SlideShare une entreprise Scribd logo
1  sur  14
Télécharger pour lire hors ligne
https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/10/14/greta-thunberg-l-impossible-
legerete_6145725_4500055.html
Greta Thunberg, l’impossible légèreté
Par Lucas Minisini Publié aujourd’hui à 02h30
Temps de Lecture 13 min.
RencontreA 15 ans, elle était érigée en icône de la lutte contre le réchauffement climatique.
Une notoriété et un engagement qui lui ont valu honneurs mais aussi critiques. Au bord du
burn-out, la Suédoise s’est accordé une trêve il y a deux ans. Elle revient à l’occasion de la
sortie du « Grand Livre du climat », dans lequel elle convoque un casting de stars. Avec
l’espoir de passer le relais.
Greta Thunberg à Stockholm, le 2 octobre. JUUSO WESTERLUND MOMENT/INSTITUTE
Parmi les quelques centaines de manifestants présents ce samedi 1er
octobre, sur
Medborgarplatsen, la « place des citoyens », au sud de Stockholm, Greta Thunberg pourrait
presque passer inaperçue. La superstar de la lutte contre le changement climatique brandit
une pancarte « antifascisme, antiracisme, féminisme et activisme climatique », au milieu de
drapeaux et de banderoles en tout genre réunis lors du rassemblement Stockholm pour la
solidarité.
Entourée de quelques amis, la Suédoise de 19 ans, en baskets rouges et sac à dos, applaudit et
crie avec la foule. Une manière de soutenir les militants antiracistes du groupe Black Lives
Matter (« les vies noires comptent ») en pleine performance de slam sur une petite scène et
une personne transgenre originaire du Salvador dont la demande d’asile a été refusée trois
fois par l’Etat suédois.
Pour rencontrer l’une des militantes les plus célèbres de la planète, il a fallu se plier à une
contrainte écologique : ne surtout pas prendre l’avion, au bilan carbone trop élevé
Et le climat ? Il est expédié en quelques minutes. Trois jeunes femmes, mèches colorées et
bonnet sur la tête, appellent à une « solidarité internationale » pour la planète. « We’re
unstoppable, another world is possible » (« nous sommes inarrêtables, un autre monde est
possible »), s’époumonent ces membres du mouvement Fridays for Future, créé par Greta
Thunberg en septembre 2018, année qui l’a vue devenir une icône mondiale.
Elles côtoient ce jour-là les spécialistes de la désobéissance civile d’Extinction Rebellion et
tous entament un chant en anglais, populaire parmi la jeunesse écolo : « Les gens se
soulèveront comme la montée des eaux/Nous allons faire face à la crise… » Sur scène, le
nom de Greta Thunberg n’est jamais mentionné. La marche, prévue dans la foulée, va
commencer. La militante s’éclipse sans avoir pris la parole.
En 2019 : La jeune militante du climat Greta Thunberg désignée personnalité de l’année 2019
par le magazine « Time »
Ces deux dernières années, Greta Thunberg a fui la lumière. Elle a limité ses interventions
publiques au minimum. L’une des plus récentes remonte au festival de musique de
Glastonbury, en juin 2022, dans la campagne anglaise. Elle y a fait une apparition surprise
quelques heures avant un concert de la légende Paul McCartney et a parlé de « catastrophe
naturelle totale » si aucun changement radical n’avait lieu prochainement.
La jeune icône a répété le message fin août, lors d’une performance live du musicien suédois
Håkan Hellström, pour dénoncer le manque d’intérêt pour la crise environnementale lors de
la campagne des élections parlementaires en Suède. Sur les réseaux sociaux, la réaction du
public a été mitigée, dans les urnes aussi. Le Parti de l’environnement-Les Verts (que Greta
Thunberg n’a pas explicitement soutenu) n’a remporté que 5,1 % des voix.
Les jeunes de 21 à 30 ans ont voté en masse pour les conservateurs et pour les Démocrates de
Suède, parti d’extrême droite, quasi muets sur la crise climatique. Sur les plateaux de
télévision, qu’elle fréquentait régulièrement lors du succès des grèves de l’école pour le
climat, elle préfère céder la place à d’autres personnalités de Fridays for Future.
Mieux comprendre le changement climatique
Test gratuit
Un livre qui scelle son retour
Aujourd’hui, la jeune femme effectue son retour médiatique. Elle publie un pavé
pédagogique de 500 pages, dont la sortie mondiale dans quinze pays est prévue le 27 octobre,
deux mois avant les fêtes de Noël : Le Grand Livre du climat, édité en France par Kero
(groupe Hachette).
Là encore, elle préfère laisser la parole aux autres, soit une centaine de contributeurs, parmi
lesquels de nombreux scientifiques, l’économiste français Thomas Piketty, l’essayiste star
Naomi Klein, quelques membres d’ONG, des activistes de pays du Sud et des surprises
comme la romancière canadienne Margaret Atwood, autrice de La Servante écarlate.
Dans ce livre de synthèse (tiré à 35 000 exemplaires en France), chacun apporte son point de
vue sur le drame climatique, résume les avancées dans son champ d’expertise et propose
quelques pistes pour tenter de sauver la planète. Dans l’une de ses interventions, qui rythment
les différents chapitres, Greta Thunberg écrit, fataliste : « Même si nous mettions en action
l’ensemble de nos plans en faveur du climat, nous ne serions pas tirés d’affaire. »
« Régulièrement, je devais mettre un coup de frein au bout de quelques mois. Je ne sais pas si
j’ai déjà dépassé ma limite, c’est parfois difficile d’y voir clair. » Greta Thunberg
Dans une vidéo d’une quinzaine de minutes publiée sur les réseaux sociaux, le 3 septembre,
pour annoncer une prochaine grève pour le climat, Greta Thunberg et le militant Andreas
Magnusson, 18 ans, soulignent leur fatigue physique et morale. « Si votre espoir repose sur
des jeunes au bord du burn-out qui s’occupent du climat après les cours… alors il n’y a plus
beaucoup d’espoir », assène-t-elle.
Rencontrée un mois plus tard, le 2 octobre, à Stockholm, Greta Thunberg confie avoir déjà
été, plusieurs fois, au bord de l’épuisement. « Régulièrement, je devais mettre un coup de
frein au bout de quelques mois, précise-t-elle dans un sourire chez Polaris, sa maison
d’édition suédoise. Je ne sais pas si j’ai déjà dépassé ma limite, c’est parfois difficile d’y voir
clair. »
L’interview zéro carbone
Pour rencontrer l’une des militantes les plus célèbres de la planète, pressentie pour le prix
Nobel de la paix quatre années de suite (depuis 2019), il a fallu se plier à quelques exigences.
D’abord, une contrainte écologique : ne surtout pas prendre l’avion, au bilan carbone trop
élevé. Autrement dit, rejoindre la Suède en train, soit environ vingt-quatre heures de trajet
entre Paris et Stockholm, en passant par Hambourg, en Allemagne, avant quatre changements
à travers le Danemark, et trois heures de retard pour la dernière liaison, Malmö-Stockholm.
Le photographe Juuso Westerlund, originaire d’Helsinki, a lui dû relier la Finlande et la
Suède à bord d’un bateau de croisière de nuit, animé par des soirées turbulentes dues à la
vente d’alcool à bas prix.
Pour décompresser malgré un emploi du temps surchargé, la jeune militante a l’habitude de
marcher plusieurs heures dans Stockholm et ses forêts avoisinantes. JUUSO WESTERLUND
MOMENT/INSTITUTE
Une fois sur place, un employé surprotecteur de la maison d’édition suédoise veille à ce que
l’entretien ne dépasse surtout pas le temps imparti : « Je me demande comment elle peut
porter tout ce poids sur ses épaules… », justifie-t-il. En chemise bleue rayée, les cheveux
ramenés en queue-de-cheval, une gourde posée face à elle, Greta Thunberg assure qu’elle a
