1
Yves Humann
Mon début de carrière militaire
avant le PPEMIA
FRĒJUS
Groupement d’Instruction et de Transit des Troupes d’...
2
PRÉAMBULE
J’ai commencé en 2015 à écrire mes souvenirs (le terme « mémoires » me semblait un peu
prétentieux).
Je souhai...
3
Récupéré en gare par un sous-officier en jeep, je suis amené au réfectoire. Le repas est déjà
pris, plus personne dans l...
4
un sergent-chef assisté de trois caporaux. Les effectifs d’encadrement étaient peu nombreux et
limités en grade car, en ...
5
chacun est à la fois pressé d’y arriver et en même temps fait preuve d’une certaine et légitime
appréhension !
- Durant ...
6
général avait une fiche d’information sur chacun d’entre nous. Quand mon tour arriva, il dit à
mon chef de section, sans...
7
de sous-officier qui attendait tous ceux qui réussiraient ; le premier grade de sous-officier
étant celui de sergent.
Co...
8
problèmes politiques allaient très vite arriver. Ainsi, on allait assister ci et là à des tentatives
ou succès de coups ...
9
africain à Dakar, capitale du Sénégal. Nous avons pu nous dégourdir un peu les jambes dans
les rues proches du port mais...
10
chargées en bagages et en charge des enfants… Pour nous, jeunes Français qui découvrions
l’Afrique, c’était déjà un cas...
11
l’indifférence totale des personnes présentes. La vision de ces monstres me paralyse presque :
j’ai toujours eu la phob...
12
Ah, autre chose ! Allez faire un tour en ville ce soir et prenez une bière bien fraîche à la
terrasse du café, ça vous ...
13
les unités militaires stationnées en Afrique. Ils étaient généralement volontaires pour cette
affectation outre-mer. C’...
14
correspondent aux pays devenus à présent indépendants. Ils constituaient l’Afrique
équatoriale française, il s’agit ess...
15
À propos de toilette, un soir, en me rinçant après m’être brossé les dents, je sens un goût
infect de pourriture dans m...
16
Précisément, je me souviens de ma première
manœuvre dans le sahel. J’étais en poste de
surveillance avec mon équipe de ...
17
« Tiens, tu entends ? Disais-je alors à mon
copain de chambre, la lionne de Madame
Lucciani est en chaleur ! ».
J’achèv...
18
sors de ma poche mon mouchoir blanc, bien plié, grand mouchoir règlementaire du paquetage
militaire. Cette précision a ...
19
sol, autour du plat. Chacun prend la nourriture avec ses doigts. En fin de repas, les doigts sont
tout blancs tant le p...
20
La nourriture au mess était typiquement française et nous avions la chance d’avoir à la cuisine
un soldat du contingent...
21
Concernant l’alimentation locale, la céréale la plus utilisé
était le mil. Un métier, certainement peu lucratif mais
né...
22
En quelques jours je pouvais assister à l’éclosion des fleurs ! Dans ce genre de système
climatique, la végétation croî...
23
dent abimée à un plombage. Un infirmier tchadien actionnait une manivelle à deux mains
ressemblant à un pédalier de vél...
24
veille de l’épreuve officielle et ils m’incitent gentiment à me jeter à l’eau (pour éviter le zéro
éliminatoire le jour...
25
la capitale Bangui. Les escales « en dur », je veux dire dans des bâtiments pour y passer la
nuit sont les bienvenues. ...
26
Dans le courant de l’après-midi, tout le personnel du convoi
se trouve un coin sous les arbres pour une petite sieste t...
27
Nous sommes en juin 1963. Un matin, après le rassemblement de la compagnie, mon
capitaine me demande de le suivre dans ...
28
Mais voilà que l’ordre de démobilisation était arrivé ! Ils devaient quitter l’armée française et
partir dans leur pays...
Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA par Y. Humann
Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA par Y. Humann
Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA par Y. Humann
Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA par Y. Humann
Prochain SlideShare
Chargement dans…5
×

Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA par Y. Humann

170 vues

Publié le

Yves Humann décrit son parcours militaire avant son entrée au PPEMIA de Strasbourg.

  • Soyez le premier à commenter

  • Soyez le premier à aimer ceci

Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA par Y. Humann

  1. 1. 1 Yves Humann Mon début de carrière militaire avant le PPEMIA FRĒJUS Groupement d’Instruction et de Transit des Troupes d’Outre-mer. 1961 (GITTOM) ABĒCHĒ Groupement Motorisé n°23. 1962-1963 (GM 23) Ce document est destiné à mes « petits cos » de promotion, Cinquantenaire de Verdun
  2. 2. 2 PRÉAMBULE J’ai commencé en 2015 à écrire mes souvenirs (le terme « mémoires » me semblait un peu prétentieux). Je souhaite laisser à ma descendance ce document personnel que celle-ci pourra consulter tranquillement quand je ne serai plus de ce monde… Mon texte commence au tout début de ma vie (fin 1942) grâce à des témoignages recueillis dans ma jeunesse auprès de ma mère et de mes grands-parents. Vis-à-vis de la Promotion, je veux croire que les chapitres concernant mon début de carrière (janvier 1961) jusqu’à ce que nous nous retrouvions tous réunis à Strasbourg, pourront intéresser certains d’entre vous. Je pense en particulier à ceux qui sont arrivés directement au PPEMIA depuis « le civil ». J’avais presque trois ans de service à l’automne 1963 et cette belle école a réussi à réaliser un amalgame harmonieux entre tous les élèves. Il y avait les « anciens » comme moi, bien que n’ayant pas encore 21 ans et les « péquins » arrivés du civil, avec pour certain le même âge que le mien. D’aucuns pourront trouver mon style un peu « vieux soldat » ; je rappelle que je m’adresse à ma descendance et, à ce titre, qu’il y a parfois des précisions à fournir pour plus de compréhension du monde militaire, surtout de l’époque ! FRÉJUS. JEUNE ENGAGÉ Ma formation militaire J’ai signé auprès de l’autorité militaire d’Avignon mon engagement pour 4 ans au titre du « GITTOM Infanterie de Marine » pour servir en Afrique en ZOM n° 2 (zone d’outre-mer numéro 2 : ancienne AEF). Il prend effet le 5 janvier 1961. Ce jour-là, titre d’engagement en poche, le cœur gros, je quitte ma mère en larmes avec ma petite valise en carton à la main. Ma jeunesse s’arrête là, elle aura été courte et assez quelconque, parfois difficile. Le train m’amène d’Avignon à Fréjus. Là commence mon aventure dans le monde adulte et pas n’importe lequel puisque je viens de choisir « le Métier des Armes ». C’est sciemment que je mets un « m » majuscule à « métier » car celui des Armes, outre son caractère de noblesse, est extrêmement exigeant. Il demande des qualités physiques, morales et psychiques que l’on ne possède pas forcément lorsque on l’embrasse mais qu’il est indispensable, voire vital d’acquérir et de développer très vite, dès le début de la formation militaire. Les personnels d’encadrement en ont la responsabilité et il ne faut pas s’attendre au moindre laxisme de leur part dans cette mission de formation qu’ils ont reçu du commandement. « Une main de fer dans un gant de velours » : par cette citation on peut résumer exactement l’esprit qui régnait au GITTOM (Groupement d’Instruction et de Transit des Troupes d’outre-mer) où je « débarque » le 5 janvier 1961 vers 19 heures.
  3. 3. 3 Récupéré en gare par un sous-officier en jeep, je suis amené au réfectoire. Le repas est déjà pris, plus personne dans la grande salle à part quelques soldats qui effectuent la corvée de nettoyage des lieux. Quelques assiettes avec de maigres reliefs de repas trainent encore. Je fais le tour des tables et récupère au passage un reste de riz sec et froid et deux morceaux de gras de viande. Un caporal vient alors me chercher et me conduit vers un bâtiment. J’entre, c’est la chambrée : une trentaine de petits lits en 70 centimètres de large. Quelques jeunes en civil sont arrivés dans l’après-midi. C’est là que je passerai ma première nuit de soldat. Première surprise : le matelas ! C’est une housse de toile remplie de … paille ! Pas de chauffage dans la chambre, il y a bien un poêle mais ni bois ni charbon. Une couverture sera ma seule protection contre le froid du début de janvier (même à Fréjus !) ; je dors habillé. Six heures du matin : le clairon sonne le « réveil ». Aussitôt un jeune gradé surgit dans la chambrée et nous invective car nous ne nous sommes pas encore levés ! - Debout là-dedans ! Les sanitaires sont dans le bâtiment d’à côté ; dans un quart d’heure, rassemblement pour le « jus » ! Nous nous y rendons pour trouver une batterie de robinets d’eau froide et même glaciale dans un bâtiment à tous vents… il faut faire avec… au moins se raser ! Puis, direction le jus, le café, autant dire le petit-déjeuner. Les quelques nouveaux arrivants que nous sommes, toujours en vêtements civils, nous rendons au réfectoire. Là, beaucoup de bruit : les « plus anciens », déjà vêtus de treillis, nous chahutent. Un quart métallique nous est donné dans lequel l’homme de corvée de jus nous met une louche de breuvage sensé être du café ; quelques trognons de pain rassis et des sardines à l’huile dans un grand plat seront mon premier petit-déjeuner militaire sauf que je n’aime pas les sardines ! À 7 heures 30, rassemblement de la compagnie d’instruction pour la cérémonie de levée des couleurs. Les plus anciens, regroupés par sections d’environ trente hommes, se rassemblent en colonnes avec leurs cadres. Les derniers arrivés - dont je suis - nous mettons sur le côté aux ordres d’un jeune gradé. Le jour se lève à peine ; nous sommes mis au garde-à-vous, à l’imitation approximative des plus anciens. Le clairon sonne la « levée des couleurs ». Un frémissement me parcourt tout le corps ; ce n’est pas le froid qui en est la cause mais l’indéfinissable émotion en voyant le drapeau monter le long du mât. Je crois qu’à cet instant même je me suis vraiment senti l’âme d’un soldat déjà prêt au sacrifice suprême pour défendre ce drapeau qui montait lentement dans le crépuscule provençal. Après la cérémonie, le capitaine qui commandait cette compagnie d’instruction donne quelques ordres et consignes. Je comprends que les quelques nouveaux que nous sommes devrons attendre que notre effectif soit au nombre requis pour que nous formions une section d’instruction et commencions notre formation militaire. En attendant et toujours en civil, nous sommes destinés à un sort moins noble : celui des corvées en tout genre ! Cette période va durer une quinzaine de jours. Les repas sont de très mauvaise qualité et certains plats sont même immangeables ! Parmi les multiples corvées, je n’ai pas oublié celle de charbon : il fallait récupérer, dans des monticules de poussière de charbon quelques boulets qu’il restait. Quand je dirai que nous n’avions pour ce faire ni pelle ni autre outil qui aurait quelque peu facilité le travail de tri vous comprendrez que nous ressortions du local couvert de poussière noire et éreintés. Pas de douche à l’issue mais l’eau froide du lavabo. Nos vêtements civils étaient dans un état lamentable et, bien sûr, pas de rechange, chacun étant arrivé à l’Armée avec ce qu’il portait sur lui et rien d’autre. Une autre corvée inoubliable : celle de cuisine où j’ai levé la peau d’une trentaine de langues de bœuf (c’est gros une langue de bœuf !) avec un mauvais couteau et essentiellement avec doigts et ongles… À midi je n’en ai pas mangé… Peu à peu les nouveaux engagés arrivaient et notre effectif permit de créer la nouvelle et jeune section d’instruction d’une trentaine d’engagés de 18 (comme moi) à 20 ans, commandée par
  4. 4. 4 un sergent-chef assisté de trois caporaux. Les effectifs d’encadrement étaient peu nombreux et limités en grade car, en 1961, la guerre d’Algérie qui durait depuis 1954, nécessitait beaucoup de personnels. Enfin le jour de perception du paquetage arriva. Chacun se vit donner un grand sac de toile de forme cylindrique rempli à bloc et d’une musette. Tout ce qu’il fallait pour « s’habiller en soldat » des pieds à la tête. Le seul problème était que les vêtements, quant à la taille, avaient été mis au hasard dans les paquetages et qu’il avait fallu nous débrouiller pour faire des échanges entre nous afin d’avoir à peu près la taille adéquate ! Avec mes 55 kilos pour 1,70 mètre, j’eus quand même un peu de peine à trouver quelqu’un qui avait ce genre de taille dans son sac ! Bref, nous voilà habillés en militaire ! Je dois préciser que le plus difficile et surtout le plus douloureux fut de supporter les « godasses ». Elles n’étaient pas neuves bien que ressemelées et avaient du déjà servir pas mal de temps sur d’autres pieds ! Etant donnée l’épaisseur conséquente du cuir, il était impossible de les « faire à son pied ». C’est donc les pieds qui devraient se faire aux brodequins qui, de plus, avaient la semelle garnie de clous dont les têtes arrondies attaquaient le sol avec un bruit peu discret. A ce propos, lors des marches de nuit en colonne sur route ou chemin empierré, il n’était pas rare de voir des étincelles sous la chaussure du camarade de devant! Elles étaient dues au frottement ou au choc du talon sur le sol : ferraille contre pierre ! Par-dessus les brodequins, une paire de guêtres de toile épaisse, couleur kaki, venait enserrer les mollets ! Nous n’en étions pas encore aux rangers. Nous voilà donc prêts pour effectuer nos « classes ». « Les classes », c’est la période au cours de laquelle le jeune soldat apprend les rudiments de son métier. En fin de période de classes, il est sensé être apte à combattre. Plusieurs matières y sont enseignées : - En premier lieu : l’ordre serré, c’est-à-dire apprendre à marcher au pas cadencé, le maniement d’arme pour les cérémonies militaires. Ces activités sont fastidieuses car répétitives et pourtant elles représentent l’essentiel pour la bonne prise en main d’une troupe car il s’agit, à terme, d’être capable de manœuvrer comme un seul bloc. Les activités physiques, sport et marche, ont aussi une grande importance pour améliorer l’endurance de grands adolescents que nous sommes. A ce propos, il est intéressant de rapporter qu’en guise de chaussures de sport, la dotation règlementaire était … une paire d’espadrilles de toile blanche avec semelles en corde…pas idéal pour réaliser de bonnes performances mais l’essentiel est de faire du sport ! - Vient ensuite l’étude des actes élémentaires du combattant sur le terrain : apprendre à se déplacer à pied sous le feu de l’ennemi en fonction du terrain (en rampant, en courant, par bonds successifs, etc…). Savoir rendre compte de ce que l’on voit. Savoir se camoufler parfaitement pour échapper aux vues de l’ennemi. Savoir s’orienter. Savoir observer et rendre compte de ce que l’on voit. Tous ces actes élémentaires sont codifiés et un moyen mnémotechnique permet de se les rappeler. - En même temps que les matières ci-dessus, l’instruction du tir est essentielle. Elle se concrétise par le premier tir à arme de guerre : c’est un moment fort dans la formation et
