valmiki's daughter

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valmiki's daughter

  1. 1. Université de Montréal Traduction d’extraits tirés de Valmiki’s Daughter De Shani Mootoo par Laurie Stein Département de linguistique et de traduction Faculté des arts et des sciences Travail dirigé présenté à la Faculté des études supérieures en vue de l’obtention de la M.A. en traduction option « Traduction professionnelle anglais-français » Août 2015 ©LaurieStein, 2015 Université de Montréal Faculté des arts et des sciences 1
  2. 2. Département de linguistique et de traduction Ce travail dirigé intitulé : Traduire l’oralité de Valmiki’s Daughter, entre créolisation et création présenté par : Laurie Stein a été évalué par un jury composé des personnes suivantes : directrice Judith Lavoie deuxième lecteur ………………………………………. Août 2015 2
  3. 3. Table des matières • Introduction • Comment traduire la « créolité », et pourquoi ? • L’approche bermanienne : théorie et pratique • Quand il s’agit de créer une langue d’arrivée • Compensation de créolisation par glissement sur une autre partie du discours • Quelques exemples de créations « créolisantes » avec particularités d’ordre graphique ou grammatical • Traduire le non-verbal • Traduction française • Texte anglais • Bibliographie 3
  4. 4. 4
  5. 5. Introduction : Pour le projet de traduction de fin de maîtrise, mon choix s’est porté sur la nouvelle Valmiki’s Daughter de Shani Mootoo. Ce roman publié en 2008 est le cinquième de l’auteure canadienne, née en Irlande et élevée en République de Trinité-et-Tobago. Valmiki’s Daughter nous transporte ainsi dans les Caraïbes contemporaines. Shani Mootoo nous fait visiter l’île de Trinité, où elle a passé toute son enfance avant d’émigrer vers le Canada, à l’âge de dix-neuf ans. L’auteure nous dépeint plus particulièrement San Fernando, la plus grande ville du pays. Elle en dresse un portrait extrêmement détaillé, en levant le rideau sur ses attraits comme sur ses zones d’ombres. Shani Mootoo nous présente ainsi en toute transparence la culture trinidadienne, nous faisant tantôt découvrir une cuisine riche, tantôt ouvrir les yeux sur la précarité et les tensions sociales locales qui entourent la sexualité, le politiquement correct et la notion de normalité dans une société conservatrice et paradoxalement faite de faux-semblants. La perception de l’homosexualité et son acceptation, aussi bien par les personnes homosexuelles que par leur entourage plus ou moins proche, est un des thèmes de prédilection de Shani Mootoo. Or, on sait l’homophobie fortement ancrée dans les Caraïbes, et je m’avancerais même à dire que cela semble être récurrent dans de nombreuses communautés insulaires. En effet, les populations des îles, au même titre que celles des villages, représentent souvent de petites communautés dans lesquelles tout se sait très vite et où l’on juge très facilement son voisin. Étant moi-même originaire d’une île, de Polynésie française cette fois, je me suis surprise au fil de la lecture de ce roman à trouver des ressemblances plus que troublantes entre les îles de Trinité et de Tahiti. J’avais l’impression d’être chez moi entre les lignes de Shani Mootoo. Et pas toujours pour le mieux. Dans les Caraïbes, plusieurs États ou territoires autonomes répriment l’homosexualité, que beaucoup considèrent encore aujourd’hui comme un acte illégal. En 2009, le gouvernement de la République de Trinité-et-Tobago allait par exemple jusqu’à réaffirmer son opposition aux relations homosexuelles ainsi qu’au mariage entre personnes du même sexe. 5
  6. 6. Auteure engagée, Shani Mootoo se confie dans une publication spéciale pour le National Post : “Yes, I’d love to change society, the world, even, but when I began writing I had no idea that anyone might think a writer could accomplish this with one book, let alone be charged with such a task.[…] In the end, do I expect or want to change my reader? A change, some flicker of recognition or understanding, may or may not happen, and I have no control over that. But like a child who makes a drawing and fills in areas, rather roughly, with bright colours, I want to run up to people and say, Look, read this, this is what I did today. Even when the story is a sad one, I want to know if it took you somewhere else, and if, in some very deep interior way, you enjoyed it. If you were changed by it, I suspect you were already hungry for the story.” [Proposition de traduction] « Bien sûr, j’aimerais être capable de changer notre société, de changer le monde, même! Mais lorsque j’ai commencé à écrire, j’étais loin de penser que quiconque puisse imaginer changer le monde grâce à un seul livre. Je n’aurais même jamais eu l’audace de penser qu’une telle tâche puisse être confiée à un écrivain […] En fin de compte, est-ce que j’espère changer mon lecteur ? Est-ce que c’est ça mon ambition ? Un changement peut s’opérer. Peut-être un semblant de reconnaissance ou de compréhension. Et je n’ai aucun contrôle là-dessus. Seulement, comme une enfant qui vient de dessiner quelque chose d’un trait plutôt grossier puis colorie avec des couleurs vives, je veux courir vers les gens pour leur dire : « Regardez! Voilà, c’est ça que j’ai écrit aujourd’hui. » Même s’il s’agit d’une histoire triste. Tout ce que je veux, c’est savoir si elle vous a fait voyager, si elle est venue vous chercher, si elle vous a plu. Pour ce qui est de savoir si en plus l’histoire vous a changé… Je dirais qu’à ce moment-là c’est parce que vous l’attendiez déjà, cette histoire. » C’était décidé : les thèmes de l’homophobie et des pressions sociales comme familiales (récurrents chez l’auteure), combinés aux particularités de style du parler trinidadien en littérature correspondaient à ce que je voulais réaliser pour ce projet de fin de maîtrise. Première partie : Comment traduire la « créolité », et pourquoi ? En effet, trouver un texte qui appartienne à la littérature créolisée était pour moi le 6
  7. 7. critère sur lequel je ne pouvais faire l’impasse pour ce projet de fin de maîtrise. Je me suis essayée pour la première fois à traduire ce que j’appellerai de l’anglais « à saveur créole » lors d’un cours de traduction littéraire suivi à l’Université de Montréal au semestre d’hiver 2014. La littérature créolisée, aussi bien en français qu’en anglais, m’a toujours beaucoup intéressée. Lors du cours intitulé Traduction littéraire et comparée, dispensé par Madame Hélène Buzelin, mon choix s’était donc tout naturellement porté sur la nouvelle de Samuel Selvon : Eraser’s Dilemma. Cette nouvelle faisait partie du recueil dans lequel chaque groupe d’étudiants devaient choisir un texte sur lequel travailler pour le projet de fin de session. Dans le recueil de nouvelles Ways of sunlight (1958), Samuel Selvon utilise le créole caribéen, que de nombreux spécialistes langagiers considèrent encore à l’époque comme un simple dialecte qui se définit par rapport à l’anglais traditionnel. Samuel Selvon a donné à ce créole ses lettres de noblesse en le propulsant au rang de langue officielle à travers ses écrits. L’auteur trinidadien utilisait cette langue pour véhiculer l’identité caribéenne au travers de textes « métissés », et les critiques l’ont salué pour ses innovations linguistiques car il a réussi à modifier le créole de sorte qu’il soit compris par tous les lecteurs anglophones. C’était ainsi une façon d’ouvrir les lecteurs à un autre espace de langue en leur faisant vivre l’expérience de l’étrangeté et de l’étranger. Je dois préciser que pour mon projet de travail dirigé de fin de maîtrise, j’avais premièrement porté mon choix sur le roman Cereus Blooms at Night, également rédigé par l’auteure trinidadienne Shani Mootoo. En plus d’apprécier particulièrement l’histoire de ce roman, l’ouvrage correspondait à mes attentes puisqu’il me proposait donc des défis de traduction et de créolisation du texte d’arrivée. Néanmoins, j’ai rapidement dû changer mes plans lorsque j’ai réalisé qu’une traduction française était déjà parue : Fleur de nuit. Mais après avoir découvert la plume de Shani Mootoo, je ne pouvais me résoudre à continuer mes recherches pour un autre écrivain. Son style, tout comme les thèmes qui composent son œuvre, ont éveillé en moi un mélange de curiosité et de motivation. Je voulais relever ce défi. Tout comme son compatriote indo-trinidadien Samuel Selvon, que les critiques saluaient pour ses innovations linguistiques, Shani Mooto réussit à faire coïncider deux mondes pour que le créole soit compris des lecteurs anglophones. Ou disons plutôt pour que les lecteurs anglophones aient l’impression de lire du créole. 7
  8. 8. Deuxième partie : L’approche bermanienne : théorie et pratique Pour un texte hybride comme celui de Shani Mootoo, qui mêle anglais traditionnel et langue créolisée, il m’a d’abord semblé pertinent de traduire à la lumière des principes énoncés par Antoine Berman dans son ouvrage La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain. Dans ce texte de 1991, Antoine Berman rappelle que les traducteurs vers le français ont presque toujours traduit de façon ethnocentrique. Cette démarche était certainement motivée par le désir d’obtenir un texte qui ne laisse jamais paraître sa nature de traduction. On voulait ainsi donner au lecteur l’impression de lire une œuvre initialement écrite en français. Or, Antoine Berman s’oppose à ce modèle et propose une nouvelle démarche traductive qui définit la traduction comme une épreuve destinée à nous ouvrir à l’œuvre dans sa pure étrangeté. Selon Berman pour que la traduction soit éthique, elle doit être fidèle à la lettre, c'est-à- dire qu’elle se concentre à traduire le sens tout en s’efforçant de conserver la forme. Il identifie ainsi un nombre de tendances déformantes qui compliquent la tâche de celui qui traduit vers le français une langue de départ dans laquelle l’oralité et le vernaculaire dominent. De cette façon, les tendances de traduction ethnocentrique et antivernaculaire dont le traducteur doit essentiellement se méfier seraient : - la destruction des réseaux vernaculaires ou leur éxotisation : Antoine Berman affirme que toute grande prose est enracinée dans le langage vernaculaire et qu’il considère l’effacement des vernaculaires comme une atteinte très grave à la textualité de l’œuvre. - la destruction des locutions et des idiotismes : la prose abonde en images, locutions, tournures et proverbes dont la plupart véhiculent un sens ou une expérience. Antoine Berman considère que remplacer un idiotisme par un équivalent est une démarche ethnocentrique qui pourrait aboutir à une absurdité si elle est répétée plusieurs fois. - la rationalisation porte au premier chef sur les structures syntaxiques de l’original, par exemple sur la ponctuation. Elle vise à débarrasser le texte de son imperfection et de ces lourdeurs (répétitions, par exemple). 8
