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Communication et langages
Aux origines du discours francophone
Luc Pinhas
Résumé
En revenant sur une figure historique méconnue, Luc Pinhas montre comment le discours francophone, tout généreux qu'il
se propose, s'articule autour d'une ambiguïté originelle majeure. Onésime Reclus, premier auteur à avoir utilisé les termes
de « francophone » et de « francophonie », est en effet parfois présenté dans l'Hexagone comme l'apôtre d'un dialogue
des cultures ; dialogue que prétend promouvoir l'organisation politique contemporaine de la Francophonie. Or l'examen de
son œuvre, très largement dédiée à la théorisation de la colonisation républicaine à la fin du XIXe siècle, révèle en fait un
nationaliste convaincu, animé par une obsession fondamentale : celle de préserver la langue française et la France d'un
déclin démographique qui serait, à ses yeux, fatal pour leur rayonnement.
Citer ce document / Cite this document :
Pinhas Luc. Aux origines du discours francophone. In: Communication et langages, n°140, 2ème trimestre 2004. Dossier
: Du «document numérique» au «textiel». pp. 69-82.
doi : 10.3406/colan.2004.3270
http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2004_num_140_1_3270
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69
Aux origines du discours
francophone
Onésime Reclus et l'expansionnisme
colonial français
MYTHOLOGIES
Si l'histoire de la fondation de la Francophonie culturelle et
politique apparaît relativement récente, puisqu'elle prend
ses sources dans le processus de décolonisation de la fin des
années 1950 et du début des années 1960, et si elle s'inscrit
de la sorte dans la restructuration géopolitique du monde
que provoque cette période, les termes de « francophone »
et de « francophonie » sont, quant à eux, plus anciens :
leurs premières occurrences remontent en effet à la fin du
XIXe siècle. Ainsi, selon les principaux auteurs qui se sont
penchés sur leurs origines - Xavier Deniau  Claude
Hagège2 ou encore Michel Têtu3 -, le premier auteur à les
avoir employés semble être le géographe Onésime Reclus
(1837-1916), frère méconnu d'Elisée Reclus, dans une
œuvre largement consacrée à une réflexion sur le
développement du second Empire colonial français et sur les
moyens pour la France de retrouver une grandeur menacée
après la défaite de Sedan et la perte de l'Alsace-Lorraine.
Les termes en question se verront ensuite ignorés durant
une longue période de près d'un demi-siècle, avant de se
retrouver à nouveau employés, au lendemain de
l'indépendance algérienne, et alors que la France s'interroge derechef
sur sa place dans le monde, dans un numéro spécial de la
revue Esprit, intitulé « Le français dans le monde »
(novembre 1962), qui a fait date.
Le fait francophone, dans son discours originel, comme
dans son histoire proprement dite, a donc partie liée, quoi
1. Xavier Deniau, La Francophonie, Paris, PUF, 1983, p. 9-11.
2. Claude Hagège, Le Français et les Siècles, Paris, Odile Jacob, 1987,
p. 209-210.
3. Michel Têtu, La Francophonie, histoire, problématique, perspectives,
Montréal, Guérin, 1987, p. 42-44.
LUC PINHAS
En revenant sur une figure
historique méconnue, Luc Pinhas montre
comment le discours francophone,
tout généreux qu'il se propose,
s'articule autour d'une ambiguïté
originelle majeure.
Onésime Reclus, premier auteur à
avoir utilisé les termes de
« francophone » et de «
francophonie », est en effet parfois
présenté dans l'Hexagone comme
l'apôtre d'un dialogue des cultures ;
dialogue que prétend promouvoir
l'organisation politique
contemporaine de la Francophonie. Or
l'examen de son œuvre, très
largement dédiée à la théorisation de la
colonisation républicaine à la fin du
XIXe siècle, révèle en fait un natîona-
liste convaincu, animé par une
obsession fondamentale : celle de
préserver la langue française et la
France d'un déclin démographique
qui serait, à ses yeux, fatal pour leur
rayonnement.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
70 MYTHOLOGIES
qu'on en ait, non seulement avec le fait colonial, mais aussi avec ses conséquences
politiques, linguistiques et, surtout, culturelles qui n'en finissent pas d'être actives
d'une manière ou d'une autre au jour d'aujourd'hui. D'une époque où la
civilisation occidentale, et tout particulièrement la civilisation française, se contemple
comme un phare éclairant le monde, à une autre où l'ethnocentrisme s'est vu
violemment remis en question par la revendication des particularismes et de la
diversité culturelle, c'est ainsi, tout autant que la place de la langue française dans
le monde contemporain, le rapport hautement ambivalent qui se noue entre
« Nous et les Autres » - pour reprendre le titre d'un ouvrage de Tzvetan
Todorov4 - que le discours francophone donne à penser, entre universalité et
relativisme.
Onésime reclus
Au sein de la grande famille des Reclus qui compte également un écrivain et
un médecin, Onésime (1837 - 1916) est d'abord géographe à l'instar de son
frère Elisée (1830 - 1905), bien mieux connu tant pour sa Géographie
universelle (1875 - 1994) que pour ses écrits théoriques sur l'anarchisme. Ainsi
publie-t-il tour à tour France, Algérie et colonies (1880), où apparaît pour la
première fois le terme de « francophone », et La France et ses colonies (1887 -
1889), deux ouvrages dans lesquels il s'intéresse notamment à la diffusion du
français dans le monde, puis un monumental À la France, sites et monuments,
publié de 1900 à 1906 sous l'égide du Touring Club de France et qui comprend
trente-deux volumes. Par ailleurs les deux frères, au demeurant tous deux
grands voyageurs, collaboreront pour écrire L'Afrique australe (1901) et
L'Empire du Milieu (1902), oeuvres qui témoignent de leur intérêt pour
d'« autres mondes » et d'un esprit d'ouverture qui n'ira pas sans leur valoir
quelques désagréments après la chute de la Commune de Paris, à l'aventure de
laquelle ils ne sont pas restés insensibles.
Républicain ardent, humaniste empreint de la philosophie des Lumières et
des valeurs positives de la Révolution française, Onésime Reclus ne s'en veut pas
moins pour autant, en nationaliste convaincu qu'il est, un théoricien de la
colonisation au moment même où les bases de l'expansion française dans le monde
s'élargissent et où s'instaure un profond débat entre partisans et adversaires de la
politique coloniale impulsée par Jules Ferry. En témoignent tout particulièrement
Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, puis Le Partage du monde et enfin Un grand
destin commence, ouvrages publiés entre 1904 et 1917. Seule une lecture rapide et
orientée peut donc faire de cet auteur l'apôtre d'un « dialogue des cultures » tel
que prétend le promouvoir la Francophonie politique contemporaine5 et qui
apparaît au demeurant quelque peu anachronique à la fin du XIXe siècle. Quoique
« progressiste », Onésime Reclus reste fondamentalement un homme de son
temps, pour qui la mystique républicaine a valeur universelle et doit s'imposer en
tant que cadre aux cultures des « barbares » et pour qui le destin de la France
importe au premier chef.
4. Tzvetan Todorov, Nous et les Autres, Paris, Le Seuil, 1989.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
Aux origines du discours francophone 71
Le contexte : l'impérialisme républicain
La réflexion d'Onésime Reclus se déploie en effet dans le contexte de la mise en
place de la « République coloniale6 », alors que l'impérialisme français connaît un
élan majeur qui le mènera à son apogée au début du XXe siècle et alors que se
forge « l'idée coloniale7 ».
Certes, la seconde expansion coloniale française a pour point de départ la
prise d'Alger par le maréchal de Bourmont, le 5 juillet 1830, quoique le dessein
initial ait été bien plus lié à des considérations de politique intérieure qu'à la
volonté de prendre pied en Afrique du Nord. Certes, encore, la Monarchie de
Juillet, puis le Second Empire développent en outre les implantations françaises
tant sur la côte occidentale de l'Afrique que dans l'océan Indien, dans le Pacifique
comme en Asie, tandis que l'influence française s'accroît durant la même période
au Proche-Orient et en Tunisie.
Il faut toutefois attendre les premières années de la Troisième République
pour que commence à se constituer une véritable doctrine militante de
l'impérialisme français. Ainsi, dès 1872, Gambetta en appelle à l'expansionnisme colonial
pour compenser l'affaiblissement de la France en Europe, tandis que l'économiste
Paul Leroy-Beaulieu publie, deux ans plus tard, un ouvrage à bien des égards
fondateur de la théorie expansionniste, intitulé De la colonisation chez les peuples
modernes. Aussi, une fois le temps du « recueillement » passé, alors que la
République s'est vue confortée par la démission de Mac-Mahon, les opportunistes au
pouvoir entreprennent-ils de développer la présence française hors de l'Europe.
La Prusse, qui n'a pas alors de grandes prétentions coloniales, ne s'y oppose pas,
d'autant que Bismarck voit dans cette entreprise l'occasion pour les Français de
ne pas rester fixés sur « la ligne bleue des Vosges ». Malgré les critiques qui fusent,
depuis la droite, mais aussi depuis la gauche nationaliste regroupée autour de
Clemenceau, lequel fustige la renonciation à une « politique de revanche » qui
permettrait de récupérer l'Alsace et la Lorraine, Jules Ferry peut alors se faire le
théoricien d'une politique d'expansion coloniale qui entend conjurer le spectre
de la décadence par l'édification de ce qui s'appellera désormais l'Empire français.
Durant la période qui court de 1880 à la Grande Guerre, la colonisation
s'étend et se renforce à grands pas, en dépit d'une concurrence européenne âpre
5. Cf. Xavier Deniau, op. cit., p. 11 : « O. Reclus entrevoyait une francophonie, symbole et résumé de
la solidarité humaine, du partage de la culture et de l'échange ». Quant à Claude Hagège (op. cit.,
p. 210), il présente le français vu par Onésime Reclus comme une langue à vocation internationale
pouvant faire « l'objet d'un choix qui établisse un dialogue des cultures et permette une fécondation
réciproque ». Outre que le choix en question semble plutôt avoir été imposé par la force, il apparaît
une certaine contradiction avec la suite donnée au paragraphe : « Une autre implication encore était
déjà présente chez O. Reclus : la diffusion du français n'est pas seulement celle d'une langue en soi,
mais celle d'une certaine civilisation, laquelle, pour un homme nourri de la mystique républicaine de
la fin du XIXe siècle, portait des idéaux de libération et d'humanisme, sinon de révolution ».
Impose-ton la révolution, voire la liberté ? Le siècle présent semble pourtant avoir apporté des éléments de
réponse à cette question. Enfin, Claude Hagège indique que « les ouvrages sur le français dans le
monde [d'Onésime Reclus] s'échelonnent de 1880 à 1904 », ce qui est ignorer ces livres décisifs et sans
ambiguïté que sont Le Partage du monde (1906) et Un grand destin commence (1917).
6. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés, La République coloniale, Paris, Albin Michel,
2003.
7. Raoul Girardet, L'Idée coloniale en France (1871-1962), Paris, La Table ronde, 1972.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
72 MYTHOLOGIES
qui aboutit au partage de l'Afrique lors de la Conférence de Berlin, entre
novembre 1884 et février 1885. En 1912, au moment où elle impose un
protectorat au Maroc, la France domine un ensemble de territoires qui s'étendent sur
plus de 10 millions de km2 et qui comptent 55,5 millions d'hommes, ce qui
constitue le deuxième domaine colonial en termes d'importance politique derrière
l'Empire britannique.
La doctrine coloniale
La doctrine coloniale, telle que la construisent sous la Troisième République ses
principaux propagandistes, et telle que la synthétise Jules Ferry, repose, ainsi que
le rappelle Raoul Girardet8, sur trois piliers fondamentaux. Le premier argument
en faveur de la colonisation, qui est aussi dès cette époque le plus controversé, est
d'ordre économique. Longuement développé par Leroy-Beaulieu, il s'est vu
résumé par Jules Ferry en une formule maintes fois citée : « La politique coloniale
est fille de la politique industrielle9 ». Autrement dit, les colonies nouvellement
acquises doivent servir et de réservoir de matières premières, et de débouchés
pour l'économie métropolitaine transformée par la révolution industrielle.
Le deuxième argument, le plus communément admis à l'époque, et le plus
vulgarisé, notamment dans les manuels scolaires, se veut à la fois humanitaire et
racial. C'est celui de la « mission civilisatrice » de la France qui repose sur la
certitude de l'universalité des valeurs culturelles françaises 10. Là encore, il convient de
revenir au grand discours prononcé par Jules Ferry devant les députés, le
28 juillet 1885 : « Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il
y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».
Victor Hugo lui-même, il est vrai, ne disait pas autre chose alors qu'il
s'entretenait en 1841 de l'Algérie avec le général Bugeaud :
Notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C'est la civilisation qui
marche contre la barbarie. C'est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la
nuit. Nous sommes les Grecs du monde ; c'est à nous d'illuminer le monde. Notre
mission s'accomplit, je ne chante qu'hosanna11.
Le troisième type d'argument, enfin, tend à conjurer le spectre de la
décadence. Les nécessités d'une poursuite de la grandeur et de la puissance françaises
exigent l'expansion coloniale de sorte que, si le pays refuse de se résigner à
devenir une nation de second ordre sur la scène internationale, il lui faut créer un
empire, accroître son territoire et multiplier le nombre de ses habitants. Avancée
8. Raoul Girardet, op. cit., p. 46 sq.
9. Jules Ferry, discours devant la Chambre des Députés du 28 juillet 1885.
10. Cf., par exemple, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés, op. cit., p. 44 : « La
légitimité de l'aventure impériale se fonde [...] sur l'idée d'une supériorité de la civilisation française car
elle seule aurait réinventé l'universel ».
11. Cité par Alain Ruscio, Le Credo de l'homme blanc, Bruxelles, Éditions Complexe, 1995, p. 94 et
consigné par l'écrivain à la date du 9 janvier 1841. Cette « inconséquence de Victor Hugo » (selon
l'expression de Gilles Manceron dans Marianne et les colonies, Paris, La Découverte, 2003, p. 178-184)
est souvent citée par les historiens de la colonisation pour manifester l'ambivalence du discours
républicain français.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
Aux origines du discours francophone 73
dès 1868 par Lucien-Anatole Prévost-Paradol dans son ouvrage La France
nouvelle, cette considération est bien évidemment appelée à prendre, après la
défaite de 1870, une importance majeure dans le credo colonial de la fin du siècle.
Aussi n'est-il guère étonnant de trouver en elle, et non dans les deux précédentes
qui semblent beaucoup moins le concerner, le ressort majeur de la pensée
développée par Onésime Reclus durant près de quarante ans. En cela, il ne diffère
donc pas fondamentalement de nombre d'autres tenants de la colonisation de
l'époque.
C'est donc ailleurs qu'il faut aller chercher sa spécificité, peu remarquée au
demeurant des historiens de la colonisation qui, mis à part Alain Ruscio, ne le
citent guère. Cette dernière tient, très précisément, dans l'importance majeure
accordée, plus qu'au vitalisme que manifesterait la France dans son aventure
coloniale, aux facteurs démographiques et, surtout, linguistiques dans la
concurrence âpre à laquelle se livrent sur la scène internationale les grandes nations 12.
Là réside sans nul doute, dans cette obsession cent fois répétée, l'originalité
d'Onésime Reclus.
Le facteur démographique
Différents facteurs, au cours des siècles, ont bien évidemment joué sur
l'établissement et le devenir des colonies françaises 13. Des facteurs politiques d'abord, qui
voient la France privilégier toujours sa politique européenne sur le
développement de ses possessions d'outre-mer, jusqu'à ce que son affaiblissement
continental l'amène à réviser ses positions. La République pense alors trouver dans une
expansion coloniale organisée le moyen de sortir de la phase de « recueillement »
qu'elle s'est imposée au cours des années 1870 et d'y puiser l'espérance d'un
rayonnement renouvelé.
Des facteurs économiques ensuite : la conception étroitement mercantiliste
qui prévaut longtemps dans la France d'Ancien Régime, et qui reste vivace encore
dans les débuts de la troisième République, tend à ne considérer trop souvent les
possessions coloniales que comme des comptoirs de commerce, sans se soucier de
les doter de structures pérennes, ni de les intégrer véritablement à la nation.
Mais ce sont surtout les facteurs démographiques qui importent ici et
doivent être tout particulièrement retenus, car ils expliquent largement la perte
du premier domaine colonial français, de même que le discours originel sur la
« francophonie » tenu par Onésime Reclus lors de la reconstitution d'un second
domaine. Si la France, en effet, n'a pas su se maintenir en Amérique du Nord,
au-delà de l'aveuglement de ses dirigeants et de ses « intellectuels », Voltaire en
particulier (les fameux « quelques arpents de neige » du Canada), qui n'en
voyaient pas l'utilité commerciale à court terme, c'est aussi qu'elle n'a pas su ni
voulu la peupler. À l'époque premier pays d'Europe occidentale, et de loin, par
sa population, elle ne tient toutefois qu'un rang modeste dans les flux
migratoires vers l'outre-mer, au moment même où elle s'affaiblit de l'exode des
12. Prévost-Paradol, néanmoins, avait évoqué dans son ouvrage la question linguistique, de sorte que
l'on peut voir, de lui à Reclus, une certaine filiation.
13. Cf., par exemple, Guy Pervillé, De l'Empire français à la décolonisation, Paris, Hachette, 1993.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
74 MYTHOLOGIES
protestants persécutés, interdits de colonies françaises, qui s'assimileront
rapidement aux populations anglo-saxonnes par lesquelles ils seront accueillis :
Elle fournit beaucoup moins d'émigrants outre-mer que tout autre État européen.
Du XVIe au XVIIIe siècle, elle en envoya entre 100 000 et 200 000, pendant que les
Britanniques en fournissaient 1 750 000, les Espagnols 2 millions et les Portugais
1,5 million. Même les 50 000 à 100 000 emigrants hollandais représentaient
davantage en proportion, et les États allemands, dépourvus de colonies propres, en
fournirent 300 000 à 500 000 aux colonies britanniques 14.
Ce déséquilibre démographique, s'il ne saurait prétendre effacer tout autre
cause, ne fut assurément pas sans peser lourd dans les rivalités avec les
Britanniques au Canada, ni dans le désintérêt manifesté vis-à-vis de la Louisiane par
Bonaparte. Malgré leur forte natalité, les Canadiens français se trouvèrent
d'emblée placés ainsi en position de minoritaires.
Au XIXe siècle, en revanche, à partir du moment où les Français décident d'y
rester, l'Algérie est vue comme une terre de peuplement et l'on y encourage
l'émigration. Pourtant, celle-ci est autant, sinon plus dans un premier temps, le
fait des autres pays européens, en particulier des pays méditerranéens (Italie,
Espagne, Malte) que de la France. L'assimilation, d'autre part, n'y est menée que
de manière pour le moins réservée, avec la hantise du métissage, de sorte que
subsistera toujours un fossé entre les Européens et les populations autochtones. À
la fin du siècle enfin, la stagnation de la population française et le besoin de main-
d'œuvre dans l'industrie française, ne permettent guère de peupler en nombre les
colonies nouvellement acquises. Au contraire, la France devient terre
d'immigration, faisant naître le spectre d'une décadence accrue face aux autres nations
européennes favorisées par « le développement prodigieux d'une population
incessamment croissante15 ». Ce motif d'une France malthusienne hantera du
coup désormais la pensée, mais aussi la littérature française, ainsi que le remarque
Olivier Boura dans Un siècle de Goncourt, du En France de Marius-Ary Leblond
(pseudonyme de deux Réunionnais, Georges Athénas et Aimé Merlo), couronné
en 1909, au Vent de mars d'Henri Pourrat, récompensé en 1941 16.
Ainsi la République française, pour conserver son rang, doit-elle étendre et
renforcer son emprise hors d'Europe, mais elle ne peut le faire qu'avec une
population diminuée. La seule solution qui, à la fin du siècle dernier, semble désormais
s'offrir, aux yeux notamment d'Onésime Reclus, est celle de l'assimilation des
peuples conquis et de la diffusion de la langue française, bien mieux de
l'assimilation par la diffusion de la langue française. D'autant que cette démarche se pare
d'une bonne conscience idéologique, celle d'apporter la Civilisation aux peuples
conquis.
La France se persuade en effet, au XIXe siècle, nous l'avons vu, non seulement
qu'elle doit accomplir une mission civilisatrice, mais qu'elle porte des universaux,
plus encore que les autres pays européens, elle qui commence à vivre dans le
14. Guy Pervillé, op. cit., P- 30.
15. Jules Ferry, discours devant la Chambre des Députés du 28 juillet 1885.
16. Olivier Boura, Un Siècle de Goncourt, Paris, Arléa, 2003, p. 31-32 et p. 161-162.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
Auxorigines du discours francophone 75
souvenir de ses Lumières du XVIIIe siècle et la mythologie de sa Révolution. Or,
c'est au nom de ces valeurs universelles et du progrès qu'elle justifiera à ses
propres yeux, et à ceux du monde, la colonisation et l'imposition de sa langue,
elle-même « universelle ». La Civilisation, c'est l'Occident, mais c'est surtout la
France, avec sa langue de raison qui est aussi la langue des droits de l'homme.