  5. 5. 5 chacun est à la fois pressé d’y arriver et en même temps fait preuve d’une certaine et légitime appréhension ! - Durant cette période de formation de base du combattant, les revues de toutes sortes se succèdent de manière fastidieuse mais elles permettent au jeune militaire d’apprendre l’ordre, le rangement, la propreté, le respect de son matériel (que, soit dit en passant, l’Etat met à sa disposition, c’est-à-dire le contribuable !) Je crois pouvoir dire sans ne nullement me tromper que, dans la fonction publique, c’est l’Armée qui est la plus respectueuse du matériel mis à sa disposition. La raison en est simple à comprendre : si le soldat part à la guerre avec du matériel qu’il a mal entretenu, c’est peut-être la mort qui sera au bout du chemin ! Il n’empêche pas moins que toutes ces revues, aussi fastidieuses soient-elles, forment le caractère de l’individu et permettent de le mettre dans un moule qui fait la force d’une troupe en situation de guerre. Je l’ai subi en temps que jeune engagé, j’ai compris ensuite l’importance de cette formation rigoureuse dès lors que je suis devenu gradé. Les conditions de vie courante étaient des plus spartiates. L’alimentation, je l’ai déjà signalée, était déplorable et les cas de diarrhée collective dus au manque d’hygiène alimentaire n’étaient pas rares ! La grande chambrée collective était chauffée par un simple poêle à charbon, les problèmes étant que le charbon était fort rare et qu’un seul poêle, même de bonne qualité ne pouvait suffire à un tel volume à chauffer d’autant que portes et fenêtres étaient fort mal jointées ! C’est ainsi que je me suis pris une bonne « crève » avec angine et fièvre. Un séjour à l’infirmerie m’a remis d’aplomb grâce à deux médicaments de l’époque : badigeon au bleu de méthylène dans la gorge et ventouses appliquées sur le dos (deux médicaments qui devaient déjà être employés dans les armées napoléoniennes !...) Cette vie dure et spartiate, en vase clos, sans pouvoir sortir en ville, ne convenait pas à tous les engagés. Il faut dire que la fin des années 1950 et début 1960 avait vu apparaître une catégorie de jeunes garçons, « les blousons noirs » qui se rebellaient contre la société en général et se faisaient remarquer par des bagarres et des actes de déprédation. Certains se faisaient attraper par les forces de l’ordre (police ou gendarmerie) et, menacés d’être poursuivis en justice, contractaient un engagement dans l’armée, généralement dans la « Coloniale », précisément celle que j’avais choisi bien que ne faisant pas partie de cette catégorie de jeunes voyous ! De là, des bagarres dans la chambrée entre quelques individus de cette espèce et des désertions dont la durée était souvent très courte car, étant en tenue militaire et sans ressource, ils se faisaient attraper par la police assez rapidement ! Notre formation militaire progressait et arriva le jour du premier tir au fusil. Le champ de tir étant proche d’une zone civile, il fallait, à l’entrée des pistes, placer des vedettes de tir : soldats prévenant tout civil du danger et qui devait rester durant toute la séance de tir seul à un ou deux kilomètres du lieu du tir. Mon chef de peloton m’ayant désigné pour cette mission, je me retrouvais fort dépité car j’allais manquer le tir. Un camarade étant volontaire, il me remplaça avec l’accord de notre chef. C’est ainsi que j’eus la vie sauve car mon remplaçant fut retrouvé en fin d’après-midi mort, égorgé sur le bord du chemin ! Stupéfaction dans nos rangs ! Que s’était-il passé ? Ces années 1958 à 1962 furent sur le plan national excessivement troublées eu égard à la guerre d’Algérie. Il y avait les « pour » et les « contre » l’indépendance de l’Algérie. L’armée était une cible privilégiée en France. A notre niveau de jeunes engagés, nous n’avons jamais été informés de ce qui s’était vraiment passé et comme nous vivions en vase clos, sans sortir et sans nouvelles ; je ne sus jamais comment et pourquoi mon copain qui avait demandé à me remplacer avait été assassiné ! Je garderai toute mon existence le souvenir de cette journée où le destin m’avait épargné alors que ma vie aurait pu s’arrêter là à dix-huit ans à peine passés… Cette période de classe durait quatre mois. En fin de premier mois, chaque engagé était présenté par son chef de section au général commandant le Groupement d’instruction. Le
  6. 6. 6 général avait une fiche d’information sur chacun d’entre nous. Quand mon tour arriva, il dit à mon chef de section, sans tellement me regarder : « lui, il ne termine pas ses classes, vous l’envoyez dès demain directement au « PEG ». Je fis le salut et le demi-tour règlementaire et sortis. Angoisse : c’est quoi le « PEG » ? Quand mon chef sortit du bureau du général, il m’annonça la bonne nouvelle : « le PEG » c’est le peloton d’élèves gradés ! Ayant mon premier bac de fin de classe de première du lycée, je sortais « largement » du lot, sur le plan scolaire, de tous les autres engagés et je me retrouvais dès le lendemain affecté à la compagnie des élèves gradés dans un peloton qui venait juste de démarrer. Malgré mon handicap en matière d’instruction militaire de base puisque je n’avais effectué qu’un mois de classes sur quatre, je parvins rapidement au niveau des autres et je fus très vite dans les meilleurs aux divers contrôles d’instruction. Le programme de formation de caporal -premier grade dans la hiérarchie du commandement militaire- était très dense et la discipline était librement consentie puisqu’elle « fait la force principale des armées », selon les termes du règlement militaire de l’époque. Les heures de travail ne se comptaient pas. Lorsque nous arrivions d’un exercice de combat tard dans la nuit après des heures de crapahut : nettoyage de l’armement et revue d’armes par le chef de peloton souvent à minuit, une heure du matin. Pas de douche… (une séance par semaine le samedi matin en douches collectives de quelques minutes !). Et après quelques heures de profond sommeil, la sonnerie du clairon nous réveillait à six heures. À ce rythme, il fallait tenir et l’endurance, physique comme morale, croissait en nous. L’esprit de camaraderie qui est aussi une des forces du métier militaire, se forgeait entre nous et peu à peu, de grand adolescent, nous devenions des hommes. L’alimentation était toujours de très mauvaise qualité et, pour ceux qui recevaient des mandats de leurs parents, il était possible de se payer le soir un steak frittes au foyer du soldat. Son prix était égal à notre très maigre solde de quinzaine !... À ce propos, nous avions touché une modeste prime d’engagement à la signature du contrat et il fallait attendre douze mois de service pour avoir un salaire un peu plus conséquent mais vraiment dérisoire. Le slogan étant que nous « étions là pour servir la France » et pas pour s’enrichir… Ce peloton dura cinq mois, de février à juin 1961. J’en sortis premier avec le grade de caporal. Ceux qui avaient échoué étaient mutés en régiment comme simples soldats. Entre janvier et juin, seuls deux ou trois week-ends de permission nous permirent d’aller voir nos familles ! En fin de peloton, une permission de quinze jours nous fut accordée ! A cette occasion, mon oncle, photographe me fit un beau portait : ma mère était fière de moi ! Courant juillet 1961, la FRAC (formation rapide et accélérée de conducteur) nous permit d’obtenir le permis de conduire militaire et, dans la foulée, le peloton de sous-officiers démarra. Il dura trois mois. Le programme consistait à former les élèves sous-officiers que nous étions devenus, dans le commandement d’un groupe de combat d’infanterie de dix hommes. Les conditions de vie et l’intensité des activités militaires ne changeaient pas par rapport au peloton de caporal. Il fallait travailler dur et se montrer le meilleur possible dans toutes les matières car au bout du chemin, après trois mois passionnants mais difficiles, c’était le statut
  7. 7. 7 de sous-officier qui attendait tous ceux qui réussiraient ; le premier grade de sous-officier étant celui de sergent. Comme pour le peloton de caporal, je sortis premier du peloton de sergent. C’est là qu’après neuf mois passés en commun dans la même chambrée, la dislocation du peloton s’effectua. Tous étions destinés à partir outre-mer, essentiellement en Afrique, comme le stipulait notre engagement. En ce qui me concerne, j’avais opté, lors de mon engagement pour l’ex-AEF (Afrique équatoriale française) dont les pays étaient tous devenus indépendants et souverains dans les années 1958-1960, alors que le général de Gaulle était président de la République. La plupart de ces nouveaux Etats indépendants ayant conclu des accords de défense avec la France, l’Armée française y était présente avec pour mission de former la jeune Armée du pays, et de défendre celui-ci qui n’avait pas encore de défense structurée. Ne devant partir qu’en février 1962, il me restait trois mois à attendre. Etant sorti le premier du peloton, je fus désigné pour faire partie de l’encadrement à la compagnie des jeunes engagés qui continuaient à arriver comme je l’avais fait dix mois plus tôt. Le capitaine me donna mon galon de caporal que j’arborais fièrement sur la manche, galon formé de deux chevrons rouges (en V renversé). A cette occasion, mon oncle, photographe, me fit un beau portait : ma mère était fière de moi ! Quant au galon de sergent, bien qu’ayant réussi au peloton, il fallait attendre la nomination… combien de temps ? Qu’importe, pour l’heure me voici « petit gradé », moniteur à l’instruction des jeunes engagés et à ce titre également chef de chambre d’une chambrée de trente soldats ! Cette courte période de moniteur m’a permis de découvrir en moi un sens prononcé de la pédagogie qui me suivra toute ma carrière en s’améliorant, bien sûr. Fort des connaissances acquises pendant les huit mois de mes deux pelotons, j’enseignais les matières à acquérir par les jeunes, sous le contrôle de mon chef de section. Les soirées dans la chambrée étaient très fructueuses pour poursuivre ma formation dans le commandement, tout petit fut-il. J’étais pour ces jeunes engagés, le conseiller et le guide, le confident parfois. Dans ce vase clos, sans contact avec l’extérieur, les jeunes se raccrochaient à la seule personne placée « au-dessus d’eux » et directement abordable en dehors des heures de service : le chef de chambre. Pour dormir, j’avais un petit réduit de quelques mètres carrés, à l’entrée de la grande chambre, isolé par un rideau. Le matin, les deux soldats de corvée allaient chercher le jus (le café !) et l’accompagnement (pain, pâté, maquereaux ou sardines en boîte… berk !) pour toute la chambrée. Ils me servaient le premier après avoir frappé sur la cloison de mon modeste réduit ! Bien que cette situation me plût beaucoup, il me tardait pourtant de partir pour « l’aventure », pour trente mois en Afrique noire, dans cet immense continent dont j’ignorais tout à part quelques connaissances livresques de mes cours de géographie ! Je n’étais pas sans savoir non plus que la quasi-totalité des colonies françaises : AEF (Afrique équatoriale française) et AOF (Afrique occidentale française) était devenue indépendante. Les Etats souverains à peine naissants avaient encore besoin de la France pour démarrer dans leur indépendance sur tous les plans et essentiellement dans les domaines administratif et militaire. L’avenir proche allait prouver que leur indépendance ne se vivrait pas sans douleur. Les frontières dites « coloniales » de ces pays n’ayant pas toujours tenu compte des différentes ethnies, des