  9. 9. En effet, je suis d’avis qu’il aurait été dommage de se contenter de traduire le sens de Valmiki’s daughter sans s’inquiéter de sa forme. Comme Antoine Berman le préconise, il me tenait à cœur de conserver la polylogie informe de ce roman. Toutefois, en commençant à traduire, j’ai réalisé à quel point la traduction selon l’approche bermanienne, (approche mettant en garde contre la destruction ou l’éxotisation des réseaux vernaculaires), est une entreprise ardue dans le cas du texte de Shani Motoo. En effet, plusieurs difficultés se posent au traducteur devant un texte qui se distingue de la sorte par l’utilisation d’une langue métissée, par sa musicalité, et par ses structures syntaxiques peu communes. Je me dois quand même de préciser que les difficultés que j’ai pu rencontrer ne sont absolument pas comparables à celles, j’imagine, auxquelles un traducteur non- francophone ou francophone « continental » (j’entends par là qui ne parle pas un français des îles) aurait pu se heurter. Tout d’abord, il semble évident que traduire de l’anglais créolisé en français représente une tâche moins ardue que de le traduire vers une autre langue. En effet les francophones disposent de nombreux termes créoles à base française. De surcroît, je pense qu’avoir grandi sur une île m’aura beaucoup aidée non seulement à comprendre certaines références mais m’aura aussi permis de ressentir une familiarité envers ce mode de vie. J’estime que sans pour autant parler créole, ma connaissance du français d’outre- mer m’aura aidée pour les étapes de compréhension, de traduction et de créolisation du texte. Troisième partie : quand il s’agit de créer une langue d’arrivée De prime abord, il peut sembler difficile de faire du Shani Mootoo en français. La solution qui s’offrait à moi était donc de recréer ce métissage linguistique mais à dose homéopathique pour assurer la lisibilité du texte traduit. Mon défi n’était donc pas de créer un texte métissé, mais bel et bien de rendre compréhensible le texte d’arrivée une fois qu’il était créolisé. Mon ambition était de faire en sorte que le lecteur soit capable de tout comprendre en savourant par la même, un texte différent de par une musicalité et des structures syntaxiques peu ordinaires. 9
  10. 10. Comment ne pas penser alors au style de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant dans Le Bataillon Créole : (Guerre de 1914 :1918) (entre autres). Je me souvenais encore de ce français créolisé sans cesse rythmé de néologismes éblouissants qui font sa signature. Même si la créolisation du texte cible représentait un défi, il ne m’a pas été si difficile que cela de trouver des moyens de créer une langue respectant l’étrangeté présente dans le texte source. Bien loin de prétendre pouvoir rédiger en créole, j’ai donc naturellement opté pour un dialecte artificiel, bricolé de toutes pièces au moyen de néologismes et renforcé de quelques termes issus de différents créoles français (créoles martiniquais, guadeloupéen ou encore mauricien). Ici, il ne s’agit pas de créole à base française, mais bel et bien d’une langue créée pour ce projet de traduction. Je trouvais intéressants les allers-retours empruntés par Shani Motoo entre anglais traditionnel et langue créolisée comme l’on passe de la voix du narrateur aux discours des différents personnages. Ainsi, Valmiki Krishnu s’exprime toujours en anglais traditionnel, qu’il soit jeune enfant (fils d’un homme d’affaires) ou adulte (exerçant alors la médecine). Ici, le discours sert donc encore une fois d’indicateur de statut social, qui permet au lecteur de situer un personnage dans l’histoire et par rapport aux autres. Quatrième partie : Compensation de créolisation par glissement sur une autre partie du discours Les particularités syntaxiques, et je choisis volontairement de ne pas parler ici de fautes de syntaxe, mises en place par Shani Mootoo en anglais ne pouvaient selon moi pas être rendues de la même façon en français. Effectivement, l’anglais peut se permettre plus de libertés langagières là où le français, travaillé de manière similaire, tomberait très vite dans le cliché du parler « petit-nègre ». En français, on court très facilement le risque de tomber dans des stéréotypes péjoratifs, comme ceux prétendument véhiculés par la bande dessinée taxée de racisme d’Hergé : Tintin au Congo. Il est question entre autre de la fameuse réplique d’un personnage congolais s’exprimant dans un français approximatif : « Li missié blanc très malin ». On se rappellera aussi le célèbre slogan publicitaire « y’ a bon Banania » critiqué à juste titre car considéré comme porteur de stéréotypes racistes doublés d’une symbolique colonialiste. 10
  11. 11. Je considère que le créole anglais, comme l’anglais créolisé, ne sont jamais à considérer dans un rapport hiérarchique avec l’anglais traditionnel mais bel et bien dans un rapport d’horizontalité, en tant que langues à part entière. Il n’y a donc pas de sous-langues ou de mauvais anglais. Logiquement, la traduction française se devait de respecter cette différence sans pour autant que l’on puisse appliquer l’étrangeté aux mêmes endroits dans la phrase. Tout était une question d’équilibre. J’ai ainsi souvent opté pour un procédé de compensation par glissement en reportant la « touche créole » à un autre endroit dans la phrase. Par exemple, lorsque dans le texte de Shani Mootoo la prononciation du personnage de M. Deoraj Deosaran est mise en évidence à la fois au moyen d’une « graphique phonétique » et de particularités syntaxiques et grammaticales, comme dans la phrase suivante : “he so licle and walking two mile one way to reach he school barefoot” (page 30) Là où l’anglais traditionnel pourrait être formulé de cette manière, par exemple : • him, so small and barefoot, walking two miles to reach his school. J’ai choisi non pas de traduire en reportant les particularités stylistiques exactement aux mêmes parties dans le discours, ce qui aurait pu ressembler à la phrase suivante : • il très p’tit et marchant trois kilomètre l’aller pour se rendre au école pieds nus. Mais je suis plutôt arrivée à la solution ci-dessous, à savoir une solution de traduction qui se démarque en effectuant un glissement des particularismes sur une autre partie du discours. Cela, tout en veillant à « équilibrer » le tout, comme s’il convenait de respecter un certain « degré » de créolisation. Ainsi, dans la traduction française que je propose, M. Deoraj Deosaran se souviendra alors comment, dans son enfance, il était : - [ce] toupetit gars qui devait marcher plus de trois kilomètres pour aller à lékol, nipié-sans-chaussures. Dans la phrase ci-dessus, j’ai d’abord opté pour l’emploi d’un néologisme, en proposant une contraction des mots « tout » et « petit ». J’ai aussi décidé d’orthographier « kilomètres » au pluriel, là où « mile » était rédigé au singulier. Je justifierai ce choix parce qu’à mon sens, l’élision du pluriel n’offre absolument pas le même effet dans les deux 11
  12. 12. langues, l’absence du « s » ne se remarquant pas à l’oral en français quand il s’agit justement d’une spécificité de prononciation en anglais. J’ai ensuite utilisé deux termes créoles, « nipié » (pieds-nus) et « lékol » (transparent), répertoriés dans un lexique électronique français-créole tenu à jour par l’auteur et enseignant martiniquais, Jean- Pierre Arsaye. Au terme créole « nipié » déjà existant, j’ai choisi, pour différentes raisons, de rajouter les mots « sans-chaussures » reliés par des traits d’union. Premièrement il s’agissait selon moi de conforter le lecteur dans sa compréhension supposément évidente du mot créole « nipié ». Deuxièmement, parce qu’en anglais, il s’agit d’un passage qui nous offre le point de vue d’un médecin, Valmiki Krishnu, inattentif et impatient face au flot verbal incessant de son patient, un homme âgé, au discours rébarbatif et extrêmement détaillé. Détails qui à cet instant de l’intrigue paraissent clairement inutiles au docteur dans son travail de diagnostic, en plus de l’ennuyer sérieusement. De cette façon, je cherchais à recréer la même impression de redondance dans le discours du patient en ajoutant plus de mots que nécessaire. Le style de Raphaël Confiant, comme celui de la traductrice Hélène Devaux-Minie dans L’ascension de Moïse, m’ont offert une piste. Je pouvais parfois emprunter des formules aux différents créoles français, employer des expressions archaïques, faire preuve de créativité en contractant deux mots ou encore procéder à des déformations orthographiques (« paké » pour « paquet » par exemple). Ces différentes techniques permettent de mettre en évidence la singularité du parler d’un personnage ou du narrateur. Comme le fait Shani Mootoo dans son roman, rédigé dans un anglais traditionnel la plupart du temps, je me suis permis quelques libertés mais de façon parcimonieuse. Devoir faire preuve d’imagination pour parsemer le texte de formes créatives a définitivement été ma préoccupation première durant ce travail. Cependant, il n’était pas question de truffer la traduction de ces recréations pour ne pas dérouter le lecteur. La stratégie adaptée était de produire un certain « exotisme » sans chercher à en faire trop. Aussi, j’ai d’abord traduit dans un français plus ou moins traditionnel, puis, à mesure que je relisais des phrases, des paragraphes ou le texte en entier, je trouvais des façons de dire ou des termes qui venaient ajouter un effet de créolité. Parfois donc, j’ai intégré des termes créoles trouvés dans des dictionnaires ou autres ouvrages terminologiques. Je me suis documentée dans plusieurs ouvrages, comme le Dictionnaire pratique du créole de Guadeloupe de Henry Tourneux et Maurice Barbotin, par 12
  13. 13. exemple. J’ai aussi reçu l’aide d’amis et autres connaissances originaires de la Réunion, de la Guadeloupe, de la Martinique ou encore d’Haïti. Force est de constater que le texte anglais, avec toutes ces déformations morphosyntaxique, est parfaitement compréhensible et lisible pour les lecteurs anglophones non-créolophones. Ce qui n’est pas le cas d’un texte français jalonné de tournures syntaxiques erronées. Ả mon sens, la langue française est plus rigide que la langue anglaise. En effet, elle n’est pas très flexible dans la création de nouvelles formes syntaxiques ou lexicales et se prête moins à ce genre de variations. L’éxotisation de ma traduction se manifeste ainsi par quelques marqueurs grammaticaux et graphiques plutôt que lexicaux. J’ai aussi choisi de ne pas reporter les particularités graphiques du créole avec des élisions telles que « p’tit » comme on le fait d’habitude en français pour les discours familiers. En effet, comme le souligne Christine Raguet- Bouvart dans une retranscription du débat Comment traduire l’oralité d’un texte métissé? : « Une des premières réactions pour nous, traducteurs, a été de raccourcir les formules en choisissant l’élision et de produire des « j’te » et autres tournures abrégées qui détruisent complètement le rythme très plein de la phrase créole dans laquelle on s’occupe de l’espace sonore. »1 Cinquième partie : Quelques exemples de créations « créolisantes » avec particularités d’ordre graphique ou grammatical À la page 30 du roman, lorsque le personnage de M. Deoraj Deosaran s’exprime : “ when he was a licle-licle boy, so small’n’tin nobody ad a think he’d a make man” J’ai choisi de contracter les mots suivant pour créer un adjectif par apposition : - il était un si-petit garçon, tellement toupetit-maigre-marmot que personne croyait qu’un jou il deviendrait un nonm Lorsque, par la suite, le narrateur nous fait entrer dans les pensées du personnage de Vashti Krishnu, fille du docteur, j’ai choisi de reporter la créolité en portant atteinte à la règle grammaticale d’emploi du subjonctif. 13
  14. 14. Pour l’anglais : “No wonder they put she out the house” (page 23) J’ai traduit comme suit : • Pas étonnant qu’ils l’ont chassée de la mézon. Retour dans le cabinet de consultation du docteur Valmiki Krishnu. Pour l’anglais : “Everything okay, Doc? You look like you seeing a dead” (page 31) J’ai traduit comme suit : • Toutébien, doc? Vous êtes blanc comme un lenj. Plutôt que, par exemple : • Tout bien, Doc? On dirait que vous voir un fantôme. J’ai ainsi choisi d’employer l’expression peu usitée et pourtant très parlante « être blanc comme un linge » tout en insérant le mot créole « lenj », complètement transparent en contexte. Dans l’extrait suivant, la domestique de Valmiki Krishnu lorsqu’il était enfant s’adresse à des petits villageois venus frapper à la porte de la demeure. On sait que la domestique ne voit pas cette visite d’un bon œil parce que les enfants n’appartiennent pas à la même caste que le fils de son patron. Pour l’anglais : “What you want him for?” (page 32) J’ai traduit comme suit : • Qu’est-ce que vous venez chèché là? Plutôt que, par exemple : • Qu’est-ce vous voulez à lui? 14