toujours réussi à s’arrêter avant que la situation ne devienne critique, grâce à quelques
signaux d’alerte… très personnels : « Par exemple, si je n’ai plus le temps ou l’énergie de
sortir les poubelles, ça ne va plus. » Elle se dit prudente, mais, ses proches le savent, elle en
fait encore trop.
Il n’est pas rare que des fans campent devant l’appartement de la famille Thunberg, au centre
de Stockholm. Pour se protéger de ces sollicitations constantes, elle a même dû déménager
Depuis quatre ans, la jeune femme fait face à une intense pression. Il n’est pas rare que des
fans campent devant l’appartement de la famille Thunberg, au centre de Stockholm, pour
attirer son attention à coups de pancartes qui célèbrent son engagement ou pour l’encourager
à aller faire le siège du prochain sommet du G20. Pour se protéger de ces sollicitations
constantes, elle a même été contrainte, début 2020, de déménager ailleurs à Stockholm, dans
un petit appartement, loin de chez elle.
Accompagnée de son père, Svante, qui, toutes ces années, lui a consacré son quotidien, elle a
vécu là un an et demi. Ses parents et sa sœur cadette, Beata, 17 ans, sont souvent inquiets :
ses prises de parole lui valent des critiques cinglantes. En France, au printemps 2019,
l’écrivain Pascal Bruckner a par exemple publié une tribune dans Le Figaro titrée « Greta
Thunberg ou la dangereuse propagande de l’infantilisme climatique ». Il y attaquait
l’adolescente et décrivait son visage comme « terriblement angoissant ».
Lire aussi : « J’espère qu’un désaxé va l’abattre » : le président des Amis du Palais de Tokyo
s’en prend à Greta Thunberg sur Facebook
Parfois, ce sont des menaces de mort, envoyées sur les réseaux sociaux ou par la poste, qui lui
sont adressées. Fin 2019, en Suède, un homme de 40 ans a été condamné à une peine de
prison avec sursis et à des travaux d’intérêt général pour l’expédition de lettres dans
lesquelles il menaçait la famille Thunberg de meurtre. Il y racontait aussi l’entraînement de
pitbulls dressés à attaquer des poupées sur le visage desquelles était collée une photo de Greta
Thunberg. « D’autres procédures sont encore en cours », précise son père par téléphone.
La fin des nattes, le rêve d’une vie normale
Lors des événements internationaux où elle est invitée, Greta Thunberg est désormais
protégée par plusieurs gardes du corps. Le reste du temps, elle refuse d’être accompagnée par
un service de sécurité. « Elle craint de ne plus être la même personne si elle accepte »,
justifie Svante. Pour décompresser malgré un emploi du temps surchargé, Greta Thunberg
marche plusieurs heures dans Stockholm et ses forêts avoisinantes. Régulièrement, celle qui a
vécu une adolescence si particulière répète à son père : « Je n’ai jamais voulu devenir
célèbre. »
Greta Thunberg rêve de reprendre la vie normale d’une jeune femme de 19 ans. A l’automne
2021, elle s’est installée dans un nouvel appartement avec quelques amies du même âge,
toutes engagées au sein de Fridays for Future. Avec ses colocataires et d’autres militants, elle
s’est lancée cet été dans un voyage Interrail, ce ticket illimité qui permet aux jeunes adultes
d’emprunter l’ensemble du réseau ferroviaire européen. Un périple de quelques semaines
entre le Royaume-Uni et l’Estonie.
Greta Thunberg, qui a abandonné ses nattes, se camouflait pendant ce voyage derrière un
masque FFP2. Alors qu’elle dormait à même le sol dans une gare perdue au milieu de
l’Allemagne, des gardes de sécurité l’ont virée sans même la reconnaître. « Plusieurs
personnes lui ont fait remarquer qu’elle ressemblait quand même beaucoup à Greta
Thunberg, raconte Svante en riant. Elle niait. »
Diagnostiquée autiste Asperger à l’adolescence, Greta Thunberg a longtemps été harcelée à
l’école et préférait la compagnie des labradors Moses et Roxy à celle de ses congénères. Elle
a découvert l’amitié plus tard, grâce au militantisme. Elle a profité de ses semaines de pause
estivale pour faire le point sur le chemin parcouru pendant ces quatre années intensives et
entièrement consacrées à la lutte contre le réchauffement.
Un combat qui l’a métamorphosée. « Si j’arrive à aller au supermarché aujourd’hui, ça sera
un grand succès », écrivait-elle ainsi en 2017 dans le journal intime qu’elle a relu récemment.
À l’époque, elle craignait la foule. « Je regarde en arrière et je me dis souvent : “Mais
comment j’ai pu gérer tout ça ?” », analyse-t-elle aujourd’hui.
Elle passe désormais tout son temps avec ses amis et, comme la plupart des jeunes, ignore
une partie des textos que lui envoient ses parents. Depuis la rentrée, Greta Thunberg a repris
les cours pour valider sa dernière année de lycée. En parallèle, elle s’est inscrite à l’université
pour suivre quelques sessions sur les relations internationales et le développement durable.
« Surprenant, n’est-ce pas ? », ironise-t-elle, désormais très à l’aise en interview.
Une adolescence dans la tempête
Greta Thunberg ne voudrait pas revivre la tempête des dernières années. Adolescente de
15 ans en parka jaune, elle a soudain été érigée en symbole, grâce à sa pancarte en bois
annonçant, en août 2018, une « skolstrejk för klimatet » (« grève de l’école pour le climat »)
tous les vendredis.
En décembre 2018, dans deux discours coups de poing à la COP24, organisée à Katowice, en
Pologne, la collégienne évoque avec force une « sixième extinction de masse » et critique les
puissants de ce monde, « pas assez matures » pour sauver la planète. « Et, là, je suis passée
dans une autre dimension, raconte-t-elle. Il fallait que je m’adapte, j’étais invitée partout. »
Fin 2019, elle traverse l’océan Atlantique en voilier avec son père et le réalisateur de
documentaire Nathan Grossman, avant de marteler du poing le pupitre de l’ONU en scandant
sa fameuse rhétorique « How dare you ? » (« comment osez-vous ? »), passée depuis à la
postérité. « Comment osez-vous regarder ailleurs et venir ici en disant que vous en faites
assez, quand les politiques et les solutions nécessaires ne sont visibles nulle part ? », articule
froidement la jeune fille, accusant les leaders mondiaux de lui avoir volé ses « rêves et son
enfance ».
Greta Thunberg dans les locaux de son éditeur suédois, le 2 octobre 2022, à Stockholm.
JUUSO WESTERLUND MOMENT/INSTITUTE
Chacune de ses interventions suscite à parts égales critiques virulentes et célébrations de son
audace. Pendant l’année scolaire 2019-2020, où l’adolescente a mis ses études sur pause,
Arnold Schwarzenegger, l’ancien acteur devenu gouverneur de Californie, lui prête une
voiture électrique Tesla pour se déplacer plus facilement à travers l’Amérique.
La star Leonardo DiCaprio pose à ses côtés, tout sourire, sur Instagram. Barack Obama
l’accueille d’un fist bump (un « check » du poing) alors qu’au même moment son successeur
à la Maison Blanche, Donald Trump, se moque d’elle sur les réseaux sociaux. « Greta doit
travailler sur son problème de gestion de la colère avant d’aller voir un bon vieux film avec
un ami ! Détendez-vous, Greta », tweetait l’ancien président américain. Tous les leaders
mondiaux, le pape François inclus, souhaitent alors la rencontrer.
Le poids de l’exclusivité
Greta Thunberg explique aujourd’hui que ces rendez-vous lui ont permis de réaliser
l’ampleur de l’hypocrisie des dirigeants, qui assurent vouloir lutter contre le changement
climatique : « Je pense que le “greenwashing” est l’une des pires menaces actuelles. Les
gens au pouvoir l’utilisent pour donner l’impression qu’ils se bougent alors qu’ils ne font