  8. 8. 8 problèmes politiques allaient très vite arriver. Ainsi, on allait assister ci et là à des tentatives ou succès de coups d’état pour mettre telle ethnie au pouvoir en infligeant souvent à l’ethnie renversée des massacres allant jusqu’au génocide ! La France, ayant signé avec la plupart des nouveaux états indépendants des accords de coopération et de défense, allait devoir intervenir entre les belligérants sur demande des dirigeants en place. Son rôle allait être délicat tant sur le plan diplomatique que militaire. J’aurai l’occasion d’y revenir. MON VOYAGE EN BATEAU PUIS EN AVION VERS MA GARNISON AFRICAINE C’est au mois de février 1962 que s’effectua le voyage en bateau. Il allait durer dix-huit jours ! L’embarquement eu lieu le 7 février au port de Bordeaux sur un vieux paquebot appelé le SS Brazza. Il y avait là quelques officiers et sous-officiers qui partaient également pour leur séjour outre-mer. Ils étaient logés, selon leur rang sur des ponts correspondant à leurs grades avec certainement des cabines confortables et de l’alimentation correcte. Mais je ne peux que le supputer car, en ce qui me concerne, étant caporal, ce qui correspond au statut d’homme de troupe comme les simples soldats, je me retrouvais dans la cale du bateau, c’est-à-dire « dans son ventre », côté proue, à l’avant sans aucun hublot qui aurait pu donner un peu de lumière. Nous étions environ deux cents dans la promiscuité la plus totale avec seulement une lumière électrique minimale pour arriver à lire ! Pas de casier pour ranger notre paquetage, pas de table, pas de chaise. Je crois qu’à l’exception des chaines aux pieds que nous n’avions pas, nous étions à peu près lotis comme les bagnards qui partaient au bagne de Cayenne les siècles passés ! Les couchettes à armature métallique étaient sur trois niveaux et le matelas se limitait strictement à une toile grossière et crasseuse. Nous étions dont partis pour dix-huit jours et… dix-huit nuits avec toutefois l’accès au pont de quatrième classe pour nous aérer et regarder l’océan. Le bateau appareilla le soir et la première nuit une forte tempête secoua le golfe de Gascogne. Comme nous étions à l’avant, le tangage du bateau était tel qu’étant allongés sur nos couchettes, nous étions soulevés d’au moins quatre mètres pour redescendre d’autant et remonter aussitôt ! Le bateau émettait des bruits effrayants et craquait de toutes parts… C’était l’apocalypse ! Quasiment tous les deux cents personnels de la calle vomissaient, les plus chanceux étant ceux qui étaient sur les couchettes du haut car ils ne recevaient rien sur eux ! À cette nuit de cauchemar succédèrent dix-sept journées d’un calme parfait : une mer d’huile, selon l’expression. Nous passions la journée sur le pont à nous occuper au mieux mais nous n’avions aucune activité militaire de prévue. Au fil des escales, nous avons pu descendre quelques heures dans les villes portuaires. La première escale fut à Vigo, au Portugal, la deuxième aux Iles Madère situées à 700 kilomètres des côtes du Maroc. Notre bateau reste au large (voir la photo). Vinrent ensuite certains ports de l’Afrique occidentale. C’est avec émotion que je mis pour la première fois mon pied sur le sol
  9. 9. 9 africain à Dakar, capitale du Sénégal. Nous avons pu nous dégourdir un peu les jambes dans les rues proches du port mais la sortie a été de courte durée. A partir de cette latitude, la chaleur, bien qu’étant au mois de février, commença à se faire sentir et ordre nous fut donné de nous mettre en tenue d’été. Avant le départ, nous avions perçu un paquetage d’effets vestimentaires adaptés à l’outre-mer. À partir de Dakar, nous allions cohabiter avec des « passagers de pont ». Il s’agissait d’Africains qui, pour voyager à petit prix, n’avaient pas de cabine et vivaient sur le pont de quatrième classe, c’est-à-dire le nôtre. Ce premier contact avec la vie africaine fut assez pénible à vivre car il s’agissait de familles nombreuses avec beaucoup d’enfants et ayant embarqués avec eux les vivres pour le voyage. Quand je dirai que ceux-ci étaient principalement composés de poisson séché qui dégageait une odeur pestilentielle, vous comprendrez ! Le bateau longeait la côte africaine à une distance telle qu’on ne pouvait pas vraiment distinguer le paysage côtier. L’escale suivante fut Conakry, capitale et port de la Guinée. Ancienne colonie française mais ayant rompu avec la France à son indépendance, la Guinée avait opté pour une relation avec l’URSS qui avait dû lui faire des offres alléchantes. C’était l’époque où l’URSS ne cachait pas son ambition d’instaurer le communisme sur toute l’Europe et considérait que le chemin de l’Europe passait par l’Afrique. Belle aubaine donc pour les Soviétiques qui avaient là leur premier pied sur le continent africain. Il était interdit aux Français de quitter le bateau. Toutefois la vue sur les quais du port était digne d’intérêt. Il y avait là des dizaines de chasse-neige stockés, encore peints à la peinture antirouille orange. Ce matériel, totalement inadapté (!!!) à l’Afrique était un don du « grand frère » soviétique. Mais les Africains, ayant une capacité innée dans l’art du bricolage, ont du très certainement aménager ces engins à des fins agricoles ou de transport. L’escale suivante fut Abidjan, capitale de la Côte-d’Ivoire où nous avons pu passer une demi-journée. Autant Dakar m’avait paru comme une ville sale, Abidjan, avec ses grands immeubles blancs, ses avenues bordées de grands arbres, m’avait fait une très bonne impression (voir Photo). Jeune caporal de 19 ans, je ne pensais pas alors que j’y retournerais 22 ans après comme officier supérieur, avec le grade de commandant pour y créer l’école de renseignement de l’armée ivoirienne ! Mais je n’en suis pas encore là dans mes propos ! L’escale d’après fut Lomé, capitale du Togo. Il faut que je précise qu’à chacune de ces escales en port africain certains passagers de pont descendaient et d’autres prenaient le bateau pour une escale suivante. Si lors des escales aux ports précédents, la descente des passagers s’effectuait normalement par passerelle amenant sur le port, il me paraît intéressant de préciser que pour Lomé, il n’y avait pas d’installations portuaires aménagées. J’entends par là que le bateau restait au large et qu’une frêle embarcation venait se mettre contre la coque du bateau pour récupérer les passagers que l’équipage faisait descendre du pont par une nacelle suspendue à un câble. Celle-ci pouvait contenir qu’une poignée de passagers qui portaient tous des ballots en guise de valise. L’embarquement des femmes dans la nacelle fut pour nous l’attraction inoubliable de notre voyage. Peu rassurées pour ne pas dire pas rassurées du tout avec leur boubou colorés qui leur descendait jusqu’aux pieds, elles poussaient des cris de frayeur quand il fallait enjamber le vide pour mettre le pied sur le plateau bien peu stable de la nacelle. Les hommes, dans leur langue, les invectivaient, les encourageaient, se marraient tant et plus… À noter que pour cette opération délicate, ce sont les femmes qui étaient les plus
  10. 10. 10 chargées en bagages et en charge des enfants… Pour nous, jeunes Français qui découvrions l’Afrique, c’était déjà un cas concret fort intéressant ! Nous étions dans les derniers jours de notre voyage et devions être une petite centaine à rester à bord. En effet, à l’occasion des escales précédentes de Dakar et Abidjan, une partie des personnels militaires était descendue pour rejoindre leur garnison d’affectation. Ces deux dernières villes disposaient d’un contingent militaire français dans le cadre des accords de défense, comme je l’ai déjà écrit. La chaleur sur le pont du bateau était relativement supportable grâce à l’air marin. Mais, sous cette latitude et malgré la période de l’année (février), le soleil était haut dans le ciel. Pour la dernière fois du voyage le SS Brazza (je rappelle qu’il s’agit du nom du bateau) se rapprochait de la côte africaine. Le 23 février, Douala était en vue : nous étions partis de Bordeaux voilà seize jours. Il nous tardait à présent de débarquer. Ce voyage me parut vraiment long surtout par manque de confort à bord et d’inactivité totale. Le débarquement était proche, le bateau à quai, nos paquetages fermés, la passerelle était jetée… Me voilà débarqué sur le sol africain après 8.000 kilomètres de voyage en mer et sans encore savoir quelle destination m’est réservée, pas plus que pour les autres camarades d’ailleurs… Douala est une ville portuaire du Cameroun situé dans l’angle rentrant, juste en-dessous du « gros ventre » de l’Afrique de l’ouest. C’est la zone dite équatoriale avec sa chaleur humide permanente. Ce premier contact avec le climat africain équatorial est assez pénible : on a la peau moite et visqueuse en permanence ; c’est la première impression que j’en ai. Après deux ou trois jours d’inactivité pendant lesquels nous pouvons quand même sortir de la caserne en fin d’après-midi pour nous balader en ville, nous sommes rassemblés et il nous est enfin signifié nos affectations. Pour ma part je suis affecté « secteur nord » sans aucune précision ! J’ose tout de même demander à un sous-officier de quelle région il s’agit ! Il me signifie que c’est le Tchad ! Grosse surprise de ma part car j’avais opté dans mon engagement pour l’Afrique équatoriale et je ne m’attendais pas à être affecté dans le nord. J’avais oublié, quand j’ai signé mon engagement, que le Tchad appartenait à ce qui était appelé, à l’époque de la colonisation, l’Afrique équatoriale française. Equatoriale malgré sa situation vers le tropique nord et ayant une frontière avec la Lybie… Déception de ma part, moi qui avais rêvé de la «forêt vierge » ! Les quelques militaires, affectés donc pour le secteur nord, embarquons dans un avion civil de l’époque : un DC 4 à quatre moteurs à hélice. Il y a quelques autres passagers, français et africains. Nous voilà partis vers le nord, aéroport de destination Fort-Lamy, capitale du Tchad appelé à présent N’Djamena depuis l’indépendance du pays. C’est mon premier voyage en avion, 1.200 kilomètres. Nous faisons escale à N’Gaoundéré dans le nord Cameroun. C’est le début de l’après-midi, nous descendons de l’appareil pour un peu nous dégourdir les jambes. Il fait sur la piste une chaleur quasi insupportable pour un Européen qui débarque ! Pas un brin d’ombre bien sûr et le sol brulant sous nos semelles. Le bar de l’aéroport (aéroport étant un bien grand mot, il faudrait plutôt dire « terrain d’aviation ») nous permet de boire un peu d’eau fraîche. Le voyage se poursuit vers le nord et par le hublot, il est possible depuis le départ de Douala de constater que la végétation évolue progressivement, passant de la forêt équatoriale très dense à la savane de moins en moins fournie en arbres. En fin d’après-midi nous atterrissons à Fort-Lamy. L’aérodrome est assez animé. Un comité d’accueil vraiment particulier nous attend : deux grosses (vraiment grosses !) araignées se promènent sur le sol du grand hall à
  11. 11. 11 l’indifférence totale des personnes présentes. La vision de ces monstres me paralyse presque : j’ai toujours eu la phobie des grosses araignées dans ma jeunesse et cette aversion me suivra toute ma vie. Alors là, j’étais gâté ! Nous embarquons dans des camions et arrivons à la caserne de l’Armée française au centre de la capitale tchadienne. Dès le lendemain, dans la cour de la caserne en me rendant au secrétariat pour des formalités, autre évènement « animalier », je suis suivi par une autruche bien plus grande que moi et qui me colle aux talons ! Je n’en mène pas large, j’entre dans le bureau toujours suivi par l’énorme oiseau au plumage blanc et noir et aux grands yeux qui m’impressionnent ! Me voyant plus qu’inquiet, un secrétaire me dit alors : - T’affole pas, elle fait partie du décor ! Il lui jette une gomme qu’elle chope dans son énorme bec et sort du bureau ! Les araignées et l’autruche, ça fait beaucoup en moins de vingt-quatre heures ! Je ne sais pas ce qui m’attend, concernant les animaux africains, mais j’aurai d’autres surprises encore plus impressionnantes... Certains des soldats, arrivés comme moi à Fort-Lamy, ont été informés qu’ils étaient affectés sur place et donc je les ai perdus de vue. Nous sommes une petite dizaine à attendre notre destination et de quelques jours rien ne nous sera signifié. Nous logeons dans une chambrée simple mais relativement confortable avec notamment des ventilateurs au plafond et une armoire individuelle. Je peux enfin sortir quelques effets de mon paquetage et les ranger, froissés, sur les étagères. Un peu de lessive également et le linge sèche en quelques instants sur le rebord des fenêtres. La chaleur est sèche, quelle différence avec Douala ! Je me sens mieux ici et le soir nous sortons en ville, au soleil couché, pour aller boire une bière dans les bars de la capitale tchadienne. Ouf, quel changement après dix-huit jours de cale dans le bateau ! Le fleuve Chari qui va se jeter dans le lac Tchad coule, paisible, en bordure de la ville. Des barques de pêcheur constituées de gros troncs d’arbre creusé sillonnent le fleuve. Des civils français, mêlés à la population locale, profitent de la toute relative fraîcheur par rapport à la journée. Il me tarde quand même de savoir ce que je vais devenir. Après quelques jours, enfin, les six ou sept restants du voyage en bateau sommes rassemblés et un sous-officier nous apprend que nous sommes affectés dans les « confins »… Je pose alors la question qui nous vient tous à l’esprit : - Les confins ? C'est-à-dire ? Le gradé me répond : - Demain vous prenez l’avion pour Abéché où vous êtes affectés au GM2, le Groupement Motorisé n°2. Un d’entre nous poursuit le questionnement pour en savoir un peu plus : - C’est loin ? Où est-ce que ça se situe ? - À 800 kilomètres au nord-ouest de Fort-Lamy, vers la frontière soudanaise, trois heures de DC 4. Soyez prêts à neuf heures avec votre paquetage, un véhicule vous amènera à l’aéroport.