Origines des termes « francophone » et « francophonie »
En 1880, Onésime Reclus commence à prendre part au débat sur la colonisation
française en publiant France, Algérie et colonies (Paris, Hachette) où l'on voit, dès
le titre, la place particulière qu'il accorde à la terre algérienne. Au vrai, cet
ouvrage ne se veut encore qu'oeuvre de géographe, essentiellement descriptive.
L'intérêt constant d'Onésime Reclus pour les questions de démographie et de
langue s'y révèle pourtant déjà, et c'est à cette occasion qu'apparaissent les
premières occurrences connues de « francophone » et de « francophonie ». Dans
le chapitre VI, intitulé « La langue française en France, en Europe, dans le monde.
Langue d'oïl et langue d'oc », il s'attache ainsi, après avoir rappelé l'essor de la
langue française au cours des siècles passés, à faire le décompte de ceux qu'il
appelle pour la première fois, au détour d'une phrase, les « francophones ». Il est
alors question de l'état de la langue française en Amérique du Nord (soit en
Louisiane, dans les États du Nord-Est des États-Unis et au Canada) : « [ . . . ] On estime
à 16 000 les « francophones » de l'île Edouard17 [...] ». Un peu plus loin, il
revient sur ce terme dans une section titrée « Nombre des Français » :
Voici quel est, non pas le nombre des gens parlant français, mais celui des hommes
parmi lesquels le français règne, en dehors des millions dont il est la langue policée.
Ces millions, nous n'en tenons pas compte, non plus que de nos compatriotes
dispersés dans tous les lieux du globe ; nous négligeons même les six ou sept cent
mille Canadiens des États-Unis, bien que jusqu'à ce jour, ils ne se dénationalisent
point, et les Louisianais, perdus au milieu des hétéroglottes. Nous mettons aussi de
côté quatre grands pays, le Sénégal, le Gabon, la Cochinchine, le Cambodge, dont
l'avenir au point de vue « francophone » est encore très douteux, sauf peut-être
pour le Sénégal.
Nous acceptons comme « francophones » tous ceux qui sont ou semblent destinés
à rester ou à devenir participants de notre langue : Bretons et Basques de France,
Arabes et Berbères du Tell dont nous sommes déjà les maîtres. Toutefois nous
n'englobons pas tous les Belges dans la « francophonie », bien que l'avenir des
Flamingants soit vraisemblablement d'être un jour des Franquillons18.
Il entreprend alors le décompte démographique de la « francophonie » ainsi
délimitée, manifestant de la sorte une fixation qui ne le quittera plus désormais et
dont on peut trouver l'écho dans les comptabilités laborieuses auxquelles se
livrent certains « francophonistes » contemporains19. Aux 37 650 000 habitants
de la France de 1880, il ajoute - selon sa terminologie - les Alsaciens, les Lorrains,
17. France, Algérie et colonies, p. 420.
18. Ibid., p. 422.
19. Cf. Christophe Traisnel, Francophonie, francophonisme, groupe d'aspiration etformes d'engagement,
Paris, LGDJ, 1998.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
76 MYTHOLOGIES
les Wallons d'Allemagne, les Belges Wallons et les Belges bilingues, la Suisse
française, les Vallées françaises et vaudoises d'Italie, ainsi que, bien qu'avec un point
d'interrogation, les îles Anglo-Normandes, pour atteindre le nombre de
41 600 000 francophones. En Amérique, il prend soin d'additionner les Acadiens
et les Canadiens Français, Terre-Neuve et Saint-Pierre et Miquelon, Haïti, les
Petites Antilles de langue française, de même que la Guyane, parvenant ainsi à un
ensemble de 2 580 000 personnes. En Asie, où la pénétration française en
Indochine débute à peine, il ne retient aucun francophone, tandis que l'Océanie, à
travers « Nouvelle-Calédonie, Tahiti, etc. » n'en fournit que 85 000. L'Afrique, en
revanche, dans laquelle il range « Bourbon et dépendances », île de France et
Seychelles aux côtés de l'Algérie, apporte 3 560 000 francophones
supplémentaires, faisant d'ores et déjà de ce continent, malgré l'absence de l'Afrique noire, le
second de la francophonie après l'Europe.
Néanmoins, le total auquel arrive Onésime Reclus ne le satisfait que
modérément, lui qui ne cessera de vouloir comparer l'évolution du nombre de locuteurs
des principales langues européennes, c'est-à-dire pour lui civilisées et civilisatrices
- les seules, évidemment qui comptent à ses yeux :
48 millions d'hommes, c'est à peu près le trentième des mortels, puisqu'on estime
la race effrontée de Japet à quatorze ou quinze cents millions d'êtres. Il ne faut pas
trop descendre au-dessous de cet humble trentième ; il serait bon que la
francophonie doublât ou triplât pendant que décupleront certains hétéroglottes : car
l'humanité qui vient se souciera peu des beaux idiomes, des littératures superbes,
des droits historiques ; elle n'aura d'attention que pour les langues très parlées, et
par cela même très utiles20.
Phrase éloquente, à bien des égards prémonitoires, qui manifeste l'obsession
majeure d'Onésime Reclus : comment freiner le recul du français, cette langue
naguère « universelle » et que commence à menacer, à la fin du XIXe siècle, le
déploiement de l'anglais, langue du « commerce » ? Comment préserver le
rayonnement de la patrie et de la culture françaises, alors que les Français se montrent
d'une déplorable infécondité ? Position défensive, crispée déjà vers un âge d'or
révolu où la France semblait dominer par sa population et sa culture ses rivales
européennes et imposait sa vision de la civilisation. Position qui éclaire, de même,
tout autant que des considérations économiques, aussi bien les politiques
d'immigration intra et extra-européennes menées par les différents
gouvernements français que leurs velléités assimilatrices, particulièrement développées à
travers les lois sur l'école laïque que Jules Ferry cherchera à faire appliquer jusque
dans les colonies.
Onésime Reclus, au demeurant, ne se lassera pas de faire et de refaire sa
comptabilité démographique au fur et à mesure de l'expansion du second empire
colonial français, et de confronter avec soin le nombre de « Français de langue » à
celui des locuteurs de ce qu'il appelle les autres « langues impériales ». Dans
Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, il reprend ses calculs et propose ainsi le tableau
comparatif suivant pour l'année 1901 :
20. Ibid., p. 423.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
Aux origines du discours francophone 77
Fiancisants
Anglicisants
Russisjnts
Caslillanisants
Ltisittwisants
'•. .•■: :.<;■ ,. ■-■' '; .,"
.
^^^^^^^^1
43 110000
77650000
85 millions
45620000
15370000
48665000
129200000
+ de 130 millions
61445000
25430000
II s'empresse d'ailleurs d'ajouter qu'en 1904, date de parution de l'ouvrage,
grâce aux indigènes du Maroc, dont la France a désormais la tutelle, et à ceux
d'Algérie, tous « Français par destination » selon son grand dessein, l'on peut
compter 64 350 000 francophones potentiels pour une population totale de
104 671 000 personnes dans l'Empire français, lequel représente en étendue un
treizième du Globe. Et c'est au regard de ce décompte qu'il préconise à nouveau
de ne pas disséminer les francisants dans le monde entier pour mieux se
concentrer sur « le même partage du monde », l'Afrique en l'occurrence21.
« OÙ RENAÎTRE ? ET COMMENT DURER ? »
Cette obsession qui l'anime, Onésime Reclus va la développer sans relâche pour
tenter de la résoudre, en présentant d'abord sa théorie coloniale dans Le plus beau
royaume sous le ciel (Paris, 1899) et, surtout, dans Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique
(Paris, Librairie universelle, 1904) dont le sous-titre significatif pose les
questions : « Où renaître ? Et comment durer ? », puis en la précisant avec Le
partage du monde (Paris, Librairie universelle, 1906) et avec Un grand destin
commence (Paris, La Renaissance du livre, 1917), paru au lendemain de sa mort,
en pleine Première Guerre mondiale.
Où renaître ?
Cette première question renvoie d'abord, bien évidemment aux « malheurs » de
la France après la défaite face à la Prusse, à l'amputation de l'Alsace et de la
Lorraine, et à la déliquescence de « cette vieille race qui sentait le cadavre au
printemps de 1871 22 » bien qu'elle ait su depuis, pense-t-il, se ressaisir et se donner de
nouveaux espoirs. Mais elle fait tout autant référence à l'empire perdu, aux
anciennes possessions sur le continent américain que les gouvernants précédents
ont négligées et qui se trouvent désormais soumises à l'emprise de la langue
anglaise. S'il n'est même pas question de s'appesantir sur le cas désespéré de la
Louisiane, « le Canada lui-même trompe nos espoirs23 », écrit Onésime Reclus,
car si, grâce à leur vitalité reproductrice louable, l'on peut y compter 1,7 million
de francophones, nombre de ceux-ci « se ruent sur la Nouvelle-Angleterre et
abandonnent le français pour l'anglais24 ». C'est pourquoi, et même si « malgré
21. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 256 sq.
22. Le Plus beau royaume sous le ciel, Paris, 1899, « Conclusion
:
23. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, titre du chapitre 36.
24. Ibid., p. 231.
communication & langages - n° 1 40 - Juin 2004
78 MYTHOLOGIES
tout le Canada nous importe25 », il serait vain, selon lui, d'espérer en attendre
une renaissance française.
Celle-ci ne peut guère venir davantage, malgré la Nouvelle-Calédonie et
Tahiti, de « la France océanienne », trop petite, trop soumise elle aussi à
l'influence anglaise, de par sa proximité avec l'immense Australie. De sorte
qu'Onésime Reclus va même jusqu'à préconiser de céder les Nouvelles-Hébrides
à l'Angleterre contre compensation en Afrique. Quant à l'Asie, « malgré toutes ses
richesses, toutes ses splendeurs, toutes ses promesses, [elle] est la plaie ouverte au
cœur de l'empire français26 », car trop lointaine et, surtout trop « étrangère »
pour devenir la base de la reconquête appelée de tous ses vœux par l'auteur :
Quelle prise peut avoir la France, à pareil éloignement, sur un ensemble de peuples
dont on peut dire qu'ils n'ont pas le crâne fait comme nous ?27
La possibilité de mener une politique de colonisation mondiale se dérobe
donc aux yeux de Reclus, pour qui la France, amoindrie par sa triste infécondité -
qu'il attribue largement au système d'hoirie propre au droit français -, ne peut
prétendre « entretenir un courant d'émigration suffisant pour occuper, mettre en
valeur et franciser28 » des colonies dispersées et éloignées. L'évocation de ce
handicap, qui permet aujourd'hui à ses zélateurs de vanter une francophonie
étendue sur les cinq continents, revient sans cesse, leitmotiv inlassable, et tout
particulièrement au chapitre XXX de Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, intitulé
« Ne dilapidons pas nos emigrants » :
La torpeur de notre sève nous commande d'être avares de notre sang [...] La
France, moins féconde, donc moins débordante, s'est beaucoup moins vidée que
les autres pays d'Europe au bénéfice des contrées étrangères29.
