche	la	classe	laborieuse.	(A	l'opposé	d'Uber,	dont	
le	conducteur	de	taxi	traditionnel,	issu	de	la	classe	laborieuse,	a	été	victime.)		
LA	CLASSE	LABORIEUSE	TELLE	QU’EN	ELLE-MEME	
La	classe	laborieuse	aspire	au	bonheur	familial.	Pour	cela,	elle	a	besoin	d'un	emploi	stable	et	
rémunérateur.	Elle	ne	considère	pas	le	travail	intellectuel	comme	sérieux.	Elle	ne	s’engage	donc	pas	
dans	des	études	supérieures.	Sa	situation	s'est	dramatiquement	dégradée	:	pour	éviter	à	leurs	
enfants	de	rester	seuls,	certains	parents	doivent	se	relayer,	l'un	travaillant	le	jour,	l'autre	la	nuit.		
La	classe	laborieuse	blanche	est	accusée	d'être	raciste.	En	fait,	toutes	les	classes	jugent	les	autres	par	
rapport	à	leurs	valeurs.	En	particulier	l'élite.	Sa	valeur	ultime	est	le	«	mérite	».	On	est	méritant	
lorsque	l'on	a	fait	les	meilleures	études.	Pour	elle,	la	classe	laborieuse	et	les	pauvres	sont	donc	soit	
stupides,	soit	paresseux.		
Si	elle	peut	avoir	des	propos	offensants,	la	classe	laborieuse	a	un	comportement	généralement	bien	
plus	conforme	aux	valeurs	de	l’élite	que	celui	de	cette	dernière.	Ainsi,	proportionnellement	à	ses	
revenus,	elle	est	beaucoup	plus	charitable,	et	l'homme	prend	une	part	très	active	aux	travaux	
familiaux.	
D’ailleurs,	les	Noirs	et	les	Latinos,	dans	les	mêmes	conditions	de	revenus	et	d'éducation,	ont	
quasiment	les	mêmes	valeurs	et	aspirations	que	les	Blancs.	Ils	auraient	tendance	à	être	plus	
conservateurs	qu’eux,	en	fait.	Mais	ils	votent	démocrate	pour	des	raisons	tactiques.		
La	classe	laborieuse	est	religieuse.	La	religion	permet	de	tenir	droit	dans	la	tourmente,	de	ne	pas	
céder	à	la	fatigue	et	à	la	tentation,	et	rend	généreux	(la	communauté	aide	l'individu	en	difficulté).	Par	
les	temps	qui	courent,	c’est	une	force.		
La	classe	laborieuse	n'aime	pas	les	pauvres.	Elle	juge	que	les	pauvres	ont	un	comportement	que	la	
morale	réprouve,	et	ils	sont	l'objet	de	programmes	d'aide	qui	leur	permettent	d'avoir	ce	qu’elle	ne	
peut	pas	s'offrir.	Or,	la	classe	laborieuse	est	bien	placée	pour	le	constater	:	les	employés	qui	sont	
nécessaires	aux	dits	programmes	sortent	de	ses	rangs.		
Pour	Joan	Williams,	c'est	la	situation	qui	fait	le	pauvre,	et	pas	le	contraire.	Les	programmes	d'aide	
sont	donc	contre-productifs.	Les	besoins	du	pauvre	sont	les	mêmes	que	ceux	de	la	classe	laborieuse	:	
un	bon	emploi.		
Les	classes	laborieuses	ne	veulent	pas	d'aide	de	l'Etat	(en	fait,	elles	en	profitent	sans	le	savoir)	pour	
deux	raisons	:	elles	s'en	privent,	pour	en	priver	les	pauvres	;	elles	estiment	qu'il	faut	aider	les	riches,	
parce	que	plus	ils	sont	riches,	plus	ils	créent	de	«	bons	emplois	»,	pour	tous.	Par	contraste,	les	
syndicats	défendent	«	the	few	»,	le	«	petit	nombre	»	(un	autre	genre	d'élite	?).	
UNE	ELITE	«	PAUMEE	»		
Donald	Trump	est	le	«	bras	d'honneur	»	que	la	classe	laborieuse	a	fait	à	l'élite.	Donald	Trump	est	
aussi	la	seule	personne	qui	ait	montré	qu'elle	comprenait	la	classe	laborieuse.	Et	il	appartient	à	la	
classe	des	riches,	celle	que	respecte	la	classe	laborieuse,	parce	qu'elle	lui	fournit	du	travail,	mais	
aussi	parce	qu’elle	estime	que	le	riche	doit	son	succès	à	un	travail	acharné.	Et	Donald	Trump	,	dit	
Joan	Williams,	correspond	au	stéréotype	du	«	real	man	».
Hillary	Clinton	était	certaine	de	remporter	les	élections	de	2016.	Elle	avait	prévu	de	célébrer	sa	
victoire	en	donnant	l'illusion	de	l’éclatement	d’un	plafond	de	verre	d’une	salle	de	réception.	C'était	
tout	son	programme	électoral	:	vaincre	la	discrimination	de	la	société	vis-à-vis	de	la	femme.	Mais	ce	
n'était	que	l'idéal	des	femmes	de	l’élite.	Les	femmes	de	la	classe	laborieuse	veulent	un	bon	salaire	
pour	leur	mari,	de	façon	à	abandonner	leur	travail	et	s'occuper	correctement	de	leurs	enfants.	