  12. 12. 12 Ah, autre chose ! Allez faire un tour en ville ce soir et prenez une bière bien fraîche à la terrasse du café, ça vous fera ça de gagné avant longtemps !... Ambiance fébrile le soir une fois couchés ! Des sentiments contradictoires nous habitent. Les paroles du sous-officier nous ont un peu embrouillé l’esprit. Mais pourtant, nous nous endormons avec la certitude que l’aventure nous attend et qu’elle sera certainement passionnante. J’ai dix-neuf ans, je suis en plein cœur du continent africain, j’aimerais que ma mère me voie ! Je lui ai écrit déjà plusieurs fois avec lettres postées aux escales, à Dakar, Douala et Fort-Lamy et je lui ai promis de lui donner mon adresse dès que je serai arrivé à ma destination finale, c’est-à-dire demain ! Ouf ! A l’aéroport, l’avion est en place ; des militaires chargent dans ses soutes, des colis et caisses, probablement du ravitaillement… L’appareil a décollé de Fort-Lamy. Après un passage au-dessus de la ville, ce qui me permet d’en voir son étendue, il prend le cap nord-est. Durant environ trois heures que va durer le vol, il est intéressant de noter le changement de paysage. Progressivement les arbres se raréfient et le sable devient peu à peu dominant. Nous survolons parfois des zones de steppe verte. Ce sont des oueds avec présence d’eau temporaire qui ont permis la formation de minuscules palmeraies. On peut y deviner un habitat précaire signifiant la présence humaine. Le sable est à présent l’élément essentiel. Ce voyage, même de courte durée, me donne une idée du paysage qui m’attend à Abéché : le sahel. L’avion, sur le point d’atterrir, survole le village à basse altitude. Mon regard est attiré par une zone assez conséquente de constructions attenantes en pisé, couleur sable foncé et sans aucune présence d’arbre. Je vais apprendre qu’il s’agit du village africain auquel se juxtaposent des constructions « en dur », dont le camp militaire. Quelques rares arbres y sont présents notamment le long de ce que je pense être l’avenue principale d’Abéché. C’est ici que je vais vivre les trente mois de séjour africain, comme le stipule mon contrat d’engagement : trente mois ! MON SÉJOUR AFRICAIN À l’arrivée, un camion militaire nous prend en charge et nous conduit en quelques minutes au camp, dans un nuage de poussière de sable. Ici, le seul goudron qui soit est celui de la piste d’atterrissage ! Nous passons le portail du camp où est stationné le Groupement motorisés n° 23. C’est une unité d’environ sept-cents hommes, Africains et Français, commandée par un officier supérieur du grade de commandant. Elle est composée d’une compagnie de commandement, de deux compagnies de combat, d’une batterie d’artillerie et d’un groupe de transport. Je ne rentre pas dans le détail. Nous sommes accueillis par un officier qui nous annonce ce que va être l’emploi de chacun. Pour ma part, il m’est dit que je suis affecté à la compagnie de commandement et vais travailler au service des Transmissions en qualité de chiffreur et télétypiste ! Première fois que j’entends ces mots ! Un sous-officier nous conduit au bâtiment d’hébergement. Dans la vaste enceinte du camp, nous croisons des soldats africains et français. À cette époque-là, le service militaire était obligatoire en France. Certains soldats du contingent (c’est ainsi qu’on appelait les jeunes Français effectuant leur service militaire) étaient présents également dans
  13. 13. 13 les unités militaires stationnées en Afrique. Ils étaient généralement volontaires pour cette affectation outre-mer. C’était une aubaine pour la plupart d’entre eux : l’occasion quasi unique de vivre une année sur le continent africain, une belle expérience à vingt ans ! En qualité de « petit gradé », caporal, je me retrouve chef de chambre d’une huitaine de soldats français. Les soldats africains ont leurs bâtiments, identiques aux nôtres. Après mon installation, je me présente au lieutenant qui est l’officier de transmissions du groupement. Il me dit d’emblée qu’il m’a choisi pour ce travail particulier car je suis bachelier (1er bac de classe de première, comme je l’ai déjà écrit) et militairement très bien noté. Je vais remplacer un sergent qui termine son séjour et rentre en France dans une semaine. Celui-ci va m’initier à mon emploi pour lequel je n’ai aucune formation ; ce qui nécessiterait un stage à l’Ecole des Transmissions militaires en France !… Une rapide définition de ces deux fonctions qui me sont dévolues s’impose. Chiffreur : il s’agit de coder les messages secrets avant de les expédier par radio et de décoder les messages secrets reçus pour les rendre lisibles à l’autorité militaire à qui ils sont destinés. Ceci évite à toute personne non habilitée à prendre connaissance des informations confidentielles contenues dans le message. Télétypiste : c’était à cette époque celui qui envoyait à son destinataire un message par un appareil appelé télétype. Il s’agissait d’une machine à écrire avec clavier à touches reliée à un système de transmission qui acheminait le message tapé vers le destinataire donné. Tous ces systèmes sont maintenant remplacés par l’informatique. Notre destinataire était l’état- major français de Fort-Lamy. Je vais travailler quelques mois dans ce service et, en juillet 1962 je suis nommé sergent (premier grade de sous-officier). Mon galon doré en V renversé m’est remis sur la manche par le commandant du Groupement et j’écris vite à ma mère pour lui annoncer mon statut de sous-officier. Selon la tradition de l’époque, je passerai ma première journée de sergent en compagnie du président des sous-officiers, un adjudant-chef de plus de quarante ans, engagé pendant la deuxième guerre mondiale. Il m’a raconté sa carrière : campagne d’Italie contre les Allemands, participation au débarquement en Provence de 1944, remontée jusqu’en Allemagne pour la libération de la France, guerres d’Indochine et d’Algérie des années 1950 et début 60. Célibataire « endurci », j’apprendrai plus tard qu’il se sera marié à plus de 50 ans après avoir pris sa retraite ! Une figure du métier militaire… Avec ma nomination de sergent et en vue de la préparation de l’examen de perfectionnement de sous-officier - le certificat militaire interarmes - je suis affecté en compagnie de combat. D’abord, chef de groupe de combat motorisé puis chef de groupe de canons antichars de 75mm. Nous sommes dotés de véhicule Dodge 4X4 et 6X6 américains probablement rescapés de la guerre de 40 ! J’ai ainsi l’occasion de faire des exercices militaires en brousse avec les soldats africains que je commande. Certains sont bien plus âgés que moi puisqu’ils ont participé à la guerre d’Indochine qui s’est terminée en 1954 alors que j’avais douze ans. Les nationalités de ces soldats sont multiples et
  14. 14. 14 correspondent aux pays devenus à présent indépendants. Ils constituaient l’Afrique équatoriale française, il s’agit essentiellement du Tchad mais également le Gabon, le Congo, la République centre-africaine, le Cameroun. L’indépendance de ces pays étant récente, des accords de défense signés avec la France permettaient à ces personnels africains, dont certains étaient mariés avec enfants, de rester dans des unités françaises. Ils partiraient dans leur pays à mesure que leur armée nationale se formerait avec l’assistance technique de l’Armée française présente. Je vais à présent citer un certain nombre de faits et d’anecdotes et apporter des précisions sur la vie courante. Ils permettront à mes lecteurs d’avoir une idée sur l’existence menée au début des années 1960 dans cette garnison perdue au milieu de la steppe désertique se situant approximativement au centre de gravité du continent africain. Le logement : les cadres militaires mariés français pouvaient faire venir leur famille. Ils étaient logés en maison individuelle avec un confort très relatif correspondant aux moyens de l’époque, très loin de la métropole ! Les cadres célibataires avaient des chambres individuelles ou à deux, en fonction du grade. Pour ma part, étant sergent, je suis logé avec un autre sergent dans une modeste chambre, avec chacun une armoire. Les lits en 90 sont équipés de baldaquins métalliques maintenant une moustiquaire. À vrai dire, il n’y avait pas de moustique dans cette zone sahélienne mais les grosses araignées ne se gênaient pas d’entrer par les volets à persiennes sans vitre (il n’y avait pas de fenêtre) et j’en ai même trouvé une sur mon lit alors que la moustiquaire était bien en place, bordée tout autour du lit. Il y a des mystères dans ce monde africain... Stupeur pour moi qui ai la trouille de ce genre de grosse bestiole ! Une autre fois, une autre du même gabarit était tombée dans le petit lavabo de la minuscule salle de bain. Il n’y avait pas de bonde et j’ai ouvert le robinet à fond pour la noyer dans le tuyau d’écoulement, sauf que… comme elle s’accrochait par les pattes au rebord du trou, je n’ai pas réussi à la faire tomber dans le tuyau. Heureusement d’ailleurs car elle aurait bouché l’écoulement ! C’est finalement mon boy qui lui a réglé son sort, j’ignore comment ! Puisque j’évoque la présence de « boy », il faut que je précise de qui il s’agit. Le mot « boy » (de l’anglais « garçon ») peut paraître péjoratif et colonialiste : on connaît bien l’expression « Hé, ho, je suis pas ton boy ! ». Il s’avère qu’en Afrique, toute une catégorie de jeunes garçons se louait (et c’est encore le cas au début du XXIe siècle) comme « boy », pour réaliser les petits travaux de maison. En ce qui me concerne, le nôtre, pour mon voisin de chambre et moi, se nommait Bachir, de religion musulmane. Son activité consistait à nous apporter le café du mess, le matin au réveil, nettoyer la chambre et le minuscule cabinet de toilette. Cela lui procurait un peu d’argent qu’il apportait à sa famille. L’après-midi, il se rendait à l’école mais avant, il pompait l’eau du tonneau métallique de 200 litres amenée par un camion-citerne militaire à partir des puits et qu’il fallait faire monter dans un tonneau identique situé sur le toit plat du bâtiment. Un tuyau descendant de ce second tonneau amenait l’eau jusqu’au robinet du lavabo. A noter que cette eau était, au réveil, à peu près fraiche de la nuit mais quasiment bouillante dans la journée. C’était la seule eau domestique dont nous disposions pour la toilette, le lavage du linge et la boisson !