  15. 15. Dans l’extrait suivant, un employé de ferme s’adresse au jeune Valmiki. Pour l’anglais : “Your pappy ent go like for you be in here. You go dutty up your clothes.” (page 36) J’ai traduit comme suit : • ton papa va pas être kontan que tu es là. Tu vas sali ton lenj. Plutôt que, par exemple : • Ton papa va pas aimer toi être là. Toi va salir tes habits. Sixième partie : Traduire le non-verbal Dans sa Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie francaise de l'isle Saint Domingue, l’historien Moreau de Saint-Méry s’exprime à propos du créole : « Il est mille riens que l’on n’oserait dire en français, mille images voluptueuses que l’on ne réussirait pas à peindre avec le français, et que le créole exprime ou rend avec une grâce infinie. Il ne dit jamais plus que quand il emploie des sons inarticulés, dont il fait des phrases entières.» Étrangement, la plus grande difficulté à laquelle je me suis heurtée ne réside pas dans le processus de créolisation du discours mais bien dans un terme quasiment intraduisible : « steups ». Il s’agit ici d’un terme typiquement trinidadien qui aurait la même signification que les expressions, [en anglais] : « to suck one’s teeth » ou « teeth kissing ». Dans l’ouvrage Dictionary of Jamaican English, l’acte est défini comme suit : « to make a sound of annoyance, displeasure, ill-nature, or disrespect by sucking air audibly through the teeth and over the tongue » En français, on parlera tantôt du « tchip » tantôt du « kip ». Il s’agit ici d’une onomatopée bien singulière qui peut avoir différents sens. Si le « tchip » est souvent signe de simple désapprobation, il est considéré comme une insulte extrêmement vulgaire dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Dans le texte anglais, Shani Mootoo choisit d’utiliser le terme typiquement trinidadien 15
  16. 16. « steups » sans donner plus d’informations que ce soit entre parenthèses ou en notes de bas de page. Cependant, elle l’intègre dans la phrase suivante : « You’d hear theatrical steupses and people hawking unabashedly » (page 8). Le lecteur anglais qui ne connaît pas le terme « steups » bénéficie donc néanmoins d’un indice qui lui laisse comprendre qu’il s’agit d’un son, ou bruitage effectués par des personnes. Plus loin dans le texte, Shani Mootoo continue : « You will realize that some of the teeth-sucking you’ve been hearing came from pedestrians on the hospital side of the intersection forced to cross over the sleeping body of a homeless man » (page 8). Pour la traduction française, j’ai ainsi choisi d’utiliser le mot « tchip » en le qualifiant de « dignes d’un studio de bruitage ». J’ai aussi choisi de parler de « tchips désapprobateurs », là où Shani Mootoo se contentait de parler de « theatrical steupses ». Selon moi, cet ajout rend la compréhension du mot plus aisée. Le lecteur français comprend qu’il s’agit ici d’un son qui exprime un sentiment négatif (dédain, mépris, etc.). Je me suis aussi refugiée dans l’utilisation d’une note de bas de page afin de situer davantage le lecteur quant à la signification du mot « tchip » et à ses origines. Lors d’une scène où Valmiki reçoit des coups de fouets dans son enfance, Shani Mootoo choisit de mettre en majuscules sept groupes de mots qui ponctuent les sept coups de fouets reçu. J’ai ainsi conservé cette représentation graphique dans le texte d’arrivée en écrivant sept mots en majuscules. “You BETTER LEARN the VALUE of business FAST, you hear? And take THIS! For not being a MAN enough to STAND UP to those boys, for LETTING OTHER children lead you into doing wrong.” (p.38.) • « Tu ferais MIEUX d’apprendre le sens des affaires, et VITE. TIENS! Prends ÇA! Pour n’avoir pas eu le COURAGE de résister à ces GARNEMENTS. Pour t’être laissé INFLUENCER comme ça! » J’ai commencé la lecture du roman Valmiki’s Daughter sans m’être auparavant renseignée sur les détails de l’histoire. Je ne voulais rien lire sur le livre qui puisse 16
  17. 17. m’influencer de quelque façon que ce soit avant de m’y être personnellement frottée. Pourtant, dès les premières pages, j’avais comme l’impression que le personnage de Valmiki menait une double vie. J’étais intriguée par cette intuition et surtout par le fait qu’elle s’était révélée clairvoyante. L’on parlait de Valmiki qui était médecin et semblait avoir une vie idéale mais qui cependant voyait d’autres personnes en secret dans un hôtel du centre-ville. Puis l’on croisait le personnage de Merle Bedi, reniée par sa famille et jetée à la rue parce qu’homosexuelle. Ensuite, Shani Mootoo choisissait de parler de Tony, un ami de Valmiki, en spécifiant que les souvenirs de leurs moments ensemble restaient « indelibly etched in Valmiki’s body and mind » (p.26.) Mais pourtant, toutes ces indications quant à l’intrigue principale du roman arrivaient bien après le tout premier indice. En effet, dès le tout premier paragraphe, Shani Mootoo choisit de décrire le paysage de San Fernando et ses routes en employant des mots qui pourraient selon moi n’être absolument pas anodins. Elle ouvre ainsi son roman sur les phrases suivantes : « If you stand on one of the triangular traffic islands at the top of Chancery Lane just in front of the San Fernando General Hospital […] you would get the best, most all-encompassing views of the town. You would see that narrower secondary streets emanate from the central hub. Not one is ever straight for long. They angle, curve this way and that, dip or rise […] » (p.7.) À la deuxième relecture de ce tout premier paragraphe, j’ai discerné une métaphore, comme des clins d’œil à demi-masqués. Choisir de ponctuer le paragraphe de la sorte, spécifier la nature triangulaire des éléments d’infrastructures, lorsque Shani Mootoo choisit de nous montrer ces hommes et ces femmes qui mènent une double vie…Il y a quelque chose de charnel et de presqu’humain dans cette mise en contexte descriptive. Je vois dans ce paragraphe des indices subliminaux qui pourraient expliquer qu’avant même d’en avoir la certitude, je savais déjà où le roman allait me mener. Aussi, j’ai voulu m’efforcer de choisir des mots qui pouvaient laisser planer les mêmes ambiguïtés pour une lecture avertie. J’ai donc choisi de parler de formuler les premières phrases de la sorte : « D’ici, on remarque les petites rues secondaires, plus étroites, qui s’échappent du centre, comme pour le fuir. Difficile de deviner leur orientation pour bien longtemps. Elles virent et se recourbent, à droite puis à gauche, montent et 17
  18. 18. descendent pour s’imbriquer dans un enchevêtrement de plus petites allées. » Selon Umberto Eco, traduire nécessite une négociation permanente. Ainsi, tout est affaire de négociation et de compromis. En ce qui me concerne, j’ai négocié d’abord avec l’œuvre originale en essayant autant que faire se peut de reproduire le sens et la forme, mais aussi avec le lecteur supposé en veillant à lui fournir une traduction honnête et esthétique. Traduire un texte hybride n’est évidemment pas facile, mais je pense cependant avoir mené cette tâche à bien puisque ce qui m’importait le plus dans cet exercice traductionnel était d’ouvrir l’étranger à notre propre espace de langue et ne pas le domestiquer en évitant à tout prix la fadeur d’une traduction « naturalisante » et ethnocentriste. Traduction française Votre voyage. Première partie. C’est depuis l’un des terre-pleins triangulaires de Chancery Lane, juste en face de l’Hôpital général de San Fernando que l’on peut avoir la meilleure vue sur la ville, le panorama le plus honnête. C’est là que le bras sud de la voie se confond avec l’avenue Broadway et où la promenade Harris, parsemée d’édifices publics ou privés et de statues commémoratives, court vers l’est. D’ici, on remarque les petites rues secondaires, plus étroites, qui s’échappent du centre, comme pour le fuir. Difficile de deviner leur orientation pour bien longtemps. Elles virent et se recourbent, à droite puis à gauche, montent et descendent pour s’imbriquer dans un enchevêtrement de plus petites allées. À cette intersection, sur Chancery Lane, les véhicules serpentent autour des îlots triangulaires en béton peint de blanc. On se bouscule au rythme des klaxons de voitures 18
  19. 19. et des sonnettes de vélos qui accompagnent les jurons hauts en couleurs et autres insultes à visée transgénérationnelle. Le ballet des voitures avance par secousses, freine trop subitement puis comme par magie, ondoie de fluidité, rendant les feux et les agents de circulation momentanément inutiles. Imaginez-vous touriste, les yeux bandés et téléporté sur un de ces îlots à l’heure de pointe, un jour de semaine. Submergé de stimuli sensoriels en seulement quelques secondes. Emporté dans un tourbillon de bruits, et d’odeurs aussi. Le concerto des klaxons, en véritable dysharmonie de durées et de tonalités, évoque presque une symphonie de brouhaha moderniste rythmée par le mantra du vendeur de noix : « nooooix, noix, noix, noix, nooooix, ciiiinquante centimes le paqueeet!» Vous pouvez aussi entendre les « tchips » désapprobateurs dignes d’un studio de bruitages et les vendeurs à la criée imperturbables qui ne se taisent que pour se racler le gosier avant de cracher. Ouvrez les yeux un peu trop tôt et vous voyez atterrir sur le trottoir les môlards jaune verdâtres, gras et gros comme des crapauds. Avec de la chance, vous serez là au moment où la semi-gamme descendante des cloches retentit. À peine l’orgue paroissial commence-t-il à prendre des envolées musicales que l’on entend la chorale répéter : on chantonne des bribes de phrases, ressassées encore et encore jusqu’à qu’elles soient maîtrisées. Puis graduellement, les paroles sont chantées d’une traite, jusqu’à que les choristes soient imprégnés du cantique. Sur les marches de l’église, les gens se saluent bruyamment. D’autres hèlent des taxis tandis que la première scène de ménage du jour éclate inévitablement, et avec encore plus de croustillance lorsque ce ne sont pas deux, mais trois bougres qui se donnent en spectacle…triangulaire. Étant donné leur position stratégique, les chauffeurs de taxi et vendeurs de noix, ancrés tels des gargouilles à tous les coins de rue, auront certainement assisté à toute l’intrigue mélodramatique. Ils sont ainsi en mesure de s’improviser témoins ou juges, mais leur sens aigu des affaires, combiné à leur instinct de survie, suffisent à les dissuader de s’en mêler. Dans ce genre d’altercations, les paroles ne sont pas les seules à être acérées et il n’est pas rare que couteaux et autres machettes servent d’argument, rendant la proximité de la salle d’urgence vraiment appréciable. On entend les commentateurs du dernier match de criquet grésiller à travers les nombreuses radios. Le fracas d’un orchestre de tambours d’acier, porté par le vent depuis une rue voisine, arrive jusqu’à vos oreilles. Les cris humanoïdes surplombant la ville vous 19