Pendant	la	campagne,	Bill	Clinton	a	tenté	d'alerter	les	Démocrates,	de	leur	rappeler	le	rôle	de	la	
classe	laborieuse	dans	l’histoire	du	parti.	En	vain.	En	se	coupant	de	ses	racines,	le	parti	démocrate	est	
devenu	un	parti	de	riches,	et	a	perdu	le	pouvoir.		
Le	sous-titre	du	livre	parle	de	«	Class	Cluelessness	»	:	l’élite	ne	comprend	rien	à	la	société	américaine.	
L’élite	vit	pour	son	travail.	Elle	se	reproduit,	en	contrôlant	le	système	éducatif.	Elle	doit	sa	richesse,	
immense,	à	ses	réseaux,	qui	excluent	des	meilleurs	emplois	ceux	qui	leur	sont	étrangers,	quel	que	
soit	leur	«	mérite	».	Joan	Williams	a	fait	d’amusantes	études	qui	prouvent,	qu’à	résultats	scolaires,	
exceptionnels,	égaux,	ce	sont	les	indices	de	classe	que	l’on	trouve,	par	exemple,	dans	un	CV,	qui	
décident	de	l’emploi.	
LE	CHANGEMENT	DONT	A	BESOIN	L’AMERIQUE	
Finalement,	Joan	Williams	propose	une	solution	aux	problèmes	qu’elle	a	posés.	
La	classe	laborieuse	blanche	appelle	les	féministes	«	Feminazis	».	Ce	n’est	peut-être	pas	tant	la	cause	
qui	est	critiquée	que	les	procédés	employés	pour	la	défendre.	En	utilisant	l'argument	des	droits	de	
l'homme	pour	un	oui	pour	un	non,	l'élite	les	a	dévoyés.	Joan	Williams	en	appelle	à	la	mesure.	Les	
droits	de	l'homme	ont	un	sens	lorsque	l’on	parle	de	crime	contre	l'humanité.	Pour	le	reste,	les	
cultures	qui	composent	une	société	ont	leur	logique,	respectable,	et	doivent	s'accommoder	les	unes	
des	autres.		
Le	cœur	du	malaise	est-il	là	?	En	fait,	avant	tout,	la	classe	laborieuse	veut	«	de	bons	emplois	».	En	
quelque	sorte	ceux	qu’avaient	ses	parents.	Eh	bien,	ils	existent	!	Pour	le	démontrer,	Joan	Williams	
prend	à	contre-pied	la	«	doxa	»		qui	veut	que	l'emploi	que	cherche	la	classe	laborieuse	soit	obsolète,	
car	l’emploi	de	demain	exigera	un	haut	niveau	de	formation.	Pour	elle,	s'il	y	a	bien	un	problème	
d'éducation,	il	n’est	pas	celui	que	l’on	croît.		
Certes,	la	classe	laborieuse	n'est	pas	assez	formée	pour	les	emplois	qu’offre	l’entreprise	moderne.	De	
ce	fait,	il	y	a	chômage	structurel.	Ce	qui	est	mauvais	pour	l’économie,	et	pour	la	classe	laborieuse.	
Dans	certains	cas,	des	diplômés	de	l’enseignement	supérieur,	surqualifiés,	sont	contraints	de	prendre	
ces	emplois,	qui	ne	leur	permettent	pas	de	couvrir	le	remboursement	des	coûts	de	scolarité.	Il	y	a	
donc	trop	de	diplômés	de	l’enseignement	supérieur,	et	non	trop	peu	!		
Le	besoin	de	formation	réel	est	celui	d’un	enseignement	qualifiant,	pratique,	fourni	par	une	
collaboration	entre	l'université	et	l'entreprise,	au	cours	de	la	vie	professionnelle.	Des	formations	de	
ce	type	existent	déjà,	il	suffit	de	les	généraliser.	C’est	là	que	se	trouve	la	solution	au	malaise	
américain.		
POUR	ALLER	PLUS	LOIN	
WILLIAMS,	Joan	C.,	White	Working	Class,	Harvard	Business	Review	Press,	2019.
BROOKS,	David,	Bobos	in	Paradise,	Simon	&	Schuster,	2000.	L’émergence	de	ce	que	Joan	Williams	
appelle	«	l’élite	»,	et	le	remplacement,	à	la	tête	des	USA,	des	«	riches	».		
https://www.uchastings.edu/people/joan-williams/	Présentation	de	Joan	C.	Williams,	professeur	de	
droit	à	l’Université	de	Californie,	spécialiste	de	la	question	de	la	condition	féminine	et	des	inégalités	
professionnelles.		
https://hbr.org/2016/11/what-so-many-people-dont-get-about-the-u-s-working-class?/	Article	dont	
est	issu	le	livre,	sur	le	site	web	de	la	Harvard	Business	Review.
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