Et encore :
La France étant manifestement amoindrie par son peu de natalité ne peut
embrasser le monde. Elle a perdu l'Amérique, il lui faut renoncer à ce qui n'est pas
l'Afrique30 [...]
De sorte que, puisqu'une politique européenne d'expansion, qui chercherait
davantage qu'à récupérer l'Alsace et la Lorraine paraît également bien vaine, il n'y
a plus que l'Afrique et une politique africaine qui puissent redonner aux Français
« un but, un espoir, un avenir, une raison d'être31 ».
La renaissance passe donc par l'Afrique, et d'abord par l'« Afrique mineure »,
autrement dit l'Afrique du Nord, et au premier chef par l'Algérie, grâce à ce coup
de chasse-mouches providentiel donné par le dey d'Alger, Hussein, au consul de
25. Ibid., titre du chapitre 37.
26. Ibid., p. 23.
27. Ibid., p. 29.
28. Un grand destin commence, p. 50.
29. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 183-190.
30. Un grand destin commence, p. 62.
31. Le plus beau royaume sous le ciel, « Conclusion ».
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
Aux origines du discours francophone 79
France, qui fournit le prétexte recherché à la conquête de 183032. Les avantages en
sont multiples. D'abord, l'Afrique est toute proche, à peine séparée de la
métropole par la mer Méditerranée, berceau et vecteur de la Civilisation (occidentale).
Ensuite et, sans aucun doute, surtout aux yeux de Reclus, elle abrite un peuple
jeune, fécond et dynamique, où les Français sont nombreux et s'enrichissent de
l'apport d'éléments latins, ces cousins du Sud, aisément assimilables. Quant aux
autochtones eux-mêmes, ils se laissent en apparence pénétrer aisément, au rebours
des Asiatiques, par la culture et la langue française, et deviennent ainsi, de manière
évidente, des « Français par destination », sur lesquels notre auteur compte tant :
À moins de deux cents lieues de nous, elle [l'Afrique] entretient dans ses
montagnes du Nord un jeune peuple fécond, très agissant, très français, dont des milliers
d'Espagnols, d'Italiens, de Maltais, de cosmopolites ravivent incessamment
l'effervescence vitale.
À côté de ces Français, Francisés, Francisables, au nombre de douze cent mille,
israélites compris, croît une nation de Berbères et d'Arabes qui passe peu à peu de
ses langues à la nôtre et qui, se sentant déjà française, nous a donné durant la guerre
« mondiale » de nobles preuves de son amitié comme de son héroïsme. On est fait
pour vivre ensemble quand on a dit : « Mourons ensemble !33 ».
Enfin, l'Algérie, et l'Afrique du Nord dans son ensemble - puisque l'influence
française s'étend au début de notre siècle à la Tunisie et au Maroc - sont la porte
ouverte, sans rupture de territoire, sur l'immense continent noir, réservoir
d'énergies humaines, où la « paix française » peut s'instaurer, reproduisant
l'œuvre romaine. Pour Reclus, en effet, il ne s'agit pas uniquement de renaître, il
faut également s'assurer d'une éternelle durée, et ceci ne peut être le fait que
d'une assimilation bien menée.
Et comment durer ?
Ainsi qu'on l'a parfois fait remarquer, Onésime Reclus, en un temps de taxinomie
et de classification raciale, ne se soucie guère des races auxquelles,
fondamentalement et à l'inverse d'un Jules Ferry, il ne croit pas :
L'idée de race a gâté nombre d'historiens, et beaucoup d'hommes d'État.
Il n'y a plus de races, toutes les familles humaines s'étant entremêlées à l'infini
depuis la création du monde.
Mais il y a des milieux et il y a des langues. 34
Mais il y a des langues..., au premier rang desquelles la langue française, à
vocation universelle. Pour Onésime Reclus, la langue est bel et bien le fer de lance
de l'assimilation recherchée, le ciment d'une communauté de pensée, le creuset
qui « amalgame à la longue, en une vaste nation francisante, les peuples
inféodés35 », règle les pensées et les activités, fusionne les éléments divers en une
civilisation commune. Là réside l'idée-force qui parcourt toute son œuvre et lui
32. Cf., par exemple, Assia Djebar, L'amour, la fantasia, Paris, Jean Claude Lattes, 1985.
33. Un grand destin commence, p. 70.
34. Un grand destin commence, p. 114.
35. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 151-152.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
80 MYTHOLOGIES
assure sa cohérence, là se trouve sans aucun doute le substrat de l'entreprise
francophone, dans cette conviction inébranlable que « la langue fait le peuple ».
Dès qu'une langue a « coagulé » un peuple, tous les éléments « raciaux » de ce
peuple se subordonnent à cette langue. C'est dans ce sens qu'on a dit : la langue fait
le peuple (lingua gentem faciti6)
La quête des voies de l'assimilation par la langue pousse alors Onésime Reclus
à se tourner vers un grand modèle auquel se réfèrent également, certes, nombre
d'autres auteurs de la période, ainsi que le signalent tant Alain Ruscio que Nicolas
Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés 37 : le modèle de l'empire romain.
L'objectif, en effet, est bel et bien est de « faire en Afrique ce que Rome fit dans le
monde ancien38 ».
Nous devons tout subordonner à l'œuvre qui sera notre plus grand œuvre.
Cette œuvre - et, la Terre étant prise et possédée d'un bout à l'autre bout, l'avenir
ne nous en offrira point de pareille, - cette œuvre consiste à assimiler nos Africains,
de quelque race qu'ils soient, en un peuple ayant notre langue pour langue
commune. Car l'unité du langage entraîne peu à peu l'union des volontés.
Nous avons tout simplement à imiter Rome qui sut latiniser, méditerranéiser nos
ancêtres, après les avoir domptés par le fer. 39
Ce disant, toutefois, Onésime Reclus, avec une conviction qui lui est propre,
ne fait en réalité que renouer avec l'un des motifs les plus constants de la
mythologie française40, qui prend sa source dans le moment fondateur de la « nation
France » à l'époque carolingienne et, très précisément, dans la scène originelle de
la proclamation des Serments de Strasbourg : la translatio imperii et studi. Ainsi,
la continuité de son propos apparaît-elle flagrante avec une tradition de pensée
qui, de Nicolas Oresme à Rivarol, et bien au-delà, puisqu'on en trouverait des
traces encore chez des penseurs contemporains, tendait à présenter la France
comme l'héritière de Rome et le français comme le latin des temps modernes.
Que fît donc Rome, comment s'y prit-elle pour assimiler les peuples et les
régions conquises ? Un grand destin commence détaille le programme :
l'assimilation romaine s'est faite
« par la majesté du nom romain ; par la supériorité de la culture ; par la diffusion
de la langue impériale ; par un réseau serré de routes stratégiques ; par un
merveilleux souci de l'hygiène des villes ; par une admirable utilisation des eaux ;
par le respect des institutions locales ; par une tolérance parfaite. Et, en somme, par
une patience inaltérable41 ».
36. Un grand destin commence, p. 116.
37. Alain Ruscio, op. cit., p. 97-98 et Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés, « L'Empire
au cœur de la culture occidentale », op. cit., p. 44 sq.
38. Un grand destin commence, titre du chapitre 19.
39. Un grand destin commence, p. 95.
40. Cf. par exemple Marc Fumaroli, « Le génie de la langue française », in Trois Institutions, Paris,
Gallimard (coll. « Folio »), 1994.
41. Ibid., p. 96 sq. et Alain Ruscio, op. cit., p. 98.
communication & langages -n° 140- Juin 2004
Aux origines du discours francophone 81
Voilà le chemin à suivre qui, on le notera au passage, présuppose bien
évidemment, malgré l'absence de l'idée raciale, la hiérarchie des cultures et la
supériorité de la civilisation française. En fait, tout était déjà dit dès Lâchons
l'Asie, prenons l'Afrique, de manière plus ramassée, plus édifiante aussi, car
somme toute un tel dessein eût pu réussir si la perspective à long terme avait été
le fait des gouvernants français :
Rome n'a pas réellement colonisé [. . .] Elle triompha des peuples en subtilisant leur
âme, et ils ne s'en aperçurent point. Elle n'injuria pas leurs dieux, elle ne méprisa
point leurs fétiches, elle n'entreprit rien sur leur conscience, elle empiéta peu sur
leurs terres.
En revanche, Rome apporta la paix romaine, la langue romaine, la richesse et
la politique romaines :
Or, en Afrique, nous sommes Rome par la paix française ; par la langue française ;
par la richesse française ; par l'unité d'efforts contre la confusion des élans sans
but ; bref, par une supériorité prodigieuse42.
En quelques phrases, tout est dit, qui accompagne l'expansion française d'une
justification civilisatrice « douce », d'une mission, aux antipodes des agissements
de cet homme et de ce peuple « qui ont poussé l'orgueil à la démence, la brutalité
à la frénésie, l'égoïsme à la bestialité43 » et font figure de repoussoir : Bismarck et
l'Allemagne, bien sûr, tant il est vrai que « l'ennemi héréditaire » ne peut être
oublié un instant durant cette première entre-deux guerres.
Une ambiguïté originelle
Bien qu'intellectuel « éclairé » et profondément humaniste, éloigné de toute
idéologie raciale, Onésime Reclus n'en reste pas moins un homme de son temps,
nationaliste convaincu qui se fait le théoricien de la politique coloniale alors
défendue par Jules Ferry. La hantise du déclin français face aux autres nations
européennes, la Prusse de Bismarck mais aussi l'Angleterre victorienne, l'habite
tout autant que la mystique universalisante de la Révolution de 1789, si bien qu'il
n'a de cesse de tracer la voie d'une renaissance qui coïncide avec la mission
civilisatrice de la France, nouvelle Rome des temps modernes. Amoindrie par son
infécondité persistante, la patrie des droits de l'homme ne peut cependant pas
envisager d'entretenir des courants migratoires importants en direction de
l'ensemble des territoires conquis. Il convient donc aux yeux d'Onésime Reclus
de ne pas disperser les efforts de la nation et de canaliser les énergies sur
l'assimilation, selon le modèle romain, des populations colonisées qui semblent y être les
plus prédisposées. La persistance du rayonnement de la langue française, langue
de la raison et langue de l'« universel », en dépend car les idiomes trop peu parlés
céderont demain le terrain aux langues « utiles », estime-t-il, tant il s'est persuadé
de l'importance du facteur démographique dans le devenir des équilibres
géopolitiques et linguistiques. C'est dans ce contexte et dans ce dessein que Reclus forge
42. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 95.