rien. Cela endort tout le monde au moment où nous devons nous réveiller. »
Elle raconte qu’une des personnes « les plus puissantes au monde », avec qui elle a
longuement discuté en privé, lui a avoué : « Si on avait su ce qu’impliquaient vraiment les
accords de Paris [l’ambitieux accord mondial adopté pendant la COP21, à Paris, en 2015],
on ne l’aurait jamais signé ! » Après quelques hésitations, elle refuse de révéler l’auteur de
cette phrase. La jeune militante sait désormais se faire prudente.
Greta Thunberg a aussi fait face à des critiques au sein de son propre mouvement. Certains
sympathisants de Fridays for Future ont condamné l’attention quasi exclusive accordée à une
Occidentale, blanche et privilégiée. Surtout depuis un incident survenu lors du Forum
économique mondial de Davos, début 2020. La star était présente avec quelques autres
défenseuses de l’environnement. Face à un photographe d’Associated Press (AP), Greta
Thunberg pose aux côtés d’autres membres de Fridays for Future : sa compatriote Isabelle
Axelsson, l’Allemande Luisa Neubauer, la Suisse Loukina Tille et l’Ougandaise Vanessa
Nakate, très active sur le continent africain.
Aujourd’hui, Greta Thunberg explique qu’il faut « passer le micro » à d’autres activistes,
notamment issus de pays moins développés, pour lesquels les conséquences du réchauffement
climatique sont déjà une question de vie ou de mort
Lors de la publication de la photo, cette dernière n’est plus dans le cadre : l’agence l’a
coupée. AP présente publiquement des excuses sur Twitter, après de nombreuses accusations
de racisme. Cet épisode marque le début d’un changement de stratégie au sein du mouvement
international. Aujourd’hui, Greta Thunberg explique qu’il faut « passer le micro » à d’autres
activistes, notamment issus de pays moins développés, pour lesquels les conséquences du
réchauffement climatique sont déjà une question de vie ou de mort.
Ce sont pendant les multiples confinements dus à la pandémie de Covid-19 que le sujet a
commencé à être vraiment débattu en ligne, sur l’application Zoom, où fusaient aussi blagues
et morceaux de guitare. Pour donner davantage de place aux militants du Sud, certains ont
créé une déclinaison du mouvement Fridays for Future, qu’ils intitulent MAPA – Most
Affected People and Areas, « les personnes et les zones les plus affectées ».
Relève et diversification de la lutte
Les slogans évoluent aussi : la limitation des émissions de CO2 dans l’air doit s’accompagner
d’une lutte pour la justice sociale, l’antiracisme et la démocratie. Le groupe MAPA organise
ce qu’il nomme des « stages de décolonisation », auxquels a déjà participé Greta Thunberg.
Les militants affirment vouloir « décoloniser » les points de vue : en fonction du pays
d’origine, se mobiliser en faveur de l’écologie n’implique pas forcément les mêmes méthodes
ni les mêmes risques en cas d’arrestation pendant une action de désobéissance civile.
« Pour citer Vanessa Nakate, les gens en première ligne devraient être en première page,
analyse Greta Thunberg. Sauf que ça ne se passe pas comme ça. » Les tentatives pour faire
émerger de nouvelles figures ne sont pour l’instant pas une grande réussite. En
décembre 2019, pendant la COP25, à Madrid, Greta Thunberg a organisé une conférence de
presse où les journalistes étaient si nombreux qu’ils se sont retrouvés « joue contre joue », se
souvient Alexandra Urisman Otto, reporter climat pour le quotidien suédois Dagens Nyheter.
« Quand Greta a passé le micro à d’autres jeunes, les caméras sont restées sur elle, braquées
sur son visage, alors qu’elle ne parlait même plus », raconte la reporter.
Aujourd’hui, la jeune femme, toujours très sollicitée pour des conférences et autres
événements internationaux, décline les invitations et propose systématiquement une liste
d’autres personnes, disponibles partout dans le monde. « Mais les organisateurs me disent
que, dans ce cas, ils préfèrent n’avoir personne », soupire Greta Thunberg.
Faire émerger d’autres visages est d’autant plus difficile que le mouvement Fridays for
Future ne séduit plus autant qu’à sa création. « La mobilisation pour faire la grève n’est plus
la même », regrette Adélaïde Charlier, 21 ans, figure belge du groupe et proche de Greta
Thunberg. Une partie des jeunes sont passés à d’autres modes de lutte. Virgile Mouquet,
21 ans, recrue française de Fridays for Future intervenue devant l’Assemblée nationale aux
côtés de la Suédoise en 2019, défend ainsi aujourd’hui ses idées en politique. Le jeune
homme a rejoint une liste Europe Écologie-Les Verts (EELV) pour les élections régionales de
juin 2021.
D’autres préfèrent au contraire opter pour plus de désobéissance civile, loin des sages
rassemblements organisés par Greta Thunberg, parfois accusée de manquer de radicalité. À
Stockholm, à partir du 30 septembre et pendant deux jours, douze activistes de divers groupes
étaient ainsi jugés pour avoir bloqué l’autoroute E4, fin août, munis de pancartes sur
l’urgence climatique. Ils ont été accusés de « sabotage », le verdict sera rendu fin octobre.
« Ce n’est pas un sprint, mais un marathon »
En août, Janine O’Keeffe, la cinquantaine, Australienne installée en Suède et ancienne
coordinatrice de Fridays for Future, s’est littéralement collée au bitume d’une route en
Allemagne, avec plusieurs membres d’organisations locales, avant d’être arrêtée puis placée
plusieurs heures en garde à vue. « On est désormais prêts à tout pour le climat ! », affirme-t-
elle dans un café de Stockholm, au côté d’un militant d’Extinction Rebellion. Adélaïde
Charlier, elle, considère toujours Fridays for Future comme « radical », mais précise très
vite : « On ne veut surtout pas être violent ou détruire quoi que ce soit. » Au sein du
mouvement, le degré de désobéissance est un débat permanent.
Greta Thunberg, qui « déteste faire de la politique », réfléchit à la suite de son combat, loin
des projecteurs. Peut-être organisera-t-elle de nouvelles grèves à l’université, qu’elle devrait
intégrer à temps plein l’année prochaine. Elle pourrait aussi agir grâce à la Fondation qui
porte son nom, créée à la fin de l’année 2019.
Comme elle était encore mineure à l’époque, la structure a été lancée par son père et sa mère,
Malena Ernman, célèbre cantatrice suédoise. Elle permet de recueillir les sommes perçues
grâce aux nombreux prix remportés par la jeune militante ces dernières années et ses droits
d’auteur, pour les redistribuer sous forme de dons aux associations de lutte pour le climat.
Greta Thunberg, qui avoue, en souriant, « ne pas être très douée pour demander de l’aide »,
apprécie toutefois l’avis des autres sur son parcours ou sur la stratégie du mouvement. La
Prix Nobel de la paix Malala Yousafzai, 25 ans, jeune militante pakistanaise des droits des
femmes, victime d’une tentative d’assassinat par les talibans en 2012 et devenue l’amie de
Greta Thunberg, lui a donné un conseil précieux : « Prends soin de toi. Parce que ce n’est
pas un sprint, mais un marathon. » Elle assure avoir retenu la leçon.
Il est 12 h 30, Greta Thunberg enfile son poncho imperméable noir pour se protéger d’une
pluie froide et drue et s’apprête à reprendre son vélo pour aller déjeuner avec des amis. Tous
des militants, rencontrés ces dernières années. « Je ne peux pas échapper à l’activisme,
reconnaît-elle. Ou alors très rarement. » En partant, elle glisse qu’elle a, cette année encore,
été invitée à s’exprimer lors de la COP27, organisée du 6 au 18 novembre à Charm El-
Cheikh, en Egypte. Mais, pour la première fois, elle a décliné.