  20. 20. surprendront, mais votre oreille fait vite la différence entre les mouettes bataillant pour quelques miettes et les lamentations d’agonie et de désespoir, qui traversent les murs de l’hôpital, de jour comme de nuit. Malgré ce méli-mélo de bruits, ce ne sont pas vos oreilles mais bien votre nez qui risque de succomber à ce voyage. Avant même de le discerner, les yeux encore fermés, le brouillard bleuté formé par les voitures, les scooters et autres camionnettes, aura déjà attaqué vos narines et agressé votre peau, maintenant grasse. L’arôme des arachides en train de rôtir, les épis de maïs plongés dans l’eau bouillante infusée à l’ail, l’huile de friture utilisée pour la énième fois, saturée par les nombreux beignets de pois cassés et les graines de cumin qu’on y a préparés, l’odeur étrangère et réjouissante des pommes et des raisins qui attendent d’être vendus sur l’étal au coin de la rue… Tout titille vos papilles et persuade votre estomac pourtant rassasié il y a peu : malgré les alentours peu ragoûtants, il y a encore beaucoup de choses à déguster. Un passant s’approche juste assez pour que vous soyez frappé par les effluves d’un corps privé d’une douche depuis trop longtemps. D’autres dessous de bras vous agressent. Cette fois-ci c’est l’odeur intense du déodorant, entêtante et décuplée par la chaleur. Sans surprise, l’âpreté de l’urine flotte dans les airs. Étonnement, elle est mêlée à la pestilence d’excréments humains, véritable note de tête de cette composition odorante urbaine. L’odeur est d’abord dominante mais heureusement très volatile. Les embruns du golfe voisin font naviguer jusqu’à vous les effluves émanant des algues enduites d’huile et des barnaches séchés, agglutinés sur les coques des bateaux de pêche qui sont ensablés au quai situé un peu plus bas. On sent aussi les effluves provenant de ports lointains. Si ce ballet d’odeurs pouvait parler, il en résulterait une véritable cacophonie olfactive. Les reflux acres et piquants des déchets médicaux, mêlés à la fumée du linge de lit que l’on incinère émanent tour à tour des deux grandes cheminées dressées en arrière de l’hôpital. Votre estomac, d’humeur gourmande il y a peu, se sent soudainement accablé par cette trahison. Poussons votre imagination un peu plus loin. Nous sommes en pleine saison de l’arbre à pluie, devenu le symbole officieux de la ville, après que les premiers plants ont décidé de faire des rejets à tous les coins de rue. Partout, les arbres samans sont habillés de leurs longues cosses. Celles-ci ressemblent aux doigts crochus des sorcières et leur odeur enveloppe la ville. On se croirait alors directement plongé dans un panier de chaussettes sales que des foreurs de pétrole marin 20
  21. 21. auraient portées des heures durant. L’odeur, aussi nauséabonde que celle provenant de l’incinérateur de l’hôpital, est persistante. Tout cela se passe sous une chaleur locale évidemment accablante, là où le zénith flirte avec l’équateur. Quelques minutes planté sur ce terre-plein et votre peau paraît brûlée par le soleil, sensible comme si on y avait frotté de la pâte de piment-oiseau. Bien. Maintenant, ouvrez-les yeux. À l’abri du soleil, faites-vous observateur. Par où commencer? Regarder au loin semble toujours plus agréable et ce, peu importe la direction. D’autant plus si vos yeux ne s’attardent pas sur le premier plan. Les quémandeurs accroupis sur le trottoir y tendent les bras, approchant toujours plus leurs mains des vêtements des passants, mais sans jamais les toucher vraiment. Ils s’essayent à plonger leur regard dans le vôtre, dégoupillant leur fameuse litanie suppliante : « que Dieu vous bénisse ». Peut-être avez-vous remarqué, selon le secteur où vous avez atterri, que les passants sont pour la plupart d’origine indienne ou africaine. Et vous relèverez très certainement que, sur les trottoirs, assis par terre, on retrouve surtout des personnes d’origine indienne. Peut-être aussi que cela vous aura complètement échappé. Maintenant, vous réalisez que les tchips entendus plus tôt viennent des piétons situés du côté de l’hôpital, excédés de devoir enjamber les corps des sans-abris endormis à même le sol. Ces manifestations sonores trahissent aussi la désapprobation de certains passants face au corps de la jeune femme juste là, complètement ivre et recouverte d’urine. D’accord, ce n’est peut-être pas si difficile de choisir par où commencer la visite. Levez les yeux, loin des mendiants, loin des sans-abris et des corps imbibés d’alcool qui jonchent les trottoirs. Prenez par exemple les bâtiments de six étages qui constituent l’hôpital général. Vous remarquerez que d’un côté, ils forment une toile de fond imposante et d’une beauté funeste. D’un blanc colonial éclatant, l’hôpital semble surplomber la ville. Pourtant, chaque bâtiment est coiffé d’un simple toit pentu, comme ceux des maisons. Ceux-ci tentent de réprimer l’aspect à la fois imposant et menaçant du bâtiment. Une barrière dessine les limites de l’hôpital. Elle est composée d’une partie basse de béton peint en blanc et de barreaux en fer argentés, affûtés tels d’imposantes épées. À l’entrée principale, l’abri en béton du gardien délimite les voies d’entrée et de sortie. Le 21
  22. 22. garde est souvent absent, laissant les voitures et les piétons défiler à leur guise. Aujourd’hui cependant, il est à son poste. Du treillis à la casquette kaki enfoncée sur son crâne, tout son uniforme repassé et amidonné semble le maintenir debout alors qu’il est nonchalamment adossé à l’extérieur de son cagibi. Seules ses épaules sont lascivement en contact avec le mur alors qu’il conte fleurette à une jeune femme qui retient toute son attention. Elle lui fait face et est la seule à comprendre ce qu’il dit. Il plie un genou et rajoute un pied à son appui sur le mur. Ses bras sont croisés sur son torse. S’il la touchait comme il la regarde, elle serait à ses pieds. La valse des voitures continue. Un peu plus loin dans l’entrée, un groupe d’hommes est suspendu aux lèvres du chroniqueur de radio. C’est de là que les commentaires sur le criquet émanent et les hommes que tout sépare, des habits aux manières, sont agglutinés autour du poste avec pour seul point commun leur passion pour ce sport. D’ici, vous tentez encore de deviner la provenance du bourdonnement des tambours d’acier. À chaque minute, le vrombissement porté par la brise semble émaner d’une rue différente. Même en essayant de s’y accrocher, la mélodie taquine se fait rapidement fuyante. À l’intérieur des palissades, une pelouse impeccable entoure l’hôpital tandis que les îlots d’arums d’Éthiopie rouges, jaunes et mauves rythment le passage des piétons. Des palmiers hauts de deux mètres embrassent de chaque côté la voie goudronnée qui parcoure l’espace hospitalier. Leur tronc sont peints en blanc, vestige de l’époque coloniale, quand on pensait que la peinture permettait de protéger les arbres des parasites. La couleur blanche s’étend jusqu’aux quelques bancs de béton semi-circulaires qui habillent la pelouse çà et là, à l’ombre des flamboyants dont les troncs n’auront pas échappé à la peinture. Les bancs, d’abord destinés aux patients et à leurs visiteurs, sont néanmoins plus souvent occupés par les sans-abris et les malades mentaux laissés à eux- mêmes. Sur chaque banc gît l’ombre d’une silhouette, un corps nimbé de vieux oripeaux saturés de crasse, les genoux repliés et un bras pour seul oreiller pour se protéger de l’austérité du béton. En plus des patients admis en soins de longue durée qu’on ne voit jamais se presser (parfois même se déplacer), l’hôpital compte ses habitués parmi les infirmières, les docteurs Peters, Rajkumar, Krishnu (quand il n’exerce pas dans son cabinet privé du centre-ville), Tsang, Chu et Mahabir. Bon, maintenant retournez-vous pour faire face au nord. Là, votre perchoir s’étend sur environ neuf mètres avant de dévaler une route : 22
  23. 23. l’abrupte Chancery Lane. L’inclinaison rappelle le manche renversé d’une grande louche. Le creux de la louche accueille l’hôpital, les commerces et leurs parcs de stationnement. En contrebas et tout le long de la pente, plusieurs bâtiments de style colonial bordent la voie. On y retrouve cabinets d’avocats et autres bureaux de notaires. La principale rue commerciale prend naissance là où la pente s’adoucit, avant de changer de direction, comme pour échapper à votre regard. Ce tournant accueille une station-service et son enseigne tournoyante Texaco rouge et blanche. Ici, la banque Chase Manhattan, là le magasin de vêtements et articles ménagers Chez Khan, la caverne de Bissessar où l’on trouve meubles et tapis, et on aperçoit même un pan de la boutique de sport Samuel. La rue s’évanouit ensuite dans sa courbe. Si toutefois vous poursuivez dans le tournant, vous trouverez un supermarché puis un immeuble accueillant plusieurs médecins privés (le docteur Krishnu y a son cabinet) ainsi qu’un salon de coiffure, et enfin la bijouterie Maraj et fils, proche de la seule librairie en ville. Si vous levez les yeux vers les eaux aux reflets d’or et d’argent du Golfe de Paria, vous verrez les pétroliers rouges et noirs attendre que leurs cales soient remplies dans les bassins de la raffinerie. Un bras de verdure sépare la ville de l’horizon. Les palmiers et les cocotiers, mêlés aux arbres sampans, aux flamboyants, aux orgueils de Chine et aux manguiers, laissent percevoir une multitude de toits nus ou colorés de rouges, de verts et de bleus. On y repère le quartier résidentiel de Luminada Heights. Les beaux quartiers… Le docteur Krishnu y réside avec sa femme et ses deux enfants dans une maison d’architecte à côté de la famille Prakash. Quand les Prakash ont acheté leur terrain il y a quelques années, leur fils Nayan était tout jeune adolescent. Ils y ont construit un hôtel particulier selon les plans de Ram Prakash. De longues nuits blanches passées à griffonner sur du papier ministre : quatre chambres, trois salles de bains, une famille de trois personnes. Les Moretti (uniquement riches de leur peau blanche) sont toujours propriétaires à Luminada Heights. Ils sont pourtant rentrés chez eux depuis longtemps, abandonnant l’île de Trinité où ils avaient rêvé trouver richesse et indépendance. Leur maison, juste au-dessus de celle des Krishnu, est maintenant louée par une compagnie de forage marin et occupée par un célibataire. Un Américain gagnant très bien sa vie sur une plate-forme pétrolière du Golfe, qu’il peut d’ailleurs apercevoir depuis son patio. Jetez un coup d’œil par-dessus votre épaule. C’est l’avenue Broadway qui fuit vers le sud. Large et séparée par une bande de pelouse bien entretenue, ombragée par une 23
  24. 24. interminable haie de flamboyants nains. À gauche comme à droite de l’avenue, du béton s’élève sur deux étages. Les rangées de maisons sont cachées derrière des murs défraîchis, à la peinture délavée ou écaillée depuis longtemps. Sur Broadway vivent entre autre le cordonnier, quelques travailleurs hospitaliers et infirmières, des greffiers du Palais de justice voisin, des chauffeurs de taxi, des enseignants, des domestiques, un blanchisseur, une sage-femme et la professeure de piano qui a transformé le dernier étage de la maison qu’elle loue en « école ». La rue accueille aussi cet éternel célibataire, un homme à la jeunesse intemporelle qui s’habille en robe (on dit qu’il rêvait de vivre de sa passion pour la mode et la couture, mais n’ayant jamais trouvé de clients, il est aujourd’hui le seul à porter ses créations). Comme l’avenue disparaît progressivement dans sa courbe, entraînant avec elle le souvenir d’un ancien quartier prospère, votre regard part tout naturellement vers l’Est où se trouvent encore plus de maisons et d’arbres. La végétation, aussi luxuriante qu’aléatoire, semble ici avoir repris ses droits sur la ville, sans que personne ne s’y oppose. On perçoit néanmoins des maisons ici et là. Cependant, comme il est ardu d’identifier clairement ce qui constitue ce paysage, vos yeux retournent se réfugier dans le capharnaüm de l’intersection. Les voitures qui vous entourent (pour la plupart de simples berlines) défilent de toute part des terre-pleins. Beaucoup donnent l’impression d’avoir été rafistolées avec du ruban adhésif, et il n’y a que les bruyants jeux de klaxons, intenses et continus, qui semblent retarder l’accident inévitablement imminent. Il vous reste à découvrir la Promenade Harris. Pour cela, quittez l’îlot et rejoignez-la le plus lentement possible en étant sûrs de créer un contact visuel avec chaque conducteur pendant que vous traversez. À cette heure-ci, le soleil est votre pire ennemi. Il se reflète dans les pare-brise des voitures et vous aveugle dangereusement. Si les vitres et les pare- brise teintés (chez nous, la mode est aux reflets mauves) protègent les occupants des voitures du soleil et des regards indiscrets, ils constituent néanmoins un danger supplémentaire pour les piétons, incapables de dire si le conducteur l’a bien remarqué. Redoublez de vigilance. En traversant, vous ne pourrez manquer les nombreux policiers présents sur votre droite (le côté droit de la promenade, donc). Vous pourriez vous demander pourquoi aucun d’entre eux ne s’occupe de réguler la circulation, à juste titre. La police, agglutinée devant le poste, baille à s’en décrocher la mâchoire. À mesure que vous approchez de la 24