43. Un grand destin commence, p. 164.
communication & langages - n° 140 - Juin 2004
82 MYTHOLOGIES
le terme de « francophonie » et se lance durant près de quarante ans dans une
comptabilisation infatigable des « francophones », et non avec une véritable
volonté d'établir grâce au français un dialogue des cultures, comme certains le
laissent aujourd'hui à penser. Ainsi le discours francophone, lors même qu'il se
pare aujourd'hui de vertus démocratiques et de considérations généreuses,
repose-t-il sur une ambiguïté originelle majeure.
LUC PINHAS
communication & langages - n° 1 40 - Juin 2004

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Aux origines du discours francophone

  • 1. Communication et langages Aux origines du discours francophone Luc Pinhas Résumé En revenant sur une figure historique méconnue, Luc Pinhas montre comment le discours francophone, tout généreux qu'il se propose, s'articule autour d'une ambiguïté originelle majeure. Onésime Reclus, premier auteur à avoir utilisé les termes de « francophone » et de « francophonie », est en effet parfois présenté dans l'Hexagone comme l'apôtre d'un dialogue des cultures ; dialogue que prétend promouvoir l'organisation politique contemporaine de la Francophonie. Or l'examen de son œuvre, très largement dédiée à la théorisation de la colonisation républicaine à la fin du XIXe siècle, révèle en fait un nationaliste convaincu, animé par une obsession fondamentale : celle de préserver la langue française et la France d'un déclin démographique qui serait, à ses yeux, fatal pour leur rayonnement. Citer ce document / Cite this document : Pinhas Luc. Aux origines du discours francophone. In: Communication et langages, n°140, 2ème trimestre 2004. Dossier : Du «document numérique» au «textiel». pp. 69-82. doi : 10.3406/colan.2004.3270 http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2004_num_140_1_3270 Document généré le 15/10/2015
  • 2. 69 Aux origines du discours francophone Onésime Reclus et l'expansionnisme colonial français MYTHOLOGIES Si l'histoire de la fondation de la Francophonie culturelle et politique apparaît relativement récente, puisqu'elle prend ses sources dans le processus de décolonisation de la fin des années 1950 et du début des années 1960, et si elle s'inscrit de la sorte dans la restructuration géopolitique du monde que provoque cette période, les termes de « francophone » et de « francophonie » sont, quant à eux, plus anciens : leurs premières occurrences remontent en effet à la fin du XIXe siècle. Ainsi, selon les principaux auteurs qui se sont penchés sur leurs origines - Xavier Deniau Claude Hagège2 ou encore Michel Têtu3 -, le premier auteur à les avoir employés semble être le géographe Onésime Reclus (1837-1916), frère méconnu d'Elisée Reclus, dans une œuvre largement consacrée à une réflexion sur le développement du second Empire colonial français et sur les moyens pour la France de retrouver une grandeur menacée après la défaite de Sedan et la perte de l'Alsace-Lorraine. Les termes en question se verront ensuite ignorés durant une longue période de près d'un demi-siècle, avant de se retrouver à nouveau employés, au lendemain de l'indépendance algérienne, et alors que la France s'interroge derechef sur sa place dans le monde, dans un numéro spécial de la revue Esprit, intitulé « Le français dans le monde » (novembre 1962), qui a fait date. Le fait francophone, dans son discours originel, comme dans son histoire proprement dite, a donc partie liée, quoi 1. Xavier Deniau, La Francophonie, Paris, PUF, 1983, p. 9-11. 2. Claude Hagège, Le Français et les Siècles, Paris, Odile Jacob, 1987, p. 209-210. 3. Michel Têtu, La Francophonie, histoire, problématique, perspectives, Montréal, Guérin, 1987, p. 42-44. LUC PINHAS En revenant sur une figure historique méconnue, Luc Pinhas montre comment le discours francophone, tout généreux qu'il se propose, s'articule autour d'une ambiguïté originelle majeure. Onésime Reclus, premier auteur à avoir utilisé les termes de « francophone » et de « francophonie », est en effet parfois présenté dans l'Hexagone comme l'apôtre d'un dialogue des cultures ; dialogue que prétend promouvoir l'organisation politique contemporaine de la Francophonie. Or l'examen de son œuvre, très largement dédiée à la théorisation de la colonisation républicaine à la fin du XIXe siècle, révèle en fait un natîona- liste convaincu, animé par une obsession fondamentale : celle de préserver la langue française et la France d'un déclin démographique qui serait, à ses yeux, fatal pour leur rayonnement. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 3. 70 MYTHOLOGIES qu'on en ait, non seulement avec le fait colonial, mais aussi avec ses conséquences politiques, linguistiques et, surtout, culturelles qui n'en finissent pas d'être actives d'une manière ou d'une autre au jour d'aujourd'hui. D'une époque où la civilisation occidentale, et tout particulièrement la civilisation française, se contemple comme un phare éclairant le monde, à une autre où l'ethnocentrisme s'est vu violemment remis en question par la revendication des particularismes et de la diversité culturelle, c'est ainsi, tout autant que la place de la langue française dans le monde contemporain, le rapport hautement ambivalent qui se noue entre « Nous et les Autres » - pour reprendre le titre d'un ouvrage de Tzvetan Todorov4 - que le discours francophone donne à penser, entre universalité et relativisme. Onésime reclus Au sein de la grande famille des Reclus qui compte également un écrivain et un médecin, Onésime (1837 - 1916) est d'abord géographe à l'instar de son frère Elisée (1830 - 1905), bien mieux connu tant pour sa Géographie universelle (1875 - 1994) que pour ses écrits théoriques sur l'anarchisme. Ainsi publie-t-il tour à tour France, Algérie et colonies (1880), où apparaît pour la première fois le terme de « francophone », et La France et ses colonies (1887 - 1889), deux ouvrages dans lesquels il s'intéresse notamment à la diffusion du français dans le monde, puis un monumental À la France, sites et monuments, publié de 1900 à 1906 sous l'égide du Touring Club de France et qui comprend trente-deux volumes. Par ailleurs les deux frères, au demeurant tous deux grands voyageurs, collaboreront pour écrire L'Afrique australe (1901) et L'Empire du Milieu (1902), oeuvres qui témoignent de leur intérêt pour d'« autres mondes » et d'un esprit d'ouverture qui n'ira pas sans leur valoir quelques désagréments après la chute de la Commune de Paris, à l'aventure de laquelle ils ne sont pas restés insensibles. Républicain ardent, humaniste empreint de la philosophie des Lumières et des valeurs positives de la Révolution française, Onésime Reclus ne s'en veut pas moins pour autant, en nationaliste convaincu qu'il est, un théoricien de la colonisation au moment même où les bases de l'expansion française dans le monde s'élargissent et où s'instaure un profond débat entre partisans et adversaires de la politique coloniale impulsée par Jules Ferry. En témoignent tout particulièrement Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, puis Le Partage du monde et enfin Un grand destin commence, ouvrages publiés entre 1904 et 1917. Seule une lecture rapide et orientée peut donc faire de cet auteur l'apôtre d'un « dialogue des cultures » tel que prétend le promouvoir la Francophonie politique contemporaine5 et qui apparaît au demeurant quelque peu anachronique à la fin du XIXe siècle. Quoique « progressiste », Onésime Reclus reste fondamentalement un homme de son temps, pour qui la mystique républicaine a valeur universelle et doit s'imposer en tant que cadre aux cultures des « barbares » et pour qui le destin de la France importe au premier chef. 4. Tzvetan Todorov, Nous et les Autres, Paris, Le Seuil, 1989. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 4. Aux origines du discours francophone 71 Le contexte : l'impérialisme républicain La réflexion d'Onésime Reclus se déploie en effet dans le contexte de la mise en place de la « République coloniale6 », alors que l'impérialisme français connaît un élan majeur qui le mènera à son apogée au début du XXe siècle et alors que se forge « l'idée coloniale7 ». Certes, la seconde expansion coloniale française a pour point de départ la prise d'Alger par le maréchal de Bourmont, le 5 juillet 1830, quoique le dessein initial ait été bien plus lié à des considérations de politique intérieure qu'à la volonté de prendre pied en Afrique du Nord. Certes, encore, la Monarchie de Juillet, puis le Second Empire développent en outre les implantations françaises tant sur la côte occidentale de l'Afrique que dans l'océan Indien, dans le Pacifique comme en Asie, tandis que l'influence française s'accroît durant la même période au Proche-Orient et en Tunisie. Il faut toutefois attendre les premières années de la Troisième République pour que commence à se constituer une véritable doctrine militante de l'impérialisme français. Ainsi, dès 1872, Gambetta en appelle à l'expansionnisme colonial pour compenser l'affaiblissement de la France en Europe, tandis que l'économiste Paul Leroy-Beaulieu publie, deux ans plus tard, un ouvrage à bien des égards fondateur de la théorie expansionniste, intitulé De la colonisation chez les peuples modernes. Aussi, une fois le temps du « recueillement » passé, alors que la République s'est vue confortée par la démission de Mac-Mahon, les opportunistes au pouvoir entreprennent-ils de développer la présence française hors de l'Europe. La Prusse, qui n'a pas alors de grandes prétentions coloniales, ne s'y oppose pas, d'autant que Bismarck voit dans cette entreprise l'occasion pour les Français de ne pas rester fixés sur « la ligne bleue des Vosges ». Malgré les critiques qui fusent, depuis la droite, mais aussi depuis la gauche nationaliste regroupée autour de Clemenceau, lequel fustige la renonciation à une « politique de revanche » qui permettrait de récupérer l'Alsace et la Lorraine, Jules Ferry peut alors se faire le théoricien d'une politique d'expansion coloniale qui entend conjurer le spectre de la décadence par l'édification de ce qui s'appellera désormais l'Empire français. Durant la période qui court de 1880 à la Grande Guerre, la colonisation s'étend et se renforce à grands pas, en dépit d'une concurrence européenne âpre 5. Cf. Xavier Deniau, op. cit., p. 11 : « O. Reclus entrevoyait une francophonie, symbole et résumé de la solidarité humaine, du partage de la culture et de l'échange ». Quant à Claude Hagège (op. cit., p. 210), il présente le français vu par Onésime Reclus comme une langue à vocation internationale pouvant faire « l'objet d'un choix qui établisse un dialogue des cultures et permette une fécondation réciproque ». Outre que le choix en question semble plutôt avoir été imposé par la force, il apparaît une certaine contradiction avec la suite donnée au paragraphe : « Une autre implication encore était déjà présente chez O. Reclus : la diffusion du français n'est pas seulement celle d'une langue en soi, mais celle d'une certaine civilisation, laquelle, pour un homme nourri de la mystique républicaine de la fin du XIXe siècle, portait des idéaux de libération et d'humanisme, sinon de révolution ». Impose-ton la révolution, voire la liberté ? Le siècle présent semble pourtant avoir apporté des éléments de réponse à cette question. Enfin, Claude Hagège indique que « les ouvrages sur le français dans le monde [d'Onésime Reclus] s'échelonnent de 1880 à 1904 », ce qui est ignorer ces livres décisifs et sans ambiguïté que sont Le Partage du monde (1906) et Un grand destin commence (1917). 6. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés, La République coloniale, Paris, Albin Michel, 2003. 7. Raoul Girardet, L'Idée coloniale en France (1871-1962), Paris, La Table ronde, 1972. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 5. 72 MYTHOLOGIES qui aboutit au partage de l'Afrique lors de la Conférence de Berlin, entre novembre 1884 et février 1885. En 1912, au moment où elle impose un protectorat au Maroc, la France domine un ensemble de territoires qui s'étendent sur plus de 10 millions de km2 et qui comptent 55,5 millions d'hommes, ce qui constitue le deuxième domaine colonial en termes d'importance politique derrière l'Empire britannique. La doctrine coloniale La doctrine coloniale, telle que la construisent sous la Troisième République ses principaux propagandistes, et telle que la synthétise Jules Ferry, repose, ainsi que le rappelle Raoul Girardet8, sur trois piliers fondamentaux. Le premier argument en faveur de la colonisation, qui est aussi dès cette époque le plus controversé, est d'ordre économique. Longuement développé par Leroy-Beaulieu, il s'est vu résumé par Jules Ferry en une formule maintes fois citée : « La politique coloniale est fille de la politique industrielle9 ». Autrement dit, les colonies nouvellement acquises doivent servir et de réservoir de matières premières, et de débouchés pour l'économie métropolitaine transformée par la révolution industrielle. Le deuxième argument, le plus communément admis à l'époque, et le plus vulgarisé, notamment dans les manuels scolaires, se veut à la fois humanitaire et racial. C'est celui de la « mission civilisatrice » de la France qui repose sur la certitude de l'universalité des valeurs culturelles françaises 10. Là encore, il convient de revenir au grand discours prononcé par Jules Ferry devant les députés, le 28 juillet 1885 : « Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Victor Hugo lui-même, il est vrai, ne disait pas autre chose alors qu'il s'entretenait en 1841 de l'Algérie avec le général Bugeaud : Notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C'est la civilisation qui marche contre la barbarie. C'est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde ; c'est à nous d'illuminer le monde. Notre mission s'accomplit, je ne chante qu'hosanna11. Le troisième type d'argument, enfin, tend à conjurer le spectre de la décadence. Les nécessités d'une poursuite de la grandeur et de la puissance françaises exigent l'expansion coloniale de sorte que, si le pays refuse de se résigner à devenir une nation de second ordre sur la scène internationale, il lui faut créer un empire, accroître son territoire et multiplier le nombre de ses habitants. Avancée 8. Raoul Girardet, op. cit., p. 46 sq. 9. Jules Ferry, discours devant la Chambre des Députés du 28 juillet 1885. 10. Cf., par exemple, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés, op. cit., p. 44 : « La légitimité de l'aventure impériale se fonde [...] sur l'idée d'une supériorité de la civilisation française car elle seule aurait réinventé l'universel ». 11. Cité par Alain Ruscio, Le Credo de l'homme blanc, Bruxelles, Éditions Complexe, 1995, p. 94 et consigné par l'écrivain à la date du 9 janvier 1841. Cette « inconséquence de Victor Hugo » (selon l'expression de Gilles Manceron dans Marianne et les colonies, Paris, La Découverte, 2003, p. 178-184) est souvent citée par les historiens de la colonisation pour manifester l'ambivalence du discours républicain français. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 6. Aux origines du discours francophone 73 dès 1868 par Lucien-Anatole Prévost-Paradol dans son ouvrage La France nouvelle, cette considération est bien évidemment appelée à prendre, après la défaite de 1870, une importance majeure dans le credo colonial de la fin du siècle. Aussi n'est-il guère étonnant de trouver en elle, et non dans les deux précédentes qui semblent beaucoup moins le concerner, le ressort majeur de la pensée développée par Onésime Reclus durant près de quarante ans. En cela, il ne diffère donc pas fondamentalement de nombre d'autres tenants de la colonisation de l'époque. C'est donc ailleurs qu'il faut aller chercher sa spécificité, peu remarquée au demeurant des historiens de la colonisation qui, mis à part Alain Ruscio, ne le citent guère. Cette dernière tient, très précisément, dans l'importance majeure accordée, plus qu'au vitalisme que manifesterait la France dans son aventure coloniale, aux facteurs démographiques et, surtout, linguistiques dans la concurrence âpre à laquelle se livrent sur la scène internationale les grandes nations 12. Là réside sans nul doute, dans cette obsession cent fois répétée, l'originalité d'Onésime Reclus. Le facteur démographique Différents facteurs, au cours des siècles, ont bien évidemment joué sur l'établissement et le devenir des colonies françaises 13. Des facteurs politiques d'abord, qui voient la France privilégier toujours sa politique européenne sur le développement de ses possessions d'outre-mer, jusqu'à ce que son affaiblissement continental l'amène à réviser ses positions. La République pense alors trouver dans une expansion coloniale organisée le moyen de sortir de la phase de « recueillement » qu'elle s'est imposée au cours des années 1870 et d'y puiser l'espérance d'un rayonnement renouvelé. Des facteurs économiques ensuite : la conception étroitement mercantiliste qui prévaut longtemps dans la France d'Ancien Régime, et qui reste vivace encore dans les débuts de la troisième République, tend à ne considérer trop souvent les possessions coloniales que comme des comptoirs de commerce, sans se soucier de les doter de structures pérennes, ni de les intégrer véritablement à la nation. Mais ce sont surtout les facteurs démographiques qui importent ici et doivent être tout particulièrement retenus, car ils expliquent largement la perte du premier domaine colonial français, de même que le discours originel sur la « francophonie » tenu par Onésime Reclus lors de la reconstitution d'un second domaine. Si la France, en effet, n'a pas su se maintenir en Amérique du Nord, au-delà de l'aveuglement de ses dirigeants et de ses « intellectuels », Voltaire en particulier (les fameux « quelques arpents de neige » du Canada), qui n'en voyaient pas l'utilité commerciale à court terme, c'est aussi qu'elle n'a pas su ni voulu la peupler. À l'époque premier pays d'Europe occidentale, et de loin, par sa population, elle ne tient toutefois qu'un rang modeste dans les flux migratoires vers l'outre-mer, au moment même où elle s'affaiblit de l'exode des 12. Prévost-Paradol, néanmoins, avait évoqué dans son ouvrage la question linguistique, de sorte que l'on peut voir, de lui à Reclus, une certaine filiation. 13. Cf., par exemple, Guy Pervillé, De l'Empire français à la décolonisation, Paris, Hachette, 1993. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 7. 74 MYTHOLOGIES protestants persécutés, interdits de colonies françaises, qui s'assimileront rapidement aux populations anglo-saxonnes par lesquelles ils seront accueillis : Elle fournit beaucoup moins d'émigrants outre-mer que tout autre État européen. Du XVIe au XVIIIe siècle, elle en envoya entre 100 000 et 200 000, pendant que les Britanniques en fournissaient 1 750 000, les Espagnols 2 millions et les Portugais 1,5 million. Même les 50 000 à 100 000 emigrants hollandais représentaient davantage en proportion, et les États allemands, dépourvus de colonies propres, en fournirent 300 000 à 500 000 aux colonies britanniques 14. Ce déséquilibre démographique, s'il ne saurait prétendre effacer tout autre cause, ne fut assurément pas sans peser lourd dans les rivalités avec les Britanniques au Canada, ni dans le désintérêt manifesté vis-à-vis de la Louisiane par Bonaparte. Malgré leur forte natalité, les Canadiens français se trouvèrent d'emblée placés ainsi en position de minoritaires. Au XIXe siècle, en revanche, à partir du moment où les Français décident d'y rester, l'Algérie est vue comme une terre de peuplement et l'on y encourage l'émigration. Pourtant, celle-ci est autant, sinon plus dans un premier temps, le fait des autres pays européens, en particulier des pays méditerranéens (Italie, Espagne, Malte) que de la France. L'assimilation, d'autre part, n'y est menée que de manière pour le moins réservée, avec la hantise du métissage, de sorte que subsistera toujours un fossé entre les Européens et les populations autochtones. À la fin du siècle enfin, la stagnation de la population française et le besoin de main- d'œuvre dans l'industrie française, ne permettent guère de peupler en nombre les colonies nouvellement acquises. Au contraire, la France devient terre d'immigration, faisant naître le spectre d'une décadence accrue face aux autres nations européennes favorisées par « le développement prodigieux d'une population incessamment croissante15 ». Ce motif d'une France malthusienne hantera du coup désormais la pensée, mais aussi la littérature française, ainsi que le remarque Olivier Boura dans Un siècle de Goncourt, du En France de Marius-Ary Leblond (pseudonyme de deux Réunionnais, Georges Athénas et Aimé Merlo), couronné en 1909, au Vent de mars d'Henri Pourrat, récompensé en 1941 16. Ainsi la République française, pour conserver son rang, doit-elle étendre et renforcer son emprise hors d'Europe, mais elle ne peut le faire qu'avec une population diminuée. La seule solution qui, à la fin du siècle dernier, semble désormais s'offrir, aux yeux notamment d'Onésime Reclus, est celle de l'assimilation des peuples conquis et de la diffusion de la langue française, bien mieux de l'assimilation par la diffusion de la langue française. D'autant que cette démarche se pare d'une bonne conscience idéologique, celle d'apporter la Civilisation aux peuples conquis. La France se persuade en effet, au XIXe siècle, nous l'avons vu, non seulement qu'elle doit accomplir une mission civilisatrice, mais qu'elle porte des universaux, plus encore que les autres pays européens, elle qui commence à vivre dans le 14. Guy Pervillé, op. cit., P- 30. 15. Jules Ferry, discours devant la Chambre des Députés du 28 juillet 1885. 16. Olivier Boura, Un Siècle de Goncourt, Paris, Arléa, 2003, p. 31-32 et p. 161-162. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 8. Auxorigines du discours francophone 75 souvenir de ses Lumières du XVIIIe siècle et la mythologie de sa Révolution. Or, c'est au nom de ces valeurs universelles et du progrès qu'elle justifiera à ses propres yeux, et à ceux du monde, la colonisation et l'imposition de sa langue, elle-même « universelle ». La Civilisation, c'est l'Occident, mais c'est surtout la France, avec sa langue de raison qui est aussi la langue des droits de l'homme. Origines des termes « francophone » et « francophonie » En 1880, Onésime Reclus commence à prendre part au débat sur la colonisation française en publiant France, Algérie et colonies (Paris, Hachette) où l'on voit, dès le titre, la place particulière qu'il accorde à la terre algérienne. Au vrai, cet ouvrage ne se veut encore qu'oeuvre de géographe, essentiellement descriptive. L'intérêt constant d'Onésime Reclus pour les questions de démographie et de langue s'y révèle pourtant déjà, et c'est à cette occasion qu'apparaissent les premières occurrences connues de « francophone » et de « francophonie ». Dans le chapitre VI, intitulé « La langue française en France, en Europe, dans le monde. Langue d'oïl et langue d'oc », il s'attache ainsi, après avoir rappelé l'essor de la langue française au cours des siècles passés, à faire le décompte de ceux qu'il appelle pour la première fois, au détour d'une phrase, les « francophones ». Il est alors question de l'état de la langue française en Amérique du Nord (soit en Louisiane, dans les États du Nord-Est des États-Unis et au Canada) : « [ . . . ] On estime à 16 000 les « francophones » de l'île Edouard17 [...] ». Un peu plus loin, il revient sur ce terme dans une section titrée « Nombre des Français » : Voici quel est, non pas le nombre des gens parlant français, mais celui des hommes parmi lesquels le français règne, en dehors des millions dont il est la langue policée. Ces millions, nous n'en tenons pas compte, non plus que de nos compatriotes dispersés dans tous les lieux du globe ; nous négligeons même les six ou sept cent mille Canadiens des États-Unis, bien que jusqu'à ce jour, ils ne se dénationalisent point, et les Louisianais, perdus au milieu des hétéroglottes. Nous mettons aussi de côté quatre grands pays, le Sénégal, le Gabon, la Cochinchine, le Cambodge, dont l'avenir au point de vue « francophone » est encore très douteux, sauf peut-être pour le Sénégal. Nous acceptons comme « francophones » tous ceux qui sont ou semblent destinés à rester ou à devenir participants de notre langue : Bretons et Basques de France, Arabes et Berbères du Tell dont nous sommes déjà les maîtres. Toutefois nous n'englobons pas tous les Belges dans la « francophonie », bien que l'avenir des Flamingants soit vraisemblablement d'être un jour des Franquillons18. Il entreprend alors le décompte démographique de la « francophonie » ainsi délimitée, manifestant de la sorte une fixation qui ne le quittera plus désormais et dont on peut trouver l'écho dans les comptabilités laborieuses auxquelles se livrent certains « francophonistes » contemporains19. Aux 37 650 000 habitants de la France de 1880, il ajoute - selon sa terminologie - les Alsaciens, les Lorrains, 17. France, Algérie et colonies, p. 420. 18. Ibid., p. 422. 19. Cf. Christophe Traisnel, Francophonie, francophonisme, groupe d'aspiration etformes d'engagement, Paris, LGDJ, 1998. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 9. 76 MYTHOLOGIES les Wallons d'Allemagne, les Belges Wallons et les Belges bilingues, la Suisse française, les Vallées françaises et vaudoises d'Italie, ainsi que, bien qu'avec un point d'interrogation, les îles Anglo-Normandes, pour atteindre le nombre de 41 600 000 francophones. En Amérique, il prend soin d'additionner les Acadiens et les Canadiens Français, Terre-Neuve et Saint-Pierre et Miquelon, Haïti, les Petites Antilles de langue française, de même que la Guyane, parvenant ainsi à un ensemble de 2 580 000 personnes. En Asie, où la pénétration française en Indochine débute à peine, il ne retient aucun francophone, tandis que l'Océanie, à travers « Nouvelle-Calédonie, Tahiti, etc. » n'en fournit que 85 000. L'Afrique, en revanche, dans laquelle il range « Bourbon et dépendances », île de France et Seychelles aux côtés de l'Algérie, apporte 3 560 000 francophones supplémentaires, faisant d'ores et déjà de ce continent, malgré l'absence de l'Afrique noire, le second de la francophonie après l'Europe. Néanmoins, le total auquel arrive Onésime Reclus ne le satisfait que modérément, lui qui ne cessera de vouloir comparer l'évolution du nombre de locuteurs des principales langues européennes, c'est-à-dire pour lui civilisées et civilisatrices - les seules, évidemment qui comptent à ses yeux : 48 millions d'hommes, c'est à peu près le trentième des mortels, puisqu'on estime la race effrontée de Japet à quatorze ou quinze cents millions d'êtres. Il ne faut pas trop descendre au-dessous de cet humble trentième ; il serait bon que la francophonie doublât ou triplât pendant que décupleront certains hétéroglottes : car l'humanité qui vient se souciera peu des beaux idiomes, des littératures superbes, des droits historiques ; elle n'aura d'attention que pour les langues très parlées, et par cela même très utiles20. Phrase éloquente, à bien des égards prémonitoires, qui manifeste l'obsession majeure d'Onésime Reclus : comment freiner le recul du français, cette langue naguère « universelle » et que commence à menacer, à la fin du XIXe siècle, le déploiement de l'anglais, langue du « commerce » ? Comment préserver le rayonnement de la patrie et de la culture françaises, alors que les Français se montrent d'une déplorable infécondité ? Position défensive, crispée déjà vers un âge d'or révolu où la France semblait dominer par sa population et sa culture ses rivales européennes et imposait sa vision de la civilisation. Position qui éclaire, de même, tout autant que des considérations économiques, aussi bien les politiques d'immigration intra et extra-européennes menées par les différents gouvernements français que leurs velléités assimilatrices, particulièrement développées à travers les lois sur l'école laïque que Jules Ferry cherchera à faire appliquer jusque dans les colonies. Onésime Reclus, au demeurant, ne se lassera pas de faire et de refaire sa comptabilité démographique au fur et à mesure de l'expansion du second empire colonial français, et de confronter avec soin le nombre de « Français de langue » à celui des locuteurs de ce qu'il appelle les autres « langues impériales ». Dans Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, il reprend ses calculs et propose ainsi le tableau comparatif suivant pour l'année 1901 : 20. Ibid., p. 423. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 10. Aux origines du discours francophone 77 Fiancisants Anglicisants Russisjnts Caslillanisants Ltisittwisants '•. .•■: :.<;■ ,. ■-■' '; .," . ^^^^^^^^1 43 110000 77650000 85 millions 45620000 15370000 48665000 129200000 + de 130 millions 61445000 25430000 II s'empresse d'ailleurs d'ajouter qu'en 1904, date de parution de l'ouvrage, grâce aux indigènes du Maroc, dont la France a désormais la tutelle, et à ceux d'Algérie, tous « Français par destination » selon son grand dessein, l'on peut compter 64 350 000 francophones potentiels pour une population totale de 104 671 000 personnes dans l'Empire français, lequel représente en étendue un treizième du Globe. Et c'est au regard de ce décompte qu'il préconise à nouveau de ne pas disséminer les francisants dans le monde entier pour mieux se concentrer sur « le même partage du monde », l'Afrique en l'occurrence21. « OÙ RENAÎTRE ? ET COMMENT DURER ? » Cette obsession qui l'anime, Onésime Reclus va la développer sans relâche pour tenter de la résoudre, en présentant d'abord sa théorie coloniale dans Le plus beau royaume sous le ciel (Paris, 1899) et, surtout, dans Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique (Paris, Librairie universelle, 1904) dont le sous-titre significatif pose les questions : « Où renaître ? Et comment durer ? », puis en la précisant avec Le partage du monde (Paris, Librairie universelle, 1906) et avec Un grand destin commence (Paris, La Renaissance du livre, 1917), paru au lendemain de sa mort, en pleine Première Guerre mondiale. Où renaître ? Cette première question renvoie d'abord, bien évidemment aux « malheurs » de la France après la défaite face à la Prusse, à l'amputation de l'Alsace et de la Lorraine, et à la déliquescence de « cette vieille race qui sentait le cadavre au printemps de 1871 22 » bien qu'elle ait su depuis, pense-t-il, se ressaisir et se donner de nouveaux espoirs. Mais elle fait tout autant référence à l'empire perdu, aux anciennes possessions sur le continent américain que les gouvernants précédents ont négligées et qui se trouvent désormais soumises à l'emprise de la langue anglaise. S'il n'est même pas question de s'appesantir sur le cas désespéré de la Louisiane, « le Canada lui-même trompe nos espoirs23 », écrit Onésime Reclus, car si, grâce à leur vitalité reproductrice louable, l'on peut y compter 1,7 million de francophones, nombre de ceux-ci « se ruent sur la Nouvelle-Angleterre et abandonnent le français pour l'anglais24 ». C'est pourquoi, et même si « malgré 21. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 256 sq. 22. Le Plus beau royaume sous le ciel, Paris, 1899, « Conclusion : 23. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, titre du chapitre 36. 24. Ibid., p. 231. communication & langages - n° 1 40 - Juin 2004
  • 11. 78 MYTHOLOGIES tout le Canada nous importe25 », il serait vain, selon lui, d'espérer en attendre une renaissance française. Celle-ci ne peut guère venir davantage, malgré la Nouvelle-Calédonie et Tahiti, de « la France océanienne », trop petite, trop soumise elle aussi à l'influence anglaise, de par sa proximité avec l'immense Australie. De sorte qu'Onésime Reclus va même jusqu'à préconiser de céder les Nouvelles-Hébrides à l'Angleterre contre compensation en Afrique. Quant à l'Asie, « malgré toutes ses richesses, toutes ses splendeurs, toutes ses promesses, [elle] est la plaie ouverte au cœur de l'empire français26 », car trop lointaine et, surtout trop « étrangère » pour devenir la base de la reconquête appelée de tous ses vœux par l'auteur : Quelle prise peut avoir la France, à pareil éloignement, sur un ensemble de peuples dont on peut dire qu'ils n'ont pas le crâne fait comme nous ?27 La possibilité de mener une politique de colonisation mondiale se dérobe donc aux yeux de Reclus, pour qui la France, amoindrie par sa triste infécondité - qu'il attribue largement au système d'hoirie propre au droit français -, ne peut prétendre « entretenir un courant d'émigration suffisant pour occuper, mettre en valeur et franciser28 » des colonies dispersées et éloignées. L'évocation de ce handicap, qui permet aujourd'hui à ses zélateurs de vanter une francophonie étendue sur les cinq continents, revient sans cesse, leitmotiv inlassable, et tout particulièrement au chapitre XXX de Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, intitulé « Ne dilapidons pas nos emigrants » : La torpeur de notre sève nous commande d'être avares de notre sang [...] La France, moins féconde, donc moins débordante, s'est beaucoup moins vidée que les autres pays d'Europe au bénéfice des contrées étrangères29. Et encore : La France étant manifestement amoindrie par son peu de natalité ne peut embrasser le monde. Elle a perdu l'Amérique, il lui faut renoncer à ce qui n'est pas l'Afrique30 [...] De sorte que, puisqu'une politique européenne d'expansion, qui chercherait davantage qu'à récupérer l'Alsace et la Lorraine paraît également bien vaine, il n'y a plus que l'Afrique et une politique africaine qui puissent redonner aux Français « un but, un espoir, un avenir, une raison d'être31 ». La renaissance passe donc par l'Afrique, et d'abord par l'« Afrique mineure », autrement dit l'Afrique du Nord, et au premier chef par l'Algérie, grâce à ce coup de chasse-mouches providentiel donné par le dey d'Alger, Hussein, au consul de 25. Ibid., titre du chapitre 37. 