Contenu connexe

Tendances

Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021Joëlle Leconte
 
Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...
Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...
Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...Nicolas Meilhan
 
Quelle est l'énergie du futur?
Quelle est l'énergie du futur?Quelle est l'énergie du futur?
Quelle est l'énergie du futur?Nicolas Meilhan
 
La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...
La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...
La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...Joëlle Leconte
 
L'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergie
L'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergieL'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergie
L'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergieNicolas Meilhan
 
Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021- Vulnerabilité et s...
Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021-  Vulnerabilité et s...Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021-  Vulnerabilité et s...
Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021- Vulnerabilité et s...Joëlle Leconte
 
Jancovici - MIT Media Lab - 23/02/2021
Jancovici - MIT Media Lab -  23/02/2021Jancovici - MIT Media Lab -  23/02/2021
Jancovici - MIT Media Lab - 23/02/2021Joëlle Leconte
 
Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...
  Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...  Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...
Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...Joëlle Leconte
 
La mobilité du futur expliquée à nos enfants
La mobilité du futur expliquée à nos enfantsLa mobilité du futur expliquée à nos enfants
La mobilité du futur expliquée à nos enfantsNicolas Meilhan
 
Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016
Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016
Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016Joëlle Leconte
 
Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...
Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...
Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...Joëlle Leconte
 
Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016
Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016 Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016
Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016 Joëlle Leconte
 
Jancovici's slides at Vivatech - 16/06/2019
Jancovici's slides  at Vivatech - 16/06/2019Jancovici's slides  at Vivatech - 16/06/2019
Jancovici's slides at Vivatech - 16/06/2019Joëlle Leconte
 
Bienvenue dans le Monde d'Après
Bienvenue dans le Monde d'AprèsBienvenue dans le Monde d'Après
Bienvenue dans le Monde d'AprèsNicolas Meilhan
 
Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021
Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021
Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021Joëlle Leconte
 
Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)
Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)
Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)Joëlle Leconte
 
Les limites de la croissance dans un monde fini
Les limites de la croissance dans un monde finiLes limites de la croissance dans un monde fini
Les limites de la croissance dans un monde finiRaphael Jolivet
 
Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...
Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...
Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...Joëlle Leconte
 
La voiture électrique expliquée à nos enfants
La voiture électrique expliquée à nos enfantsLa voiture électrique expliquée à nos enfants
La voiture électrique expliquée à nos enfantsNicolas Meilhan
 

Tendances (20)

Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
 
Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...
Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...
Comment sauver l’industrie automobile française et réduire notre déficit comm...
 
Quelle est l'énergie du futur?
Quelle est l'énergie du futur?Quelle est l'énergie du futur?
Quelle est l'énergie du futur?
 
La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...
La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...
La decroissance est déjà une réalité - Interview de Jean-Marc Jancovici - déc...
 
L'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergie
L'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergieL'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergie
L'économie et la géopolitique revues et corrigées à travers l’énergie
 
Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021- Vulnerabilité et s...
Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021-  Vulnerabilité et s...Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021-  Vulnerabilité et s...
Panser plus de plaies avec moins de moyens - 09/09/2021- Vulnerabilité et s...
 
Jancovici - MIT Media Lab - 23/02/2021
Jancovici - MIT Media Lab -  23/02/2021Jancovici - MIT Media Lab -  23/02/2021
Jancovici - MIT Media Lab - 23/02/2021
 
Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...
  Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...  Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...
Sécheresse : « On ne peut pas soutenir un projet nucléaire sans vouloir qu’...
 
La mobilité du futur expliquée à nos enfants
La mobilité du futur expliquée à nos enfantsLa mobilité du futur expliquée à nos enfants
La mobilité du futur expliquée à nos enfants
 
Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016
Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016
Diaporama conférence de Jancovici à Jussieu - 18/10/2016
 
Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...
Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...
Diaporama de la conférence de Jancovici "L'habitat du futur" au College de Fr...
 
Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016
Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016 Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016
Diaporama Conférence de Jancovici à Lyon - 22 novembre 2016
 
Jancovici's slides at Vivatech - 16/06/2019
Jancovici's slides  at Vivatech - 16/06/2019Jancovici's slides  at Vivatech - 16/06/2019
Jancovici's slides at Vivatech - 16/06/2019
 
Bienvenue dans le Monde d'Après
Bienvenue dans le Monde d'AprèsBienvenue dans le Monde d'Après
Bienvenue dans le Monde d'Après
 
Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021
Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021
Hydrogène : rêve industriel, cauchemar climatique - 19/08/2021
 
Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)
Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)
Diaporama conférence Jancovici 11 mai 2017 Peronnas (Ain)
 
Les limites de la croissance dans un monde fini
Les limites de la croissance dans un monde finiLes limites de la croissance dans un monde fini
Les limites de la croissance dans un monde fini
 
Biomasse Présentation CTRI - Biocarburants liquides de 2e génération
Biomasse Présentation CTRI - Biocarburants liquides de 2e générationBiomasse Présentation CTRI - Biocarburants liquides de 2e génération
Biomasse Présentation CTRI - Biocarburants liquides de 2e génération
 
Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...
Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...
Jancovici : Il était une fois l'énergie, le climat, et la relance post-covid ...
 
La voiture électrique expliquée à nos enfants
La voiture électrique expliquée à nos enfantsLa voiture électrique expliquée à nos enfants
La voiture électrique expliquée à nos enfants
 

Plus de Joëlle Leconte

Partie 2 - Hannah Richie - 7 decembre 2023
Partie 2  - Hannah Richie - 7 decembre 2023Partie 2  - Hannah Richie - 7 decembre 2023
Partie 2 - Hannah Richie - 7 decembre 2023Joëlle Leconte
 
Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...
Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...
Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...Joëlle Leconte
 
L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023
L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023
L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023Joëlle Leconte
 
Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...
Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...
Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...Joëlle Leconte
 
Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...
Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...
Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...Joëlle Leconte
 
Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard - 31 mars 2022
Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard -  31 mars 2022 Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard -  31 mars 2022
Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard - 31 mars 2022 Joëlle Leconte
 
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022Joëlle Leconte
 
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022Joëlle Leconte
 
Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...
Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...
Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...Joëlle Leconte
 
Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020
Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020
Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020Joëlle Leconte
 
Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982
Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982
Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982Joëlle Leconte
 
Cour des comptes 2021- Les choix de production électrique
Cour des comptes 2021- Les choix de production électriqueCour des comptes 2021- Les choix de production électrique
Cour des comptes 2021- Les choix de production électriqueJoëlle Leconte
 
Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...
Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...
Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...Joëlle Leconte
 
Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021
Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021
Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021Joëlle Leconte
 
Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021
Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021
Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021Joëlle Leconte
 
L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021
L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021
L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021Joëlle Leconte
 
« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...
« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...
« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...Joëlle Leconte
 

Plus de Joëlle Leconte (17)

Partie 2 - Hannah Richie - 7 decembre 2023
Partie 2  - Hannah Richie - 7 decembre 2023Partie 2  - Hannah Richie - 7 decembre 2023
Partie 2 - Hannah Richie - 7 decembre 2023
 
Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...
Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...
Energies fossiles : la «demande» ne justifie pas l’inaction climatique - 17/0...
 
L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023
L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023
L’addiction suicidaire de l’humanité aux énergies fossiles - 17/02/2023
 
Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...
Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...
Comment la Macronie a repris en main la vigie française pour le climat - 24/0...
 
Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...
Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...
Remettre en question l'idée que les humains ne sont pas conçus pour résoudre ...
 
Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard - 31 mars 2022
Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard -  31 mars 2022 Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard -  31 mars 2022
Comment le pouvoir a démoli la loi climat - Jade Lindgaard - 31 mars 2022
 
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
 
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne 18/03/2022
 
Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...
Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...
Sur fond de crise ukrainienne les Européens cherchent à réduire leur dépendan...
 
Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020
Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020
Dossier Peuples premiers - Journal Sciences humaines - Aout 2020
 
Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982
Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982
Etats-Unis : l’inflation au plus haut depuis 1982
 
Cour des comptes 2021- Les choix de production électrique
Cour des comptes 2021- Les choix de production électriqueCour des comptes 2021- Les choix de production électrique
Cour des comptes 2021- Les choix de production électrique
 
Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...
Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...
Jean-Marc Jancovici : « Je pousse facilement les étudiants en dehors de leur ...
 
Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021
Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021
Jancovici : Du business sans énergie et sans climat ? - ESCP - 06/09/2021
 
Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021
Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021
Nos bilans carbone - L'Obs - 29/04/2021
 
L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021
L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021
L'agriculture, le climat et l'énergie - Franche-Comté - 19/01/2021
 
« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...
« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...
« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès ...
 