  25. 25. promenade, vous les voyez regroupés, semblant attendre que quelque chose, n’importe quoi, se passe. Ils ne bougent que sur ordre de leurs supérieurs, ne prenant aucune initiative. La promenade est une route très large qui coupe l’intersection d’une ligne relativement droite quand on part vers l’Est. Plusieurs églises rythment le paysage. De ce côté, l’église anglicane et sa tour d’horloge moderne; ensuite, la caserne de pompiers, puis l’hôtel de ville, un long bâtiment de trois étages qui héberge les conseillers municipaux et une partie des bureaux du Ministère de la Santé (la plus grande partie étant située dans la capitale). On retrouve d’autres bâtiments administratifs de style colonial, mais ceux-ci sont interdits au public et personne ne sait vraiment ce qui s’y passe. Plus loin, la paroisse Saint Patrick jouxte la bibliothèque de l’église catholique. Ici, une maison coloniale abrite le diocèse, la bibliothèque de l’Église Catholique et les prêtres officiants locaux. Un peu plus loin, on retrouve le bâtiment où les bureaux gouvernementaux délivrent toutes sortes de permis : permis de chasse, de pêche, de véhicule, de vente ou autres certificats de naissance, de décès et de mariage. C’est ici, juste après le magasin Woolworth, que la promenade touche à sa fin. Les véhicules poursuivent leur course dans une seule et même direction. Un îlot large come trois voies sépare ce flux incessant. Reprenons depuis l’hôpital, mais de l’autre côté cette fois-ci. Plusieurs édifices rappellent le passé colonial de la ville. Au coin de la rue, on tombe sur différents cabinets d’avocats. Employés comme clients passent et repassent les portes de ces petits deux-pièces construits à la fin du XIXème. Les bureaux vétustes voient leurs boiseries en filigrane se déliter et pendouiller ici et là, attendant désespérément d’être rénovés. Étonnement, le bâtiment ne bénéficie toujours pas de l’eau courante, ce qui oblige les avocats et autres employés à se rendre aux palais de justice plus récent pour utiliser les toilettes publiques. Un peu plus loin, le spectacle qui se joue sous vos yeux est des plus habituels. Devant le commissariat, trois prisonniers sont pieds nus sur l’asphalte brûlant et menottés les uns aux autres. Ils sont escortés par huit officiers armés. Les bougres viennent très probablement de se faire arrêter et on les conduit ainsi aux cellules de garde à vue adjacentes au poste de police. Les piétons, les chahuteurs et autres curieux, parmi lesquels des proches des prisonniers ou de leurs victimes, assistent au spectacle. Ils sont alignés dans la rue, baignant dans une ambiance de stupeur et de crainte. Après les cellules de détention provisoire, on trouve les locaux de police, le bâtiment du palais de justice (et ses toilettes publiques), d’autres cabinets d’avocats puis finalement, sur plusieurs mètres, la propriété des Sœurs de l’Immaculée Conception, sur laquelle on 25
  26. 26. retrouve l’une des plus importantes écoles secondaires pour fille de la ville, et finalement le Couvent des Sœurs de l’Immaculée Conception. Il partage un mur mitoyen avec une salle de cinéma indien qui se trouve à l’extrémité de la promenade, à l’exact opposé de la bibliothèque municipale. Le pavage d’asphalte orange vif de la promenade piétonne est tapissé de fleurs fraîchement tombées des arbres qui l’habillent sur toute sa longueur. En marchant sur ce tapis éthéré de couleurs vives, à l’ombre des arbres, on tombe d’abord sur un kiosque à musique abrité par un toit, avec suffisamment de place autour pour recevoir un public. Une rampe fait le tour de l’estrade, à laquelle on peut accéder par un large escalier faisant face à l’hôtel de ville. Un policier se tient sur la rampe du kiosque. D’une main, il manie sa matraque et la dirige vers un corps prostré à terre et lourd de sommeil. Le jeune officier, élancé et d’origine africaine, semble perplexe. Indubitablement, cette personne par terre est un sans-abri, mais il y a aussi ce panneau qui dit « entrée interdite ». Le policier tourne autour du corps et sa démarche, si on voulait l’interpréter, dirait « allez, laissons-le donc dormir. Mais d’un côté, je peux pas risquer de perdre ce boulot. Si quelqu’un regarde en ce moment, je devrai dire à cet homme de bouger, faire bonne impression. D’un autre côté, si je le réveille, il se passera quoi? S’il s’emporte, ça pourrait empirer la situation. Il ne fait que dormir, et si je le réveille, il va aller où? » Le policier détourne son regard et retourne à la rampe, la matraque à la main. Adossé, il préfère regarder vers l’intersection agitée. Derrière le kiosque à musique, il y a une zone pavée. Une boîte de bronze, semblable à une caisse d’oranges retournée, est ancrée au centre de cette place, mieux connue sous le nom de « coin de l’orateur ». Un homme élancé d’origine indienne, mais à la peau pâle et pigmentée de jaune, fait les cents pas autour de la boîte. Comme il marche tête baissée, on croirait qu’il examine les tommettes d’argile rougeâtres, les mains jointes dans son dos. Son crâne est dégarni et l’on jurerait qu’il parle tout seul. Il ne fait pas partie de ceux qui ont élu domicile sur la promenade Saint Harris. Pourtant, il fait partie du décor. Depuis son domicile situé dans une ville voisine, il se rend jusqu’ici en taxi et passe la journée à marcher autour de la boîte de l’orateur. Il arrive toujours à 08h30 exactement et repart à bord d’un autre taxi à 15h00, respectant scrupuleusement les horaires de l’école où il enseignait autrefois. Dans une autre vie, il était un jeune et brillant professeur de littérature anglaise qui écrivait ce que certains aimaient à appeler de la poésie (deux de 26
  27. 27. ses connaissances qui produisaient eux aussi ce qui s’apparente à de la poésie disaient que c’en était). Ainsi, une revue étrangère avait publié quelques-uns de ses vers et il se faisait même rémunérer. Par la suite, l’éditeur de la revue l’avait contacté pour obtenir davantage de poèmes et lui suggérer la création d’un recueil destiné à une éventuelle publication. Il s’était alors entièrement dédié à cette tâche, se heurtant aux moqueries de ses collègues comme de sa famille et perdant le respect de ses étudiants. On parlait dans son dos, le qualifiant d’écrivain cucul la praline à la prose fleurie. Il écrivait sans relâche mais demeurait un auteur éternellement insatisfait face à son œuvre. Finalement, l’éditeur en chef s’était fait remplacer et la revue étrangère ne le recontacta plus jamais. Son travail ne fut plus jamais publié et ses collègues comme ses étudiants, ainsi que sa propre famille, longtemps inquiète au sujet de leur situation financière après qu’il se soit destiné à une carrière de poète, s’en étaient réjouis. Il finit par contre par démissionner pour peaufiner des vers tels que « Rivière, Ô rivière soulève-toi et comble les champs d’entrailles vidées. » Ses proches laissèrent échapper des soupirs, puis des ricanements, et finirent par l’abandonner. Tout ça remonte à plus de vingt ans. Personne ici ne se souvient de son nom, mais il lève le regard avant de s’échapper rapidement dès qu’on l’appelle « Monsieur », comme ses étudiants le faisaient autrefois. Juste avant d’avancer plus, vos papilles sont titillées par une odeur tenace d’ail, d’oignon vert et de gingembre que l’on fait revenir dans de l’huile d’arachide et de sésame, une rue plus loin. Bien qu’il soit hors de votre vue, vous serez capable de sentir que vous vous rapprochez du Dragon d’or, le restaurant chinois abrité par l’hôtel Victory; respectivement meilleur restaurant et meilleur hôtel de ce côté de la raffinerie. La clientèle de l’hôtel est principalement composée de touristes, mais sur l’île, personne n’ignorent que certains hommes d’affaires et autres professionnels prêts à y mettre le prix loueront de temps à autre une chambre en achetant la discrétion du personnel au sujet de leurs plaisirs interdits. Sur l’heure du midi, le Dragon d’or est le repaire des conseillers municipaux, du maire et des avocats mais aussi de certains médecins. Vous y apercevrez parfois le docteur Krishnu. Il demande généralement à être installé sur une des nombreuses tables dissimulées au fond du restaurant. Il sera évidemment en bonne compagnie mais le personnel sait fermer les yeux et tenir sa langue. Les effluves qui émanent du Dragon d’or ne suffiront toutefois pas à vous désintéresser de la nourriture vendue un peu plus loin dans la rue. Une nourriture exceptionnelle 27
  28. 28. d’originalité, qui se vend proche du portail de l’école des filles. Vous voudrez y goûter, vous voudrez un acheter, mais ayez la force de continuer sur la promenade. Derrière le coin de l’orateur se trouve une piscine ronde, large mais peu profonde avec une fontaine en son centre : une bouillabaisse de poissons de bronze, couverts d’écailles et entrelacés. Leurs bouches ouvertes laissaient autrefois jaillir de l’eau. Mais depuis des années la piscine est asséchée et la fontaine a cessé de fonctionné. Les petits carreaux turquoise sont eux aussi tapissés de pétales orange encore frais. Les bancs qui entourent la fontaine accueillent les personnes qui sont là pour une audience au tribunal, les employés de bureau et autres paresseux qui regardent le temps passer. Les vendeurs de noix balayent la promenade, les épaules chargées de sacs en toile couleur crème. Ils tendent vers vous des sachets de papier brun, remplis d’arachides non décortiquées. Bientôt, tout le monde sortira pour la pause déjeuner et l’air est déjà empli des odeurs de cuisine de rue auxquelles se rajoutent celle des hot-dogs et des burgers qui sont cuits puis vendus sur la fin de la promenade. Les barbecues sont installés sur un espace de stationnements, juste à côté des jeeps qui les ont transportés jusqu’ici. Ce fumet d’odeurs de cuisson qui s’élève des quatre coins de la ville est un pur ravissement. Agglutinés aux pieds d’arbres majestueusement grands, plusieurs personnes qui se revendiquent propriétaires de ces quelques mètres carrés de terre chassent quiconque ose s’aventurer trop proche d’eux. Ils leur offrent un mélange de cris, d’insultes et de mouvements brusques, ayant pour seules armes leurs poings mollement serrés et des effluves corporels redoutables. Même les policiers préfèrent rester à l’écart. Si vous y regardez de plus près, vous discernerez des silhouettes assoupies dans les parties les plus feuillues des massifs entretenus par les jardiniers municipaux. Après la fontaine, vous apercevrez un immense piédestal en bronze qui accueille une statue disproportionnément petite du Mahatma Gandhi, vêtu d’un dhoti et semblant être sur le point de faire un pas dans le vide, sûrement pour échapper au sort que lui réservent les pigeons qui l’ont déjà baptisé à plusieurs reprises. Derrière lui, au centre de la promenade ombragée grâce aux arbres, vous remarquerez la plus grosse de toutes les statues : un bronze entier et extrêmement détaillé de la Reine Victoria. Vêtue d’une jupe ample dont chaque pli a été rendu, elle arbore couronne et sceptre, recouverts aux-aussi de fientes de pigeons. À perte de vue, se reproduit le même schéma de fontaines hors service et de statues d’anciens gouverneurs, maires et autres bienfaiteurs. 28