  15. 15. 15 À propos de toilette, un soir, en me rinçant après m’être brossé les dents, je sens un goût infect de pourriture dans ma bouche ! Je crache l’eau, écœuré ! Le lendemain, on découvrira dans l’eau du tonneau sur le toit, le cadavre d’un gros lézard appelé margouillat… Ces margouillats avaient un corps multicolore (bleu, vert, jaune, rouge) et mesuraient en moyenne vingt à trente centimètres de long. Il leur arrivait d’entrer volontiers dans la chambre, quand la porte était ouverte. Leur caractéristique était de faire des pompes ! Tout en étant arrêtés, ils montaient et baissaient sur leurs pattes antérieures comme un sportif qui travaille ses bras et ses pectoraux. Mon copain de chambre en avait une sainte horreur et sautait sur son lit ! Moi, ça m’amusait plutôt. En revanche il avait comme « animal de compagnie » un caméléon juché sur le baldaquin de sa moustiquaire d’où il ne pouvait s’échapper car il était maintenu par les hanches à une ficelle ! Le matin chacun remplissait sa « gargoulette », cruche locale en terre cuite d’environ cinq litres, qui maintenait quelque peu la fraicheur de l’eau. Comme il n’y avait pas de climatisation, la température à l’intérieur de la chambre, en début d’après-midi de saison chaude, montait jusqu’à 40 degrés... Je dis bien : dans la chambre ! Lorsqu’on rentrait du repas de midi pour « la sieste réglementaire » jusqu’à la reprise du travail à 15 heures, on avait pourtant l’impression d’une relative fraicheur par rapport à l’extérieur ! Il n’était pas rare de boire jusqu’à trois litres d’eau pendant la sieste. En fait, il fallait éviter de s’endormir car au réveil on était complètement assommé ! Disons qu’on somnolait dans une sorte de torpeur ! Ceci dit, je préférais cette forte chaleur sèche que la grosse chaleur humide de la zone équatoriale connue à mon arrivée sur le sol africain à Douala : le corps était visqueux en permanence. Il existait des frigos à moteur au pétrole que le service de l’Intendance militaire proposait mais les moteurs avaient la fâcheuse habitude d’exploser… aussi, rares étaient les téméraires qui s’aventuraient à en prendre un ! Il est facile de comprendre que, n’ayant pas de moyen pour conserver boissons et denrées périssables au frais, il n’y avait aucune provision alimentaire dans les chambres. Les repas se prenaient au mess militaire pour les cadres officiers et sous-officiers (un mess par catégorie). La seule pièce climatisée de la garnison militaire était une chambre de l’infirmerie où l’on pouvait loger le malade considéré par le médecin comme le plus touché ou encore un personnel décédé avant de rapatrier son corps sur Fort-Lamy puis la France. Enfin, pour achever cette description du logement, je veux citer les cases des soldats africains mariés (avec ou sans enfant). Tout un ensemble de cases rondes faites en pisé avec toit de chaume, était mitoyen des logements des sous-officiers célibataires. Ces cases représentaient une pièce d’habitation unique avec mobilier très rudimentaire et sans eau courante. Il arrivait quelquefois que le toit prenne feu pour une raison domestique. Un certain nombre de soldats était alors mobilisé pour le refaire ! À présent je vais évoquer quelques activités militaires et de loisir. Le rassemblement du matin, par compagnie, avant la prise des activités de travail, était l’occasion « d’avaler son comprimé de nivaquine » en traitement préventif du paludisme, sous la surveillance de l’adjudant de compagnie qui vérifiait que chacun, tous grades confondus, satisfasse à cette prise ! Les activités militaires commençaient tôt le matin jusqu’à 12 heures et ne reprenaient qu’après 15 heures sauf lorsque nous étions en activité sur le terrain en exercice de tir ou de combat.
  16. 16. 16 Précisément, je me souviens de ma première manœuvre dans le sahel. J’étais en poste de surveillance avec mon équipe de combat composée de cinq soldats africains. A la tombée de la nuit, je reçois par radio un message m’annonçant le ravitaillement en eau. Notre poste étant situé sur un mouvement de terrain rocheux dominant la steppe , je désigne deux soldats pour rejoindre la piste à environ deux cents mètres en contrebas et y attendre l’arrivée du véhicule ravitailleur. Mes deux grenadiers m’annoncent alors qu’ils ont peur des lions et qu’il y en a dans la région ! Il faudra que je vienne avec eux pour récupérer le bidon d’eau ; ils se sentent rassurés par ma présence, ce sont des gaillards de 80 kilos, je n’en pèse que 55 et ferions-nous face à un lion ! Seuls des tirs de cartouches à blanc dont nous disposions pour l’exercice auraient pu l’éloigner mais encore faudrait-il avoir pu le débusquer avant qu’il ne fonde sur nous ! Puisque je suis dans le répertoire « lions », je continue dans ce domaine en relatant une expérience exceptionnelle que j’ai vécue avec deux bons copains sergents. Une française était responsable de l’action sociale d’Abéché depuis des années, du temps de la colonisation. Elle est restée en poste après l’indépendance et je saurai, de nombreuses années après, qu’elle aura passé toute sa vie là-bas et y sera morte et enterrée sur « sa » terre africaine. Madame Lucciani avait un lion et une lionne dans sa grande cour ! J’ai oublié d’où elle les tenait. Nous lui avons demandé s’il était possible de voir ses deux fauves. Elle nous a reçus très gentiment et, de la fenêtre donnant sur la cour, elle nous les a montrés. Elle nous dit alors que souvent, la nuit, le mâle venait cogner de sa patte le volet pour qu’elle vienne le caresser. Les deux fauves nous regardaient. « Voulez-vous venir leur rendre visite dans la cour, nous dit-elle ? » Puis, sans attendre notre réponse, elle nous dirige vers la porte de la cour et l’ouvre ; elle passe la première et nous demande de la suivre sans faire de grands gestes. Nous nous regardons, muets, et la suivons ! Nous sommes en présence des deux bêtes sans grille ni barrière nous en séparant ! Le mâle est couché à cinq mètres de nous et nous regarde, en un bond il serait sur nous ! La femelle se met debout, nous flaire de loin et vient vers nous… nous sommes pétrifiés ! La dame lui parle en la complimentant comme on peut le faire à un animal domestique, la bête la regarde puis nous regarde, s’arrête un instant à deux mètres de nous, nous flaire puis fait demi-tour et repart au fond de la cour. Madame Lucciani nous demande de rester où nous sommes, s’avance vers le mâle en lui parlant doucement, le fauve reste couché, elle vient se mettre auprès d’eux et nous propose de faire la photo ! La visite sans protection dure quelques minutes puis nous revenons dans la maison. Quelle expérience unique! Elle nous dit qu’il arrive que des lions mâles s’approchent jusqu’en périphérie du village, la nuit, quand sa femelle est en chaleur. Et c’est vrai qu’il m’est arrivé durant mon séjour à Abéché d’entendre des rugissements de lion dans la nuit.
  17. 17. 17 « Tiens, tu entends ? Disais-je alors à mon copain de chambre, la lionne de Madame Lucciani est en chaleur ! ». J’achève la rubrique « lions » en me rappelant qu’un jour, en début d’après-midi pendant la pose sieste en chambre, j’entends du bruit à l’extérieur : des personnes qui parlent, ce qui est exceptionnel à cette heure chaude de la journée. Je sors et vois un attroupement de militaires et de boys autour d’une lionne morte posée au sol sur le sable. Surprise ! C’est un sous-officier africain qui était parti à la chasse et qui l’avait tuée. J’avoue que ça me fait quelque chose de voir cette bête morte mais je ne résiste pas à l’envie de me faire photographier pour envoyer la photo à ma mère tout en lui précisant que ce n’était pas moi qui l’avais tuée ! En ce qui concerne les loisirs, ils étaient rares. Il y avait quelquefois une séance de cinéma de plein air dans le camp ; chacun amenait sa chaise et la projection se faisait sur un grand drap en guise d’écran. Familles et enfants pouvaient y participer. La bobine de film arrivait de Fort-Lamy par l’avion et faisait ainsi le tour des trois garnisons françaises dont Faya-Largeau situé en plein désert au nord Tchad avant la frontière avec la Libye ! Autre loisir : j’aurai tout de même monté à cheval quelques fois dans ma vie et c’est précisément à Abéché ! Mon boy m’avait proposé de me trouver une monture pour me balader le soir en brousse. J’ai eu l’occasion de le faire à plusieurs reprises, avec le même cheval. Je n’avais aucune notion de ce genre d’activité mais à vingt ans, on peut tout oser ! Me voilà grimpé (c’est bien le mot !) sur la bête, assis sur une selle arabe très peu rembourrée et qui disposait d’un petit dossier en bois d’un inconfort redoutable pour qui n’était pas rompu à ce genre de siège. J’ai quand même réussi à « faire du cheval » et même que je m’aventurais jusque dans les petits villages de brousse situés à quelques kilomètres. J’avoue que ma monture était bien docile et devait comprendre que j’étais totalement néophyte en matière de « cavalerie » ! J’osais même le galop tout en me demandant de quel côté j’allais tomber ! C’est à l’occasion d’une de ces sorties d’après le travail que je me suis improvisé « toubib » par la force des choses. En abordant un de ces villages constitué de quelques cases rondes et bordé d’arbustes épineux, j’entends distinctement des cris et des pleurs de douleur d’un enfant et des appels au secours angoissés de plusieurs femmes. Je ne précipite pas pour autant mon cheval pour ne pas risquer de me retrouver le cul par terre. Le spectacle qui s’offre alors à mes yeux est pour le moins insolite et impressionnant : un âne serre dans sa gueule et secouant la tête, la cuisse d’un gamin tombé au sol et qui gesticule en hurlant ! Je descends de cheval, donne la bride à une femme et me mets à taper de toutes mes forces sur la tête de l’animal à coups de poings ! Le bestiau n’en a cure et continue tout en râlant de manière inquiétante ! Je prends alors un gros pilon de bois dont se servent les femmes pour piler le mil et me mets à taper sur l’âne qui finit par lâcher le pauvre gamin et s’en va. Je demande une bassine d’eau et
  18. 18. 18 sors de ma poche mon mouchoir blanc, bien plié, grand mouchoir règlementaire du paquetage militaire. Cette précision a son importance car j’entends une femme dire aux autres : « Da, doctor », c’est un docteur ! Me voilà improvisé toubib et trempant mon mouchoir dans l’eau, je l’applique sur la petite cuisse maigrichonne qui présente en incrustation profonde les traces de la denture de l’âne ! Impressionnant ! Je me demande vraiment comment les jeunes chairs vont se remettre de cette terrible morsure ! Je laisse ensuite le mouchoir en place, noué sur la cuisse blessée. Les femmes parlent entre elles et me remercient longuement en joignant leurs mains. Je leur dis que je reviendrai dans quelques jours. Lorsque j’y suis retourné, toujours à cheval ( !), le garçon était remis, la chair avait repris sa position normale et on devinait à peine les traces de morsure. Les femmes m’affirmaient leur reconnaissance par leurs mains jointes et leur sourire. Une d’entre elles, probablement la mère du gamin, voulait me rendre le mouchoir ! Je lui ai laissé, j’ai embrassé le petit et je suis parti. Je garde, plus de cinquante ans après, un émouvant souvenir de cet évènement. Pour achever la rubrique « cheval », je me rappelle une sortie en brousse faite durant un week-end avec deux de mes copains sergents, bien meilleurs cavaliers que moi. Nous partons tous les trois à l’aventure avec l’insouciance de nos vingt ans, un peu au hasard des pistes, sachant qu’elles mènent en principe à un village, sinon elles n’existeraient pas ! La chaleur est forte, le soleil brulant. Après deux ou trois heures de selle nous abordons un premier village constitué de cases rondes traditionnelles. Peu d’activités humaines, quelques moutons faméliques cherchent leur maigre pâture. L’herbe est rare durant les dix mois de saison sèche ! Au puits du village, deux jeunes filles puisent de l’eau en tirant le seau du fond du puits avec une corde. Elles sont pieds nus et leur vêtement se limite à une sorte de jupe de vieille toile. Leur jolie poitrine n’est pas couverte. Leurs cheveux tressés sont poussiéreux et probablement enduits de graisse de chameau, selon les habitudes locales. Nous les saluons et leur demandons si nous pouvons faire une photo souvenir. Elles s’y prêtent en riant, sachant qu’elles auront certainement un billet en francs CFA (monnaie locale) en échange. Nous prenons une petite pose à l’ombre bien maigre d’un acacia aux longues épines acérées lorsqu’ un homme apparaît en long boubou blanc traditionnel. Il se présente comme chef du village. Nous parlons longuement avec lui, il a été militaire dans l’Armée française. Finalement, le soir arrivant, nous décidons de passer la nuit ici. Le chef de village nous propose une case de passage. Des enfants vont faire boire nos chevaux au puits et la femme du chef de village nous amène un grand plat traditionnel de mil, céréale locale au grain plus gros que le couscous et agrémenté de morceaux de poulet avec une sauce à faire sauter au plafond ou plutôt au toit de chaume de la case ! Nous mangeons avec les doigts, cela m’arrive assez souvent lorsque je suis chef de poste de garde au dépôt de munitions. Les femmes des soldats africains de garde leur amènent le repas dans un plat posé sur leur tête. Les soldats proposent toujours au chef de poste de prendre le repas avec eux, assis à même le