26. Ibid., p. 23. 27. Ibid., p. 29. 28. Un grand destin commence, p. 50. 29. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 183-190. 30. Un grand destin commence, p. 62. 31. Le plus beau royaume sous le ciel, « Conclusion ». communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 12. Aux origines du discours francophone 79 France, qui fournit le prétexte recherché à la conquête de 183032. Les avantages en sont multiples. D'abord, l'Afrique est toute proche, à peine séparée de la métropole par la mer Méditerranée, berceau et vecteur de la Civilisation (occidentale). Ensuite et, sans aucun doute, surtout aux yeux de Reclus, elle abrite un peuple jeune, fécond et dynamique, où les Français sont nombreux et s'enrichissent de l'apport d'éléments latins, ces cousins du Sud, aisément assimilables. Quant aux autochtones eux-mêmes, ils se laissent en apparence pénétrer aisément, au rebours des Asiatiques, par la culture et la langue française, et deviennent ainsi, de manière évidente, des « Français par destination », sur lesquels notre auteur compte tant : À moins de deux cents lieues de nous, elle [l'Afrique] entretient dans ses montagnes du Nord un jeune peuple fécond, très agissant, très français, dont des milliers d'Espagnols, d'Italiens, de Maltais, de cosmopolites ravivent incessamment l'effervescence vitale. À côté de ces Français, Francisés, Francisables, au nombre de douze cent mille, israélites compris, croît une nation de Berbères et d'Arabes qui passe peu à peu de ses langues à la nôtre et qui, se sentant déjà française, nous a donné durant la guerre « mondiale » de nobles preuves de son amitié comme de son héroïsme. On est fait pour vivre ensemble quand on a dit : « Mourons ensemble !33 ». Enfin, l'Algérie, et l'Afrique du Nord dans son ensemble - puisque l'influence française s'étend au début de notre siècle à la Tunisie et au Maroc - sont la porte ouverte, sans rupture de territoire, sur l'immense continent noir, réservoir d'énergies humaines, où la « paix française » peut s'instaurer, reproduisant l'œuvre romaine. Pour Reclus, en effet, il ne s'agit pas uniquement de renaître, il faut également s'assurer d'une éternelle durée, et ceci ne peut être le fait que d'une assimilation bien menée. Et comment durer ? Ainsi qu'on l'a parfois fait remarquer, Onésime Reclus, en un temps de taxinomie et de classification raciale, ne se soucie guère des races auxquelles, fondamentalement et à l'inverse d'un Jules Ferry, il ne croit pas : L'idée de race a gâté nombre d'historiens, et beaucoup d'hommes d'État. Il n'y a plus de races, toutes les familles humaines s'étant entremêlées à l'infini depuis la création du monde. Mais il y a des milieux et il y a des langues. 34 Mais il y a des langues..., au premier rang desquelles la langue française, à vocation universelle. Pour Onésime Reclus, la langue est bel et bien le fer de lance de l'assimilation recherchée, le ciment d'une communauté de pensée, le creuset qui « amalgame à la longue, en une vaste nation francisante, les peuples inféodés35 », règle les pensées et les activités, fusionne les éléments divers en une civilisation commune. Là réside l'idée-force qui parcourt toute son œuvre et lui 32. Cf., par exemple, Assia Djebar, L'amour, la fantasia, Paris, Jean Claude Lattes, 1985. 33. Un grand destin commence, p. 70. 34. Un grand destin commence, p. 114. 35. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 151-152. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 13. 80 MYTHOLOGIES assure sa cohérence, là se trouve sans aucun doute le substrat de l'entreprise francophone, dans cette conviction inébranlable que « la langue fait le peuple ». Dès qu'une langue a « coagulé » un peuple, tous les éléments « raciaux » de ce peuple se subordonnent à cette langue. C'est dans ce sens qu'on a dit : la langue fait le peuple (lingua gentem faciti6) La quête des voies de l'assimilation par la langue pousse alors Onésime Reclus à se tourner vers un grand modèle auquel se réfèrent également, certes, nombre d'autres auteurs de la période, ainsi que le signalent tant Alain Ruscio que Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés 37 : le modèle de l'empire romain. L'objectif, en effet, est bel et bien est de « faire en Afrique ce que Rome fit dans le monde ancien38 ». Nous devons tout subordonner à l'œuvre qui sera notre plus grand œuvre. Cette œuvre - et, la Terre étant prise et possédée d'un bout à l'autre bout, l'avenir ne nous en offrira point de pareille, - cette œuvre consiste à assimiler nos Africains, de quelque race qu'ils soient, en un peuple ayant notre langue pour langue commune. Car l'unité du langage entraîne peu à peu l'union des volontés. Nous avons tout simplement à imiter Rome qui sut latiniser, méditerranéiser nos ancêtres, après les avoir domptés par le fer. 39 Ce disant, toutefois, Onésime Reclus, avec une conviction qui lui est propre, ne fait en réalité que renouer avec l'un des motifs les plus constants de la mythologie française40, qui prend sa source dans le moment fondateur de la « nation France » à l'époque carolingienne et, très précisément, dans la scène originelle de la proclamation des Serments de Strasbourg : la translatio imperii et studi. Ainsi, la continuité de son propos apparaît-elle flagrante avec une tradition de pensée qui, de Nicolas Oresme à Rivarol, et bien au-delà, puisqu'on en trouverait des traces encore chez des penseurs contemporains, tendait à présenter la France comme l'héritière de Rome et le français comme le latin des temps modernes. Que fît donc Rome, comment s'y prit-elle pour assimiler les peuples et les régions conquises ? Un grand destin commence détaille le programme : l'assimilation romaine s'est faite « par la majesté du nom romain ; par la supériorité de la culture ; par la diffusion de la langue impériale ; par un réseau serré de routes stratégiques ; par un merveilleux souci de l'hygiène des villes ; par une admirable utilisation des eaux ; par le respect des institutions locales ; par une tolérance parfaite. Et, en somme, par une patience inaltérable41 ». 36. Un grand destin commence, p. 116. 37. Alain Ruscio, op. cit., p. 97-98 et Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergés, « L'Empire au cœur de la culture occidentale », op. cit., p. 44 sq. 38. Un grand destin commence, titre du chapitre 19. 39. Un grand destin commence, p. 95. 40. Cf. par exemple Marc Fumaroli, « Le génie de la langue française », in Trois Institutions, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 1994. 41. Ibid., p. 96 sq. et Alain Ruscio, op. cit., p. 98. communication & langages -n° 140- Juin 2004
  • 14. Aux origines du discours francophone 81 Voilà le chemin à suivre qui, on le notera au passage, présuppose bien évidemment, malgré l'absence de l'idée raciale, la hiérarchie des cultures et la supériorité de la civilisation française. En fait, tout était déjà dit dès Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, de manière plus ramassée, plus édifiante aussi, car somme toute un tel dessein eût pu réussir si la perspective à long terme avait été le fait des gouvernants français : Rome n'a pas réellement colonisé [. . .] Elle triompha des peuples en subtilisant leur âme, et ils ne s'en aperçurent point. Elle n'injuria pas leurs dieux, elle ne méprisa point leurs fétiches, elle n'entreprit rien sur leur conscience, elle empiéta peu sur leurs terres. En revanche, Rome apporta la paix romaine, la langue romaine, la richesse et la politique romaines : Or, en Afrique, nous sommes Rome par la paix française ; par la langue française ; par la richesse française ; par l'unité d'efforts contre la confusion des élans sans but ; bref, par une supériorité prodigieuse42. En quelques phrases, tout est dit, qui accompagne l'expansion française d'une justification civilisatrice « douce », d'une mission, aux antipodes des agissements de cet homme et de ce peuple « qui ont poussé l'orgueil à la démence, la brutalité à la frénésie, l'égoïsme à la bestialité43 » et font figure de repoussoir : Bismarck et l'Allemagne, bien sûr, tant il est vrai que « l'ennemi héréditaire » ne peut être oublié un instant durant cette première entre-deux guerres. Une ambiguïté originelle Bien qu'intellectuel « éclairé » et profondément humaniste, éloigné de toute idéologie raciale, Onésime Reclus n'en reste pas moins un homme de son temps, nationaliste convaincu qui se fait le théoricien de la politique coloniale alors défendue par Jules Ferry. La hantise du déclin français face aux autres nations européennes, la Prusse de Bismarck mais aussi l'Angleterre victorienne, l'habite tout autant que la mystique universalisante de la Révolution de 1789, si bien qu'il n'a de cesse de tracer la voie d'une renaissance qui coïncide avec la mission civilisatrice de la France, nouvelle Rome des temps modernes. Amoindrie par son infécondité persistante, la patrie des droits de l'homme ne peut cependant pas envisager d'entretenir des courants migratoires importants en direction de l'ensemble des territoires conquis. Il convient donc aux yeux d'Onésime Reclus de ne pas disperser les efforts de la nation et de canaliser les énergies sur l'assimilation, selon le modèle romain, des populations colonisées qui semblent y être les plus prédisposées. La persistance du rayonnement de la langue française, langue de la raison et langue de l'« universel », en dépend car les idiomes trop peu parlés céderont demain le terrain aux langues « utiles », estime-t-il, tant il s'est persuadé de l'importance du facteur démographique dans le devenir des équilibres géopolitiques et linguistiques. C'est dans ce contexte et dans ce dessein que Reclus forge 42. Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, p. 95. 43. Un grand destin commence, p. 164. communication & langages - n° 140 - Juin 2004
  • 15. 82 MYTHOLOGIES le terme de « francophonie » et se lance durant près de quarante ans dans une comptabilisation infatigable des « francophones », et non avec une véritable volonté d'établir grâce au français un dialogue des cultures, comme certains le laissent aujourd'hui à penser. Ainsi le discours francophone, lors même qu'il se pare aujourd'hui de vertus démocratiques et de considérations généreuses, repose-t-il sur une ambiguïté originelle majeure. LUC PINHAS communication & langages - n° 1 40 - Juin 2004