  29. 29. Les élèves de l’école secondaire rattachée au couvent viennent juste d’être libérés pour la pause-déjeuner. Le portail mécanique en fer forgé s’ouvre dans un vacarme de grincements et de grondements laissant s’échapper les jeunes filles surexcitées qui font presqu’autant de bruit. Elles se dirigent tout droit vers la vendeuse de doubles pour qui tout se joue lors de ce coup d’envoi. À peine ont-elles passé le portail et posé un pied hors de l’environnement d’apprentissage et de retenue pour plonger dans le monde de la consommation et des désirs, qu’elles semblent dégringoler une à une de faux-pas en hésitations. Alors, elles se perdent ou s’aventurent trop loin. Si quelqu’un vous confiait une caméra pour enregistrer leur sortie (ou plutôt leur entrée en scène) pour pouvoir ensuite la visionner au ralenti, vous seriez capables de voir la raison de ce mystérieux changement d’apparence et d’allure. Vous verriez leur mains rouler machinalement l’élastique de leur jupe pour les raccourcir; un, deux, parfois même trois tours pour dévoiler leur genoux et une bonne partie de leurs cuisses. Ce mouvement, étudié et répété, est exécuté avec tant de fluidité que les yeux alentours ont l’impression d’être témoins d’un mauvais raccord entre deux images. Les chemises immaculées des jeunes filles, en temps normal boutonnées jusqu’au cou et surmontées d’une broche, ont vite fait de laisser entrevoir un peu de peau, une fois qu’elles ont atteint le stand de nourriture et fait disparaître le badge de leur école. Toute la matinée, la vendeuse s’est affairée à ce que ces quelques minutes de folie furieuse soient un succès. Pour cela, elle aura fait frire sur place des fournées de doubles (des boulettes à base de farine de pois cassés) tout en faisant réchauffer une très grande casserole de curry de pois chiches (channa) qu’elle aura préalablement cuisiné chez elle. Des élèves de l’école des garçons, située trois rues plus loin, fourmillent déjà autour du stand. Les filles sont la raison principale de leur présence et les doubles font office d’accompagnement. Et justement, les voilà. Vashti Krishnu est là. Ses parents, le docteur Krishnu et son épouse, considèrent être de descendance noble et préfèrent ainsi ignorer le fait que leurs deux filles sont clientes et consommatrices de nourriture de rue. Ils savent bien qu’il s’agit d’un effet de mode. La rubrique culinaire du quotidien local ne tarit pas d’éloges sur l’inventivité de cette cuisine aux saveurs empreintes de l’hybridité culturelle trinidadienne. Les doubles, les samoussas végétariens (aloo), les boulettes de tamarin, les pains de maïs et les gâteaux au sucre sont selon leurs écrits certains des mets les plus savoureux au monde. Malgré tout, les Krishnu ne peuvent se résoudre à ingérer quoi que ce soit qui a été cuisiné par des personnes à l’hygiène incertaine. Ils n’y voient que de la 29
  30. 30. nourriture préparée et servie en milieu urbain, là où grouillent les germes comme les insectes. Pria Castano, la fille d’un avocat qui travaille dans un bureau à l’extrémité de la promenade, est aussi présente. Tout comme Felicia Clark, fille d’une employée de bureau au commissariat de police. Il y a aussi Lloyd Gobin. Sa mère enseigne au couvent et son père gère le magasin de tapis et de meubles du centre-ville. Si ce dernier est plus ouvert d’esprit que la majorité de ses concitoyens indiens et ne voit ainsi aucun mal à manger de la cuisine de rue il ne contredirait pas son épouse pour autant. Les surveillantes de l’école des filles sont savamment placées de manière à pouvoir vérifier que les élèves ne s’aventurent pas trop loin. Le rendez-vous interscolaire ne dure pas plus qu’une dizaine de minutes. Tout est orchestré pour n’avoir l’air de rien d’autre qu’un simple hasard voulant que filles et garçons se retrouvent coude à coude dans les files d’attente. Mais tout le monde sait que dix minutes c’est déjà bien long pour une nourriture si rapidement préparée et les filles doivent d’ailleurs s’empresser rentrer manger à l’intérieur de la cour. Les jeunes adolescents ne doivent pas être surpris en train de discuter ensemble. Ils ne se regardent jamais dans les yeux et font tout pour que personne ne devine les échanges de la veille, pour organiser cette rencontre. Ces quelques minutes nourriront toutes leurs pensées pour le reste de la journée, les rendant incapables de se concentrer en classe ou même de dormir cette nuit. L’assistante de la vendeuse, très certainement sa fille, fait elle aussi attention à ne pas regarder les étudiants dans les yeux car plusieurs d’entre eux sont plus âgés qu’elle. Vashti Krishnu sait qu’il vaut mieux ne pas rester dehors trop longtemps et éviter de se faire attraper en train de parler à des garçons. Elle commande ainsi ses doubles tout de suite. D’une main, la vendeuse attrape une des galettes à base de farine de pois chiches posées en pile sur un linge. Dans l’autre main, elle place un morceau de papier sulfurisé, y dépose le premier pain bara sur lequel elle lance une cuillère de pâte de tamarin. Après y avoir créé un puit avec le dos de la cuillère, elle ajoute une portion de curry de pois chiches, place le deuxième pain frit, replie le tout et d’un tour de main, elle forme une enveloppe avec le papier. Il lui aura fallu quinze secondes pour livrer commande. Vashti Krishnu donne l’argent à la jeune fille et se dirige déjà vers le portail. Elle est prête à traverser la rue qui sépare la promenade de son école lorsqu’une femme toute débraillée qui se cachait jusqu’alors derrière des arbustes clopine vers elle avec une rapidité tout à fait surprenante. Elle appelle Vashti par son nom. Celle-ci se retourne et 30
  31. 31. son cœur fait un bond lorsqu’elle l’aperçoit. La femme paraît vieille et défaite, mais Vashti sait bien qu’elle est à peine plus âgée qu’elle. En fait, elle a l’âge de Viveka, la sœur aînée de Vashti. La femme est mince. Non, disons plutôt que son corps est décharné, ravagé par l’alcoolisme. Ses longs cheveux noirs sont sales et emmêlés. Elle porte une chemise qui aura apparemment été blanche, autrefois une chemise d’uniforme, mais qui est aujourd’hui jaunie et crasseuse. Son pantalon, un pantalon pour homme, est souillé et recouvert aussi bien de poussière que d’urine. Il est beaucoup trop grand et elle le maintient à la taille grâce à une ceinture et un morceau de corde. Elle ne porte pas de chaussures. Vashti est tentée de prétendre qu’elle ne la connaît pas. Elle veut continuer sa route et se dépêcher de traverser pour regagner l’école. Pourtant, elle veut tout autant aller vers cette femme, rester avec elle et lui proposer son aide. Mais elle ne peut imaginer que ses amies, ou qui que ce soit d’autre sur la promenade, même des étrangers, puissent la voir en compagnie de celle à propos de qui toutes sortes de rumeurs courent partout en ville. Certaines viennent jusqu’ici en voiture pour essayer de la voir. On dit qu’elle vend son corps, ici même sur la promenade, derrière les statues la nuit et dans les fourrés quand il fait encore jour. On dit qu’elle se vend pour une cigarette ou pour de quoi acheter une bouteille de rhum. On parle beaucoup. Et Vahsti les entend parler. En fait, au moment où son regard rencontre les yeux de cette femme, elle pense comme eux : « Mais si elle fait ça, alors ce qu’on dit est faux. C’est pas une goudou. Si elle aimait les mamzelles, pourquoi elle se donnerait à des zom? Hmmm, peut-être c’est pour le miè. Peut-être ça va la guérir. En plus, on n’aurait jamais cru ça. Une si bonne famille, là. Pauvre parents. Pas étonnant qu’ils l’ont chassée de la mézon.» Mais Vashti connaît cette femme : Merle Bedi. Elle venait chez elle voir Viveka, la sœur de Vashti. Elle venait jouer du Beethoven au piano et Vashti et Viveka s’asseyaient dans le salon, attentives. Elle jouait du Debussy aussi. « Au clair de la lune ». Leur préférée. Quand elle jouait, plus rien n’existait autour d’elle. On aurait cru que chaque note qu’elle créait avait une signification spirituelle qui envahissait son corps et emplissait ses poumons, jusqu’à la rendre vulnérable. On retenait son souffle quand on l’observait jouer. Ses doigts couraient sur les touches et chaque touche s’abandonnait à son bon vouloir, comme si elles avaient attendu ce contact depuis toujours. Vashti et Viveka savaient que Merle deviendrait une fabuleuse pianiste. C’est ce qu’elle voulait. Mais ses 31
  32. 32. parents n’en démordaient pas : comme la musique était bien trop facile pour elle, elle devait en faire sa passion mais jamais sa profession. Ils la poussèrent à étudier en médecine parce qu’elle avait aussi des facilités en science. Si seulement… pense Vashti alors qu’elle s’avance vers Merle, si seulement les autres élèves et les passants savaient le don et le talent qu’elle renferme. Si seulement ils savaient que le piano est sa destinée. Était sa destinée. « Vashti, t’as un peu de monnaie? » demande Merle. Douche froide. Merle aurait pu commencer par demander comment elle allait. D’instinct, Vashti lui tend le paquet de papier brun, rempli de doubles. « Non, mais je peux te donner ça. » Maintenant qu’elle fait face à Merle, elle veut lui poser mille et une questions, trouver quelque chose à dire, mais elle est incapable de penser. Merle refuse la nourriture. « Tu n’as pas d’argent? J’ai besoin d’argent. » « Je n’en n’ai plus sur moi. » Vashti répond d’une voix étouffée par la crainte. Si bien que Merle ne l’entend pas et se rapproche un peu plus. « Vashti, écoute, tu peux faire passer un message pour moi? Tu peux passer un mot à Mademoiselle Seukeran pour moi, s’il te plaît? Horreur. Vashti s’éloigne dans un mouvement de recul. « Attends, Vashti, attends. Fais ça pour moi, s’il te plaît. Il faut que tu dises quelque chose à Mademoiselle Seukeran de ma part. » Vashti secoue la tête de droite à gauche, avec insistance. Les larmes roulent sur ses joues alors qu’elle court de l’autre côté de la rue. Une fois au portail, elle s’arrête pour jeter un dernier coup d’œil à Merle, qui a déjà disparu. Étrangement, le couvent et le cinéma sont mitoyens, et si vous vous concentrez vous pourrez entendre la séance du midi commencer. Les murs du cinéma sont fins comme du papier et les bandes annonces diffusées en début de séance sont parfaitement audibles. Elles couvrent les bruits de la circulation comme les rires et les discussions des 32
  33. 33. élèves, des commerçants et des passants. Sur l’autre trottoir, à quelques secondes de marche de la promenade, vous apercevrez le dernier bâtiment officiel de ce côté de la promenade. Autrefois grandiose, on y voit désormais la marque du temps. On appelle cet endroit le Library Corner. C’est ici que le charme de la promenade s’évanouit, dans une intersection qui ne paye pas de mine. Trop de rues convergentes et pas assez de feux de circulation. Cette dernière se fait à l’aveugle et n’est pas sans rappeler l’ambiance à l’entrée de la promenade, tout en étant plus soignée cependant. Vous êtes désormais entouré d’espaces commerciaux privés, construits non pas pour impressionner, ni même pour l’enrichissement culturel de la communauté qui les abrite, mais bien pour des raisons purement mercantiles. Ici, les matériaux et la conception n’ont eu qu’un mandat : maximiser le potentiel lucratif de chaque centimètre carré. Une avenue étroite bordée de bâtiments vétustes vous mène dans un parc public : terrain de football, piste cyclable et piétonne, courts de netball, volleyball et basketball y sont accessibles. Des gradins encadrent le parc. Derrière eux se dresse la colline San Fernando, autrefois magnifique promontoire naturel et paradis sauvage au cœur de la ville. Une véritable forêt où bambous, kapokiers, poui et flamboyants qui abritaient la vie. Un paradis pour les passionnés d’ornithologie, un sanctuaire pour les reptiles, un refuge pour les amoureux de la nature… aujourd’hui balafré par les tranchées qui l’encerclent au profit d’un déboisement sauvage. La colline grouille de tracteurs et de camions. Ils montent et descendent ces routes-cicatrices dans un pillage effréné des roches de soubassement jaunes et blanches. Ici, la beauté la plus parfaite est débitée chaque jour, un hectare cube de roche après l’autre, au nom de l’argent. S’il y a une chose que vous devez faire, après avoir été catapulté ici, c’est vous laisser porter le long d’une de ces rues. Admirez les bâtiments et les monuments, observez minutieusement les individus que vous dépassez et ceux qui vous dépassent dans la rue : ce nouvel endroit se livrera alors à vous sans pudeur. C’est bien mieux ainsi, d’aucun dirait même plus responsable. Cette façon de vous abandonner pour ensuite être capable de dire que oui, vous avez mis les pieds ici, que vous connaissez l’endroit. Pour cela, entrez dans les foyers, prenez part aux négociations privées comme publiques, immiscez- vous même jusque dans la tête de quelques locaux. Vous avez déjà fait connaissance avec le docteur Krishnu et une de ses filles, Vashti. On 33