  19. 19. 19 sol, autour du plat. Chacun prend la nourriture avec ses doigts. En fin de repas, les doigts sont tout blancs tant le piment en abondance dans la sauce les a « attaqués » ! Notre nuit au village se passera sur la couverture à même le sol, couverture que nous avions roulée au départ derrière la selle comme Lucky Luke (héros de bandes dessinées que peut-être mes futurs lecteurs n’auront pas connu !). Au retour de ce court week-end cavalier mes deux copains mettent leur cheval au galop ! Le mien, sans attendre mon petit coup de talon que je n’aurais d’ailleurs jamais donné, se lance au galop derrière ses deux congénères… Je tiens comme je peux sur ma monture, serrant les brides courtes et me demandant comment va finir cette cavalcade !... Je m’en sors pas trop mal et surtout sans avoir été précipité au sol ! En revanche, au retour, à la douche, une sévère brûlure au bas du dos me fait bondir et j’appelle mon voisin de chambre pour qu’il en constate la cause. Il me dit alors que j’ai la peau complètement enlevée sur la surface grande comme une main ! Cette foutue selle arabe avec son petit dossier de bois en est la cause ! Mon copain me badigeonne au mercurochrome en se moquant de moi ! J’ai eu également l’occasion de faire des courtes sorties à dos de chameau. Le problème avec cet animal est de monter sur la selle. Etant couché au sol, il devine fort bien les « non spécialistes » à qui il ne laisse pas le temps de l’enjamber avant de se relever en deux temps, d’abord les pattes arrière puis avant ! Bref, on finit par y arriver et, tout en se balançant d’avant en arrière au rythme des pas de l’animal, on peut faire de sympathiques sorties sans en exagérer la longueur car, par manque d’habitude, on prend mal un peu partout et on a bien des difficultés à le faire se coucher pour descendre de l’animal !... Lors d’une autre sortie de week-end en brousse, en camion militaire pour promener les soldats du contingent français, j’ai assisté un matin très tôt, seul, éloigné du lieu de bivouac, à un spectacle d’une beauté inouïe ! J’avais contourné un petit boqueteau d’arbres épineux et me suis trouvé face à une étendue d’eau assez conséquente (c’était à la saison des pluies des mois de juillet et août). Le soleil se levait face à moi et se reflétait dans cet étang éphémère. Soudain, un envol de grues couronnées que je n’avais pas vues dans les hautes herbes, se déroule devant moi à quelques mètres ! J’ai senti le vent du battement de ces centaines d’ailes à l’envol de ces grands oiseaux surpris par une présence humaine. Je n’ai jamais oublié ce froufroutement bruyant et le concert de cris presque assourdissant, amplifié peut-être par l’effet de surprise. Offert par la nature sauvage et vierge en plein cœur de l’Afrique, le spectacle grandiose de cette gigantesque envolée dans le soleil levant, est resté à jamais gravé dans ma mémoire ! Toutefois, une grue était restée au sol, morte. Nous la prenons pour la photographier : plus de deux mètres d’envergure ! Une autre activité de loisir appréciée par les couples mariés de la garnison était le bal du samedi soir, environ une fois par mois. Les jeunes célibataires avaient quelquefois l’honneur et la chance d’être invités à une danse par une épouse. En ce qui me concerne, la danse n’ayant jamais été mon fort, je m’étais porté volontaire pour mettre les disques de danse de l’époque dans le « tourne-disques », mot composé que je mets entre guillemets car à l’époque où j’écris ces lignes, il y a bien longtemps que ce système n’existe plus ! J’étais jeune sous- officier et très convoité par les dames qui venaient me demander de mettre telle ou telle danse !
  20. 20. 20 La nourriture au mess était typiquement française et nous avions la chance d’avoir à la cuisine un soldat du contingent pâtissier. Les quatre ou cinq jeunes sergents que nous étions, avions décidé de nous faire faire un gâteau chaque dimanche, moyennant paiement supplémentaire. Nous inventions chaque fois un faux anniversaire et, pendant toute la présence de ce pâtissier, nous nous sommes régalés. Voilà un loisir, gastronomique celui-là, qui n’était pas négligeable dans cette vie de militaires très loin de la France et du foyer natal ! Puisque j’en suis à la nourriture et au mess, je veux relater un tragique évènement. C’était précisément un dimanche à midi. Notre joyeuse bande était à table et soudain, un d’entre nous tombe son buste vers l’avant et se retrouve le visage dans l’assiette. Stupeur, il était mort ! Il avait fait du cheval toute la matinée sans chapeau et probablement sans boire et avait été victime d’un coup de chaleur, selon la constatation du médecin chef de la garnison ! Un rappel fut fait par celui-ci au rassemblement du lundi matin. Le chapeau de brousse ou autre coiffure selon la tenue vestimentaire du moment avait toujours été obligatoire. La tête devait impérativement être protégée par une coiffure. Tout le monde le savait mais… Il arrivait que le dimanche soir nous dinions à trois ou quatre copains devant nos chambres, à l’extérieur. Un soir nous voulions réaliser une grande omelette à partir d’un œuf d’autruche acheté au marché. La première opération étant de casser l’œuf, nous le mettons dans une bassine et tapons dessus avec un gros caillou, de plus en plus fort tant la coquille est dure. Nous finissons par le casser et, oh stupeur et surprise, l’autruchon était dedans, dans un état déjà bien avancé ! Ce soir-là l’omelette nous passa sous le nez et le pauvre petit fœtus (est-ce bien le nom ?) fut enterré derrière le bâtiment ! Dans cette petite ville perdue dans la steppe sablonneuse, quelques commerces existaient. Ils étaient tenus en général par des Libanais. Ces gens-là étaient relativement riches. Un copain avait rencontré une jeune fille libanaise, ils se voyaient de temps en temps. Du coup, lors d’un mariage libanais nous fûmes invités au repas. Il fut grandiose ! Habitués aux repas du mess et à la routine alimentaire quotidienne, je peux dire que nous étions ébahis devant un tel étalage de nourriture orientale de toute sorte que je découvrais pour la première fois ! Le repas dura toute la nuit avec musique et chants libanais ! Quel souvenir… Puisque j’évoque l’alimentation, il faut que je parle du marché d’Abéché. Il avait lieu tous les jours, le matin vers le centre- ville, tout près de l’avenue principale… non goudronnée ! Ce qui m’a beaucoup marqué au début de mon séjour c’est l’étalage de viande suspendue sur les cloisons de bois des étals. Les morceaux étaient couverts de mouches et restaient toute la matinée pendus sous le soleil… Les femmes en vêtements très colorés et bariolés faisaient leur marché et rentraient chez elles en portant leurs achats dans des paniers tressés ou des baquets posés sur la tête. Il y avait aussi le marché aux chameaux qu’il faudrait nommer « dromadaires » puisque n’ayant qu’une seule bosse. Cependant les autochtones les nommaient « djamal » donc « chameau ». J’ai vu un jour un chameau emballé portant un bât rempli de marchandises. Il galopait à fond droit devant tandis que des deux sacs de son bât tombait sur la piste toute la marchandise du brave commerçant courant derrière la bête en vociférant et brandissant son bâton !
  21. 21. 21 Concernant l’alimentation locale, la céréale la plus utilisé était le mil. Un métier, certainement peu lucratif mais nécessaire était celui des pileuses de mil. On entendait souvent des cognements répétitifs vers les cases des soldats africains mariés. C’était le bruit du pilon de bois qui cognait les graines dans le mortier pour en faire de la farine. Abéché était doté d’une mosquée et d’une église. On entendait l’appel à la prière depuis la mosquée cinq fois par jours et la cloche de l’église pour la messe dominicale. Celle-ci respectait évidemment la liturgie mais les cantiques étaient très « couleur locale » ! Les Tchadiens, comme tous les Africains ont des chants joyeux, ils ont le sourire, tapent dans les mains et même quelquefois les femmes se déhanchent discrètement durant les cantiques, un peu comme si elles dansaient sur place ! Ici, on est loin des grandes messes solennelles, graves, où tout le monde « fait la gueule ». Il se dégageait de cette messe une impression de véritable amitié et de belle fraternité entre les fidèles « blancs » et « noirs » : cela se voyait sur les visages ! A la sortie de la messe, nous achetions des bonbons aux petits vendeurs tchadiens qui présentaient leurs modestes étalages. Les enfants des cadres militaires français s’y précipitaient dès la messe finie et moi aussi ! Un dimanche, j’ai eu envie de m’offrir des caramels. Ah malheur ! Je me suis arraché une couronne dentaire qui est restée collée au caramel. En métropole, ça n’aurait pas posé de problème. Ici, à Abéché, pas de dentiste. L’arracheur de dent local se contentait d’arracher la dent. J’ai attendu une liaison aérienne vers la capitale et donc, renvoyé à plus tard… Je me dois d’évoquer le climat d’Abéché à présent que mon récit africain est déjà bien avancé. Pour simplifier, je dirai qu’il y a deux saisons, la sèche de septembre à juin et la saison des pluies en juillet et août. La saison sèche est vraiment sèche ! Je veux dire qu’aucune goutte d’eau ne tombe pendant dix mois d’affilée, à de très rares exceptions. La température est modulée durant ces dix mois tout en restant au moins chaude jusqu’à très chaude en mai et juin. Les pluies commencent début juillet. Elles se manifestent souvent en fin d’après-midi. Les nuages bas arrivent très vite de l’est depuis le Soudan sous l’effet d’un fort vent chaud. Le ciel s’obscurcit de manière inquiétante. On croirait déjà voir arriver le crépuscule. La pluie se manifeste sous forme de violents orages avec éclairs, tonnerres fracassants et trombes d’eau. En quelques jours, l’herbe apparaît et les quelques troupeaux faméliques, qui se sont trainés misérablement pendant dix mois à la recherche de nourriture, se requinquent pendant quelques semaines. En juin, je demandais à ma mère de m’envoyer un paquet de graines de fleurs que je mettais en terre le long du mur de ma chambre.