Greta Thunberg, l’impossible légèreté - 14/10/2022

  • 1. https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/10/14/greta-thunberg-l-impossible- legerete_6145725_4500055.html Greta Thunberg, l’impossible légèreté Par Lucas Minisini Publié aujourd’hui à 02h30 Temps de Lecture 13 min. RencontreA 15 ans, elle était érigée en icône de la lutte contre le réchauffement climatique. Une notoriété et un engagement qui lui ont valu honneurs mais aussi critiques. Au bord du burn-out, la Suédoise s’est accordé une trêve il y a deux ans. Elle revient à l’occasion de la sortie du « Grand Livre du climat », dans lequel elle convoque un casting de stars. Avec l’espoir de passer le relais.
  • 2.
  • 3. Greta Thunberg à Stockholm, le 2 octobre. JUUSO WESTERLUND MOMENT/INSTITUTE Parmi les quelques centaines de manifestants présents ce samedi 1er octobre, sur Medborgarplatsen, la « place des citoyens », au sud de Stockholm, Greta Thunberg pourrait presque passer inaperçue. La superstar de la lutte contre le changement climatique brandit une pancarte « antifascisme, antiracisme, féminisme et activisme climatique », au milieu de
  • 4. drapeaux et de banderoles en tout genre réunis lors du rassemblement Stockholm pour la solidarité. Entourée de quelques amis, la Suédoise de 19 ans, en baskets rouges et sac à dos, applaudit et crie avec la foule. Une manière de soutenir les militants antiracistes du groupe Black Lives Matter (« les vies noires comptent ») en pleine performance de slam sur une petite scène et une personne transgenre originaire du Salvador dont la demande d’asile a été refusée trois fois par l’Etat suédois. Pour rencontrer l’une des militantes les plus célèbres de la planète, il a fallu se plier à une contrainte écologique : ne surtout pas prendre l’avion, au bilan carbone trop élevé Et le climat ? Il est expédié en quelques minutes. Trois jeunes femmes, mèches colorées et bonnet sur la tête, appellent à une « solidarité internationale » pour la planète. « We’re unstoppable, another world is possible » (« nous sommes inarrêtables, un autre monde est possible »), s’époumonent ces membres du mouvement Fridays for Future, créé par Greta Thunberg en septembre 2018, année qui l’a vue devenir une icône mondiale. Elles côtoient ce jour-là les spécialistes de la désobéissance civile d’Extinction Rebellion et tous entament un chant en anglais, populaire parmi la jeunesse écolo : « Les gens se soulèveront comme la montée des eaux/Nous allons faire face à la crise… » Sur scène, le nom de Greta Thunberg n’est jamais mentionné. La marche, prévue dans la foulée, va commencer. La militante s’éclipse sans avoir pris la parole. En 2019 : La jeune militante du climat Greta Thunberg désignée personnalité de l’année 2019 par le magazine « Time » Ces deux dernières années, Greta Thunberg a fui la lumière. Elle a limité ses interventions publiques au minimum. L’une des plus récentes remonte au festival de musique de Glastonbury, en juin 2022, dans la campagne anglaise. Elle y a fait une apparition surprise quelques heures avant un concert de la légende Paul McCartney et a parlé de « catastrophe naturelle totale » si aucun changement radical n’avait lieu prochainement. La jeune icône a répété le message fin août, lors d’une performance live du musicien suédois Håkan Hellström, pour dénoncer le manque d’intérêt pour la crise environnementale lors de la campagne des élections parlementaires en Suède. Sur les réseaux sociaux, la réaction du public a été mitigée, dans les urnes aussi. Le Parti de l’environnement-Les Verts (que Greta Thunberg n’a pas explicitement soutenu) n’a remporté que 5,1 % des voix. Les jeunes de 21 à 30 ans ont voté en masse pour les conservateurs et pour les Démocrates de Suède, parti d’extrême droite, quasi muets sur la crise climatique. Sur les plateaux de télévision, qu’elle fréquentait régulièrement lors du succès des grèves de l’école pour le climat, elle préfère céder la place à d’autres personnalités de Fridays for Future. Mieux comprendre le changement climatique Test gratuit Un livre qui scelle son retour
  • 5. Aujourd’hui, la jeune femme effectue son retour médiatique. Elle publie un pavé pédagogique de 500 pages, dont la sortie mondiale dans quinze pays est prévue le 27 octobre, deux mois avant les fêtes de Noël : Le Grand Livre du climat, édité en France par Kero (groupe Hachette). Là encore, elle préfère laisser la parole aux autres, soit une centaine de contributeurs, parmi lesquels de nombreux scientifiques, l’économiste français Thomas Piketty, l’essayiste star Naomi Klein, quelques membres d’ONG, des activistes de pays du Sud et des surprises comme la romancière canadienne Margaret Atwood, autrice de La Servante écarlate. Dans ce livre de synthèse (tiré à 35 000 exemplaires en France), chacun apporte son point de vue sur le drame climatique, résume les avancées dans son champ d’expertise et propose quelques pistes pour tenter de sauver la planète. Dans l’une de ses interventions, qui rythment les différents chapitres, Greta Thunberg écrit, fataliste : « Même si nous mettions en action l’ensemble de nos plans en faveur du climat, nous ne serions pas tirés d’affaire. » « Régulièrement, je devais mettre un coup de frein au bout de quelques mois. Je ne sais pas si j’ai déjà dépassé ma limite, c’est parfois difficile d’y voir clair. » Greta Thunberg Dans une vidéo d’une quinzaine de minutes publiée sur les réseaux sociaux, le 3 septembre, pour annoncer une prochaine grève pour le climat, Greta Thunberg et le militant Andreas Magnusson, 18 ans, soulignent leur fatigue physique et morale. « Si votre espoir repose sur des jeunes au bord du burn-out qui s’occupent du climat après les cours… alors il n’y a plus beaucoup d’espoir », assène-t-elle. Rencontrée un mois plus tard, le 2 octobre, à Stockholm, Greta Thunberg confie avoir déjà été, plusieurs fois, au bord de l’épuisement. « Régulièrement, je devais mettre un coup de frein au bout de quelques mois, précise-t-elle dans un sourire chez Polaris, sa maison d’édition suédoise. Je ne sais pas si j’ai déjà dépassé ma limite, c’est parfois difficile d’y voir clair. » L’interview zéro carbone Pour rencontrer l’une des militantes les plus célèbres de la planète, pressentie pour le prix Nobel de la paix quatre années de suite (depuis 2019), il a fallu se plier à quelques exigences. D’abord, une contrainte écologique : ne surtout pas prendre l’avion, au bilan carbone trop élevé. Autrement dit, rejoindre la Suède en train, soit environ vingt-quatre heures de trajet entre Paris et Stockholm, en passant par Hambourg, en Allemagne, avant quatre changements à travers le Danemark, et trois heures de retard pour la dernière liaison, Malmö-Stockholm. Le photographe Juuso Westerlund, originaire d’Helsinki, a lui dû relier la Finlande et la Suède à bord d’un bateau de croisière de nuit, animé par des soirées turbulentes dues à la vente d’alcool à bas prix.
  • 6.
  • 7. Pour décompresser malgré un emploi du temps surchargé, la jeune militante a l’habitude de marcher plusieurs heures dans Stockholm et ses forêts avoisinantes. JUUSO WESTERLUND MOMENT/INSTITUTE Une fois sur place, un employé surprotecteur de la maison d’édition suédoise veille à ce que l’entretien ne dépasse surtout pas le temps imparti : « Je me demande comment elle peut