  34. 34. pourrait rester avec eux, rencontrer le reste de la famille et quelques-unes de leurs connaissances. Ça viendra, toudou… N’oubliez pas : vous êtes désormais à l’heure trinidadienne. Il faut visiter au moins une autre partie de l’île, puisque connaître un seul quartier ne vous donne pas un aperçu fidèle de cet endroit qui renferme autant de variété (tant d’un point de vue géographique, que par rapport à l’environnement, à l’aspect social ou encore linguistique). Attention! On dirait qu’on parle d’un bazar incohérent, mais en réalité, voyez plutôt ça comme un ragoût bien assaisonné qui a mijoté pendant très longtemps. Contentons-nous d’ouvrir la porte sur le monde du docteur Valmiki Krishnu. Valmiki C’était en septembre l’année dernière, n’est-ce pas? Un jour de pluie, plus précisément. La porte à peine refermée sur son dernier patient, Valmiki Krishnu, encore assis dans son fauteuil, rassemble toute ses forces pour se pencher en avant et appuyer ses coudes sur son bureau. La pluie battante frappe la tôle au-dessus de la fenêtre persienne avec une force comparable à celle d’une lance à incendie. Le réveil avait été difficile, sortir du lit encore plus. Il n’aurait définitivement pas dû. Le carnet d’adresse sur son bureau est ouvert à la page des A : Tony Almirez. Un numéro de téléphone à Goa. Un décalage horaire de neuf heures et demie. Minuit là-bas. S’il l’appelait il allait le réveiller, et sa femme aussi. Mais il n’y avait qu’à lui qu’il voulait parler. Vingt ans plus tôt, ils étudiaient la médecine en Écosse. C’était dans une autre vie, trop de choses s’étaient passées depuis. Mais le souvenir de chaque minute passée ensemble à l’époque était gravé en Valmiki. Même s’ils ne s’étaient pas vus depuis une vingtaine d’années. Même s’ils ne s’étaient parlé au téléphone qu’une dizaine de fois. Même si c’était toujours Valmiki qui prenait la peine d’appeler. Même si la dernière conversation remontait à un an. Peu importait. À chaque fois qu’il était perdu, comme à l’instant, Valmiki se tournait vers Tony. Jamais vers son épouse, ni aucun de leurs amis ici. Les mains jointes, son front est comme posé sur un trépied formé par ses doigts. La tête lourde des discussions d’hier et de ce matin. Si ce n’était pas sa femme, alors c’était une de ses filles. La plus jeune, Vashti, était aussi calme que l’eau du Golfe de Paria. Mais son aînée, Viveka, renfermait la fougue d’un torrent. Avant d’entrer à l’université elle était 34
  35. 35. encore gérable. Les mains cèdent. Le front se loge dans leurs paumes. Il n’appellera pas Tony. Même pas à cause du décalage horaire. Ne pas céder. Ce réflexe de toujours appeler Tony à l’aide était suivi d’un rappel à l’ordre personnel : c’était stupide. Plan B : Saul. Saul et ses yeux rieurs qui pardonnent toutes les idioties. Ses cils interminables. Mais Saul n’offre qu’un confort de surface. Du plaisir charnel. Le temps de sortir la tête hors de l’eau. Oublier le quotidien, sûrement, mais toujours dans l’ombre et en catimini. Non, personne ne peut l’aider. L’interphone sur le bureau sonne. Zoraida, la réceptionniste, est étonnée de ne pas l’avoir vu raccompagner le patient. Normalement, c’est un rituel pour Valmiki : escorter les malades jusqu’à la porte avec une main légèrement posée sur leur dos et des petits mots d’encouragement. Le juste milieu entre fermeté et finesse, pour que les patients prennent la porte sans jamais se rendre compte qu’on les y a conduits. Mais aujourd’hui c’est différent. La salle d’attente est en ébullition, pleine de toussotements, de patients et d’impatience. Valmiki ne pourra pas recevoir tout le monde. Il faudra revenir demain. Il ne s’était même pas levé lorsque le patient avait quitté son bureau. Beaucoup d’entre eux considèrent les médecins comme des demi-dieux capables de les guérir en levant le petit doigt, effleurant ceci, titillant cela. Valmiki et ses confrères trouvent ça vieux jeu, évidemment. Et s’ils ne peuvent les empêcher de penser ainsi, cette pression pèse lourd sur les épaules de Valmiki. Nombreux sont ceux qui se laissent aller et attendent que leur médecin les guérisse comme par magie. Il y avait ça, entre autres, qui lui donnait envie d’être n’importe où ailleurs aujourd’hui plutôt que coincé ici. Ce n’était pas non plus uniquement à cause de la dispute avec Viveka ce matin. Ni celle qui avait suivi, avec sa femme cette fois. Il ne s’agissait pas non plus de celle de la veille, avec Devika et Viveka. Après tout, c’était maintenant habituel. Il y avait presque toujours maille à partir avec l’une ou l’autre, et certains jours avec les deux. Non, Valmiki était accablé par les faux-semblants. Enseveli sous ses responsabilités quotidiennes. S’il avait raccompagné ce patient, Zoraida lui aurait fait signe. Les pannes de courant récurrentes et le caractère aléatoire du service de téléphonie locale avaient rendu nécessaire l’élaboration d’un langage secret entre le docteur et sa réceptionniste (c’était 35
  36. 36. du moins comme ça que Zoraida, en poste depuis douze ans, aimait à y penser). Tout était agencé de manière stratégique, de son bureau à elle aux sièges dans la salle d’attente. La porte du bureau de Valmiki était ainsi à l’abri des regards autres que le sien. D’un signe, elle lui indiquerait la présence de sa femme. D’un autre, elle le préviendrait : quelqu’un d’important est là, dépêche-toi. Celui-là, elle le réservait pour la famille, les amis de longue date, le banquier, l’avocat, une poignée de personnes blanches (surprenant?), et certaines femmes, blanches elles-aussi. Ça marchait avec ou sans rendez-vous. Il y avait aussi le signe qui disait : épouse ET patient privilégié. Elle avait tout élaboré elle-même : tour de poignet, main dans les cheveux, un, deux ou trois doigts posés sur sa joue. Zoraida lui avait même rédigé un petit aide-mémoire. S’il riait d’elle au début, il y a vite trouvé son compte et s’est très volontairement prêté au jeu. Ses bizarreries et autres grimaces lui auront très souvent permis d’éviter un divorce. En effet, à voir le nombre de fois où Mme Krishnu arrive à l’improviste alors qu’il reçoit un « patient » spécial dans son bureau, on croirait que le hasard s’efforce de satisfaire le désir inconscient du docteur d’enfin se faire prendre la main dans le sac. Dans ce genre de situation, Zoraida se félicite d’avoir déjoué un esclandre. Effleurant tout juste la porte du poing, elle ferait irruption dans le bureau de Valmiki pour l’informer de la situation. La femme avec lui, derrière le rideau qui cache la table d’examen, serait immédiatement raccompagnée par une Zoraida fière de se rendre utile. Zoraida conduit l’officieuse dans une salle connexe, passant par un couloir privé, pour qu’elle s’y rhabille. Elle s’occupe ensuite de faire entrer l’officielle dans le bureau de son patron, qui aura eu juste assez de temps pour se rendre présentable. Zoraida se délecte de cette mise en scène, aux dépends de Mme Krishnu, qu’on disait naïve. Mais une épouse peut-elle jamais être vraiment menée en bateau? Valmiki ne s’était pas levé et Zoraida n’avait pas pu l’informer de l’arrivée d’une de ses nouvelles amies : Tilda Holden. Le dernier de ses soucis aujourd’hui. S’il pouvait, il claquerait la porte de son cabinet et enverrait tout valser. Absolument tout et pour de bon. L’effet domino. Valmiki était au bout du rouleau, empêtré entre incohérence et précision, prêt à baisser les bras. Vingt ans. Ça faisait vingt ans qu’il portait toutes ces casquettes : médecin, patron, amant, mari, père. Autant de rôles dans lesquels il se sentait pourtant incompétent comme au premier jour et pour lesquels il n’avait pas la moindre trace 36
  37. 37. d’enthousiasme. Pour sa dernière consultation de la journée, un certain M. Deoraj Deosaran, Valmiki y avait mis tout son cœur. Il avait pris son pouls, manipulant le corps jaunâtre et osseux, alors qu’il se concentrait sur son stéthoscope et essayait de discerner le rythme cardiaque sous le vacarme de la pluie qui s’écrasait sur le toit. Valmiki avait ensuite attrapé un abaisse-langue pour jeter un œil à la trachée, se risquant même à humer son haleine : son nez trouverait peut-être quelque chose de symptomatique là où ses yeux, ses mains et ses oreilles n’avaient rien décelé. Bref, il avait été attentif, captivé même, jusqu’à la fin de la consultation. Une fin imposée puisque Valmiki ne savait plus quoi faire ni quoi chercher, et donc une fin frustrante pour le médecin comme pour son patient. M. Deosaran, d’humeur bavarde, voulait raconter l’histoire de sa vie au docteur Krishnu, comme si ces données allaient changer son diagnostic et ses recommandations. Ainsi, il racontait koman il était un si-petit garçon, tellement toupetit maigre-marmot que personne croyait qu’un jou’ il deviendrait un nonm. Un toupetit gars qui devait marcher plus de trois kilomètres pour aller à lékol, nipié-sans-chaussures, sous la pluie, lapli plus forte qu’aujourd’hui, qui l’éclabousse et qui salit son linge et son petit frè, son ptit frè qu’il tient par lanmen et … et le docteur laissait son esprit vagabonder. M. Deosaran avait sûrement continué à détailler son histoire pendant de longues minutes mais le docteur Krishnu n’avait rien entendu. M. Deosaran avait bien vu que le regard du docteur s’était fait lointain et qu’il était désormais plongé dans ses pensées, mais d’un autre côté, il était encore assis derrière son bureau, et n’avait pas encore fait mine d’abréger la consultation en se dirigeant vers la porte comme à son habitude. Le patient avait continué son récit avec moins d’assurance, mais cette fois-ci pour observer la réaction du docteur. Ayant réalisé l’inattention totale chez son auditeur, M. Deosaran s’essaya à reculer sa chaise, la faisant brusquement grincer sur le parquet. On aurait dit qu’une voiture venait de faire crisser ses pneus dans un virage en épingle. Toujours pas de réaction. D’une main hésitante, M. Deosaran prend son chapeau de feutre kaki posé jusqu’ici sur son genou et le place sur le bureau. Il se penche alors en avant pour faire porter sa voix au-dessus de la pluie. « Toutébien, doc? Vous êtes blanc comme un lenj. » Déconcerté par le silence persistent du docteur, il frappa la table du poing. « Doktè! », cette fois-ci d’un ton assez assuré pour ramener Valmiki à la réalité, mais pas assez sec 37
  38. 38. pour qu’il le prenne mal. Enfin, le docteur Krishnu reprend ses esprits : « Désolé, M. Deosaran. Vous m’avez ramené à de vieux souvenirs. » Une période où tout était tellement plus simple. Valmiki devait avoir douze ans. Trop ravis de le taquiner, ses oncles (les frères de son père), avaient pour habitude de lui tirer les oreilles avant de le voir partir en pleurnichant. Son père était strict mais aimant. Lui, n’avait jamais levé la main sur Valmiki. C’est pour ça que Valmiki n’avait jamais pu oublier la seule et unique fois où son père l’avait blessé. Valmiki était ce petit garçon dodu et propre sur lui, avec des joues roses aussi grosses que son appétit pour les sucreries au lait de vaches (leurs vaches), préparées quotidiennement aussi bien par sa mère et ses tantes que par les domestiques. Un enfant bichonné, avec une cuillère en argent dans la bouche. Littéralement. Son père était le nanti des environs, un homme riche de l’héritage familial : une entreprise de produits laitiers hissée au sommet à la sueur du front de ses ancêtres et léguée au père et aux oncles de Valmiki. L’exploitation laitière se trouvait sur leur propriété, au Sud de San Fernando. La caste à laquelle ils appartenaient, les brahmanes, ne pouvait toucher les vaches eux-mêmes. Ils géraient leur affaire dans le confort d’un bureau de la maison de maître et employaient des villageois pour les tâches salissantes : de l’alimentation à la traite des vaches, en passant par le récurage des enclos isolés sur la propriété. Valmiki était enfant unique. Apparemment futur héritier d’une grosse part de cette entreprise prospère. Et malgré son jeune âge, les employés le traitaient comme leur patron. C’est pour cela que ce jour-là ils n’avaient pas osé l’arrêter. Valmiki avait ramené dans la grange trois garçons qu’il considérait à tort comme des amis (des camarades de classe qui tantôt se moquaient de son physique rondouillard, tantôt lui demandaient de l’aide pour les devoirs, puisqu’il était le plus brillant de sa classe et qu’eux n’étaient vraiment pas futés). Un jour après l’école, Valmiki a déjà troqué son uniforme pour des shorts et un t-shirt rayé de jaune, rouge et marron, un cadeau ramené d’Angleterre par son père. Ses amis, comme il s’aimait à les appeler, portent encore leurs chemises à manches longues et leurs pantalons gris réglementaires. Ils ont cependant déjà libéré leurs gorges des cravates rayées grises et blanches, et ce, à peine le pied posé hors de la cour d’école. Elles servaient depuis à tenir ensemble leurs différents manuels scolaires. Les garçons s’étaient présentés à la porte de derrière, sachant très bien que des fils de 38