  22. 22. 22 En quelques jours je pouvais assister à l’éclosion des fleurs ! Dans ce genre de système climatique, la végétation croît presque à vue d’œil. Cette courte saison des pluies était fort bénéfique pour soigner une irritation de la peau dont beaucoup étaient victimes, irritation due à la transpiration, appelée communément bourbouille. Le docteur lui même préconisait à chacun de se mettre en petite tenue dehors sous la pluie pour soigner cet inconvénient cutané ! A propos de pluie, je vais encore citer une anecdote d’origine animale ! Dès la première pluie, les crapauds sortaient ! Sortaient d’où ? Mystère ! Ce n’était pourtant pas un phénomène de génération spontanée : depuis Pasteur, on sait bien que ça n’existe pas, alors ? Encore un des mystères de l’Afrique ! Durant dix mois, aucune présence de ce genre de bestioles et dès la fin de la première pluie, les voilà qu’ils se manifestaient par leur coassement de haute intensité sonore. Une nuit, un de ces batraciens s’était installé à quelques mètres de ma chambre et y allait de ses vociférations ». N’y tenant plus, je me lève et jette, au hasard, dans sa direction, une de mes chaussures de brousse. Le silence revient… Je me dis qu’il a du avoir trouille et s’est débiné. Au réveil, je sors pour récupérer ma chaussure, je la trouve près du crapaud écrasé ! Pour un tir au hasard, j’avais fait mouche ! Ceci dit ce n’était qu’un parmi les dizaines qui berçaient nos nuits… On finit par s’habituer. Après avoir relaté ces quelques anecdotes de la vie courante, je reviens sur des évènements marquants parmi mes activités militaires. Sur le plan sanitaire, il n’y avait à Abéché qu’une infirmerie de garnison avec deux médecins militaires disons « généralistes ». Pour tout problème dépassant ce niveau de médecine générale, le patient était envoyé en consultation à l’hôpital militaire de Fort-Lamy, par voie aérienne évidemment, à 800 kilomètres, comme je l’ai déjà précisé. En ce qui me concerne, je suis allé deux fois en consultation médicale à Fort-Lamy. Un problème de cristaux dans les urines provocant de vives brulures à la miction et un problème dentaire. C’était l’occasion de sortes de vacances puisque le consultant était logé en caserne mais libre de tout son temps en dehors de la consultation. Les loisirs étaient rares mais au moins la piscine du mess des officiers était la bienvenue ainsi que le restaurant et le cinéma en ville le soir et … les rues goudronnées! Je dois préciser que pour mon problème de cristaux (d’oxalate de chaux !) dans les urines, le docteur me préconisa… un whisky fiz à l’apéro du midi ! Le fiz étant de l’eau gazeuse de l’époque. J’ai essayé, en galéjant avec mon accent provençal, d’avoir cette boisson gratuitement au mess puisque prescrite par le docteur mais le gérant du mess a toujours refusé cette gratuité que j’invoquais ! À propos de santé, j’avais eu en début de séjour un coup de fatigue probablement du à l’adaptation. Le docteur m’avait donné, pour me retaper, de l’huile de foie de morue ! Une cuillère à soupe par jour. Moi qui n’aime pas le poisson ! Horreur pour avaler cette véritable infection ! Même mon brave boy ne voulait pas laver la cuillère ! En vérité cette médication à forte dose de vitamine A m’avait vraiment retapé mais j’en ai gardé un souvenir détestable ! Je terminerai le côté médical par une anecdote peu banale. Tous les six mois environ un médecin de Fort-Lamy venait à Abéché pour effectuer un contrôle de la dentition des militaires du Groupement. La visite se passait dehors à l’ombre d’un grand acacia. Le pratiquant était équipé d’un matériel des plus rudimentaires : une roulette pour préparer la
  23. 23. 23 dent abimée à un plombage. Un infirmier tchadien actionnait une manivelle à deux mains ressemblant à un pédalier de vélo. Le mouvement était transmis par un câble qui, tournant sur lui-même, entraînait la fraise dans un mouvement rotatif. Plus vite l’assistant tournait la manivelle, plus rapide était la rotation de la fraise pour faire le trou à la dent cariée en vue d’y mettre un plombage ! Nous étions en colonne par un, attendant notre tour, le commandant du groupement passait le premier pour donner l’exemple… Il faut dire que personne n’était rassuré, des bruits courant que le médecin n’était pas dentiste de formation mais aurait seulement suivi un mini stage pour effectuer les « actes élémentaires de dentiste ». J’avais, pour ma part, une carie assez avancée et qui me faisait souffrir. Le praticien décida de m’arracher la dent. J’échappais donc à la « roulette locale » mais une piqûre était nécessaire pour l’anesthésie. Au moment d’arracher la dent, alors que j’avais la bouche grande ouverte, un infirmier africain qui observait le travail du praticien se met à crier : « attention docteur, c’est pas la bonne dent ! ». Celui-ci avait déjà commencé à décoller la dent avec une espèce de mini pied de biche. Il arrêta son action et finit par m’extraire la dent cariée ! Je l’ai gardée en souvenir et je l’ai encore dans une petite boîte plus de cinquante ans après ! Quant à la dent voisine, il ne l’avait pas trop « ébranlée » grâce à la vigilance de l’infirmier et je pense que je l’ai toujours à moins qu’elle n’ait fait partie des « x » dents qui m’ont été arrachées au cours de mon existence… À propos de congés, appelés « permissions » dans le milieu militaire, il faut dire une chose qui va très certainement surprendre mes lecteurs. Les droits à permissions étaient de 45 jours par an en métropole. En revanche, en ce qui concerne le séjour outre-mer il n’y avait pas de congés ; ils étaient cumulés et pris au retour en métropole après les trente mois de campagne. Le nombre de jours de congés de fin de campagne était donc de 112 jours, du moins en théorie : j’en reparlerai un peu plus loin. Il était toutefois possible de prendre quelques jours dans un centre de repos au Gabon, au bord de l’océan atlantique dans un établissement de l’armée. En ce qui me concerne, on ne m’a jamais rien proposé et je n’ai jamais rien demandé… J’étais donc parti pour deux ans et demi sans congés ! Au début de l’année 1963, arrive pour moi l’examen appelé certificat interarmes qui faisait partie du cursus normal de la carrière de sous-officier pour « monter en grade ». Les quelques copains sergents de la garnison y étions préparés par nos officiers et surtout beaucoup de travail personnel avec des documents d’instruction militaire. Les candidats des trois garnisons du Tchad étaient regroupés à la capitale, Fort-Lamy, pour y passer les épreuves. Parmi les épreuves sportives figurait un 50 mètres de nage libre chronométré. Mon problème était que je ne savais pas nager ! Il faut dire qu’à cette époque, rares étaient les gens sachant nager. Les piscines étaient quasiment inexistantes et les loisirs balnéaires étaient réservés aux personnes qui avaient au moins un véhicule pour aller en bord de mer ! Nous étions arrivés à Fort-Lamy deux jours avant les épreuves d’examen. L’épreuve de natation allait se passer à la piscine du mess des officiers. J’apprends alors qu’il faut au moins se jeter à l’eau pour éviter d’avoir un zéro éliminatoire à l’examen ! Angoisse ! Les quelques fois que j’étais allé à la piscine du mess, comme je l’ai déjà relaté, je m’étais baigné du côté du petit bain où j’avais pied mais je m’étais bien gardé de m’aventurer plus « profond ». Deux de mes copains sergents candidats à l’examen étaient originaires de Toulon, ils savaient bien évidemment nager. Nous allons à la piscine ensemble la
  24. 24. 24 veille de l’épreuve officielle et ils m’incitent gentiment à me jeter à l’eau (pour éviter le zéro éliminatoire le jour J !). Je suis au bord de l’eau, côté grand bain, je devine la profondeur inquiétante de la piscine vers cet endroit où je ne me suis jamais aventuré ! Voyant mon hésitation, les salops me foutent à l’eau et me voilà paniquant malgré leur présence et brassant en buvant des tasses. Finalement, j’arrive à me maîtriser tout en toussant, crachant et jurant tant et plus et, me mettant à brasser, je me rends compte que j’arrive à faire quelques mètres pour arriver dans la zone où j’ai pied ! Compliments des copains, jurons de ma part car ils m’ont donné la trouille, bref, nous arrosons au bar de la piscine mes premiers mètres de nage « vraiment libre » ! Cet entraînement unique et forcé me permettra, quelques jours après, de ne pas avoir le zéro éliminatoire et même de réussir les cinquante mètres exigés ! Après la semaine d’examen, écrit, oral, épreuves de combat et de tirs, les résultats sont proclamés : je suis classé premier du Tchad ! Avec mes copains d’Abéché, tous reçus, nous arrosons notre succès en ville dans un resto au bord du Chari avant de rejoindre notre garnison sahélienne ! Cette réussite va me permettre de vivre un évènement exceptionnel pour le jeune sergent de vingt ans que je suis : une équipée de près de 3.000 kilomètres de pistes à travers l’Afrique en mai et juin 1963 ! Je me dois à ce sujet de donner quelques explications avant ce périple inattendu ! Le groupement d’Abéché allait recevoir du matériel (véhicules et canons) en provenance de la France par voie maritime jusqu’à Douala. Il fallait aller le réceptionner au port camerounais et l’acheminer jusqu’à Abéché. Un détachement est donc désigné avec un officier chef de détachement, un sous-officier adjoint, un radio, un mécanicien et des conducteurs de véhicules. En récompense de mon classement à l’examen, le commandant du groupement me désigne comme sous-officier adjoint au chef de convoi. Agréable surprise, je n’en reviens pas ! Le déplacement aller s’effectue bien sûr par voie aérienne avec transit à Fort-Lamy. A Douala, je retrouve cette chaleur humide et désagréable mais au moins, pour les quelques jours de rodage des véhicules neufs, nous profitons, le soir, des loisirs de la ville, restaurant, cinéma et dancing… même si je ne sais toujours pas danser ! Après les journées de rodage pour un total de 500 kilomètres sur les routes non goudronnées nous voilà prêts pour le grand voyage. Celui-ci va nous amener de l’immense forêt tropicale humide jusqu’à notre steppe désertique d’Abéché. Le convoi d’environ vingt véhicules est formé. Nous quittons Douala et prenons la direction du nord. Nos haltes du soir se feront le plus souvent dans des villages de brousse avec bivouac et « dodo » à même le sol. La population locale nous accueille très favorablement. De très nombreux enfants nous approchent avec la curiosité de leur âge et nous les autorisons à monter sur nos véhicules (à l’arrêt bien sûr !). Nous avons droit à des bananes qui sont énormes et délicieuses dans cette zone tropicale. Notre convoi arrive à Yaoundé, capitale du Cameroun et garnison française où nous faisons l’étape. Nous passons la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine. Dans ce pays, la France a encore deux garnisons militaires, toujours dans le cadre des accords de défense dont j’ai déjà parlé : Bouar, où nous ferons escale, et
  25. 25. 25 la capitale Bangui. Les escales « en dur », je veux dire dans des bâtiments pour y passer la nuit sont les bienvenues. Le dépanneur en profite pour réaliser le contrôle des véhicules avec la supervision des chefs mécaniciens de garnison. Les pleins des réservoirs de véhicules et des jerrycans de réserve sont réalisés. Nous nous remettons en condition : repas normaux, douche et lessive, la poussière des pistes mettant nos vêtements à rude épreuve ! C’est l’occasion de parler à d’autres militaires français. Les incidents techniques seront rares mais délicats à résoudre dans ce milieu où l’autarcie s’impose ! J’en citerai deux dont je me souviens particulièrement. Dans un virage de piste défoncée, un conducteur a mal maitrisé son camion qui, filant tout droit, s’est retrouvé en contrebas de la piste dans un fouillis inextricable de branches et hautes herbes. Avec les maigres moyens de tractage dont nous disposions, le véhicule incriminé ne bougeait pas d’un centimètre ! La chance a voulu qu’après quelques heures de manœuvres infructueuses, un gros engin des ponts et chaussées passe par là ! Il nous a tirés d’affaire en quelques minutes. Autre incident notoire : quatre des camions du convoi tractaient chacun un canon d’artillerie monté sur un essieu à deux roues. Malheur : un pneu de canon crève ! Il n’était pas prévu, dans notre convoi, de roue de secours de canon ! Nous n’en n’étions pas responsables mais les « couillons » c’étaient nous ! Et même que je vais rester seul avec le conducteur pour attendre la livraison de la roue de secours demandée par radio à Douala située à un jour de piste ! Le lieutenant chef de convoi poursuit la route et nous laisse, sans liaison radio, avec mission, après dépannage, de rejoindre le convoi au gros village suivant où une escale est prévue. Je vais vivre durant deux jours une expérience unique avec mon conducteur martiniquais. Tous les deux, sans aucun lien avec le reste du monde, dans cette savane inhospitalière avec de quoi boire et manger pendant deux jours ! Quelques très rares camions civils passent et les conducteurs nous demandent s’ils peuvent faire quelque chose pour nous. Comme dans toute zone inhospitalière, la solidarité est de mise. La caisse du véhicule étant pleine de matériel, nous nous mettons chacun dans notre sac de couchage contre une roue du camion à même le sol. Je ne peux pas affirmer que la nuit aura été passée sous le signe de la sérénité. Beaucoup de bruits, de froufroutements et de cris de la gente animale qui vit souvent la nuit. J’ai déjà passé dans ma courte vie militaire pas mal de nuits à dormir (ou essayé) dans la nature mais j’avoue que cette nuit-là est restée dans ma mémoire. Le lendemain, le véhicule militaire revient avec une roue de canon depuis Douala. Le mécanicien change la roue et nous voilà repartis. Tard dans la soirée nous avons retrouvé le convoi. Un autre incident ou plutôt interdiction de rouler marquera la dernière partie de notre parcours avant d’arriver à Fort-Lamy. La saison des pluies avait commencé dans cette zone de savane et, après forte pluie, la circulation était interdite pour ne pas défoncer la piste. Nous étions arrêtés par une « barrière de pluie », terme administratif signifiant qu’il fallait attendre le feu vert des autorités locales pour pouvoir reprendre le trajet. Heureusement, il s’agissait d’un gros village où il y avait un bar. Durant ces deux jours, de par notre présence, le propriétaire aura fait son chiffre d’affaire de l’année ! Il nous a proposé des poulets cuits avec patates douces, un délice auquel nous ne pensions pas. Cela nous aura changés des boîtes de rations militaires depuis le départ de Douala, exception faite des deux soirées en garnisons militaires. Ce village était baigné par le Logone, affluent du Chari. Il n’était pas question de s’y baigner mais une barque faite dans un tronc creusé, comme on en trouve en Afrique, me permet de faire une balade sur les flots relativement calmes de la rivière.