  • 8. porter tout ce poids sur ses épaules… », justifie-t-il. En chemise bleue rayée, les cheveux ramenés en queue-de-cheval, une gourde posée face à elle, Greta Thunberg assure qu’elle a toujours réussi à s’arrêter avant que la situation ne devienne critique, grâce à quelques signaux d’alerte… très personnels : « Par exemple, si je n’ai plus le temps ou l’énergie de sortir les poubelles, ça ne va plus. » Elle se dit prudente, mais, ses proches le savent, elle en fait encore trop. Il n’est pas rare que des fans campent devant l’appartement de la famille Thunberg, au centre de Stockholm. Pour se protéger de ces sollicitations constantes, elle a même dû déménager Depuis quatre ans, la jeune femme fait face à une intense pression. Il n’est pas rare que des fans campent devant l’appartement de la famille Thunberg, au centre de Stockholm, pour attirer son attention à coups de pancartes qui célèbrent son engagement ou pour l’encourager à aller faire le siège du prochain sommet du G20. Pour se protéger de ces sollicitations constantes, elle a même été contrainte, début 2020, de déménager ailleurs à Stockholm, dans un petit appartement, loin de chez elle. Accompagnée de son père, Svante, qui, toutes ces années, lui a consacré son quotidien, elle a vécu là un an et demi. Ses parents et sa sœur cadette, Beata, 17 ans, sont souvent inquiets : ses prises de parole lui valent des critiques cinglantes. En France, au printemps 2019, l’écrivain Pascal Bruckner a par exemple publié une tribune dans Le Figaro titrée « Greta Thunberg ou la dangereuse propagande de l’infantilisme climatique ». Il y attaquait l’adolescente et décrivait son visage comme « terriblement angoissant ». Lire aussi : « J’espère qu’un désaxé va l’abattre » : le président des Amis du Palais de Tokyo s’en prend à Greta Thunberg sur Facebook Parfois, ce sont des menaces de mort, envoyées sur les réseaux sociaux ou par la poste, qui lui sont adressées. Fin 2019, en Suède, un homme de 40 ans a été condamné à une peine de prison avec sursis et à des travaux d’intérêt général pour l’expédition de lettres dans lesquelles il menaçait la famille Thunberg de meurtre. Il y racontait aussi l’entraînement de pitbulls dressés à attaquer des poupées sur le visage desquelles était collée une photo de Greta Thunberg. « D’autres procédures sont encore en cours », précise son père par téléphone. La fin des nattes, le rêve d’une vie normale Lors des événements internationaux où elle est invitée, Greta Thunberg est désormais protégée par plusieurs gardes du corps. Le reste du temps, elle refuse d’être accompagnée par un service de sécurité. « Elle craint de ne plus être la même personne si elle accepte », justifie Svante. Pour décompresser malgré un emploi du temps surchargé, Greta Thunberg marche plusieurs heures dans Stockholm et ses forêts avoisinantes. Régulièrement, celle qui a vécu une adolescence si particulière répète à son père : « Je n’ai jamais voulu devenir célèbre. » Greta Thunberg rêve de reprendre la vie normale d’une jeune femme de 19 ans. A l’automne 2021, elle s’est installée dans un nouvel appartement avec quelques amies du même âge, toutes engagées au sein de Fridays for Future. Avec ses colocataires et d’autres militants, elle s’est lancée cet été dans un voyage Interrail, ce ticket illimité qui permet aux jeunes adultes
  • 9. d’emprunter l’ensemble du réseau ferroviaire européen. Un périple de quelques semaines entre le Royaume-Uni et l’Estonie. Greta Thunberg, qui a abandonné ses nattes, se camouflait pendant ce voyage derrière un masque FFP2. Alors qu’elle dormait à même le sol dans une gare perdue au milieu de l’Allemagne, des gardes de sécurité l’ont virée sans même la reconnaître. « Plusieurs personnes lui ont fait remarquer qu’elle ressemblait quand même beaucoup à Greta Thunberg, raconte Svante en riant. Elle niait. » Diagnostiquée autiste Asperger à l’adolescence, Greta Thunberg a longtemps été harcelée à l’école et préférait la compagnie des labradors Moses et Roxy à celle de ses congénères. Elle a découvert l’amitié plus tard, grâce au militantisme. Elle a profité de ses semaines de pause estivale pour faire le point sur le chemin parcouru pendant ces quatre années intensives et entièrement consacrées à la lutte contre le réchauffement. Un combat qui l’a métamorphosée. « Si j’arrive à aller au supermarché aujourd’hui, ça sera un grand succès », écrivait-elle ainsi en 2017 dans le journal intime qu’elle a relu récemment. À l’époque, elle craignait la foule. « Je regarde en arrière et je me dis souvent : “Mais comment j’ai pu gérer tout ça ?” », analyse-t-elle aujourd’hui. Elle passe désormais tout son temps avec ses amis et, comme la plupart des jeunes, ignore une partie des textos que lui envoient ses parents. Depuis la rentrée, Greta Thunberg a repris les cours pour valider sa dernière année de lycée. En parallèle, elle s’est inscrite à l’université pour suivre quelques sessions sur les relations internationales et le développement durable. « Surprenant, n’est-ce pas ? », ironise-t-elle, désormais très à l’aise en interview. Une adolescence dans la tempête Greta Thunberg ne voudrait pas revivre la tempête des dernières années. Adolescente de 15 ans en parka jaune, elle a soudain été érigée en symbole, grâce à sa pancarte en bois annonçant, en août 2018, une « skolstrejk för klimatet » (« grève de l’école pour le climat ») tous les vendredis. En décembre 2018, dans deux discours coups de poing à la COP24, organisée à Katowice, en Pologne, la collégienne évoque avec force une « sixième extinction de masse » et critique les puissants de ce monde, « pas assez matures » pour sauver la planète. « Et, là, je suis passée dans une autre dimension, raconte-t-elle. Il fallait que je m’adapte, j’étais invitée partout. » Fin 2019, elle traverse l’océan Atlantique en voilier avec son père et le réalisateur de documentaire Nathan Grossman, avant de marteler du poing le pupitre de l’ONU en scandant sa fameuse rhétorique « How dare you ? » (« comment osez-vous ? »), passée depuis à la postérité. « Comment osez-vous regarder ailleurs et venir ici en disant que vous en faites assez, quand les politiques et les solutions nécessaires ne sont visibles nulle part ? », articule froidement la jeune fille, accusant les leaders mondiaux de lui avoir volé ses « rêves et son enfance ».
  • 10.
  • 11. Greta Thunberg dans les locaux de son éditeur suédois, le 2 octobre 2022, à Stockholm. JUUSO WESTERLUND MOMENT/INSTITUTE Chacune de ses interventions suscite à parts égales critiques virulentes et célébrations de son audace. Pendant l’année scolaire 2019-2020, où l’adolescente a mis ses études sur pause,