  39. 39. villageois n’avaient pas intérêt à être vus à l’entrée principale. Ils avaient demandé à la domestique d’appeler Valmiki. Ce dernier avait entendu les tchips vibrants qu’elle avait eus pour seule réaction. Même si elle venait du même village qu’eux, la domestique était offusquée à l’idée de les voir jouer avec le fils de son patron. Elle n’avait pas essayé de masquer son mépris une seule seconde : « Missié prend le thé là. Qu’est-ce que vous venez chèché là? Y’a lékol, c’est mitan de semaine. Allez akaz travailler les devoirs. Missié il doit étudier. Il peut pas sortir jouer déwò, là. Il a beaucoup de dévwas. » Valmiki est agacé par l’attitude de la domestique : elle n’était pas sa mère après tout. C’était encore pire d’entendre les rires et les moqueries de ses camarades : « Il prend le thé! Et il menj quoi avec? Le pen et la konfiti? Des biskwis à la krem? » Un d’entre eux quémande un biscuit à la domestique, il a faim. Elle lui demande s’il n’a pas honte de mendier ainsi, et qu’est-ce que dirait sa mère si elle savait ça. Valmiki ne peut plus rien avaler. Il repousse son assiette sur la table avant de courir à la porte et de pousser la domestique. Tous savent très bien qu’il ne peut pas les inviter à entrer ou même leur offrir un peu de thé au lait chaud et sucré ou de semoule au lait, dont ils se seraient pourtant délectés au lieu de se moquer de lui. Mais Valmiki veut ardemment se montrer généreux envers ceux qui l’ont tant raillé. Ils s’étaient quand même présentés à sa porte. Il veut leur partager des choses qu’ils n’ont pas la chance d’avoir. Il tire deux des garçons par la main, les entraînant sous la clôture en bois qui délimite le pâturage où les vaches sont immobiles à l’exception de leur queue qui chassaient instinctivement les mouches. Alors qu’ils dépassent un amas de bouse, les petits villageois persistaient dans leurs moqueries, demandant à Valmiki quelle sorte de thé on lui servait et pourquoi donc il ne leur avait pas amené un biscuit fourré à la crème. Un d’entre eux lui demande pourquoi il étudiait ainsi. Il n’y avait pas de contrôle cette semaine, et même s’il y en avait un, il aurait une super note de toute façon. Il ajoute : « T’es peut-être entèlijan, mais t’es anmerdan, anmerdan, anmerdan. Telman entèlijan que t’es chiant. C’est quoi le mieux? Être l’idiot avec qui tout le monde veut passer du temps ou être si-tellement grangrèk et premier en classe mais pas être capable de diskité avec lézot parce que ta tête est trop plen avec toutes ces informations? » Et un autre de continuer : « Cinq fois ça qui est égal à tant de fois cinq et un qui font cinq et deux fois cinq fois trois qui est égal à cinq fois trois et ça fait combien déjà? Oups! » 39
  40. 40. Gloussements. Le premier garçon continue : « Krishnu, dis-nous là. T’as déjà essayé diskité avec les manuels de lékol? Des fois tu donnes rendez-vous au livre de sciences et vous rigolez ensemble … ?» Valmiki acquiesce et parvient même à feindre un sourire, comme pour leur donner raison. Il ne laisse pas deviner sa tristesse. Les vieux arbres de samaan, tels des parasols émeraude, abritent du soleil les nombreux hectares de terrain ondoyant qui appartiennent aux Krishnu depuis plus de soixante-dix ans. La lumière du soir teinte de doré le ciel comme les arbres, leur feuillage et leurs troncs. Plus haut, les cimes crépitent sous les nombreuses perruches. C’est l’heure des oiseaux : entre caquetage incessant et bruissement d’ailes à l’atterrissage, ils cherchent le meilleur emplacement pour la nuit, sautillant d’impatience dans un vacarme singulier. Les garçons cherchent dévotement des cailloux pour les catapulter sur les perruches, en vain. Ils se rabattent sur des bouts de bois morts et des morceaux de branches séchés, mais les projectiles sont bien trop légers; ou alors ils ne sont pas assez forts pour les lancer aussi haut. Ils essayent ensuite avec des mangues doodose. Quand ils n’y n’en a plus, ils utilisent d’autres mangues, déjà picorées par les oiseaux, pour en faire tomber d’autres. Ils grimpent ensuite dans le prunier du gouverneur, parce qu’il est accueillant, bas et s’escalade facilement. Valmiki peut souffler : la propriété de son père semble être assez intéressante pour les tenir occupés. Le répit est cependant de courte durée : très vite, les discussions et les moqueries reprennent au sujet du goûter de Valmiki. Il n’a rien à dire pour sa défense. Il sait qu’il s’était resservi du dessert et en est gêné. Être le fils de l’homme le plus riche aux alentours ne le réjouissait pas du tout : c’était une tare. Eux, fils d’ouvriers dans les plantations de canne à sucre ou à la sucrerie voisine, et de transporteuses d’eau employées par le gouvernement pour les travaux routiers, pouvaient le rabaisser d’une simple remarque. Il se sentait faible. Eux, le taquinaient parce qu’il était privilégié, parce que sa famille était maniérée, mais Valmiki ne pouvait dire un mot au sujet de leur pauvreté ou des opportunités limitées qui constituaient leur futur. Soudain, il réalise que rien ne l’empêchait de se montrer bienveillant, même si eux ne l’étaient pas. Il était décidé. Lancer bêtement des bouts de bois sur des oiseaux ne suffisait pas : il leur fallait quelque chose de plus concret. Valmiki les mène à travers champs, vers une des étables qui abrite une trentaine de vaches. Il avait entendu dire que plus personne dans le village 40
  41. 41. ne possédait de vache. On disait que son père, M. Krishnu, le grand manitou du commerce de bétail, l’avait interdit. Peu importe, les vaches allaient les distraire de toutes façons. Hormis les employés, M. Krishnu, et ses frères, personne ne pouvait pénétrer dans la grange. Celle-ci était saturée d’odeurs fétides. Véritable cocktail de miasme des vaches cloîtrées dans la chaleur. Douceur laiteuse des veaux à peine nés. Fraîcheur sèche des bottes de foin (certaines auront pourri et fermenté). Âpreté du lait que l’on a renversé et qui a tourné. Puanteur ammoniaquée remontant de deux fosses béantes situées le long de l’allée centrale. On les rinçait deux fois par jour pour en ôter le fumier, liquoreux ou compact, la paille emmêlée et l’urine collante. Pourtant, Valmiki marche d’un pas décidé, s’efforçant de faire abstraction des odeurs comme des ouvriers présents. Ceux-là même qui ne manquaient jamais de le saluer lorsque le chauffeur le conduisait à l’école et l’en ramenait. Et Valmiki répondait toujours à leurs saluts. Les trois autres condisciples sont saisis de haut-le-cœur. Du bout des pieds, encore en chaussures d’uniforme, ils triturent les piles de foin gardées dans l’allée répandant des brindilles partout sur le sol de béton irrégulier. Les gestes obscènes qu’ils s’amusent à faire aux vaches ne créent chez elles aucune réaction. Leurs yeux globuleux reflètent leur indifférence. Elles n’ont pour seule réaction que de ruminer et de chasser de la queue les énormes mouches qui les recouvrent et les piquent. Les garçons meuglent, et lorsqu’une vache fait de même, par pur hasard ou pour leur répondre, ils reprennent de plus belle. Valmiki interdit à un des garçons de toucher aux râteaux et aux pelles posées contre le mur et cache son étonnement lorsque celui-ci lui obéit. Il s’empare ensuite d’un grand seau en fer galvanisé suspendu à un crochet qu’il traîne bruyamment sur le sol puis fait glisser sous la barrière en bois d’un des enclos. Il doit poser une main au sol pour passer en-dessous lui aussi. C’est mouillé. Il ne sait pas dans quoi il a posé la main. Pas assez de lumière. Il a le réflexe de vouloir sentir sa main mais il sait que s’il le fait et découvre qu’il s’agit de fumier, l’odeur et même l’idée seule d’en avoir sur les mains anéantirait son hardiesse devant ses camarades. Il s’essuie sur son pantalon. Un ouvrier est venu. Les vaches, conditionnées par le son métallique du seau, s’agitent. Leurs queues rappellent le métronome d’un pianiste nerveux. Les autres garçons veulent suivre Valmiki dans l’enclos mais il les en empêche. Il caresse le flanc de la vache. Ses sabots tassent le tapis de paille alors qu’elle se rapproche de Valmiki, comme pour se blottir contre lui. Un 41
  42. 42. garçon passe quand même sous la barrière. Un des ouvrier marmonne, incertain de pouvoir contrarier le fils du patron et ne voulant pas lui manquer de respect face à ses amis : « Bayta, ton papa va pas être kontan que tu es là. Tu vas sali ton lenj. » Maintenant adulte, Valmiki croit se souvenir que l’homme portait une chemise blanche déboutonnée, les manches roulées jusqu’aux coudes et un linge blanc en guise de turban improvisé. Il portait un pantalon gris. Il était pieds nus. Ses habits étaient immaculés, aussi loin que Valmiki se souvienne. Mais pouvait-il vraiment se fier à sa mémoire? Comment quelqu’un travaillant dans une étable et habillé de blanc pouvait-il résister aux taches d’herbe et autres salissures? À quel point avait-il modifié ou créé ces souvenirs? Avait-il vraiment senti son visage rougir de colère alors que cet homme avait osé s’opposer à lui en face des autres enfants? Lui avait-il rétorqué sèchement que son père ne pouvait pas être fâché pour quelque chose qu’il ignorait? Il entend encore très clairement un des garçons restés hors de l’enclos se moquer : « Allez, on fout le kan. Ça schlingue ici! Hey, Valmiki, ça pue chez toi boug’! Même les canivo devant makaz ça pas santi mové kom ça! » Valmiki avait ignoré cette remarque comme tout ce qui avait suivi. “Qui veut du bon lait frais?”, insiste-t-il. Il place le seau sous la vache. Aussitôt, l’ouvrier réagit en ouvrant l’enclos, placide. Maintenant Valmiki se souvient de ses vêtements immaculés. Il était grand et se tenait très droit. “Bayta, la vache a travayé déjà aujourd’hui. Laisse-la se reposer.” Les dents serrées, Valmiki l’ignore une fois de plus et s’agenouille à côté de la vache. L’homme laisse échapper un long soupir d’impatience. Même s’il n’avait que douze ans, c’était le fils du patron. Décidé, Valmiki empoigne les pis et s’affaire comme il avait vu les autres le faire et comme s’il l’avait déjà fait des centaines de fois. Finalement, le lait gicle au fond du seau et l’on peut entendre le jet mousser, des bulles opaques se formant en quelques secondes. Il avait enfin cloué le bec aux autres enfants. Ils se penchent pour voir et sifflent, impressionnés. Dégoulinant de sueur, Valmiki lâche finalement prise et se relève une fois le seau à moitié plein. Les autres veulent essayer mais Valmiki leurs interdit. Il sait bien que ce serait pousser le bouchon beaucoup trop loin. Il essaye de soulever le seau mais le lait se met à tanguer. Il en renverse un peu quand l’ouvrier 42

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