  26. 26. 26 Dans le courant de l’après-midi, tout le personnel du convoi se trouve un coin sous les arbres pour une petite sieste tandis qu’avec le chef de convoi je pars faire quelques pas dans les rues désertes. Un spectacle insolite d’une autre époque s’offre à nos yeux et nous en sommes interloqués ! Au beau milieu de la petite place du village, nous tombons nez à nez avec une vieille femme très maigre et dans le plus simple appareil, même pas un pagne pour cacher son bas-ventre ! Elle n’est ni surprise ni dérangée par notre présence, elle s’arrête et nous regarde passer !... Nous voilà arrivés à la capitale du Tchad. Nous avons parcouru plus de 2.000 kilomètres. Une pose technique s’impose pour le contrôle des véhicules par les services appropriés tandis que nous nous reposons deux ou trois jours à Fort-Lamy et surtout, profitons de la piscine qui est une véritable bénédiction… Nous quittons la ville pour le petit millier de kilomètres qu’il nous reste à parcourir dans notre zone sahélienne que nous connaissons bien. À l’occasion de cette dernière partie du trajet, nous ferons escale dans une petite sous-préfecture, Ati. Le sous-préfet tchadien, nouvellement installé depuis l’indépendance de son pays nous fait l’honneur de nous inviter à diner, le lieutenant chef de convoi et moi. Il nous fait à cette occasion une confidence qui annonce bien que tout ne sera pas rose dans son pays. Ce sera d’ailleurs le cas dans toutes les autres nations africaines, une fois la présence française disparue, sinon physiquement, du moins sur le plan du gouvernement du pays. Une rébellion se prépare contre le jeune gouvernement en place. La notion d’ethnies, un peu mise « en veilleuse » pendant la colonisation, reprend de l’ampleur et nul doute qu’un coup d’état se prépare. A mon petit niveau de jeune sous-officier et même à celui du lieutenant chef de convoi, nous n’y pouvons pas grand-chose mais on sent que cet homme est inquiet. Bien sûr, il est de l’ethnie du président de la République en place. Si quelque chose se trame au niveau du pays, il est certain que les autorités militaires françaises de Fort-Lamy ainsi que le gouvernement français sont au courant par le biais des services de renseignement. Nous voilà revenus dans notre sahel. La fatigue commençait à se faire sentir mais cette expérience restera un des plus beaux souvenirs de ma vie militaire. Pour autant, je ne bénéficie d’aucun jour de repos et reprends donc mes activités au sein de ma compagnie. Il me faut pourtant présenter les tenues vestimentaires dont nous étions dotées. Je ne l’ai pas encore fait ! Les voici, ci-dessous. Dans l’ordre : tenue de travail dans le camp, tenue de sortie, tenue saharienne (rarement mise), tenue de cérémonie réservée aux officiers et sous- officiers. Je ne mets pas la tenue de combat, veste et pantalon avec pataugas ou veste et short avec samara (sandales) avec chapeau de brousse.
  27. 27. 27 Nous sommes en juin 1963. Un matin, après le rassemblement de la compagnie, mon capitaine me demande de le suivre dans son bureau. Il m’informe qu’une décision du ministère de la Défense vient d’arriver et qu’il est possible de préparer l’école d’officier avec le premier bac, passé à l’issue de la classe de première et dont je suis titulaire. Il m’affirme que j’en suis tout-à-fait capable vu mon travail sérieux et mes connaissances militaires. Il me dit que je suis très bien noté et que c’est pour moi une occasion unique pour « décrocher l’épaulette », c’est-à-dire, en jargon militaire, devenir sous-lieutenant, le premier des grades d’officier. J’en suis abasourdi car j’étais loin de me préoccuper de mes perspectives de carrière ! Je suis dans ma vingtième année, passionné par ce que je vis ici et ce que je fais. Je n’avais encore jamais pensé à mon avancement, surtout pour devenir officier ! Il insiste et me dit que son secrétariat va établir mon dossier d’admission à l’Ecole Militaire de Strasbourg. Celle-ci prépare les jeunes sous-officiers, estimés aptes par le commandement, au concours d’entrée à l’École Militaire Interarmes de Saint-Cyr Coëtquidan. Tout va alors se précipiter ; nous sommes en juillet 1963, la rentrée est en septembre. Je me rends alors compte que mon séjour prévu de trente mois à Abéché sera écourté. Cela me fait un petit pincement au cœur mais tout de même, la perspective de - peut-être - devenir officier l’emporte au bout de quelques jours ! À l’été de la même année, un évènement, certes prévisible mais douloureux, survient. J’ai précédemment écrit que les soldats africains de diverses nationalités étaient encore dans l’armée française malgré l’indépendance de leur pays. La décision de leur radiation de l’Armée française arrive, selon les accords d’indépendance signés entre la France et les jeunes nations africaines devenues indépendantes et souveraines. C’est un choc brutal pour les soldats africains dont certains ont combattu en Indochine dans les rangs français. Il était prévu qu’un jour ils partiraient tous dans leurs pays respectifs. Pour l’heure, les rapports humains entre les cadres français et les personnels africains étaient conformes à la norme militaire. Ceux-ci ne se posaient pas la question de savoir quand et comment ils partiraient dans leur pays ou, du moins, ce n’était pas ostentatoire. Il y avait bien quelques emportements concernant la vie courante notamment les corvées de chambre ou de réfectoire et j’ai du intervenir quelquefois quand j’étais caporal puis sergent de semaine. Les différends concernaient généralement des soldats de deux nationalités différentes. Le problème était vite réglé grâce à leur respect de mon petit galon. Heureusement, car je pesais à peu près la moitié du poids d’un soldat congolais… Les sorties terrain pour l’entrainement au tir en plein Sahel ou les exercices de combat d’infanterie se déroulaient dans une bonne ambiance, avec des hommes rodés aux actes élémentaires du combattant. Certes, il fallait montrer l’exemple et faire preuve de justice « de tous les instants » pour éviter les chicaia. Il m’arrivait, le dimanche d’être invité par mon radio, un congolais marié, soldat de première classe, qui vivait donc avec son épouse et leur fillette dans une case comme je l’ai déjà précisé. Un poste radio transistor, un peu nasillard et forcément bricolé, diffusait dans la case ronde en torchis et au toit végétal, des chants et danses congolais. La gaieté et la franche amitié étaient de mise. Je donne ces précisions quelque peu naïves car elles ont de l’importance à mes yeux : c’est que l’insouciance régnait dans ce milieu des soldats africains en régime « transitoire », encore dans l’Armée française et fiers de la servir quoique ayant tous leur nouvelle nationalité…
  28. 28. 28 Mais voilà que l’ordre de démobilisation était arrivé ! Ils devaient quitter l’armée française et partir dans leur pays respectif. Je suis incapable, après tant de temps, de dire si nous, « les petits gradés » avions été informés avant de ce départ des soldats africains. Ce donc je me souviens, c’est le désarroi et l’inquiétude de bon nombre d’entre eux qui montaient dans les camions militaires pour l’aérodrome d’Abéché avec leur maigre déménagement se résumant à quelques sacs et balluchons. Certains étaient, comme je l’ai déjà dit, mariés avec enfants. Les adieux avec les personnels français furent souvent pathétiques car de véritables liens d’amitié et de fraternité d’arme s’étaient établis au cours des mois de travail en commun. La plupart d’entre eux ne savaient pas ce qui les attendait en arrivant dans leur pays après le transit par Fort-Lamy. Seraient-ils accueillis à l’aérodrome d’arrivée ? Seraient-ils rengagés dans leur nouvelle armée ? Qu’allait devenir leur petite famille ? Je n’ai jamais eu de nouvelles de mon radio congolais. Je ne parlerai pas de « déchirement » comme ce fut bien souvent le cas lors du départ d’Algérie de notre Armée. Celle-ci dut laisser, sur ordre du gouvernement français, les Harkis (soldats musulmans servant dans l’Armée française) sur les quais du port d’Alger, sachant qu’ils allaient être égorgés par les nouveaux tenants du pouvoir algérien pour avoir servi dans l’Armée française !... Sachant la fin proche et anticipée de mon séjour africain, je m’inscris une dernière fois pour un week-end en sortie de Brousse. Une dernière fois, je vais au contact de la population de ces petits villages de cases. Elle vit pratiquement en autarcie et pour elle le passage d’un camion militaire français est un évènement. Un vieux garde du village, ancien militaire dans l’armée française, vêtu plus ou moins en uniforme et doté d’un mas 36 (fusil de guerre ancien) nous présente les armes ! Quelle émotion… Je vais lui dire bonjour, il reste au garde-à-vous pour me répondre… à moi, jeune sergent ! Ce sont ces petits riens que l’on ne peut oublier dans notre vie de militaires. Je me suis toujours demandé s’il touchait sa pension de l’armée française. Comment un mandat postal (procédé de l’époque) pouvait-il arriver jusque-là ?... Mais voilà que mon ordre de mission pour ma nouvelle affectation arrive en août 1963. Je dois rejoindre Strasbourg pour rentrer à l’école militaire en septembre. Mon séjour au Tchad n’aura duré que vingt mois au lieu des trente prévus dans mon contrat d’engagement. Je fais mes adieux à mes copains proches qui me souhaitent bonne chance et à mes supérieurs. Mon capitaine me reçoit dans son bureau avec sa gentillesse paternelle et me dit : « Accroche-toi Humann, tu as une opportunité formidable pour poursuivre une belle carrière militaire, tu auras souvent l’impression d’être dans un tunnel mais laisse-toi guider par la petite lumière au fond, tout au fond du tunnel, accroche-toi et travaille d’arrache-pied, c’est le seul secret de la réussite ! ». Je n’oublierai jamais ses paroles d’encouragement et de réconfort que je m’attacherai à mettre en pratique tout au long de ma vie militaire.

×