  • 12. Arnold Schwarzenegger, l’ancien acteur devenu gouverneur de Californie, lui prête une voiture électrique Tesla pour se déplacer plus facilement à travers l’Amérique. La star Leonardo DiCaprio pose à ses côtés, tout sourire, sur Instagram. Barack Obama l’accueille d’un fist bump (un « check » du poing) alors qu’au même moment son successeur à la Maison Blanche, Donald Trump, se moque d’elle sur les réseaux sociaux. « Greta doit travailler sur son problème de gestion de la colère avant d’aller voir un bon vieux film avec un ami ! Détendez-vous, Greta », tweetait l’ancien président américain. Tous les leaders mondiaux, le pape François inclus, souhaitent alors la rencontrer. Le poids de l’exclusivité Greta Thunberg explique aujourd’hui que ces rendez-vous lui ont permis de réaliser l’ampleur de l’hypocrisie des dirigeants, qui assurent vouloir lutter contre le changement climatique : « Je pense que le “greenwashing” est l’une des pires menaces actuelles. Les gens au pouvoir l’utilisent pour donner l’impression qu’ils se bougent alors qu’ils ne font rien. Cela endort tout le monde au moment où nous devons nous réveiller. » Elle raconte qu’une des personnes « les plus puissantes au monde », avec qui elle a longuement discuté en privé, lui a avoué : « Si on avait su ce qu’impliquaient vraiment les accords de Paris [l’ambitieux accord mondial adopté pendant la COP21, à Paris, en 2015], on ne l’aurait jamais signé ! » Après quelques hésitations, elle refuse de révéler l’auteur de cette phrase. La jeune militante sait désormais se faire prudente. Greta Thunberg a aussi fait face à des critiques au sein de son propre mouvement. Certains sympathisants de Fridays for Future ont condamné l’attention quasi exclusive accordée à une Occidentale, blanche et privilégiée. Surtout depuis un incident survenu lors du Forum économique mondial de Davos, début 2020. La star était présente avec quelques autres défenseuses de l’environnement. Face à un photographe d’Associated Press (AP), Greta Thunberg pose aux côtés d’autres membres de Fridays for Future : sa compatriote Isabelle Axelsson, l’Allemande Luisa Neubauer, la Suisse Loukina Tille et l’Ougandaise Vanessa Nakate, très active sur le continent africain. Aujourd’hui, Greta Thunberg explique qu’il faut « passer le micro » à d’autres activistes, notamment issus de pays moins développés, pour lesquels les conséquences du réchauffement climatique sont déjà une question de vie ou de mort Lors de la publication de la photo, cette dernière n’est plus dans le cadre : l’agence l’a coupée. AP présente publiquement des excuses sur Twitter, après de nombreuses accusations de racisme. Cet épisode marque le début d’un changement de stratégie au sein du mouvement international. Aujourd’hui, Greta Thunberg explique qu’il faut « passer le micro » à d’autres activistes, notamment issus de pays moins développés, pour lesquels les conséquences du réchauffement climatique sont déjà une question de vie ou de mort. Ce sont pendant les multiples confinements dus à la pandémie de Covid-19 que le sujet a commencé à être vraiment débattu en ligne, sur l’application Zoom, où fusaient aussi blagues et morceaux de guitare. Pour donner davantage de place aux militants du Sud, certains ont créé une déclinaison du mouvement Fridays for Future, qu’ils intitulent MAPA – Most Affected People and Areas, « les personnes et les zones les plus affectées ».
  • 13. Relève et diversification de la lutte Les slogans évoluent aussi : la limitation des émissions de CO2 dans l’air doit s’accompagner d’une lutte pour la justice sociale, l’antiracisme et la démocratie. Le groupe MAPA organise ce qu’il nomme des « stages de décolonisation », auxquels a déjà participé Greta Thunberg. Les militants affirment vouloir « décoloniser » les points de vue : en fonction du pays d’origine, se mobiliser en faveur de l’écologie n’implique pas forcément les mêmes méthodes ni les mêmes risques en cas d’arrestation pendant une action de désobéissance civile. « Pour citer Vanessa Nakate, les gens en première ligne devraient être en première page, analyse Greta Thunberg. Sauf que ça ne se passe pas comme ça. » Les tentatives pour faire émerger de nouvelles figures ne sont pour l’instant pas une grande réussite. En décembre 2019, pendant la COP25, à Madrid, Greta Thunberg a organisé une conférence de presse où les journalistes étaient si nombreux qu’ils se sont retrouvés « joue contre joue », se souvient Alexandra Urisman Otto, reporter climat pour le quotidien suédois Dagens Nyheter. « Quand Greta a passé le micro à d’autres jeunes, les caméras sont restées sur elle, braquées sur son visage, alors qu’elle ne parlait même plus », raconte la reporter. Aujourd’hui, la jeune femme, toujours très sollicitée pour des conférences et autres événements internationaux, décline les invitations et propose systématiquement une liste d’autres personnes, disponibles partout dans le monde. « Mais les organisateurs me disent que, dans ce cas, ils préfèrent n’avoir personne », soupire Greta Thunberg. Faire émerger d’autres visages est d’autant plus difficile que le mouvement Fridays for Future ne séduit plus autant qu’à sa création. « La mobilisation pour faire la grève n’est plus la même », regrette Adélaïde Charlier, 21 ans, figure belge du groupe et proche de Greta Thunberg. Une partie des jeunes sont passés à d’autres modes de lutte. Virgile Mouquet, 21 ans, recrue française de Fridays for Future intervenue devant l’Assemblée nationale aux côtés de la Suédoise en 2019, défend ainsi aujourd’hui ses idées en politique. Le jeune homme a rejoint une liste Europe Écologie-Les Verts (EELV) pour les élections régionales de juin 2021. D’autres préfèrent au contraire opter pour plus de désobéissance civile, loin des sages rassemblements organisés par Greta Thunberg, parfois accusée de manquer de radicalité. À Stockholm, à partir du 30 septembre et pendant deux jours, douze activistes de divers groupes étaient ainsi jugés pour avoir bloqué l’autoroute E4, fin août, munis de pancartes sur l’urgence climatique. Ils ont été accusés de « sabotage », le verdict sera rendu fin octobre. « Ce n’est pas un sprint, mais un marathon » En août, Janine O’Keeffe, la cinquantaine, Australienne installée en Suède et ancienne coordinatrice de Fridays for Future, s’est littéralement collée au bitume d’une route en Allemagne, avec plusieurs membres d’organisations locales, avant d’être arrêtée puis placée plusieurs heures en garde à vue. « On est désormais prêts à tout pour le climat ! », affirme-t- elle dans un café de Stockholm, au côté d’un militant d’Extinction Rebellion. Adélaïde Charlier, elle, considère toujours Fridays for Future comme « radical », mais précise très vite : « On ne veut surtout pas être violent ou détruire quoi que ce soit. » Au sein du mouvement, le degré de désobéissance est un débat permanent.
  • 14. Greta Thunberg, qui « déteste faire de la politique », réfléchit à la suite de son combat, loin des projecteurs. Peut-être organisera-t-elle de nouvelles grèves à l’université, qu’elle devrait intégrer à temps plein l’année prochaine. Elle pourrait aussi agir grâce à la Fondation qui porte son nom, créée à la fin de l’année 2019. Comme elle était encore mineure à l’époque, la structure a été lancée par son père et sa mère, Malena Ernman, célèbre cantatrice suédoise. Elle permet de recueillir les sommes perçues grâce aux nombreux prix remportés par la jeune militante ces dernières années et ses droits d’auteur, pour les redistribuer sous forme de dons aux associations de lutte pour le climat. Greta Thunberg, qui avoue, en souriant, « ne pas être très douée pour demander de l’aide », apprécie toutefois l’avis des autres sur son parcours ou sur la stratégie du mouvement. La Prix Nobel de la paix Malala Yousafzai, 25 ans, jeune militante pakistanaise des droits des femmes, victime d’une tentative d’assassinat par les talibans en 2012 et devenue l’amie de Greta Thunberg, lui a donné un conseil précieux : « Prends soin de toi. Parce que ce n’est pas un sprint, mais un marathon. » Elle assure avoir retenu la leçon. Il est 12 h 30, Greta Thunberg enfile son poncho imperméable noir pour se protéger d’une pluie froide et drue et s’apprête à reprendre son vélo pour aller déjeuner avec des amis. Tous des militants, rencontrés ces dernières années. « Je ne peux pas échapper à l’activisme, reconnaît-elle. Ou alors très rarement. » En partant, elle glisse qu’elle a, cette année encore, été invitée à s’exprimer lors de la COP27, organisée du 6 au 18 novembre à Charm El- Cheikh, en Egypte. Mais, pour la première fois, elle a décliné.